Odes (page 2)

Anacréon · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Petits poèmes grecs, Anacréon · 2 pages

XLIII. Sur la cigale

Heureuse cigale, sur la cime des arbres tu bois un peu de rosée et tu chantes comme la reine de la lyre. Toutes les belles choses que tu regardes dans les champs sont à toi, tout ce que produisent les saisons t’appartient. Tu es aimée du laboureur, car tu ne fais de mal à personne ; tu es honorée des mortels, agréable messagère de l’été ; tu es chère aux Muses ; tu es chère à Apollon lui-même : il t’a donné une voix harmonieuse ; la vieillesse ne t’accable point. Sage enfant de la terre, amante des chants joyeux, exempte de maux, n’ayant ni chair ni sang, tu es semblable aux dieux.

XLIV. Songe

J’avais un songe. Je croyais courir, mes épaules portaient des ailes ; l’Amour, ses beaux pieds chargés de plomb, me poursuit et m’atteint. Que veut dire un songe pareil ? Je pense qu’enchaîné par beaucoup d’amour, si j’ai pu échapper aux autres, celui-ci me retient pour toujours.

XLV. Sur les traits de l’amour

L’époux de Cythérée, dans les antres de Lemnos, forgeait avec l’acier les traits de l’Amour. Cypris trempait leur pointe dans la douceur du miel, mais Cupidon y mêlait de l’amertume. Mars, au retour des combats, secouant sa lame pesante, parlait avec mépris des traits de l’Amour : « Celui-ci est pesant, dit Cupidon, éprouve, tu verras. » Mars saisit le trait, Cypris sourit et le dieu des combats en gémissant s’écrie : « II est lourd, reprends ce trait. — Garde-le » dit l’Amour.

XLVI. Sur l’amour

Il est dur de ne pas aimer, il est dur aussi d’aimer ; mais il est bien plus dur encore d’aimer sans être heureux. En amour, la naissance est méprisée, la raison et la sagesse sont dédaignées : l’argent seul est estimé. Périsse, périsse le premier qui aima ce vil métal : à cause de lui plus de frères, à cause de lui plus de parents ! Il engendre les guerres et les meurtres, et ce qu’il y a de pire, c’est que les amants périssent faute d’argent.

XLVII. Sur un vieillard

J’aime un vieillard joyeux, j’aime un jeune homme qui danse. Un vieillard lorsqu’il danse, vieux par ses cheveux blancs, est encore jeune par le cœur.

XLVIII. Sur Bacchus

Le dieu qui rend le jeune homme actif aux travaux, intrépide aux amours et gracieux à la danse, ce dieu revient et apporte aux mortels un philtre enchanteur, un breuvage qui chasse les inquiétudes. Le raisin fils de la treille, mûr déjà, mais pendant encore au sarment, a Bacchus pour sentinelle : dès qu’il sera coupé, il dissipera toutes les maladies, rendra le corps robuste et donnera l’enjouement à l’esprit jusqu’à ce que brille le nouvel automne.

XLIX. Sur un disque représentant Vénus

Qui donc osa graver la mer ? Quel art habile déroula sur ce disque les flots arrondis de l’onde azurée ? Quel est celui dont l’esprit inspiré des dieux a représenté sur le dos de l’humide élément la blanche et douce Cypris, reine des Immortels. Il nous l’a montrée nue : les flots servent seuls de voile aux appas qu’il faut cacher ; elle erre sur l’eau comme l’algue blanchissante que balance une onde paisible.

Le corps soutenu par la mer, elle sépare devant elle les vagues frémissantes et fend pour la première fois les flots répandus autour de son sein de roses, au-dessous de son cou délicat. Au milieu des sillons d’azur, comme un lis enlacé aux violettes, Cypris brille sur le calme de la mer. L’argent représente des dauphins en chœur et portant l’Amour et le Désir qui se jouent des finesses des hommes. La troupe des poissons, en cercle sur les flots, caresse la reine de Paphos partout où elle nage en souriant.

L. Sur le vin

De jeunes hommes avec de jeunes filles portent sur les épaules, dans des corbeilles, le noir raisin et le jettent sur le pressoir. Les hommes seuls foulent les grappes, font jaillir le vin de sa prison, chantent à pleine voix le dieu de la treille, en des hymnes consacrés au pressoir, et admirent la nouvelle liqueur de Bacchus qui frémit dans sa tonne. À peine un vieillard en a-t-il goûté qu’il danse d’un pied mal affermi en agitant ses blancs cheveux. L’aimable vendangeur se glisse d’un pas furtif auprès de la jeune fille accablée de sommeil, dont le beau corps mollement étendu repose à l’ombre du feuillage ; il la sollicite par des caresses prématurées de se rendre traîtresse à l’hymen. Elle ne croit point à ses discours, et il la force contre sa volonté : car Bacchus dans son ivresse joue librement avec le jeune homme.

LI. Sur la rose

Je chante la rose nouvelle au retour du printemps qu’elle couronne. Mon amie, soutiens mes accents. La rose est le souffle pur des dieux, la rose est la joie des mortels, l’ornement des Grâces, la fleur chérie de Vénus dans la saison délicieuse des amours ; la rose est agréable aux Muses, elle fournit de charmantes allégories ; il est doux d’avancer en tremblant la main dans un sentier épineux pour cueillir la rose ; il est doux en l’effeuillant de l’échauffer et de frapper cette fleur d’amour dans des mains délicates et gracieuses.

Comme la rose est chère aux poètes dans les repas et sur les autels de Bacchus ! Hélas ! que deviendrions-nous sans les roses ! L’Aurore a des doigts de roses, les Nymphes ont des bras de roses, Vénus a le teint des roses, selon le langage des poètes ; la rose est précieuse dans les maladies, elle embaume les tombes, elle sait braver le temps : la vieillesse conserve encore les plus suaves parfums de sa jeunesse. Racontons sa naissance. Quand la mer engendra de son écume la belle Vénus, glissant sur l’onde azurée ; quand Jupiter fit sortir de son cerveau l’altière Pallas, amante des horreurs des combats, la Terre enfanta la rose, fleur admirable qui s’épanouit en mille couleurs. La foule des déités heureuses, présente à sa naissance, versa sur elle une goutte de nectar. Alors on vit s’entrouvrir sur la branche épineuse la rose superbe, fleur immortelle consacrée à Bacchus.

LII. Sur lui-même

Quand je vois un cercle de jeunes gens, ma jeunesse me revient, et soudain, quoique vieillard, je vole me mêler aux chœurs de la danse. Attends-moi, Cybèle, donne-moi des fleurs, que je me couronne. Loin d’ici la blanche vieillesse ! Je redeviens jeune ; je veux danser avec des jeunes gens. Qu’on m’apporte la liqueur de Bacchus, amant de l’Automne : on verra la vigueur d’un vieillard qui sait parler, qui sait boire et qui sait délirer avec les Grâces.

LIII. Sur les amants

Les chevaux portent sur la croupe l’empreinte d’un fer brillant ; le Parthe se reconnaît à sa tiare ; moi je reconnais de suite ceux qui aiment : ils portent dans le fond de leur âme un cachet de triste inquiétude.

LIV. Sur lui-même

Déjà mon front est dépouillé, ma tête blanchit, l’aimable jeunesse s’est enfuie loin de moi ; mes dents même ont vieilli. Il ne me reste plus longtemps à jouir des douceurs de la vie. Pour moi qui redoute le Tartare, cette pensée me tire souvent des soupirs : l’aspect de ce séjour est affreux, la pente qui y conduit est horrible. Tous les mortels y descendent : nul n’en connaît le retour.

LV. Sur lui-même

Allons, enfant, apporte-moi une large coupe, que je boive à longs traits. Mélange cinq mesures de vin vieux avec dix mesures d’eau afin que nul excès ne vienne troubler les joies de Bacchus…

Allons, verse du vin ; mais point de cris, point de tumulte ; gardons-nous d’imiter l’ivresse brutale des Scythes : buvons, buvons au milieu des chants les plus aimables.

LVI. Sur l’amour

Je chante l’Amour, ce gracieux enfant ! Son front est paré de mille fleurs ; c’est lui qui est le vainqueur des dieux, c’est lui qui dompte les mortels.

LVII. Sur le printemps

Qu’il est doux de s’égarer sur des gazons émaillés que le zéphyr caresse de sa délicieuse et suave haleine, d’admirer les richesses de Bacchus, et sous l’ombre heureuse des pampres d’étreindre en ses bras une jeune fille respirant Vénus tout entière.

LVIII. Sur lui-même

Donnez-moi la lyre d’Homère sans la corde des combats. Apportez les coupes des festins ; apportez-moi des œillets, je les mêlerai. Après avoir bu, je danserai gaiement dans ma sainte fureur, je chanterai sur ma lyre le pétulant Bacchus.

LIX. Sur un tableau

Allons, peintre distingué, écoute les accents de ma Muse lyrique : peins les villes s’abandonnant les premières aux ris et à la gaieté ; peins les Bacchantes folâtres qui aiment les jeux et les flûtes aux doubles sons ; et si la cire le permet, peins-nous les lois des amants.

LX. Sur une jeune fille

Jeune et belle cavale de Thrace, pourquoi ce regard inquiet, pourquoi cette fuite précipitée : tu me crois donc sans adresse et sans force ? Apprends que je puis te courber sous le frein, et, tenant la bride, te lancer en vainqueur dans la poussière de l’arène. Maintenant tu folâtres dans les pâturages où ta légèreté joue et bondit, car jusqu’ici aucun habile écuyer n’a su te dompter.

Fragmens

Sur l’amour

Ô souverain, ô tyran des cœurs ! La belle Vénus et les Nymphes aux tendres regards courent légèrement avec toi sur le sommet des montagnes : Amour, écoute favorablement mes prières ; daigne me secourir ; engage ma jeune maîtresse à couronner mes désirs ardents.

Épithalame

Vénus, reine des déesses ; Amour, puissant vainqueur ; Hymen, source de vie, c’est vous que je célèbre dans mes vers. C’est vous que je chante, Amour, Hymen et Vénus. Regarde, jeune homme, regarde ta maîtresse ; lève-toi, Stratocle, favori de Vénus, Stratocle, mari de Myrille, admire ta jeune épouse ; sa fraîcheur, ses grâces et ses charmes la font briller entre toutes les femmes. La rose est la reine des fleurs : Myrille est une rose au milieu de ses compagnes. Jouis de ses chastes embrassements jusqu’à ce que le soleil éclaire les lieux les plus sombres. Puisses-tu bientôt voir croître dans ta maison un fils qui te ressemble !

Fragmens

Puissé-je mourir, c’est le seul remède aux maux que j’endure.

Moi je ne désire ni la corne d’Amalthée ni de régner cent cinquante ans à Tartessus.

Déjà commence le mois consacré à Neptune : les nuages roulent de noirs torrents d’eau, les tempêtes furieuses se détachent avec des bruits effrayants.

J’ai mangé un peu, j’ai bu de la liqueur de Bacchus ; je touche maintenant les cordes voluptueuses de ma lyre, je célèbre les charmes et les attraits de ma maîtresse.

J’aime et je n’aime point, je suis fou et je suis sage.

Je veux rire et folâtrer avec toi : ton caractère est aimable et ton humeur charmante.

Lorsque je t’écoutais attentivement, bien décidé à fuir l’Amour, ce dieu s’est rendu maître de mon cœur

Jeune beauté, dont les cheveux flottants sont couverts d’un voile tissu d’or, daigne écouter un vieillard.

Je hais et je déteste ceux qui parlent d’un ton élevé, emphatique : savoir garder le silence, voilà la plus belle qualité.

Apporte de l’eau, apporte du vin ; donne-moi des couronnes de fleurs fraîchement écloses. Je ne veux pas combattre plus longtemps contre l’Amour.

L’Amour me donne des ailes légères : je m’élève jusques aux cieux ; mais l’objet de mon ardeur est insensible à mes feux.

Épigrammes

Sur Timocrate

Timocrate, vaillant au milieu des combats, repose dans ce tombeau. Mars n’épargne point les braves : les lâches seuls sont à l’abri de ses coups.

Sur Agathon

Toute la ville d’Abdère a poussé des cris de douleur en voyant sur le bûcher le belliqueux Agathon, mort en défendant ses murs. Mars avide de sang n’a jamais immolé au milieu des cruels combats un jeune guerrier aussi fameux.

Sur Cléonoride

Le désir de revoir votre chère patrie, ô Cléonoride ! vous a conduit au trépas. Vous avez osé vous exposer pendant l’hiver à la fureur des vents orageux : cette saison perfide vous a été funeste. Les flots irrités vous ont englouti dans la fleur de votre brillante jeunesse.

Sur un tableau de Bacchantes

Celle qui tient un thyrse, c’est Éliconias ; Xanthippe est à ses côtés ; Glaucé marche ensuite. Elles reviennent des montagnes, portant à Bacchus du lierre, des grappes de raisin et un chevreau gras.

Sur la génisse de Myron

Berger, fais paître plus loin ton troupeau, car avec tes génisses tu pourrais par erreur emmener celle de Myron, comme si elle respirait véritablement.

Sur la génisse de Myron

Cette génisse n’a point été jetée en moule : la vieillesse l’a changée en bronze. Myron prétendait faussement, que c’était un ouvrage de sa main.

Tous les livres