Rhétorique (page 2)
VII. Il est évident, d’après ce qui précède, que les propositions doivent porter d’abord sur ces points; car, en ce qui concerne les preuves (τεκμήρια), les vraisemblables et les signes, ce sont des propositions (purement) oratoires, puisque, généralement, le syllogisme se compose de propositions et que l’enthymème est un syllogisme formé de ces sortes de propositions.
VIII. Comme il est inadmissible que des faits impossibles se soient accomplis ou doivent s’accomplir, ce qui n’a lieu que pour les faits possibles, et que l’on ne peut admettre davantage que des faits non accomplis ou ne devant pas s’accomplir se soient accomplis, ou doivent s’accomplir, il est nécessaire que, dans le genre délibératif, le judiciaire et le démonstratif, les propositions portent sur le possible et sur l’impossible, de façon à établir si tel fait a eu lieu, ou non, et s’il devra, ou non, avoir lieu.
IX. De plus, comme tous les orateurs, qu’il s’agisse de l’éloge ou du blâme, de l’exhortation ou de la dissuasion, de l’accusation ou de la défense, s’efforcent de démontrer non seulement les points dont nous venons de parler, mais encore le plus ou le moins, le caractère supérieur ou inférieur, le bon et le vilain côté des faits énoncés, considérés soit en eux-mêmes, soit dans leurs rapports entre eux, il s’ensuit, évidemment, que l’on devra produire des propositions sur la grandeur et la petitesse et sur le plus ou moins d’importance au double point de vue de l’ensemble et des détails ; par exemple, examiner quel bien est plus grand ou moindre, quel fait constitue un préjudice ou un droit, et ainsi du reste. Nous venons d’expliquer sur quels points doivent nécessairement reposer les propositions. Il faut maintenant établir des divisions spéciales à l’égard de chacun d’eux et voir, par exemple, dans quel cas il y a délibération, ou discours démonstratif, ou enfin cause judiciaire.
CHAPITRE IV
Principales propositions propres au genre délibératif.
I. Voyons, d’abord, en vue de quels biens et de quels maux délibèrent ceux qui délibèrent, puisque la délibération n’a pas trait à tout indistinctement, mais seulement aux faits dont l’existence ou la non-existence est admissible.
II. Les faits dont l’existence actuelle ou future est nécessaire, et ceux dont l’existence passée est impossible, sont en dehors de toute délibération.
III. On ne délibère même pas sur tous les faits admissibles indistinctement, car certaines choses sont naturellement bonnes et le deviennent par hasard, parmi celles qui peuvent être ou ne pas être, sur lesquelles il n’y a pas profit à délibérer. Il est évident que les sujets de nos délibérations sont ceux qui, par leur nature, se rapportent à nous, et les faits dont la première existence dépend de nous. Notre examen s’étendra, ni plus ni moins, jusqu’au point où nous aurons vu s’il nous est possible ou impossible d’agir.
IV. Énumérer en détail et minutieusement, avec les divisions spéciales, toutes les variétés d’affaires, puis donner, autant qu’il conviendrait, des définitions rigoureuses sur chacune d’elles, ce n’est pas le moment de chercher à le faire, vu que ce n’est plus du domaine de l’art oratoire, mais bien d’un art plus avisé et plus positif, et que ce serait, dès à présent, appliquer à la rhétorique beaucoup plus de théorèmes que ceux qui lui sont propres.
V. Il est bien vrai, comme nous l’avons dit précédemment, que la rhétorique se compose d’une partie de la science analytique et de la partie morale de la politique. Elle ressemble, par certains côtés, à la dialectique, et par d’autres à l’art des sophistes.
VI. Mais, si l’on avait la prétention de voir dans la dialectique, ou dans l’art qui nous occupe, non pas des ressources, mais des sciences proprement dites, on perdrait de vue, sans s’en douter, leur nature propre en les faisant passer dans le domaine des sciences de faits établis, et non plus des seuls discours.
VII. Quoi qu’il en soit, tout ce qu’il est à propos de distinguer ici, en laissant à la science politique les spéculations qui lui sont propres, nous l’affirmerons encore une fois. Ainsi, presque tous les sujets de délibération, presque toutes les propositions que soutiennent les orateurs dans une assemblée délibérante, se réduisent à cinq chefs principaux ; ce sont les revenus, la guerre, la paix, la défense du pays, l’importation et l’exportation, enfin la législation.
VIII. Pour parler dans une délibération portant sur les revenus, on devra connaître les recettes de l’État, leur nature et leur quantité, de façon que, si quelqu’une est oubliée, on l’ajoute ; si quelque autre est insuffisante, on puisse l’augmenter. En outre, il faut connaître toutes les dépenses, pour pouvoir supprimer celle qui serait superflue et réduire celle qui serait excessive. Ce n’est pas seulement en ajoutant à son avoir que l’on s’enrichit, mais c’est encore en retranchant sur ses dépenses. Et ce n’est pas seulement d’après la pratique de son propre pays qu’il convient d’envisager cette question ; il faut aussi connaître l’expérience faite à l’étranger, pour en faire profiter la délibération ouverte sur ces questions.
IX. Sur la paix et la guerre, il faut connaître les forces de l’État, savoir quelles elles sont déjà et quelles elles peuvent être ; en quoi elles consistent ; en quoi elles peuvent s’accroître ; quelles guerres ont été soutenues et dans quelles conditions. Il faut connaître non seulement les ressources de son propre pays, mais encore celles des pays limitrophes ; savoir ceux avec lesquels une guerre est probable, afin d’être en paix avec ceux qui sont plus forts et de se réserver de faire la guerre avec ceux qui sont plus faibles. Il faut savoir, au sujet des forces, si elles sont semblables ou dissemblables, car il y a, selon le cas, probabilité de victoire ou de défaite. Il n’est pas moins nécessaire d’avoir considéré l’issue de la guerre, non seulement dans le pays, mais chez d’autres peuples, car les causes semblables amènent, naturellement, des résultats analogues.
X. Maintenant, sur la question de la défense du territoire, il ne faut pas ignorer en quoi elle consiste, mais connaître, au contraire, l’effectif des garnisons, leur mode de composition, les emplacements des postes de défense (chose impossible si l’on ne connaît pas le pays), de façon que l’on puisse, si une garnison est trop faible, la renforcer ; plus que suffisante, la réduire, et défendre, de préférence, les postes les plus avantageux.
XI. Au sujet de l’alimentation, il faut savoir quelle dépense elle imposera à l’État, quelle quantité de subsistances pourra être fournie par le sol, ou devra être demandée à l’importation ; quelles matières donneront lieu à l’exportation ou à l’importation, afin de conclure des conventions et des marchés dans cette vue. En effet, il est nécessaire de maintenir les citoyens sans reproche à l’égard de deux sortes de peuples : ceux dont les forces sont supérieures, et ceux qui peuvent rendre des services en fait de transactions de ce genre.
XII. Il est nécessaire de pouvoir porter son attention sur tous ces points pour la sûreté de l’État ; mais il n’est pas d’une minime importance de bien s’entendre à la législation, car c’est dans les lois que réside le salut du pays. Aussi est-il nécessaire de savoir combien il y a d’espèces de gouvernements, quels sont les avantages de chacun d’eux, quelles causes de destruction ils possèdent soit en eux-mêmes, soit du fait de leurs adversaires. Or je dis « en eux-mêmes », parce que, le meilleur gouvernement mis à part, tous les autres périssent par suite ou du relâchement, ou de la tension portés à l’extrême. Ainsi la démocratie devient plus faible non seulement en se relâchant, au point qu’elle en arrive finalement au régime oligarchique, mais tout autant lorsqu’elle est fortement tendue ; de même que non seulement si l’exagération d’un nez crochu ou d’un nez camus va en s’affaiblissant, on arrive au nez moyen, mais encore, si le nez est excessivement crochu ou camus, il prend une forme telle qu’il semble qu’il n’y ait plus de narines.
XIII. Il est utile, pour travailler à la législation, non seulement que l’on comprenne quel mode de gouvernement est avantageux, par la considération des temps passés, mais encore que l’on sache quel gouvernement convient à tel ou tel État dans les pays étrangers. De sorte que, évidemment, les voyages sur divers points de la terre sont, à ce point de vue, d’une grande utilité, car c’est un moyen de connaître les lois des peuples. Pour les délibérations politiques, il est utile de connaître les écrits des historiens ; mais tout cela est le fait de la politique, plutôt que de la rhétorique. Voilà ce que nous avions à dire sur les principales connaissances que doit posséder celui qui veut pratiquer le genre délibératif. Quant aux moyens à employer pour exhorter ou dissuader sur cet ordre de questions et sur les autres, c’est le moment d’en parler.
CHAPITRE V
Quel but on doit se proposer quand on conseille et quand on dissuade. Variétés du bonheur.
I. Chacun de nous en particulier, à peu de chose près, et tout le monde en général, se propose un certain but dans la poursuite duquel on adopte, ou l’on repousse une détermination. Ce but, en résumé, c’est le bonheur et les parties qui le constituent.
II. Considérons, à titre d’exemple, ce que c’est, à proprement parler, que le bonheur et de quoi procèdent les parties qui le composent ; car c’est sur le bonheur, ainsi que sur les moyens qui nous y conduisent ou les obstacles qui nous en détournent, que portent tous nos efforts pour exhorter ou pour dissuader, attendu qu’il faut que l’on fasse les actions qui préparent le bonheur ou quelqu’une de ses parties, ou qui rendent celle-ci plus grande ; mais les choses qui détruisent le bonheur, ou l’entravent, ou produisent ce qui lui est contraire, il faut qu’on ne les fasse point.
III. Le bonheur sera donc une réussite obtenue avec le concours de la vertu, le fait de se suffire à soi-même, ou la vie menée très agréablement et avec sûreté, ou, encore, la jouissance à souhait des possessions et des corps, avec faculté de les conserver et de les mettre en œuvre. En effet, un ou plusieurs de ces biens, presque tout le monde convient que c’est là le bonheur.
IV. Maintenant, si c’est là le bonheur, il aura nécessairement pour parties constitutives la noblesse, un grand nombre d’amis, l’amitié des gens honnêtes, la richesse, une descendance prospère, une belle vieillesse ; de plus, les bonnes qualités du corps, telles que la santé, la beauté, la vigueur, la grande taille, la faculté de l’emporter dans les luttes agonistiques ; la renommée, l’honneur, la bonne fortune, la vertu, ou bien encore ses parties, la prudence, le courage, la justice et la tempérance. En effet, on se suffirait très amplement à soi-même si l’on pouvait disposer et des avantages que l’on possède en soi, et de ceux du dehors ; car il n’y en a pas d’autres après ceux-là. Ceux que l’on possède en soi, ce sont les biens qui se rattachent à l’âme et ceux qui résident dans le corps. Les biens extrinsèques sont la noblesse, les amis, les richesses et la considération. Nous jugeons qu’il est convenable d’y ajouter encore les aptitudes et la bonne chance ; car, de cette façon, rien ne manquerait à la sûreté de la vie. Reprenons donc chacun de ces biens de la même façon, pour voir en quoi il consiste.
V. La noblesse, pour une race, pour un État, c’est lorsque les indigènes sont anciens dans le pays, que leurs premiers chefs étaient illustres et qu’ils ont eu une nombreuse descendance, renommée dans les choses qui suscitent l’émulation. La noblesse, pour les particuliers, provient ou des hommes, ou des femmes : la naissance légitime des uns et des autres, et, comme pour un État, c’est lorsque les premiers aïeux se sont distingués soit par leur mérite, ou par leurs richesses, ou enfin par quelqu’un des avantages qui donnent de la considération et qu’une longue suite de personnages illustres, hommes, femmes, jeunes gens, vieillards, se sont succédé dans une famille.
VI. Quant à la descendance prospère et nombreuse, il n’y a rien d’obscur à expliquer. Au point de vue de l’intérêt public, la descendance est prospère lorsque les jeunes générations sont nombreuses et en bon état ; en bon état, d’abord, relativement à la valeur corporelle, comme la haute taille, la beauté, la force, l’aptitude aux exercices agonistiques ; puis relativement à la valeur morale, c’est-à-dire la tempérance et le courage, vertus propres au jeune homme. Au point de vue des particuliers, la descendance prospère et nombreuse consiste à avoir à soi un grand nombre d’enfants et constitués dans des conditions analogues ; les uns du sexe féminin, les autres du sexe masculin.
Pour ceux du sexe féminin, la valeur corporelle c’est la beauté et la grande taille ; la valeur morale, la tempérance et l’amour du travail, mais sans servilité. C’est en considérant indistinctement le cas du gouvernement et celui des particuliers, comme les deux sexes masculin et féminin, qu’il faut chercher à réaliser chacune de ces qualités. Les peuples chez lesquels il y a de mauvaises institutions relativement aux femmes, comme les Lacédémoniens, ne possèdent guère que la moitié du bonheur.
VII. Quant aux parties de la richesse, ce sont les monnaies, l’abondance de la terre (cultivée), la possession de territoires ; puis celle d’objets mobiliers, de troupeaux, d’esclaves remarquables par leur quantité, leur grandeur et leur beauté. Tous ces biens doivent être l’objet d’une possession assurée, d’une jouissance libérale, utile. Sont plus particulièrement utiles ceux qui produisent des fruits, libéraux ceux d’une jouissance directe. J’appelle « biens qui produisent des fruits » ceux dont on tire un revenu ; biens d’une jouissance directe ceux dont il ne résulte rien d’appréciable en outre de l’usage qu’on en fait. La définition de la sûreté, c’est la possession, dans un cas et dans des conditions telles, que l’usage des biens possédés dépende uniquement du possesseur. Celle du bien propre ou non propre, c’est la faculté, pour le possesseur, d’aliéner ce qu’il possède ; or j’entends par aliénation la cession, par don ou par vente. En somme, l’essence de la richesse consiste plutôt dans l’usage que dans la propriété, car l’exercice de la propriété consiste dans l’usage et l’usage même est une richesse.
VIII. La bonne renommée, c’est le fait d’être regardé comme un homme de valeur (σπουδαῖος), ou de posséder quelque bien de nature à être recherché par tout le monde, ou par le plus grand nombre, ou par les gens de bien ou les hommes de sens.
IX. Les honneurs sont les signes d’une réputation de libéralité. Sont honorés par-dessus tout, et avec raison, ceux qui ont fait du bien ; du reste, on honore aussi celui qui est en situation d’en faire. La libéralité s’exerce en vue du salut et de tout ce qui fait vivre, ou bien de la richesse, ou, encore, de quelqu’un des autres biens dont l’acquisition n’est pas facile, soit d’une manière absolue, soit dans telle circonstance, soit dans tel moment ; car beaucoup de gens obtiennent des honneurs pour des motifs qui paraissent de mince importance ; mais cela tient aux lieux et aux circonstances. Les variétés d’honneurs sont les sacrifices, les inscriptions métriques et non métriques, les récompenses, la préséance, les tombeaux, les images, la subsistance publique ; les usages des barbares, tels que les prosternations et le soin qu’on y prend de s’effacer. Les dons ont partout un caractère honorifique ; et en effet, le don est l’abandon d’un bien possédé et un signe d’honneur rendu. Voilà pourquoi les gens cupides et les ambitieux recherchent les dons. Le don a, pour les uns et les autres, de quoi répondre à leurs besoins. En effet, le don est une possession, ce que convoitant les gens cupides ; et il a en soi quelque chose d’honorifique, ce que convoitent les ambitieux.
X. La qualité principale du corps, c’est la santé ; or il s’agit de la santé dans ce sens où l’on dit que sont exempts de maladie des gens qui gardent l’usage de leur corps ; car beaucoup de gens se portent bien, comme on le dit d’Hérodicus, lesquels ne seraient taxés d’heureux par personne, sous le rapport de la santé, s’abstenant de tous ou de presque tous les aliments humains.
XI. La beauté varie suivant l’âge. La beauté du jeune homme consiste à avoir un corps apte à supporter les fatigues résultant de la course ou des exercices violents, et agréable à voir en vue du plaisir. Ce qui fait que les pentathles sont les plus beaux hommes, c’est qu’ils sont heureusement doués, tout ensemble sous le double rapport de la vigueur et de l’agilité. La beauté de l’homme, dans la force de l’âge, consiste à bien supporter les fatigues de la guerre et à porter dans sa physionomie un air agréable qui, en même temps, inspire la crainte. La beauté du vieillard consiste à suffire aux travaux nécessaires sans mauvaise humeur, parce qu’on n’éprouve alors aucun des maux qui affligent la vieillesse.
XII. La force, c’est la faculté de faire déplacer un individu à volonté ; or, pour que ce déplacement se produise, il faut, nécessairement, que l’individu soit attiré, ou repoussé, ou enlevé, ou terrassé, ou enfin qu’on l’étreigne. On est fort en tous ces effets, on seulement en quelques-uns d’entre eux.
XIII. Le mérite d’une belle taille, c’est de surpasser la plupart des hommes en grandeur, en épaisseur et en largeur, dans des proportions telles que les mouvements ne se produisent pas trop lentement en raison d’un excès de ces avantages.
XIV. La valeur agonistique du corps consiste dans la réunion de la belle taille, de la force et de l’agilité ; et en effet, celui qui est agile est fort ; car peut-on lancer ses pieds en avant d’une certaine façon, les mouvoir rapidement et allonger le pas, ce sera l’affaire du coureur ; étreindre et retenir son adversaire, celle du lutteur ; le pousser au moyen d’un coup, c’est faire du pugilat ; la pratique de ces deux exercices, c’est le pancrace, et celle qui les comprend tous, le pentathle.
XV. Une belle vieillesse, c’est celle qui vient lentement et sans souffrance. Et en effet, lorsqu’on vieillit vite, il n’y a pas vieillesse heureuse ; et pas davantage si elle se fait à peine sentir, mais qu’elle soit chagrine ; or cela dépend et des qualités inhérentes au corps, et des caprices du hasard. Celui qui n’est pas exempt de maladie et qui n’a pas de force ne sera point a l’abri des émotions et ne pourra prolonger son existence qu’à la faveur du hasard. Il existe, en dehors de la force et de la santé, une autre cause de longévité ; beaucoup de gens, dépourvus des qualités du corps, sont des exemples de vie prolongée ; mais une discussion approfondie sur cette matière ne serait pas utile pour le moment.
XVI. L’amitié d’un grand nombre d’hommes et celle des gens honnêtes sont des avantages qui n’ont rien d’obscur, si l’on définit l’ami « celui qui est capable de faire pour un tel ce qui, dans son opinion, doit lui profiter. » Celui pour qui un grand nombre d’hommes sont dans cette disposition sera donc l’ami d’un grand nombre d’hommes, et celui qui l’inspire aux hommes de bien sera l’ami des gens honnêtes.
XVII. Le bonheur consiste dans la production ou l’existence des biens qui, soit en totalité, soit pour la plupart, soit au plus haut degré, ont une cause fortuite. Or la fortune est la cause de certaines choses qui dépendent des arts, mais aussi d’un grand nombre de choses indépendantes de l’art, comme, par exemple, de celles qui dépendent de la nature. Il arrive aussi que des avantages nous viennent indépendamment de la nature. Ainsi la santé a pour cause l’art, tandis que la beauté, la belle taille, dépendent de la nature. Mais, généralement, les avantages qui nous viennent de la fortune sont de nature à provoquer l’envie. La fortune est la cause des biens indépendants de la raison ; comme, par exemple, si, dans une famille, un frère est beau et que tous les autres soient laids, ou bien qu’un d’entre eux ait trouvé un trésor demeuré inconnu des autres, ou encore, si un trait a touché un individu placé à sa portée, et non pas tel autre, ou enfin, si un tel, se rendant perpétuellement en un lieu, est le seul à se trouver absent (au moment du danger), tandis que les autres, pour une seule fois qu’ils ont été présents, ont été mis en pièces.
XVIII. Quant à la vertu, comme c’est un lieu très propre aux louanges, nous aurons à développer ce sujet lorsque nous traiterons de la louange. Voilà donc, évidemment, ce que l’on doit avoir en vue, soit que l’exhortation ou la dissuasion concerne des faits futurs, ou présents ; car, suivant le cas, les arguments sont pris pour tout cela en sens contraire.
CHAPITRE VI
De l’honnête et de l’utile.
I. Comme le but que se propose celui qui délibère est futile, et que le débat porte non pas sur la fin que l’on a en vue, mais sur les moyens qui conduisent à cette fin ; que ces moyens résident dans les
actions, et que ce qui est utile est bon, il faut donc, d’une manière générale, prendre les éléments de ce débat dans leurs rapports avec le bien et l’utile.
II. Le bien, ce sera la chose qui doit être adoptée par elle-même, et celle pour laquelle nous devons en adapter une autre. C’est encore ce à quoi tendent tous les êtres, j’entends tous les êtres doués de sentiment ou d’intelligence, ou ceux qui pourraient posséder ces facultés. Tout ce que l’intelligence pourrait suggérer à chacun, c’est aussi pour chacun un bien : comme aussi ce dont la présence procure une disposition favorable et satisfaisante. C’est ce qui réalise et ce qui conserve ces divers avantages, ce qui en est la conséquence ce qui en détourne ou détruit les contraires.
III. Or les choses s’enchaînent de deux manières, selon qu’elles vont ensemble, ou l’une après l’autre : par exemple, la science à l’étude, en lui succédant ; la vie à la santé, en l’accompagnant. Les choses se produisent de trois manières ; ainsi la santé a pour cause soit le fait d’être sain, soit la nourriture, soit les exercices gymnastiques, ce qui contribue par-dessus tout à donner la santé.
IV. Cela posé, il en résulte, nécessairement, que l’adoption des choses bonnes est bonne elle-même, ainsi que le rejet des choses mauvaises. Ce rejet a pour effet simultané de ne pas causer le mal, et l’adoption du bien pour effet ultérieur de procurer le bien.
V. Une chose bonne, c’est d’adopter un bien plus grand au lieu d’un moindre bien et, entre deux maux, de choisir le moindre ; car leur différence, en plus ou en moins, donne lieu au choix de l’un et au rejet de l’autre.
VI. Les vertus sont nécessairement un bien. En effet, elles causent la bonne disposition de ceux qui les possèdent, et elles engendrent, elles pratiquent les choses bonnes. Nous aurons à parler séparément de chacune d’elles, de sa nature et de sa qualité.
VII. Le plaisir est un bien, car les êtres animés le recherchent, chacun suivant sa nature. C’est pourquoi les choses agréables et les choses honorables sont bonnes, les premières causant du plaisir, et, parmi les choses honorables, les unes ayant cet effet et les autres devant être préférées pour elles-mêmes.
VIII. Pour entrer dans le détail, voici les choses nécessairement bonnes : le bonheur ; c’est un bien à rechercher pour lui-même, qui se suffit en soi, et dont la poursuite inspire un grand nombre de nos déterminations.
IX. La justice, le courage, la tempérance, la magnanimité, la magnificence et les autres dispositions morales de même nature ; car ce sont là autant de vertus de l’âme.
X. La santé, la beauté et les biens analogues ; ce sont là des vertus corporelles qui produisent un grand nombre de faits. La santé, par exemple, procure le plaisir et la vie ; c’est pour cela qu’on la regarde comme le plus grand bien, étant l’élément des deux biens le plus appréciés en général, le plaisir et la vie.
XI. La richesse, qui est la vertu de la propriété et un puissant moyen d’action.
XII. L’ami et l’amitié. L’ami est un bien à rechercher pour lui-même et un puissant moyen d’action.
XIII. Les honneurs, la renommée. On y trouve tout ensemble un agrément et un puissant moyen d’action. De plus, ces biens sont, le plus souvent, accompagnés d’autres avantages qui les accroissent.
XIV. La puissance de la parole et l’aptitude dans les affaires ; ce sont là autant de moyens d’action avantageux.
XV. Citons encore une nature bien douée : la mémoire, la facilité pour apprendre, la sagacité et toutes les qualités analogues ; car ce sont des ressources fécondes en avantages. Il en est de même de toutes les sciences et de tous les arts que l’on peut posséder.
XVI. Le fait même de vivre ; aucun bien ne dût-il en être la conséquence, celui-ci serait encore à rechercher pour lui-même.
XVII. La justice, qui est en quelque sorte d’un intérêt commun. Tels sont, à peu près, tous les biens reconnus comme tels.
XVIII. Pour les biens prêtant à contestation, les syllogismes se tirent des arguments suivants. Est bonne toute chose dont le contraire est mauvais.
XIX. Est bonne encore toute chose dont le contraire peut être utile aux ennemis. Par exemple, si la lâcheté doit surtout profiter aux ennemis d’un État, il est évident que la bravoure doit surtout être utile à ses citoyens.
XX. En thèse générale, étant donné ce que veulent les ennemis d’un tel, ou ce qui les réjouit, ce sera le contraire qui paraîtra lui être utile. Aussi le Poète a-t-il pu dire :
Oui, certes, Priam serait content !…
Il n’en est pas ainsi toujours, mais le plus souvent, car rien n’empêche qu’une même chose, en certains cas, soit profitable aux deux parties adverses ; ce qui fait dire que le malheur réunit les hommes, lors qu’une même chose nuit aux uns et aux autres.
XXI. Ce qui n’est pas excessif est encore un bien, mais ce qui est plus grand qu’il ne faut est un mal.