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V. On ne doit pas laisser ignorer la fin de chacune de ces formes gouvernementales ; car on se détermine toujours en vue de la fin proposée. La fin de la démocratie, c’est la liberté ; celle de l’oligarchie, la richesse ; celle de l’aristocratie, la bonne éducation et les lois ; celle de la tyrannie, la conservation du pouvoir. Il est donc évident qu’il faut distinguer les mœurs, les lois et les intérêts qui se rapportent à la fin de chacun de ces gouvernements, puisque la détermination à prendre sera prise en vue de cette fin.
VI. Comme les preuves résultent non seulement de la démonstration, mais aussi des mœurs (et en effet, nous accordons notre confiance à l’orateur en raison des qualités qu’il fait paraître, c’est-à-dire si nous voyons en lui du mérite, ou de la bienveillance, ou encore l’un et l’autre), nous devrions nous-mêmes posséder la connaissance du caractère moral propre à chaque gouvernement ; car le meilleur moyen de persuader est d’observer les mœurs de chaque espèce de gouvernement, suivant le pays où l’on parle. Les arguments seront produits sous une forme en rapport avec les mêmes (mœurs). En effet, les mœurs se révèlent par le principe d’action ; or le principe d’action se rapporte à la fin (de chaque gouvernement).
VII. Du reste, à quoi nous devons tendre dans nos exhortations, qu’il s’agisse de l’avenir, ou du présent ; à quels éléments nous devons emprunter les preuves, soit à propos d’une question d’intérêt, soit au sujet des mœurs et des institutions propres aux diverses espèces de gouvernement ; pour quels motifs et par quels moyens nous pourrons avoir un succès en rapport avec la circonstance donnée, voilà autant de points sur lesquels on a dit ce qu’il y avait à dire, car c’est le sujet d’une explication approfondie dans les Politiques.
CHAPITRE IX
De la vertu et du vice. Du beau et du laid (moral).
Des éléments de l’éloge et du blâme.
I. Nous parlerons ensuite de la vertu et du vice, ainsi que du beau et du laid ; car ce sont autant de buts proposés à celui qui loue et à celui qui blâme :
et il arrivera que, tout en traitant ces questions, nous ferons voir, en même temps, par quels moyens nous donnerons telle ou telle idée de notre caractère moral ; ce qui est, on l’a vu, la seconde espèce de preuves. En effet, nous aurons les mêmes moyens à employer pour nous rendre et pour rendre tel autre digne de confiance par rapport à la vertu.
II. Mais, comme il nous arrive souvent de louer, avec ou sans intention sérieuse, non seulement un homme ou un dieu, mais même des êtres inanimés et le premier animal venu, il faut, ici encore, faire usage des propositions. Insistons là-dessus, à titre d’exemple.
III. Le beau, c’est ou ce que l’on doit vouloir louer pour soi-même, ou ce qui, étant bon, est agréable en tant que bon. Or, si c’est là le beau, il s’ensuit nécessairement que la vertu est une chose belle ; car c’est une chose louable parce qu’elle est bonne.
IV. La vertu est, ce nous semble, une puissance capable de procurer et de conserver des biens, et aussi capable de faire accomplir de bonnes actions nombreuses, importantes et de toute sorte et à tous les points de vue.
V. Les parties (variétés) de la vertu sont : la justice, le courage, la tempérance, la magnificence, la magnanimité, la libéralité, la mansuétude, le bon sens, la sagesse.
VI. Les plus grandes vertus sont nécessairement celles qui ont le plus d’utilité pour les autres, puisque la vertu est une puissance capable d’accomplir de bonnes actions. C’est pour cela que l’on honore par-dessus tout les justes et les braves ; car la première de ces vertus rend des services durant la paix, et la seconde durant la guerre. Vient ensuite la libéralité, car ceux qui possèdent cette vertu dorment sans réserve et ne font pas d’opposition dans les questions relatives aux richesses, que d’autres convoitent avec le plus d’ardeur.
VII. La justice est une vertu par laquelle chacun a ce qui lui appartient, et cela conformément à la loi ; tandis que l’injustice (est un vice) par lequel on a le bien d’autrui contrairement à la loi.
VIII. Le courage est une vertu par laquelle on est capable d’accomplir de belles actions dans les dangers et, autant que la loi le commande, capable de se soumettre à la loi. La lâcheté est le vice contraire.
IX. La tempérance est une vertu par laquelle on se comporte vis-à-vis des plaisirs du corps de la manière que la loi le prescrit. L’intempérance est son contraire.
X. La libéralité est la vertu capable de faire accomplir une bonne action au moyen de l’argent ; la parcimonie est son contraire.
XI. La magnanimité est la vertu capable de faire faire de grandes largesses ; la petitesse d’esprit est son contraire.
XII. La magnificence est la vertu capable de faire mettre de la grandeur dans les dépenses ; la petitesse d’esprit et la mesquinerie sont ses contraires.
XIII. Le bon sens est une vertu de la pensée, suivant laquelle on peut délibérer convenablement sur les biens et les maux énumérés précédemment en vue du bonheur.
XIV. Sur la question de la vertu et du vice, considérée en général, et sur leurs variétés, nous nous sommes, pour le moment, suffisamment expliqués ; et il n’est pas difficile de voir ce qui concerne les autres (vices et vertus non définis), car il est évident que les choses servant à faire pratiquer la vertu sont de belles choses, ainsi que celles qui sont produites par la vertu. Ce caractère est propre aux manifestations de la vertu et de ses actes.
XV. Mais, comme les manifestations (de la vertu) et toutes les choses qui ont le caractère d’action accomplie ou de traitement subi pour le bien sont des choses belles, il s’ensuit, nécessairement, que tous les actes de courage, toutes les manifestations du courage, toutes les opérations exécutées d’une manière courageuse sont autant de choses belles ; — que les choses justes, ce sont aussi des actions accomplies avec justice, mais non pas tous les traitements subis (justement). En effet, par une exception propre à cette seule vertu (la justice), ce qui est subi justement n’est pas toujours beau, et, en fait de punition, il est plutôt honteux d’encourir celle qui est justement infligée que celle qui le serait injustement. Il en est des autres vertus comme de celles dont nous avons parlé précédemment.
XVI. Les choses dont l’honneur est le prix sont aussi des choses belles ; de même celles qui rapportent plutôt de l’honneur que de l’argent, et toutes celles que l’on fait en raison d’une détermination désintéressée.
XVII. Sont encore des choses belles, absolument, celles que l’on accomplit pour la patrie, sans avoir souci de sa propre personne ; celles qui sont naturellement bonnes, sans l’être pour celui qui les fait, car, autrement, il les ferait par intérêt personnel.
XVIII. De même celles qui peuvent profiter à un mort plutôt qu’à un vivant. Car ce que l’on fait dans son propre intérêt s’adresse plutôt à une personne vivante.
XIX. De même encore tous actes accomplis dans l’intérêt des autres : car on met alors le sien au second rang. Toutes les actions profitables, soit à d’autres personnes, mais non pas à soi-même, soit à ceux qui nous ont rendu service, car c’est un acte de justice ; ou bien les bienfaits, car ils ne tournent pas au profit de leur propre auteur.
XX. De même aussi les actions contraires à elles dont on peut rougir ; or on rougit des choses honteuses que l’on dit, que l’on fait ou que l’on se dispose à faire ou à dire. De là les vers de Sapho, en réponse aux vers suivants d’Alcée :
Je voudrais te dire quelque chose, mais je suis retenu par la honte.
Sapho : Si ton désir portait sur des choses bonnes et honnêtes ; si ta langue n’avait pas prémédité quelque mauvaise parole, la honte ne serait pas dans tes yeux, mais tu pourrais exprimer un vœu légitime.
XXI. Ce sont encore les choses pour lesquelles on lutte sans rien craindre ; car c’est la disposition où nous sommes en faveur d’une bonne cause qui nous conduit à la gloire.
XXII. Les vertus et les actions sont plus belles lorsqu’elles émanent d’un auteur qui, par nature, a plus de valeur ; par exemple, elles d’un homme plutôt que celles d’une femme.
XXIII. Sont plus belles aussi les vertus capables de donner des jouissances aux autres plutôt qu’à nous-mêmes. C’est pour cela que l’action juste, la justice, est une chose belle.
XXIV. Il est plus beau de châtier ses ennemis et de ne pas transiger avec eux ; car il est juste d’user de représailles ; or, ce qui est juste est beau, et il appartient aux braves de ne pas se laisser vaincre.
XXV. La victoire et les honneurs font partie des choses belles ; car on les recherche lors même qu’ils ne doivent pas nous profiter, et ils font paraître une vertu supérieure. Quant aux témoignages commémoratifs, ceux qui ont un caractère spécial sont préférables ; de même ceux qu’on décerne à un personnage qui n’existe plus, ceux dont l’attribution est accompagnée d’un hommage solennel, ceux qui se distinguent par leur importance. Sont plus beaux aussi ceux qui s’adressent à un seul, car leur caractère commémoratif est plus marqué. Ajoutons-y les possessions qui ne rapportent rien, car elles dénotent plus de désintéressement.
XXVI. Les choses sont belles qui appartiennent en propre à tous les individus de chaque classe, et toutes celles qui sont les signes de ce qu’on loue dans chaque classe d’individus ; par exemple, la chevelure est une marque noble à Lacédémone, car c’est un signe de liberté ; en effet, il n’est pas facile, avec toute sa chevelure, de remplir un emploi de mercenaire.
XXVII. Il est beau aussi de ne se livrer à aucune profession grossière ; car c’est le propre d’un homme libre de ne pas vivre à la solde d’un autre.
XXVIII. Il faut prendre aussi (pour arguments) les qualités qui touchent à celles qui existent réellement pour les identifier en vue de l’éloge ou du blâme ; par exemple, d’un homme prudent faire un peureux et de celui qui a du cœur un homme agressif ; par contre, d’une âme simple faire un honnête homme et d’un apathique un homme facile à vivre.
XXIX. Il faut toujours prendre, dans chaque caractère, le trait qui l’accompagne, interprété dans le sens le plus favorable ; par exemple, l’homme colère et porté à la fureur deviendra un homme tout d’une pièce l’homme hautain, un personnage de grand air et imposant. Ceux qui portent tout à l’extrême passeront pour se tenir dans les limites de la vertu. Ainsi le téméraire sera un brave ; le prodigue, un homme généreux ; et, en effet, le grand nombre le prendra pour tel. D’ailleurs, la force de ce paralogisme prendra sa source dans la cause en question. Car, si un tel brave le danger sans nécessité, à plus forte raison le fera-t-il lorsqu’il sera beau de le faire, et s’il est capable de faire des largesses au premier venu, à plus forte raison en fera-t-il à ses amis, car c’est le plus haut degré de la vertu que de rendre service à tout le monde.
XXX. Il faut considérer aussi devant qui on fait un éloge. En effet, comme le disait Socrate, « il n’est pas difficile de louer les Athéniens dans Athènes. » Il faut aussi avoir égard à ce qui est en honneur devant chaque auditoire ; par exemple, ce qui l’est chez les Scythes, chez les Lacédémoniens, ou devant des philosophes ; et, d’une manière générale, présenter ce qui est en honneur en le ramenant à ce qui est beau, car l’un, ce semble, est bien près de l’autre.
XXXI. Il faut considérer, en outre, tout ce qui se rattache au devoir, et voir, par exemple, si les choses sont dignes des ancêtres et des actions antérieurement accomplies, car c’est un gage de bonheur, et il est beau d’acquérir un surcroît d’honneur. Et encore si, indépendamment de ce que réclame le devoir, le fait (loué) s’élève à un degré supérieur dans le sens du bien et du beau ; par exemple, si un tel montre de la modération après un succès, ou de la grandeur d’âme après un échec ; ou bien si, devenu plus grand, il est meilleur et plus disposé à la réconciliation. De là ce mot d’Iphicrate :
« Quelle a été mon origine, et quelle mon élévation ! »
Et ce vers placé dans la bouche du vainqueur aux jeux olympiques :
Jadis, j’ai porté sur mes épaules le grossier bâton du portefaix.
Et encore ce vers de Simonide :
Celle qui eut pour père, pour mari et pour frères autant de tyrans.
XXXII. Mais, comme l’éloge se tire des actions accomplies et que le propre de l’homme sérieux est d’agir conformément à sa détermination, il faut s’efforcer de montrer son héros faisant des actes en rapport avec son dessein. Or il est utile qu’on le voie souvent en action. C’est pourquoi il faut présenter les incidents et les cas fortuits en les rattachant à ses intentions ; car, si l’on rapporte de lui une suite nombreuse d’actes accomplis tous dans le même esprit, il y aura là comme une marque apparente de sa vertu et de sa résolution.
XXXIII. La louange (ἔπαινος) est un discours qui met en relief la grandeur d’une vertu. Il faut donc que les actions soient présentées comme ayant ce même caractère. L’éloge (ἐγκώμιον) porte sur les actes. On y fait entrer ce qui contribue à donner confiance, comme, par exemple, la naissance et l’éducation, car il est vraisemblable que, issu de gens de bien, on est un homme de bien et que, tant vaut l’éducation, tant vaut l’homme qui l’a reçue. C’est pourquoi nous faisons l’éloge d’après les actes, mais les actes sont des indices de l’habitude morale, puisque nous célébrons les louanges d’un tel, indépendamment des choses qu’il a faites, si nous sommes fondés à le croire capable de les faire.
XXXIV. La béatification et la félicitation ne font qu’un seul genre d’éloge par rapport à celui qui en est l’objet, mais ces genres diffèrent des précédents ; de même que le bonheur comprend la vertu, la félicitation comprend aussi ces genres.
XXXV. La louange et les délibérations possèdent une forme commune, car ce que tu établiras en principe dans la délibération, transporté dans le discours, devient un éloge.
XXXVI. Ainsi donc, puisque nous savons ce qui constitue le devoir et l’homme du devoir, il faut que ce soit là le texte de notre discours, retourné et transformé dans les termes ; tel, par exemple, ce précepte qu’il ne faut pas s’enorgueillir de ce qui nous est donné par la fortune, mais plutôt de ce qui nous vient de nous-mêmes. Une pensée présentée de cette façon a la valeur d’un précepte. De cette autre manière, ce sera un éloge : « S’enorgueillissant non pas de ce qui lui était donné par la fortune, mais de ce qui lui venait de lui-même. » En conséquence, lorsque tu veux louer, vois d’abord ce que tu poserais comme précepte, et lorsque tu veux énoncer un précepte, vois sur quoi porterait ton éloge.
XXXVII. Le discours sera nécessairement tourné en sens contraire lorsqu’il s’agira de convertir soit ce que l’on défend (en chose permise), soit ce que l’on ne défend pas (en chose défendue).
XXXVIII. Il faut aussi faire un grand usage des considérations qui augmentent l’importance du fait loué ; dire, par exemple, si le personnage, pour agir, était seul, ou le premier, ou avait peu d’auxiliaires, ou enfin s’il a eu la principale part d’action. Ce sont autant de circonstances qui font voir sa belle conduite. Il y a aussi les considérations relatives au temps, à l’occasion, et cela indépendamment du devoir strict. On considérera encore s’il a souvent mené à bien la même opération, car c’est un grand point, qui ferait voir que son succès n’est pas dû à la fortune, mais à lui-même. Si les encouragements et les honneurs ont été trouvés tout exprès pour lui ; si c’est en sa faveur qu’a été composé pour la première fois un éloge ; tel, par exemple, qu’Hippoloclius ou Harmodius et Aristogiton, qui ont eu (les premiers) une statue érigée dans l’Agora. De même pour les considérations contraires. Dans le cas où la matière serait insuffisante en ce qui le concerne, faire des rapprochements avec d’autres personnages. C’est ce que faisait Isocrate, vu le peu d’habitude qu’il avait de plaider. Il faut le mettre en parallèle avec des hommes illustres, car l’amplification produit un bel effet si la personne louée a l’avantage sur des gens de valeur.
XXXIX. L’amplification a sa raison d’être dans les louanges ; car elle s’occupe essentiellement de la supériorité ; or la supériorité fait partie des choses belles. Aussi doit-on faire des rapprochements, sinon avec des personnages illustres, du moins avec le commun des hommes, puisque la supériorité semble être la marque d’une vertu.
XL. Généralement parlant, parmi les formes communes à tous les genres de discours, l’amplification est ce qui convient le mieux aux discours démonstratifs ; car ceux-ci mettent en œuvre des actions sur lesquelles on est d’accord, si bien qu’il ne reste plus qu’à nous en développer la grandeur et la beauté ; — les exemples, ce qui convient le mieux aux discours délibératifs ; car nous prononçons nos jugements en nous renseignant sur l’avenir d’après le passé ; — les enthymèmes, ce qui convient le mieux aux discours judiciaires, car le fait accompli, en raison de son caractère obscur admet surtout la mise en cause et la démonstration.
XLI. Voilà donc les éléments d’où se tirent presque tous les genres de louange ou de blâme, les considérations que l’on doit avoir en vue lorsqu’on veut louer ou blâmer, et les motifs qui peuvent donner lieu aux louanges et aux reproches. Une fois en possession de tout cela, on voit clairement où prendre les contraires. En effet, le blâme consiste dans les arguments inverses.
CHAPITRE X
De l’accusation et de la défense. Du nombre et de la nature des sources du syllogisme.
I. Il s’agit maintenant d’exposer, au sujet de l’accusation et de la défense, la nature et le nombre des propositions qui devront composer les syllogismes.
II. Il faut considérer trois points : premièrement, les causes du préjudice et leur nombre ; en second lieu, les dispositions de ses auteurs ; troisièmement, la qualité et la condition des gens préjudiciés.
III. Avant d’entrer dans ces détails, nous définirons le préjudice. Le préjudice, c’est le mal causé volontairement à quelqu’un contrairement à la loi ; or la loi est tantôt particulière, tantôt commune. J’appelle « loi particulière » celle dont la rédaction écrite constitue un fait de gouvernement, et « loi commune » celle qui, sans avoir été jamais écrite, semble reconnue de tous. On fait volontairement tout ce que l’on fait sciemment, sans y être contraint. Ce que l’on fait volontairement, on ne le fait pas toujours avec préméditation ; mais ce que l’on fait avec préméditation, on le fait toujours en connaissance de cause, car on n’ignore jamais le fait qu’on a prémédité.
IV. Le mobile par lequel on prémédite de nuire et de faire du mal, contrairement à la loi, cela s’appelle vice et dérèglement ; car, suivant que l’on a une ou plusieurs manières de nuire, d’après le point de vue auquel on se trouve être malfaisant, on est en même temps injuste. Par exemple, celui qui est parcimonieux l’est au point de vue de l’argent ; l’intempérant est intempérant au point de vue des plaisirs du corps ; l’homme efféminé l’est au point de vue des actions faites avec mollesse ; le lâche est lâche vis-à-vis des dangers : car on abandonne ses compagnons de péril à cause de la crainte que l’on éprouve ; l’ambitieux agit pour l’honneur ; le caractère vif, par colère ; l’amateur de triomphe, en vue d’une victoire ; l’esprit rancunier, en vue d’une vengeance ; l’homme sans discernement, parce qu’il s’abuse sur ce qui est juste ou injuste ; l’homme éhonté, par mépris de sa réputation, et ainsi des autres sortes de caractères par rapport à chacun des mobiles qui s’y rapportent.
V. Du reste, toute cette question est facile à comprendre, soit d’après ce que nous avons dit en ce qui touche les vertus, soit d’après ce que nous avons à dire relativement aux passions. Il nous reste à expliquer pourquoi l’on cause un préjudice, dans quelles dispositions on le cause, et à qui.
VI. Premièrement, distinguons le mobile qui nous pousse et les inconvénients que nous voulons éviter lorsque nous commettons une injustice ; car il est évident que, pour l’accusateur, c’est un devoir d’examiner la nature et le nombre des considérations qui diligent la partie adverse d’entre celles auxquelles tout le monde obéit quand on fait tort à ses semblables ; et pour le défenseur, d’examiner la nature et le nombre des considérations qui n’ont pu déterminer son client.
VII. Les hommes agissent, tous et toujours, soit par une initiative qui ne leur est pas personnelle, soit par leur propre initiative. Dans le premier cas, leur action se produit tantôt par l’effet du hasard, tantôt par nécessité ; parmi les actions nécessaires, les unes sont dues à la contrainte, les autres à la nature. Ainsi donc, parmi les actions indépendantes de nous, les unes sont fortuites, les autres naturelles, d’autres encore nous sont imposées de force. De celles qui dépendent de nous et dont nous sommes directement les auteurs, les unes ont pour cause l’habitude, les autres sont suscitées par un désir, lequel est tantôt raisonné, tantôt non raisonné.
VIII. La volonté est le désir d’un bien, accompagné de raison. Car personne ne voudrait autre chose que ce qu’il jugerait être un bien. Quant aux désirs non raisonnés, ce sont la colère et la passion. Conséquemment, toutes nos actions se rattachent nécessairement à sept causes diverses : le hasard, la contrainte, la nature, l’habitude, le calcul, la colère et le désir passionné.
IX. Les distinctions qui se rapportent en outre à l’âge, à la condition ou à certains autres actes accomplis en même temps, seraient chose superflue ; car, s’il arrive à des jeunes gens d’agir avec colère ou avec passion, la qualité de leur action ne dépend pas de la jeunesse, mais de la colère et de la passion ; ni de l’opulence ou de la pauvreté, seulement il arrive aux pauvres de rechercher des richesses à cause de leur indigence, et aux riches de rechercher les plaisirs non nécessaires, à cause de la faculté qu’ils ont de se les donner. Mais le mobile de leurs actions ne sera pas leur opulence ou leur pauvreté ; ce sera leur passion. Semblablement aussi, les hommes justes et les hommes injustes, et les autres qui seront dits agir dans telle ou telle condition feront toutes choses sous l’influence de quelqu’une de ces causes, c’est-à-dire par calcul ou par passion ; seulement, les uns sous l’influence de qualités morales ou d’impressions honnêtes, et les autres sous l’influence contraire.
X. Il arrive toutefois que telle ou telle action est la conséquence de telle ou telle condition, et telle autre action celle de telle autre condition. Chez l’homme tempérant, à cause de sa tempérance même, il peut survenir des opinions et des désirs honnêtes à l’occasion de certains plaisirs, et chez l’homme intempérant, à l’occasion de ces mêmes plaisirs, des opinions et des désirs contraires.
XI. C’est pourquoi il faut laisser de côté de telles distinctions, et s’appliquer plutôt à examiner le rapport de telle nature à telle action. En effet, que l’auteur de l’acte accompli soit blanc ou noir, grand ou petit, cela ne tire pas à conséquence ; mais qu’il soit jeune ou vieux, juste ou injuste, voilà ce qui importe ; et, généralement parlant, toutes les circonstances où les qualités morales de l’homme influent sur ses actions. Par exemple, qu’un individu semble riche ou pauvre, ce point ne sera pas indifférent ; de même s’il semble être malheureux ou heureux. Mais nous traiterons cette question plus tard, et, pour le moment, nous aborderons celles dont il nous reste à parler.
XII. Sont des actions dues au hasard toutes celles dont la cause est indéterminée et qui ne sont pas accomplies dans un certain but ; celles qui ne le sont ni d’une façon constante, ni généralement, ni dans des conditions ordinaires. Ce point est évident, d’après la définition du hasard.
XIII. Sont des actions dues à la nature celles dont la cause est inhérente à leurs auteurs ; car elles se reproduisent en toute occasion ou, généralement, de la même manière. Et, en effet, les actions indépendantes de la nature ne peuvent donner lieu à la recherche approfondie d’une explication naturelle ou de quelque autre cause, et il semblerait plus exact d’en attribuer l’origine au hasard.
XIV. Sont l’effet de la contrainte toutes les actions que l’on accomplit indépendamment d’une passion ou d’un calcul.
XV. Sont dues à l’habitude toutes celles que l’on accomplit parce qu’on les a souvent faites.
XVI. Sont dues au calcul toutes celles qui semblent (à leur auteur) avoir une utilité dans l’ordre de ce que nous avons appelé des biens, soit comme but final, soit comme acheminement à ce but, lorsqu’elles sont accomplies en vue de l’utilité. En effet, les intempérants peuvent faire certaines choses utiles ; seulement ils ne les font pas en vue de leur utilité, mais en vue du plaisir.