Au milieu des sollicitudes (page 2)
Pauvre France! Dieu seul peut mesurer l’abîme de maux où elle s’enfoncerait, si cette législation, loin de s’améliorer, s’obstinait dans une telle déviation, qui aboutirait à arracher de l’esprit et du cœur des Français la religion qui les a faits si grands.
Et voilà précisément le terrain sur lequel, tout dissentiment politique mis à part, les gens de bien doivent s’unir comme un seul homme, pour combattre, par tous les moyens légaux et honnêtes, de la législation. Le respect que l’on doit aux pouvoirs constitués ne saurait l’interdire : il ne peut importer, ni le respect, ni beaucoup moins d’obéissance sans limites à toute mesure législative quelconque, édictée par ces mêmes pouvoirs. Qu’on ne l’oublie pas, la loi est une prescription ordonnée selon la raison et promulguée, pour le bien de la communauté, par ceux qui ont reçu à cette fin le dépôt du pouvoir.
En conséquence, jamais on ne peut approuver des points de législation qui soient hostiles à la religion et à Dieu; c’est, au contraire, un devoir de les réprouver. C’est ce que le grand évêque d’Hippone, saint Augustin, mettait eu parfaite lumière dans ce raisonnement plein d’éloquence : «Quelquefois, les puissances de la terre sont bonnes et craignent Dieu; d’autres fois, elles ne le craignent pas. Julien était un empereur infidèle à Dieu, un apostat, un pervers, idolâtre. Les soldats chrétiens servirent cet empereur infidèle. Mais, dès qu’il s’agissait de la cause de Jésus-Christ, ils ne reconnaissaient que celui qui est dans le ciel. Julien leur prescrivait-il d’honorer les idoles et de les encenser ? Ils mettaient Dieu au-dessus du prince. Mais, leur disait-il, formez vos rangs pour marcher contre telle nation ennemie ? à l’instant ils obéissaient. Ils distinguaient le Maître éternel du maître temporel, et cependant, en vue du Maître éternel, ils se soumettaient même à un tel maître temporel» [10]. Nous le savons, l’athée, par un lamentable abus de sa raison et plus encore de sa volonté, nie ces principes. Mais, en définitive, l’athéisme est une erreur si monstrueuse qu’elle ne pourra jamais, soit dit à l’honneur de l’humanité, y anéantir la conscience des droits de Dieu pour y substituer l’idolâtrie de l’État.
Les principes qui doivent régler notre conduite envers Dieu et envers les gouvernements humains étant ainsi définis, aucun homme impartial ne pourra accuser les catholiques français, si, sans épargner ni fatigues ni sacrifices, ils travaillent à conserver à leur patrie ce qui est pour elle une condition de salut, ce qui résume tant de traditions glorieuses enregistrées par l’histoire, et que tout Français a le devoir de ne pas oublier.
Avant de terminer notre Lettre, Nous voulons toucher à deux points connexes entre eux, et qui, se rattachant de plus près aux intérêts religieux, ont pu susciter parmi les catholiques quelque division.
L’un d’eux est le Concordat qui, pendant tant d’années, a facilité en France l’harmonie entre le gouvernement de l’Église et celui de l’État. Sur le maintien de ce pacte solennel et bilatéral, toujours fidèlement observé de la part du Saint-Siège, les adversaires de la religion catholique euxmêmes ne s’accordent pas.
Les plus violents voudraient son abolition, pour laisser à l’État toute liberté de molester l’Église de Jésus-Christ.
D’autres, au contraire, avec plus d’astuce, veulent, ou du moins assurent vouloir la conservation du Concordat: non pas qu’ils reconnaissent à l’État le devoir de remplir envers l’Église les engagements souscrits, mais uniquement pour le faire bénéficier des concessions faites par l’Église ; comme si l’on pouvait à son gré séparer les engagements pris des concessions obtenues, alors que ces deux choses font partie substantielle d’un seul tout. Pour eux, le Concordat ne resterait donc que comme une chaîne propre à entraver la liberté de l’Église, cette liberté sainte à laquelle elle a un droit divin et inaliénable.
De ces deux opinions, laquelle prévaudra ? Nous l’ignorons. Nous avons voulu seulement le rappeler, pour recommander aux catholiques de ne pas provoquer de scission sur un sujet dont il appartient au Saint-Siège de s’occuper.
Nous ne tiendrons pas le même langage sur l’autre point, concernant le principe de la séparation de l’État et de l’Église, ce qui équivaut à séparer la législation humaine de la législation chrétienne et divine. Nous ne voulons pas nous arrêter à démontrer ici tout ce qu’a d’absurde la théorie de cette séparation; chacun le comprendra de lui-même. Dès que l’État refuse de donner à Dieu ce qui est à Dieu, il refuse, par une conséquence nécessaire, de donner aux citoyens ce à quoi ils ont droit comme hommes; car, qu’on le veuille ou non, les vrais droits de l’homme naissent précisément de ses devoirs envers Dieu. D’où il suit que l’État, en manquant, sous ce rapport, le but principal de son institution, aboutit en réalité à se renier lui-même et à démentir ce qui est la raison de la propre existence. Ces vérités supérieures sont si clairement proclamées par la voix même de la raison naturelle, qu’elles s’imposent à tout homme que n’aveugle pas la violence de la passion.
Les catholiques, en conséquence, ne sauraient trop se garder de soutenir une telle séparation. En effet, vouloir que l’État se sépare de l’Église, ce serait vouloir, par une conséquence logique, que l’Église fût réduite à la liberté de vivre selon le droit commun à tous les citoyens.
Cette situation, il est vrai, se produit dans certains pays. C’est une manière d’être qui, si elle ses nombreux et graves inconvénients, offre aussi quelques avantages, surtout quand le législateur, par une heureuse inconséquence, ne laisse pas que de s’inspirer des principes chrétiens; et ces avantages, bien qu’ils ne puissent justifier le faux principe de la séparation, ni autoriser à le défendre, rendent cependant digne de tolérance un état de choses qui, pratiquement, n’est pas le pire de tous.
Mais en France, nation catholique par ses traditions et par la foi présente de la grande majorité de ses fils, l’Église ne doit pas être mise dans la situation précaire qu’elle subit chez d’autres peuples. Les catholiques peuvent d’autant moins préconiser la séparation, qu’ils connaissent mieux les intentions des ennemis qui la désirent. Pour ces derniers, et ils le disent assez clairement, cette séparation, c’est l’indépendance entière de la législation politique envers la législation religieuse ; il y a plus, c’est l’indifférence absolue du pouvoir à l’égard des intérêts de la société chrétienne, c’est- à-dire de l’Église, et la négation même de son existence. – Ils font cependant une réserve qui se formule ainsi: Dès que l’Église, utilisant les ressources que le droit commun laisse aux moindres des Français, saura, par un redoublement de son activité native, faire prospérer son œuvre, aussitôt l’État intervenant pourra et devra mettre les catholiques français hors du droit commun lui-même.
Pour tout dire, en un mot, l’idéal de ces hommes serait le retour au paganisme : l’État ne reconnaît l’Église qu’au jour où il lui plaît de la persécuter.
Nous avons expliqué, Vénérables Frères, d’une manière abrégée mais nette, sinon tous, au moins les principaux points sur lesquels les catholiques français et tous les hommes sensés doivent pratiquer l’union et la concorde, pour guérir, autant qu’il est possible encore, les maux dont la France est affligée, et pour relever même sa grandeur morale. Ces points sont: la religion et la patrie, les pouvoir s politiques et la législation, la conduite à tenir à l’égard de ces pouvoirs et à l’égard de cette législation, le concordat, la séparation de l’État et de l’Église.
Nous nourrissons l’espoir et la confiance que l’éclaircissement de ces points dissipera les préjugés de plusieurs hommes de bonne foi, facilitera la pacification des esprits, et par elle l’union parfaite de tous les catholiques, pour soutenir la grande cause du Christ qui aime les Francs.
Quelle consolation pour Notre cœur, de vous encourager dans cette voie, et de vous contempler tous, répondant docilement à Notre appel! – Vous, Vénérables Frères, par Votre autorité, et avec le zèle si éclairé pour l’Église et la Patrie qui Vous distingue, Vous apporterez un puissant secours à cette œuvre pacificatrice, – Nous aimons même à espérer que ceux qui sont au pouvoir voudront bien apprécier Nos paroles, qui visent à la prospérité et au bonheur de la France.
En attendant, comme gage de Notre affection paternelle, Nous donnons à Vous, Vénérables Frères, à Votre Clergé, ainsi qu’à tous les catholiques de France, la Bénédiction Apostolique.
Donné à Rome, le 16 février de l’année 1892, de Notre Pontificat la quatorzième.
Léon XIII, Pape
*ASS, vol. XXIV (1891-92), pp. 519-529.
[1] Non enim est dissensionis Deus, sed pacis, I Cor. XIV, 33.
[2] Hunc invenimus subvertentem gentem nostram, et prohibentem tributa dare Cæsari, et dicentem se Christum regem esse. (Luc. XXIII, 2) Si hunc dimittis, non es amicus Cæsaris: omnis enim qui se regem facit contradicit Cæsari… Non habemus regem nisi Cæsarem. (Jo. XIX, 12-15).
[3] Tantum abest ut penitentiam egeritis, postquam Eum a mortuis resurrexisse accepistis, ut etiam… eximiis delectis viris, in omnem terrarum orbem eos miseritis, qui renunciarent hæresim et sectam quamdam impiam et iniquam excitatam esse a Jesu quodam Galilæo seduetore. (Dialog. cum Tryphone).