La Cité de Dieu (De civitate Dei) (page 30)
1. Jean, V, 24,
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des âmes, se fait présentement; elle empêche de tomber dans la seconde mort. L’autre ne se fera qu’à la fin du monde; elle ne regarde pas les âmes, mais les corps, qu’elle enverra, par suite du jugement dernier, les uns dans la seconde mort, et les autres dans cette vie où il n’y a point de mort.
CHAPITRE VII.
CE QU’IL FAUT ENTENDRE RAISONNABLEMENT PAR LES DEUX RéSURRECTIONS ET PAR LE RèGNE DE MILLE ANS DONT SAINT JEAN PARLE DANS SON APOCALYPSE.
Le même évangéliste parle de ces deux résurrections dans son Apocalypse, mais de telle sorte que quelques-uns des nôtres, n’ayant pas compris la première, ont donné dans des visions ridicules. Voici ce que dit l’apôtre saint Jean: « Je vis descendre du ciel un ange qui avait la clef de l’abîme, et une chaîne en sa main: et il prit le dragon, cet ancien serpent qu’on appelle le diable et Satan, et le lia pour mille ans. Puis l’ayant précipité dans l’abîme, il ferma l’abîme et le scella sur lui, afin qu’il ne séduisît plus les nations, jusqu’à ce que les mille ans fussent accomplis; après quoi il doit être lié pour un peu de temps. Je vis aussi des trônes et des personnes assises dessus, à qui la puissance de juger fut donnée; avec elles, les âmes de ceux qui ont été égorgés pour les témoignages qu’ils ont rendus à Jésus et pour la parole de Dieu, et tous ceux qui n’ont point adoré la bête ni son image, ni reçu son caractère sur le front ou dans leur main; et ils ont régné pendant mille ans avec Jésus.
Les autres n’ont point vécu jusqu’à ce que mille ans soient accomplis. Voilà la première résurrection. Heureux et saint est celui qui y a part! La seconde mort n’aura point de pouvoir sur eux, mais ils seront prêtres de Dieu et de Jésus-Christ, et ils régneront mille ans avec lui ». Ceux à qui ces paroles ont donné lieu de croire que la première résurrection sera corporelle, ont surtout adopté cette opinion à cause du nombre de mille ans, dans la pensée que tout ce temps doit être comme le sabbat des saints, où ils se reposeront après les travaux de six mille ans qui seront écoulés depuis que l’homme a été créé et précipité de la félicité du paradis dans les misères de la vie mortelle, afin que, suivant
1. Apoc. XX, 1-5 cette parole: « Devant Dieu un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour 1 »,six mille ans s’étant écoulés comme six jours, le septième, c’est-à-dire les derniers mille ans, tienne lieu de sabbat aux saints qui ressusciteront pour le solenniser. Tout cela serait jusqu’à un certain point admissible, si l’on croyait que durant ce sabbat les saints jouiront de quelques délices spirituelles, à cause de la présence du Sauveur, et j’ai moi-même autrefois été de ce sentiment 2. Mais comme ceux qui l’adoptent disent que les saints seront dans des festins continuels, il n’y a que des âmes charnelles qui puissent être de leur avis.
Aussi les spirituels leur ont-ils donné le nom de chiliastes 3, d’un mot grec qui peut se traduire littéralement par millénaires
4. Il serait trop long de les réfuter en détail; j’aime mieux montrer comme on doit entendre ces paroles de l’Apocalypse.
Notre-Seigneur Jésus-Christ a dit lui-même: « Personne ne peut entrer dans la maison du fort et lui enlever ses biens qu’il ne l’ait lié auparavant 5 ». Par le fort, il entend le diable, parce qu’il s’est assujéti le genre humain, et par ses biens, les fidèles qu’il tenait engagés dans l’impiété et dans le crime. C’était donc pour lier ce fort que saint Jean, selon l’Apocalypse, vit un ange descendre du ciel, qui tenait la clef de l’abîme et la chaîne. Et il prit, dit-il, le dragon, cet ancien serpent, que l’on nomme le diable et Satan, et il le lia pour mille ans; c’est-à-dire qu’il l’empêcha de séduire et de s’assujétir ceux qui devaient être délivrés. Pour les mille ans, on peut les entendre de deux manières: ou bien parce que ces choses se passent dans les derniers mille ans, c’est-à-dire au sixième millénaire, dont les dernières années s’écoulent présentement pour être suivies du sabbat qui n’a point de soir, c’est-à-dire du repos des saints qui ne finira jamais, de sorte que l’Ecriture appelle ici mille ans la dernière partie de ce temps, en prenant la partie pour le tout; — ou bien elle se sert de ce nombre pour toute la durée du monde, employant ainsi un nombre parfait pour marquer la plénitude du temps. Le nombre de mille est le cube de dix, dix fois dix faisant cent; mais c’est là une figure plane, et pour
5. Marc, III, 27.
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la rendre solide, il faut multiplier cent par dix et cela fait mille. D’ailleurs, si I’Ecriture se sert de cent pour un nombre indéfini, comme lorsque Notre-Seigneur promet à celui qui quittera tout pour le suivre: « qu’il recevra le centuple dès cette vie 1 », ce que l’Apôtre exprime en disant qu’un véritable chrétien possède toutes choses, bien qu’il semble qu’il n’ait rien 2, selon cette parole encore: « Le monde est le trésor du fidèle 3 » combien plus le nombre de mille ans doit-il signifier l’universalité t Aussi est--ce le meilleur sens qu’on puisse donner à ces paroles du psaume : « Il s’est toujours souvenu de son « alliance et de la promesse qu’il a faite pour mille générations 4 » ; c’est-à-dire pour toutes les générations.
Saint Jean poursuit : « Et il le précipita dans l’abîme » ; par cet abîme est marquée la multitude innombrable des impies, dont le coeur est un gouffre de malignité contre l’Eglise de Dieu; non que le diable n’y fût déjà auparavant, mais parce qu’étant exclu de la Société des fidèles, il a commencé à posséder davantage les autres. Celui-là est plus possédé du diable, qui non-seulement est éloigné de Dieu, mais qui hait même les serviteurs de Dieu sans raison. « Et il le ferma, dit-il, et le scella sur lui, afin qu’il ne séduisît plus les nations jusqu’à ce que mille ans fussent accomplis ». Il le ferma sur lui, c’est-à-dire il lui défendit d’en sortir. Ce qu’ajoute saint Jean, qu’il le scella, signifie, selon moi, que Dieu ne veut pas qu’on sache quels sont ceux qui appartiennent au démon ou ceux qui ne lui appartiennent pas, et c’est une chose tout à fait incertaine en cette vie, parce qu’il est incertain si celui qui semble être debout ne tombera point, et si celui qui semble être tombé ne se relèvera point. Or, le diable est ainsi lié et enfermé pour être incapable de séduire les nations qui appartiennent à Jésus-Christ et qu’il séduisait auparavant. « Dieu », comme dit l’Apôtre, « a résolu, avant la naissance du monde, de les délivrer de la puissance des ténèbres 5 et de les faire passer dans le royaume du Fils de son amour 6 ». Les fidèles ignorent-ils que maintenant même le démon séduit les nations et les entraîne avec lui au supplice éternel ? mais ce ne sont pas celles qui sont prédestinées à la vie bienheureuse.
1. Matt. XIX, 29; Marc, X, 30. — 2. II Cor. VI, 10. — 3. Prov. XVII, 7 suiv. LXX, — 4. Ps. CIV, 8.- 5. éph. 1, 4. — 6. Colosa. I, 13.
Il ne faut pas s’arrêter à-ce que le diable séduit souvent ceux mêmes qui, régénérés en Jésus-Christ , marchent dans les voies de Dieu ; car « le Seigneur connaît ceux qui sont à lui 1 » ; et de ceux-là, Satan n’en séduit aucun jusqu’à le faire tomber dans la dam nation éternelle. Le Seigneur les connaît comme Dieu, c’est-à-dire comme celui à qui rien de ce qui doit arriver n’est caché, et non comme un homme, qui ne voit un autre homme que quand il est présent, si toutefois on peut dire qu’il voit celui dont il ne voit pas le coeur, et dont il ne sait pas ce qu’il doit devenir ensuite, non plus que lui-même. Le diable est donc lié et enfermé dans l’abîme, afin qu’il ne séduise pas les nations qui composent l’Eglise et qu’il séduisait auparavant, lorsque l’Eglise n’était pas encore. Il n’était pas dit, en effet, « afin qu’il ne séduisît plus personne », mais : « afin qu’il ne séduisît plus les nations », par lesquelles l’Apôtre a voulu sans doute qu’on entendît l’Eglise. — « Jusqu’à ce que mille ans fussent accomplis », c’est-à-dire ce qui reste du sixième jour qui est de mille ans, ou bien ce qui reste de la durée du monde.
Et ces mots : « Afin qu’il ne séduisît plus les nations, jusqu’à ce que mille ans fussent accomplis » , il ne faut pas les entendre comme s’il devait plus tard séduire les nations qui composent. l’Eglise des prédestinés. Car ou bien cette expression est semblable à celle-ci: « Nos yeux sont arrêtés sur le Seigneur « notre Dieu, jusqu’à ce qu’il ait pitié de nous 2 »; où il est clair que, lorsque Dieu aura pris pitié de ses serviteurs, ils ne laisseront pas de jeter les yeux sur lui ; ou bien voici l’ordre de ces paroles: « Et il ferma l’abîme et il le scella sur lui, jusqu’à ce que mille ans fussent accomplis », de sorte que ce qu’il ajoute: « afin qu’il ne séduisît plus les nations », doit s’entendre, indépendamment du reste, comme si toute période était conçue ainsi : « Et il ferma l’abîme, et il le scella sur lui, jusqu’à ce que mille ans fussent accomplis, afin qu’il ne séduisît plus les nations ». En d’autres termes, c’est afin qu’il cesse de séduire les nations que l’abîme est fermé jusqu’à la révolution de mille ans.
1. II Tim. II, 19. — 2. Ps. CXXII, 2.
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CHAPITRE VIII.
DU DIABLE ENCHAîNé ET DéLIé DE SES CHAîNES.
« Après cela », dit saint Jean, « il doit être délié pour un peu de temps 1 ». Si le diable est lié et enfermé, afin qu’il ne puisse pas séduire l’Eglise, sa délivrance consistera-telle à le pouvoir ? A Dieu ne plaise ! Il ne séduira jamais l’Eglise prédestinée et élue avant la création du monde, dont il est dit que « Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui 2 ». Cependant il y aura ici-bas une Eglise, au temps que le diable doit être délié, comme il y en a toujours eu une depuis Jésus-Christ. Saint Jean dit un peu après, que le diable, une fois délié, portera les nations qu’il aura séduites dans le monde entier, à faire la guerre à l’Eglise, et que le nombre de ses ennemis égalera les sables de la mer : «Et ils se répandirent, dit-il, sur la terre, et ils environnèrent le camp des saints et la Cité bien-aimée de Dieu. Mais Dieu fit tomber un feu du ciel qui les dévora ; et le diable, qui les séduisait, fut jeté dans un étang de feu et de soufre avec la bête et le faux prophète, pour y être tourmentés jours et nuit dans les siècles des siècles 3 ». Ce passage regarde le dernier jugement, et néanmoins j’ai été bien aise de le rapporter, de peur qu’on ne s’imagine que, dans le peu de temps que le diable doit être délié, il n’y aura point d’Eglise en ce monde, soit qu’il ne l’y trouve plus, soit qu’il la détruise par ses persécutions. Le diable n’a donc pas été lié dans tout ce temps que comprend l’Apocalypse, savoir: depuis le premier avénement de Jésus-Christ jusqu’à la fin du monde où se fera le second. Et c’est ce que saint Jean appelle mille ans, en sorte que l’Ecriture entend par là que le diable ne séduira pas 1’Eglise pendant cet intervalle, puisqu’il ne la séduira pas non plus lorsqu’il sera délié. En effet, il est indubitable que si c’est être lié pour lui que de pouvoir séduire l’Eglise, il le pourra faire quand il sera délié. Etre lié par rapport au diable, c’est donc n’avoir pas permission de tenter les hommes autant qu’il peut, par adresse ou par violence, pour les faire passer à son parti. Si cela lui était permis pendant un si long espace de temps, la faiblesse des hommes est telle qu’il ferait tomber un grand nombre de fidèles et qu’il empêche. rait beaucoup d’hommes de le devenir, ce
1. Apoc. XX, 3, — 2. II Tim, II, 19. — 3. Apoc. XX, 8-10.
que Dieu ne veut pas. Aussi est-ce pour l’en empêcher qu’il l’a lié.
Mais il sera délié quand il ne restera que peu de temps. L’Ecriture nous apprend que le démon et ses complices tourneront toute leur rage contre l’Eglise pendant trois ans et demi ; et ceux à qui il aura affaire seront tels qu’il ne les pourra surmonter ni par force, ni par artifice. Or, s’il n’était jamais délié, on ne connaîtrait pas si bien sa puissance et sa malignité, ni la patience de la cité sainte, non plus que la sagesse admirable avec laquelle le Tout-Puissant a su se servir de la malice du diable, soit en ne l’empêchant pas de séduire les saints, afin d’exercer leur vertu, soit en ne lui permettant pas d’user de toute sa fureur, de peur qu’il ne triomphât d’une infinité d’hommes faibles qui devaient grossir les rangs de l’Eglise. Il sera donc délié sur la fin des temps, afin que la Cité de Dieu reconnaisse, à la gloire de son Rédempteur et de son Libérateur, quel adversaire elle aura surmonté. Que sommes-nous en comparaison des chrétiens qui seront alors, puisqu’ils surmonteront un ennemi déchaîné, que nous avons bien de la peine à combattre, tout lié qu’il est? Néanmoins, il n’y a point de doute que pendant cet intervalle même, Dieu n’ait eu et n’ait encore des soldats si braves et si expérimentés que , fussent-ils vivants quand le diable sera délié, ils ne craindraient ni ses efforts, ni ses ruses.
Or, le diable n’a pas seulement été lié lorsque l’Eglise a commencé de se répandre de la Judée parmi les nations; mais il l’est encore maintenant et le sera jusqu’à la fin des siècles, où il doit être délié. Nous voyons encore tous les jours des personnes quitter leur infidélité dans laquelle le démon les retenait, et embrasser la foi; et il y en aura toujours sans doute qui se convertiront jusqu’à la fin du monde. Le fort est lié de même à l’égard de chacun des fidèles, lorsqu’ils lui sont enlevés comme sa proie; comme, d’autre part, l’abîme où il a été enfermé n’a pas été détruit par la mort des premiers persécuteurs de l’Eglise; mais à ceux-là d’autres ont succédé et leur succéderont jusqu’à la fin des siècles , afin qu’il soit toujours enfermé dans ces coeurs pleins de passion et d’aveuglement, comme en un abîme profond. Or, c’est une question
1. Ce sont les quarante-deux mois de règne de l’Antéchrist annoncés par saint Jean (Apoc. XI, 2).
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de savoir si, pendant ces trois dernières années et demie que le démon exercera toute sa fureur, il y aura encore quelques hommes, au milieu des fidèles, qui embrasseront la foi. Comment celte parole se justifierait-elle : « Personne ne peut entrer dans la maison du fort et lui « enlever ses biens, qu’il ne l’ait d’abord lié 1 », si on les lui enlève lors même qu’il est délié? Il semble donc que cela nous oblige à croire qu’en ce peu de temps l’Eglise ne fera aucune nouvelle conquête, mais que le diable combattra seulement contre ceux qui se trouveront déjà chrétiens; et si quelques-uns de ceux-là sont vaincus, il faut dire qu’ils -n’étaient pas du nombre des prédestinés.
Ce n’est pas en vain que le même saint Jean, qui a écrit l’Apocalypse, a dit de quelques-uns dans une de ses Epîtres : « Ils sont sortis d’avec nous, mais ils n’étaient pas d’entre nous ; car s’ils eussent été d’entre nous, ils y seraient demeurés 2». Mais que dirons-nous des petits enfants? Il n’est pas croyable que cette dernière persécution n’en trouve point parmi les chrétiens qui ne soient pas baptisés, et que même il ne leur en naisse pendant ce temps, et en ce cas que leurs parents ne les baptisent. Comment donc enlèvera-t-on ces biens à Satan, puisqu’il sera délié, et que, selon la parole du Seigneur:
« Personne n’entre en sa maison et ne lui enlève ses biens, qu’il ne l’ait lié auparavant ? ». Croyons donc plutôt que, même pendant ce temps, les apostasies ne manqueront point, non plus que les conversions, et que les parents auront assez de courage pour baptiser leurs enfants, aussi bien que les nouveaux convertis, qu’ils vaincront ce fort, tout délié qu’il sera, c’est-à-dire quoiqu’il emploie contre eux des ruses et des manoeuvres qu’il n’avait point encore mises en usage, tellement qu’ils lui seront encore enlevés, quoiqu’il ne soit pas lié. Néanmoins, la parole de l’Evangile subsistera toujours « Que personne ne peut entrer dans la maison du fort, ni lui enlever ses biens, qu’il ne l’ait lié auparavant ». Cet ordre a été, en effet, observé. On a lié d’abord le fort, et on lui a ensuite enlevé ses biens dans toutes les nations, pour en composer l’Eglise, qui s’est depuis accrue et fortifiée au point de devenir capable de dépouiller le démon, lors même qu’il sera délié. De même qu’il faut avouer que la charité de plusieurs se refroidira,
1. Matt. XII, 29. — 2. Jean, II, 19.
parce que le crime sera triomphant s, et que plusieurs, qui ne sont pas écrits au livre de vie, succomberont sous les persécutions inouïes du diable déjà délié, de même il faut croire que non-seulement les véritables chrétiens, mais que quelques-uns de ceux mêmes qui seront hors de l’Eglise, aidés de la grâce de Dieu et de l’autorité des Ecritures, qui ont prédit la fin du monde qu’ils verront arriver, seront plus disposés à croire ce qu’ils ne croyaient pas, et plus forts pour vaincre le diable, tout déchaîné qu’il sera. Disons, dans cet état de choses, qu’il a été lié afin qu’on lui puisse enlever ses biens, lors même qu’il sera délié, suivant cette parole du Sauveur: « Comment peut-on entrer dans la maison du fort pour lui enlever ses biens, qu’on ne l’ait lié auparavant ? »
CHAPITRE IX.
EN QUOI CONSISTE LE RèGNE DES SAINTS AVEC JéSUS-CHRIST, PENDANT MILLE ANS, ET EN QUOI IL DIFFèRE DU RèGNE éTERNEL.
Pendant les mille ans que le diable est lié, c’est-à-dire pendant tout le temps qui s’écoule depuis le premier avénement du Sauveur jusqu’au second, les saints règnent avec lui. Et, en effet, si, outre le royaume dont il doit dire à la fin des siècles : « Venez, vous que mon Père a bénis, prenez possession du royaume qui vous a été préparé 2 »; ses saints, à qui il dit: « Je suis avec vous jusqu’à la fin du monde 3 », n’en avaient, dès maintenant, un autre où ils règnent avec lui, certes l’Eglise ne serait pas appelée son royaume ou le royaume des cieux. Car c’est à cette heure que le docteur de la loi, dont parle l’Evangile, « qui tire de son trésor de nouvelles et de vieilles choses 4 » , est instruit dans le royaume de Dieu; et c’est de l’Eglise que les moissonneurs doivent arracher l’ivraie que le père de famille avait laissé croître parmi le bon grain jusqu’à la moisson. Notre-Seigneur explique ainsi cette parabole : « La moisson, c’est la fin du siècle. Comme donc on ramasse l’ivraie et on la jette au feu la même chose arrivera à la fin du monde. Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils arracheront de son royaume tous les scandales 5 ». Sera-ce du royaume où il n’y a pas de scandales?
1. Matt. XXV, 12. – 2. Ibid. XXV, 31. – 3. Ibid, XXVIII, 20. – 4. Matt. XIII, 52. – 5. XXXIX, 41.
Non, sans doute. Ce sera donc de celui d’ici-bas, qui est son Eglise. Il dit plus haut:
« Celui qui violera l’un de ces moindres commandements et qui enseignera aux hommes à le suivre sera le dernier dans le royaume des cieux ; mais celui qui l’accomplira et qui l’enseignera sera grand dans les cieux 1 ». Il les place tous deux dans le royaume des cieux, tant celui qui ne fait pas ce qu’il enseigne que celui qui le fait ; mais l’un est très-petit et l’autre très-grand. Il ajoute aussitôt : « Car je vous dis que si votre justice n’est pas plus grande que celle des Scribes et des Pharisiens (c’est-à-dire que la justice de ceux qui ne font pas ce qu’ils enseignent, puisqu’il déclare d’eux dans un autre endroit: Qu’ils disent ce qu’il faut faire et qu’ils ne le font pas 2), vous n’entrerez point dans le royaume des cieux 3 ». Il faut donc entendre d’une autre manière le royaume des cieux où sont et celui qui ne pratique pas ce qu’il enseigne et celui qui le pratique, et le royaume où n’entre que celui qui pratique ce qu’il enseigne. Ainsi le premier, c’est l’Eglise d’ici-bas, et le second, c’est l’Eglise telle qu’elle sera, quand les méchants n’y seront plus. L’Eglise est donc maintenant le royaume de Jésus-Christ et le royaume des cieux, de sorte que dès à présent les saints de Dieu règnent avec lui, mais autrement qu’ils ne régneront plus tard. Néanmoins l’ivraie ne règne point avec lui, quoiqu’elle croisse dans l’Eglise avec le bon grain. Ceux-là seuls règnent avec lui qui font ce que dit l’Apôtre: « Si vous êtes ressuscités avec Jésus-Christ , goûtez les choses du ciel, où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu ; cherchez les choses du ciel et non celles de la terre 4 ». Il dit d’eux encore que leur conversation est dans le ciel 5. Enfin, ceux-là règnent avec lui, qui sont tellement dans son royaume qu’ils sont eux-mêmes son royaume. Or, comment ceux-là sont-ils le royaume de Jésus-Christ, qui, bien qu’ils y soient jusqu’à la fin du monde et des scandales, y cherchent leurs intérêts et non pas ceux de Jésus-Christ 6 ?
Voilà comment l’Apocalypse parle de ce royaume, où l’on a encore des ennemis à combattre ou à retenir dans le devoir, jusqu’à ce qu’on arrive dans le royaume paisible où l’on régnera sans trouble et sans traverses.
1. Matt. V, 19. – 2. Ibid. XXIII, 3. – 3. Ibid. V, 20. – 4. Coloss. III, 1, 2. – 5. Philipp. III, 20. – 6. Ibid. II, 21.
Voilà comment elle s’explique sur cette première résurrection qui se fait maintenant. Après avoir dit que le diable demeurera lié pendant mille ans, et qu’ensuite il doit être délié pour un peu de temps, aussitôt reprenant ce que l’Eglise fait pendant ces mille ans ou ce qui se passe dans 1’Eglise : « Et je vis, dit-il, des trônes et des hommes assis sur ces trônes; et on leur donna le pouvoir de juger ». Il ne faut pas s’imaginer que ceci soit dit du dernier jugement, mais il s’agit des trônes des chefs et des chefs qui gouvernent maintenant même l’Eglise. Quant au pouvoir de juger qui leur est donné, il semble qu’on ne le puisse mieux entendre que de cette promesse: « Ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel, et ce que vous délierez sur la terre sera délié au ciel 1 ». Ce qui fait dire à l’Apôtre : « Qu’ai-je affaire de juger ceux qui sont hors de l’Eglise? N’êtes-vous pas juges de ceux qui sont dedans 2 ? » —« Et les âmes », continue saint Jean, « de ceux qui ont été mis à mort pour avoir rendu témoignage à Jésus ».
Il faut sous-entendre ce qu’il dit ensuite : « Ont régné mille ans avec Jésus 3 » ; c’est-à-dire : Les âmes des martyrs encore séparées de leur corps. Eu effet, les âmes des justes trépassés ne sont point séparées de l’Eglise , qui maintenant même est le royaume de Jésus-Christ. Autrement on n’en ferait point mémoire à l’autel dans la communion du corps de Jésus-Christ; et il ne servirait de rien dans le danger de recourir à son baptême, pour ne pas sortir du monde sans l’avoir reçu, ou à la réconciliation, lorsqu’on a été séparé de ce même corps par la pénitence ou par la mauvaise vie. Pourquoi ces saintes pratiques, sinon parce que les fidèles, tout morts qu’ils sont, ne laissent pas d’être membres de l’Eglise ? Dès lors leurs âmes, quoique séparées de leurs corps, règnent déjà avec Jésus-Christ pendant ces mille ans; d’où vient qu’on lit dans le même livre de l’Apocalypse: « Bienheureux sont les morts qui meurent dans le Seigneur ! l’Esprit leur dit déjà qu’ils se reposent de leurs travaux, car leurs oeuvres les suivent 4 ». L’Eglise commence donc par régner ici avec Jésus-Christ dans les vivants et dans les morts; car, comme dit l’Apôtre : « Jésus-Christ est mort afin d’avoir empire sur les vivants et sur les
1. Matt. XVIII, 18. – 2. I Cor. V, 12. – 3. Apoc. XX, 4. – 4. Ibid. XIV, 13.
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morts 1 ». Mais saint Jean ne fait mention que des âmes des martyrs, parce que ceux-là règnent principalement avec Jésus-Christ après leur mort, qui ont combattu jusqu’à la mort pour la vérité ; ce qui n’empêche point qu’en prenant la partie pour le tout, nous ne devions entendre que les autres morts appartiennent aussi à l’Eglise, qui est le royaume de Jésus-Christ.
Les paroles qui suivent : « Et tous ceux qui n’ont point adoré la bête ni son image, ni reçu son caractère sur le front ou dans leur main », doivent être entendues des vivants et des morts. Pour cette bête, quoique cela demande un plus long examen, on peut fort bien l’expliquer par la cité impie et par le peuple infidèle, contraires au peuple fidèle et à la Cité de Dieu. J’entends par son image le déguisement de ceux qui, faisant profession de foi, vivent comme des infidèles. ils feignent d’être ce qu’ils ne sont pas, et ne sont chrétiens que de nom. En effet, non-seulement les ennemis déclarés de Jésus-Christ et de sa cité appartiennent à la bête, mais encore l’ivraie qui doit être ôtée à la fin du monde de son royaume, qui est l’Eglise. Et qui sont ceux qui n’adorent ni la bête ni son image, sinon ceux qui font ce que dit l’Apôtre, et qui ne sont point attachés à un même joug avec les infidèles 2 ? Ils n’adorent point, c’est-à-dire ils ne consentent point; ils ne se soumettent point et ne reçoivent point le caractère, c’est-à-dire le sceau du crime, ni sur le front par leur profession, ni dans leurs mains par leurs actions. Ceux qui sont exempts de cette profanation, qu’ils vivent encore dans cette chair mortelle ou qu’ils soient morts, règnent dès maintenant avec Jésus-Christ pendant tout le temps désigné par mille ans.
« Les autres», dit saint Jean », n’ont point « vécu; car c’est maintenant le temps que les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et que ceux qui l’entendront vivront; mais, pour les autres, ils ne vivront point». Et quant à ce qu’il ajoute : « Jusqu’à ce que mille ans soient accomplis », il faut entendre par là qu’ils n’ont point vécu pendant le temps où ils devaient vivre, « en passant de la mort à la vies. Ainsi, quand le temps de la résurrection des corps sera arrivé, ils ne sortiront point de leurs tombeaux pour vivre, mais pour être jugés et condamnés, ce qui
1. Rom. XIV, 9. — 2. II Cor. VI, 14.
constitue la seconde mort. Car, jusqu’à ce que les mille ans soient accomplis, quiconque, pendant tout ce temps où se fait la première résurrection, n’aura point vécu, c’est-à-dire n’aura point entendu la voix du Fils de Dieu, ni passé de la mort à la vie, passera infailliblement à la seconde mort avec son corps dans la seconde résurrection, qui est celle des corps. Saint Jean ajoute : « Voilà la première résurrection. Heureux et saint est celui qui y participe 1 ! » Or, celui-là seul y participe qui non-seulement ressuscitera en sortant du péché, mais qui encore persévérera dans cet état de résurrection. « La seconde mort, dit-il, n’a point de pouvoir sur ceux-là » ; mais elle en a sur les autres, dont il a dit auparavant : « Les autres n’ont pas vécu, jusqu’à ce que mille ans soient accomplis ». Encore que dans cet espace qu’il nomme mille ans, ils aient vécu de la vie du corps, ils n’ont pas vécu de celle de l’âme en ressuscitant et en sortant de la mort du péché, afin d’avoir part à la première résurrection et de ne pas tomber sous l’empire de la seconde mort.
CHAPITRE X.
CE QU’IL FAUT RéPONDRE A CEUX QUI PENSENT QUE LA RéSURRECTION REGARDE SEULEMENT LES CORPS, ET NON LES âMES.
Il en est qui croient qu’on ne peut parler de résurrection qu’à l’égard des corps, et qui soutiennent que cette première résurrection dont parle saint Jean doit s’entendre de la résurrection des corps. Il n’appartient, disent-ils, de se relever qu’à ce qui tombe ; or, les corps tombent en mourant, d’où vient qu’on les appelle des cadavres 2 ; donc ce ne sont pas les âmes qui ressuscitent, mais les corps. Mais que répondront-ils à l’Apôtre qui admet aussi une résurrection de l’âme? Ceux-là étaient ressuscites selon l’homme intérieur, et non pas selon l’homme extérieur, à qui il dit « Si vous êtes ressuscités avec Jésus-Christ, ne goûtez plus que les choses du ciel 3 ». C’est la même pensée qu’il exprime ailleurs en d’autres termes : « Afin, dit-il, qu’à l’exemple de Jésus-Christ qui est ressuscité des morts
1. Apoc. XX, 56.
2. Saint Augustin fait venir cadaver de cadere, tomber. Isidore, en ses Origines (lib. II, cap. 2, 35), donne anse cette étymologie très-hasardée. Comp. saint Augustin, Serm. CCXLII, n. 2. On peut voir aussi les Soirées de Saint-Pétersbourg, où cadaver est ingénieusement dérivé de caro daga vermibus.
3. Colos, III, 1.
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pour la gloire du Père, nous marchions aussi dans la vie nouvelle1 ». De là encore
cette parole : « Levez-vous, vous qui dormez, levez-vous d’entre les morts, et Jésus-Christ vous éclairera 2 ». Quand ces interprètes disent qu’il n’appartient qu’aux corps de tomber, ils n’entendent pas cette parole : « Ne vous éloignez point de lui, de peur que vous ne tombiez 3 » ; ni celle-ci : « S’il tombe ou s’il demeure debout, c’est pour son maître 4 » ; ni celle-ci encore : « Que celui qui se croit debout prenne garde de tomber 5 ». Assurément cette chute s’entend de l’âme et non du corps.
Si donc c’est à ce qui tombe à ressusciter, et si les âmes tombent comme les corps, il faut convenir qu’elles ressuscitent aussi. Ce que saint Jean ajoute, après avoir dit que la seconde mort n’a point de pouvoir sur ceux- là, savoir, qu’ils seront prêtres de Dieu et de Jésus-Christ , et qu’ils régneront avec lui l’espace de mille ans, cela ne doit pas s’entendre des seuls évêques ou des seuls prêtres, mais de tous les fidèles qu’il nomme prêtres, parce qu’ils sont tous membres d’un seul grand-prêtre, de même qu’on les appelle tous chrétiens, à cause du chrême mystique auquel ils ont tous part. Aussi est-ce d’eux que l’apôtre saint Pierre a dit : « Le peuple saint et le sacerdoce royal 6 ». Il est à remarquer d’ailleurs que saint Jean déclare, bien qu’en peu de mots et en passant, que Jésus-Christ est Dieu, lorsqu’il appelle les chrétiens les prêtres de Dieu et de Jésus-Christ, c’est-à-dire du Père et du Fils. Et de plus, Jésus-Christ, bien qu’il soit fils de l’homme, à cause de la forme d’esclave qu’il a prise, a été aussi fait prêtre éternel selon l’ordre de Melchisédech 7, comme nous l’avons dit plusieurs fois.
CHAPITRE XI.
DE GOG ET DE MAGOG QUE LE DIABLE, DéLIé A L’APPROCHE DE LA FIN DES SIèCLES, SUSCITERA CONTRE L’éGLISE.
« Et quand les mille ans seront révolus, Satan sera délivré de sa prison, et il sortira pour séduire les nations qui sont aux quatre coins du monde, Gog et Magog; et il les portera à faire la guerre, et leur nombre égalera les grains de sable de la mer ». Il
1. Rom. VI, 4. – 2. Eph. V, 14. – 3. Eccl. – II, 7. – 4. – Rom. XIV,
4. – 5. I Cor. V, 12. – 6. I Pierre, II, 9. – 7. Ps. CIX, 4 les séduira donc alors, pour les attirer dans cette guerre; car auparavant il les séduisait aussi tant qu’il pouvait par une infinité d’artifices. Mais alors il sortira, c’est-à-dire qu’il fera éclater sa haine et persécutera ouvertement. Cette persécution sera la dernière que l’Eglise souffrira, mais dans toute la terre, c’est-à-dire que toute la cité de Dieu sera persécutée à travers toute la cité des impies. Il ne faut pas entendre par Gog et Magog des peuples barbares d’une certaine contrée du monde, comme ont fait ceux qui pensent que ce sont les Gètes elles Massagètes, à cause des premières lettres de ces noms. En effet, l’Ecriture marque clairement qu’ils seront répandus dans tout l’univers, quand elle dit: « Les « nations qui sont aux quatre coins de la u terre»; et elle ajoute que c’est Gog et Magog. Or, nous avons acquis la certitude que Gog signifie toit, et Magog, du toit; comme qui dirait « la maison et celui qui en sort 1 ». Ces nations sont donc, comme nous disions un peu plus haut, l’abîme où le diable est enfermé; et c’est lui-même qui en sort de sorte qu’elles sont « la maison », et lui « celui qui sort de la maison ». Ou bien, si par ces deux mots nous voulons entendre les nations, « elles sont la maison », parce que le diable y est enfermé maintenant, et comme à couvert, et « elles sortiront de la maison », lorsqu’elles feront éclater la haine qu’elles couvent. Quant à ces paroles : « Et ils se répandirent sur la terre et environnèrent le camp des saints et la Cité bien-aimée 2 », il ne faut pas les entendre comme si les ennemis étaient venus ou devaient venir en un lieu particulier et déterminé, puisque le camp des saints et la Cité bien-aimée ne sont autre chose que l’Eglise qui sera répandue sur toute la terre. C’est là qu’elle sera assiégée et pressée par ses ennemis, qui exciteront contre elle une cruelle persécution, et mettront en usage tout ce qu’ils auront de rage et de malice , sans pouvoir triompher de son courage, ni lui faire abandonner, comme le marque le texte sacré, son camp et ses étendards.
1. Saint Augustin emprunte cette interprétation à saint
Jérôme (In Ezech. cap. XXXVIII). Au surplus, rien de plus divers que l’opinion des docteurs sur Gog et Magog. Eusèbe voit dans Gog un empereur romain et dans Magog l’empire romain en général (Demonstr. Evang., lib. IX, cap. 3); saint Ambroise (De fide, lib. II, cap. ult.) croit que Gog et Magog désignent les Goths, et il y a ainsi une foule de conjectures également arbitraires.
2. Apoc. XX, 7, 8.
(461)
CHAPITRE XII.
SI LE FEU QUE SAINT JEAN VIT DESCENDRE DU CIEL ET DéVORER LES IMPIES DOIT S’ENTENDRE DU DERNIER SUPPLICE.
Saint Jean ajoute: « Et un feu descendit du ciel, qui les dévora 1 » ; il ne faut pas entendre cela du dernier supplice auquel ils seront voués, quand il leur sera dit: « Retirez-vous de moi , maudits, et allez au feu éternel2 ». Car alors ils seront envoyés dans le feu, et le feu ne tombera pas du ciel sur eux. Or, par le ciel, on peut fort bien entendre ici la fermeté des saints, qui les empêchera de succomber sous la violence de leurs persécuteurs. Le firmament est le ciel, et c’est cette fermeté 3 céleste qui allume dans le coeur des méchants un zèle ardent, un zèle qui les désespère, quand ils se voient dans l’impuissance d’attirer les saints de Jésus-Christ au parti de l’Antéchrist. Voilà le feu qui les dévorera; « ce feu qui vient de Dieu 4 », parce que c’est sa grâce qui rend les saints invincibles, éternel sujet de tourments pour leurs ennemis. De même qu’il y a un bon zèle, comme celui dont parle le Psalmiste, quand il dit: « Le zèle de votre maison me dévore 5» ; il y en a aussi un mauvais, ainsi que le dit l’Ecriture : « Le zèle s’est emparé d’une « populace ignorante, et c’est maintenant le « feu qui consume les impies 6 » ; — maintenant, dit le texte sacré, et c’est sans préjudice du feu du dernier jugement. Si saint Jean a entendu par ce feu la plaie qui frappera les persécuteurs de l’Eglise à la venue de Jésus— Christ, lorsqu’il tuera l’Antéchrist du souffle de sa bouche 7, ce ne sera pas non plus le dernier supplice des impies, mais celui qu’ils doivent souffrir après la résurrection des corps.
CHAPITRE XIII.
SI LE TEMPS DE LA PERSéCUTION DE L’ANTéCHRIST DOIT éTRE COMPRIS DANS LES MILLE ANS.
Cette dernière persécution de l’Antéchrist doit durer trois ans et demi, selon
1. Apoc. XX, 9. — 2. Matt. XXV, 41.
3. Nous reproduisons, autant que possible, ce jeu de mots qui roule sur l’analogie de firmamentum et de firmitas.
4. Ce, mots qui vient de Dieu ont été omis tout à l’heure par saint Augustin. Il les rétablit maintenant, tels que les donne en effet le texte de l’Apocalypse.
5. Ps. LXVIII, 10.— 6. Isaïe, XXVI, 11 sec. LXX.— 8. II Thess.
II, 8.
l’Apocalypse 1 et le prophète Daniel 2. Bien que ce temps soit court, on a raison de demander s’il sera compris ou non dans les mille ans de la captivité du diable et du règne des saints. S’il y est compris, le règne des saints s’étendra au-delà de la captivité du diable, et ils régneront avec leur roi, lors même que le diable sera délié et qu’il les persécutera de tout son pouvoir. Comment alors l’Ecriture détermine-t-elle le règne des saints et la captivité du diable par le même espace de mille ans, si le diable doit être délié trois ans et demi avant que les saints cessent de régner ici-bas avec Jésus-Christ? D’un autre côté, si nous disons que les trois ans et demi ne sont pas compris dans les mille ans, afin que le règne des saints cesse avec la captivité du diable, ce qui semble être le sens le plus naturel des paroles de l’Apocalypse, nous serons obligés d’avouer que les saints ne régneront point avec Jésus-Christ pendant cette persécution. Mais qui oserait dire que les membres du Sauveur ne régneront pas avec lui, lorsqu’ils lui seront le plus étroitement unis, et que la gloire des combattants sera d’autant plus grande et leur couronne plus éclatante, que le combat aura été plus rude et plus opiniâtre ? Ou si l’on prétend qu’il n’est pas convenable de dire qu’ils régneront alors, à cause des maux qu’ils souffriront, il faudra dire aussi que pendant les mille ans mêmes, tous les saints qui ont souffert ne régnaient pas avec Jésus-Christ au temps de leur souffrance, et qu’ainsi ceux qui ont été égorgés pour avoir rendu témoignage à Jésus-Christ et pour la parole de Dieu, ces martyrs dont l’auteur de l’Apocalypse dit qu’il a vu les âmes, ne régnaient pas avec ce Sauveur, quand ils enduraient la persécution, et qu’ils n’étaient pas son royaume, quand il les possédait d’une manière si excellente. Or, il n’est rien de plus faux, ni de plus absurde. An moins ne peut-on pas nier que les âmes des martyrs ne règnent pendant les mille ans avec Jésus-Christ, et qu’elles ne règnent même après avec lui, lorsque le diable sera délié. Il faut croire aussi, par conséquent, qu’après les mille ans, les saints régneront encore avec ce Sauveur, et qu’ainsi leur règne s’étendra de ces trois ans et demi au-delà de la captivité du diable. Lors donc que saint Jean dit: « Les prêtres de Dieu et de Jésus-Christ régneront
1. Apoc. X et XI. – 3. Dan. XII.
(462)
avec lui pendant mille ans ; et les mille ans finis, Satan sera délivré de sa prison » ; il faut entendre que les mille ans ne finiront pas le règne des saints, mais seulement la captivité du diable ; ou du moins, comme trois ans et demi sont peu considérables, en comparaison de tout le temps qui est marqué par mille ans, l’Ecriture ne s’est pas mise en peine de les y comprendre. Nous avons déjà vu la même chose, au seizième livre de cet ouvrage1, au sujet des quatre cents ans, bien qu’il y eût un peu plus : coutume assez fréquente dans les saintes Ecritures, si l’on y veut faire attention.
CHAPITRE XIV.
DE LA DAMNATION DU DIABLE ET DES SIENS, ET RéCAPITULATION DE CE QUI A éTé DIT SUR LA RéSURRECTION DES CORPS ET LE JUGEMENT DERNIER.
Après avoir parlé de la dernière persécution, saint Jean résume en peu de mots ce que le diable doit souffrir au dernier jugement avec la cité dont il est le prince : « Et le diable, dit-il, qui les séduisait, fut jeté dans un « étang de feu et de soufre, où la bête et le faux prophète seront tourmentés jour et nuit, « dans les siècles des siècles 2» Nous avons dit plus haut que par la bête, on peut fort bien entendre la cité impie; et quant à son faux prophète, c’est ou l’Antéchrist, ou cette image, ce fantôme dont nous avons parlé dans Je même endroit. L’Apôtre revient ensuite au dernier jugement qui se fera à la seconde résurrection des morts, c’est-à-dire à celle des corps, et déclare comment il lui a été révélé : « Je vis, dit-il, un grand trône blanc, et celui qui était assis dessus, devant qui le ciel et la terre s’enfuirent et disparurent 3 ». Il ne dit pas : Je vis un grand trône blanc, et celui qui était assis dessus, et le ciel et la terre s’enfuirent devant lui, parce que cela n’arriva pas alors, c’est-à-dire avant qu’il eût jugé les vivants et les morts ; mais il dit qu’il vit assis sur le trône celui devant qui le ciel et la terre s’enfuirent dans la suite. Lorsque le jugement sera achevé, ce ciel et cette terre cesseront en effet d’exister, et il y aura un ciel nouveau et une terre nouvelle. Ce monde passera, non par destruction, mais par changement; ce qui a fait dire à l’Apôtre: « La figure de ce monde
2. Apoc. XX, 9, 10. – 3. Ibid. 11.
passe; c’est pourquoi je désire que vous viviez sans soin et sans souci de ce monde 1 »; c’est donc la figure du monde qui passe, et non sa nature. Saint Jean, après avoir dit qu’il vit celui qui était assis sur le trône, devant qui s’enfuient le ciel et la terre, ce qui n’arrivera qu’après, ajoute : « Je vis aussi les morts, grands et petits ; et des livres furent ouverts; et un autre livre fut ouvert, qui est le livre de la vie de chacun 2, et les morts furent jugés sur ce qui était écrit dans ces livres, chacun selon ses œuvres ». Il dit que des livres furent ouverts, ainsi qu’un autre, « qui est le livre de la vie de chacun ». Or, ces premiers livres sont l’Ancien et le Nouveau Testament, pour montrer les choses que Dieu a ordonné qu’on fit; et cet autre livre particulier de la vie de chacun est là pour faire voir ce que chacun aura ou n’aura pas fait. A prendre ce livre matériellement combien faudrait-il qu’il fût grand et gros? ou combien faudrait-il de temps pour lire un livre contenant la vie de chaque homme? Est-ce qu’il y aura autant d’anges que d’hommes, et chacun entendra-t-il le récit de sa vie de la bouche de l’ange qui lui sera assigné? A ce compte, il n’y aurait donc pas un livre pour tous, mais pour un chacun. Cependant l’Ecriture n’en marque qu’un pour tous, quand elle dit: « Et un autre livre fut « ouvert »… Il faut dès lors entendre par ce livre une vertu divine, par laquelle chacun se ressouviendra de toutes ses oeuvres, tant bonnes que mauvaises, et elles lui seront toutes présentées en un instant, afin que sa conscience le condamne ou le justifie, et qu’ainsi tous les hommes soient payés en un moment, Si cette vertu divine est nommée un livre, c’est qu’on y lit, en quelque sorte, tout ce qu’on se souvient d’avoir fait. Pour montrer que les morts doivent être jugés, c’est-à-dire les grands et les petits, il ajoute, par forme de récapitulation et en reprenant ce qu’il avait omis, ou plutôt ce qu’il avait différé : « Et la mer présenta ses morts, et la mort et l’enfer rendirent les leurs 3 » ; ce qui arriva sans doute avant que les morts fussent jugés, et cependant il ne le rapporte qu’après. Ainsi j’ai raison de dire qu’il reprend ce qu’il avait omis. Mais maintenant il garde l’ordre, et croit devoir
1. I Cor, VII, 31, 32.
2. Ces mot, de chacun (unius cujusque) semblent ajoutée au texte par saint Augustin. La Vulgate ne les donne pas, ni les Septante.
3. Apoc. XX, 13.
(463)
répéter ce qu’il avait déjà dit du jugement. Après ces paroles : « Et la mer rendit ses morts, et la mort et l’enfer rendirent les leurs », il ajoute aussitôt: « Et chacun fut jugé selon ses oeuvres » ; et c’est ce qu’il avait dit avant: «Les morts furent jugés selon leurs oeuvres ».
CHAPITRE XV.
DES MORTS QUE VOMIT LAMER POUR LE JUGEMENT, ET DE CEUX QUE LA MORT ET L’ENFER RENDIRENT.
Mais quels sont ces morts que- la nier contenait et qu’elle vomit ? Ceux qui meurent dans la mer échapperaient-ils à l’enfer?
ou bien est-ce que la mer conserve leurs corps? ou bien, ce qui est encore plus absurde, la mer aurait-elle les bons et l’enfer les méchants? qui le croira? Il me semble donc que c’est avec quelque raison qu’on a entendu ici le siècle par la mer. Ainsi saint Jean, voulant dire que ceux que Jésus-Christ trouvera encore vivants seront jugés avec ceux qui doivent ressusciter, les appelle aussi morts, tant les bons que les méchants : les bons, à qui il est dit « Vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ 1» ; et les méchants, dont il est dit: « Laissez les morts ensevelir leurs morts 2 ». On peut aussi les appeler morts en ce qu’ils ont des corps mortels; ce qui a donné lieu à cette parole de l’Apôtre « Il est vrai que le corps est mort, à cause du «péché; mais l’esprit est vivant, à cause de la justice 3 »; montrant par là que l’un et l’antre est dans un homme vivant: un corps vivant et un esprit qui vit. Il ne dit pas toutefois le corps mortel, mais le corps mort, bien qu’il le dise ensuite 4, comme on a coutume de l’appeler communément. Ce sont ces morts que la mer vomit; entendez que ce siècle présentera les hommes qu’il contenait, parce qu’ils n’étaient pas encore morts. « Et la mort et l’enfer, dit-il, rendirent aussi leurs morts ». La mer les présenta, selon la traduction littérale, parce qu’ils comparurent dans l’état où ils furent trouvés ; au lieu que la mort et l’enfer les rendirent, parce qu’ils les rappelèrent à la vie qu’ils avaient déjà quittée. Peut-être n’est. ce pas seulement la mort, mais encore l’enfer: la mort, pour marquer les justes qui l’ont seulement soufferte, sans aller en enfer; et l’enfer.
1. Coloss. III, 3. – 2. Matt. VIII, 22. – 3. Rom. VIII, 10. – 4. Ibid. VIII, 11.
à cause des méchants qui y souffrent des supplices. S’il est au fond assez vraisemblable que les saints de l’Ancien Testament, qui ont cru à l’incarnation de Jésus-Christ, ont été, après la mort, dans des lieux, à la vérité, fort éloignés de ceux où les méchants sont tourmentés, mais néanmoins dans les enfers , jusqu’à ce qu’ils en fussent tirés par le sang du Sauveur et par la descente qu’il y fit certainement, les véritables chrétiens, après l’effusion de ce sang divin, ne vont point dans les enfers, en attendant qu’ils reprennent leur corps et qu’ils reçoivent les récompenses qu’ils méritent. Or, après avoir dit : « Et ils furent-jugés chacun selon leurs oeuvres», il ajoute en un mot quel fut ce jugement: «Et la mort, dit-il, et l’enfer furent jetés dans un étang de feu »; désignant par là le diable et tous les démons, attendu que le diable est auteur de la mort et des peines de l’enfer. C’est même ce qu’il a dit avant plus clairement par anticipation : « Et le diable qui les séduisait fut jeté dans un étang de feu et de soufre». Ce qu’il avait exprimé là plus obscurément: « Où la bête et le faux prophète, etc. », il l’éclaircit ici en ces termes : « Et ceux qui ne se trouvèrent pas écrits dans le livre de vie furent « jetés dans l’étang de feu 1 ». Ce livre n’est pas pour avertir Dieu, comme s’il pouvait se tromper par oubli; mais il signifie la prédestination de ceux à qui la vie éternelle sera donnée. Dieu ne les lit pas dans ce livre, comme s’il ne les connaissait pas ; mais plutôt sa prescience infaillible est ce livre de vie dans lequel ils sont écrits, c’est-à-dire connus de toute éternité.
CHAPITRE XVI.
DU NOUVEAU CIEL ET DE LA NOUVELLE TERRE.
Après avoir parlé du jugement des méchants, saint Jean avait à nous dire aussi quelque chose de celui des bons. Il a déjà expliqué ce que Notre-Seigneur a exprimé en ce peu de mots: « Ceux-ci iront au supplice éternel » ; il lui reste à expliquer ce qui suit immédiatement : « Et les justes à la vie « éternelle 2 ». — « Et je vis, dit-il, un ciel nouveau et une terre nouvelle. Car le premier ciel et la première terre avaient disparu; et il n’y avait plus de mer 3 ». Cela arrivera dans l’ordre que j’ai marqué ci-dessus, à propos du passage où il dit avoir vu
1.Apoc. XX, 14, 15. — 2. Matt. XXV, 46. — 3. Apoc. XXI, 1.
(464)
celui qui était assis sur le trône, devant qui le ciel et la terre s’enfuirent. Aussitôt que ceux qui ne sont pas écrits au livre de vie auront été jugés et envoyés au feu éternel, dont le lieu et la nature sont, à mon avis, inconnus à tous les hommes, à moins que Dieu ne le leur révèle, alors la figure du monde passera par l’embrasement de toutes choses, comme elle passa autrefois par le déluge. Cet embrasement détruira les qualités des éléments corruptibles qui étaient conformes au tempérament de nos corps corruptibles, pour leur en donner d’autres qui conviennent à des corps immortels, afin que le monde renouvelé soit en harmonie avec les corps des hommes qui seront renouvelés pareillement. Quant à ces paroles : « Il n’y aura plus de « mer», il n’est pas aisé de décider si la mer sera desséchée par l’embrasement universel, ou bien si elle sera transformée. Nous lisons bien qu’il y aura un ciel nouveau et une terre nouvelle; mais pour une mer nouvelle, je ne me souviens pas de l’avoir jamais lu. Il est vrai que, dans ce même livre, il est parlé d’une sorte de mer semblable à du cristal 1, mais il n’est pas là question de la fin du monde, et le texte ne dit pas que ce fut proprement une mer, mais une sorte de mer. Pourtant, à l’imitation des Prophètes, qui se plaisent à employer des métaphores pour voiler leur pensée, saint Jean, disant « qu’il n’y avait plus de mer », a peut-être voulu parler de cette même mer dont il avait dit auparavant que « la mer présenta les morts qui étaient dans son sein ». En effet, il n’y aura plus alors de siècle plein d’orages et de tempêtes, tel que le nôtre, qu’il a présenté sous l’image d’une mer.
CHAPITRE XVII.
DE LA GLORIFICATION éTERNELLE DE L’éGLISE, A LA FIN DU MONDE.
« Ensuite », dit l’Apôtre, « je vis descendre la grande cité, la nouvelle Jérusalem qui venait de Dieu, parée comme une jeune épouse, ornée pour son époux. Et j’entendis une grande voix qui sortait du trône et disait : Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes, et il demeurera avec eux, et ils seront son peuple, et il sera leur Dieu. Il essuiera toutes les larmes de leurs yeux, et il n’y
1. Apoc. IV, 6; XV, 2.
aura plus ni mort, ni deuil, ni cris, ni douleur, parce que le premier état sera fini. Et celui qui était assis sur le trône dit: Je m’en vais faire toutes choses nouvelles 1 ». L’Ecriture dit que cette Cité descendra du ciel, parce que la grâce de Dieu, qui l’a formée, en vient; elle lui dit par la même raison dans Isaïe « Je suis le Seigneur qui te forme 2 ». Cette Cité, en effet, est descendue du ciel, dès qu’elle a commencé, depuis que ses concitoyens s’accroissent par la grâce du baptême, que leur a communiquée la venue du Saint-Esprit. Mais elle recevra une si grande splendeur à la venue de Jésus-Christ, qu’il ne lui restera aucune marque de vieillesse, puisque les corps mêmes passeront de la corruption et de la mortalité à un état d’incorruptibilité et d’immortalité. Il me semble qu’il y aurait trop d’impudence à soutenir que les paroles de saint Jean doivent s’entendre des mille ans que les saints régneront avec leur roi, attendu qu’il dit très-clairement que « Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux, et qu’il n’y « aura plus ni mort, ni deuil, ni cris, ni douleur ». Et qui serait assez déraisonnable pour prétendre que, parmi les misères de cette vie mortelle, non-seulement tout le peuple de Dieu, mais qu’aucun saint même soit exempt de larmes et d’ennui? tandis qu’au contraire, plus on est saint et plein de bons désirs, plus on répand de pleurs dans la prière! N’est-ce point la Cité sainte, la Jérusalem céleste, qui dit : « Mes larmes m’ont servi de nourriture jour et nuit 3 » ; et encore : « Je tremperai mon lit de pleurs toute la nuit, je le baignerai de mes larmes 4» ; et ailleurs: « Mes gémissements ne vous sont point cachés 5»; et enfin : « Ma douleur s’est renouvelée 6 ». Ne sont-ce pas les enfants de la divine Jérusalem qui gémissent, parce qu’ils voudraient bien, non pas que. leur corps fût anéanti, mais qu’il fût revêtu d’immortalité, en sorte que ce qu’il y a de mortel en eux fût absorbé par la vie 7? ne sont-ce pas eux qui, possédant les prémices de l’Esprit, soupirent en eux-mêmes en attendant l’adoption divine, c’est-à-dire la rédemption de leur corps 8? Et l’apôtre saint Paul n’était-il pas un citoyen de cette Jérusalem céleste, surtout quand il était saisi d’une profonde tristesse et percé jusqu’au coeur par
1. Apoc, XXI, 2-5. — 2. Isa. XLV, 8, sec. LXX. — 3. Ps. XLI, 4. —4. Ibid. VI, 7.— 5. Ibid. XXXVII, 10. — 6. Ibid. XXXVIII, 3. — 7 II Cor. V,
4. — 8. Rom, VIII, 23.
(465)
une douleur poignante et continuelle à cause des Israélites, qui étaient ses frères selon la chair 1 ?. Quand donc la mort ne sera-t-elle plus dans cette Cité, sinon quand on dira
« O mort ! où est ta victoire? ô mort ! où est ton aiguillon? or, l’aiguillon de la mort, c’est le péché 2 », lequel ne sera plus alors; mais maintenant, ce n’est pas un habitant obscur de cette Cité, c’est saint Jean lui-même qui crie dans son épître: « Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n’est point en nous 3 ». Je demeure d’accord que dans l’Apocalypse il y a beaucoup de choses obscures, propres à exercer l’esprit du lecteur, et un petit nombre de choses claires, propres à faire comprendre les autres, non sans prendre beaucoup de peine. La raison de cette obscurité, c’est surtout la coutume de l’auteur de dire les mêmes choses en tant de manières, qu’il semble qu’il veut parler de différentes choses, lorsque c’est toujours la même, diversement exprimée. Mais quant à ces paroles : « Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux; et il n’y aura plus ni mort, ni deuil, ni cris, ni douleur » ; elles regardent si évidemment le siècle à venir, l’immortalité et l’éternité des saints, qui seuls seront délivrés de ces misères, qu’il ne faut rien chercher de clair dans l’Ecriture sainte, si l’on trouve ces paroles obscures.
CHAPITRE XVIII.
CE QU’ANNONCE SAINT PIERRE TOUCUANT LE JUGEMENT DERNIER
Voyons maintenant ce que l’apôtre saint Pierre a écrit sur ce jugement: « Dans les derniers jours, dit-il, viendront des séducteurs pleins d’artifices, qui, marchant à la suite de leurs passions, diront : Qu’est devenue la promesse de son avénement? car, depuis que nos pères sont morts, toutes choses se passent comme au commencement de la création. — Paroles d’insensés qui ne veulent pas savoir que les cieux furent d’abord dégagés des eaux par la parole de Dieu, aussi bien que la terre, et que le monde d’alors périt et fut submergé par les eaux. Mais les cieux et la terre qui existent à présent ont été rétablis par la même parole de Dieu, et sont destinés à être brûlés par le feu au jour
1. Rom. IX, 2.— 3. 1 Cor, XV, 55, 56. — 3. I Jean, I, 8.
du jugement, lorsque les méchants périront. Or, apprenez, mes bien-aimés, que devant Dieu un jour est comme mille ans, et mille ans comme un jour. Ainsi le Seigneur ne diffère point l’accomplissement de sa promesse, comme quelques-uns se l’imaginent, mais il vous attend avec patience, parce qu’il veut, non pas qu’aucun périsse, mais que tous se repentent et se convertissent. Or, le jour du Seigneur viendra comme un larron, et alors les cieux passeront avec un grand fracas, les éléments seront dissous par la violence du feu, et la terre sera consumée avec tous ses ouvrages. Puisque toutes choses doivent périr, Il vous convient d’attendre ce moment dans la sainteté et d’aller au devant du jour du Seigneur, alors que les cieux embrasés seront dissous, et que les éléments périront par le feu. Mais nous attendrons, selon sa promesse, de nouveaux cieux et une nouvelle terre Où la justice régnera 1 ». L’Apôtre ne dit rien ici de la résurrection des morts; mais il s’étend beaucoup sur la ruine du monde, et, parce qu’il dit du déluge, il semble nous avertir de la manière dont l’univers doit périr un jour. Il dit, en effet, que le monde, qui était alors, périt, non-seulement le globe de la terre, mais encore les cieux, c’est-à-dire les espaces-de l’air qui avaient été envahis par la crue des eaux. Il entend, en effet, par les cieux, ce lieu de l’air où souffle le vent, et seulement ce lieu, mais non les cieux supérieurs où sont placés le soleil, la lune et les étoiles.
Ainsi toute cette région de l’air avait été changée par l’envahissement de l’eau, et elle périt ainsi, comme la terre avait péri avant elle par le déluge. « Mais, dit-il, les cieux et la terre d’à présent ont été rétablis par la même parole de Dieu, et sont réservés pour être brûlés par le feu, au jour du jugement, lorsque les méchants périront ». Ainsi le monde qui a été rétabli, c’est-à-dire ces cieux et cette terre,- mis à la place du inonde qui avait été détruit par le déluge, sont destinés à périr par le feu, au jour du jugement, quand les méchants périront. Il déclare, sans hésiter, que les méchants périront à cause du grand-changement qui leur arrivera, bien que leur nature doive toujours demeurer au milieu des supplices éternels. On dira peut-être : Si le monde est embrasé après le jugement, où
1. II Pierre, III, 3-13.
(466)
seront les saints lors de cet embrasement suprême, avant que Dieu ait remplacé le monde détruit par un ciel nouveau et une terre nouvelle? car, puisqu’ils auront des corps, il faut bien qu’ils soient quelque part. Nous pouvons répondre qu’ils seront dans les hautes régions où le- feu de l’embrasement n’atteindra pas, non plus qu’autrefois l’eau du déluge; leurs corps seront tels alors qu’ils pourront demeurer où il leur conviendra. Ils ne craindront pas même le feu de cet embrasement, étant immortels et incorruptibles; de même que les corps mortels et corruptibles des trois jeunes hommes purent vivre dans la fournaise ardente 1, sans être atteints par le feu.
CHAPITRE XIX.
DE L’éPîTRE DE SAINT PAUL AUX HABITANTS DE THESSALONIQUE SUR L’APPARITION DE L’ANTECHRIST, APRèS LEQUEL VIENDRA LE JOUR DU SEIGNEUR.
Je me vois dans la nécessité de négliger un grand nombre de témoignages des évangélistes et des Apôtres sur ce dernier jugement, craignant de donner trop d’étendue à ce livre. Mais je ne puis passer sous silence ce que dit saint Paul dans une épître écrite aux habitants de Thessalonique : « Nous vous prions, mes frères, par l’avénement de Notre-Seigneur Jésus-Christ et au nom de notre union en lui, de ne pas vous laisser ébranler légèrement, sur la foi de quelques fausses prophéties ou sur quelque discours et sur quelque lettre qu’on supposerait venir de nous, pour vous faire croire que le jour du Seigneur est proche; Que personne ne vous trompe. Il faut auparavant que l’apostat vienne, et que l’homme de péché se manifeste, ce fils de perdition, qui s’opposera à Dieu, et qui s’élèvera au-dessus de tout ce qu’on appelle Dieu et qu’on adore, jusqu’à s’asseoir dans le temple de Dieu, voulant passer lui-même pour Dieu. Ne vous souvient-il pas que je vous disais tout cela, quand j’étais encore avec vous? Vous savez bien aussi ce qui empêche qu’il ne vienne, afin qu’il paraisse en son temps. Car le mystère d’iniquité commence à se former. Seulement que celui qui tient maintenant tienne jusqu’à ce qu’il sorte; et alors se «révélera ce méchant que le Seigneur tuera
1. Dan, III, 21.
du souffle de sa bouche, et qu’il dissipera par l’éclat de sa présence ce méchant, dis-je, qui doit venir avec la puissance de Satan et faire une infinité de prodiges et de faux miracles qui séduiront ceux qui doivent périr pour n’avoir point aimé la vérité qui les eût sauvés. C’est pourquoi Dieu leur en verra un esprit d’erreur qui les fera croire au mensonge, afin que tous ceux qui n’ont point cru à la vérité, mais qui ont consenti à l’iniquité, soient condamnés
1 ».
Il est hors de doute que saint Paul a dit ceci de l’Antéchrist et du jour du jugement, qu’il appelle le jour du Seigneur, pour expliquer que le Seigneur ne viendra point avant que celui-qu’il appelle l’apostat ne soit venu. Que si l’on peut appeler avec raison tous les impies des apostats, à plus forte raison peut-on nommer ainsi l’Antéchrist. Mais quel est le temple de Dieu où il doit -s’asseoir? On ne peut décider si c’est dans les ruines du temple de Salomon ou dans l’Eglise. S’il s’agissait du temple d’une idole ou du démon, assurément l’Apôtre ne l’appellerait pas le temple de Dieu. Aussi a-t-on voulu que ce passage, qui a rapport à 1’Antéchrist, s’entendît non-seulement du prince des impies, mais cri quelque sorte de tout ce qui fait corps avec lui, c’est-à-dire de la multitude des hommes qui lui appartiennent; et l’on a cru qu’il valait mieux suivre le texte grec et dire, non « dans le temple de Dieu », mais « en temple de Dieu », comme si l’Antéchrist était lui-même le temple de Dieu, qui n’est autre chose que l’Eglise. C’est ainsi que nous disons il « s’assied en ami », c’est-à-dire comme ami, et autres locutions du même genre. Quant à ces paroles : « Vous savez aussi ce qui empêche qu’il ne vienne maintenant », c’est-à-dire vous connaissez la cause du retard de sa venue, « c’est afin qu’il paraisse en son temps ». Comme il dit Vous le savez, il ne s’en est pas expliqué plus clairement; mais nous qui l’ignorons, nous avons bien de la peine à comprendre ce qu’il veut dire, d’autant mieux que ce qu’il ajoute rend plus obscur encore le sens de ce passage. En effet, que signifient ces paroles « Le mystère d’iniquité commence déjà à se former; seulement que celui qui tient maintenant tienne jusqu’à ce qu’il sorte; et alors le méchant se manifestera? »J’avoue franchement ne pas comprendre ce
1. II Thess. II, 1-11.
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que cela veut dire; mais je ne passerai pas sous silence les conjectures de ceux que j’ai pu lire ou entendre.
Il en est qui pensent que saint Paul parle ici de l’empire romain, et que c’est la raison pour laquelle il a affecté d’être obscur, de crainte qu’on ne l’accusât de faire des imprécations contre un empire qu’on regardait comme éternel; de sorte que par ces paroles « Le mystère d’iniquité commence à se former », il aurait eu en vue Néron, dont on regardait les oeuvres comme celles de l’Antéchrist 1. D’autres pensent même que Néron n’a pas été tué 2, mais seulement enlevé, pour qu’on le crût mort, et qu’il est caché quelque part, vivant et dans la vigueur de l’âge qu’il avait quand on le crut mort, pour reparaître en son temps et être rétabli dans son royaume 3. Mais cette opinion me semble tout au moins fort singulière. Toutefois , ces paroles de l’Apôtre : « Seulement que celui qui tient maintenant tienne jusqu’à ce qu’il sorte ci, peuvent sans absurdité s’entendre de l’empire romain, comme s’il y avait: « Seulement que celui qui commande, commande jusqu’à ce qu’il sorte », c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il soit retranché. — « Et alors le méchant se découvrira », c’est-à-dire l’Antéchrist, comme tout le monde en tombe d’accord.
Mais d’autres pensent que ces paroles: «Vous savez ce qui empêche qu’il ne vienne; car le mystère d’iniquité commence déjà à se former », ne doivent s’appliquer qu’aux méchants et aux hypocrites qui sont dans 1’Eglise, jusqu’à ce qu’ils soient en assez grand nombre pour fournir un grand peuple à l’Antéchrist, et que c’est ce qu’il appelle le « mystère d’iniquité ci, parce que c’est une chose cachée. Les paroles de l’Apôtre seraient donc une exhortation aux fidèles de demeurer fermes dans leur foi, quand il dit: « Seulement que celui qui tient maintenant tienne jusqu’à ce qu’il sorte », c’est-à-dire jusqu’à ce que le mystère d’iniquité sorte de l’Eglise, où il est maintenant caché. Ceux-là estiment que ce mystère d’iniquité est celui dont parle ainsi saint Jean dans son épître : « Mes enfants, voici la dernière heure; car, comme
1. C’est le sentiment de saint Jean Chrysostome, de saint Cyrille, de Tertullien et de plusieurs autres Pères. Voyez les témoignages cités par Léonard Coquée en son commentaire sur la Cité de Dieu.
3. Cette légende populaire sur Néron est rapportée par Suétone , (Vit. Ner., cap. 57), Tacite (Hist., lib. II, cap. 8) et Lactance (De mort. pers., cap. 2, 8).
vous avez ouï dire que l’Antéchrist doit venir et qu’il y a déjà maintenant plusieurs Antéchrists, cela nous fait connaître que nous sommes arrivés maintenant à la dernière heure. Ils sont sortis d’avec nous, mais ils n’étaient pas des nôtres ; car s’ils eussent été des nôtres, ils seraient demeurés 1 ». De même, disent-ils, que plusieurs hérétiques, que saint Jean appelle des Antéchrists, sont déjà sortis de l’Eglise, à. cette heure, qu’il dit être la dernière, ainsi tous ceux qui n’appartiendront pas à Jésus-Christ, mais à l’Antéchrist, en sortiront alors, et c’est alors qu’il se manifestera.
C’est ainsi qu’on explique, ceux-ci d’une manière, ceux-là d’une autre , ces obscures paroles de saint Paul; mais du moins on ne doute point qu’il n’ait dit que Jésus-Christ ne viendra pas juger les vivants et les morts avant que l’Antéchrist ne soit venu séduire ceux qui seront déjà morts dans l’âme, encore que cette séduction même appartienne au mystère des jugements de Dieu. « L’Antéchrist » ,comme dit l’Apôtre, « viendra avec la puissance de Satan, et fera une infinité de prodiges et de faux miracles pour séduire ceux qui doivent périr ». Alors en effet Satan sera délié et il agira de tout son pouvoir par d’Antéchrist, en faisant plusieurs miracles trompeurs. On a coutume de demander si l’Apôtre les appelle de faux miracles, parce que ce ne seront que des illusions et des prestiges, ou bien parce qu’ils entraîneront dans l’erreur ceux qui croiront ces prodiges au-dessus de la puissance du diable, faute de connaître ce qu’il peut et surtout ce qu’il pourra, alors qu’il recevra un pouvoir plus grand qu’il ne l’a jamais eu. En effet, lorsque le feu tomba du ciel et consuma la nombreuse famille de Job avec tant de troupeaux, et qu’un tourbillon de vent abattit la maison où étaient ses enfants et les écrasa sous ses ruines, ce n’étaient pas des illusions , et cependant c’étaient des oeuvres de Satan, à qui Dieu avait donné ce pouvoir.
Quoi qu’il en soit (car nous saurons mieux un jour pourquoi l’Apôtre les appelle de faux miracles), il est certain qu’ils séduiront ceux qui auront mérité d’être séduits, pour n’avoir pas aimé la vérité qui les eût sauvés.
L’Apôtre ne dissimule pas que « Dieu leur enverra une erreur si forte et si spécieuse qu’ils auront foi dans le
1. Jean, II, 18, 19.
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mensonge ! » Il la leur enverra, parce qu’il permettra au diable de faire ces prodiges, et il le lui permettra par un jugement très-juste, bien que le dessein du diable en cela soit injuste et criminel: «Afin»,ajoute-t-il, «que tous ceux qui n’ont point cru à la vérité, mais qui ont consenti à l’iniquité, soient condamnés ». Ainsi ils seront séduits par ces jugements de Dieu, également justes et cachés, qu’il n’a jamais cessé d’exercer sur les hommes depuis le péché du premier homme. Après avoir été séduits, ils seront condamnés dans le dernier et public jugement par Jésus-Christ, qui, condamné injustement par les hommes, les condamnera justement.
CHAPITRE XX.
CE QUE SAINT PAUL A ENSEIGNé SUR LA RéSURRECTION DES MORTS DANS SA PREMIèRE éPîTRE AUX HABITANTS DE THESSALONIQUE.
L’Apôtre ne parle pas ici de la résurrection des morts; mais dans sa première épître aux mêmes habitants de Thessalonique, il dit « Je ne veux pas, mes frères, que vous ignoriez ce qui regarde ceux qui dorment, de peur que vous ne vous affligiez comme font les autres hommes qui n’ont point d’espérance. Car si nous croyons que Jésus-Christ est mort et ressuscité, nous devons croire aussi que Dieu amènera avec Jésus ceux qui sont morts avec lui. Je vous déclare donc, selon la parole du Seigneur, que nous qui vivons « et qui sommes réservés pour l’avénement du Seigneur, nous ne préviendrons point ceux qui sont déjà dans le sommeil de la mort; mais à la voix de l’archange et au son de la trompette de Dieu, le Seigneur lui-même descendra du ciel; et ceux qui seront morts en Jésus-Christ ressusciteront les premiers. Ensuite, nous qui sommes vivants et qui serons demeurés jusqu’alors, nous serons emportés avec eux dans les nues et au milieu des airs devant le Seigneur; et ainsi nous serons pour jamais avec le Seigneur 1 ». Ces paroles de l’Apôtre marquent clairement la résurrection future, lorsque Notre-Seigneur Jésus-Christ viendra juger les vivants et les morts.
Mais on a coutume de demander si ceux que le Seigneur trouvera vivants, et que saint Paul figure ici par lui-même et par ceux qui