La Cité de Dieu (De civitate Dei) (page 33)
1. Jean, VI, 50-52. — 2. I Cor. X, 17. — Matt. XXIV, 13.
(500)
mal vécu. Ils disent qu’ils seront sauvés par l’épreuve du feu, en vertu de ce que dit
l’Apôtre : « Personne ne peut établir d’autre fondement que celui qui est posé, savoir, Jésus-Christ. Or, on verra ce que chacun aura bâti sur ce fondement, si c’est de l’or, de l’argent et des pierres précieuses, ou du bois, du foin et de la paille; car le jour du Seigneur le manifestera, et le feu fera connaître quel est l’ouvrage de chacun : celui dont l’ouvrage demeurera en recevra la récompense; celui dont l’ouvrage sera brûlé en souffrira préjudice; il ne laissera pas pourtant d’être sauvé, mais par l’épreuve du feu 1 », Ils disent donc qu’un chrétien catholique, quelque vie qu’il mène, a Jésus-Christ pour fondement, lequel manque à tout hérétique retranché de l’unité du corps; et dès lors, dans quelque désordre qu’il ait vécu,
comme il aura bâti sur le fondement de Jésus-Christ, bois, foin ou paille, peu importe, il
sera sauvé par l’épreuve du feu, c’est-à-dire, après une peine passagère, délivré de ce feu
éternel qui tourmentera les méchants au dernier jugement.
CHAPITRE XXII.
DE CEUX QUI PENSENT QUE LES FAUTES RACHETéES PAR DES AUMôNES NE SERONT PAS COMPTéES AU JOUR DU JUGEMENT.
J’en ai rencontré aussi plusieurs convaincus que les flammes éternelles ne seront que pour ceux qui négligent de racheter leurs péchés par des aumônes convenables, suivant cette parole de l’apôtre saint Jacques : « On jugera sans miséricorde celui qui aura été sans miséricorde ». Celui donc, disent-ils, qui aura fait l’aumône, tout en menant une vie déréglée, sera jugé avec miséricorde, si bien qu’il ne sera point puni, ou qu’il sera finalement délivré; c’est pour cela, suivant eux, que le Juge même des vivants et des morts ne fait mention que des aumônes, lorsqu’il s’adresse à ceux qui sont à sa droite et à sa gauche 3. Ils prétendent aussi que cette demande que nous faisons tous les jours dans l’Oraison dominicale : «Remettez-nous nos offenses, comme nous les remettons à ceux qui nous ont offensés 2 », doit être entendue dans le même sens. C’est faire l’aumône que
1. I Cor. III, 10-15. — 2. Jacques, II, 18.— 3. Matt, XXV, 33 et seq. — 4. Ibid. VI, 12.
de pardonner une offense. Notre-Seigneur lui-même a donné un si haut prix au pardon des injures, qu’il a dit: « Si vous pardonnez à ceux qui vous offensent, votre Père vous pardonnera vos péchés; mais si vous ne leur pardonnez point, votre Père céleste ne vous pardonnera pas non plus 1 ». A cette sorte d’aumône se rapporte aussi ce qui a été cité de saint Jacques, que celui qui n’aura point fait miséricorde sera jugé sans miséricorde. Notre-Seigneur n’a point distingué les grands des petits péchés, mais il a dit généralement : «Votre Père vous remettra vos péchés, si vous remettez vos offenses ». Ainsi, dans quelque désordre que vive un pécheur jusqu’à la mort, ils estiment que ses crimes lui sont remis tous les jours en vertu de cette oraison qu’il récite tous les jours, pourvu qu’il se souvienne de pardonner de bon coeur les offenses à qui lui en demande pardon. — Pour moi, je vais, avec l’aide de Dieu, réfuter toutes ces erreurs, et je mettrai fin à ce vingt-unième livre.
CHAPITRE XXIII.
CONTRE CEUX QUI PRéTENDENT QUE NI LES SUPPLICES DU DIABLE, NI CEUX DES HOMMES PERVERS NE SERONT éTERNELS.
Et premièrement, il faut s’enquérir et savoir pourquoi l’Eglise n’a pu souffrir l’opinion de ceux qui promettent au diable le pardon, même après de très-grands et de très-longs supplices. Car tant de saints si versés dans le Nouveau et dans l’Ancien Testament n’ont envié la béatitude à personne; mais c’est qu’ils ont vu qu’ils ne pouvaient anéantir ni infirmer cet arrêt que le Sauveur déclare qu’il prononcera au jour du jugement : « Retirez-vous de moi, maudits, et allez dans le feu éternel préparé pour le diable et pour ses anges 2». Ces paroles montrent clairement que le diable et ses anges brûleront dans le feu éternel, et c’est aussi ce qui résulte de ce passage de l’Apocalypse : « Le diable qui les séduisait fut jeté dans un étang de feu et de soufre, avec la bête et le faux prophète, et ils y seront tourmentés jour et nuit, dans les siècles des siècles 3 ». L’Ecriture disait tout à l’heure: « Le feu éternel » ; elle dit maintenant: « Pendant les siècles des siècles » : expressions
1. Matt. VI, 14, 15. — 2. Matt. XXV, 41. — Apoc. XX, 9, 10.
(501)
synonymes pour désigner une durée sans fin. Il n’y a donc pas à chercher d’autre raison, de raison plus juste et plus évidente que celle-là de cette croyance fixe et immuable de la véritable piété, qu’il n’y aura plus- de retour à la justice et à la vie des saints pour le diable et -pour ses anges. Cela sera ainsi, parce que l’Ecriture. qui ne trompe personne, dit que Dieu nie les a point épargnés 1, mais qu’il les a jetés dans les ténébreuses prisons de l’enfer, pour y être gardés jusqu’au dernier jugement, après lequel ils seront précipités dans le feu éternel et tourmentés durant les siècles des siècles. Et maintenant, comment prétendre que tous les hommes, ou même quelques-uns, seront délivrés de cette éternité de peines, après quelques longues souffrances que ce puisse être, sans porter atteinte à la foi qui nous fait croire que le supplice des démons sera éternel? En effet, si parmi ceux à qui l’on dira: « Retirez-vous de moi, maudits, et allez au feu éternel préparé pour le diable et pour ses anges 2 », il en est qui ne doivent pas toujours demeurer dans ce feu, pourquoi voudrait-on que le diable et ses
anges y demeurassent éternellement? Est-ce que la sentence que Dieu prononcera contre les anges et contre les hommes -ne sera vraie que pour les anges ? Oui, si les conjectures des hommes l’emportent sur la parole de Dieu. Mais comme cela est absurde, ceux qui veulent se garantir du supplice éternel ne doivent pas perdre leur temps à disputer contre Dieu, mais accomplir ses commandements, tandis qu’il en est encore temps. D’ailleurs, quelle apparence y a-t-il d’entendre par ces mots: Supplice éternel, un feu qui doit durer longtemps, et, par vie éternelle, une vie qui doit durer toujours, alors que Jésus-Christ, au même lieu, et sans distinction, ni intervalle, a dit: « Ceux-ci iront au supplice éternel, et les justes dans la vie éternelle
3 ». Si les deux destinées sont éternelles, on doit entendre ou que toutes deux dureront longtemps, mais pour finir un jour, ou que toutes deux dureront toujours, pour ne finir jamais. Car les deux choses sont corrélatives: d’un côté, le supplice éternel, de l’autre, la vie éternelle; de sorte qu’on ne peut prétendre sans absurdité qu’une seule et même expression caractérise une vie éternelle qui n’aurait point de fin, et un supplice
1. II Pierre, II, 4. — 2. Matt. XXV, 41. — 3. Ibid. 46.
éternel qui en aurait une. Puis donc que la vie éternelle des saints ne finira point, il en sera de même du supplice éternel des démons.
CHAPITRE XXIV.
CONTRE CEUX QUI PENSENT QU’AU JOUR DU JUGEMENT DIEU PARDONNERA A TOUS LES MéCHANTS SUR L’INTERCESSION DES SAINTS.
Or, ce raisonnement est aussi concluant contre ceux qui, dans leur propre intérêt, tâchent d’infirmer, les paroles de Dieu, sous prétexte d’une plus grande miséricorde, et qui prétendent que les paroles de l’Ecriture sont vraies, non parce que les hommes doivent souffrir les peines dont il les a menacés, mais parce qu’ils méritent de les souffrir. Dieu se laissera fléchir, disent-ils, à l’intercession des saints, qui, priant alors d’autant plus pour leurs ennemis que leur sainteté sera plus grande , en obtiendront plus aisément le pardon. — Mais pourquoi donc, si leurs prières sont si efficaces, ne les emploieraient-ils pas de même pour les anges à qui le feu éternel est préparé, afin que Dieu révoque son arrêt contre eux et les préserve de ces flammes? Quelqu’un sera-t-il assez hardi pour aller jusque-là et dire que les saints anges se joindront aux saints hommes, devenus égaux aux anges de Dieu, afin d’intercéder pour les anges et pour les hommes condamnés, et d’obtenir que la miséricorde de Dieu les dérobe aux vengeances de sa justice ? Voilà ce qu’aucun catholique n’a dit et ne dira jamais. Autrement il n’y a plus de raison pour que l’Eglise ne prie pas même dès maintenant pour le diable et pour ses anges, puisque Dieu, qui est son maître, lui a commandé de prier pour ses ennemis. La même raison donc qui empêche maintenant l’Eglise de prier pour les mauvais anges qu’elle sait être ses ennemis, l’empêchera alors de prier pour les hommes destinés aux flammes éternelles. Car maintenant elle prie pour les hommes qui sont ses ennemis, parce que c’est encore, le temps d’une pénitence utile. En effet, que demande-t-elle à Dieu pour eux, sinon, comme dit l’Apôtre : « Qu’ils fassent pénitence et qu’ils sortent des pièges du diable qui les tient captifs et en dispose à son gré 1?» Que si l’Eglise connaissait ès à présent ceux qui sont prédestinés à aller avec le diable dans
1. II Tim. II, 25, 26.
(502)
le feu éternel, elle prierait aussi peu pour eux que pour lui. Mais, comme elle n’en est pas assurée, elle prie pour tous ses ennemis qui sont ici-bas, quoiqu’elle ne soit pas exaucée pour tous. Car elle n’est exaucée que pour ceux qui, bien que ses ennemis, sont prédestinés à devenir ses enfants par le moyen de ses prières. Mais prie-t-elle pour les âmes de ceux qui meurent dans l’obstination et qui n’entrent point dans son sein? Non, et pourquoi cela, sinon parce qu’elle compte déjà au nombre des complices du diable ceux qui pendant cette vie ne sont pas amis de Jésus-Christ?
C’est donc, je le répète, la même raison qui empêche maintenant l’Eglise de prier pour les mauvais anges qui l’empêchera alors de prier pour les hommes destinés au feu éternel. Et c’est encore pour la même raison que tout en priant maintenant pour les morts en général, elle ne prie pas pourtant pour les méchants et les infidèles qui sont morts. Car, parmi les hommes qui meurent, il en est pour qui les prières de l’Eglise ou de quelques personnes pieuses sont exaucées ; mais ce sont-ceux qui ayant été régénérés en Jésus-Christ, n’ont pas assez mal vécu pour qu’on les juge indignes de cette assistance, ni assez bien pour qu’elle ne leur soit pas nécessaire. Il s’en trouvera aussi, après la résurrection des morts, à qui Dieu fera miséricorde et qu’il n’enverra point dans le feu éternel, à condition qu’ils auront souffert les peines que souffrent les âmes des trépassés. Car il ne serait pas vrai de dire de quelques-uns, qu’il ne leur sera pardonné ni en cette vie, ni dans l’autre, s’il n’y en avait à qui Dieu ne pardonne point en cette vie, mais à qui il pardonnera dans l’autre. Donc, puisque le Juge des vivants et des morts a dit: « Venez, vous que mon Père a bénis, prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la naissance du monde » ; et aux autres au contraire: « Retirez-vous de moi, maudits, et allez au feu éternel préparé pour le diable et ses anges »
; et: « Ceux-ci iront au supplice éternel et les justes à la vie éternelle 1 », il y a trop de présomption à prétendre que le supplice ne sera éternel pour aucun de ceux que Dieu envoie au supplice éternel, et ce serait donner lieu de désespérer ou de douter de la vie éternelle.
Que personne n’explique donc ces paroles du
1. Matt. XXV, 34, 41, 46.
psaume : « Dieu oubliera-t-il sa clémence ? et sa colère arrêtera-t-elle le cours de ses miséricordes 1 ? » comme si la sentence de Dieu était vraie à l’égard des bons et fausse à l’égard des méchants, ou vraie à l’égard des hommes de bien et des mauvais anges, et fausse à l’égard des hommes méchants. Ce que dit le psaume se rapporte aux vases de miséricorde et aux enfants de la promesse, du nombre desquels était ce prophète même qui, après avoir dit : « Dieu oubliera-t-il sa clémence ? et sa colère arrêtera-t-elle le cours de ses miséricordes?» ajoute aussitôt: «Et j’ai dit: Je commence; ce changement est un coup de la droite du Très-Haut 2 » ; par où il explique sans doute ce qu’il venait de dire « Sa colère arrêtera-t-elle le cours de ses « miséricordes? » Car cette vie mortelle où l’homme est devenu semblable à la vanité, et où ses jours passent comme une ombre 3, est un effet de la colère de Dieu. Et cependant, malgré cette colère, il n’oublie pas de montrer sa miséricorde, en faisant lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes et sur les injustes
4. Ainsi sa colère n’arrête pas le cours de ses miséricordes, surtout en ses changements dont parle la suite du psaume : « Je commence; ce changement est un coup de la droite du Très-haut ». Quelque misérable, en effet, que soit cette vie, Dieu ne laisse pas d’y changer en mieux les vases de miséricorde ; non que sa colère ne subsiste toujours au milieu de cette malheureuse corruption, mais elle n’arrête pas le cours de sa bonté. Et puisque la vérité du divin cantique se trouve ainsi accomplie, il n’est pas besoin d’en étendre le sens au châtiment de ceux qui n’appartiennent pas à la Cité de Dieu. Si donc l’on persiste à l’interpréter de la sorte, qu’on fasse du moins consister la miséricorde divine, non à préserver les damnés de ces peines ou à les en délivrer, mais à les leur rendre plus légères qu’ils ne le méritent 5 : sentiment que je ne prétends pas d’ailleurs établir, me bornant à ne le point rejeter.
Quant à ceux qui ne voient qu’une menace au lieu d’un arrêt effectif dans ces paroles:
« Retirez-vous de moi, maudits, et allez au
1. Ps. LXXVI, 10. — 2. Ibid. 11. — 3. Ps. CXLIII, 4. — 4. Matt. V, 45.
2. C’est aussi le sentiment plusieurs fois exprimé par saint
Jean Chrysostome, notamment dans son homélie XXXVII sur la Genèse, n. 3.
(503)
« feu éternel » ; et dans cet autre passage « Ceux-ci iront au supplice éternel 1 »; et encore dans celui-ci : « Ils seront tourmentés dans les siècles des siècles
2 » ; et enfin dans cet endroit: « Leur ver ne mourra point, et le feu qui les brûlera ne s’éteindra point 3»; ce n’est pas moi qui les combats et qui les réfute, c’est 1’Ecriture sainte. En effet, les Ninivites ont fait pénitence en cette vie 4; et cela leur a été utile, parce qu’ils ont semé dans ce champ où Dieu a voulu qu’on semât avec larmes pour y moissonner plus tard avec joie 5.Qui peut nier toutefois que la prédiction de Dieu n’ait été accomplie, à moins de ne pas considérer assez comment Dieu détruit les pécheurs non-seulement quand il est en colère contre eux, mais aussi quand il leur fait miséricorde ? Il les détruit de deux manières : ou comme les habitants de Sodome, en punissant les hommes mêmes pour leurs péchés, ou comme les habitants de Ninive, en détruisant les péchés des hommes par la pénitence. Ce que Dieu avait annoncé est donc arrivé : la mauvaise Ninive a été renversée, et elle est devenue bonne, ce qu’elle n’était pas ; et, bien que ses murs et ses maisons soient demeurés debout, elle a été ruinée dans ses mauvaises mœurs 6. Ainsi, quoique le Prophète ait été contristé de ce que les Ninivites n’avaient pas ressenti l’effet qu’ils appréhendaient de ses menaces et de ses prédictions 7, néanmoins ce que Dieu avait prévu arriva, parce qu’il savait bien que cette prédiction devait être accomplie dans un plus favorable sens.
Mais afin que ceux que la miséricorde égare comprennent quelle est la portée de ces paroles de l’Ecriture : « Seigneur, que la douceur que vous avez cachée à ceux qui vous craignent est grande et abondante ! »qu’ils lisent ce qui suit : « Mais vous l’avez consommée en ceux qui espèrent en vous 8 ». Qu’est-ce à dire sinon que la justice de Dieu n’est pas douce à ceux qui ne le servent que par la crainte du châtiment, comme font ceux qui veulent établir leur propre justice en la fondant sur la loi ? Ne connaissant pas en effet la justice de Dieu, ils ne la peuvent goûter 9. Ils mettent leur espérance en eux-mêmes, au lieu de la mettre en lui ; aussi
1. Matt. XXV, 41, 46.— 2. Apoc. XX, 10.— 3. Isa. LXVI, 24. — 4. Jonas, III, 7. — 5. Ps. CXXV, 6.
7. Jonas, IV, 1-3. — 8. Ps. XXX, 20. — 9. Rom. X, 3.
l’abondance de la douceur de Dieu leur est cachée ; parce que , s’ils craignent Dieu c’est de cette crainte servile qui n’est point accompagnée d’amour, car l’amour parfait bannit la crainte 1. Dieu a donc consommé sa douceur en ceux qui espèrent en lui ; il l’a consommée en leur inspirant son amour, afin qu’étant remplis d’une crainte, chaste que l’amour ne bannit pas, mais qui demeure éternellement 2, ils ne s’en glorifient que dans le Seigneur. En effet, la justice de Dieu, c’est Jésus-Christ « qui nous a été donné de Dieu pour être notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption, afin que, comme il est écrit, celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur 3 ». Cette justice de Dieu, qui est un don de la grâce et non l’effet de nos mérites, n’est pas connue de ceux qui, voulant établir leur propre justice, ne sont point soumis à la justice de Dieu, qui est Jésus-Christ
4. C’est dans cette justice que se trouve l’abondance de la douceur de Dieu. De là vient cette parole du psaume : « Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux 5 ! »En ce pèlerinage, nous le goûtons plutôt que nous ne pouvons nous en rassasier, ce qui excite plus fortement encore la faim et la soit que nous eu avons, jusqu’au jour où nous le verrons tel qu’il est 6, et où cette parole du psalmiste sera accomplie : « Je serai rassasié, quand votre gloire paraîtra 7 ». C’est ainsi que Jésus-Christ consomme l’abondance de sa douceur en ceux qui espèrent en lui. Or, si Dieu cache à ceux qui le craignent l’abondance de cette douceur dans le sens où l’entendent nos adversaires, c’est-à-dire afin que la peur d’être damnés engage les impies à bien vivre, de sorte qu’il puisse y avoir des fidèles qui prient pour leurs frères qui vivent mal, comment alors Dieu a-t-il consommé sa douceur en ceux qui espèrent en lui, puisque, selon ces rêveries, c’est par cette douceur même qu’il ne doit pas damner ceux qui n’espèrent pas en lui ? Que le chrétien cherche donc cette douceur que Dieu consomme en ceux qui espèrent en lui, et non celle qu’on s’imagine qu’il consommera en ceux qui le méprisent et le blasphèment; car c’est en vain qu’on cherche en l’autre vie ce qu’on a négligé d’acquérir en celle-ci. Cette parole de l’Apôtre : « Dieu a permis
1. Jean, IV, 18. – 2. Ps. XVIII, 10. – 3. I Cor. I, 30, 31. – 4. Rom. X, 3. – 5. Ps. XXXII, 9. – 6. I Jean, III, 2. – 7. – Ps. XVI, 15.
(504)
que tous tombassent dans l’infidélité, afin de faire miséricorde à tous », ne veut pas dire que Dieu ne damnera personne, et, après ce qui précède, le sens en est assez clair. Quand saint Paul écrit aux païens convertis, il leur dit, à propos des Juifs qui devaient se convertir dans la suite : « De même qu’autrefois vous n’aviez point foi en Dieu, et que maintenant vous avez obtenu miséricorde, tandis que les Juifs sont demeurés incrédules, ainsi les Juifs n’ont pas cru pendant que vous avez obtenu « miséricorde, afin qu’un jour ils l’obtiennent eux-mêmes 1 ». Puis il ajoute ces paroles, dont ceux-ci se servent pour le tromper: « Car Dieu a permis que tous tombassent dans l’infidélité, afin de faire grâce à tous ». Qui donc tous, sinon ceux dont il parlait, c’est-à-dire vous et eux? Dieu a donc laissé tomber dans l’infidélité tous les Gentils et tous les Juifs qu’il a connus et prédestinés pour être conformes à l’image de son fils, afin que, se repentant de leur infidélité et ayant recours à la miséricorde de Dieu, ils pussent s’écrier comme le Psalmiste : « Seigneur, que la douceur que vous avez cachée à ceux qui vous « craignent est grande et abondante! mais « vous l’avez consommée en ceux qui espèrent », non en eux-mêmes, mais « en vous». Il fait donc miséricorde à tous les vases de miséricorde. Qu’est-ce à dire à tous ? évidemment, à ceux qu’il a prédestinés, appelés, justifiés et glorifiés d’entre les Gentils et d’entre les Juifs; c’est de tous ces hommes, et non de tous les hommes, que nul ne sera damné.
CHAPITRE XXV.
SI CEUX D’ENTRE LES HéRéTIQUES QUI ONT éTé BAPTISéS, ET QUI SONT DEVENUS MAUVAIS PAR LA SUITE EN VIVANT DANS LE DéSORDRE, ETCEUX QUI, RéGéNéRéS PAR LA FOI CATHOLIQUE, ONT PASSé ENSUITE A L’HéRéSIE ET AU SCHISME, ET ENFIN CEUX QUI, SANS RENIER LA FOI CATHOLIQUE, ONT PERSISTé DANS LE DéSORDRE, SI TOUS CEUX-LA POURRONT éCHAPPER AU SUPPLICE éTERNEL PAR L’EFFET DES SACREMENTS.
Répondons maintenant à ceux qui promettent la remise du feu éternel, non au diable et à ses anges, non à tous les hommes, mais seulement à ceux qui, ayant reçu le baptême
1. Rom. XI, 31, 32.
de Jésus-Christ, ont participé à son corps et à son sang, de quelque manière qu’ils aient vécu, et en quelque hérésie, en quelque impiété qu’ils soient tombés1. L’Apôtre les réfute, lorsqu’il dit : « Les oeuvres de la chair sont aisées à connaître, comme la fornication, l’impureté, l’impudicité, l’idolâtrie, les empoisonnements, les inimitiés, les contentions, les jalousies, les animosités, les divisions, les hérésies, l’envie, l’ivrognerie, la débauche, et autres crimes, dont je vous ai déjà dit et dont je vous dis encore, que ceux qui les commettent ne posséderont «point le royaume de Dieu 2 ». Cette menace de saint Paul est vaine, si des hommes qui ont commis ces crimes possèdent le royaume de Dieu, quelques souffrances qu’ils aient pu endurer auparavant. Mais comme cette menace a pour fondement la vérité, il s’ensuit qu’ils ne le posséderont point. Or, s’ils ne possèdent jamais le royaume de Dieu, ils seront condamnés au supplice éternel; car il n’y a point de milieu entre le royaume de Dieu et l’enfer.
Il faut donc voir comment on doit entendre ce que dit Notre-Seigneur: « Voici le pain qui est descendu du ciel, afin que quiconque en mange ne meure point. Je suis le pain vivant descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement 3 ». Les adversaires à qui nous aurons tout à l’heure à répondre, et qui ne promettent pas le pardon à tous ceux qui auront reçu le baptême et le corps de Jésus-Christ, mais seulement aux catholiques, quoiqu’ayant mal vécu, réfutent eux-mêmes ceux à qui nous répondons maintenant. Il ne suffit pas, disent-ils, pour être sauvé, d’avoir mangé le corps de Jésus-Christ sous la forme du sacrement, il faut l’avoir mangé en effet, il faut avoir été véritablement partie de son corps, dont l’Apôtre dit: « Nous ne sommes tous ensemble qu’un même pain et qu’un même corps 4 ». Il n’y a donc que celui qui est dans l’unité du corps de Jésus-Christ, de ce corps dont les fidèles ont coutume de recevoir le sacrement à l’autel, c’est-à-dire membre de l’Eglise, dont on puisse dire qu’il mange véritablement le corps de Jésus-Christ et qu’il boit son sang. Ainsi les hérétiques et les schismatiques qui sont séparés de l’unité de ce corps peuvent bien rece
2. Galat. V, 19-21. — 3. Jean, VI, 50-52, — 4. I Cor. X, 17.
(505)
voir le même sacrement, mais sans fruit, et même avec dommage, pour être condamnés plus sévèrement, et non pour être un jour délivrés; car ils ne sont pas dans le lien de paix représenté par ce sacrement.
Mais, d’autre part, ces derniers interprètes, qui ont raison de soutenir que celui-là qui ne mange pas le corps de Jésus-Christ n’est pas dans le corps de Jésus-Christ, ont tort de promettre la délivrance des peines éternelles à ceux qui sortent de l’unité de ce corps pour se jeter dans l’hérésie ou dans l’idolâtrie. D’abord, il n’est pas supportable que ceux qui, sortant de l’Eglise catholique, ont formé des hérésies détestables, soient dans une condition meilleure que ceux qui, n’ayant jamais été catholiques, sont tombés dans les piéges des hérésiarques. Un déserteur est un ennemi de la foi pire que celui qui ne l’a jamais abandonnée, ne l’ayant jamais reçue. En second lieu, l’Apôtre réfute cette opinion, lorsqu’après avoir énuméré les oeuvres de la chair, il ajoute: « Ceux qui commettent ces crimes ne posséderont pas le royaume de Dieu 1 ».
C’est pourquoi ceux qui vivent dans le désordre, et qui, d’ailleurs, persévèrent dans la communion de l’Eglise, ne doivent pas se croire en sûreté, sous prétexte qu’il est dit « Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé 2 ». Par leur mauvaise vie, en effet, ils abandonnent la justice qui donne la vie, et qui n’est autre que Jésus-Christ, soit en pratiquant la fornication, soit en déshonorant leur corps par d’autres impuretés que l’Apôtre n’a pas voulu nommer, soit enfin en commettant quelqu’une de ces oeuvres dont il est dit: « Ceux qui les commettront ne posséderont pas le royaume de Dieu ». Or, ne devant pas être dans le royaume de Dieu, ils seront inévitablement dans le feu éternel. On ne peut pas dire, du moment qu’ils ont persévéré dans le désordre jusqu’à la fin de leur vie, qu’ils aient persévéré en Jésus-Christ jusqu’à la fin, puisque persévérer en Jésus-Christ, c’est persévérer dans la foi. Or, cette foi, selon la définition du même apôtre, opère par amour 3, et l’amour, comme il le dit encore ailleurs, ne fait point le mal 4. Il ne faut donc pas dire que ceux-ci même mangent le corps de Jésus-Christ, puisqu’ils ne doivent pas être comptés comme membres du corps
1. Galat. V, 21. – 2. Matt. X, 22. – 3. Galat. V, 6. – 4. – I Cor. XIII, 4 ; Rom. XIII, 10.
de Jésus-Christ. A part les autres raisons, ils ne sauraient être tout ensemble les membres de Jésus-Christ et les membres d’une prostituée 1. Enfin, lorsque Jésus-Christ lui-même dit: « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui 2», il fait bien voir ce que c’est que manger son corps et boire son sang en vérité, et non pas seulement sous la forme du sacrement c’est demeurer en Jésus-Christ, afin que Jésus-Christ demeure aussi en nous. Comme s’il disait: Que celui qui ne demeure point en moi, et en qui je ne demeure point, ne prétende pas manger mon corps, ni boire mon sang. Ceux-là donc ne demeurent point en Jésus-Christ qui ne sont pas ses membres: or, ceux-là ne sont pas ses membres qui se font les membres d’une prostituée, à moins qu’ils ne renoncent au mal par la pénitence, et qu’ils reviennent au bien par cette réconciliation.
CHAPITRE XXVI.
CE QU’IL FAUT ENTENDRE PAR CES PAROLES : êTRE SAUVé COMME PAR LE FEU ET AVOIR JéSUS-CHRIST POUR FONDEMENT.
Mais les chrétiens catholiques, disent-ils, ont pour fondement Jésus-Christ, de l’unité duquel ils ne se sont pas séparés, quelque mauvaise vie qu’ils aient menée, c’est-à-dire quoiqu’ils aient bâti sur ce fondement une très-mauvaise vie, comparée par l’Apôtre au bois, au foin, à la paille’. La vraie foi, qui fait qu’ils ont eu Jésus-Christ pour fondement, pourra les délivrer finalement de l’enfer, non toutefois sans qu’il y ait pour eux quelque punition, puisqu’il est écrit que ce qu’ils auront bâti sera brûlé. — Que l’apôtre saint Jacques leur réponde en peu de mots: « Si quelqu’un dit qu’il a la foi, et qu’il n’ait point les oeuvres, la foi pourra-t-elle le sauver 4 ? » Ils insistent et demandent quel est donc celui dont l’apôtre saint Paul dit: « Il ne laissera pas pourtant d’être sauvé, mais comme par le feu 5 ». Voyons ensemble quel est celui-là ; mais toujours est-il très certain que ce n’est pas celui dont parle saint Jacques. Autrement ce serait mettre en opposition deux apôtres, puisque l’un dirait qu’encore qu’un homme ait de mauvaises oeuvres,
1. Cor. VI, 15. – 2. Jean, VI, 57. – 3. I Cor. III, 11, 12. – 4. Jacques, II, 14. – 5. I Cor. III, 15.
(506)
la foi ne le sauvera pas du feu, et l’autre: que la foi ne pourra. sauver celui qui n’aura pas de bonnes oeuvres.
Nous saurons quel est celui qui peut être sauvé parle feu, si nous connaissons auparavant ce que c’est que d’avoir Jésus-Christ pour fondement. Or, cette image même nous l’enseigne ; car il suffit de considérer que dans un édifice rien ne précède le fondement. Quiconque donc a de telle sorte Jésus-Christ dans le coeur, qu’il ne lui préfère point les choses terrestres et temporelles, pas même celles dont l’usage est permis, celui-là a Jésus-Christ pour fondement. Mais s’il lui préfère ces choses, bien qu’il semble avoir la foi de Jésus-Christ, il n’a pas Jésus-Christ pour fondement. Combien moins l’a-t-il donc, alors que, méprisant ses commandements salutaires, il ne songe qu’à satisfaire, ses passions? Ainsi, quand un chrétien aime une femme de mauvaise vie, et, s’attachant à elle, devient un même corps avec elle 1, il n’a point Jésus-Christ pour fondement. Mais quand il aime sa femme légitime selon Jésus-Christ 2, qui doute qu’il ne puisse avoir Jésus-Christ pour fondement? S’il l’aime selon le monde et charnellement, comme les Gentils qui ne connaissent pas Dieu 3, l’Apôtre lui permet encore cela par condescendance, ou plutôt c’est Jésus-Christ qui le lui permet. Dès lors il peut encore avoir Jésus-Christ pour fondement, puisque, s’il ne lui préfère point son amour et son plaisir, s’il bâtit sur ce fondement du bois, du foin et de la paille, il ne laissera pas d’être sauvé par le feu. Les afflictions, comme un feu, brûleront ses délices et ses amours, qui ne sont pas criminelles, à cause du mariage. Ce feu figure donc les veuvages, les pertes d’enfants, et toutes les autres calamités qui emportent ou traversent les plaisirs terrestres. Ainsi cet édifice fera tort à celui qui l’aura construit, parce qu’il n’aura pas ce qu’il a édifié, et qu’il sera affligé de la perte des choses dont la jouissance le charmait. Mais- il sera sauvé par le feu à cause du fondement, parce que, si un tyran lui proposait le choix, il ne préférerait pas ces choses à Jésus-Christ. Voyez dans les écrits de l’Apôtre un homme qui édifie sûr ce fondement de l’or, de l’argent et des pierres précieuses : « Celui, dit-il, qui n’a point de femme pense aux choses de Dieu et à plaire à Dieu ». Voyez-en un autre maintenant qui
1. I Cor. VI, 16. — 2. Ephés. V, 25. — 3. I Thess. IV, 5.
édifie du bois, du foin et de la paille: « Mais celui, dit-il, qui a une femme pense aux choses du monde et à plaire à sa femme 1. — On verra quel est l’ouvrage de chacun « car le jour du Seigneur le fera connaître » entendez le jour d’affliction; « car », ajoute l’Apôtre, « il sera manifesté par le feu 2 ». Il donne ici à l’affliction le nom de feu, au même sens où il est dit ailleurs dans l’Ecriture : « La fournaise ardente éprouve les vases du potier, et l’affliction les hommes justes 3». Et encore: « Le feu découvrira quel est l’ouvrage de chacun. Celui dont l’ouvrage demeurera (car les pensées de Dieu et le soin de lui plaire demeurent) recevra récompense pour ce qu’il aura édifié »; ce qui veut dire qu’il recueillera le fruit de ses pensées et de ses afflictions. « Mais celui dont l’ouvrage sera brûlé en souffrira la perte », parce qu’il avait aimé. « Il ne laissera pas pourtant d’être sauvé », parce qu’aucune affliction ne l’a séparé de ce fondement; « mais comme par le feu 4 » ; car il ne perdra pas sans douleur ce qu’il possédait avec affection. Nous avons trouvé, ce me semble, un feu qui ne damne aucun des deux hommes dont nous parlons, mais qui enrichit l’un, nuit à l’autre, et les éprouve tous deux.
Mais si nous voulons entendre dans le même sens le feu dont Notre-Seigneur dit à ceux qui sont à sa gauche : « Retirez-vous de moi, maudits, et allez au feu éternel 5 » ; en sorte que nous embrassions dans cet arrêt ceux qui bâtissent sur le fondement du bois, du foin, de la paille, et que nous prétendions qu’ils sortiront du feu par la vertu de ce fondement, après avoir été tourmentés pendant quelque temps pour leurs péchés, que devons-nous penser de ceux qui sont à la droite de Jésus-Christ et à qui il dit : « Venez, vous que mon Père a bénis, prenez possession du royaume qui vous est préparé 6 », sinon que ce sont ceux qui ont bâti sur le fondement de l’or, de l’argent et des pierres précieuses ? Si donc par le feu dont parle l’Apôtre, quand il dit: « Comme par le feu », nous entendons le feu d’enfer, il faudra dire que les uns et les autres , c’est-à-dire ceux qui sont à la droite et ceux qui sont à la gauche, y seront également envoyés. Le feu dont il est dit « Le jour du Seigneur manifestera quel est
1. Cor. VII, 32, 33. – 2. Ibid. III, 13. – 3. Eccl. XXVII, 6. – 4.
I Cor. III, 13-15. – 5. Matt. XXV, 41. – 6. Ibid. 34.
(507)
« l’ouvrage de chacun et le fera connaître1 »ce feu éprouvera les uns et les autres ; et par conséquent ce n’est pas le feu éternel, puisque celui dont l’ouvrage demeurera, c’est-à-dire ne sera pas consumé par ce feu, recevra récompense pour ce qu’il aura édifié, et que celui dont l’ouvrage sera brûlé trouvera son châtiment dans son regret. Ceux-là seuls qui seront à la gauche seront envoyés au feu éternel par une suprême et éternelle condamnation, au lieu que le feu dont parle saint Paul au passage cité éprouve ceux qui sont à la droite. Mais il les éprouve de telle sorte qu’il ne brûle point l’édifice des uns et brûle celui des autres, sans que cela empêche ces derniers même d’être sauvés, parce qu’ils ont établi Jésus-Christ pour leur fondement, et l’ont plus aimé que tout le reste. Or, s’ils sont sauvés, ils seront certainement assis à la droite et entendront avec les autres ces paroles « Venez, vous que mon Père a bénis, prenez « possession du royaume qui vous est préparé », au lieu d’être à la gauche avec les réprouvés, à qui il sera dit: «Retirez-vous de moi,. maudits, et allez au feu éternel ». Car nul de ces maudits ne sera délivré du feu; ils iront tous au supplice éternel 2, ou leur ver ne mourra point 3, et où le feu qui les brûlera ne s’éteindra point, et où ils seront tourmentés jour et nuit, dans les siècles des siècles 4 .
Maintenant si l’on dit que dans l’intervalle de temps qui se passera entre la mort de chacun et ce jour qui sera, après la résurrection des corps, le dernier jour de rémunération et de damnation, si l’on dit que les âmes seront exposées à l’ardeur d’un feu que ne sentiront point ceux « qui n’auront pas eu dans cette vie des moeurs et des affections charnelles, de telle sorte qu’ils n’aient point bâti un édifice de bois, de foin et de paille que le feu puisse consumer » ; mais que sentiront ceux qui auront bâti un semblable édifice, c’est-à-dire qui auront commis des péchés véniels, et qui devront pour cela être soumis à un supplice transitoire, je ne m’y oppose point, car cela peut être vrai. La mon même du corps, qui est une peine du premier péché et que chacun souffre en son temps, peut être une partie de ce feu. Les persécutions de l’Eglise, qui ont couronné tant de martyrs et qu’endurent tous ceux qui sont
1. I Cor. III, 13. – 2. Matt. XXV, 46. – 3. Isa. LXVI, 24. – 4. Apoc. XX, 10.
chrétiens, sont aussi comme un feu qui éprouve ces différents édifices, qui consume les uns avec leurs auteurs, lorsqu’il n’y trouve pas Jésus-Christ pour fondement, qui brûle les autres sans toucher à leurs auteurs, qui seront sauvés, quoiqu’après punition, et qui épargne absolument les autres, parce qu’ils sont bâtis pour durer éternellement. Il y aura aussi vers la fin du monde, au temps de l’Antéchrist, une persécution si horrible qu’il n’y en a jamais eu de semblable. Combien y aura-t-il alors d’édifices, soit d’or ou de foin, élevés sur le bon fondement, qui est Jésus-Christ, que ce feu éprouvera avec dommage pour les uns, avec joie pour les autres , mais sans perdre ni les uns ni les autres à cause de ce bon fondement? Mais quiconque préfère à Jésus-Christ, je ne dis pas sa femme, dont il se sert pour la volupté charnelle, mais même d’autres personnes qu’on n’aime pas de cette sorte, comme sont les parents, celui-là n’a point pour fondement Jésus-Christ; et ainsi il ne sera pas sauvé par le feu. Il ne sera point du tout sauvé, parce qu’il ne pourra demeurer avec le Sauveur, qui, parlant de cela très-clairement, dit « Celui qui aime son père ou « sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi; et celui qui aime son fils et sa fille plus que moi, n’est pas non plus digne de moi 1». Pour celui qui aime humainement ses parents, de sorte néanmoins qu’il ne les préfère pas à Jésus-Christ, et qui aimerait mieux les perdre que lui, si on le mettait à cette épreuve, celui-là sera sauvé par le feu, parce qu’il faut que la perte de ces choses humaines cause autant de douleur qu’on y trouvait de plaisir. Enfin, celui qui aime ses parents en Jésus-Christ, et qui les aide à s’unir à lui et à acquérir son royaume, ou qui ne les aime que parce qu’ils sont les membres de Jésus-Christ, à Dieu ne plaise qu’un amour de cette sorte soit un édifice de bois, de foin et de paille que le feu consumera ! C’est un édifice d’or, d’argent et de pierres précieuses. Eh ! comment pourrait-il aimer plus que Jésus-Christ ceux qu’il n’aime que pour Jésus-Christ?
1. Matt. X, 37
(508)
CHAPITRE XXVII.
CONTRE CEUX QUI CROIENT QU’ILS NE SERONT PAS DAMNéS, QUOIQU’AYANT PERSéVéRé DANS LE PéCHé, PARCE QU’ILS ONT PRATIQUé L’ AUMôNE.
Nous n’avons plus réfuter qu’un dernier système, savoir, que le feu éternel ne sera que pour ceux qui négligent de racheter leurs péchés par de convenables aumônes, suivant cette parole de l’apôtre saint Jacques: « On « jugera sans miséricorde celui qui sera sans miséricorde 1 ».
Celui donc, disent-ils, qui a pratiqué la miséricorde, bien qu’il n’ait pas renoncé à sa mauvaise vie, sera jugé avec miséricorde, de sorte qu’il ne sera pas damné, mais délivré finalement de son supplice. Ils assurent que le discernement que Jésus-Christ fera entre ceux de sa droite et ceux de sa gauche, pour envoyer les uns au royaume de Dieu et les autres au supplice éternel, ne sera fondé que sur le soin qu’on aura mis ou non à faire des aumônes. Ils tâchent encore de prouver par l’Oraison dominicale, que les péchés qu’ils commettent tous les jours, quelque grands qu’ils soient, peuvent leur être remis en retour des oeuvres de charité, De même, disent-ils, qu’il n’y a point de jour où les chrétiens ne récitent cette oraison, il n’y a point de crime commis tous les jours qu’elle n’efface, à condition qu’en disant: « Pardonnez-nous nos offenses », nous ayons soin de faire ce qui suit: « Comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés 2 ». Notre-Seigneur, ajoutent-ils, ne dit pas: Si vous pardonnez aux hommes les fautes qu’ils ont faites contre vous, votre Père vous pardonnera les péchés légers que vous commettrez tous les jours; mais il dit: « Il vous pardonnera vos péchés 3 ». Ils estiment donc qu’en quelque nombre et de quelque espèce qu’ils soient, quand même on les commettrait tous les jours et quand on mourrait sans y avoir renoncé auparavant, les aumônes en obtiendront le pardon.
Certes, ils ont raison de vouloir que ce soient de dignes aumônes; car s’ils disaient que tous les crimes, en quelque nombre qu’ils soient, seront remis par toute sorte d’aumônes, ils seraient choqués eux-mêmes d’une proposition si absurde. En effet, ce serait dire qu’un homme très-riche, en
1. Jacques, II, 13. — 2. Matt. VI, 12. — 3. Ibid. 14.
donnant tous les jours quelques pièces de monnaie aux pauvres, pourrait racheter des homicides, des adultères, et les autres crimes les plus énormes. Si l’on ne peut avancer cela sans folie, reste à savoir quelles sont ces dignes aumônes capables d’effacer les péchés, et dont le précurseur même de Jésus-Christ entendait parler; quand il disait: « Faites de dignes fruits de pénitence 1 ». On ne trouvera pas sans doute que ces dignes aumônes soient celles des gens qui commettent tous les jours des crimes. En effet, leurs rapines vont bien plus haut que le peu qu’ils donnent à Jésus-Christ en la personne des pauvres, afin d’acheter tous les jours de lui l’impunité de leurs actions damnables. D’ailleurs, quand fis donneraient tout leur bien aux membres de Jésus-Christ pour un seul crime, s’ils ne renonçaient à leurs désordres, touchés par cette charité dont il est dit que jamais elle ne fait le mal 2, cette libéralité leur serait inutile. Que celui donc qui fait de dignes aumônes pour ses péchés commence à les faire envers lui-même.
Il n’est pas raisonnable d’exercer envers le prochain une charité qu’on n’exerce pas envers soi, puisqu’il est écrit : « Vous aimerez votre prochain comme vous-même 3 »; et encore : « Ayez pitié de votre âme, en vous rendant agréable à Dieu 4 ». Celui donc qui ne fait pas à son âme cette aumône afin de plaire à Dieu, comment peut-on dire qu’il fait de dignes aumônes pour ses péchés ? C’est pour cela qu’il est écrit : « A qui peut être bon celui qui est méchant envers lui-même 5 ? » Car les aumônes aident les prières ; et c’est encore pourquoi il faut se rendre attentif à ces paroles: « Mon fils, vous avez péché, ne péchez plus, et priez Dieu qu’il vous pardonne vos péchés passés 6 ». Nous devons donc faire des aumônes pour être exaucés, lorsque nous prions pour nos péchés passés, et non pour obtenir la licence de mal faire.
Or, Notre-Seigneur a prédit qu’il imputera à ceux qui seront à la droite les aumônes qu’ils auront faites, et à ceux qui seront à la gauche celles qu’ils auront manqué de faire, voulant montrer ce que peuvent les aumônes pour effacer les péchés commis, et non pour les commettre sans cesse impunément. Mais il ne faut pas croire que ceux qui ne veulent
1. Matt. III, 8. — 2. I Cor. XIII, 4. — 3. Matt. XXII, 39. — 4. Eccli. XXX, 24. — 5. Ibid, XIV, 5. — 6. Eccli. XXI, 1.
(509)
pas changer de vie fassent de véritables aumônes; car ce que Jésus-Christ même leur dit: « Quand vous avez manqué de rendre ces devoirs au moindre des miens, c’est à moi que vous avez manqué de les rendre 1 », fait assez voir qu’ils ne les rendent pas, lors même qu’ils croient les rendre. En effet, quand ils donnent du pain à un chrétien qui a faim, s’ils le lui donnaient en tant qu’il est chrétien, certes, ils ne se refuseraient pas à eux-mêmes le pain de la justice, qui est Jésus-Christ; car Dieu ne regarde pas à qui l’on donne, mais dans quel esprit on donne. Ainsi, celui qui aime Jésus-Christ dans un chrétien lui fait l’aumône dans le même esprit où il s’approche de ce Sauveur, au lieu que les autres ne cherchent qu’à s’en éloigner, puisqu’ils n’aspirent qu’à jouir de l’impunité: or, on s’éloigne d’autant plus de Jésus-Christ qu’on aime davantage ce qu’il condamne. En effet, que sert-il d’être baptisé, si l’on n’est justifié? Celui qui a dit: « Si l’on ne renaît de l’eau et du Saint-Esprit, on ne saurait entrer dans le royaume de Dieu 2 », n’a-t-il pas dit aussi : « Si votre justice n’est pas plus grande que celle des Scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux 3? » Pourquoi plusieurs courent-ils au baptême pour éviter le premier arrêt , et pourquoi si peu se mettent-ils en peine d’être justifiés pour éviter le second? De même que celui-là ne dit pas à son frère: Fou! qui, lorsqu’il lui dit cette injure, n’est pas en colère contre son frère, mais contre ses défauts, car, autrement, il mériterait l’enfer 4, ainsi, celui qui donne l’aumône à un chrétien, et qui n’aime pas en lui Jésus-Christ, ne la donne pas à un chrétien. Or, celui-là n’aime pas Jésus-Christ qui refuse d’être justifié en Jésus-Christ; et comme il servirait de peu à celui qui appellerait son frère fou par colère, et sans songer à le corriger, de faire des aumônes pour obtenir le pardon de cette faute, à moins de se réconcilier avec lui, suivant ce commandement qui nous est fait au même lieu: « Lorsque vous faites votre offrande à l’autel, si vous vous souvenez d’avoir offensé votre frère, laissez là votre offrande, et allez auparavant vous réconcilier avec lui, et puis vous reviendrez offrir votre présent 5 »; de même, il sert de peu de faire de grandes
1. Matt. XXV, 45. – 2. Jean, III, 5. – 3. Matt. V, 20. – 4. Matt. V,
22. – 5. Ibid. 23, 24.
aumônes pour ses péchés, lorsqu’on demeure dans l’habitude du péché.
Quant à l’oraison de chaque jour que Notre-Seigneur lui-même nous a enseignée, d’où vient qu’on l’appelle dominicale, elle efface, il est vrai, les péchés de chaque jour, quand chaque jour on dit : « Pardonnez-nous nos offenses », et qu’on ne dit pas seulement, mais qu’on fait ce qui suit: « Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés1»; mais on récite cette prière parce qu’on commet des péchés , et non pas pour en commettre. Notre Sauveur nous a voulu montrer par là que, quelque bonne vie que nous menions, dans les ténèbres et la langueur où nous sommes, nous commettons tous les jours des fautes pour lesquelles nous avons besoin de prier et de pardonner à ceux qui nous offensent, si nous voulons que Dieu nous pardonne. Lors donc que Notre-Seigneur dit: « Si vous pardonnez aux hommes les fautes qu’ils font contre vous, votre Père vous pardonnera aussi vos péchés 2 », il n’a pas entendu nous donner une fausse confiance dans cette oraison pour commettre tous les jours des crimes, soit en vertu de l’autorité qu’on exerce en se mettant au-dessus des lois, soit par adresse en trompant les hommes ; mais il a voulu par là nous apprendre à ne pas nous croire exempts de péchés, quoique nous soyons exempts de crimes: avertissement que Dieu donna aussi autrefois aux prêtres de l’ancienne loi, en leur commandant d’offrir en premier lieu des sacrifices pour leurs péchés, et ensuite pour ceux du peuple 3. Aussi bien, si nous considérons attentivement les paroles de notre grand et divin Maître, nous trouverons qu’il ne dit pas : Si vous pardonnez aux hommes les fautes qu’ils font contre vous, votre Père vous pardonnera aussi tous vos péchés, quels qu’ils soient; mais: « Votre Père vous pardonnera aussi vos péchés ».
Il enseignait une prière de tous les jours, et parlait à ses disciples, qui étaient justes. Qu’est-ce donc à dire vos péchés, sinon ceux dont vous-mêmes, qui êtes justifiés et sanctifiés, ne serez pas exempts ? Nos adversaires, qui cherchent dans cette prière un prétexte pour commettre tous les jours des crimes , prétendent que Notre-Seigneur a voulu aussi parler des grands péchés, parce qu’il n’a pas dit:
Il vous pardonnera les petits
1. Matt. VI, 12. — 2. Matt. VI, 14. — 3. Lévit. XVI, 6.
(510)
péchés, mais : Il vous pardonnera vos péchés.
Nous, au contraire, considérant ceux à qui il parlait, et lui entendant dire vos péchés, nous ne devons entendre par là que les petits, parce que ses disciples n’en commettaient point d’autres ; mais les grands mêmes, dont il se faut entièrement défaire par une véritable conversion, ne sont pas remis par la prière, si l’on ne fait ce qui est dit au même endroit: « Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Que si les fautes, même légères , dont les plus saints ne sont pas exempts en cette vie, ne se pardonnent qu’à cette condition , combien plus les crimes énormes, bien qu’on cesse de les commettre, puisque Notre-Seigneur a dit: « Mais si vous ne pardonnez pas les fautes qu’on commet contre vous, votre Père ne vous pardonnera pas non plus 1 ». C’est ce que veut dire l’apôtre saint Jacques, lorsqu’il parle ainsi : «On jugera sans miséricorde celui qui aura été sans miséricorde2 ». On doit aussi se souvenir de ce serviteur, à qui son maître avait remis dix mille talents, qu’il l’obligea à payer ensuite, parce qu’il avait été inexorable envers un autre serviteur comme lui, qui lui devait cent deniers 3. Ces paroles de l’Apôtre : « La miséricorde l’emporte sur la justice4 », s’appliquent à ceux qui sont enfants de la promesse et vases de miséricorde. Les justes mêmes, qui ont vécu dans une telle sainteté qu’ils reçoivent dans les tabernacles éternels ceux qui ont acquis leur amitié par les richesses d’iniquité 5, ne sont devenus tels que par la miséricorde de celui qui justifie l’impie et qui lui donne la récompense selon la grâce, et non selon les mérites. Du nombre de ces impies justifiés est l’Apôtre, qui dit « J’ai obtenu miséricorde pour être fidèle
6 »
Ceux qui sont ainsi reçus dans les tabernacles éternels, il faut avouer que, comme ils n’ont pas assez bien vécu pour être sauvés sans le suffrage des saints, la miséricorde à leur égard l’emporte encore bien plus sur la justice. Et néanmoins, on ne doit pas s’imaginer qu’un scélérat impénitent soit reçu dans les tabernacles éternels pour avoir assisté les saints avec des richesses d’iniquité, c’est-à-dire avec des biens mal acquis, ou tout au moins avec de fausses richesses,
1. Matt. VI, 15.— 2. Jacques, II, 13.— 3. Matt. XVIII, 23 et seq. —
6. I Cor. VII, 25.
mais que l’iniquité croit vraies, parce qu’elle ne connaît pas les vraies richesses qui rendent opulents ceux lui reçoivent les autres dans les tabernacles éternels. Il y a donc un certain genre de vie qui n’est pas tellement criminel que les aumônes y soient inutiles pour gagner le ciel, ni tellement bon qu’il suffise pour atteindre un si grand bonheur, à moins d’obtenir miséricorde par les mérites de ceux dont on s’est fait des amis par les aumônes. A ce propos, je m’étonne toujours qu’on trouve, même dans Virgile, cette parole du Seigneur: « Faites-vous des amis avec les richesses d’iniquité, afin qu’ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels 1 », ou bien en d’autres termes : « Celui qui reçoit un prophète, en qualité de prophète, recevra la récompense du prophète, et celui qui reçoit un juste, en qualité de juste, recevra la récompense du juste
2 ». En effet, dans le passage où Virgile décrit les
Champs-Elysées, que les païens croient être le séjour des bienheureux, non-seulement il y place ceux qui y sont arrivés par leurs propres mérites, mais encore :
« Ceux qui ont gravé leur nom dans la mémoire des autres par des services rendus 3 ».
N’est-ce pas là ce mot que les chrétiens ont si souvent à la bouche, quand par humilité ils se recommandent à un juste : Sou venez-vous de moi, lui disent-ils, et ils cherchent par de bons offices à graver leur nom dans son souvenir? Maintenant si nous revenons à la question de savoir quel est ce genre de vie et quels sont ces crimes qui ferment l’entrée du royaume de Dieu, et dont néanmoins on obtient le pardon, il est très-difficile de s’en assurer et très-dangereux de vouloir le déterminer. Pour moi, quelque soin que j’y ai mis jusqu’à présent, je ne l’ai pu découvrir. Peut-être cela est-il caché, de peur que nous n’en devenions moins courageux à éviter les péchés qu’on peut commettre sans péril de damnation. En effet, si nous les connaissions, il se pourrait que nous ne nous fissions pas scrupule de les commettre, sous prétexte que les aumônes suffisent pour nous en obtenir le. pardon; au lieu que, ne les connaissant pas, nous sommes plus obligés de nous tenir sur nos gardes, et de faire effort pour avancer
1. Luc, XVI, 9. – 2. Matt. X, 41. – 3. Enéide , livre VI, vers
664.
(511)
dans la vertu, sans toutefois négliger de nous faire des amis parmi les saints au moyen des aumônes.
Mais cette délivrance qu’on obtient ou par ses prières, ou par l’intercession des saints, ne sert qu’à empêcher d’être envoyé au feu éternel ; elle ne servira pas à en faire sortir, quand on y sera déjà. Ceux mêmes qui pensent que ce qui est dit dans l’Evangile de ces bonnes terres qui rapportent des fruits en abondance, l’une trente, l’autre soixante, et l’autre cent pour un, doit s’entendre des saints, qui, selon la diversité de leurs mérites, délivreront les uns trente hommes, les autres soixante, les autres cent 1, ceux-là même croient qu’il en sera ainsi au jour du jugement, mais nullement après. On rapporte à ce sujet le mot d’une personne d’esprit qui,
voyant les hommes se flatter d’une fausse impunité et croire que par l’intercession des saints tous les pécheurs peuvent être sauvés, répondit fort à propos qu’il était plus sûr de tâcher, par une bonne vie, d’être du nombre des intercesseurs, de peur que ce nombre soit si restreint qu’après qu’ils auront délivré l’un trente pécheurs, l’autre soixante, l’autre cent, il n’en reste encore un grand nombre pour lesquels ils n’auront plus le droit d’intercéder, et parmi eux celui qui aura mis vainement son espérance dans un autre. Mais j’ai suffisamment répondu à ceux qui, ne méprisant pas l’autorité de nos saintes Ecritures, mais les comprenant mal, y trouvent, non pas le sens qu’elles ont, mais celui qu’ils veulent leur donner. Notre réponse faite, terminons cet avant-dernier livre, comme nous l’avons annoncé.
1. Matt. XIII, 8.
source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm
Saint Augustin d'Hippone
La Cité de Dieu - livre 22/22
LIVRE VINGT-DEUXIèME : BONHEUR DES SAINTS.
Le sujet de ce livre (1) est la fin réservée à la Cité de Dieu, c’est-à-dire l’éternelle félicité des saints. On y établit la résurrection future des corps et on y explique en quoi elle consistera. L’ouvrage se termine par la description de la vie des bienheureux dans leurs corps immortels et spirituels.
LIVRE VINGT-DEUXIèME : BONHEUR DES SAINTS. CHAPITRE PREMIER. DE LA CONDITION DES ANGES ET DES HOMMES. CHAPITRE II. DE L’éTERNELLE ET IMMUABLE VOLONTé DE DIEU. CHAPITRE III. DE LA PROMESSE D’UNE BéATITUDE éTERNELLE POUR LES SAINTS ET D’UN SUPPLICE éTERNEL POUR LES IMPIES. CHAPITRE IV. CONTRE LES SAGES DU MONDE QUI PENSENT QUE LES CORPS TERRESTRES DES HOMMES NE POURRONT êTRE TRANSPORTéS DANS LE CIEL. CHAPITRE V. DE LA RéSURRECTION DES CORPS, BIEN QUE CERTAINS ESPRITS NE VEULENT PAS ADMETTRE, BIEN QUE PROCLAMéE PAR LE MONDE ENTIER. CHAPITRE VI. ROME A FAIT UN DIEU DE ROMULUS, PARCE QU’ELLE AIMAIT EN LUI SON FONDATEUR; AU LIEU QUE L’éGLISE A AIMé JéSUS-CHRIST, PARCE QU’ELLE L’A CRU DIEU. CHAPITRE VII. SI LE MONDE A CRU EN JéSUS-CHRIST, C’EST L’OUVRAGE D’UNE VERTU DIVINE, ET NON D’UNE PERSUASION HUMAINE. CHAPITRE VIII. DES MIRACLES QUI ONT éTé FAITS POUR QUE LE MONDE CRUT EN JéSUS-CHRIST ET QUI N’ONT PAS CESSé DEPUIS QU’IL Y CROIT. CHAPITRE IX. TOUS LES MIRACLES OPéRéS PAR LES MARTYRS AU NOM DE JéSUS-CHRIST SONT AUTANT DE TéMOIGNAGES DE LA FOI QU’ILS ONT EUE EN JéSUS-CHRIST. CHAPITRE X. COMBIEN SONT PLUS DIGNES D’êTRE HONORéS LES MARTYRS QUI OPèRENT DE TELS MIRACLES POUR QUE L’ON ADORE DIEU, QUE LES DéMONS QUI NE FONT CERTAINS PRODIGES QUE POUR SE FAIRE EUX-MêMES ADORER COMME DES DIEUX. CHAPITRE XI. CONTRE LES PLATONICIENS QUI PRéTENDENT PROUVER, PAR LE POIDS DES éLéMENTS, QU’UN CORPS TERRESTRE NE PEUT DEMEURER DANS LE CIEL. CHAPITRE XII. CONTRE LES CALOMNIES ET LES RAILLERIES DES INFIDèLES AU SUJET DE LA RéSURRECTION DES CORPS. CHAPITRE XIII. SI LES ENFANTS AVORTéS, éTANT COMPRIS AU NOMBRE DES MORTS, NE LE SERONT PAS AU NOMBRE DES RESSUSCITéS. CHAPITRE XIV. SI LES ENFANTS RESSUSCITERONT AVEC LE MêME CORPS QU’ILS AVAIENT A L’âGE Où ILS SONT MORTS. CHAPITRE XV. SI LA TAILLE DE JéSUS-CHRIST SERA LE MODèLE DE LA TAILLE DE TOUS LES HOMMES, LORS DE LA RéSURRECTION. CHAPITRE XVI. COMMENT IL FAUT ENTENDRE QUE LES SAINTS SERONT RENDUS CONFORMES A L’IMAGE DU FILS DE DIEU. CHAPITRE XVII. SI LES FEMMES, EN RESSUSCITANT, GARDERONT LEUR SEXE. CHAPITRE XVIII. DE L’HOMME PARFAIT, C’EST-à-DIRE DE JéSUS-CHRIST, ET DE SON CORPS, C’EST-A-DIRE DE L’éGLISE, QUI EN EST LA PLéNITUDE. CHAPITRE XIX. TOUS LES DéFAUTS CORPORELS, QUI, PENDANT CETTE VIE, SONT CONTRAIRES à LA BEAUTé DE L’HOMME, DISPARAîTRONT A LA RéSUMRECTION, LA SUBSTANCE NATURELLE DU CORPS TERRESTRE DEVANT SEULE SUBSISTER, MAIS AVEC D’AUTRES PROPORTIONS D’UNE JUSTESSE ACCOMPLIE. CHAPITRE XX. AU JOUR DE LA RéSURRECTION, LA SUBSTANCE DE NOTRE CORPS, DE QUELQUE MANIèRE QU’ELLE AIT éTé DISSIPéE, SERA RéUNIE INTéGRALEMENT. CHAPITRE XXI. DU CORPS SPIRITUEL EN QUI SERA RENOUVELéE ET TRANSFORMéE LA CHAIR DES BIENHEUREUX. CHAPITRE XXII. DES MISèRES ET DES MAUX DE CETTE VIE, QUI SONT DES PEINES DU PéCHé DU PREMIER HOMME, ET DONT ON NE PEUT êTRE DéLIVRé QUE PAR LA GRâCE DE JéSUS-CHRIST. CHAPITRE XXIII. DES MISèRES DE CETTE VIE QUI SONT PROPRES AUX BONS INDéPENDAMMENT DE CELLES QUI LEUR SONT COMMUNES AVEC LES MéCHANTS. CHAPITRE XXIV. DES BIENS DONT LE CRéATEUR A REMPLI CETTE VIE, TOUTE EXPOSéE QU’ELLE SOIT A LA DAMNATION. CHAPITRE XXV. DE L’OBSTINATION DE QUELQUES INCRéDULES QUI NE VEULENT PAS CROIRE A LA RéSURRECTION DE LA CHAIR, ADMISE AUJOURD’HUI , SELON LES PRéDICTIONS DES LIVRES SAINTS, PAR LE MONDE ENTIER. CHAPITRE XXVI. OPINION DE PORPHYRE SUR LE SOUVERAIN BIEN. CHAPITRE XXVII. DES OPINIONS CONTRAIRES DE PLATON ET DE PORPHYRE, LESQUELLES LES EUSSENT CONDUITS à LA VéRITé, SI CHACUN D’EUX AVAIT VOULU CéDER QUELQUE CHOSE A L’AUTRE. CHAPITRE XXVIII. COMMENT PLATON, LABéON ET MêME VARRON AURAIENT PU VOIR LA VéRITé DE LA RéSURRECTION DE LA CHAIR, S’ILS AVAIENT RéUNI LEURS OPINIONS EN UNE SEULE. CHAPITRE XXIX. DE LA NATURE DE LA VISION PAR LAQUELLE LES SAINTS CONNAîTRONT DIEU DANS LA VIE FUTURE. CHAPITRE XXX. DE L’éTERNELLE FéLICITé DE LA CITé DE DIEU ET DU SABBAT éTERNEL.
CHAPITRE PREMIER.
DE LA CONDITION DES ANGES ET DES HOMMES.
Ce dernier livre, ainsi que je l’ai promis au livre précédent, roulera tout entier sur la question de la félicité de la Cité de Dieu: félicité éternelle 2, non parce qu’elle doit longtemps durer, mais parce qu’elle ne doit jamais finir, selon ce qui est écrit dans 1’Evangile « Son royaume n’aura point de fin 3 ». La suite des générations humaines, dont les unes meurent pour être remplacées par d’autres, n’est que le fantôme de l’éternité, de même qu’on dit qu’un arbre est toujours vert, lorsque de nouvelles feuilles, succèdent à celles qui tombent, lui conservent toujours son ombrage. Mais la Cité de Dieu sera véritablement éternelle; car tous ses membres seront immortels, et les hommes justes y acquerront ce que les anges n’y ont jamais perdu. Le Dieu tout-puissant, son fondateur, fera cette merveille; car il l’a promis, et il ne peut mentir; nous en avons pour gage tant d’autres promesses déjà accomplies, sans parler des merveilles accomplies sans avoir été promises. C’est lui qui, dès le commencement, a créé ce monde, peuplé d’êtres visibles et intelligibles, tous excellents, mais entre lesquels nous ne voyons rien de meilleur que les esprits qu’il a créés intelligents et capables de le connaître et de le posséder, les unissant ensemble par les liens d’une société que nous appelons la Cité sainte et céleste, où le soutien de leur., existence et le principe de leur félicité, c’est Dieu lui-même qui leur sert d’aliment et de vie. C’est lui qui a donné le libre arbitre à cette nature intelligente, à condition que si elle venait à abandonner Dieu, source de sa béatitude, elle tomberait aussitôt dans la plus
3. Luc, I, 33.
profonde misère. C’est lui qui, prévoyant que parmi les anges quelques-uns, enflés d’orgueil, mettraient leur félicité en eux-mêmes et perdraient ainsi le vrai bien, n’a pas voulu leur ôter cette puissance, jugeant qu’il était plus digne de sa propre puissance et de sa bonté de se bien servir du mal que de ne pas le permettre 1. En effet, le mal n’eût jamais été, si la nature muable, quoique bonne et créée par le Dieu suprême et immuablement bon qui a fait bonnes toutes ses oeuvres, ne s’était elle-même rendue mauvaise par le péché. Aussi bien son péché même atteste son excellence primitive. Car si elle-même n’était un bien très-grand, quoique inférieur à son divin principe, la perte qu’elle a faite de Dieu comme de sa lumière ne pourrait être un mal pour elle. De même, en effet, que la cécité est un vice de l’oeil, et que ce vice non-seulement témoigne que l’oeil a été fait pour voir la lumière, mais encore fait ressortir l’excellence du plus noble des sens, ainsi la nature qui jouissait de Dieu nous apprend, par son désordre même, qu’elle a été créée bonne, puisque ce qui la rend misérable, c’est de ne plus jouir de Dieu. C’est lui qui a très-justement puni d’une misère éternelle la chute volontaire des mauvais anges, et qui a donné aux autres, fidèlement attachés à leur souverain bien, l’assurance de ne jamais le perdre, comme prix de leur fidélité. C’est lui qui a créé l’homme dans la même droiture que les anges, avec le même libre arbitre, animal terrestre à la vérité, mais digne du ciel, s’il demeure attaché à son créateur; et il l’a condamné aussi à la misère, s’il vient à s’en détacher. C’est lui qui, prévoyant que l’homme pècherait à son tour par la transgression de la loi divine et l’abandon de son Dieu, n’a pas voulu non plus lui ôter la puissance du libre arbitre, parce qu’il prévoyait aussi le bien
1. Comp. saint Augustin, De Gen. ad litt., XI, n. 12 et seq.
(513)
qu’il pourrait tirer de ce mal; et en effet, sa grâce a rassemblé parmi cette race mortelle justement condamnée un si grand peuple qu’elle en a pu remplir la place désertée par les anges prévaricateurs. Ainsi cette Cité suprême et bien-aimée, loin d’être trompée dans le compte de ses élus, se réjouira peut-être d’en recueillir une plus abondante moisson.
CHAPITRE II.
DE L’éTERNELLE ET IMMUABLE VOLONTé DE DIEU.
Les méchants, il est vrai, font beaucoup de choses qui sont contre la volonté de Dieu; mais il est si puissant et si sage qu’il fait aboutir ce qui paraît contredire sa volonté aux fins déterminées par sa prescience. C’est pourquoi, 1orsqu’on dit qu’il change de volonté, qu’il entre en colère, par exemple, contre ceux qu’il regardait d’un oeil favorable, ce sont les hommes qui changent, et non pas lui. Leurs dispositions changeantes font qu’ils trouvent Dieu changé. Ainsi le soleil change pour des yeux malades; il était doux et agréable, il devient importun et pénible, et cependant il est resté le même en soi. On appelle aussi volonté de Dieu celle qu’il forme dans les coeurs dociles à ses commandements, et voilà le sens de ces paroles de l’Apôtre : « C’est Dieu qui opère en nous le vouloir même 1». De même que la justice de Dieu n’est pas seulement celle qui le fait juste en soi, mais encore celle qu’il produit dans l’homme justifié, ainsi la loi de Dieu est plutôt la loi des hommes, mais c’est Dieu .qui la leur a donnée. En effet, c’est à des hommes que Jésus-Christ disait: « Il est écrit dans votre loi 2 » ; et nous lisons encore autre part « La loi de Dieu est gravée dans son cœur 3 ». On parle de cette volonté que Dieu forme dans les hommes, quand on dit qu’il veut ce qu’en effet il ne veut pas lui-même, mais ce qu’il fait vouloir aux siens, comme on dit aussi qu’il connaît ce qu’il fait connaître à l’ignorance des hommes. Par exemple, quand l’Apôtre s’exprime ainsi : « Mais maintenant connaissant Dieu, ou plutôt étant connus de Dieu 4 », il ne faut pas croire que Dieu commençât alors à les connaître, eux qu’il connaissait avant la création du monde; mais il est dit qu’il les connut alors, parce qu’il leur donna alors le
1. Philipp. II, 13. – 2. Jean, VIII, 17. – 3. Ps. XXXVI, 31. – 4. Galat. IV, 9.
don de connaître. J’ai déjà touché un mot de ces locutions dans les livres précédents. Ainsi donc, selon cette volonté par laquelle nous disons que Dieu veut ce qu’il fait vouloir aux autres qui ne connaissent pas l’avenir, il veut plusieurs choses qu’il ne fait pas. En effet, ses saints veulent souvent, d’une volonté sainte que lui-même inspire, beaucoup de choses qui n’arrivent pas; ils prient Dieu, par exemple, en faveur de quelqu’un, et ils ne sont pas exaucés, bien que ce soit lui qui les ait portés à prier par un mouvement du Saint-Esprit. Ainsi, quand les saints inspirés de Dieu veulent et prient que chacun soit sauvé, nous pouvons dire : Dieu veut et ne fait pas. Mais, si l’on parle de cette volonté qui est aussi éternelle que sa prescience, il a certainement fait tout ce qu’il a voulu au ciel et sur la terre, et non-seulement les choses passées ou présentes, mais même les choses à venir 1. Or, avant que le temps arrive où il a fixé l’accomplissement des choses qu’il a connues et ordonnées avant tous les temps, nous disons : Cela arrivera quand Dieu voudra. Mais quand nous ignorons non-seulement à quelle époque une chose doit arriver, mais même si elle doit arriver en effet, nous disons: Cela arrivera si Dieu le veut. Ce n’est pas qu’il doive alors survenir en Dieu une volonté qu’il n’avait pas, mais c’est qu’alors arrivera ce qu’il avait prévu de toute éternité dans sa volonté immuable.
CHAPITRE III.
DE LA PROMESSE D’UNE BéATITUDE éTERNELLE POUR LES SAINTS ET D’UN SUPPLICE éTERNEL POUR LES IMPIES.
Donc, pour ne rien dire de mille autres questions, de même que nous voyons maintenant s’accomplir en Jésus-Christ ce que Dieu promit à Abraham en lui disant : « Toutes les nations seront bénies en vous », ainsi s’accomplira ce qu’il a promis à cette même race, quand il a dit par son Prophète : « Ceux qui étaient dans les tombeaux ressusciteront »; et encore : « Il y aura un ciel nouveau et une terre nouvelle, et ils ne se souviendront plus du passé, et ils en perdront entièrement la mémoire; mais ils trouveront en elle des sujets de joie et d’allégresse. Et voici que je ferai de Jérusalem et de mon peuple une
1. Ps CXIII, 3 bis. — 2. Gen. XXII, 18
(514)
fête et une réjouissance, et je prendrai mon plaisir en Jérusalem et mon contentement en mon peuple, et l’on n’y entendra plus désormais ni plaintes ni soupirs 1 ». Même prédiction par la bouche d’un autre prophète: « En ce temps-là, tout votre peuple qui se trouvera écrit dans le livre sera sauvé, et plusieurs de ceux qui dorment dans la poussière de la terre (ou, selon d’autres interprètes, sous un amas de terre) ressusciteront les uns pour la vie éternelle, et les autres pour recevoir un opprobre et une confusion éternelle 2 ». Et ailleurs par le même prophète: « Les saints du Très-Haut recevront le royaume, et ils le posséderont jusque dans le siècle, et jusque dans les siècles des siècles 3»; et un peu après : « Et son royaume sera éternel 4». Ajoutez à cela tant d’autres promesses semblables que j’ai rapportées dans le vingtième livre 5, ou que j’ai omises et qui se trouvent néanmoins dans l’Ecriture. Tout cela arrivera comme les merveilles dont l’accomplissement a déjà été un sujet d’étonnement pour les incrédules. C’est le même Dieu qui a promis, lui devant qui tremblent les divinités des païens, de l’aveu d’un éminent philosophe païen 6.
CHAPITRE IV.
CONTRE LES SAGES DU MONDE QUI PENSENT QUE LES CORPS TERRESTRES DES HOMMES NE POURRONT êTRE TRANSPORTéS DANS LE CIEL.
Mais ces personnages si remplis de science et de sagesse, et en même temps si rebelles à une autorité qui a soumis, comme elle l’avait annoncé bien des siècles à l’avance, tant de générations humaines, ces philosophes, dis-je, s’imaginent avoir trouvé un argument fort décisif contre la résurrection des corps, quand ils allèguent un certain passage de Cicéron, au troisième livre de sa République. Après avoir dit qu’Hercule et Romulus sont devenus des dieux, d’hommes qu’ils étaient auparavant, Cicéron ajoute : « Mais leurs corps n’ont pas été enlevés au ciel, la nature ne souffrant pas que ce qui est formé de la terre subsiste autre part que dans la terre». Voilà le grand raisonnement de ces sages
1. Isa. XXVI, 19, sec. LXX; LXV, 17-19, sec. LXX. — 2. Dan. XII, 1, 2. — 3. Ibid VII, 18. — 4. Ibid. 27.
6. Porphyre. Voyez plus haut, livre XIX, ch. 23.
dont le Seigneur connaît les pensées, et les. connaît pour vaines1. Car supposez que nous soyons ces esprits purs , c’est-à-dire des esprits sans corps, habitant le ciel sans savoir s’il existe des animaux terrestres, si l’on venait nous dire qu’un jour nous serons unis par un lien merveilleux aux corps terrestres pour les animer, n’aurions-nous pas beaucoup plus de sujet de n’en rien croire, et de dire que la nature ne peut souffrir qu’une substance incorporelle soit emprisonnée dans un corps? Cependant la terre est pleine d’esprits à qui des corps terrestres sont unis par un lien mystérieux. Pourquoi donc, s’il plaît à Dieu, qui a fait tout cela, pourquoi un corps terrestre ne pourrait-il pas être enlevé parmi les corps célestes, puisqu’un esprit, plus excellent que tous les corps, et, par conséquent, qu’un corps céleste, a pu être uni à un corps terrestre ? Quoi donc! une si petite particule de terre a pu retenir un être fort supérieur à un corps céleste, afin d’en recevoir la vie et le sentiment, et le ciel dédaignerait de recevoir ou ne pourrait retenir cette terre vivante et animée qui tire la vie et le sentiment d’une substance plus excellente que tout corps céleste? Si cela ne se fait pas maintenant, c’est que le temps n’est pas venu, le temps, dis-je, déterminé par celui-là même qui a fait une chose beaucoup plus merveilleuse, mais que l’habitude a rendue vulgaire. Car enfin, que des esprits incorporels, plus excellents que tout corps céleste, soient unis à des corps terrestres, n’est-ce pas là un phénomène qui doit nous étonner plutôt que de voir des corps, quoique terrestres, être élevés à des demeures célestes, il est vrai, mais corporelles ?
Mais nous sommes accoutumés à voir la première de ces merveilles, qui est nous-mêmes; au lieu que nous n’avons jamais vu L’autre, qui n’est pas encore devenue notre propre nature. Certes, si nous consultons la raison, nous trouverons qu’il est beaucoup plus merveilleux de joindre des corps à des esprits que d’unir des corps à des corps, bien que ces corps soient différents, les uns étant célestes et les autres terrestres.
1. Ps. XCIII, 11
(515)
CHAPITRE V.
DE LA RéSURRECTION DES CORPS, BIEN QUE CERTAINS ESPRITS NE VEULENT PAS ADMETTRE, BIEN QUE PROCLAMéE PAR LE MONDE ENTIER.
Mais je veux que-cela ait été autrefois incroyable. Voilà le monde qui croit maintenant que le corps de Jésus-Christ, tout terrestre qu’il est, a été emporté au ciel; voilà les doctes et les ignorants qui croient que la chair ressuscitera-et. qu’elle montera au ciel; et il en est très-peu qui demeurent incrédules. Or, de deux choses l’une: s’ils croient une chose croyable, que ceux qui-ne la croient pas s’accusent eux-mêmes de stupidité ; et s’ils croient une chose incroyable, il -n’est pas moins incroyable qu’on soit porté à croire une chose de cette espèce. Le même Dieu a donc prédit ces deux choses incroyables, que les corps ressusciteraient et que le monde le croirait; et il les a prédites toutes deux, bien longtemps avant que l’une des deux arrivât. De ces deux choses incroyables, nous en voyons déjà une accomplie, qui est que le monde croirait une chose incroyable; pourquoi désespérerions-nous de voir l’autre, puisque celle lui est arrivée n’est pas moins difficile à croire? Et, si l’on y songe, la manière même dont le monde a cru est une chose encore plus incroyable. Jésus-Christ a envoyé un petit nombre d’hommes sans lumières et sans politesse, étrangers aux belles connaissances, ignorant les ressources de la grammaire, les armes de la dialectique, les artifices pompeux de la rhétorique, en un mot de pauvres pécheurs; il les a envoyés à l’océan du siècle avec les seuls filets de la foi, et. ils ont pris une infinité de poissons de toute espèce, de l’espèce même la plus merveilleuse et la plus rare, je veux parler des philosophes. Ajoutez, si vous voulez, ce troisième miracle aux deux autres. Voilà en tout trois choses incroyables qui néanmoins sont arrivées:
il est incroyable que Jésus-Christ soit ressuscité en sa chair, et qu’avec cette même chair il soit monté au ciel;
il est incroyable que le monde ait cru une chose aussi incroyable; il est incroyable enfin qu’un petit nombre d’hommes de basse condition, inconnus, ignorants, aient pu persuader une chose aussi incroyable au monde et aux savants du monde. De ces trois choses incroyables, nos adversaires ne veulent pas croire la première; ils sont contraints de voir la seconde, et ils ne sauraient la comprendre, à moins de croire la troisième. En effet, la résurrection de Jésus-Christ, et son ascension au ciel en la chair où il est ressuscité, sont choses déjà prêchées et crues dans tout l’uni. vers; si elles ne sont pas croyables, d’où vient que l’univers les croit? Admettez qu’un grand nombre de personnages illustres, doctes, puissants, aient déclaré les avoir vues et se soient chargés de les publier en tout lieu, il n’est plus étrange que le monde les ait crues; et en ce cas il y a bien de l’opiniâtreté à ne pas les croire. Mais si, comme il est vrai, le monde a cru un petit nombre d’hommes inconnus et ignorants sur leur parole, comment se fait-il qu’une poignée d’incrédules entêtés ne veuille pas croire ce que le monde croit? Et si le monde a cru à ce peu de témoins obscurs, infimes, ignorants, méprisables, c’est qu’en eux elle a vu paraître avec plus d’éclat la majesté de Dieu. Leur éloquence a été toute en miracles, et non en paroles; et ceux qui n’avaient pas vu Jésus-Christ ressusciter et monter au ciel avec son corps, n’ont pas eu de peine à le croire, sur la foi de témoignages confirmés par une infinité de prodiges. En effet, des hommes qui ne pouvaient savoir au plus que deux langues, ils les entendaient parler soudain toutes les langues du monde 1 . Ils voyaient un boiteux de naissance, après quarante ans d’infirmité, marcher d’un pas égal, à leur parole et au nom de Jésus-Christ; les linges qu’ils avaient touchés guérissaient les malades ; et tandis que des milliers d’hommes infirmes se rangeaient sur leur passage, il suffisait que leur nombre les couvrît en passant pour les rendre à la santé. Et combien ne pourrais-je pas citer d’autres prodiges, sans parler même des morts qu’ils ont ressuscités au nom du Sauveur 2 ! Si nos adversaires nous accordent la réalité de ces miracles, voilà bien des choses incroyables qui viennent s’ajouter aux trois premières; et il faut être singulièrement opiniâtre pour ne pas croire une chose incroyable, telle que la résurrection du corps de Jésus-Christ et son ascension au ciel, du moment qu’elle est confirmée par tant d’autres choses non moins incroyables et pourtant réelles. Si, au contraire, ils ne-croient pas que les Apôtres aient fait ces miracles pour établir la croyance à la résurrection et à l’ascension de Jésus-Christ, ce
1. Act. II. – 2. Ibid. III, 4.
(516)
seul grand miracle nous suffit, que toute la terre ait cru sans miracles.
CHAPITRE VI.
ROME A FAIT UN DIEU DE ROMULUS, PARCE QU’ELLE AIMAIT EN LUI SON FONDATEUR; AU LIEU QUE L’éGLISE A AIMé JéSUS-CHRIST, PARCE QU’ELLE L’A CRU DIEU.
Rappelons ici le passage où Cicéron s’étonne que la divinité de Romulus ait obtenu créance. Voici ses propres paroles : « Ce qu’il y a de plus admirable dans l’apothéose de Romulus, c’est que les autres hommes qui ont été a faits dieux vivaient dans des siècles grossiers, où il était aisé de persuader aux « peuples tout ce qu’on voulait. Mais il n’y a « pas encore six cents ans’ qu’existait Romulus, et déjà les lettres et les sciences fionsusaient depuis longtemps dans le monde, et « y avaient dissipé la barbarie’ ». Et un peu après il ajoute: « On voit donc que Romulus « a existé bien des années après 1-Iomère, et « que, les hommes commençant à être éclairés, il était difficile, dans un siècle déjà u poli, de recourir à des fictions. Car l’antiquité « a reçu des fables qui étaient quelquefois « bien grossières ;
mais le siècle de Romulus « était trop civilisé pour rien admettre qui ne «fût au moins vraisemblable ». Ainsi, voilà un des hommes les plus savants et les plus éloquents du monde, Cicéron, qui s’étonne qu’on ait cru à la divinité de Romulus, parce que le siècle où-il est venu était assez éclairé pour répudier des fictions. Cependant, qui a cru que Romulus était un dieu, sinon Rome, et encore Rome faible et -naissante-? Les générations suivantes furent obligées de conserver la tradition des ancêtres; et, après avoir sucé cette superstition avec le lait, elles la répandirent parmi les peuples que Rome fit passer Sous son joug. Ainsi, toutes ces nations vaincues, sans ajouter foi à la divinité de Romulus, ne laissaient pas de la proclamer pour ne pas offenser la maîtresse du monde, trompée elle-même, sinon par amour de l’erreur, du moins par l’erreur de son amour. Combien est différente notre foi dans la divinité de Jésus-Christ !
1. Ce n’est pas Cicéron en personne qui donne le chiffre de six cents ans, et comment le donnerait-il, lui qui écrivait la République sept cents ans environ après la fondation de Rome? Il faut mettre les paroles citées par saint Augustin dans la bouche d’un des interlocuteurs du dialogue, le second Africain ou Lélius.