Illusions perdues (page 23)
— Voilà donc mon royaume ! se dit-il, voilà le monde que je dois dompter.
Il retourna chez lui à pied en pensant à tout ce qu’avaient dit les personnages qui étaient venus faire leur cour à madame d’Espard ; leurs manières, leurs gestes, la façon d’entrer et de sortir, tout revint à sa mémoire avec une étonnante fidélité. Le lendemain, vers midi, sa première occupation fut de se rendre chez Staub, le tailleur le plus célèbre de cette époque. Il obtint, à force de prières et par la vertu de l’argent comptant, que ses habits fussent faits pour le fameux lundi. Staub alla jusqu’à lui promettre une délicieuse redingote, un gilet et un pantalon pour le jour décisif. Lucien se commanda des chemises, des mouchoirs, enfin tout un petit trousseau, chez une lingère, et se fit prendre mesure de souliers et de bottes par un cordonnier célèbre. Il acheta une jolie canne chez Verdier, des gants et des boutons de chemise chez madame Irlande ; enfin il tâcha de se mettre à la hauteur des dandies. Quand il eut satisfait ses fantaisies, il alla rue Neuve-du-Luxembourg, et trouva Louise sortie.
— Elle dîne chez madame la marquise d’Espard, et reviendra tard, lui dit Albertine.
Lucien alla dîner dans un restaurant à quarante sous au Palais-Royal, et se coucha de bonne heure. Le dimanche, il alla dès onze heures chez Louise ; elle n’était pas levée. À deux heures il revint.
— Madame ne reçoit pas encore, lui dit Albertine, mais elle m’a donné un petit mot pour vous.
— Elle ne reçoit pas encore, répéta Lucien ; mais je ne suis pas quelqu’un…
— Je ne sais pas, dit Albertine d’un air fort impertinent.
Lucien, moins surpris de la réponse d’Albertine que de recevoir une lettre de madame de Bargeton, prit le billet et lut dans la rue ces lignes désespérantes :
« Madame d’Espard est indisposée, elle ne pourra pas vous recevoir lundi ; moi-même je ne suis pas bien, et cependant je vais m’habiller pour aller lui tenir compagnie. Je suis désespérée de cette petite contrariété ; mais vos talents me rassurent, et vous percerez sans charlatanisme. »
— Et pas de signature ! se dit Lucien, qui se trouva dans les Tuileries, sans croire avoir marché. Le don de seconde vue que possèdent les gens de talent lui fit soupçonner la catastrophe annoncée par ce froid billet. Il allait perdu dans ses pensées, il allait devant lui, regardant les monuments de la place Louis XV. Il faisait beau. De belles voitures passaient incessamment sous ses yeux en se dirigeant vers la grande avenue des Champs-Élysées. Il suivit la foule des promeneurs et vit alors les trois ou quatre mille voitures qui, par une belle journée, affluent en cet endroit le dimanche, et improvisent un Longchamp. Étourdi par le luxe des chevaux, des toilettes et des livrées, il allait toujours, et arriva devant l’Arc-de-Triomphe commencé. Que devint-il quand, en revenant, il vit venir à lui madame d’Espard et madame de Bargeton dans une calèche admirablement attelée, et derrière laquelle ondulaient les plumes du chasseur dont l’habit vert brodé d’or les lui fit reconnaître. La file s’arrêta par suite d’un encombrement. Lucien put voir Louise dans sa transformation, elle n’était pas reconnaissable : les couleurs de sa toilette étaient choisies de manière à faire valoir son teint ; sa robe était délicieuse ; ses cheveux arrangés gracieusement lui seyaient bien, et son chapeau d’un goût exquis était remarquable à côté de celui de madame d’Espard, qui commandait à la mode. Il y a une indéfinissable façon de porter un chapeau : mettez le chapeau un peu trop en arrière, vous avez l’air effronté ; mettez-le trop en avant, vous avez l’air sournois ; de côté, l’air devient cavalier ; les femmes comme il faut posent leurs chapeaux comme elles veulent et ont toujours bon air. Madame de Bargeton avait sur-le-champ résolu cet étrange problème. Une jolie ceinture dessinait sa taille svelte. Elle avait pris les gestes et les façons de sa cousine ; assise comme elle, elle jouait avec une élégante cassolette attachée à l’un des doigts de sa main droite par une petite chaîne, et montrait ainsi sa main fine et bien gantée sans avoir l’air de vouloir la montrer. Enfin elle s’était faite semblable à madame d’Espard sans la singer ; elle était la digne cousine de la marquise, qui paraissait être fière de son élève. Les femmes et les hommes qui se promenaient sur la chaussée regardaient la brillante voiture aux armes des d’Espard et des Blamont-Chauvry, dont les deux écussons étaient adossés. Lucien fut étonné du grand nombre de personnes qui saluaient les deux cousines ; il ignorait que tout ce Paris, qui consiste en vingt salons, savait déjà la parenté de madame de Bargeton et de madame d’Espard. Des jeunes gens à cheval, parmi lesquels Lucien remarqua de Marsay et Rastignac, se joignirent à la calèche pour conduire les deux cousines au bois. Il fut facile à Lucien de voir, au geste des deux fats, qu’ils complimentaient madame de Bargeton sur sa métamorphose. Madame d’Espard pétillait de grâce et de santé : ainsi son indisposition était un prétexte pour ne pas recevoir Lucien, puisqu’elle ne remettait pas son dîner à un autre jour. Le poète furieux s’approcha de la calèche, alla lentement, et, quand il fut en vue des deux femmes, il les salua : madame de Bargeton ne voulut pas le voir, la marquise le lorgna et ne répondit pas à son salut. La réprobation de l’aristocratie parisienne n’était pas comme celle des souverains d’Angoulême : en s’efforçant de blesser Lucien, les hobereaux admettaient son pouvoir et le tenaient pour un homme ; tandis que, pour madame d’Espard, il n’existait même pas. Ce n’était pas un arrêt, mais un déni de justice. Un froid mortel saisit le pauvre poète quand de Marsay le lorgna ; le lion parisien laissa retomber son lorgnon si singulièrement qu’il semblait à Lucien que ce fût le couteau de la guillotine. La calèche passa. La rage, le désir de la vengeance s’emparèrent de cet homme dédaigné : s’il avait tenu madame de Bargeton, il l’aurait égorgée ; il se fit Fouquier-Tinville pour se donner la jouissance d’envoyer madame d’Espard à l’échafaud, il aurait voulu pouvoir faire subir à de Marsay un de ces supplices raffinés qu’ont inventés les sauvages. Il vit passer Canalis à cheval, élégant comme s’il n’était pas sublime, et qui saluait les femmes les plus jolies.
— Mon Dieu ! de l’or à tout prix ! se disait Lucien, l’or est la seule puissance devant laquelle ce monde s’agenouille. Non ! lui cria sa conscience, mais la gloire, et la gloire c’est le travail ! Du travail ! c’est le mot de David. Mon Dieu ! pourquoi suis-je ici ? mais je triompherai ! Je passerai dans cette avenue en calèche à chasseur ! j’aurai des marquises d’Espard !
Au moment où il se disait ces paroles enragées, il était chez Hurbain et y dînait à quarante sous. Le lendemain, à neuf heures, il alla chez Louise dans l’intention de lui reprocher sa barbarie : non-seulement madame de Bargeton n’y était pas pour lui, mais encore le portier ne le laissa pas monter, il resta dans la rue, faisant le guet, jusqu’à midi. À midi, du Châtelet sortit de chez madame de Bargeton, vit le poète du coin de l’œil et l’évita. Lucien, piqué au vif, poursuivit son rival ; du Châtelet se sentant serré, se retourna et le salua dans l’intention évidente d’aller au large après cette politesse.
— De grâce, monsieur, dit Lucien, accordez-moi une seconde, j’ai deux mots à vous dire. Vous m’avez témoigné de l’amitié, je l’invoque pour vous demander le plus léger des services. Vous sortez de chez madame de Bargeton, expliquez-moi la cause de ma disgrâce auprès d’elle et de madame d’Espard ?
— Monsieur Chardon, répondit du Châtelet avec une fausse bonhomie, savez-vous pourquoi ces dames vous ont quitté à l’Opéra ?
— Non, dit le pauvre poète.
— Hé ! bien, vous avez été desservi dès votre début par monsieur de Rastignac. Le jeune dandy, questionné sur vous, a purement et simplement dit que vous vous nommiez monsieur Chardon et non monsieur de Rubempré ; que votre mère gardait les femmes en couches, que votre père était en son vivant apothicaire à l’Houmeau, faubourg d’Angoulême ; que votre sœur était une charmante jeune fille qui repassait admirablement les chemises, et qu’elle allait épouser un imprimeur d’Angoulême nommé Séchard. Voilà le monde. Mettez-vous en vue ? il vous discute. Monsieur de Marsay est venu rire de vous avec madame d’Espard, et aussitôt ces deux dames se sont enfuies en se croyant compromises auprès de vous. N’essayez pas d’aller chez l’une ou chez l’autre. Madame de Bargeton ne serait pas reçue par sa cousine si elle continuait à vous voir. Vous avez du génie, tâchez de prendre votre revanche. Le monde vous dédaigne, dédaignez le monde. Réfugiez-vous dans une mansarde, faites-y des chefs-d’œuvre, saisissez un pouvoir quelconque, et vous verrez le monde à vos pieds ; vous lui rendrez alors les meurtrissures qu’il vous aura faites là où il vous les aura faites. Plus madame de Bargeton vous a marqué d’amitié, plus elle aura d’éloignement pour vous. Ainsi vont les sentiments féminins. Mais il ne s’agit pas en ce moment de reconquérir l’amitié d’Anaïs, il s’agit de ne pas l’avoir pour ennemie, et je vais vous en donner le moyen. Elle vous a écrit, renvoyez-lui toutes ses lettres, elle sera sensible à ce procédé de gentilhomme ; plus tard, si vous avez besoin d’elle, elle ne vous sera pas hostile. Quant à moi, j’ai une si haute opinion de votre avenir, que je vous ai partout défendu, et que dès à présent, si je puis ici faire quelque chose pour vous, vous me trouverez toujours prêt à vous rendre service.
Lucien était si morne, si pâle, si défait, qu’il ne rendit pas au vieux beau rajeuni par l’atmosphère parisienne le salut sèchement poli qu’il reçut de lui. Il revint à son hôtel, où il trouva Staub lui-même, venu moins pour lui essayer ses habits, qu’il lui essaya, que pour savoir de l’hôtesse du Gaillard-Bois ce qu’était sous le rapport financier sa pratique inconnue. Lucien était arrivé en poste, madame de Bargeton l’avait ramené du Vaudeville jeudi dernier en voiture. Ces renseignements étaient bons. Staub nomma Lucien monsieur le comte, et lui fit voir avec quel talent il avait mis ses charmantes formes en lumière.
— Un jeune homme mis ainsi, lui dit-il, peut s’aller promener aux Tuileries ; il épousera une riche Anglaise au bout de quinze jours.
Cette plaisanterie de tailleur allemand et la perfection de ses habits, la finesse du drap, la grâce qu’il se trouvait lui-même en se regardant dans la glace, ces petites choses rendirent Lucien moins triste. Il se dit vaguement que Paris était la capitale du hasard, et il crut au hasard pour un moment. N’avait-il pas un volume de poésies et un magnifique roman, l’Archer de Charles IX, en manuscrit ? il espéra dans sa destinée. Staub promit la redingote et le reste des habillements pour le lendemain.
Le lendemain, le bottier, la lingère et le tailleur revinrent tous munis de leurs factures. Lucien ignorant la manière de les congédier, Lucien encore sous le charme des coutumes de province, les solda ; mais après les avoir payés, il ne lui resta plus que trois cent soixante francs sur les deux mille francs qu’il avait apportés à Paris : il y était depuis une semaine ! Néanmoins il s’habilla et alla faire un tour sur la terrasse des Feuillants. Il y prit une revanche. Il était si bien mis, si gracieux, si beau, que plusieurs femmes le regardèrent, et deux ou trois furent assez saisies par sa beauté pour se retourner. Lucien étudia la démarche et les manières des jeunes gens, et fit son cours de belles manières tout en pensant à ses trois cent soixante francs.
Le soir, seul dans sa chambre, il lui vint à l’idée d’éclaircir le problème de sa vie à l’hôtel du Gaillard-Bois, où il déjeunait des mets les plus simples, en croyant économiser. Il demanda son mémoire en homme qui voulait déménager, il se vit débiteur d’une centaine de francs. Le lendemain, il courut au pays latin, que David lui avait recommandé pour le bon marché. Après avoir cherché pendant long-temps, il finit par rencontrer rue de Cluny, près de la Sorbonne, un misérable hôtel garni, où il eut une chambre pour le prix qu’il voulait y mettre. Aussitôt il paya son hôtesse du Gaillard-Bois, et vint s’installer rue de Cluny dans la journée. Son déménagement ne lui coûta qu’une course de fiacre. Après avoir pris possession de sa pauvre chambre, il rassembla toutes les lettres de madame de Bargeton, en fit un paquet, le posa sur sa table, et avant de lui écrire, il se mit à penser à cette fatale semaine. Il ne se dit pas qu’il avait, lui le premier, étourdiment renié son amour, sans savoir ce que deviendrait sa Louise à Paris ; il ne vit pas ses torts, il vit sa situation actuelle ; il accusa madame de Bargeton : au lieu de l’éclairer, elle l’avait perdu. Il se courrouça, il devint fier, et se mit à écrire la lettre suivante dans le paroxysme de sa colère.
Lucien Chardon. LUCIEN CHARDON.
Il se courrouça, il devint fier, et se mit à écrire la lettre suivante dans le paroxysme de la colère.
Madame,
« Que diriez-vous d’une femme à qui aurait plu quelque pauvre enfant timide, plein de ces croyances nobles que plus tard l’homme appelle des illusions, et qui aurait employé les grâces de la coquetterie, les finesses de son esprit, et les plus beaux semblants de l’amour maternel pour détourner cet enfant ? Ni les promesses les plus caressantes, ni les châteaux de cartes dont il s’émerveille ne lui coûtent ; elle l’emmène, elle s’en empare, elle le gronde de son peu de confiance, elle le flatte tour à tour ; quand l’enfant abandonne sa famille, et la suit aveuglément, elle le conduit au bord d’une mer immense, le fait entrer par un sourire dans un frêle esquif, et le lance seul, sans secours, à travers les orages ; puis, du rocher où elle reste, elle se met à rire et lui souhaite bonne chance. Cette femme c’est vous, cet enfant c’est moi. Aux mains de cet enfant se trouve un souvenir qui pourrait trahir les crimes de votre bienfaisance et les faveurs de votre abandon. Vous pourriez avoir à rougir en rencontrant l’enfant aux prises avec les vagues, si vous songiez que vous l’avez tenu sur votre sein. Quand vous lirez cette lettre, vous aurez le souvenir en votre pouvoir. Libre à vous de tout oublier. Après les belles espérances que votre doigt m’a montrées dans le ciel, j’aperçois les réalités de la misère dans la boue de Paris. Pendant que vous irez, brillante et adorée, à travers les grandeurs de ce monde, sur le seuil duquel vous m’avez amené, je grelotterai dans le misérable grenier où vous m’avez jeté. Mais peut-être un remords viendra-t-il vous saisir au sein des fêtes et des plaisirs, peut-être penserez-vous à l’enfant que vous avez plongé dans un abîme. Eh ! bien, madame, pensez-y sans remords ! Du fond de sa misère, cet enfant vous offre la seule chose qui lui reste, son pardon dans un dernier regard. Oui, madame, grâce à vous, il ne me reste rien. Rien ? n’est-ce pas ce qui a servi à faire le monde ? le génie doit imiter Dieu : je commence par avoir sa clémence sans savoir si j’aurai sa force. Vous n’aurez à trembler que si j’allais à mal ; vous seriez complice de mes fautes. Hélas ! je vous plains de ne pouvoir plus rien être à la gloire vers laquelle je vais tendre conduit par le travail.
Lucien. »
Après avoir écrit cette lettre emphatique, mais pleine de cette sombre dignité que l’artiste de vingt et un ans exagère souvent, Lucien se reporta par la pensée au milieu de sa famille : il revit le joli appartement que David lui avait décoré en y sacrifiant une partie de sa fortune, il eut une vision des joies tranquilles, modestes, bourgeoises qu’il avait goûtées ; les ombres de sa mère, de sa sœur, de David vinrent autour de lui, il entendit de nouveau les larmes qu’ils avaient versées au moment de son départ, et il pleura lui-même, car il était seul dans Paris, sans amis, sans protecteurs.
Quelques jours après, voici ce que Lucien écrivit à sa sœur :
« Ma chère Ève, les sœurs ont le triste privilége d’épouser plus de chagrins que de joies en partageant l’existence de frères voués à l’Art, et je commence à craindre de te devenir bien à charge. N’ai-je pas abusé déjà de vous tous, qui vous êtes sacrifiés pour moi ? Ce souvenir de mon passé, si rempli par les joies de la famille, m’a soutenu contre la solitude de mon présent. Avec quelle rapidité d’aigle, revenant à son nid, n’ai-je pas traversé la distance qui nous sépare pour me trouver dans une sphère d’affections vraies, après avoir éprouvé les premières misères et les premières déceptions du monde parisien ! Vos lumières ont-elles pétillé ? Les tisons de votre foyer ont-ils roulé ? Avez-vous entendu des bruissements dans vos oreilles ? Ma mère a-t-elle dit : « Lucien pense à nous ? » David a-t-il répondu : « Il se débat avec les hommes et les choses ? » Mon Ève, je n’écris cette lettre qu’à toi seule. À toi seule j’oserai confier le bien et le mal qui m’adviendront, en rougissant de l’un et de l’autre, car ici le bien est aussi rare que devrait l’être le mal. Tu vas apprendre beaucoup de choses en peu de mots : madame de Bargeton a eu honte de moi, m’a renié, congédié, répudié le neuvième jour de mon arrivée. En me voyant, elle a détourné la tête, et moi, pour la suivre dans le monde où elle voulait me lancer, j’avais dépensé dix-sept cent soixante francs sur les deux mille emportés d’Angoulême et si péniblement trouvés. À quoi ? diras-tu. Ma pauvre sœur, Paris est un étrange gouffre : on y trouve à dîner pour dix-huit sous, et le plus simple dîner d’un restaurat élégant coûte cinquante francs ; il y a des gilets et des pantalons à quatre francs et quarante sous, les tailleurs à la mode ne vous les font pas à moins de cent francs. On donne un sou pour passer les ruisseaux des rues quand il pleut. Enfin la moindre course en voiture vaut trente-deux sous. Après avoir habité le beau quartier, je suis aujourd’hui hôtel de Cluny, rue de Cluny, dans l’une des plus pauvres et des plus sombres petites rues de Paris, serrée entre trois églises et les vieux bâtiments de la Sorbonne. J’occupe une chambre garnie au quatrième étage de cet hôtel, et, quoique bien sale et dénuée, je la paye encore quinze francs par mois. Je déjeune d’un petit pain de deux sous et d’un sou de lait, mais je dîne très-bien pour vingt-deux sous au restaurat d’un nommé Flicoteaux, lequel est situé sur la place même de la Sorbonne. Jusqu’à l’hiver ma dépense n’excédera pas soixante francs par mois, tout compris, du moins je l’espère. Ainsi mes deux cent quarante francs suffiront aux quatre premiers mois. D’ici là, j’aurai sans doute vendu l’Archer de Charles IX et les Marguerites. N’ayez donc aucune inquiétude à mon sujet. Si le présent est froid, nu, mesquin, l’avenir est bleu, riche et splendide. La plupart des grands hommes ont éprouvé les vicissitudes qui m’affectent sans m’accabler. Plaute, un grand poète comique, a été garçon de moulin. Machiavel écrivait le Prince le soir, après avoir été confondu parmi des ouvriers pendant la journée. Enfin le grand Cervantès, qui avait perdu le bras à la bataille de Lépante en contribuant au gain de cette fameuse journée, appelé vieux et ignoble manchot par les écrivailleurs de son temps, mit, faute de libraire, dix ans d’intervalle entre la première et la seconde partie de son sublime Don Quichotte. Nous n’en sommes pas là aujourd’hui. Les chagrins et la misère ne peuvent atteindre que les talents inconnus ; mais quand ils se sont fait jour, les écrivains deviennent riches, et je serai riche. Je vis d’ailleurs par la pensée, je passe la moitié de la journée à la bibliothèque Sainte-Geneviève, où j’acquiers l’instruction qui me manque, et sans laquelle je n’irais pas loin. Aujourd’hui je me trouve donc presque heureux. En quelques jours je me suis conformé joyeusement à ma position. Je me livre dès le jour à un travail que j’aime ; la vie matérielle est assurée ; je médite beaucoup, j’étudie, je ne vois pas où je puis être maintenant blessé, après avoir renoncé au monde où ma vanité pouvait souffrir à tout moment. Les hommes illustres d’une époque sont tenus de vivre à l’écart. Ne sont-ils pas les oiseaux de la forêt ? ils chantent, ils charment la nature, et nul ne doit les apercevoir. Ainsi ferai-je, si tant est que je puisse réaliser les plans ambitieux de mon esprit. Je ne regrette pas madame de Bargeton. Une femme qui se conduit ainsi ne mérite pas un souvenir. Je ne regrette pas non plus d’avoir quitté Angoulême. Cette femme avait raison de me jeter dans Paris en m’y abandonnant à mes propres forces. Ce pays est celui des écrivains, des penseurs, des poètes. Là seulement se cultive la gloire, et je connais les belles récoltes qu’elle produit aujourd’hui. Là seulement les écrivains peuvent trouver, dans les musées et dans les collections, les vivantes œuvres des génies du temps passé qui réchauffent les imaginations et les stimulent. Là seulement d’immenses bibliothèques sans cesse ouvertes offrent à l’esprit des renseignements et une pâture. Enfin, à Paris, il y a dans l’air et dans les moindres détails un esprit qui se respire et s’empreint dans les créations littéraires. On apprend plus de choses en conversant au café, au théâtre pendant une demi-heure qu’en province en dix ans. Ici, vraiment, tout est spectacle, comparaison et instruction. Un excessif bon marché, une cherté excessive, voilà Paris, où toute abeille rencontre son alvéole, où toute âme s’assimile ce qui lui est propre. Si donc je souffre en ce moment, je ne me repens de rien. Au contraire, un bel avenir se déploie et réjouit mon cœur un moment endolori. Adieu, ma chère sœur, ne t’attends pas à recevoir régulièrement mes lettres : une des particularités de Paris est qu’on ne sait réellement pas comment le temps passe. La vie y est d’une effrayante rapidité. J’embrasse ma mère, David, et toi plus tendrement que jamais. Adieu donc, ton frère qui t’aime.
Lucien. »
Flicoteaux est un nom inscrit dans bien des mémoires. Il est peu d’étudiants logés au quartier latin pendant les douze premières années de la Restauration qui n’aient fréquenté ce temple de la faim et de la misère. Le dîner, composé de trois plats, coûtait dix-huit sous, avec un carafon de vin ou une bouteille de bière, et vingt-deux sous avec une bouteille de vin. Ce qui, sans doute, a empêché cet ami de la jeunesse de faire une fortune colossale, est un article de son programme imprimé en grosses lettres dans les affiches de ses concurrents et ainsi conçu : Pain à discrétion, c’est-à-dire jusqu’à l’indiscrétion. Bien des gloires ont eu Flicoteaux pour père-nourricier. Certes le cœur de plus d’un homme célèbre doit éprouver les jouissances de mille souvenirs indicibles à l’aspect de la devanture à petits carreaux donnant sur la place de la Sorbonne et sur la rue Neuve-de-Richelieu, que Flicoteaux II ou III avait encore respectée, avant les journées de Juillet, en leur laissant ces teintes brunes, cet air ancien et respectable qui annonçait un profond dédain pour le charlatanisme des dehors, espèce d’annonce faite pour les yeux aux dépens du ventre par presque tous les restaurateurs d’aujourd’hui. Au lieu de ces tas de gibier empaillé destinés à ne pas cuire, au lieu de ces poissons fantastiques qui justifient le mot du saltimbanque : « J’ai vu une belle carpe, je compte l’acheter dans huit jours ; » au lieu de ces primeurs, qu’il faudrait appeler postmeurs, exposées en de fallacieux étalages pour le plaisir des caporaux et de leurs payses, l’honnête Flicoteaux exposait des saladiers ornés de maint raccommodage, où des tas de pruneaux cuits réjouissaient le regard du consommateur, sûr que ce mot, trop prodigué sur d’autres affiches, dessert, n’était pas une charte. Les pains de six livres, coupés en quatre tronçons, rassuraient sur la promesse du pain à discrétion. Tel était le luxe d’un établissement que, de son temps, Molière eût célébré, tant était drôlatique l’épigramme du nom. Flicoteaux subsiste, il vivra tant que les étudiants voudront vivre. On y mange, rien de moins, rien de plus ; mais on y mange comme on travaille, avec une activité sombre ou joyeuse, selon les caractères ou les circonstances. Cet établissement célèbre consistait alors en deux salles disposées en équerre, longues, étroites et basses, éclairées l’une sur la place de la Sorbonne, l’autre sur la rue Neuve-de-Richelieu ; toutes deux meublées de tables venues de quelque réfectoire abbatial, car leur longueur a quelque chose de monastique, et les couverts y sont préparés avec les serviettes des abonnés passées dans des coulants de moiré métallique numérotés. Flicoteaux Ier ne changeait ses nappes que tous les dimanches ; mais Flicoteaux II les a changées, dit-on, deux fois par semaine dès que la concurrence a menacé sa dynastie. Ce restaurant est un atelier avec ses ustensiles, et non la salle de festin avec son élégance et ses plaisirs : chacun en sort promptement. Au dedans, les mouvements intérieurs sont rapides. Les garçons y vont et viennent sans flâner, ils sont tous occupés, tous nécessaires. Les mets sont peu variés. La pomme de terre y est éternelle, il n’y aurait pas une pomme de terre en Irlande, elle manquerait partout, qu’il s’en trouverait chez Flicoteaux. Elle s’y produit depuis trente ans sous cette couleur blonde affectionnée par Titien, semée de verdure hachée, et jouit d’un privilége envié par les femmes : telle vous l’avez vue en 1814, telle vous la trouverez en 1840. Les côtelettes de mouton, le filet de bœuf sont à la carte de cet établissement ce que les coqs de bruyère, les filets d’esturgeon sont à celle de Véry, des mets extraordinaires qui exigent la commande dès le matin. La femelle du bœuf y domine, et son fils y foisonne sous les aspects les plus ingénieux. Quand le merlan, les maquereaux donnent sur les côtes de l’Océan, ils rebondissent chez Flicoteaux. Là, tout est en rapport avec les vicissitudes de l’agriculture et les caprices des saisons françaises. On y apprend des choses dont ne se doutent pas les riches, les oisifs, les indifférents aux phases de la nature. L’étudiant parqué dans le quartier latin y a la connaissance la plus exacte des Temps : il sait quand les haricots et les petits pois réussissent, quand la Halle regorge de choux, quelle salade y abonde, et si la betterave a manqué. Une vieille calomnie, répétée au moment où Lucien y venait, consistait à attribuer l’apparition des beafteaks à quelque mortalité sur les chevaux. Peu de restaurants parisiens offrent un si beau spectacle. Là vous ne trouvez que jeunesse et foi, que misère gaiement supportée, quoique cependant les visages ardents et graves, sombres et inquiets n’y manquent pas. Les costumes sont généralement négligés. Aussi remarque-t-on les habitués qui viennent bien mis. Chacun sait que cette tenue extraordinaire signifie : maîtresse attendue, partie de spectacle ou visite dans les sphères supérieures. Il s’y est, dit-on, formé quelques amitiés entre plusieurs étudiants devenus plus tard célèbres, comme on le verra dans cette histoire. Néanmoins, excepté les jeunes gens du même pays réunis au même bout de table, généralement les dîneurs ont une gravité qui se déride difficilement, peut-être à cause de la catholicité du vin qui s’oppose à toute expansion. Ceux qui ont cultivé Flicoteaux peuvent se rappeler plusieurs personnages sombres et mystérieux, enveloppés dans les brumes de la plus froide misère, qui ont pu dîner là pendant deux ans, et disparaître sans qu’aucune lumière ait éclairé ces farfadets parisiens aux yeux des plus curieux habitués. Les amitiés ébauchées chez Flicoteaux se scellaient dans les cafés voisins aux flammes d’un punch liquoreux, ou à la chaleur d’une demi-tasse de café bénie par un gloria quelconque.
Pendant les premiers jours de son installation à l’hôtel de Cluny, Lucien, comme tout néophyte, eut des allures timides et régulières. Après la triste épreuve de la vie élégante qui venait d’absorber ses capitaux, il se jeta dans le travail avec cette première ardeur que dissipent si vite les difficultés et les amusements que Paris offre à toutes les existences, aux plus luxueuses comme aux plus pauvres, et qui, pour être domptés, exigent la sauvage énergie du vrai talent ou le sombre vouloir de l’ambition. Lucien tombait chez Flicoteaux vers quatre heures et demie, après avoir remarqué l’avantage d’y arriver des premiers ; les mets étaient alors plus variés, celui qu’on préférait s’y trouvait encore. Comme tous les esprits poétiques, il avait affectionné une place, et son choix annonçait assez de discernement. Dès le premier jour de son entrée chez Flicoteaux, il avait distingué, près du comptoir, une table où les physionomies des dîneurs, autant que leurs discours saisis à la volée, lui dénoncèrent des compagnons littéraires. D’ailleurs, une sorte d’instinct lui fit deviner qu’en se plaçant près du comptoir il pourrait parlementer avec les maîtres du restaurant. À la longue la connaissance s’établirait, et au jour des détresses financières il obtiendrait sans doute un crédit nécessaire. Il s’était donc assis à une petite table carrée à côté du comptoir, où il ne vit que deux couverts ornés de deux serviettes blanches sans coulant, et destinées probablement aux allants et venants. Le vis-à-vis de Lucien était un maigre et pâle jeune homme, vraisemblablement aussi pauvre que lui, dont le beau visage déjà flétri annonçait que des espérances envolées avaient fatigué son front et laissé dans son âme des sillons où les graines ensemencées ne germaient point. Lucien se sentit poussé vers l’inconnu par ces vestiges de poésie et par un irrésistible élan de sympathie.
Ce jeune homme, le premier avec lequel le poète d’Angoulême put échanger quelques paroles, au bout d’une semaine de petits soins, de paroles et d’observations échangées, se nommait Étienne Lousteau. Comme Lucien, Étienne avait quitté sa province, une ville du Berry, depuis deux ans. Son geste animé, son regard brillant, sa parole brève par moments, trahissaient une amère connaissance de la vie littéraire. Étienne était venu de Sancerre, sa tragédie en poche, attiré par ce qui poignait Lucien : la gloire, le pouvoir et l’argent. Ce jeune homme, qui dîna d’abord quelques jours de suite, ne se montra bientôt plus que de loin en loin. Après cinq ou six jours d’absence, en retrouvant une fois son poète, Lucien espérait le revoir le lendemain ; mais le lendemain la place était prise par un inconnu. Quand, entre jeunes gens, on s’est vu la veille, le feu de la conversation d’hier se reflète sur celle d’aujourd’hui ; mais ces intervalles obligeaient Lucien à rompre chaque fois la glace, et retardaient d’autant une intimité qui, durant les premières semaines, fit peu de progrès. Après avoir interrogé la dame du comptoir, Lucien apprit que son ami futur était rédacteur d’un petit journal, où il faisait des articles sur les livres nouveaux, et rendait compte des pièces jouées à l’Ambigu-Comique, à la Gaieté, au Panorama-Dramatique. Ce jeune homme devint tout à coup un personnage aux yeux de Lucien, qui compta bien engager la conversation avec lui d’une manière un peu plus intime, et faire quelques sacrifices pour obtenir une amitié si nécessaire à un débutant. Le journaliste resta quinze jours absent. Lucien ne savait pas encore qu’Étienne ne dînait chez Flicoteaux que quand il était sans argent, ce qui lui donnait cet air sombre et désenchanté, cette froideur à laquelle Lucien opposait de flatteurs sourires et de douces paroles. Néanmoins cette liaison exigeait de mûres réflexions, car ce journaliste obscur paraissait mener une vie coûteuse, mélangée de petits-verres, de tasses de café, de bols de punch, de spectacles et de soupers. Or, pendant les premiers jours de son installation dans le quartier, la conduite de Lucien fut celle d’un pauvre enfant étourdi par sa première expérience de la vie parisienne. Aussi, après avoir étudié le prix des consommations et soupesé sa bourse, Lucien n’osa-t-il pas prendre les allures d’Étienne, en craignant de recommencer les bévues dont il se repentait encore. Toujours sous le joug des religions de la province, ses deux anges gardiens, Ève et David, se dressaient à la moindre pensée mauvaise, et lui rappelaient les espérances mises en lui, le bonheur dont il était comptable à sa vieille mère, et toutes les promesses de son génie. Il passait ses matinées à la bibliothèque Sainte-Geneviève à étudier l’histoire. Ses premières recherches lui avaient fait apercevoir d’effroyables erreurs dans son roman de l’Archer de Charles IX. La bibliothèque fermée, il venait dans sa chambre humide et froide corriger son ouvrage, y recoudre, y supprimer des chapitres entiers. Après avoir dîné chez Flicoteaux, il descendait au passage du Commerce, lisait au cabinet littéraire de Blosse les œuvres de la littérature contemporaine, les journaux, les recueils périodiques, les livres de poésie pour se mettre au courant du mouvement de l’intelligence, et regagnait son misérable hôtel vers minuit sans avoir usé de bois ni de lumière. Ces lectures changeaient si énormément ses idées, qu’il revit son recueil de sonnets sur les fleurs, ses chères Marguerites, et les retravailla si bien qu’il n’y eut pas cent vers de conservés. Ainsi, d’abord, Lucien mena la vie innocente et pure des pauvres enfants de la province qui trouvent du luxe chez Flicoteaux en le comparant à l’ordinaire de la maison paternelle, qui se récréent par de lentes promenades sous les allées du Luxembourg en y regardant les jolies femmes d’un œil oblique et le cœur gros de sang, qui ne sortent pas du quartier, et s’adonnent saintement au travail en songeant à leur avenir. Mais Lucien, né poète, soumis bientôt à d’immenses désirs, se trouva sans force contre les séductions des affiches de spectacle. Le Théâtre-Français, le Vaudeville, les Variétés, l’Opéra-Comique, où il allait au parterre, lui enlevèrent une soixantaine de francs. Quel étudiant pouvait résister au bonheur de voir Talma dans les rôles qu’il a illustrés ? Le théâtre, ce premier amour de tous les esprits poétiques, fascina Lucien. Les acteurs et les actrices lui semblaient des personnages imposants ; il ne croyait pas à la possibilité de franchir la rampe et de les voir familièrement. Ces auteurs de ses plaisirs étaient pour lui des êtres merveilleux que les journaux traitaient comme les grands intérêts de l’État. Être auteur dramatique, se faire jouer, quel rêve caressé ! Ce rêve, quelques audacieux, comme Casimir Delavigne, le réalisaient ! Ces fécondes pensées, ces moments de croyance en soi suivis de désespoir agitèrent Lucien et le maintinrent dans la sainte voie du travail et de l’économie, malgré les grondements sourds de plus d’un fanatique désir. Par excès de sagesse, il se défendit de pénétrer dans le Palais-Royal, ce lieu de perdition où, pendant une seule journée, il avait dépensé cinquante francs chez Véry, et près de cinq cents francs en habits. Aussi quand il cédait à la tentation de voir Fleury, Talma, les deux Baptiste, ou Michot, n’allait-il pas plus loin que l’obscure galerie où l’on faisait queue dès cinq heures et demie, et où les retardataires étaient obligés d’acheter pour dix sous une place auprès du bureau. Souvent, après être resté là pendant deux heures, ces mots : Il n’y a plus de billets ! retentissaient à l’oreille de plus d’un étudiant désappointé. Après le spectacle, Lucien revenait les yeux baissés, ne regardant point dans les rues alors meublées de séductions vivantes. Peut-être lui arriva-t-il quelques-unes de ces aventures d’une excessive simplicité, mais qui prennent une place immense dans les jeunes imaginations timorées. Effrayé de la baisse de ses capitaux, un jour où il compta ses écus, Lucien eut des sueurs froides en songeant à la nécessité de s’enquérir d’un libraire et de chercher quelques travaux payés. Le jeune journaliste dont il s’était fait, à lui seul, un ami, ne venait plus chez Flicoteaux. Lucien attendait un hasard qui ne se présentait pas. À Paris, il n’y a de hasard que pour les gens extrêmement répandus ; le nombre des relations y augmente les chances du succès en tout genre, et le hasard aussi est du côté des gros bataillons. En homme chez qui la prévoyance des gens de la province subsistait encore, Lucien ne voulut pas arriver au moment où il n’aurait plus que quelques écus : il résolut d’affronter les libraires.
Par une assez froide matinée du mois de septembre, il descendit la rue de la Harpe, ses deux manuscrits sous le bras. Il chemina jusqu’au quai des Augustins, se promena le long du trottoir en regardant alternativement l’eau de la Seine et les boutiques des libraires, comme si un bon génie lui conseillait de se jeter à l’eau plutôt que de se jeter dans la littérature. Après des hésitations poignantes, après un examen approfondi des figures plus ou moins tendres, récréatives, refrognées, joyeuses ou tristes qu’il observait à travers les vitres ou sur le seuil des portes, il avisa une maison devant laquelle des commis empressés emballaient des livres. Il s’y faisait des expéditions, les murs étaient couverts d’affiches. En vente : le Solitaire, par M. le vicomte d’Arlincourt. Troisième édition. Léonide, par Victor Ducange, cinq volumes in 12 imprimés sur papier fin. Prix, 12 francs. Inductions morales, par Kératry.
— Ils sont heureux ceux-là ! se disait Lucien.
L’affiche, création neuve et originale du fameux Ladvocat, florissait alors pour la première fois sur les murs. Paris fut bientôt bariolé par les imitateurs de ce procédé d’annonce, la source d’un des revenus publics. Enfin le cœur gonflé de sang et d’inquiétude, Lucien, si grand naguère à Angoulême et à Paris si petit, se coula le long des maisons et rassembla son courage pour entrer dans cette boutique encombrée de commis, de chalands, de libraires ! — Et peut-être d’auteurs, pensa Lucien.
— Je voudrais parler à monsieur Vidal ou à monsieur Porchon, dit-il à un commis.
Il avait lu sur l’enseigne en grosses lettres : Vidal et Porchon, libraires-commissionnaires pour la France et l’étranger.
— Ces messieurs sont tous deux en affaires, lui répondit un commis affairé.
— J’attendrai.
On le laissa dans la boutique où il examina les ballots ; il resta deux heures occupé à regarder les titres, à ouvrir les livres, à lire des pages çà et là. Lucien finit par s’appuyer l’épaule à un vitrage garni de petits rideaux verts, derrière lequel il soupçonna que se tenait ou Vidal ou Porchon, et il entendit la conversation suivante.
— Voulez-vous m’en prendre cinq cents exemplaires ? je vous les passe alors à cinq francs et vous donne double treizième.
— À quel prix ça les mettrait-il ?
— À seize sous de moins.
— Quatre francs quatre sous, dit Vidal ou Porchon à celui qui offrait ses livres.
— Oui, répondit le vendeur.
— En compte ? demanda l’acheteur.
— Vieux farceur ! et vous me régleriez dans dix-huit mois, en billets à un an ?
— Non, réglés immédiatement, répondit Vidal ou Porchon.
— À quel terme, neuf mois ? demanda le libraire ou l’auteur qui offrait sans doute un livre.
— Non, mon cher, à un an, répondit l’un des deux libraires-commissionnaires.
Il y eut un moment de silence.
— Vous m’égorgez ! s’écria l’inconnu.
— Mais, aurons-nous placé dans un an cinq cents exemplaires de Léonide ? répondit le libraire-commissionnaire à l’éditeur de Victor Ducange. Si les livres allaient au gré des éditeurs, nous serions millionnaires, mon cher maître ; mais ils vont au gré du public. On donne les romans de Walter Scott à dix-huit sous le volume, trois livres douze sous l’exemplaire, et vous voulez que je vende vos bouquins plus cher ? Si vous voulez que je vous pousse ce roman-là, faites-moi des avantages. — Vidal !
Un gros homme quitta la caisse et vint, une plume passée entre son oreille et sa tête.
— Dans ton dernier voyage, combien as-tu placé de Ducange ? lui demanda Porchon.
— J’ai fait deux cents Petit vieillard de Calais ; mais il a fallu, pour les placer, déprécier deux autres ouvrages sur lesquels on ne nous faisait pas de si fortes remises, et qui sont devenus de fort jolis rossignols.
Plus tard Lucien apprit que ce sobriquet de rossignol était donné par les libraires aux ouvrages qui restent perchés sur les casiers dans les profondes solitudes de leurs magasins.
— Tu sais, d’ailleurs, reprit Vidal, que Picard prépare des romans. On nous promet vingt pour cent de remise sur le prix ordinaire de librairie, afin d’organiser un succès.
— Hé ! bien, à un an, répondit piteusement l’éditeur foudroyé par la dernière observation confidentielle de Vidal à Porchon.
— Est-ce dit ? demanda nettement Porchon à l’inconnu.
— Oui.
Le libraire sortit. Lucien entendit Porchon disant à Vidal : — Nous en avons trois cents exemplaires de demandés, nous lui allongerons son règlement, nous vendrons les Léonide cent sous à l’unité, nous nous les ferons régler à six mois, et…
— Et, dit Vidal, voilà quinze cents francs de gagnés.
— Oh ! j’ai bien vu qu’il était gêné.
— Il s’enfonce ! il paye quatre mille francs à Ducange pour deux mille exemplaires.
Lucien arrêta Vidal en bouchant la petite porte de cette cage.
— Messieurs, dit-il aux deux associés, j’ai l’honneur de vous saluer.
Les libraires le saluèrent à peine.
— Je suis auteur d’un roman sur l’histoire de France, à la manière de Walter Scott et qui a pour titre l’Archer de Charles IX ; je vous propose d’en faire l’acquisition ?
Porchon jeta sur Lucien un regard sans chaleur en posant sa plume sur son pupitre.
Vidal, lui, regarda l’auteur d’un air brutal, et lui répondit : — Monsieur, nous ne sommes pas libraires-éditeurs, nous sommes libraires-commissionnaires. Quand nous faisons des livres pour notre compte, ils constituent des opérations que nous entreprenons alors avec des noms faits. Nous n’achetons d’ailleurs que des livres sérieux, des histoires, des résumés.
— Mais mon livre est très-sérieux, il s’agit de peindre sous son vrai jour la lutte des catholiques qui tenaient pour le gouvernement absolu, et des protestants qui voulaient établir la république.
— Monsieur Vidal ! cria un commis.
Vidal s’esquiva.
— Je ne vous dis pas, monsieur, que votre livre ne soit pas un chef-d’œuvre, reprit Porchon en faisant un geste assez impoli, mais nous ne nous occupons que des livres fabriqués. Allez voir ceux qui achètent des manuscrits, le père Doguereau, rue du Coq, auprès du Louvre, il est un de ceux qui font le roman. Si vous aviez parlé plus tôt, vous venez de voir Pollet, le concurrent de Doguereau, et des libraires des Galeries-de-Bois.
— Monsieur, j’ai un recueil de poésie…
— Monsieur Porchon ! cria-t-on.
— De la poésie, s’écria Porchon en colère. Et pour qui me prenez-vous ? ajouta-t-il en lui riant au nez et disparaissant dans son arrière-boutique.
Lucien traversa le Pont-Neuf en proie à mille réflexions. Ce qu’il avait compris de cet argot commercial lui fit deviner que, pour ces libraires, les livres étaient comme des bonnets de coton pour des bonnetiers, une marchandise à vendre cher, à acheter bon marché.
— Je me suis trompé, se dit-il frappé néanmoins du brutal et matériel aspect que prenait la littérature.
Il avisa rue du Coq une boutique modeste devant laquelle il avait déjà passé, sur laquelle étaient peints en lettres jaunes, sur un fond vert, ces mots : doguereau, libraire. Il se souvint d’avoir vu ces mots répétés au bas du frontispice de plusieurs des romans qu’il avait lus au cabinet littéraire de Blosse. Il entra non sans cette trépidation intérieure que cause à tous les hommes d’imagination la certitude d’une lutte. Il trouva dans la boutique un singulier vieillard, l’une des figures originales de la librairie sous l’Empire. Doguereau portait un habit noir à grandes basques carrées, et la mode taillait alors les fracs en queue de morue. Il avait un gilet d’étoffe commune à carreaux de diverses couleurs d’où pendaient, à l’endroit du gousset, une chaîne d’acier et une clef de cuivre qui jouaient sur une vaste culotte noire. La montre devait avoir la grosseur d’un oignon. Ce costume était complété par des bas drapés, couleur gris de fer, et par des souliers ornés de boucles en argent. Le vieillard avait la tête nue, décorée de cheveux grisonnants, et assez poétiquement épars. Le père Doguereau, comme l’avait surnommé Porchon, tenait par l’habit, par la culotte et par les souliers au professeur de belles-lettres, et au marchand par le gilet, la montre et les bas. Sa physionomie ne démentait point cette singulière alliance : il avait l’air magistral, dogmatique, la figure creusée du maître de rhétorique, et les yeux vifs, la bouche soupçonneuse, l’inquiétude vague du libraire.
— Monsieur Doguereau ? dit Lucien.
— C’est moi, monsieur…
— Je suis auteur d’un roman, dit Lucien.
— Vous êtes bien jeune, dit le libraire.
— Mais, monsieur, mon âge ne fait rien à l’affaire.
— C’est juste, dit le vieux libraire en prenant le manuscrit. Ah, diantre ! L’Archer de Charles IX, un bon titre. Voyons, jeune homme, dites-moi votre sujet en deux mots.
— Monsieur, c’est une œuvre historique dans le genre de Walter Scott, où le caractère de la lutte entre les protestants et les catholiques est présenté comme un combat entre deux systèmes de gouvernement, et où le trône était sérieusement menacé. J’ai pris parti pour les catholiques.
— Hé ! mais, jeune homme, voilà des idées. Eh ! bien, je lirai votre ouvrage, je vous le promets. J’aurais mieux aimé un roman dans le genre de madame Radcliffe ; mais si vous êtes travailleur, si vous avez un peu de style, de la conception, des idées, l’art de la mise en scène, je ne demande pas mieux que de vous être utile. Que nous faut-il ?…. de bons manuscrits.
— Quand pourrai-je venir ?
— Je vais ce soir à la campagne, je serai de retour après-demain, j’aurai lu votre ouvrage, et s’il me va, nous pourrons traiter le jour même.
Lucien, le voyant si bonhomme, eut la fatale idée de sortir le manuscrit des Marguerites.
— Monsieur, j’ai fait aussi un recueil de vers…
— Ah ! vous êtes poète, je ne veux plus de votre roman, dit le vieillard en lui tendant le manuscrit. Les rimailleurs échouent quand ils veulent faire de la prose. En prose, il n’y a pas de chevilles, il faut absolument dire quelque chose.
— Mais, monsieur, Walter Scott a fait des vers aussi.....
— C’est vrai, dit Doguereau qui se radoucit, devina la pénurie du jeune homme, et garda le manuscrit. Où demeurez-vous ? j’irai vous voir.