Illusions perdues (page 29)

Honoré de Balzac · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Illusions perdues · 40 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Lucien ne pensait plus à Camusot. Après avoir manifesté à Lousteau le plus profond dégoût pour le plus odieux partage, il tombait dans cette fosse, il nageait dans un désir, entraîné par le jésuitisme de la passion.

— Coralie est folle de vous, lui dit Lousteau en entrant. Votre beauté, digne des plus illustres marbres de la Grèce, fait un ravage inouï dans les coulisses. Vous êtes heureux, mon cher. À dix-huit ans, Coralie pourra dans quelques jours avoir trente mille francs par an pour sa beauté. Elle est encore très-sage. Vendue par sa mère, il y a trois ans, soixante mille francs, elle n’a encore eu que des chagrins, et cherche le bonheur. Elle est entrée au théâtre par désespoir, elle avait en horreur de Marsay, son premier acquéreur ; et, au sortir de la galère, car elle a été bientôt lâchée par le roi de nos dandies, elle a trouvé ce bon Camusot qu’elle n’aime guère ; mais il est comme un père pour elle, elle le souffre et se laisse aimer. Elle a refusé déjà les plus riches propositions, et se tient à Camusot qui ne la tourmente pas. Vous êtes donc son premier amour. Oh ! elle a reçu comme un coup de pistolet dans le cœur en vous voyant, et Florine est allée l’arraisonner dans sa loge où elle pleure de votre froideur. La pièce va tomber, Coralie ne sait plus son rôle, et adieu l’engagement au Gymnase que Camusot lui préparait !…

— Bah ?… pauvre fille ! dit Lucien dont toutes les vanités furent caressées par ces paroles et qui se sentit le cœur gonflé d’amour-propre. Il m’arrive, mon cher, dans une soirée, plus d’événements que dans les dix-huit premières années de ma vie.

Et Lucien raconta ses amours avec madame de Bargeton, et sa haine contre le baron Châtelet.

— Tiens, le journal manque de bête noire, nous allons l’empoigner. Ce baron est un beau de l’empire, il est ministériel, il nous va, je l’ai vu souvent à l’Opéra. J’aperçois d’ici votre grande dame, elle est souvent dans la loge de la marquise d’Espard. Le baron fait la cour à votre ex-maîtresse, un os de seiche. Attendez ! Finot vient de m’envoyer un exprès me dire que le journal est sans copie, un tour que lui joue un de nos rédacteurs, un drôle, le petit Hector Merlin à qui l’on a retranché ses blancs. Finot au désespoir broche un article contre les danseuses et l’Opéra. Eh ! bien, mon cher, faites l’article sur cette pièce, écoutez-la, pensez-y. Moi, je vais aller dans le cabinet du directeur méditer trois colonnes sur votre homme et sur votre belle dédaigneuse qui ne seront pas à la noce demain…

— Voilà donc où et comment se fait le journal ? dit Lucien.

— Toujours comme ça, répondit Lousteau. Depuis dix mois que j’y suis, le journal est toujours sans copie à huit heures du soir.

On nomme, en argot typographique, copie, le manuscrit à composer, sans doute parce que les auteurs sont censés n’envoyer que la copie de leur œuvre. Peut-être aussi est-ce une ironique traduction du mot latin copia (abondance), car la copie manque toujours !…

— Le grand projet qui ne se réalisera jamais est d’avoir quelques numéros d’avance, reprit Lousteau. Voilà dix heures, et il n’y a pas une ligne. Je vais dire à Vernou et à Nathan, pour finir brillamment le numéro, de nous prêter une vingtaine d’épigrammes sur les députés, sur le chancelier Cruzoé, sur les ministres, et sur nos amis au besoin. Dans ce cas-là, on massacrerait son père, on est comme un corsaire qui charge ses canons avec les écus de sa prise pour ne pas mourir. Soyez spirituel dans votre article, et vous aurez fait un grand pas dans l’esprit de Finot : il est reconnaissant par calcul. C’est la meilleure et la plus solide des reconnaissances, après toutefois celles du Mont-de-Piété !

— Quels hommes sont donc les journalistes ?… s’écria Lucien. Comment, il faut se mettre à une table et avoir de l’esprit…

— Absolument comme on allume un quinquet… jusqu’à ce que l’huile manque.

Au moment où Lousteau ouvrait la porte de la loge, le directeur et Du Bruel entrèrent.

— Monsieur, dit l’auteur de la pièce, laissez-moi dire de votre part à Coralie que vous vous en irez avec elle après souper, ou ma pièce va tomber. La pauvre fille ne sait plus ce qu’elle dit ni ce qu’elle fait, elle va pleurer quand il faudra rire, et rira quand il faudra pleurer. On a déjà sifflé. Vous pouvez encore sauver la pièce. Ce n’est pourtant pas un malheur que le plaisir qui vous attend.

— Monsieur, je n’ai pas l’habitude d’avoir des rivaux, dit Lucien.

— Ne lui dites pas cela, s’écria le directeur en regardant l’auteur, Coralie est fille à jeter Camusot par la fenêtre, à le mettre à la porte, et se ruinerait très-bien. Ce digne propriétaire du Cocon-d’Or donne à Coralie deux mille francs par mois, paye tous ses costumes et ses claqueurs.

— Comme votre promesse ne m’engage à rien, sauvez votre pièce, dit sultanesquement Lucien.

— Mais n’ayez pas l’air de la rebuter, cette charmante fille, dit le suppliant Du Bruel.

— Allons, il faut que j’écrive l’article sur votre pièce, et que je sourie à votre jeune première, soit ! s’écria le poète.

L’auteur disparut après avoir fait un signe à Coralie qui joua dès lors merveilleusement et fit réussir la pièce. Bouffé, qui remplissait le rôle d’un vieil alcade dans lequel il révéla pour la première fois son talent pour se grimer en vieillard, vint au milieu d’un tonnerre d’applaudissements dire : Messieurs, la pièce que nous avons eu l’honneur de représenter est de messieurs Raoul et Du Bruel.

— Tiens, Nathan est de la pièce, dit Lousteau, je ne m’étonne plus de l’intérêt qu’il y prend, ni de sa présence.

— Coralie ! Coralie ! s’écria le parterre soulevé.

De la loge où étaient les deux négociants, il partit une voix de tonnerre qui cria : — Et Florine !

— Florine et Coralie ! répétèrent alors quelques voix.

Le rideau se releva, Bouffé reparut avec les deux actrices à qui Matifat et Camusot jetèrent chacun une couronne ; Coralie ramassa la sienne et la tendit à Lucien. Pour Lucien, ces deux heures passées au théâtre furent comme un rêve. Les coulisses, malgré leurs horreurs, avaient commencé l’œuvre de cette fascination. Le poète, encore innocent, y avait respiré le vent du désordre et l’air de la volupté. Dans ces sales couloirs encombrés de machines et où fument des quinquets huileux, il règne comme une peste qui dévore l’âme. La vie n’y est plus ni sainte ni réelle. On y rit de toutes les choses sérieuses, et les choses impossibles paraissent vraies. Ce fut comme un narcotique pour Lucien, et Coralie acheva de le plonger dans une ivresse joyeuse. Le lustre s’éteignit. Il n’y avait plus alors dans la salle que des ouvreuses qui faisaient un singulier bruit en ôtant les petits bancs et fermant les loges. La rampe, soufflée comme une seule chandelle, répandit une odeur infecte. Le rideau se leva. Une lanterne descendit du cintre. Les pompiers commencèrent leur ronde avec les garçons de service. À la féerie de la scène, au spectacle des loges pleines de jolies femmes, aux étourdissantes lumières, à la splendide magie des décorations et des costumes neufs succédaient le froid, l’horreur, l’obscurité, le vide. Ce fut hideux.

— Eh ! bien, viens-tu, mon petit ? dit Lousteau sur le théâtre.

Lucien était dans une surprise indicible.

— Saute de la loge ici, lui cria le journaliste.

D’un bond, Lucien se trouva sur la scène. À peine reconnut-il Florine et Coralie déshabillées, enveloppées dans leurs manteaux et dans des douillettes communes, la tête couverte de chapeaux à voiles noirs, semblables enfin à des papillons rentrés dans leurs larves.

— Me ferez-vous l’honneur de me donner le bras ? lui dit Coralie en tremblant.

— Volontiers, dit Lucien qui sentit le cœur de l’actrice palpitant sur le sien comme celui d’un oiseau quand il l’eut prise.

L’actrice, en se serrant contre le poète, eut la volupté d’une chatte qui se frotte à la jambe de son maître avec une moelleuse ardeur.

— Nous allons donc souper ensemble ! lui dit-elle.

Tous quatre sortirent et trouvèrent deux fiacres à la porte des acteurs qui donnait sur la rue des Fossés-du-Temple. Coralie fit monter Lucien dans la voiture où étaient déjà Camusot et son beau-père, le bonhomme Cardot. Elle offrit la quatrième place à Du Bruel. Le directeur partit avec Florine, Matifat et Lousteau.

— Ces fiacres sont infâmes ! dit Coralie.

— Pourquoi n’avez-vous pas un équipage ? répliqua Du Bruel.

— Pourquoi ? s’écria-t-elle avec humeur, je ne veux pas le dire devant monsieur Cardot qui sans doute a formé son gendre. Croiriez-vous que, petit et vieux comme il est, monsieur Cardot ne donne que trois cents francs par mois à Florentine, juste de quoi payer son loyer, sa pâtée et ses socques. Le vieux marquis de Rochegude, qui a six cent mille livres de rente, m’offre un coupé depuis deux mois. Mais je suis une artiste, et non une fille.

— Vous aurez une voiture après-demain, mademoiselle, dit gravement Camusot ; mais vous ne me l’aviez jamais demandée.

— Est-ce que ça se demande ? Comment, quand on aime une femme la laisse-t-on patauger dans la crotte et risquer de se casser les jambes en allant à pied. Il n’y a que ces chevaliers de l’Aune pour aimer la boue au bas d’une robe.

En disant ces paroles avec une aigreur qui brisa le cœur de Camusot, Coralie trouvait la jambe de Lucien et la pressait entre les siennes, elle lui prit la main et la lui serra. Elle se tut alors et parut concentrée dans une de ces jouissances infinies qui récompensent ces pauvres créatures de tous leurs chagrins passés, de leurs malheurs, et qui développent dans leur âme une poésie inconnue aux autres femmes à qui ces violents contrastes manquent, heureusement.

— Vous avez fini par jouer aussi bien que mademoiselle Mars, dit Du Bruel à Coralie.

— Oui, dit Camusot, mademoiselle a eu quelque chose au commencement qui la chiffonnait ; mais dès le milieu du second acte, elle a été délirante. Elle est pour la moitié dans votre succès.

— Et moi pour la moitié dans le sien, dit Du Bruel.

— Vous vous battez de la chape de l’évêque, dit-elle d’une voix altérée.

L’actrice profita d’un moment d’obscurité pour porter à ses lèvres la main de Lucien, et la baisa en la mouillant de pleurs. Lucien fut alors ému jusque dans la moelle de ses os. L’humilité de la courtisane amoureuse comporte des magnificences morales qui en remontrent aux anges.

— Monsieur va faire l’article, dit Du Bruel en parlant à Lucien, il peut écrire un charmant paragraphe sur notre chère Coralie.

— Oh ! rendez-nous ce petit service, dit Camusot avec la voix d’un homme à genoux devant Lucien, vous trouverez en moi un serviteur bien disposé pour vous, en tout temps.

— Mais laissez donc à monsieur son indépendance, cria l’actrice enragée, il écrira ce qu’il voudra, achetez-moi des voitures et non pas des éloges.

— Vous les aurez à très-bon marché, répondit poliment Lucien. Je n’ai jamais rien écrit dans les journaux, je ne suis pas au fait de leurs mœurs, vous aurez la virginité de ma plume…

— Ce sera drôle, dit Du Bruel.

— Nous voilà rue de Bondy, dit le petit père Cardot que la sortie de Coralie avait atterré.

— Si j’ai les prémices de ta plume, tu auras celles de mon cœur, dit Coralie pendant le rapide instant où elle resta seule avec Lucien dans la voiture.

Coralie alla rejoindre Florine dans sa chambre à coucher pour y prendre la toilette qu’elle y avait envoyée. Lucien ne connaissait pas le luxe que déploient chez les actrices ou chez leurs maîtresses les négociants enrichis qui veulent jouir de la vie. Quoique Matifat, qui n’avait pas une fortune aussi considérable que celle de son ami Camusot, eût fait les choses assez mesquinement, Lucien fut surpris en voyant une salle à manger artistement décorée, tapissée en drap vert garni de clous à têtes dorées, éclairée par de belles lampes, meublée de jardinières pleines de fleurs, et un salon tendu de soie jaune relevée par des agréments bruns, où resplendissaient les meubles alors à la mode, un lustre de Thomire, un tapis à dessins perses. La pendule, les candélabres, le feu, tout était de bon goût. Matifat avait laissé tout ordonner par Grindot, un jeune architecte qui lui bâtissait une maison, et qui, sachant la destination de cet appartement, y mit un soin particulier. Aussi Matifat, toujours négociant, prenait-il des précautions pour toucher aux moindres choses, il semblait avoir sans cesse devant lui le chiffre des mémoires, et regardait ces magnificences comme des bijoux imprudemment sortis d’un écrin.

— Voilà pourtant ce que je serai forcé de faire pour Florentine, était une pensée qui se lisait dans les yeux du père Cardot.

Lucien comprit soudain que l’état de la chambre où demeurait Lousteau n’inquiétait guère le journaliste aimé. Roi secret de ces fêtes, Étienne jouissait de toutes ces belles choses. Aussi se carrait-il en maître de maison, devant la cheminée, en causant avec le directeur qui félicitait Du Bruel.

— La copie ! la copie ! cria Finot en entrant. Rien dans la boîte du journal. Les compositeurs tiennent mon article, et l’auront bientôt fini.

— Nous arrivons, dit Étienne. Nous trouverons une table et du feu dans le boudoir de Florine. Si monsieur Matifat veut nous procurer du papier et de l’encre, nous brocherons le journal pendant que Florine et Coralie s’habillent.

Cardot, Camusot et Matifat disparurent, empressés de chercher les plumes, les canifs et tout ce qu’il fallait aux deux écrivains. En ce moment une des plus jolies danseuses de ce temps, Tullia se précipita dans le salon.

— Mon cher enfant, dit-elle à Finot, on t’accorde tes cent abonnements, ils ne coûteront rien à la direction, ils sont déjà placés, imposés au Chant, à l’Orchestre et au Corps de ballet. Ton journal est si spirituel que personne ne se plaindra. Tu auras tes loges. Enfin voici le prix du premier trimestre, dit-elle en présentant deux billets de banque. Ainsi, ne m’échine pas !

— Je suis perdu, s’écria Finot. Je n’ai plus d’article de tête pour mon numéro, car il faut aller supprimer ma diatribe…

— Quel beau mouvement, ma divine Laïs, s’écria Blondet qui suivait la danseuse avec Nathan, Vernou et Claude Vignon amené par lui. Tu resteras à souper avec nous, cher amour, ou je te fais écraser comme un papillon que tu es. En ta qualité de danseuse, tu n’exciteras ici aucune rivalité de talent. Quant à la beauté, vous avez toutes trop d’esprit pour être jalouses en public.

— Mon Dieu ! mes amis, Du Bruel, Nathan, Blondet, sauvez-moi, cria Finot. J’ai besoin de cinq colonnes.

— J’en ferai deux avec la pièce, dit Lucien.

— Mon sujet en donnera bien deux, dit Lousteau.

— Eh ! bien, Nathan, Vernou, Du Bruel, faites-moi les plaisanteries de la fin. Ce brave Blondet pourra bien m’octroyer les deux petites colonnes de la première page. Je cours à l’imprimerie. Heureusement, Tullia, tu es venue avec ta voiture.

— Oui, mais le duc y est avec un ministre allemand, dit-elle.

— Invitons le duc et le ministre, dit Nathan.

— Un Allemand, ça boit bien, ça écoute, nous le fusillerons à coups de hardiesses, il en écrira à sa cour, s’écria Blondet.

— Quel est, de nous tous, le personnage assez sérieux pour descendre lui parler, dit Finot. Allons, Du Bruel, tu es un bureaucrate, amène le duc de Rhétoré, le ministre, et donne le bras à Tullia. Mon Dieu ! Tullia est-elle belle ce soir ?…

— Nous allons être treize ! dit Matifat en pâlissant.

— Non, quatorze, s’écria Florentine en arrivant, je veux surveiller milord Cardot !

— D’ailleurs, dit Lousteau, Blondet est accompagné de Claude Vignon.

— Je l’ai mené boire, répondit Blondet en prenant un encrier. Ah ! çà, vous autres, ayez de l’esprit pour les cinquante-six bouteilles de vin que nous boirons, dit-il à Nathan et à Vernou. Surtout stimulez Du Bruel, c’est un vaudevilliste, il est capable de faire quelques méchantes pointes, élevez-le jusqu’au bon mot.

Lucien animé par le désir de faire ses preuves devant des personnages si remarquables, écrivit son premier article sur la table ronde du boudoir de Florine, à la lueur des bougies roses allumées par Matifat.

panorama dramatique.

Première représentation de l’Alcade dans l’embarras, imbroglio en trois actes. — Début de mademoiselle Florine. — Mademoiselle Coralie. — Bouffé.

« On entre, on sort, on parle, on se promène, on cherche quelque chose et l’on ne trouve rien, tout est en rumeur. L’alcade a perdu sa fille et retrouve son bonnet ; mais le bonnet ne lui va pas, ce doit être le bonnet d’un voleur. Où est le voleur ? On entre, on sort, on parle, on se promène, on cherche de plus belle. L’alcade finit par trouver un homme sans sa fille, et sa fille sans un homme, ce qui est satisfaisant pour le magistrat, et non pour le public. Le calme renaît, l’alcade veut interroger l’homme. Ce vieil alcade s’assied dans un grand fauteuil d’alcade en arrangeant ses manches d’alcade. L’Espagne est le seul pays où il y ait des alcades attachés à de grandes manches, où se voient autour du cou des alcades, des fraises qui sur les théâtres de Paris sont la moitié de leur place et de leur gravité. Cet alcade qui a tant trottiné d’un petit pas de vieillard poussif, est Bouffé, Bouffé le successeur de Potier, un jeune acteur qui fait si bien les vieillards qu’il a fait rire les plus vieux vieillards. Il y a un avenir de cent vieillards dans ce front chauve, dans cette voix chevrotante, dans ces fuseaux tremblants sous un corps de Géronte. Il est si vieux, ce jeune acteur, qu’il effraie, on a peur que sa vieillesse ne se communique comme une maladie contagieuse. Et quel admirable alcade ! Quel charmant sourire inquiet, quelle bêtise importante ! quelle dignité stupide ! quelle hésitation judiciaire ! Comme cet homme sait bien que tout peut devenir alternativement faux et vrai ! Comme il est digne d’être le ministre d’un roi constitutionnel ! À chacune des demandes de l’alcade, l’inconnu l’interroge ; Bouffé répond, en sorte que questionné par la réponse, l’alcade éclaircit tout par ses demandes. Cette scène éminemment comique où respire un parfum de Molière a mis la salle en joie. Tout le monde est d’accord, mais je suis hors d’état de vous dire ce qui est clair et ce qui est obscur : la fille de l’alcade était là, représentée par une véritable Andalouse, une Espagnole, aux yeux espagnols, au teint espagnol, à la taille espagnole, à la démarche espagnole, une Espagnole de pied en cap, avec son poignard dans sa jarretière, son amour au cœur, sa croix au bout d’un ruban sur la gorge. À la fin de l’acte, quelqu’un m’a demandé comment allait la pièce, je lui ai dit : Elle a des bas rouges à coins verts, un pied grand comme ça, dans des souliers vernis, et la plus belle jambe de l’Andalousie ! Ah ! cette fille d’alcade, elle fait venir l’amour à la bouche, elle vous donne des désirs horribles, on a envie de sauter dessus la scène et de lui offrir sa chaumière et son cœur, ou trente mille livres de rente et sa plume. Cette Andalouse est la plus belle actrice de Paris. Coralie, puisqu’il faut l’appeler par son nom, est capable d’être comtesse ou grisette, on ne sait sous quelle forme elle plairait davantage. Elle sera ce qu’elle voudra être, elle est née pour tout faire, n’est-ce pas ce qu’il y a de mieux à dire d’une actrice au boulevard ?

« Au second acte est arrivée une Espagnole de Paris, avec sa figure de camée et ses yeux assassins. J’ai demandé à mon tour d’où elle venait, on m’a répondu qu’elle sortait de la coulisse et se nommait mademoiselle Florine ; mais, ma foi, je n’en ai rien pu croire, tant elle avait de feu dans les mouvements, de fureur dans son amour. Cette rivale de la fille de l’alcade est la femme d’un seigneur taillé dans le manteau d’Almaviva, où il y a de l’étoffe pour cent grands seigneurs du boulevard. Si Florine n’avait ni bas rouges à coins verts, ni souliers vernis, elle avait une mantille, un voile dont elle se servait admirablement, la grande dame qu’elle est ! Elle a fait voir à merveille que la tigresse peut devenir chatte. J’ai compris qu’il y avait là quelque drame de jalousie, aux mots piquants que ces deux Espagnoles se sont dits. Puis, quand tout allait s’arranger, la bêtise de l’alcade a tout rebrouillé. Tout ce monde de flambeaux, de riches, de valets, de Figaros, de seigneurs, d’alcades, de filles et de femmes, s’est remis à chercher, aller, venir, tourner. L’intrigue s’est alors renouée et je l’ai laissée se renouer, car ces deux femmes, Florine la jalouse et l’heureuse Coralie, m’ont entortillé de nouveau dans les plis de leur basquine, de leur mantille, et m’ont fourré leurs petits pieds dans l’œil.

« J’ai pu gagner le troisième acte sans avoir fait de malheur, sans avoir nécessité l’intervention du commissaire de police, ni scandalisé la salle, et je crois dès lors à la puissance de la morale publique et religieuse dont on s’occupe à la Chambre des Députés. J’ai pu comprendre qu’il s’agit d’un homme qui aime deux femmes sans en être aimé, ou qui en est aimé sans les aimer, qui n’aime pas les alcades ou que les alcades n’aiment pas ; mais qui, à coup sûr, est un brave seigneur qui aime quelqu’un, lui-même ou Dieu, comme pis-aller, car il se fait moine. Si vous voulez en savoir davantage, allez au Panorama-Dramatique. Vous voilà suffisamment prévenu qu’il faut y aller une première fois pour se faire à ces triomphants bas rouges à coins verts, à ce petit pied plein de promesses, à ces yeux qui filtrent le soleil, à ces finesses de femme parisienne déguisée en Andalouse, et d’Andalouse déguisée en Parisienne ; puis une seconde fois pour jouir de la pièce qui fait mourir de rire sous forme de vieillard, pleurer sous forme de seigneur amoureux. La pièce a réussi sous les deux espèces. L’auteur, qui, dit-on, a pour collaborateur un de nos grands poètes, a visé le succès avec une fille amoureuse dans chaque main ; aussi a-t-il failli tuer de plaisir son parterre en émoi. Les jambes de ces deux filles semblaient avoir plus d’esprit que l’auteur. Néanmoins quand les deux rivales s’en allaient, on trouvait le dialogue spirituel, ce qui prouve assez victorieusement l’excellence de la pièce. L’auteur a été nommé au milieu d’applaudissements qui ont donné des inquiétudes à l’architecte de la salle ; mais l’auteur, habitué à ces mouvements du Vésuve aviné qui bout sous le lustre, ne tremblait pas : c’est M. Du Bruel. Quant aux deux actrices, elles ont dansé le fameux boléro de Séville qui a trouvé grâce devant les pères du concile autrefois, et que la censure a permis, malgré la lasciveté des poses. Ce boléro suffit à attirer tous les vieillards qui ne savent que faire de leur reste d’amour, et j’ai la charité de les avertir de tenir le verre de leur lorgnette très-limpide. »

Pendant que Lucien écrivait cet article, qui fit révolution dans le journalisme par la révélation d’une manière neuve et originale, Lousteau écrivait un article, dit de mœurs, intitulé l’ex-beau, et qui commençait ainsi :

« Le beau de l’Empire est toujours un homme long et mince, bien conservé, qui porte un corset et qui a la croix de la Légion-d’Honneur. Il s’appelle quelque chose comme Potelet ; et, pour se mettre bien en cour aujourd’hui, le baron de l’Empire s’est gratifié d’un du : il est Du Potelet, quitte à redevenir Potelet en cas de révolution. Homme à deux fins d’ailleurs comme son nom, il fait la cour au faubourg Saint-Germain après avoir été le glorieux, l’utile et l’agréable porte-queue d’une sœur de cet homme que la pudeur m’empêche de nommer. Si du Potelet renie son service auprès de l’Altesse impériale, il chante encore les romances de sa bienfaitrice intime… »

L’article était un tissu de personnalités comme on les faisait à cette époque. Il s’y trouvait entre madame de Bargeton, à qui le baron Châtelet faisait la cour, et un os de seiche un parallèle bouffon qui plaisait sans qu’on eût besoin de connaître les deux personnes desquelles on se moquait. Châtelet était comparé à un héron. Les amours de ce héron, ne pouvant avaler la seiche, qui se cassait en trois quand il la laissait tomber, provoquaient irrésistiblement le rire. Cette plaisanterie, qui se divisa en plusieurs articles, eut, comme on sait, un retentissement énorme dans le faubourg Saint-Germain, et fut une des mille et une causes des rigueurs apportées à la législation de la Presse. Une heure après, Blondet, Lousteau, Lucien revinrent au salon où causaient les convives, le duc, le ministre et les quatre femmes, les trois négociants, le directeur du théâtre, Finot et les trois auteurs. Un apprenti, coiffé de son bonnet de papier, était déjà venu chercher la copie pour le journal.

— Les ouvriers vont quitter si je ne leur rapporte rien, dit-il.

— Tiens, voilà dix francs, et qu’ils attendent, répondit Finot.

— Si je les leur donne, monsieur, ils feront de la soulographie, et adieu le journal.

— Le bon sens de cet enfant m’épouvante, dit Finot.

Ce fut au moment où le ministre prédisait un brillant avenir à ce gamin que les trois auteurs entrèrent. Blondet lut un article excessivement spirituel contre les romantiques. L’article de Lousteau fit rire. Le duc de Rhétoré recommanda, pour ne pas trop indisposer le faubourg Saint-Germain, d’y glisser un éloge indirect pour madame d’Espard.

— Et vous, lisez-nous ce que vous avez fait, dit Finot à Lucien.

Quand Lucien, qui tremblait de peur, eut fini, le salon retentissait d’applaudissements, les actrices embrassaient le néophyte, les trois négociants le serraient à l’étouffer, Du Bruel lui prenait la main et avait une larme à l’œil, enfin, le directeur l’invitait à dîner.

— Il n’y a plus d’enfants, dit Blondet. Comme monsieur de Chateaubriand a déjà fait le mot d’enfant sublime pour Victor Hugo, je suis obligé de vous dire tout simplement que vous êtes un homme d’esprit, de cœur et de style.

— Monsieur est du journal, dit Finot en remerciant Étienne et lui jetant le fin regard de l’exploitateur.

— Quels mots avez-vous faits ? dit Lousteau à Blondet et Du Bruel.

— Voilà ceux de Du Bruel, dit Nathan.

*** En voyant combien monsieur le vicomte d’A…… occupe le public, monsieur le vicomte Démosthène a dit hier : — Ils vont peut-être me laisser tranquille.

*** Une dame dit à un Ultra qui blâmait le discours de monsieur Pasquier comme continuant le système de Decazes : — Oui, mais il a des mollets bien monarchiques.

— Si ça commence ainsi, je ne vous en demande pas davantage ; tout va bien, dit Finot. Cours leur porter cela, dit-il à l’apprenti. Le journal est un peu plaqué, mais c’est notre meilleur numéro, dit-il en se tournant vers le groupe des écrivains qui déjà regardaient Lucien avec une sorte de sournoiserie.

— Il a de l’esprit, ce gars-là, dit Blondet.

— Son article est bien, dit Claude Vignon.

— À table ! cria Matifat.

Le duc donna le bras à Florine, Coralie prit celui de Lucien, et la danseuse eut d’un côté Blondet, de l’autre le ministre allemand.

— Je ne comprends pas pourquoi vous attaquez madame de Bargeton et le baron Châtelet, qui est, dit-on, nommé préfet de la Charente et maître des requêtes.

— Madame de Bargeton a mis Lucien à la porte comme un drôle, dit Lousteau.

— Un si beau jeune homme ! fit le ministre.

Le souper, servi dans une argenterie neuve, dans une porcelaine de Sèvres, sur du linge damassé, respirait une magnificence cossue. Chevet avait fait le souper, les vins avaient été choisis par le plus fameux négociant du quai Saint-Bernard, ami de Camusot, de Matifat et de Cardot. Lucien, qui vit pour la première fois le luxe parisien fonctionnant, marchait ainsi de surprise en surprise, et cachait son étonnement en homme d’esprit, de cœur et de style qu’il était, selon le mot de Blondet.

Tous les livres