Illusions perdues (page 39)
— En montant une côte aride, on trouve quelquefois un fruit pour apaiser les ardeurs d’une soif horrible ; ce fruit, le voilà ! dit Lucien qui se jeta dans les bras de d’Arthez, y pleura et lui baisa le front en disant : — Il me semble que je vous confie ma conscience pour me la rendre un jour !
— Je regarde le repentir périodique comme une grande hypocrisie, dit solennellement d’Arthez, le repentir est alors une prime donnée aux mauvaises actions. Le repentir est une virginité que notre âme doit à Dieu : un homme qui se repent deux fois est donc un horrible sycophante. J’ai peur que tu ne voies que des absolutions dans tes repentirs !
Ces paroles foudroyèrent Lucien qui revint à pas lents rue de la Lune. Le lendemain, le poète porta au journal son article, renvoyé et remanié par d’Arthez ; mais, depuis ce jour, il fut dévoré par une mélancolie qu’il ne sut pas toujours déguiser. Quand le soir il vit la salle du Gymnase pleine, il éprouva les terribles émotions que donne un début au théâtre, et qui s’agrandirent chez lui de toute la puissance de son amour. Toutes ses vanités étaient en jeu, son regard embrassait toutes les physionomies comme celui d’un accusé embrasse les figures des jurés et des juges : un murmure allait le faire tressaillir ; un petit incident sur la scène, les entrées et les sorties de Coralie, les moindres inflexions de voix devaient l’agiter démesurément. La pièce où débutait Coralie était une de celles qui tombent, mais qui rebondissent, et la pièce tomba. En entrant en scène, Coralie ne fut pas applaudie, et fut frappée par la froideur du Parterre. Dans les loges, elle n’eut pas d’autres applaudissements que celui de Camusot. Des personnes placées au Balcon et aux Galeries firent taire le négociant par des chut répétés. Les Galeries imposèrent silence aux claqueurs, quand les claqueurs se livrèrent à des salves évidemment exagérées. Martinville applaudissait courageusement, et l’hypocrite Florine, Nathan, Merlin l’imitaient. Une fois la pièce tombée, il y eut foule dans la loge de Coralie ; mais cette foule aggrava le mal par les consolations qu’on lui donnait. L’actrice revint au désespoir moins pour elle que pour Lucien.
— Nous avons été trahis par Braulard, dit-il.
Coralie eut une fièvre horrible, elle était atteinte au cœur. Le lendemain, il lui fut impossible de jouer : elle se vit arrêtée dans sa carrière, Lucien lui cacha les journaux, il les décacheta dans la salle à manger. Tous les feuilletonistes attribuaient la chute de la pièce à Coralie : elle avait trop présumé de ses forces ; elle, qui faisait les délices des boulevards, était déplacée au Gymnase ; elle avait été poussée là par une louable ambition, mais elle n’avait pas consulté ses moyens, elle avait mal pris son rôle. Lucien lut alors sur Coralie des tartines composées dans le système hypocrite de ses articles sur Nathan. Une rage digne de Milon de Crotone quand il se sentit les mains prises dans le chêne qu’il avait ouvert lui-même éclata chez Lucien, il devint blême ; ses amis donnaient à Coralie, dans une phraséologie admirable de bonté, de complaisance et d’intérêt, les conseils les plus perfides. Elle devait jouer, y disait-on, des rôles que les perfides auteurs de ces feuilletons infâmes savaient être entièrement contraires à son talent. Tels étaient les journaux royalistes serinés sans doute par Nathan. Quant aux journaux libéraux et aux petits journaux, ils déployaient les perfidies, les moqueries que Lucien avait pratiquées. Coralie entendit un ou deux sanglots, elle sauta de son lit vers Lucien, aperçut les journaux, voulut les voir et les lut. Après cette lecture, elle alla se recoucher, et garda le silence. Florine était de la conspiration, elle en avait prévu l’issue, elle savait le rôle de Coralie, elle avait eu Nathan pour répétiteur. L’Administration, qui tenait à la pièce, voulut donner le rôle de Coralie à Florine. Le directeur vint trouver la pauvre actrice, elle était en larmes et abattue ; mais quand il lui dit devant Lucien que Florine savait le rôle et qu’il était impossible de ne pas donner la pièce le soir, elle se dressa, sauta hors du lit.
— Je jouerai, cria-t-elle.
Elle tomba évanouie. Florine eut donc le rôle et s’y fit une réputation, car elle releva la pièce ; elle eut dans tous les journaux une ovation à partir de laquelle elle fut cette grande actrice que vous savez. Le triomphe de Florine exaspéra Lucien au plus haut degré.
— Une misérable à laquelle tu as mis le pain à la main ! Si le Gymnase le veut, il peut racheter ton engagement. Je serai comte de Rubempré, je ferai fortune et t’épouserai.
— Quelle sottise ! dit Coralie en lui jetant un regard pâle.
— Une sottise ! cria Lucien. Eh ! bien, dans quelques jours tu habiteras une belle maison, tu auras un équipage, et je te ferai un rôle !
Il prit deux mille francs et courut à Frascati. Le malheureux y resta sept heures dévoré par des furies, le visage calme et froid en apparence. Pendant cette journée et une partie de la nuit, il eut les chances les plus diverses : il posséda jusqu’à trente mille francs, et sortit sans un sou. Quand il revint, il trouva Finot qui l’attendait pour avoir ses petits articles. Lucien commit la faute de se plaindre.
— Ah ! tout n’est pas roses, répondit Finot ; vous avez fait si brutalement votre demi-tour à gauche que vous deviez perdre l’appui de la presse libérale, bien plus forte que la presse ministérielle et royaliste. Il ne faut jamais passer d’un camp dans un autre sans s’être fait un bon lit où l’on se console des pertes auxquelles on doit s’attendre ; mais, dans tous les cas, un homme sage va voir ses amis, leur expose ses raisons, et se fait conseiller par eux son abjuration, ils en deviennent les complices, ils vous plaignent, et l’on convient alors, comme Nathan et Merlin leurs camarades, de se rendre des services mutuels. Les loups ne se mangent point. Vous avez eu, vous, en cette affaire, l’innocence d’un agneau. Vous serez forcé de montrer les dents à votre nouveau parti pour en tirer cuisse ou aile. Ainsi, l’on vous a sacrifié nécessairement à Nathan. Je ne vous cacherai pas le bruit, le scandale et les criailleries que soulève votre article contre d’Arthez. Marat est un saint comparé à vous. Il se prépare des attaques contre vous, votre livre y succombera. Où en est-il, votre roman ?
— Voici les dernières feuilles, dit Lucien en montrant un paquet d’épreuves.
— On vous attribue les articles non signés des journaux ministériels et ultras contre ce petit d’Arthez. Maintenant, tous les jours, les coups d’épingle du Réveil sont dirigés contre les gens de la rue des Quatre-Vents, et les plaisanteries sont d’autant plus sanglantes qu’elles sont drôles. Il y a toute une coterie politique, grave et sérieuse derrière le journal de Léon Giraud, une coterie à qui le pouvoir appartiendra tôt ou tard.
— Je n’ai pas mis le pied au Réveil depuis huit jours.
— Eh ! bien, pensez à mes petits articles. Faites-en cinquante sur-le-champ, je vous les payerai en masse ; mais faites-les dans la couleur du journal.
Et Finot donna négligemment à Lucien le sujet d’un article plaisant contre le Garde-des-Sceaux en lui racontant une prétendue anecdote qui, lui dit-il, courait les salons.
Pour réparer sa perte au jeu, Lucien retrouva, malgré son affaissement, de la verve, de la jeunesse d’esprit, et composa trente articles de chacun deux colonnes. Les articles finis, Lucien alla chez Dauriat, sûr d’y rencontrer Finot auquel il voulait les remettre secrètement ; il avait d’ailleurs besoin de faire expliquer le libraire sur la non-publication des Marguerites. Il trouva la boutique pleine de ses ennemis. À son entrée, il y eut un silence complet, les conversations cessèrent. En se voyant mis au ban du journalisme, Lucien se sentit un redoublement de courage, et se dit en lui-même comme dans l’allée du Luxembourg : — Je triompherai ! Dauriat ne fut ni protecteur ni doux, il se montra goguenard, retranché dans son droit : il ferait paraître les Marguerites à sa guise, il attendrait que la position de Lucien en assurât le succès, il avait acheté l’entière propriété. Quand Lucien objecta que Dauriat était tenu de publier ses Marguerites par la nature même du contrat et de la qualité des contractants, le libraire soutint le contraire et dit que judiciairement il ne pourrait être contraint à une opération qu’il jugeait mauvaise, il était seul juge de l’opportunité. Il y avait d’ailleurs une solution que tous les tribunaux admettraient : Lucien était maître de rendre les mille écus, de reprendre son œuvre et de la faire publier par un libraire royaliste.
Lucien se retira plus piqué du ton modéré que Dauriat avait pris, qu’il ne l’avait été de sa pompe autocratique à leur première entrevue. Ainsi, les Marguerites ne seraient sans doute publiées qu’au moment où Lucien aurait pour lui les forces auxiliaires d’une camaraderie puissante, ou deviendrait formidable par lui-même. Le poète revint chez lui lentement, en proie à un découragement qui le menait au suicide, si l’action eût suivi la pensée. Il vit Coralie au lit, pâle et souffrante.
— Un rôle, ou elle meurt, lui dit Bérénice pendant que Lucien s’habillait pour aller rue du Mont-Blanc chez mademoiselle des Touches qui donnait une grande soirée où il devait trouver des Lupeaulx, Vignon, Blondet, madame d’Espard et madame de Bargeton.
La soirée était donnée pour Conti, le grand compositeur qui possédait l’une des voix les plus célèbres en dehors de la scène, pour la Cinti, la Pasta, Garcia, Levasseur, et deux ou trois voix illustres du beau monde. Lucien se glissa jusqu’à l’endroit où la marquise, sa cousine et madame de Montcornet étaient assises. Le malheureux jeune homme prit un air léger, content, heureux ; il plaisanta, se montra comme il était dans ses jours de splendeur, il ne voulait point paraître avoir besoin du monde. Il s’étendit sur les services qu’il rendait au parti royaliste, il en donna pour preuve les cris de haine que poussaient les Libéraux.
— Vous en serez bien largement récompensé, mon ami, lui dit madame de Bargeton en lui adressant un gracieux sourire. Allez après-demain à la chancellerie avec le Héron et des Lupeaulx, et vous y trouverez votre ordonnance signée par le roi. Le garde-des-sceaux la porte demain au château ; mais il y a conseil, il reviendra tard : néanmoins, si je savais le résultat, dans la soirée, j’enverrai chez vous. Où demeurez-vous ?
— Je viendrai, répondit Lucien honteux d’avoir à dire qu’il demeurait rue de la Lune.
— Les ducs de Lenoncourt et de Navarreins ont parlé de vous au roi, reprit la marquise, ils ont vanté en vous un de ces dévouements absolus et entiers qui voulaient une récompense éclatante afin de vous venger des persécutions de parti libéral. D’ailleurs, le nom et le titre des Rubempré, auxquels vous avez droit par votre mère, vont devenir illustres en vous. Le roi a dit à Sa Grandeur, le soir, de lui apporter une ordonnance pour autoriser le sieur Lucien Chardon à porter le nom et les titres des comtes de Rubempré, en sa qualité de petit-fils du dernier comte par sa mère. — Favorisons les chardonnerets du Pinde, a-t-il dit après avoir lu votre sonnet sur le lis dont s’est heureusement souvenu ma cousine et qu’elle avait donné au duc. — Surtout quand le roi peut faire le miracle de les changer en aigles, a répondu monsieur de Navarreins.
Lucien eut une effusion de cœur qui aurait pu attendrir une femme moins profondément blessée que l’était Louise d’Espard de Négrepelisse. Plus Lucien était beau, plus elle avait soif de vengeance. Des Lupeaulx avait raison, Lucien manquait de tact : il ne sut pas deviner que l’ordonnance dont on lui parlait n’était qu’une plaisanterie comme savait en faire madame d’Espard. Enhardi par ce succès et par la distinction flatteuse que lui témoignait mademoiselle des Touches, il resta chez elle jusqu’à deux heures du matin pour pouvoir lui parler en particulier. Lucien avait appris dans les bureaux des journaux royalistes que mademoiselle des Touches était la collaboratrice secrète d’une pièce où devait jouer la grande merveille du moment, la petite Fay. Quand les salons furent déserts, il emmena mademoiselle des Touches sur un sofa, dans le boudoir, et lui raconta d’une façon si touchante le malheur de Coralie et le sien, que cette illustre hermaphrodite lui promit de faire donner le rôle principal à Coralie.
Le lendemain de cette soirée, au moment où Coralie, heureuse de la promesse de mademoiselle des Touches à Lucien, revenait à la vie et déjeunait avec son poète, Lucien lisait le journal de Lousteau, où se trouvait le récit épigrammatique de l’anecdote inventée sur le Garde-des-Sceaux et sur sa femme. La méchanceté la plus noire s’y cachait sous l’esprit le plus incisif. Le roi Louis XVIII était admirablement mis en scène, et ridiculisé sans que le Parquet pût intervenir. Voici le fait auquel le parti libéral essayait de donner l’apparence de la vérité, mais qui n’a fait que grossir le nombre de ses spirituelles calomnies.
La passion de Louis XVIII pour une correspondance galante et musquée, pleine de madrigaux et d’étincelles, y était interprétée comme la dernière expression de son amour qui devenait doctrinaire : il passait, y disait-on, du fait à l’idée. L’illustre maîtresse, si cruellement attaquée par Béranger sous le nom d’Octavie, avait conçu les craintes les plus sérieuses. La correspondance languissait. Plus Octavie déployait d’esprit, plus son amant se montrait froid et terne. Octavie avait fini par découvrir la cause de sa défaveur, son pouvoir était menacé par les prémices et les épices d’une nouvelle correspondance du royal écrivain avec la femme du Garde-des-Sceaux. Cette excellente femme était supposée incapable d’écrire un billet, elle devait être purement et simplement l’éditeur responsable d’une audacieuse ambition. Qui pouvait être caché sous cette jupe ? Après quelques observations, Octavie découvrit que le roi correspondait avec son Ministre. Son plan est fait. Aidée par un ami fidèle, elle retient un jour le Ministre à la Chambre par une discussion orageuse, et se ménage un tête-à-tête où elle révolte l’amour-propre du roi par la révélation de cette tromperie. Louis XVIII entre dans un accès de colère bourbonnienne et royale, il éclate contre Octavie, il doute ; Octavie offre une preuve immédiate en le priant d’écrire un mot qui voulût absolument une réponse. La malheureuse femme surprise envoie requérir son mari à la Chambre ; mais tout était prévu, dans ce moment il occupait la tribune. La femme sue sang et eau, cherche tout son esprit, et répond avec l’esprit qu’elle trouve. — Votre chancelier vous dira le reste, s’écria Octavie en riant du désappointement du Roi.
Quoique mensonger, l’article piquait au vif le Garde-des-Sceaux, sa femme et le Roi. Des Lupeaulx, à qui Finot a toujours gardé le secret, avait, dit-on, inventé l’anecdote. Ce spirituel et mordant article fit la joie des Libéraux et celle du parti de Monsieur ; Lucien s’en amusa sans y voir autre chose qu’un très-agréable canard. Il alla le lendemain prendre des Lupeaulx et le baron du Châtelet. Le baron venait remercier Sa Grandeur. Le sieur Châtelet, nommé Conseiller d’État en service extraordinaire, était fait comte avec la promesse de la préfecture de la Charente, dès que le préfet actuel aurait fini les quelques mois nécessaires pour compléter le temps voulu pour lui faire obtenir le maximum de la retraite. Le comte du Châtelet, car le du fut inséré dans l’ordonnance, prit Lucien dans sa voiture et le traita sur un pied d’égalité. Sans les articles de Lucien, il ne serait peut-être pas parvenu si promptement ; la persécution des Libéraux avait été comme un piédestal pour lui. Des Lupeaulx était au Ministère, dans le cabinet du Secrétaire-Général. À l’aspect de Lucien, ce fonctionnaire fit un bond d’étonnement et regarda des Lupeaulx.
— Comment ! vous osez venir ici, monsieur ? dit le Secrétaire-Général à Lucien stupéfait. Sa Grandeur a déchiré votre ordonnance préparée, la voici ! Il montra le premier papier venu déchiré en quatre. Le ministre a voulu connaître l’auteur de l’épouvantable article d’hier, et voici la copie du numéro, dit le Secrétaire-Général en tendant à Lucien les feuillets de son article. Vous vous dites royaliste, monsieur, et vous êtes collaborateur de cet infâme journal qui fait blanchir les cheveux aux ministres, qui chagrine les Centres et nous entraîne dans un abîme. Vous déjeunez du Corsaire, du Miroir, du Constitutionnel, du Courrier ; vous dînez de la Quotidienne, du Réveil, et vous soupez avec Martinville, le plus terrible antagoniste du Ministère, et qui pousse le roi vers l’absolutisme, ce qui l’amènerait à une révolution tout aussi promptement que s’il se livrait à l’extrême Gauche ? Vous êtes un très-spirituel journaliste, mais vous ne serez jamais un homme politique. Le ministre vous a dénoncé comme l’auteur de l’article au roi, qui, dans sa colère, a grondé monsieur le duc de Navarreins, son premier gentilhomme de service. Vous vous êtes fait des ennemis d’autant plus puissants qu’ils vous étaient plus favorables ! Ce qui chez un ennemi semble naturel, est épouvantable chez un ami.
— Mais vous êtes donc un enfant, mon cher ? dit des Lupeaulx. Vous m’avez compromis. Mesdames d’Espard et de Bargeton, madame de Montcornet, qui avaient répondu de vous, doivent être furieuses. Le duc a dû faire retomber sa colère sur la marquise, et la marquise a dû gronder sa cousine. N’y allez pas ! Attendez.
— Voici Sa Grandeur, sortez ! dit le Secrétaire-Général.
Lucien se trouva sur la place Vendôme, hébété comme un homme à qui l’on vient de donner sur la tête un coup d’assommoir. Il revint à pied par les boulevards en essayant de se juger. Il se vit le jouet d’hommes envieux, avides et perfides. Qu’était-il dans ce monde d’ambitions ? Un enfant qui courait après les plaisirs et les jouissances de vanité, leur sacrifiant tout ; un poète, sans réflexion profonde, allant de lumière en lumière comme un papillon, sans plan fixe, l’esclave des circonstances, pensant bien et agissant mal. Sa conscience fut un impitoyable bourreau. Enfin, il n’avait plus d’argent et se sentait épuisé de travail et de douleur. Ses articles ne passaient qu’après ceux de Merlin et de Nathan. Il allait à l’aventure, perdu dans ses réflexions ; il vit en marchant, chez quelques cabinets littéraires qui commençaient à donner des livres en lecture avec les journaux, une affiche où, sous un titre bizarre, à lui tout à fait inconnu, brillait son nom : Par monsieur Lucien Chardon de Rubempré. Son ouvrage paraissait, il n’en avait rien su, les journaux se taisaient. Il demeura les bras pendants, immobile, sans apercevoir un groupe de jeunes gens les plus élégants, parmi lesquels étaient Rastignac, de Marsay et quelques autres de sa connaissance. Il ne fit pas attention à Michel Chrestien et à Léon Giraud, qui venaient à lui.
— Vous êtes monsieur Chardon ? lui dit Michel d’un ton qui fit résonner les entrailles de Lucien comme des cordes.
— Ne me connaissez-vous pas ? répondit-il en pâlissant.
Michel lui cracha au visage.
— Voilà les honoraires de vos articles contre d’Arthez. Si chacun dans sa cause ou dans celle de ses amis imitait ma conduite, la Presse resterait ce qu’elle doit être : un sacerdoce respectable et respecté !
Lucien avait chancelé ; il s’appuya sur Rastignac en lui disant, ainsi qu’à de Marsay : — Messieurs, vous ne sauriez refuser d’être mes témoins. Mais je veux d’abord rendre la partie égale, et l’affaire sans remède.
Lucien donna vivement un soufflet à Michel, qui ne s’y attendait pas. Les dandies et les amis de Michel se jetèrent entre le républicain et le royaliste, afin que cette lutte ne prît pas un caractère populacier. Rastignac saisit Lucien et l’emmena chez lui, rue Taitbout, à deux pas de cette scène, qui avait lieu sur le boulevard de Gand, à l’heure du dîner. Cette circonstance évita les rassemblements d’usage en pareil cas. De Marsay vint chercher Lucien, que les deux dandies forcèrent à dîner joyeusement avec eux au café Anglais, où ils se grisèrent.
— Êtes-vous fort à l’épée ? lui dit de Marsay.
— Je n’en ai jamais manié.
— Au pistolet ? dit Rastignac.
— Je n’ai pas dans ma vie tiré un seul coup de pistolet.
— Vous avez pour vous le hasard, vous êtes un terrible adversaire, vous pouvez tuer votre homme, dit de Marsay.
Lucien trouva fort heureusement Coralie au lit et endormie. L’actrice avait joué dans une petite pièce et à l’improviste, elle avait repris sa revanche en obtenant des applaudissements légitimes et non stipendiés. Cette soirée, à laquelle ne s’attendaient pas ses ennemis, détermina le directeur à lui donner le principal rôle dans la pièce de Camille Maupin ; car il avait fini par découvrir la cause de l’insuccès de Coralie à son début. Courroucé par les intrigues de Florine et de Nathan pour faire tomber une actrice à laquelle il tenait, le Directeur avait promis à Coralie la protection de l’Administration.
À cinq heures du matin, Rastignac vint chercher Lucien.
— Mon cher, vous êtes logé dans le système de votre rue, lui dit-il pour tout compliment. Soyons les premiers au rendez-vous, sur le chemin de Clignancourt, c’est le bon goût, et nous devons de bons exemples. — Voici le programme, lui dit de Marsay dès que le fiacre roula dans le faubourg Saint-Denis. Vous vous battez au pistolet, à vingt-cinq pas, marchant à volonté l’un sur l’autre jusqu’à une distance de quinze pas. Vous avez chacun cinq pas à faire et trois coups à tirer, pas davantage. Quoi qu’il arrive, vous vous engagez à en rester là l’un et l’autre. Nous chargeons les pistolets de votre adversaire, et ses témoins chargent les vôtres. Les armes ont été choisies par les quatre témoins réunis chez un armurier. Je vous promets que nous avons aidé le hasard : vous avez des pistolets de cavalerie.
Pour Lucien, la vie était devenue un mauvais rêve ; il lui était indifférent de vivre ou de mourir. Le courage particulier au suicide lui servit donc à paraître en grand costume de bravoure aux yeux des spectateurs de son duel. Il resta, sans marcher, à sa place. Cette insouciance passa pour un froid calcul : on trouva ce poète très-fort. Michel Chrestien vint jusqu’à sa limite. Les deux adversaires firent feu en même temps, car les insultes avaient été regardées comme égales. Au premier coup, la balle de Chrestien effleura le menton de Lucien dont la balle passa à dix pieds au-dessus de la tête de son adversaire. Au second coup, la balle de Michel se logea dans le col de la redingote du poète, lequel était heureusement piqué et garni de bougran. Au troisième coup, Lucien reçut la balle dans le sein et tomba.
— Est-il mort ? demanda Michel.
— Non, dit le chirurgien, il s’en tirera.
— Tant pis, répondit Michel.
— Oh ! oui, tant pis, répéta Lucien en versant des larmes.
À midi, ce malheureux enfant se trouva dans sa chambre et sur son lit ; il avait fallu cinq heures et de grands ménagements pour l’y transporter. Quoique son état fût sans danger, il exigeait des précautions : la fièvre pouvait amener de fâcheuses complications. Coralie étouffa son désespoir et ses chagrins. Pendant tout le temps que son ami fut en danger, elle passa les nuits avec Bérénice en apprenant ses rôles. Le danger de Lucien dura deux mois. Cette pauvre créature jouait quelquefois un rôle qui voulait de la gaieté, tandis qu’intérieurement elle se disait : — Mon cher Lucien meurt peut-être en ce moment !
Pendant ce temps, Lucien fut soigné par Bianchon : il dut la vie au dévouement de cet ami si vivement blessé, mais à qui d’Arthez avait confié le secret de la démarche de Lucien en justifiant le malheureux poète. Dans un moment lucide, car Lucien eut une fièvre nerveuse d’une haute gravité, Bianchon, qui soupçonnait d’Arthez de quelque générosité, questionna son malade ; Lucien lui dit n’avoir pas fait d’autre article sur le livre de d’Arthez que l’article sérieux et grave inséré dans le journal d’Hector Merlin.
À la fin du premier mois, la maison Fendant et Cavalier déposa son bilan. Bianchon dit à l’actrice de cacher ce coup affreux à Lucien. Le fameux roman de l’Archer de Charles IX, publié sous un titre bizarre, n’avait pas eu le moindre succès. Pour se faire de l’argent avant de déposer le bilan, Fendant, à l’insu de Cavalier, avait vendu cet ouvrage en bloc à des épiciers qui le revendaient à bas prix au moyen du colportage. En ce moment le livre de Lucien garnissait les parapets des ponts et les quais de Paris. La librairie du quai des Augustins, qui avait pris une certaine quantité d’exemplaires de ce roman, se trouvait donc perdre une somme considérable par suite de l’avilissement subit du prix : les quatre volumes in-12 qu’elle avait achetés quatre francs cinquante centimes étaient donnés pour cinquante sous. Le commerce jetait les hauts cris, et les journaux continuaient à garder le plus profond silence. Barbet n’avait pas prévu ce lavage, il croyait au talent de Lucien ; contrairement à ses habitudes, il s’était jeté sur deux cents exemplaires ; et la perspective d’une perte le rendait fou, il disait des horreurs de Lucien. Barbet prit un parti héroïque : il mit ses exemplaires dans un coin de son magasin par un entêtement particulier aux avares, et laissa ses confrères se débarrasser des leurs à vil prix. Plus tard, en 1824, quand la belle préface de d’Arthez, le mérite du livre et deux articles faits par Léon Giraud eurent rendu à cette œuvre sa valeur, Barbet vendit ses exemplaires un par un au prix de dix francs. Malgré les précautions de Bérénice et de Coralie, il fut impossible d’empêcher Hector Merlin de venir voir son ami mourant ; et il lui fit boire goutte à goutte le calice amer de ce bouillon, mot en usage dans la librairie pour peindre l’opération funeste à laquelle s’étaient livrés Fendant et Cavalier en publiant le livre d’un débutant. Martinville, seul fidèle à Lucien, fit un magnifique article en faveur de l’œuvre ; mais l’exaspération était telle, et chez les Libéraux, et chez les Ministériels, contre le rédacteur en chef de l’Aristarque, de l’Oriflamme et du Drapeau Blanc, que les efforts de ce courageux athlète, qui rendit toujours dix insultes pour une au libéralisme, nuisirent à Lucien. Aucun journal ne releva le gant de la polémique, quelque vives que fussent les attaques du Bravo royaliste. Coralie, Bérénice et Bianchon fermèrent la porte à tous les soi-disant amis de Lucien qui jetèrent les hauts cris ; mais il fut impossible de la fermer aux huissiers. La faillite de Fendant et de Cavalier rendait leurs billets exigibles en vertu d’une des dispositions du Code de commerce, la plus attentatoire aux droits des tiers qui se voient ainsi privés des bénéfices du terme. Lucien se trouva vigoureusement poursuivi par Camusot. En voyant ce nom, l’actrice comprit la terrible et humiliante démarche qu’avait dû faire son poète, pour elle si angélique ; elle l’en aima dix fois plus, et ne voulut pas implorer Camusot. En venant chercher leur prisonnier, les Gardes du Commerce le trouvèrent au lit, et reculèrent à l’idée de l’emmener ; ils allèrent chez Camusot avant de prier le Président du Tribunal d’indiquer la maison de santé dans laquelle ils déposeraient le débiteur. Camusot accourut aussitôt rue de la Lune. Coralie descendit et remonta tenant les pièces de la procédure qui d’après l’endos avait déclaré Lucien commerçant. Comment avait-elle obtenu ces papiers de Camusot ? quelle promesse avait-elle faite ? elle garda le plus morne silence ; mais elle était remontée quasi morte. Coralie joua dans la pièce de Camille Maupin, et contribua beaucoup à ce succès de l’illustre hermaphrodite littéraire. La création de ce rôle fut la dernière étincelle de cette belle lampe. À la vingtième représentation, au moment où Lucien rétabli commençait à se promener, à manger, et parlait de reprendre ses travaux, Coralie tomba malade : un chagrin secret la dévorait. Bérénice a toujours cru que, pour sauver Lucien, elle avait promis de revenir à Camusot. L’actrice eut la mortification de voir donner son rôle à Florine. Nathan déclarait la guerre au Gymnase dans le cas où Florine ne succéderait pas à Coralie. En jouant le rôle jusqu’au dernier moment pour ne pas le laisser prendre par sa rivale, Coralie outrepassa ses forces ; le Gymnase lui avait fait quelques avances pendant la maladie de Lucien, elle ne pouvait plus rien demander à la caisse du théâtre ; malgré son bon vouloir, Lucien était encore incapable de travailler, il soignait d’ailleurs Coralie afin de soulager Bérénice ; ce pauvre ménage arriva donc à une détresse absolue, il eut cependant le bonheur de trouver dans Bianchon un médecin habile et dévoué, qui lui donna crédit chez un pharmacien. La situation de Coralie et de Lucien fut bientôt connue des fournisseurs et du propriétaire. Les meubles furent saisis. La couturière et le tailleur, ne craignant plus le journaliste, poursuivirent ces deux bohémiens à outrance. Enfin il n’y eut plus que le pharmacien et le charcutier qui fissent crédit à ces malheureux enfants. Lucien, Bérénice et la malade furent obligés pendant une semaine environ de ne manger que du porc sous toutes les formes ingénieuses et variées que lui donnent les charcutiers. La charcuterie, assez inflammatoire de sa nature, aggrava la maladie de l’actrice. Lucien fut contraint par la misère d’aller chez Lousteau réclamer les mille francs que cet ancien ami, ce traître, lui devait. Ce fut, au milieu de ses malheurs, la démarche qui lui coûta le plus. Lousteau ne pouvait plus rentrer chez lui rue de la Harpe, il couchait chez ses amis, il était poursuivi, traqué comme un lièvre. Lucien ne put trouver son fatal introducteur dans le monde littéraire que chez Flicoteaux. Lousteau dînait à la même table où Lucien l’avait rencontré, pour son malheur, le jour où il s’était éloigné de d’Arthez. Lousteau lui offrit à dîner, et Lucien accepta !
Quand, en sortant de chez Flicoteaux, Claude Vignon, qui y mangeait ce jour-là, Lousteau, Lucien et le grand inconnu qui remisait sa garderobe chez Samanon voulurent aller au café Voltaire prendre du café, jamais ils ne purent faire trente sous en réunissant le billon qui retentissait dans leurs poches. Ils flânèrent au Luxembourg, espérant y rencontrer un libraire, et ils virent en effet un des plus fameux imprimeurs de ce temps auquel Lousteau demanda quarante francs, et qui les donna. Lousteau partagea la somme en quatre portions égales, et chacun des écrivains en prit une. La misère avait éteint toute fierté, tout sentiment chez Lucien ; il pleura devant ces trois artistes en leur racontant sa situation ; mais chacun de ses camarades avait un drame tout aussi cruellement horrible à lui dire : quand chacun eut paraphrasé le sien, le poète se trouva le moins malheureux des quatre. Aussi tous avaient-ils besoin d’oublier et leur malheur et leur pensée qui doublait le malheur. Lousteau courut au Palais-Royal, y jouer les neuf francs qui lui restèrent sur ses dix francs. Le grand inconnu, quoiqu’il eût une divine maîtresse, alla dans une vile maison suspecte se plonger dans le bourbier des voluptés dangereuses. Vignon se rendit au Petit Rocher de Cancale dans l’intention d’y boire deux bouteilles de vin de Bordeaux pour abdiquer sa raison et sa mémoire. Lucien quitta Claude Vignon sur le seuil du restaurant, en refusant sa part de ce souper. La poignée de main que le grand homme de province donna au seul journaliste qui ne lui avait pas été hostile fut accompagnée d’un horrible serrement de cœur.
— Que faire ? lui demanda-t-il.
— À la guerre, comme à la guerre, lui dit le grand critique. Votre livre est beau, mais il vous a fait des envieux, votre lutte sera longue et difficile. Le génie est une horrible maladie. Tout écrivain porte en son cœur un monstre qui, semblable au tænia dans l’estomac, y dévore les sentiments à mesure qu’ils y éclosent. Qui triomphera ? la maladie de l’homme, ou l’homme de la maladie ? Certes, il faut être un grand homme pour tenir la balance entre son génie et son caractère. Le talent grandit, le cœur se dessèche. À moins d’être un colosse, à moins d’avoir des épaules d’Hercule, on reste ou sans cœur ou sans talent. Vous êtes mince et fluet, vous succomberez, ajouta-t-il en entrant chez le restaurateur.
Lucien revint chez lui en méditant sur cet horrible arrêt dont la profonde vérité lui éclairait la vie littéraire.
— De l’argent ! lui criait une voix.
Il fit lui-même, à son ordre, trois billets de mille francs chacun à un, deux et trois mois d’échéance, en y imitant avec une admirable perfection la signature de David Séchard, et il les endossa ; puis, le lendemain, il les porta chez Métivier, le marchand de papier de la rue Serpente, qui les lui escompta sans aucune difficulté. Lucien écrivit aussitôt à son beau-frère en le prévenant de la nécessité où il avait été de commettre ce faux, en se trouvant dans l’impossibilité de subir les délais de la poste ; mais il lui promettait de faire les fonds à l’échéance. Les dettes de Coralie et celles de Lucien payées, il resta trois cents francs que le poète remit entre les mains de Bérénice, en lui disant de ne lui rien donner s’il demandait de l’argent : il craignait d’être saisi par l’envie d’aller au jeu. Lucien, animé d’une rage sombre, froide et taciturne, se mit à écrire ses plus spirituels articles à la lueur d’une lampe en veillant Coralie. Quand il cherchait ses idées, il voyait cette créature adorée, blanche comme une porcelaine, belle de la beauté des mourantes, lui souriant de deux lèvres pâles, lui montrant des yeux brillants comme le sont ceux de toutes les femmes qui succombent autant à la maladie qu’au chagrin. Lucien envoyait ses articles aux journaux ; mais comme il ne pouvait pas aller dans les bureaux, pour tourmenter les rédacteurs en chef, les articles ne paraissaient pas. Quand il se décidait à venir au journal, Théodore Gaillard qui lui avait fait des avances et qui, plus tard, profita de ces diamants littéraires, le recevait froidement.
— Prenez garde à vous, mon cher, vous n’avez plus d’esprit, ne vous laissez pas abattre, ayez de la verve ! lui disait-il.
— Ce petit Lucien n’avait que son roman et ses premiers articles dans le ventre, s’écriaient Félicien Vernou, Merlin et tous ceux qui le haïssaient quand il était question de lui chez Dauriat ou au Vaudeville. Il nous envoie des choses pitoyables.
Ne rien avoir dans le ventre, mot consacré dans l’argot du journalisme, constitue un arrêt souverain dont il est difficile d’appeler, une fois qu’il a été prononcé. Ce mot, colporté partout, tuait Lucien, à l’insu de Lucien.