Illusions perdues (page 4)

Honoré de Balzac · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Illusions perdues · 40 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

» Votre dévoué serviteur,

» Métivier. »

— Eh ! bien, dit Ève à David, mon frère saura par cette poursuite que nous n’avons pas pu payer.

Quel changement cette parole n’annonçait-elle pas chez Ève ? L’amour grandissant que lui inspirait le caractère de David, de mieux en mieux connu, prenait dans son cœur la place de l’affection fraternelle. Mais à combien d’illusions ne disait-elle pas adieu ?…

Voyons maintenant tout le chemin que fit le Compte de Retour sur la place de Paris ? Un tiers porteur, nom commercial de celui qui possède un effet par transmission, est libre, aux termes de la loi, de poursuivre uniquement celui des divers débiteurs de cet effet qui lui présente la chance d’être payé le plus promptement. En vertu de cette faculté, Lucien fut poursuivi par l’huissier de monsieur Métivier. Voici quelles furent les phases de cette action, d’ailleurs entièrement inutile. Métivier, derrière lequel se cachaient les Cointet, connaissait l’insolvabilité de Lucien ; mais toujours dans l’esprit de la loi, l’insolvabilité de fait n’existe en droit qu’après avoir été constatée. On constata donc l’impossibilité d’obtenir de Lucien le payement de l’effet, de la manière suivante.

L’huissier de Métivier dénonça, le 5 mai, le Compte de Retour et le protêt d’Angoulême à Lucien, en l’assignant au Tribunal de Commerce de Paris pour entendre dire une foule de choses, entre autres qu’il serait condamné par corps comme négociant. Quand, au milieu de sa vie de cerf aux abois, Lucien lut ce grimoire, il recevait la signification d’un jugement obtenu contre lui par défaut au Tribunal de Commerce. Coralie, sa maîtresse, ignorant ce dont il s’agissait, imagina que Lucien avait obligé son beau-frère ; elle lui donna tous les actes ensemble, trop tard. Une actrice voit trop d’acteurs en huissiers dans les vaudevilles pour croire au papier timbré. Lucien eut des larmes aux yeux, il s’apitoya sur Séchard, il eut honte de son faux, et il voulut payer. Naturellement, il consulta ses amis sur ce qu’il devait faire pour gagner du temps. Mais quand Lousteau, Blondet, Bixiou, Nathan eurent instruit Lucien du peu de cas qu’un poète devait faire du Tribunal de Commerce, juridiction établie pour les boutiquiers, le poète se trouvait déjà sous le coup d’une saisie. Il voyait à sa porte cette petite affiche jaune dont la couleur déteint sur les portières, qui a la vertu la plus astringente sur le crédit, qui porte l’effroi dans le cœur des moindres fournisseurs, et qui surtout glace le sang dans les veines des poètes assez sensibles pour s’attacher à ces morceaux de bois, à ces guenilles de soie, à ces tas de laine coloriée, à ces brimborions appelés mobilier. Quand on vint pour enlever les meubles de Coralie, l’auteur des Marguerites alla trouver un ami de Bixiou, Desroches, un premier clerc qui venait de traiter d’une Étude, et qui se mit à rire en voyant tant d’effroi chez Lucien pour si peu de chose. — Ce n’est rien, mon cher, vous voulez gagner du temps ? — Le plus possible. — Eh ! bien, opposez-vous à l’exécution du jugement. Allez trouver un de mes amis, Signol, un agréé, portez-lui vos pièces, il renouvellera l’opposition, se présentera pour vous, et déclinera la compétence du Tribunal de commerce. Ceci ne fera pas la moindre difficulté, vous êtes un journaliste assez connu. Si vous êtes assigné devant le Tribunal civil, vous viendrez me voir, ça me regardera : je me charge de faire promener ceux qui veulent chagriner la belle Coralie. Le vingt-huit mai, Lucien, assigné devant le Tribunal civil, y fut condamné plus promptement que ne le pensait Desroches, car on poursuivait Lucien à outrance. Quand une nouvelle saisie fut pratiquée, lorsque l’affiche jaune vint encore dorer les pilastres de la porte de Coralie et qu’on voulut enlever le mobilier, Desroches, un peu sot de s’être laissé pincer par son confrère (telle fut son expression), s’y opposa, prétendant, avec raison d’ailleurs, que le mobilier appartenait à mademoiselle Coralie : il introduisit un référé. Sur le référé, le Président du Tribunal renvoya les parties à l’audience, où la propriété des meubles fut adjugée à l’actrice par un jugement. Métivier, qui appela de ce jugement, fut débouté de son appel par un arrêt, le trente juillet.

Le sept août, maître Cachan reçut par la diligence un énorme dossier intitulé :

MÉTIVIER

CONTRE

SÉCHARD ET LUCIEN CHARDON.

La première pièce était la jolie petite note suivante, dont l’exactitude est garantie ; elle a été copiée.

Billet du 30 avril dernier, souscrit par Séchard fils, ordre Lucien de Rubempré (2 mai). Compte de retour :

1,037 fr. 45 c. (5 Mai.)

Dénonciation du compte de retour et du protêt avec assignation devant le Tribunal de commerce de Paris, pour le 7 mai

8 75

(7 Mai.)

Jugement, condamnation par défaut, avec contrainte par corps

35 »

(10 Mai.)

Signification du jugement

8 50

(12 Mai.)

Commandement

5 50

(14 Mai.)

Procès-verbal de saisie

16 »

(18 Mai.)

Procès-verbal d’apposition d’affiches

15 25

(19 Mai.)

Insertion au journal

4 »

(24 Mai.)

Procès-verbal de récolement précédant l’enlèvement, et contenant opposition à l’exécution du jugement par le sieur Lucien de Rubempré

12 »

(27 Mai.)

Jugement du Tribunal qui, faisant droit, renvoie, sur l’opposition dûment réitérée, les parties devant le Tribunal civil

35 »

(28 Mai.)

Assignation à bref délai par Métivier, devant le Tribunal civil avec constitution d’avoué

6 50

(2 Juin.)

Jugement contradictoire qui condamne Lucien Chardon à payer les causes du compte de retour et laisse à la charge du poursuivant les frais faits devant le Tribunal de commerce

150 »

(6 Juin.)

Signification dudit

10 »

(15 Juin.)

Commandement

5 50

(19 Juin.)

Procès-verbal tendant à saisie, et contenant opposition à cette saisie par la demoiselle Coralie, qui prétend que le mobilier lui appartient et demande d’aller en référé sur l’heure, dans le cas où l’on voudrait passer outre

20 »

Ordonnance du Président, qui renvoie les parties à l’audience en état de référé

40 »

(19 Juin.)

Jugement qui adjuge la propriété des meubles à ladite demoiselle Coralie

250 »

(20 Juin.)

Appel par Métivier

17 »

(30 Juin.)

Arrêt confirmatif du jugement

250 »

Total

889 »

Billet du 31 mai

1,037 45

Dénonciation à Lucien

8 75

1,046 20

Billet du 30 juin, compte de retour

1,037 45

Dénonciation à Lucien

8 75

1,046 20

Ces pièces étaient accompagnées d’une lettre par laquelle Métivier donnait l’ordre à maître Cachan, avoué d’Angoulême, de poursuivre David Séchard par tous les moyens de droit. Maître Victor-Ange-Herménégilde Doublon assigna donc David Séchard, le 3 juillet, au tribunal de commerce d’Angoulême pour le payement de la somme totale de quatre mille dix-huit francs quatre-vingt-cinq centimes, montant des trois effets et des frais déjà faits. Le jour où Doublon devait lui apporter à elle-même le commandement de payer cette somme énorme pour elle, Ève reçut dans la matinée cette lettre foudroyante écrite par Métivier :

« à monsieur séchard fils, imprimeur à angoulême.

» Votre beau-frère, monsieur Chardon, est un homme d’une insigne mauvaise foi qui a mis son mobilier sous le nom d’une actrice avec laquelle il vit, et vous auriez dû, Monsieur, me prévenir loyalement de ces circonstances afin de ne pas me laisser faire des poursuites inutiles, car vous n’avez pas répondu à ma lettre du 10 mai dernier. Ne trouvez donc pas mauvais que je vous demande immédiatement le remboursement des trois effets et de tous mes débours.

» Agréez mes salutations.

» Métivier. »

En n’entendant plus parler de rien, Ève, peu savante en droit commercial, pensait que son frère avait réparé son crime en payant les billets fabriqués.

— Mon ami, dit-elle à son mari, cours avant tout chez Petit-Claud, explique-lui notre position, et consulte-le.

— Mon ami, dit le pauvre imprimeur en entrant dans le cabinet de son camarade chez lequel il avait couru précipitamment, je ne savais pas, quand tu es venu m’annoncer ta nomination en m’offrant tes services, que je pourrais en avoir sitôt besoin.

Petit-Claud étudia la belle figure de penseur que lui présenta cet homme assis dans un fauteuil en face de lui, car il n’écouta pas le détail d’affaires qu’il connaissait mieux que ne les savait celui qui les lui expliquait. En voyant entrer Séchard inquiet, il s’était dit : — Le tour est fait ! Cette scène se joue assez souvent au fond du cabinet des avoués. — Pourquoi les Cointet le persécutent-ils ?… se demandait Petit-Claud. Il est dans l’esprit des avoués de pénétrer tout aussi bien dans l’âme de leurs clients que dans celle des adversaires : ils doivent connaître l’envers aussi bien que l’endroit de la trame judiciaire.

— Tu veux gagner du temps, répondit enfin Petit-Claud à Séchard quand Séchard eut fini. Que te faut-il, quelque chose comme trois ou quatre mois ?

— Oh ! quatre mois ! je suis sauvé, s’écria David à qui Petit-Claud parut être un ange.

— Eh ! bien, l’on ne touchera à aucun de tes meubles, et l’on ne pourra pas t’arrêter avant trois ou quatre mois… Mais cela te coûtera bien cher, dit Petit-Claud.

— Eh ! qu’est-ce que cela me fait ! s’écria Séchard.

— Tu attends des rentrées, en es-tu sûr ?… demanda l’avoué presque surpris de la facilité avec laquelle son client entrait dans la machination.

— Dans trois mois je serai riche, répondit l’inventeur avec une assurance d’inventeur.

— Ton père n’est pas encore en pré, répondit Petit-Claud, il tient à rester dans les vignes.

— Est-ce que je compte sur la mort de mon père ?… répondit David. Je suis sur la trace d’un secret industriel qui me permettra de fabriquer sans un brin de coton un papier aussi solide que le papier de Hollande, et à cinquante pour cent au-dessous du prix de revient actuel de la pâte de coton…

— C’est une fortune, s’écria Petit-Claud qui comprit alors le projet du grand Cointet.

— Une grande fortune, mon ami, car il faudra, dans dix ans d’ici, dix fois plus de papier qu’il ne s’en consomme aujourd’hui. Le journalisme sera la folie de notre temps !

— Personne n’a ton secret ?…

— Personne, excepté ma femme.

— Tu n’as pas dit ton projet, ton programme à quelqu’un…, aux Cointet, par exemple ?

— Je leur en ai parlé, mais vaguement, je crois !

Un éclair de générosité passa dans l’âme enfiellée de Petit-Claud qui essaya de tout concilier, l’intérêt des Cointet, le sien et celui de Séchard.

— Écoute, David, nous sommes camarades de collége, je te défendrai ; mais, sache-le bien, cette défense à l’encontre des lois te coûtera cinq à six mille francs !… Ne compromets pas ta fortune. Je crois que tu seras obligé de partager avec un de nos fabricants. Voyons ? tu y regarderas à deux fois avant d’acheter ou de faire construire une papeterie… Il te faudra d’ailleurs prendre un brevet d’invention… Tout cela prendra du temps et voudra de l’argent. Les huissiers fondront sur toi peut-être trop tôt, malgré les détours que nous allons faire devant eux…

— Je tiens mon secret ! répondit David avec la naïveté du savant.

— Eh ! bien, ton secret sera ta planche de salut, reprit Petit-Claud repoussé dans sa première et loyale intention d’éviter un procès par une transaction, je ne veux pas le savoir ; mais écoute-moi bien : tâche de travailler dans les entrailles de la terre, que personne ne te voie et ne puisse soupçonner tes moyens d’exécution, car ta planche te serait volée sous tes pieds… Un inventeur cache souvent sous sa peau un jobard ! Vous pensez trop à vos secrets pour pouvoir penser à tout. On finira par se douter de l’objet de tes recherches, tu es environné de fabricants ! Autant de fabricants, autant d’ennemis ! Je te vois comme le castor au milieu des chasseurs, ne leur donne pas ta peau…

— Merci, mon cher camarade, je me suis dit tout cela, s’écria Séchard ; mais je te suis obligé de me montrer tant de prudence et de sollicitude !… Il ne s’agit pas de moi dans cette entreprise. À moi, douze cents francs de rente me suffiraient, et mon père doit m’en laisser au moins trois fois autant quelque jour… Je vis par l’amour et par ma pensée !… une vie céleste… Il s’agit de Lucien et de ma femme ; c’est pour eux que je travaille…

— Allons, signe-moi ce pouvoir, et ne t’occupe plus que de ta découverte. Le jour où il faudra te cacher à cause de la contrainte par corps, je te préviendrai la veille ; car il faut tout prévoir. Et laisse-moi te dire de ne laisser pénétrer chez toi personne de qui tu ne sois sûr comme de toi-même.

— Cérizet n’a pas voulu continuer le bail de l’exploitation de mon imprimerie, et de là sont venus nos petits chagrins d’argent. Il ne reste donc plus chez moi que Marion, Kolb, un Alsacien qui est comme un caniche pour moi, ma femme et ma belle-mère…

— Écoute, dit Petit-Claud, défie-toi du caniche…

— Tu ne le connais pas, s’écria David. Kolb, c’est comme moi-même.

— Veux-tu me le laisser éprouver ?…

— Oui, dit Séchard.

— Allons, adieu ; mais envoie-moi la belle madame Séchard, un pouvoir de ta femme est indispensable. Et, mon ami, songe bien que le feu est dans tes affaires, dit Petit-Claud à son camarade en le prévenant ainsi de tous les malheurs judiciaires qui allaient fondre sur lui.

— Me voilà donc un pied en Bourgogne et un pied en Champagne, se dit Petit-Claud après avoir reconduit son ami David Séchard jusqu’à la porte de l’Étude.

En proie aux chagrins que cause le manque d’argent, aux peines que lui donnait l’état de sa femme, assassinée par l’infamie de Lucien, David cherchait toujours son problème !… Or, tout en allant de chez lui chez Petit-Claud, il avait mâché par distraction une tige d’ortie qu’il avait mise dans de l’eau pour arriver à un rouissage quelconque des tiges employées comme matière de sa pâte. Il voulait remplacer les divers brisements opérés par la macération, par le tissage, enfin par l’usage de tout ce qui devient fil, linge, chiffon. Quand il alla par les rues, assez content de sa conférence avec son ami Petit-Claud, il se trouva dans les dents une boule de pâte : il la prit sur sa main, l’étendit et vit une bouillie supérieure à toutes les compositions qu’il avait obtenues ; car le principal inconvénient des pâtes obtenues des végétaux est un défaut de liant. Ainsi la paille donne un papier cassant, quasi métallique et sonore. Ces hasards-là ne sont rencontrés que par les audacieux chercheurs des causes naturelles !

— Je vais, se disait-il, remplacer par l’effet d’une machine et d’un agent chimique l’opération que je viens de faire machinalement.

Et il apparut à sa femme dans la joie de sa croyance à un triomphe.

— Oh ! mon ange, sois sans inquiétude ! dit David en voyant que sa femme avait pleuré. Petit-Claud nous garantit pour quelques mois de tranquillité. L’on me fera des frais ; mais, comme il me l’a dit en me reconduisant : — Tous les Français ont le droit de faire attendre leurs créanciers, pourvu qu’ils finissent par leur payer capital, intérêts et frais !… Eh ! bien, nous payerons…

— Et vivre !… dit la pauvre Ève qui pensait à tout.

— Ah ! c’est vrai, répondit David en portant la main à son oreille par un geste inexplicable et familier à presque tous les gens embarrassés.

— Ma mère gardera notre petit Lucien et je puis me remettre à travailler, dit elle.

— Ève ! ô mon Ève ! s’écria David, les larmes aux yeux, en prenant sa femme et la serrant sur son cœur, Ève ! à deux pas d’ici, à Saintes, au seizième siècle, un des plus grands hommes de la France, car il ne fut pas seulement l’inventeur des émaux, il fut aussi le glorieux précurseur de Buffon, de Cuvier, il trouva la géologie avant eux, ce naïf bonhomme ! Bernard de Palissy souffrait la passion des chercheurs de secrets, mais il voyait sa femme et ses enfants, tout un faubourg contre lui. Sa femme lui vendait ses outils… Il errait dans la campagne, incompris !… pourchassé, montré au doigt !… Mais, moi, je suis aimé…

— Bien aimé, répondit Ève avec une sainte et placide expression.

— On peut souffrir alors tout ce qu’a souffert ce pauvre Bernard de Palissy, l’auteur des faïences d’Écouen, et que Charles IX excepta de la Saint-Barthélemy, qui fit enfin à la face de l’Europe, vieux, riche et honoré, des cours publics sur sa science des terres, comme il l’appelait.

— Tant que mes doigts auront la force de tenir un fer à repasser, tu ne manqueras de rien ! s’écria la pauvre femme avec l’accent du dévouement le plus profond. Dans le temps que j’étais première demoiselle chez madame Prieur, j’avais pour amie une petite fille bien sage, la cousine à Postel, Basine Clerget ; eh ! bien, Basine vient de m’annoncer, en m’apportant mon linge fin, qu’elle succède à madame Prieur : j’irai travailler chez elle !…

— Ah ! tu n’y travailleras pas long-temps ! répondit Séchard. J’ai trouvé…

Pour la première fois la sublime croyance au succès, qui soutient les inventeurs et leur donne le courage d’aller en avant dans les forêts vierges du pays des découvertes, fut accueillie par Ève avec un sourire presque triste, et David baissa la tête par un mouvement funèbre.

— Oh ! mon ami, je ne me moque pas, je ne ris pas, je ne doute pas ! s’écria la belle Ève en se mettant à genoux devant son mari. Mais je vois combien tu avais raison de garder le plus profond silence sur tes essais, sur tes espérances. Oui, mon ami, les inventeurs doivent cacher le pénible enfantement de leur gloire à tout le monde, même à leurs femmes !… Une femme est toujours femme. Ton Ève n’a pu s’empêcher de sourire en t’entendant dire : J’ai trouvé !… pour la dix-septième fois depuis un mois.

David se mit à rire si franchement de lui-même qu’Ève lui prit la main et la baisa saintement. Ce fut un moment délicieux, une de ces roses d’amour et de tendresse qui fleurissent au bord des plus arides chemins de la misère et quelquefois au fond des précipices.

Ève redoubla de courage en voyant le malheur redoubler de furie. La grandeur de son mari, sa naïveté d’inventeur, les larmes qu’elle surprit parfois dans les yeux de cet homme de cœur et de poésie, tout développa chez elle une force de résistance inouïe. Elle eut encore une fois recours au moyen qui lui avait déjà si bien réussi. Elle écrivit à monsieur Métivier d’annoncer la vente de l’imprimerie en lui offrant de le payer sur le prix qu’on en obtiendrait et en le suppliant de ne pas ruiner David en frais inutiles. Devant cette lettre sublime Métivier fit le mort : son premier commis répondit qu’en l’absence de monsieur Métivier il ne pouvait pas prendre sur lui d’arrêter les poursuites. Telle n’était pas la coutume de son patron en affaires. Ève proposa de renouveler les effets en payant tous les frais, et le commis y consentit, pourvu que le père de David Séchard donnât sa garantie par un aval. Ève se rendit alors à pied à Marsac, accompagnée de sa mère et de Kolb. Elle affronta le vieux vigneron, elle fut charmante, elle réussit à dérider cette vieille figure ; mais, quand, le cœur tremblant, elle parla de l’aval, elle vit un changement complet et soudain sur cette face soûlographique.

— Si je laissais à mon fils la liberté de mettre la main à mes lèvres, au bord de ma caisse, il la plongerait jusqu’au fond de mes entrailles !… s’écria-t-il. Les enfants mangent tous à même dans la bourse paternelle. Et comment ai-je fait, moi ? Je n’ai jamais coûté un liard à mes parents. Votre imprimerie est vide. Les souris et les rats sont seuls à y faire des impressions… Vous êtes belle, vous, je vous aime ; vous êtes une femme travailleuse et soigneuse. Mais mon fils !… Savez-vous ce qu’est David ?… Eh ! bien, c’est un fainéant de savant. Si je l’avais lairré comme on m’a lairré, sans se connaître aux lettres, et que j’en eusse fait un ours, comme son père, il aurait des rentes… Oh ! c’est ma croix, ce garçon-là, voyez-vous ! Et, par malheur, il est bien unique, car sa retiration n’existera jamais ! Enfin il vous rend malheureuse… (Ève protesta par un geste de dénégation absolue.) — Oui, reprit-il en répondant à ce geste, vous avez été obligée de prendre une nourrice, le chagrin vous a tari votre lait. Je sais tout, allez ! vous êtes au tribunal et tambourinés par la ville. Je n’étais qu’un ours, je ne suis pas savant, je n’ai pas été prote chez messieurs Didot, la gloire de la typographie ; mais jamais je n’ai reçu de papier timbré ! Savez-vous ce que je me dis en allant dans mes vignes, les soignant et récoltant, et faisant mes petites affaires ?… Je me dis : — Mon pauvre vieux, tu te donnes bien du mal, tu mets écu sur écu, tu lairreras de beaux biens, ce sera pour les huissiers, pour les avoués….. ou pour les chimères….. pour les idées… Tenez, mon enfant, vous êtes mère de ce petit garçon, qui m’a eu l’air d’avoir la truffe de son grand-père au milieu du visage quand je l’ai tenu sur les fonts avec madame Chardon, eh ! bien, pensez moins à Séchard qu’à ce petit drôle-là… Je n’ai confiance qu’en vous… Vous pourriez empêcher la dissipation de mes biens… de mes pauvres biens…

— Mais, mon cher papa Séchard, votre fils sera votre gloire, et vous le verrez un jour riche par lui-même et avec la croix de la Légion-d’Honneur à la boutonnière…

— Qué qui fera donc pour cela ? demanda le vigneron.

— Vous le verrez !… Mais, en attendant, mille écus vous ruineraient-ils ?… Avec mille écus vous feriez cesser les poursuites… Eh ! bien, si vous n’avez pas confiance en lui, prêtez-les-moi, je vous les rendrai, vous les hypothéquerez sur ma dot, sur mon travail…

— David Séchard est donc poursuivi ? s’écria le vigneron étonné d’apprendre que ce qu’il croyait une calomnie était vrai. Voilà ce que c’est que de savoir signer son nom !… Eh mes loyers !… Oh ! il faut, ma petite fille, que j’aille à Angoulême me mettre en règle et consulter Cachan, mon avoué… Vous avez joliment bien fait de venir… Un homme averti en vaut deux !

Après une lutte de deux heures, Ève fut obligée de s’en aller, battue par cet argument invincible : — Les femmes n’entendent rien aux affaires. Venue avec un vague espoir de réussir, Ève refit le chemin de Marsac à Angoulême presque brisée. En rentrant, elle arriva précisément à temps pour recevoir la signification du jugement qui condamnait Séchard à tout payer à Métivier. En province, la présence d’un huissier à la porte d’une maison est un événement ; mais Doublon venait beaucoup trop souvent depuis quelque temps pour que le voisinage n’en causât pas. Aussi Ève n’osait-elle plus sortir de chez elle, elle avait peur d’entendre des chuchotements à son passage.

— Oh ! mon frère, mon frère ! s’écria la pauvre Ève en se précipitant dans son allée et montant les escaliers, je ne puis te pardonner que s’il s’agissait de ta…

— Hélas, lui dit Séchard, qui venait au-devant d’elle, il s’agissait d’éviter son suicide.

— N’en parlons donc plus jamais, répondit-elle doucement. La femme qui l’a emmené dans ce gouffre de Paris est bien criminelle !… et ton père, mon David, est bien impitoyable !… Souffrons en silence.

Un coup frappé discrètement arrêta quelque tendre parole sur les lèvres de David, et Marion se présenta remorquant à travers la première pièce le grand et gros Kolb.

— Madame, dit-elle, Kolb et moi nous avons su que monsieur et madame étaient bien tourmentés ; et, comme nous avons à nous deux seize cents francs d’économies, nous avons pensé qu’ils ne pouvaient pas être mieux placés qu’entre les mains de madame…

— Te matame, répéta Kolb avec enthousiasme.

— Kolb, s’écria David Séchard, nous ne nous quitterons jamais, porte mille francs à compte chez Cachan, l’avoué, mais en demandant une quittance ; nous garderons le reste. Kolb, qu’aucune puissance humaine ne t’arrache un mot sur ce que je fais, sur mes heures d’absence, sur ce que tu pourras me voir rapporter, et quand je t’enverrai chercher des herbes, tu sais, qu’aucun œil humain ne te voie… On cherchera, mon bon Kolb, à te séduire, on t’offrira peut-être des mille, des dix mille francs pour parler…

— On m’ovrirait pien tes millions, queu cheu ne tirais bas une motte ! Est-ce que che nei gonnais boind la gonzigne milidaire ?

— Tu es averti, marche, et va prier monsieur Petit-Claud d’assister à la remise de ces fonds chez monsieur Cachan.

— Ui, fit l’Alsacien, chesbère edre assez riche ein chour pire lui domper sire le gazaquin, à ced ôme te chistice ! Ch’aime bas sa visache !

— C’est un bon homme, madame, dit la grosse Marion, il est fort comme un Turc et doux comme un mouton. En voilà un qui ferait le bonheur d’une femme. C’est lui pourtant qui a eu l’idée de placer ainsi nos gages, qu’il appelle des caches ! Pauvre homme ! s’il parle mal, il pense bien, et je l’entends tout de même. Il a l’idée d’aller travailler chez les autres pour ne nous rien coûter…

— On deviendrait riche uniquement pour pouvoir récompenser ces braves gens-là, dit Séchard en regardant sa femme.

Ève trouvait cela tout simple, elle n’était pas étonnée de rencontrer des âmes à la hauteur de la sienne. Son attitude eût expliqué toute la beauté de son caractère aux êtres les plus stupides, et même à un indifférent.

— Vous serez riche, mon cher monsieur, vous avez du pain de cuit, s’écria Marion, votre père vient d’acheter une ferme, il vous en fait, allez ! des rentes…

Dans la circonstance, ces paroles dites par Marion pour diminuer en quelque sorte le mérite de son action, ne trahissaient-elles pas une exquise délicatesse ?

Comme toutes les choses humaines, la procédure française a des vices. Néanmoins, de même qu’une arme à deux tranchants, elle sert aussi bien à la défense qu’à l’attaque. En outre, elle a cela de plaisant, que si deux avoués s’entendent (et ils peuvent s’entendre sans avoir besoin d’échanger deux mots, ils se comprennent par la seule marche de leur procédure !) un procès ressemble alors à la guerre comme la faisait le premier maréchal de Biron à qui son fils proposait au siége de Rouen un moyen de prendre la ville en deux jours. — Tu es donc bien pressé, lui dit-il, d’aller planter nos choux. Deux généraux peuvent éterniser la guerre en n’arrivant à rien de décisif et ménageant leurs troupes, selon la méthode des généraux autrichiens que le Conseil Aulique ne réprimande jamais d’avoir fait manquer une combinaison pour laisser manger la soupe à leurs soldats. Maître Cachan, Petit-Claud et Doublon se comportèrent encore mieux que des généraux autrichiens, ils se modelèrent sur un Autrichien de l’antiquité, sur Fabius Cunctator !

Petit-Claud, malicieux comme un mulet, eut bientôt reconnu tous les avantages de sa position. Dès que le payement des frais à faire était garanti par le grand Cointet, il se promit de ruser avec Cachan, et de faire briller son génie aux yeux du papetier, en créant des incidents qui retombassent à la charge de Métivier. Mais, malheureusement pour la gloire de ce jeune Figaro de la Basoche, l’historien doit passer sur le terrain de ses exploits comme s’il marchait sur des charbons ardents. Un seul mémoire de frais, comme celui fait à Paris, suffit sans doute à l’histoire des mœurs contemporaines. Imitons donc le style des bulletins de la Grande-Armée ; car, pour l’intelligence du récit, plus rapide sera l’énoncé des faits et gestes de Petit-Claud, meilleure sera cette page exclusivement judiciaire.

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