Le Lys dans la vallée (page 6)

Honoré de Balzac · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Lys dans la vallée · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— J’ai bien prié pour vous, me dit-elle après m’avoir tendu sa main à baiser.

Elle me demanda des nouvelles de son père ; puis elle devina ma fatigue, et alla s’occuper de mon gîte ; tandis que le comte me faisait donner à manger, car je mourais de faim. Ma chambre fut celle qui se trouvait au-dessus, de la sienne, celle, de sa tante ; elle m’y fit conduire par le comte, après avoir mis pied sur la première marche de l’escalier en délibérant sans doute avec elle-même si elle m’y accompagnerait ; je me retournai, elle rougit, me souhaita un bon sommeil, et se retira précipitamment. Quand je descendit pour dîner, j’appris les désastres, de Waterloo, la fuite de Napoléon, la marche des alliés sur Paris, et le retour probable des Bourbons. Ces événements étaient tout pour le comte, ils ne furent rien pour nous. Savez-vous la plus grande nouvelle, après les enfants caressés, car je ne vous parle pas de mes alarmes en voyant la comtesse pâle et maigrie ; je connaissais le ravage que pouvait faire un geste d’étonnement, et n’exprimai que du plaisir en la voyant. La grande nouvelle pour nous fut : « — Vous aurez de la glace ! » Elle s’était souvent dépitée l’année dernière de ne pas avoir d’eau assez fraîche pour moi qui, n’ayant pas d’autre boisson, l’aimais glacée. Dieu sait au prix de combien d’importunités elle avait fait construire une glacière ! Vous savez mieux que personne qu’il suffit à l’amour, d’un mot, d’un regard, d’une inflexion de voix, d’une attention légère en apparence ; son plus beau privilége est de se prouver par lui-même. Hé ! bien, son mot, son regard, son plaisir me révélèrent l’étendue de ses sentiments, comme je lui avais naguère dit tous les miens par ma conduite au trictrac. Mais les naïfs témoignages de sa tendresse abondèrent : le septième jour après mon arrivée, elle redevint fraîche ; elle pétilla de santé, de joie et de jeunesse ; je retrouvai mon cher lys, embelli, mieux épanoui, de même que je trouvai mes trésors de cœur augmentés. N’est-ce pas seulement chez les petits esprits, ou dans les cœurs vulgaires, que l’absence amoindrit les sentiments, efface les traits de l’âme et diminue les beautés de la personne aimée ? Pour les imaginations ardentes, pour les êtres chez lesquels l’enthousiasme passe dans le sang, le teint d’une pourpre nouvelle, et chez qui la passion prend les formes de la constance, l’absence n’a-t-elle pas l’effet des supplices qui raffermissaient la foi des premiers chrétiens, et leur rendaient Dieu visible ? N’existe-t-il pas chez un cœur rempli d’amour des souhaits incessants qui donnent plus de prix aux formes désirées en les faisant entrevoir colorées par le feu des rêves ? n’éprouve-t-on pas des irritations qui communiquent le beau de l’idéal aux traits adorés en les chargeant de pensées ? Le passé, repris souvenir à souvenir, s’agrandit ; l’avenir se meuble d’espérances. Entre deux cœurs où surabondent ces nuages électriques, une première entrevue devint alors comme un bienfaisant orage qui ravive la terre et la féconde en y portant les subites lumières de la foudre. Combien de plaisirs suaves ne goûtai-je pas en voyant que chez nous ces pensées, ces ressentiments étaient réciproques ? De quel œil charmé je suivis les progrès du bonheur chez Henriette ! Une femme qui revit sous les regards de l’aimé donne peut être une plus grande preuve de sentiment que celle qui meurt tuée par un doute, ou séchée sur sa tige, faute de sève ; je ne sais qui des deux est la plus touchante. La renaissance de madame de Mortsauf fut naturelle, comme les effets du mois de mai sur les prairies, comme ceux du soleil et de l’onde sur les fleurs abattues. Comme notre vallée d’amour, Henriette avait eu son hiver, elle renaissait comme elle au printemps. Avant le dîner, nous descendîmes sur notre chère terrasse. Là, tout en caressant la tête de son pauvre enfant, devenu plus débile que je ne l’avais vu, qui marchait aux flancs de sa mère silencieux comme s’il couvait encore une maladie, elle me raconta ses nuits passées au chevet du malade. — Durant ces trois mois, elle avait, disait-elle, vécu d’une vie tout intérieure ; elle avait habité comme un palais sombre en craignant d’entrer en de somptueux appartements où brillaient des lumières, où se donnaient des fêtes à elle interdites, et à la porte desquels elle se tenait, un œil à son enfant, l’autre sur une figure indistincte, une oreille pour écouter les douleurs, une autre pour entendre une voix. Elle disait des poésies suggérées par la solitude, comme aucun poète n’en a jamais inventé ; mais tout cela naïvement, sans savoir qu’il y eût le moindre vestige d’amour, ni trace de voluptueuse pensée, ni poésie orientalement suave, comme une rose du Frangistan. Quand le comte nous rejoignit, elle continua du même ton, en femme fière d’elle-même, qui peut jeter un regard d’orgueil à son mari, et mettre sans rougir un baiser sur le front de son fils. Elle avait beaucoup prié, elle avait tenu Jacques pendant des nuits entières sous ses mains jointes, ne voulant pas qu’il mourût.

— J’allais, disait-elle, jusqu’aux portes du sanctuaire demander sa vie à Dieu. Elle avait eu des visions, elle me les racontait ; mais au moment où elle prononça de sa voix d’ange ces paroles merveilleuses : — Quand je dormais, mon cœur veillait !

— C’est-à-dire que vous avez été presque folle, répondit le comte en l’interrompant.

Elle se tut, atteinte d’une vive douleur, comme si c’était la première blessure reçue, comme si elle eût oublié que, depuis treize ans, jamais cet homme n’avait manqué de lui décocher une flèche au cœur. Oiseau sublime atteint dans son vol par ce grossier grain de plomb, elle tomba dans un stupide abattement.

— Hé ! quoi, monsieur, dit-elle après une pause, jamais une de mes paroles ne trouvera-t-elle grâce au tribunal de votre esprit ? n’aurez-vous jamais d’indulgence pour ma faiblesse, ni de compréhension pour mes idées de femme ?

Elle s’arrêta. Déjà cet ange se repentait de ses murmures, et mesurait d’un regard son passé comme son avenir : pourrait-elle être comprise, n’allait-elle pas faire jaillir une virulente apostrophe ? Ses veines bleues battirent violemment dans ses tempes, elle n’eut point de larmes, mais le vert de ses yeux devint pâle ; puis elle abaissa ses regards vers la terre pour ne pas voir dans les miens sa peine agrandie, ses sentiments devinés, son âme caressée en mon âme, et surtout la compatissance encolérée d’un jeune amour prêt, comme un chien fidèle, à dévorer celui qui blesse sa maîtresse, sans discuter ni la force ni la qualité de l’assaillant. En ces cruels moments il fallait voir l’air de supériorité que prenait le comte ; il croyait triompher de sa femme, et l’accablait alors d’une grêle de phrases qui répétaient la même idée, et ressemblaient à des coups de hache rendant le même son.

— Il est donc toujours le même ? lui dis-je quand le comte nous quitta forcément réclamé par son piqueur qui vint le chercher.

— Toujours, me répondit Jacques.

— Toujours excellent, mon fils, dit-elle à Jacques en essayant ainsi de soustraire monsieur de Mortsauf au jugement de ses enfants. Vous voyez le présent, vous ignorez le passé, vous ne sauriez critiquer votre père sans commettre quelque injustice ; mais eussiez-vous la douleur de voir votre père en faute, l’honneur des familles exige que vous ensevelissiez de tels secrets dans le plus profond silence.

— Comment vont les changements à la Cassine et à la Rhétorière ? lui demandai-je pour la tirer de ses amères pensées.

— Au delà de mes espérances, me dit-elle. Les bâtiments finis, nous avons trouvé deux fermiers excellents qui ont pris l’une à quatre mille cinq cents francs, impôts payés, l’autre à cinq mille francs ; et les baux sont consentis pour quinze ans. Nous avons déjà planté trois mille pieds d’arbres sur les deux nouvelles fermes. Le parent de Manette est enchanté d’avoir la Rabelaye. Martineau tient la Baude. Le bien de nos quatre fermiers consiste en prés et en bois, dans lesquels ils ne portent point, comme le font quelques fermiers peu consciencieux, les fumiers destinés à nos terres de labour. Ainsi nos efforts ont été couronnés par le plus beau succès. Clochegourde, sans les réserves que nous nommons la ferme du château, sans les bois ni les clos, rapporte dix-neuf mille francs, et les plantations nous ont préparé de belles annuités. Je bataille pour faire donner nos terres réservées à Martineau, notre garde, qui maintenant peut se faire remplacer par son fils. Il en offre trois mille francs si monsieur de Mortsauf veut lui bâtir une ferme à la Commanderie. Nous pourrions alors dégager les abords de Clochegourde, achever notre avenue projetée jusqu’au chemin de Chinon, et n’avoir que nos vignes et nos bois à soigner. Si le roi revient, notre pension reviendra ; nous y consentirons après quelques jours de croisière contre le bon sens de notre femme. La fortune de Jacques sera donc indestructible. Ces derniers résultats obtenus, je laisserai monsieur thésauriser pour Madeleine, que le roi dotera d’ailleurs selon l’usage. J’ai la conscience tranquille ; ma tâche s’accomplit. Et vous ? me dit-elle.

Je lui expliquai ma mission, et lui fis voir combien son conseil avait été fructueux et sage. Était-elle douée de seconde vue pour ainsi pressentir les événements ?

— Ne vous l’ai-je pas écrit ? dit-elle. Pour vous seul, je puis exercer une faculté surprenante, dont je n’ai parlé qu’à monsieur de la Berge, mon confesseur, et qu’il explique par une intervention divine. Souvent, après quelques méditations profondes, provoquées par des craintes sur l’état de mes enfants, mes yeux se fermaient aux choses de la terre et voyaient dans une autre région : quand j’y apercevais Jacques et Madeleine lumineux, ils étaient pendant un certain temps en bonne santé ; si je les y trouvais enveloppés d’un brouillard, ils tombaient bientôt malades. Pour vous, non-seulement je vous vois toujours brillant, mais j’entends une voix douce qui m’explique sans paroles, par une communication mentale, ce que vous devez faire. Par quelle loi ne puis-je user de ce don merveilleux que pour mes enfants et pour vous ? dit elle en tombant dans la rêverie. Dieu veut-il leur servir de père ? se demanda-t-elle après une pause.

— Laissez-moi croire, lui dis-je, que je n’obéis qu’à vous !

Elle me jeta l’un de ces sourires entièrement gracieux qui me causaient une si grande ivresse de cœur, je n’aurais pas alors senti un coup mortel.

— Dès que le roi sera dans Paris, allez-y, quittez Clochegourde, reprit-elle. Autant il est dégradant de quêter des places et des grâces, autant il est ridicule de ne pas être à portée de les accepter. Il se fera de grands changements. Les hommes capables et sûrs seront nécessaires au roi, ne lui manquez pas ; vous entrerez jeune aux affaires, et vous vous en trouverez bien ; car, pour les hommes d’état comme pour les acteurs, il est des choses de métier que le génie ne révèle pas, il faut les apprendre. Mon père tient ceci du duc de Choiseul. Songez à moi, me dit-elle après une pause, faites-moi goûter les plaisirs de la supériorité dans une âme toute à moi. N’êtes-vous pas mon fils ?

— Votre fils ? repris-je d’un air boudeur.

— Rien que mon fils, dit-elle en se moquant de moi, n’est-ce pas avoir une assez belle place dans mon cœur ?

La cloche sonna le dîner, elle prit mon bras et s’y appuya complaisamment.

— Vous avez grandi, me dit-elle en montant les escaliers. Quand nous fûmes au perron, elle m’agita le bras comme si mes regards l’atteignaient trop vivement ; quoiqu’elle eût les yeux baissés, elle savait bien que je ne regardais qu’elle ; elle me dit alors de cet air faussement impatienté, si gracieux, si coquet : — Allons, voyez donc un peu notre chère vallée ? Elle se retourna, mit son ombrelle de soie blanche au-dessus de nos têtes, en collant Jacques sur elle ; et le geste de tête par lequel elle me montra l’Indre, la toue, les prés, prouvait que depuis mon séjour et nos promenades elle s’était entendue avec ces horizons fumeux, avec leurs sinuosités vaporeuses. La nature était le manteau sous lequel s’abritaient ses pensées. Elle savait maintenant ce que soupire le rossignol pendant les nuits, et ce que répète le chantre des marais en psalmodiant sa note plaintive.

À huit heures, le soir, je fus témoin d’une scène qui m’émut profondément et que je n’avais jamais pu voir, car je restais toujours à jouer avec monsieur de Mortsauf, pendant qu’elle se passait dans la salle à manger avant le coucher des enfants. La cloche sonna deux coups, tous les gens de la maison vinrent.

— Vous êtes notre hôte, soumettez-vous à la règle du couvent ? dit-elle en m’entraînant par la main avec cet air d’innocente raillerie qui distingue les femmes vraiment pieuses.

Le comte nous suivit. Maîtres, enfants, domestiques, tous s’agenouillèrent, têtes nues, en se mettant à leurs places habituelles. C’était le tour de Madeleine à dire les prières : la chère petite les prononça de sa voix enfantine dont les tons ingénus se détachèrent avec clarté dans l’harmonieux silence de la campagne et prêtèrent aux phrases la sainte candeur de l’innocence, cette grâce des anges. Ce fut la plus émouvante prière que j’aie entendue. La nature répondait aux paroles de l’enfant par les mille bruissements du soir, accompagnement d’orgue légèrement touché. Madeleine était à droite de la comtesse et Jacques à la gauche. Les touffes gracieuses de ces deux têtes entre lesquelles s’élevait la coiffure nattée de la mère et que dominaient les cheveux entièrement blancs et le crâne jauni de monsieur de Mortsauf, composaient un tableau dont les couleurs répétaient en quelque sorte à l’esprit les idées réveillées par les mélodies de la prière ; enfin, pour satisfaire aux conditions de l’unité qui marque le sublime, cette assemblée recueillie était enveloppée par la lumière adoucie du couchant dont les teintes rouges coloraient la salle, en laissant croire ainsi aux âmes, ou poétiques, ou superstitieuses, que les feux du ciel visitaient ces fidèles serviteurs de Dieu agenouillés là sans distinction de rang, dans l’égalité voulue par l’Église. En me reportant aux jours de la vie patriarcale, mes pensées agrandissaient encore cette scène déjà si grande par sa simplicité. Les enfants dirent bonsoir à leur père, les gens nous saluèrent, la comtesse s’en alla, donnant une main à chaque enfant, et je rentrai dans le salon avec le comte.

— Nous vous ferons faire votre salut par là et votre enfer par ici, me dit-il en montrant le trictrac.

La comtesse nous rejoignit une demi-heure après et avança son métier près de notre table.

— Ceci est pour vous, dit-elle en déroulant le canevas ; mais depuis trois mois l’ouvrage a bien langui. Entre cet œillet rouge et cette rose, mon pauvre enfant a souffert.

— Allons, allons, dit monsieur de Mortsauf, ne parlons pas de cela. Six-cinq, monsieur l’envoyé du roi.

Quand je me couchai, je me recueillis pour l’entendre allant et venant dans sa chambre. Si elle demeura calme et pure, je fus travaillé par des idées folles qu’inspiraient d’intolérables désirs. Pourquoi ne serait-elle pas à moi ? me disais-je. Peut-être est-elle, comme moi, plongée dans cette tourbillonnante agitation des sens ? À une heure, je descendis, je pus marcher sans faire de bruit, j’arrivai devant sa porte, je m’y couchai, l’oreille appliquée à la fente, j’entendis son égale et douce respiration d’enfant. Quand le froid m’eut saisi, je remontai, je me remis au lit et dormis tranquillement jusqu’au matin. Je ne sais à quelle prédestination, à quelle nature doit s’attribuer le plaisir que je trouve à m’avancer jusqu’au bord des précipices, à sonder le gouffre du mal, à en interroger le fond, en sentir le froid, et me retirer tout ému. Cette heure de nuit passée au seuil de sa porte où j’ai pleuré de rage, sans qu’elle ait jamais su que le lendemain elle avait marché sur mes pleurs et sur mes baisers, sur sa vertu tour à tour détruite et respectée, maudite et adorée ; cette heure, sotte aux yeux de plusieurs, est une inspiration de ce sentiment inconnu qui pousse des militaires, quelques-uns m’ont dit avoir ainsi joué leur vie, à se jeter devant une batterie pour s’avoir s’ils échapperaient à la mitraille, et s’ils seraient heureux en chevauchant ainsi l’abîme des probabilités, en fumant comme Jean Bart sur un tonneau de poudre. Le lendemain j’allai cueillir et faire deux bouquets ; le comte les admira, lui que rien en ce genre n’émouvait et pour qui le mot de Champcenetz, « il fait des cachots en Espagne, » semblait avoir été dit.

Je passai quelques jours à Clochegourde, n’allant faire que de courtes visites à Frapesle, où je dînai trois fois cependant. L’armée française vint occuper Tours. Quoique je fusse évidemment la vie et la santé de madame de Mortsauf, elle me conjura de gagner Châteauroux, pour revenir en toute hâte à Paris, par Issoudun et Orléans. Je voulus résister, elle commanda disant que le génie familier avait parlé ; j’obéis. Nos adieux furent cette fois trempés de larmes, elle craignait pour moi l’entraînement du monde où j’allais vivre. Ne fallait-il pas entrer sérieusement dans le tournoiement des intérêts, des passions, des plaisirs qui font de Paris une mer aussi dangereuse aux chastes amours qu’à la pureté des consciences. Je lui promis de lui écrire chaque soir les événements et les pensées de la journée, même les plus frivoles. À cette promesse, elle appuya sa tête allanguie sur mon épaule, et me dit : — N’oubliez rien, tout m’intéressera.

Elle me donna des lettres pour le duc et la duchesse chez lesquels j’allai le second jour de mon arrivée.

— Vous avez du bonheur, me dit le duc, dînez ici, venez avec moi ce soir au château, votre fortune est faite. Le roi vous a nommé ce matin, en disant : « Il est jeune, capable et fidèle ! » Et le roi regrettait de ne pas savoir si vous étiez mort ou vivant, en quel lieu vous avaient jeté les événements, après vous être si bien acquitté de votre mission.

Le soir j’étais maître des requêtes au Conseil-d’État, et j’avais auprès du roi Louis XVIII un emploi secret d’une durée égale à celle de son règne, place de confiance, sans faveur éclatante, mais sans chance de disgrâce, qui me mit au cœur du gouvernement et fut la source de mes prospérités. Madame de Mortsauf avait vu juste, je lui devais donc tout : pouvoir et richesse, le bonheur et la science ; elle me guidait et m’encourageait, purifiait mon cœur et donnait à mes vouloirs cette unité sans laquelle les forces de la jeunesse se dépensent inutilement. Plus tard j’eus un collègue. Chacun de nous fut de service pendant six mois. Nous pouvions nous suppléer l’un l’autre au besoin ; nous avions une chambre au château, notre voiture et de larges rétributions pour nos frais quand nous étions obligés de voyager. Singulière situation ! Être les disciples secrets d’un monarque à la politique duquel ses ennemis ont rendu depuis une éclatante justice, de l’entendre jugeant tout, intérieur, extérieur, d’être sans influence patente, et de se voir parfois consultés comme Laforêt par Molière, de sentir les hésitations d’une vieille expérience, affermies par la conscience de la jeunesse. Notre avenir était d’ailleurs fixé de manière à satisfaire l’ambition. Outre mes appointements de maître des requêtes, payés par le budget du Conseil d’État, le roi me donnait mille francs par mois sur sa cassette, et me remettait souvent lui-même quelques gratifications. Quoique le roi sentit qu’un jeune homme de vingt-trois ans ne résisterait pas long-temps au travail dont il m’accablait, mon collègue, aujourd’hui pair de France, ne fut choisi que vers le mois d’août 1817. Ce choix était si difficile, nos fonctions exigeaient tant de qualités, que le roi fut long-temps à se décider. Il me fit l’honneur de me demander quel était celui des jeunes gens entre lesquels il hésitait avec qui je m’accorderais le mieux. Parmi eux se trouvait un de mes camarades de la pension Lepître, et je ne l’indiquai point, Sa Majesté me demanda pourquoi.

— Le Roi, lui dis je, a choisi des hommes également fidèles, mais de capacités différentes, j’ai nommé celui que je crois le plus habile, certain de toujours bien vivre avec lui.

Mon jugement coïncidait avec celui du roi, qui me sut toujours gré du sacrifice que j’avais fait. En cette occasion, il me dit : — Vous serez Monsieur le Premier. Il ne laissa pas ignorer cette circonstance à mon collègue qui, en retour de ce service, m’accorda son amitié. La considération que me marqua le duc de Lenoncourt donna la mesure à celle dont m’environna le monde. Ces mots : » Le roi prend un vif intérêt à ce jeune homme ; ce jeune homme a de l’avenir, le roi le goûte » auraient tenu lieu de talents, mais ils communiqueraient au gracieux accueil dont les jeunes gens sont l’objet ce je ne sais quoi qu’on accorde au pouvoir. Soit chez le duc de Lenoncourt, soit chez ma sœur qui épousa vers ce temps son cousin le marquis de Listomère, le fils de la vieille parente chez qui j’allais à l’île Saint-Louis, je fis insensiblement la connaissance des personnes les plus influentes au faubourg Saint-Germain.

Henriette me mit bientôt au cœur de la société dite le Petit-Château, par les soins de la princesse de Blamont-Chauvry, de qui elle était la petite-belle-nièce ; elle lui écrivit si chaleureusement à mon sujet, que la princesse m’invita sur-le-champ à la venir voir ; je la cultivai, je sus lui plaire, et elle devint non pas ma protectrice, mais une amie dont les sentiments eurent je ne sais quoi de maternel. La vieille princesse prit à cœur de me lier avec sa fille madame d’Espard, avec la duchesse de Langeais, la vicomtesse de Beauséant et la duchesse de Maufrigneuse, des femmes qui tour à tour tinrent le sceptre de la mode et qui furent d’autant plus gracieuses pour moi, que j’étais sans prétention auprès d’elles, et toujours prêt à leur être agréable. Mon frère Charles, loin de me renier, s’appuya dès lors sur moi ; mais ce rapide succès lui inspira une secrète jalousie qui plus tard me causa bien des chagrins. Mon père et ma mère, surpris de cette fortune inespérée, sentirent leur vanité flattée, et m’adoptèrent enfin pour leur fils ; mais comme leur sentiment était en quelque sorte artificiel, pour ne pas dire joué, ce retour eut peu d’influence sur un cœur ulcéré ; d’ailleurs, les affections entachées d’égoïsme excitent peu les sympathies ; le cœur abhorre les calculs et les profits de tout genre.

J’écrivais fidèlement à ma chère Henriette, qui me répondait une ou deux lettres par mois. Son esprit planait ainsi sur moi, ses pensées traversaient les distances et me faisaient une atmosphère pure. Aucune femme ne pouvait me captiver. Le roi sut ma réserve ; sous ce rapport, il était de l’école de Louis XV, et me nommait en riant mademoiselle de Vandenesse, mais la sagesse de ma conduite lui plaisait fort. J’ai la conviction que la patience dont j’avais pris l’habitude pendant mon enfance et surtout à Clochegourde servit beaucoup à me concilier les bonnes grâces du roi, qui fut toujours excellent pour moi. Il eut sans doute la fantaisie de lire mes lettres, car il ne fut pas long-temps la dupe de ma vie de demoiselle. Un jour, le duc était de service, j’écrivais sous la dictée du roi, qui, voyant entrer le duc de Lenoncourt, nous enveloppa d’un regard malicieux.

— Hé ! bien, ce diable de Mortsauf veut donc toujours vivre ? lui dit-il de sa belle voix d’argent à laquelle il savait communiquer à volonté le mordant de l’épigramme.

— Toujours, répondit le duc.

— La comtesse de Mortsauf est un ange que je voudrais cependant bien voir ici, reprit le roi, mais si je ne puis rien, mon chancelier, dit-il en se tournant vers moi, sera plus heureux. Vous avez six mois à vous, je me décide à vous donner pour collègue le jeune homme dont nous parlions hier. Amusez-vous bien à Clochegourde, monsieur Caton ! Et il se fit rouler hors du cabinet en souriant.

Je volai comme une hirondelle en Touraine. Pour la première fois j’allais me montrer à celle que j’aimais, non-seulement un peu moins niais, mais encore dans l’appareil d’un jeune homme élégant dont les manières avaient été formées par les salons les plus polis, dont l’éducation avait été achevée par les femmes les plus gracieuses, qui avait enfin recueilli le prix de ses souffrances, et qui avait mis en usage l’expérience du plus bel ange que le ciel ait commis à la garde d’un enfant. Vous savez comment j’étais équipé pendant les trois mois de mon premier séjour à Frapesle. Quand je revins à Clochegourde lors de ma mission en Vendée, j’étais vêtu comme un chasseur. Je portais une veste verte à boutons blancs rougis, un pantalon à raies, des guêtres de cuir et des souliers. La marche, les halliers m’avaient si mal arrangé, que le comte fut obligé de me prêter du linge. Cette fois, deux ans de séjour à Paris, l’habitude d’être avec le roi, les façons de la fortune, ma croissance achevée, une physionomie jeune qui recevait un lustre inexplicable de la placidité d’une âme magnétiquement unie à l’âme pure qui de Clochegourde rayonnait sur moi, tout m’avait transformé : j’avais de l’assurance sans fatuité, j’avais un contentement intérieur de me trouver, malgré ma jeunesse, au sommet des affaires ; j’avais la conscience d’être le soutien secret de la plus adorable femme qui fût ici-bas, son espoir inavoué. Peut-être eus-je un petit mouvement de vanité quand le fouet des postillons claqua dans la nouvelle avenue qui de la route de Chinon menait à Clochegourde, et qu’une grille que je ne connaissais pas s’ouvrit au milieu d’une enceinte circulaire récemment bâtie. Je n’avais pas écrit mon arrivée à la comtesse, voulant lui causer une surprise, et j’eus doublement tort : d’abord, elle éprouva le saisissement que donne un plaisir long-temps espéré, mais considéré comme impossible ; puis, elle me prouva que toutes les surprises calculées étaient de mauvais goût.

Quand Henriette vit le jeune homme là où elle n’avait jamais vu qu’un enfant, elle abaissa son regard vers la terre par un mouvement d’une tragique lenteur ; elle se laissa prendre et baiser la main sans témoigner ce plaisir intime dont j’étais averti par son frissonnement de sensitive ; et quand elle releva son visage pour me regarder encore, je la trouvai pâle.

— Hé ! bien, vous n’oubliez donc pas vos vieux amis ? me dit monsieur Mortsauf, qui n’était ni changé ni vieilli.

Les deux enfants me sautèrent au cou. J’aperçus à la porte la figure grave de l’abbé de Dominis, précepteur de Jacques.

— Oui, dis-je au comte ; j’aurai désormais par an six mois de liberté qui vous appartiendront toujours. Hé ! bien, qu’avez-vous ? dis-je à la comtesse en lui passant mon bras pour lui envelopper la taille et la soutenir, en présence de tous les siens.

— Oh ! laissez-moi, me dit-elle en bondissant, ce n’est rien.

Je lus dans son âme, et répondis à sa pensée secrète en lui disant : — Ne reconnaissez-vous donc plus votre fidèle esclave ?

Elle prit mon bras, quitta le comte, ses enfants, l’abbé, les gens accourus, et me mena loin de tous en tournant le boulingrin, mais en restant sous leurs yeux ; puis, quand elle jugea que sa voix ne serait point entendue : — Félix, mon ami, dit-elle, pardonnez la peur à qui n’a qu’un fil pour se diriger dans un labyrinthe souterrain, et qui tremble de le voir se briser. Répétez-moi que je suis plus que jamais Henriette pour vous, que vous ne m’abandonnerez point, que rien ne prévaudra contre moi, que vous serez toujours un ami dévoué. J’ai vu tout à coup dans l’avenir, et vous n’y étiez pas, comme toujours, la face brillante et les yeux sur moi ; vous me tourniez le dos.

— Henriette, idole dont le culte l’emporte sur celui de Dieu, lys, fleur de ma vie, comment ne savez-vous donc plus, vous qui êtes ma conscience, que je me suis si bien incarné à votre cœur que mon âme est ici quand ma personne est à Paris ? Faut-il donc vous dire que je suis venu en dix-sept heures, que chaque tour de roue emportait un monde de pensées et de désirs qui a éclaté comme une tempête aussitôt que je vous ai vue…

— Dites, dites ! Je suis sûre de moi, je puis vous entendre sans crime. Dieu ne veut pas que je meure ; il vous envoie à moi comme il dispense son souffle à ses créations, comme il épand la pluie des nuées sur une terre aride ; dites ! dites ! m’aimez-vous saintement ?

— Saintement.

— À jamais ?

— À jamais.

— Comme une vierge Marie, qui doit rester dans ses voiles et sous sa couronne blanche ?

— Comme une vierge Marie visible.

— Comme une sœur ?

— Comme une sœur trop aimée.

— Comme une mère ?

— Comme une mère secrètement désirée.

— Chevaleresquement, sans espoir ?

— Chevaleresquement, mais avec espoir.

— Enfin, comme si vous n’aviez encore que vingt ans, et que vous portiez votre petit méchant habit bleu du bal ?

— Oh ! mieux. Je vous aime ainsi, et je vous aime encore comme… Elle me regarda dans une vive appréhension… comme vous aimait votre tante.

— Je suis heureuse ; vous avez dissipé mes terreurs, dit-elle en revenant vers la famille étonnée de notre conférence secrète ; mais soyez bien enfant ici ! car vous êtes encore un enfant. Si votre politique est d’être homme avec le roi, sachez, monsieur, qu’ici la vôtre est de rester enfant. Enfant, vous serez aimé ! Je résisterai toujours à la force de l’homme ; mais que refuserais-je à l’enfant ? rien ; il ne peut rien vouloir que je ne puisse accorder. — Les secrets sont dits, fit-elle en regardant le comte d’un air malicieux où reparaissait la jeune fille et son caractère primitif. Je vous laisse, je vais m’habiller.

Jamais, depuis trois ans, je n’avais entendu sa voix si pleinement heureuse. Pour la première fois je connus ces jolis cris d’hirondelle, ces notes enfantines dont je vous ai parlé. J’apportais un équipage de chasse à Jacques, à Madeleine une boîte à ouvrage dont sa mère se servit toujours ; enfin je réparai la mesquinerie à laquelle m’avait condamné jadis la parcimonie de ma mère. La joie que témoignaient les deux enfants, enchantés de se montrer l’un à l’autre leurs cadeaux, parut importuner le comte, toujours chagrin quand on ne s’occupait pas de lui. Je fis un signe d’intelligence à Madeleine, et je suivis le comte, qui voulait causer de lui-même avec moi. Il m’emmena vers la terrasse ; mais nous nous arrêtâmes sur le perron à chaque fait grave dont il m’entretenait.

— Mon pauvre Félix, me dit-il, vous les voyez tous heureux et bien portants : moi, je fais ombre au tableau : j’ai pris leurs maux, et je bénis Dieu de me les avoir donnés. Autrefois j’ignorais ce que j’avais ; mais aujourd’hui je le sais : j’ai le pylore attaqué, je ne digère plus rien.

— Par quel hasard êtes-vous devenu savant comme un professeur de l’École de médecine ? lui dis-je en souriant. Votre médecin est-il assez indiscret pour vous dire ainsi…

— Dieu me préserve de consulter les médecins, s’écria-t-il en manifestant la répulsion que la plupart des malades imaginaires éprouvent pour la médecine.

Je subis alors une conversation folle, pendant laquelle il me fit les plus ridicules confidences, se plaignant de sa femme, de ses gens, de ses enfants et de la vie, en prenant un plaisir évident à répéter ses dires de tous les jours à un ami qui, ne les connaissant pas, pouvait s’en étonner, et que la politesse obligeait à l’écouter avec intérêt. Il dut être content de moi, car je lui prêtais une profonde attention, en essayant de pénétrer ce caractère inconcevable et de deviner les nouveaux tourments qu’il infligeait à sa femme et qu’elle me taisait. Henriette mit fin à ce monologue en apparaissant sur le perron, le comte l’aperçut, hocha la tête et me dit : — Vous m’écoutez, vous, Félix ; mais ici personne ne me plaint !

Il s’en alla comme s’il eût eu la conscience du trouble qu’il aurait porté dans mon entretien avec Henriette, ou que, par une attention chevaleresque pour elle, il eût su qu’il lui faisait plaisir en nous laissant seuls. Son caractère offrait des désinences vraiment inexplicables, car il était jaloux comme le sont tous les gens faibles ; mais aussi sa confiance dans la sainteté de sa femme était sans bornes ; peut-être même les souffrances de son amour-propre blessé par la supériorité de cette haute vertu engendraient-elles son opposition constante aux volontés de la comtesse, qu’il bravait comme les enfants bravent leurs maîtres ou leurs mères. Jacques prenait sa leçon, Madeleine faisait sa toilette : pendant une heure environ je pus donc me promener seul avec la comtesse sur la terrasse.

— Hé ! bien, chère ange, lui dis-je, la chaîne s’est alourdie, les sables se sont enflammés, les épines ne multiplient ?

— Taisez-vous, me dit-elle en devinant les pensées que m’avait suggérées ma conversation avec le comte ; vous êtes ici, tout est oublié ! Je ne souffre point, je n’ai pas souffert !

Elle fit quelques pas légers, comme pour aérer sa blanche toilette, pour livrer au zéphyr ses ruches de tulle neigeuses, ses manches flottantes, ses rubans frais, sa pèlerine et les boucles fluides de sa coiffure à la Sévigné ; et je la vis pour la première fois, jeune fille, gaie de sa gaieté naturelle, prête à jouer comme un enfant. Je connus alors et les larmes du bonheur et la joie que l’homme éprouve à donner le plaisir.

— Belle fleur humaine que caresse ma pensée et que baise mon âme ! ô mon lys ! lui dis-je, toujours intact et droit sur sa tige, toujours blanc, fier, parfumé, solitaire !

— Assez, monsieur, dit-elle en souriant. Parlez-moi de vous, racontez-moi bien tout.

Nous eûmes alors sous cette mobile voûte de feuillages frémissants une longue conversation pleine de parenthèses interminables, prise, quittée et reprise, où je la mis au fait de ma vie, de mes occupations ; je lui décrivis mon appartement à Paris, car elle voulut tout savoir ; et, bonheur alors inapprécié, je n’avais rien à lui cacher. En connaissant ainsi mon âme et tous les détails de cette existence remplie par d’écrasants travaux, en apprenant l’étendue de ces fonctions où, sans une probité sévère, on pouvait si facilement tromper, s’enrichir, mais que j’exerçais avec tant de rigueur que le roi, lui dis-je, m’appelait mademoiselle de Vandenesse, elle saisit ma main et la baisa en y laissant tomber une larme de joie. Cette subite transposition de rôles, cet éloge si magnifique, cette pensée si rapidement exprimée, mais plus rapidement comprise : « Voici le maître que j’aurais voulu, voilà mon rêve ! » tout ce qu’il y avait d’aveux dans cette action, où l’abaissement était de la grandeur, où l’amour se trahissait dans une région interdite aux sens, cet orage de choses célestes me tomba sur le cœur et m’écrasa. Je me sentis petit, j’aurais voulu mourir à ses pieds.

— Ah ! dis-je, vous nous surpasserez toujours en tout. Comment pouvez-vous douter de moi ? car on en a douté tout à l’heure, Henriette.

— Non pour le présent, reprit-elle en me regardant avec une douceur ineffable qui, pour moi seulement, voilait la lumière de ses yeux ; mais en vous voyant si beau, je me suis dit : — Nos projets sur Madeleine seront dérangés par quelque femme qui devinera les trésors cachés dans votre cœur, qui vous adorera, qui nous volera notre Félix et brisera tout ici.

— Toujours Madeleine ! dis-je en exprimant une surprise dont elle ne s’affligea qu’à demi. Est-ce donc à Madeleine que je suis fidèle ?

Nous tombâmes dans un silence que monsieur de Mortsauf vint malencontreusement interrompre. Je dus, le cœur plein, soutenir une conversation hérissée de difficultés, où mes sincères réponses sur la politique alors suivie par le roi heurtèrent les idées du comte qui me força d’expliquer les intentions de Sa Majesté. Malgré mes interrogations sur ses chevaux, sur la situation de ses affaires agricoles, s’il était content de ses cinq fermes, s’il couperait les arbres d’une vieille avenue ; il en revenait toujours à la politique avec une taquinerie de vieille fille et une persistance d’enfant, car ces sortes d’esprits se heurtent volontiers aux endroits où brille la lumière, ils y retournent toujours en bourdonnant sans rien pénétrer, et fatiguent l’âme comme les grosses mouches fatiguent l’oreille en fredonnant le long des vitres. Henriette se taisait. Pour éteindre cette conversation que la chaleur du jeune âge pouvait enflammer, je répondis par des monosyllabes approbatifs en évitant ainsi d’inutiles discussions ; mais monsieur de Mortsauf avait beaucoup trop d’esprit pour ne pas sentir tout ce que ma politesse avait d’injurieux. Au moment où, fâché d’avoir toujours raison, il se cabra, ses sourcils et les rides de son front jouèrent, ses yeux jaunes éclatèrent, son nez ensanglanté se colora davantage, comme le jour où, pour la première fois, je fus témoin d’un de ses accès de démence ; Henriette me jeta des regards suppliants en me faisant comprendre qu’elle ne pouvait déployer en ma faveur l’autorité dont elle usait pour justifier ou pour défendre ses enfants. Je répondis alors au comte en le prenant au sérieux et maniant avec une excessive adresse son esprit ombrageux.

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