Les Diaboliques (page 9)

Barbey d’Aurevilly · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Diaboliques · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« — Oui, je m’en souviens, — lui répondis-je. Et de fait, je n’avais jamais oublié la manière fauve, et presque amoureusement cruelle, dont la comtesse avait respiré et mangé les fleurs de son bouquet, à cette partie de whist qui avait été pour moi un événement.

« — Eh bien ! — fit le bonhomme, — ces résédas venaient d’une magnifique jardinière que Mme de Stasseville avait dans son salon. Oh ! le temps n’était plus où les odeurs lui faisaient mal. Nous l’avions vue ne pouvoir les souffrir, depuis ses dernières couches, pendant lesquelles on avait failli la tuer, nous contait-elle langoureusement, avec un bouquet de tubéreuses. À présent, elle les aimait et les recherchait avec fureur. Son salon asphyxiait comme une serre dont on n’a pas encore soulevé les vitrages à midi. À cause de cela, deux ou trois femmes délicates n’allaient plus chez elle. C’étaient là des changements ! Mais on les expliquait par la maladie et par les nerfs. Une fois morte, et quand il a fallu fermer son salon, — car le tuteur de son fils a fourré au collège ce petit imbécile, que voilà riche comme doit être un sot, — on a voulu mettre ces beaux résédas en pleine terre, et l’on a trouvé dans la caisse, devinez quoi !… le cadavre d’un enfant qui avait vécu… »

Le narrateur fut interrompu par le cri très vrai de deux ou trois femmes, pourtant bien brouillées avec le naturel. Depuis longtemps, il les avait quittées ; mais, ma foi, pour cette occasion il leur revint. Les autres, qui se dominaient davantage, ne se permirent qu’un haut-le-corps, mais il fut presque convulsif.

« — Quel oubli et quelle oubliette ! — fit alors, avec sa légèreté qui rit de tout, cette aimable petite pourriture ambrée, le marquis de Gourdes, que nous appelons le dernier des marquis, un de ces êtres qui plaisanteraient derrière un cercueil et même dedans.

« — D’où venait cet enfant ? — ajouta le chevalier de Tharsis, en pétrissant son tabac dans sa boîte d’écaille. — De qui était-il ? Était-il mort de mort naturelle ? L’avait-on tué ?… Qui l’avait tué ?… Voilà ce qu’il est impossible de savoir et ce qui fait faire, mais bien bas, des suppositions épouvantables.

« — Vous avez raison, chevalier, — lui répondis-je, renfonçant en moi plus avant ce que je croyais savoir de plus que lui. — Ce sera toujours un mystère, et même qu’il sera bon d’épaissir jusqu’au jour où l’on n’en soufflera plus un seul mot.

« — En effet, — dit-il, — il n’y a que deux êtres au monde qui savent réellement ce qu’il en est, et il n’est pas probable qu’ils le publient, — ajouta-t-il, avec un sourire de côté. — L’un est ce Marmor de Karkoël, parti pour les Grandes-Indes, la malle pleine de l’or qu’il nous a gagné. On ne le reverra jamais. L’autre…

« — L’autre ? — fis-je étonné.

« — Ah ! l’autre, — reprit-il, avec un clignement d’œil qu’il croyait bien fin, — il y a encore moins de danger pour l’autre. C’est le confesseur de la comtesse. Vous savez, ce gros abbé de Trudaine, qu’ils ont, par parenthèse, nommé dernièrement au siège de Bayeux.

« — Chevalier, — lui dis-je alors, frappé d’une idée qui m’illumina, mieux que tout le reste, cette femme naturellement cachée, qu’un observateur à lunettes comme le chevalier de Tharsis appelait hypocrite, parce qu’elle avait mis une énergique volonté par-dessus ses passions, peut-être pour en redoubler l’orageux bonheur, — chevalier, vous vous êtes trompé. Le voisinage de la mort n’a pas entr’ouvert l’âme scellée et murée de cette femme, digne de l’Italie du seizième siècle plus que de ce temps. La comtesse du Tremblay de Stasseville est morte… comme elle a vécu. La voix du prêtre s’est brisée contre cette nature impénétrable qui a emporté son secret. Si le repentir le lui eût fait verser dans le cœur du ministre de la miséricorde éternelle, on n’aurait rien trouvé dans la jardinière du salon. »

Le conteur avait fini son histoire, ce roman qu’il avait promis et dont il n’avait montré que ce qu’il en savait, c’est-à-dire les extrémités. L’émotion prolongeait le silence. Chacun restait dans sa pensée et complétait, avec le genre d’imagination qu’il avait, ce roman authentique dont on n’avait à juger que quelques détails dépareillés. À Paris, où l’esprit jette si vite l’émotion par la fenêtre, le silence, dans un salon spirituel, après une histoire, est le plus flatteur des succès.

— Quel aimable dessous de cartes ont vos parties de whist ! — dit la baronne de Saint-Albin, joueuse comme une vieille ambassadrice. — C’est très vrai ce que vous disiez. À moitié montré il fait plus d’impression que si l’on avait retourné toutes les cartes et qu’on eût vu tout ce qu’il y avait dans le jeu.

— C’est le fantastique de la réalité, — fit gravement le docteur.

— Ah ! — dit passionnément Mlle Sophie de Revistal, — il en est également de la musique et de la vie. Ce qui fait l’expression de l’une et de l’autre, ce sont les silences bien plus que les accords.

Elle regarda son amie intime, l’altière comtesse de Damnaglia, au buste inflexible, qui rongeait toujours le bout d’ivoire, incrusté d’or, de son éventail. Que disait l’œil d’acier bleuâtre de la comtesse ?… Je ne la voyais pas, mais son dos, où perlait une sueur légère, avait une physionomie. On prétend que, comme Mme de Stasseville, la comtesse de Damnaglia a la force de cacher bien des passions et bien du bonheur.

— Vous m’avez gâté des fleurs que j’aimais, — dit la baronne de Mascranny, en se retournant de trois quarts vers le romancier. Et, cassant le cou à une rose bien innocente qu’elle prit à son corsage et dont elle éparpilla les débris dans une espèce d’horreur rêveuse :

— Voilà qui est fini ! — ajouta-t-elle ; — je ne porterai plus de résédas.

LE PLUS BEL AMOUR DE DON JUAN

Le meilleur régal du diable, c’est une innocence.(A.)

I

l vit donc toujours, ce vieux mauvais sujet ?

— Par Dieu ! s’il vit ! — et par l’ordre de Dieu, madame, fis-je en me reprenant, car je me souvins qu’elle était dévote, — et de la paroisse de Sainte-Clotilde encore, la paroisse des ducs ! — Le roi est mort ! Vive le roi ! disait-on sous l’ancienne monarchie avant qu’elle fût cassée, cette vieille porcelaine de Sèvres. Don Juan, lui, malgré toutes les démocraties, est un monarque qu’on ne cassera pas.

— Au fait, le diable est immortel ! dit-elle, comme une raison qu’elle se serait donnée.

— Il a même…

— Qui ?… le diable ?…

— Non, Don Juan… soupé, il y a trois jours, en goguette… Devinez où ?…

— À votre affreuse Maison-d’Or, sans doute…

— Fi donc, madame ! Don Juan n’y va plus… il n’y a rien là à fricasser pour sa grandesse. Le seigneur Don Juan a toujours été un peu comme ce fameux moine d’Arnaud de Brescia qui, racontent les Chroniques, ne vivait que du sang des âmes. C’est avec cela qu’il aime à roser son vin de Champagne, et cela ne se trouve plus depuis longtemps dans le cabaret des cocottes !

— Vous verrez, — reprit-elle avec ironie, — qu’il aura soupé au couvent des Bénédictines, avec ces dames…

— De l’Adoration perpétuelle, oui, madame ! Car l’adoration qu’il a inspirée une fois, ce diable d’homme ! me fait l’effet de durer toujours.

— Pour un catholique, je vous trouve profanant, — dit-elle lentement, mais un peu crispée, — et je vous prie de m’épargner le détail des soupers de vos coquines, si c’est une manière inventée par vous de m’en donner des nouvelles que de me parler, ce soir de Don Juan.

— Je n’invente rien, madame. Les coquines du souper en question, si ce sont des coquines, ne sont pas les miennes… malheureusement…

— Assez, monsieur !

— Permettez-moi d’être modeste. C’étaient…

— Les mille è trè ?… — fit-elle, curieuse, se ravisant, presque revenue à l’amabilité.

— Oh ! pas toutes, madame… Une douzaine seulement. C’est déjà, comme cela, bien assez honnête…

— Et déshonnête aussi, — ajouta-t-elle.

— D’ailleurs, vous savez aussi bien que moi qu’il ne peut pas tenir beaucoup de monde dans le boudoir de la comtesse de Chiffrevas. On a pu y faire des choses grandes ; mais il est fort petit, ce boudoir…

— Comment ? — se récria-t-elle, étonnée. — C’est donc dans le boudoir qu’on aura soupé ?…

— Oui, madame, c’est dans le boudoir. Et pourquoi pas ? On dîne bien sur un champ de bataille. On voulait donner un souper extraordinaire au seigneur Don Juan, et c’était plus digne de lui de le lui donner sur le théâtre de sa gloire, là où les souvenirs fleurissent à la place des orangers. Jolie idée, tendre et mélancolique ! Ce n’était pas le bal des victimes ; c’en était le souper.

— Et Don Juan ? — dit-elle, comme Orgon dit : « Et Tartufe ? » dans la pièce.

— Don Juan a fort bien pris la chose et très bien soupé,

… Lui, tout seul, devant elles !

dans la personne de quelqu’un que vous connaissez… et qui n’est pas moins que le comte Jules-Amédée-Hector de Ravila de Ravilès.

— Lui ! C’est bien, en effet, Don Juan, — dit-elle.

Et, quoiqu’elle eût passé l’âge de la rêverie, cette dévote à bec et à ongles, elle se mit à rêver au comte Jules-Amédée-Hector, — à cet homme de race Juan, — de cette antique race Juan éternelle, à qui Dieu n’a pas donné le monde, mais a permis au diable de le lui donner.

II

Ce que je venais de dire à la vieille marquise Guy de Ruy était l’exacte vérité. Il y avait trois jours à peine qu’une douzaine de femmes du vertueux faubourg Saint-Germain (qu’elles soient bien tranquilles, je ne les nommerai pas !) lesquelles, toutes les douze, selon les douairières du commérage, avaient été du dernier bien (vieille expression charmante) avec le comte Ravila de Ravilès, s’étaient prises de l’idée singulière de lui offrir à souper, — à lui seul d’homme — pour fêter… quoi ? elles ne le disaient pas. C’était hardi, qu’un tel souper ; mais les femmes, lâches individuellement, en troupe sont audacieuses. Pas une peut-être de ce souper féminin n’aurait osé l’offrir chez elle, en tête à tête, au comte Jules-Amédée-Hector ; mais ensemble, et s’épaulant toutes, les unes par les autres, elles n’avaient pas craint de faire la chaîne du baquet de Mesmer autour de cet homme magnétique et compromettant, le comte de Ravila de Ravilès…

— Quel nom !

— Un nom providentiel, madame… Le comte de Ravila de Ravilès, qui, par parenthèse, avait toujours obéi à la consigne de ce nom impérieux, était bien l’incarnation de tous les séducteurs dont il est parlé dans les romans et dans l’histoire, et la marquise Guy de Ruy — une vieille mécontente, aux yeux bleus, froids et affilés, mais moins froids que son cœur et moins affilés que son esprit, — convenait elle-même que, dans ce temps, où la question des femmes perd chaque jour de son importance, s’il y avait quelqu’un qui pût rappeler Don Juan, à coup sûr ce devait être lui ! Malheureusement, c’était Don Juan au cinquième acte. Le prince de Ligne ne pouvait faire entrer dans sa spirituelle tête qu’Alcibiade eût jamais eu cinquante ans. Or, par ce côté-là encore, le comte de Ravila allait continuer toujours Alcibiade. Comme d’Orsay, ce dandy taillé dans le bronze de Michel-Ange, qui fut beau jusqu’à sa dernière heure, Ravila avait eu cette beauté particulière à la race Juan, — à cette mystérieuse race qui ne procède pas de père en fils, comme les autres, mais qui apparaît çà et là, à de certaines distances, dans les familles de l’humanité.

C’était la vraie beauté, — la beauté insolente, joyeuse, impériale, juanesque enfin ; le mot dit tout et dispense de la description ; et — avait-il fait un pacte avec le diable ? — il l’avait toujours… Seulement, Dieu retrouvait son compte ; les griffes de tigre de la vie commençaient à lui rayer ce front divin, couronné des roses de tant de lèvres, et sur ses larges tempes impies apparaissaient les premiers cheveux blancs qui annoncent l’invasion prochaine des Barbares et la fin de l’Empire… Il les portait, du reste, avec l’impassibilité de l’orgueil surexcité par la puissance ; mais les femmes qui l’avaient aimé les regardaient parfois avec mélancolie. Qui sait ? elles regardaient peut-être l’heure qu’il était pour elles à ce front ? Hélas, pour elles comme pour lui, c’était l’heure du terrible souper avec le froid Commandeur de marbre blanc, après lequel il n’y a plus que l’enfer, — l’enfer de la vieillesse, en attendant l’autre ! Et voilà pourquoi peut-être, avant de partager avec lui ce souper amer et suprême, elles pensèrent à lui offrir le leur et qu’elles en firent un chef-d’œuvre.

Oui, un chef-d’œuvre de goût, de délicatesse, de luxe patricien, de recherche, de jolies idées ; le plus charmant, le plus délicieux, le plus friand, le plus capiteux, et surtout le plus original des soupers. Original ! pensez donc ! C’est ordinairement la joie, la soif de s’amuser qui donne à souper ; mais ici, c’était le souvenir, c’était le regret, c’était presque le désespoir, mais le désespoir en toilette, caché sous des sourires ou sous des rires, et qui voulait encore cette fête ou cette folie dernière, encore cette escapade vers la jeunesse revenue pour une heure, encore cette griserie pour qu’il en fût fait à jamais !…

Les Amphitryonnes de cet incroyable souper, si peu dans les mœurs trembleuses de la société à laquelle elles appartenaient, durent y éprouver quelque chose de ce que Sardanapale ressentit sur son bûcher, quand il y entassa, pour périr avec lui, ses femmes, ses esclaves, ses chevaux, ses bijoux, toutes les opulences de sa vie. Elles, aussi, entassèrent à ce souper brûlant toutes les opulences de la leur. Elles y apportèrent tout ce qu’elles avaient de beauté, d’esprit, de ressources, de parure, de puissance, pour les verser, en une seule fois, en ce suprême flamboiement.

L’homme devant lequel elles s’enveloppèrent et se drapèrent dans cette dernière flamme, était plus à leurs yeux qu’aux yeux de Sardanapale toute l’Asie. Elles furent coquettes pour lui comme jamais femmes ne le furent pour aucun homme, comme jamais femmes ne le furent pour un salon plein ; et cette coquetterie, elles l’embrasèrent de cette jalousie qu’on cache dans le monde et qu’elles n’avaient point besoin de cacher, car elles savaient toutes que cet homme avait été à chacune d’elles, et la honte partagée n’en est plus… C’était, parmi elles toutes, à qui graverait le plus avant son épitaphe dans son cœur.

Lui, il eut, ce soir-là, la volupté repue, souveraine, nonchalante, dégustatrice du confesseur de nonnes et du sultan. Assis comme un roi — comme le maître — au milieu de la table, en face de la comtesse de Chiffrevas, dans ce boudoir fleur de pêcher ou de… péché (on n’a jamais bien su l’orthographe de la couleur de ce boudoir), le comte de Ravila embrassait de ses yeux, bleu d’enfer, que tant de pauvres créatures avaient pris pour le bleu du ciel, ce cercle rayonnant de douze femmes, mises avec génie, et qui, à cette table, chargée de cristaux, de bougies allumées et de fleurs, étalaient, depuis le vermillon de la rose ouverte jusqu’à l’or adouci de la grappe ambrée, toutes les nuances de la maturité.

Il n’y avait pas là de ces jeunesses vert tendre, de ces petites demoiselles qu’exécrait Byron, qui sentent la tartelette et qui, par la tournure, ne sont encore que des épluchettes, mais tous étés splendides et savoureux, plantureux automnes, épanouissements et plénitudes, seins éblouissants battant leur plein majestueux au bord découvert des corsages, et, sous les camées de l’épaule nue, des bras de tout galbe, mais surtout des bras puissants, de ces biceps de Sabines qui ont lutté avec les Romains, et qui seraient capables de s’entrelacer, pour l’arrêter, dans les rayons de la roue du char de la vie.

J’ai parlé d’idées. Une des plus charmantes de ce souper avait été de le faire servir par des femmes de chambre, pour qu’il ne fût pas dit que rien eût dérangé l’harmonie d’une fête dont les femmes étaient les seules reines, puisqu’elles en faisaient les honneurs… Le seigneur Don Juan — branche de Ravila — put donc baigner ses fauves regards dans une mer de chairs lumineuses et vivantes comme Rubens en met dans ses grasses et robustes peintures, mais il put plonger aussi son orgueil dans l’éther plus ou moins limpide, plus ou moins troublé de tous ces cœurs. C’est qu’au fond, et malgré tout ce qui pourrait empêcher de le croire, c’est un rude spiritualiste que Don Juan ! Il l’est comme le démon lui-même, qui aime les âmes encore plus que les corps, et qui fait même cette traite-là de préférence à l’autre, le négrier infernal !

Spirituelles, nobles, du ton le plus faubourg Saint-Germain, mais ce soir-là hardies comme des pages de la maison du Roi quand il y avait une maison du Roi et des pages, elles furent d’un étincellement d’esprit, d’un mouvement, d’une verve et d’un brio incomparables. Elles s’y sentirent supérieures à tout ce qu’elles avaient été dans leurs plus beaux soirs. Elles y jouirent d’une puissance inconnue qui se dégageait du fond d’elles-mêmes, et dont jusque-là elles ne s’étaient jamais doutées.

Le bonheur de cette découverte, la sensation des forces triplées de la vie ; de plus, les influences physiques, si décisives sur les êtres nerveux, l’éclat des lumières, l’odeur pénétrante de toutes ces fleurs qui se pâmaient dans l’atmosphère chauffée par ces beaux corps aux effluves trop forts pour elles, l’aiguillon des vins provocants, l’idée de ce souper qui avait justement le mérite piquant du péché que la Napolitaine demandait à son sorbet pour le trouver exquis, la pensée enivrante de la complicité dans ce petit crime d’un souper risqué, oui ! mais qui ne versa pas vulgairement dans le souper régence ; qui resta un souper faubourg Saint-Germain et xixe siècle, et où de tous ces adorables corsages, doublés de cœurs qui avaient vu le feu et qui aimaient à l’agacer encore, pas une épingle ne tomba ; — toutes ces choses enfin, agissant à la fois, tendirent la harpe mystérieuse que toutes ces merveilleuses organisations portaient en elles, aussi fort qu’elle pouvait être tendue sans se briser, et elles arrivèrent à des octaves sublimes, à d’inexprimables diapasons… Ce dut être curieux, n’est-ce pas ? Cette page inouïe de ses Mémoires, Ravila l’écrira-t-il un jour ?… C’est une question mais lui seul peut l’écrire… Comme je le dis à la marquise Guy de Ruy, je n’étais pas à ce souper, et si j’en vais rapporter quelques détails et l’histoire par laquelle il finit, c’est que je les tiens de Ravila lui-même, qui, fidèle à l’indiscrétion traditionnelle et caractéristique de la race Juan, prit la peine, un soir, de me les raconter.

III

Il était donc tard, — c’est-à-dire tôt ! Le matin venait. Contre le plafond et à une certaine place des rideaux de soie rose du boudoir, hermétiquement fermés, on voyait poindre et rondir une goutte d’opale, comme un œil grandissant, l’œil du jour curieux qui aurait regardé par là ce qu’on faisait dans ce boudoir enflammé. L’alanguissement commençait à prendre les chevalières de cette Table-Ronde, ces soupeuses, si animées il n’y avait qu’un moment. On connaît ce moment-là de tous les soupers où la fatigue de l’émotion et de la nuit passée semble se projeter sur tout, sur les coiffures qui s’affaissent, les joues vermillonnées ou pâlies qui brûlent, les regards lassés dans les yeux cernés qui s’alourdissent, et même jusque sur les lumières élargies et rampantes des mille bougies des candélabres, ces bouquets de feu aux tiges sculptées de bronze et d’or.

La conversation générale, longtemps faite d’entrain, partie de volant où chacun avait allongé son coup de raquette, s’était fragmentée, émiettée, et rien de distinct ne s’entendait plus dans le bruit harmonieux de toutes ces voix, aux timbres aristocratiques, qui se mêlaient et babillaient comme les oiseaux, à l’aube, sur la lisière d’un bois… quand l’une d’elles, — une voix de tête, celle-là ! — impérieuse et presque impertinente, comme doit l’être une voix de duchesse, dit tout à coup, par-dessus toutes les autres, au comte de Ravila, ces paroles qui étaient sans doute la suite et la conclusion d’une conversation, à voix basse, entre eux deux, que personne de ces femmes, qui causaient, chacune avec sa voisine, n’avait entendue :

— Vous qui passez pour le Don Juan de ce temps-ci, vous devriez nous raconter l’histoire de la conquête qui a le plus flatté votre orgueil d’homme aimé et que vous jugez, à cette lueur du moment présent, le plus bel amour de votre vie ?…

Et la question, autant que la voix qui parlait, coupa nettement dans le bruit toutes ces conversations éparpillées et fit subitement le silence.

C’était la voix de la duchesse de ***. — Je ne lèverai pas son masque d’astérisques ; mais peut-être la reconnaîtrez-vous, quand je vous aurai dit que c’est la blonde la plus pâle de teint et de cheveux, et les yeux les plus noirs sous ses longs sourcils d’ambre, de tout le faubourg Saint-Germain. — Elle était assise, comme un juste à la droite de Dieu, à la droite du comte de Ravila, le dieu de cette fête, qui ne réduisait pas alors ses ennemis à lui servir de marche-pied ; mince et idéale comme une arabesque et comme une fée, dans sa robe de velours vert aux reflets d’argent, dont la longue traîne se tordait autour de sa chaise, et figurait assez bien la queue de serpent par laquelle se terminait la croupe charmante de Mélusine.

— C’est là une idée ! — fit la comtesse de Chiffrevas, comme pour appuyer, en sa qualité de maîtresse de maison, le désir et la motion de la duchesse, — oui, l’amour de tous les amours, inspirés ou sentis, que vous voudriez le plus recommencer, si c’était possible.

— Oh ! je voudrais les recommencer tous ! — fit Ravila avec cet inassouvissement d’Empereur romain qu’ont parfois ces blasés immenses. Et il leva son verre de champagne, qui n’était pas la coupe bête et païenne par laquelle on l’a remplacé, mais le verre élancé et svelte de nos ancêtres, qui est le vrai verre de champagne, — celui-là qu’on appelle une flûte, peut-être à cause des célestes mélodies qu’il nous verse souvent au cœur ! — Puis il étreignit d’un regard circulaire toutes ces femmes qui formaient autour de la table une si magnifique ceinture. — Et cependant, — ajouta-t-il en replaçant son verre devant lui avec une mélancolie étonnante pour un tel Nabuchodonosor qui n’avait encore mangé d’herbe que les salades à l’estragon du café Anglais, — et cependant c’est la vérité, qu’il y en a un entre tous les sentiments de la vie, qui rayonne toujours dans le souvenir plus fort que les autres, à mesure que la vie s’avance, et pour lequel on les donnerait tous !

— Le diamant de l’écrin, — dit la comtesse de Chiffrevas songeuse, qui regardait peut-être dans les facettes du sien.

— … Et de la légende de mon pays, — reprit à son tour la princesse Jable… qui est du pied des monts Ourals, — ce fameux et fabuleux diamant, rose d’abord, qui devient noir ensuite, mais qui reste diamant, plus brillant encore noir que rose… — Elle dit cela avec le charme étrange qui est en elle, cette Bohémienne ! car c’est une Bohémienne, épousée par amour par le plus beau prince de l’émigration polonaise, et qui a l’air aussi princesse que si elle était née sous les courtines des Jagellons.

Alors, ce fut une explosion ! « Oui, — firent-elles toutes. — Dites-nous cela, comte ! » ajoutèrent-elles passionnément, suppliantes déjà, avec les frémissements de la curiosité jusque dans les frisons de leurs cous, par derrière ; se tassant, épaule contre épaule ; les unes la joue dans la main, le coude sur la table ; les autres, renversées au dossier des chaises, l’éventail déplié sur la bouche ; le fusillant toutes de leurs yeux émerillonnés et inquisiteurs.

— Si vous le voulez absolument… — dit le comte, avec la nonchalance d’un homme qui sait que l’attente exaspère le désir.

— Absolument ! dit la duchesse en regardant — comme un despote turc aurait regardé le fil de son sabre — le fil d’or de son couteau de dessert.

— Écoutez donc, — acheva-t-il, toujours nonchalant.

Elles se fondaient d’attention, en le regardant. Elles le buvaient et le mangeaient des yeux. Toute histoire d’amour intéresse les femmes ; mais qui sait ? peut-être le charme de celle-ci était-il, pour chacune d’elles, la pensée que l’histoire qu’il allait raconter pouvait être la sienne… Elles le savaient trop gentilhomme et de trop grand monde pour n’être pas sûres qu’il sauverait les noms et qu’il épaissirait, quand il le faudrait, les détails par trop transparents ; et cette idée, cette certitude leur faisait d’autant plus désirer l’histoire. Elles en avaient mieux que le désir ; elles en avaient l’espérance.

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