Les Fleurs du mal (page 10)
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d’engrais,
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près !
Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès ? — Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !
Nous avons salué des idoles à trompe ;
Des trônes constellés de joyaux lumineux ;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;
Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse. »
V
Et puis, et puis encore ?
VI
Et puis, et puis encore ? « Ô cerveaux enfantins !
Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l’avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l’échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l’immortel péché :
La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s’adorant et s’aimant sans dégoût ;
L’homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l’esclave et ruisseau dans l’égout ;
Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;
La fête qu’assaisonne et parfume le sang ;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;
Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;
L’Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
« Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis ! »
Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l’opium immense !
— Tel est du globe entier l’éternel bulletin. »
VII
Amer savoir, celui qu’on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :
Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !
Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit
Pour tromper l’ennemi vigilant et funeste,
Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,
Comme le Juif errant et comme les apôtres,
À qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme ; il en est d’autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.
Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier : En avant !
De même qu’autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,
Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le cœur joyeux d’un jeune passager.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
Qui chantent : « Par ici ! vous qui voulez manger
Le Lotus parfumé ! c’est ici qu’on vendange
Les fruits miraculeux dont votre cœur a faim ;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n’a jamais de fin ? »
À l’accent familier nous devinons le spectre ;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
« Pour rafraîchir ton cœur nage vers ton Électre ! »
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.
VIII
Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !
Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !
FIN.
Au lecteur
1
SPLEEN ET IDÉAL
I. — Bénédiction
7
II. — L’Albatros
11
III. — Élévation
13
IV. — Correspondances
15
V. — J’aime le souvenir de ces époques nues
17
VI. — Les Phares
19
VII. — La Muse malade
22
VIII. — La Muse vénale
24
IX. — Le mauvais Moine
26
X. — L’Ennemi
28
XI. — Le Guignon
30
XII. — La Vie antérieure
32
XIII. — Bohémiens en voyage
34
XIV. — L’Homme et la Mer
36
XV. — Don Juan aux enfers
38
XVI. — Châtiment de l’orgueil
40
XVII. — La Beauté
42
XVIII. — L’Idéal
44
XIX. — La Géante
46
XX. — Le Masque
48
XXI. — Hymne à la Beauté
51
XXII. — Parfum exotique
53
XXIII. — La Chevelure
55
XXIV. — Je t’adore à l’égal de la voûte nocturne
57
XXV. — Tu mettrais l’univers entier dans ta ruelle
58
XXVI. — Sed non satiata
60
XXVII. — Avec ses vêtements ondoyants et nacrés
62
XXVIII. — Le Serpent qui danse
64
XXIX. — Une Charogne
67
XXX. — De profundis clamavi
70
XXXI. — Le Vampire
72
XXXII. — Une nuit que j’étais près d’une affreuse Juive
74
XXXIII. — Remords posthume
76
XXXIV. — Le Chat
78
XXXV. — Duellum
80
XXXVI. — Le Balcon
82
XXXVII. — Le Possédé
84
XXXVIII. — Un Fantôme
86
XXXIX. — Je te donne ces vers afin que si mon nom
90
XL. — Semper eadem
92
XLI. — Tout entière
94
XLII. — Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire
96
XLIII. — Le Flambeau vivant
98
XLIV. — Réversibilité
100
XLV. — Confession
102
XLVI. — L’Aube spirituelle
105
XLVII. — Harmonie du soir
107
XLVIII. — Le Flacon
109
XLIX. — Le Poison
111
L. — Ciel brouillé
113
LI. — Le Chat
115
LII. — Le beau Navire
118
LIII. — L’Invitation au voyage
121
LIV. — L’Irréparable
124
LV. — Causerie
127
LVI. — Chant d’automne
129
LVII. — À une Madone
131
LVIII. — Chanson d’après-midi
134
LIX. — Sisina
137
LX. — Franciscæ meæ Laudes
139
LXI. — À une dame créole
142
LXII. — Mœsta et errabunda
144
LXIII. — Le Revenant
146
LXIV. — Sonnet d’automne
148
LXV. — Tristesses de la lune
150
LXVI. — Les Chats
152
LXVII. — Les Hiboux
154
LXVIII. — La Pipe
156
LXIX. — La Musique
158
LXX. — Sépulture
160
LXXI. — Une Gravure fantastique
162
LXXII. — Le Mort joyeux
164
LXXIII. — Le Tonneau de la haine
166
LXXIV. — La Cloche fêlée
168
LXXV. — Spleen
170
LXXVI. — Spleen
172
LXXVII. — Spleen
174
LXXVIII. — Spleen
176
LXXIX. — Obsession
178
LXXX. — Le Goût du néant
180
LXXXI. — Alchimie de la douleur
182
LXXXII. — Horreur sympathique
184
LXXXIII. — L’Héautontimorouménos
186
LXXXIV. — L’Irremédiable
188
LXXXV. — L’Horloge
191
TABLEAUX PARISIENS
LXXXVI. — Paysage
195
LXXXVII. — Le Soleil
197
LXXXVIII. — À une mendiante rousse
199
LXXXIX. — Le Cygne
202
XC. — Les sept Vieillards
206
XCI. — Les petites Vieilles
209
XCII. — Les Aveugles
214
XCIII. — À une passante
216
XCIV. — Le Squelette laboureur
218
XCV. — Le Crépuscule du soir
221
XCVI. — Le Jeu
223
XCVII. — Danse macabre
225
XCVIII. — L’Amour du mensonge
229
XCIX. — Je n’ai pas oublié, voisine de la ville
231
C. — La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse
232
CI. — Brumes et Pluies
234
CII. — Rêve parisien
236
CIII. — Le Crépuscule du matin
240
LE VIN
CIV. — L’Âme du vin
245
CV. — Le Vin des chiffonniers
247
CVI. — Le Vin de l’assassin
249
CVII. — Le Vin du solitaire
252
CVIII. — Le Vin des amants
254
FLEURS DU MAL
CIX. — La Destruction
259
CX. — Une Martyre
261
CXI. — Femmes damnées
265
CXII. — Les deux bonnes Sœurs
267
CXIII. — La Fontaine de sang
269
CXIV. — Allégorie
271
CXV. — La Béatrice
273
CXVI. — Un Voyage à Cythère
275
CXVII. — L’Amour et le Crâne
279
RÉVOLTE
CXVIII. — Le Reniement de saint Pierre
283
CXIX. — Abel et Caïn
285
CXX. — Les Litanies de Satan
288
LA MORT
CXXI. — La Mort des amants
295
CXXII. — La Mort des pauvres
297
CXXIII. — La Mort des artistes
299
CXXIV. — La Fin de la journée
301
CXXV. — Le Rêve d’un curieux
303
CXXVI. — Le Voyage
305