Le Barbier de Séville (page 8)

Beaumarchais · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Barbier de Séville · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je veux bien qu’il ne lui soit pas venu à l’esprit que la pièce, une des plus gaies qui soient au théâtre, est écrite sans la moindre équivoque, sans une pensée, un seul mot dont la pudeur, même des petites loges, ait à s’alarmer ; ce qui pourtant est bien quelque chose, monsieur, dans un siècle où l’hypocrisie de la décence est poussée aussi loin que le relâchement des mœurs. Très volontiers ; tout cela sans doute pouvait n’être pas digne de l’attention d’un critique aussi majeur.

Mais comment n’a-t-il pas admiré ce que tous les honnêtes gens n’ont pu voir sans répandre des larmes de tendresse et de plaisir, je veux dire la piété filiale de ce bon Figaro, qui ne saurait oublier sa mère ?

Tu connais donc ce tuteur ! lui dit le comte au premier acte. Comme ma mère, répond Figaro. Un avare aurait dit : Comme mes poches. Un petit-maître eût répondu : Comme moi-même. Un ambitieux : Comme le chemin de Versailles ; et le journaliste de Bouillon : Comme mon libraire ; les comparaisons de chacun se tirant toujours de l’objet intéressant. Comme ma mère, a dit le fils tendre et respectueux !

Dans un autre endroit encore : Ah, vous êtes charmant ! lui dit le tuteur. Et ce bon, cet honnête garçon, qui pouvait gaiement assimiler cet éloge à tous ceux qu’il a reçus de ses maîtresses, en revient toujours à sa bonne mère, et répond à ce mot : Vous êtes charmant ! — Il est vrai, monsieur, que ma mère me l’a dit autrefois. Et le journal de Bouillon ne relève point de pareils traits ! Il faut avoir le cerveau bien desséché pour ne les pas voir, ou le cœur bien dur pour ne pas les sentir !

Sans compter mille autres finesses de l’art répandues à pleines mains dans cet ouvrage. Par exemple, on sait que les comédiens ont multiplié chez eux les emplois à l’infini : emplois de grande, moyenne et petite amoureuse ; emplois de grands, moyens et petits valets ; emplois de niais, d’important, de croquant, de paysan, de tabellion, de bailli : mais on sait qu’ils n’ont pas encore appointé celui de bâillant. Qu’a fait l’auteur pour former un comédien, peu exercé au talent d’ouvrir largement la bouche au théâtre ? Il s’est donné le soin de lui rassembler dans une seule phrase toutes les syllabes bâillantes du français : Rien… qu’en… l’en… ten… dant parler : syllabes en effet qui feraient bâiller un mort, et parviendraient à desserrer les dents mêmes de l’Envie !

En cet endroit admirable où, pressé par les reproches du tuteur qui lui crie : Que direz-vous à ce malheureux qui bâille et dort tout éveillé ? et l’autre qui depuis trois heures éternue à se faire sauter le crâne et jaillir la cervelle : que leur direz-vous ? Le naïf barbier répond : Eh parbleu, je dirai à celui qui éternue : Dieu vous bénisse ! et : Va te coucher, à celui qui bâille. Réponse en effet si juste, si chrétienne et si admirable, qu’un de ces fiers critiques qui ont leurs entrées au paradis n’a pu s’empêcher de s’écrier : « Diable ! l’auteur a dû rester au moins huit jours à trouver cette réplique ! »

Et le journal de Bouillon, au lieu de louer ces beautés sans nombre, use encre et papier, approbation et privilège, à mettre un pareil ouvrage au-dessous même de la critique ! On me couperait le cou, monsieur, que je ne saurais m’en taire.

N’a-t-il pas été jusqu’à dire, le cruel, que, pour ne pas voir expirer ce Barbier sur le théâtre, il a fallu le mutiler, le changer, le refondre, l’élaguer, le réduire en quatre actes, et le purger d’un grand nombre de pasquinades, de calembours, de jeux de mots, en un mot, de bas comique ?

À le voir ainsi frapper comme un sourd, on juge assez qu’il n’a pas entendu le premier mot de l’ouvrage qu’il décompose. Mais j’ai l’honneur d’assurer ce journaliste, ainsi que le jeune homme qui lui taille ses plumes et ses morceaux, que, loin d’avoir purgé la pièce d’aucuns des calembours, jeux de mots, etc., qui lui eussent nui le premier jour, l’auteur a fait rentrer dans les actes restés au théâtre tout ce qu’il en a pu reprendre à l’acte au portefeuille : tel un charpentier économe cherche dans ses copeaux épars sur le chantier tout ce qui peut servir à cheviller et boucher les moindres trous de son ouvrage.

Passerons-nous sous silence le reproche aigu qu’il fait à la jeune personne, d’avoir tous les défauts d’une fille mal élevée ? Il est vrai que, pour échapper aux conséquences d’une telle imputation, il tente à la rejeter sur autrui, comme s’il n’en était pas l’auteur, en employant cette expression banale : On trouve à la jeune personne, etc. On trouve !…

Que voulait-il donc qu’elle fît ? quoi ? Qu’au lieu de se prêter aux vues d’un jeune amant très-aimable et qui se trouve un homme de qualité, notre charmante enfant épousât le vieux podagre médecin ? Le noble établissement qu’il lui destinait là ! et parce qu’on n’est pas de l’avis de monsieur, on a tous les défauts d’une fille mal élevée !

En vérité, si le journal de Bouillon se fait des amis en France par la justesse et la candeur de ses critiques, il faut avouer qu’il en aura beaucoup moins au delà des Pyrénées, et qu’il est surtout un peu bien dur pour les dames espagnoles.

Eh ! qui sait si Son Excellence madame la comtesse Almaviva, l’exemple des femmes de son état, et vivant comme un ange avec son mari, quoiqu’elle ne l’aime plus, ne se ressentira pas un jour des libertés qu’on se donne à Bouillon sur elle, avec approbation et privilège ?

L’imprudent journaliste a-t-il au moins réfléchi que Son Excellence ayant, par le rang de son mari, le plus grand crédit dans les bureaux, eût pu lui faire obtenir quelque pension sur la Gazette d’Espagne, ou la Gazette elle-même, et que, dans la carrière qu’il embrasse, il faut garder plus de ménagements pour les femmes de qualité ? Qu’est-ce que cela me fait à moi ? l’on sent bien que c’est pour lui seul que j’en parle.

Il est temps de laisser cet adversaire, quoiqu’il soit à la tête des gens qui prétendent que, n’ayant pu me soutenir en cinq actes, je me suis mis en quatre pour ramener le public. Et quand cela serait ! Dans un moment d’oppression, ne vaut-il pas mieux sacrifier un cinquième de son bien que de le voir aller tout entier au pillage ?

Mais ne tombez pas, cher lecteur… (monsieur, veux-je dire), ne tombez pas, je vous prie, dans une erreur populaire qui ferait grand tort à votre jugement.

Ma pièce, qui paraît n’être aujourd’hui qu’en quatre actes, est réellement, et de fait, en cinq, qui sont le premier, le deuxième, le troisième, le quatrième et le cinquième, à l’ordinaire.

Il est vrai que, le jour du combat, voyant les ennemis acharnés, le parterre ondulant, agité, grondant au loin comme les flots de la mer, et trop certain que ces mugissements sourds, précurseurs des tempêtes, ont amené plus d’un naufrage, je vins à réfléchir que beaucoup de pièces en cinq actes (comme la mienne), toutes très bien faites d’ailleurs (comme la mienne), n’auraient pas été au diable en entier (comme la mienne), si l’auteur eût pris un parti vigoureux (comme le mien).

Le dieu des cabales est irrité, dis-je aux comédiens avec force :

Enfants, un sacrifice est ici nécessaire.

Alors, faisant la part au diable, et déchirant mon manuscrit : Dieu des siffleurs, moucheurs, cracheurs, tousseurs et perturbateurs, m’écriai-je, il te faut du sang : bois mon quatrième acte, et que ta fureur s’apaise !

À l’instant vous eussiez vu ce bruit infernal qui faisait pâlir et broncher les acteurs, s’affaiblir, s’éloigner, s’anéantir ; l’applaudissement lui succéder, et des bas-fonds du parterre un bravo général s’élever en circulant jusqu’aux hauts bancs du paradis.

De cet exposé, monsieur, il suit que ma pièce est restée en cinq actes, qui sont le premier, le deuxième, le troisième au théâtre, le quatrième au diable, et le cinquième avec les trois premiers. Tel auteur même vous soutiendra que ce quatrième acte, qu’on n’y voit point, n’en est pas moins celui qui fait le plus de bien à la pièce, en ce qu’on ne l’y voit point.

Laissons jaser le monde ; il me suffit d’avoir prouvé mon dire ; il me suffit, en faisant mes cinq actes, d’avoir montré mon respect pour Aristote, Horace, Aubignac et les modernes, et d’avoir mis ainsi l’honneur de la règle à couvert.

Par le second arrangement, le diable a son affaire ; mon char n’en roule pas moins bien sans la cinquième roue ; le public est content, je le suis aussi. Pourquoi le journal de Bouillon ne l’est-il pas ? — Ah ! pourquoi ? C’est qu’il est bien difficile de plaire à des gens qui, par métier, doivent ne jamais trouver les choses gaies assez sérieuses, ni les graves assez enjouées.

Je me flatte, monsieur, que cela s’appelle raisonner principes, et que vous n’êtes pas mécontent de mon petit syllogisme.

Reste à répondre aux observations dont quelques personnes ont honoré le moins important des drames hasardés depuis un siècle au théâtre.

Je mets à part les lettres écrites aux comédiens, à moi-même, sans signature, et vulgairement appelées anonymes : on juge à l’âpreté du style que leurs auteurs, peu versés dans la critique, n’ont pas assez senti qu’une mauvaise pièce n’est point une mauvaise action, et que telle injure convenable à un méchant homme est toujours déplacée à un méchant écrivain. Passons aux autres.

Des connaisseurs ont remarqué que j’étais tombé dans l’inconvénient de faire critiquer des usages français par un plaisant de Séville à Séville, tandis que la vraisemblance exigeait qu’il s’étayât sur les mœurs espagnoles. Ils ont raison : j’y avais même tellement pensé, que, pour rendre la vraisemblance encore plus parfaite, j’avais d’abord résolu d’écrire et de faire jouer la pièce en langage espagnol ; mais un homme de goût m’a fait observer qu’elle en perdrait peut-être un peu de sa gaieté pour le public de Paris, raison qui m’a déterminé à l’écrire en français : en sorte que j’ai fait, comme on voit, une multitude de sacrifices à la gaieté, mais sans pouvoir parvenir à dérider le journal de Bouillon.

Un autre amateur, saisissant l’instant qu’il y avait beaucoup de monde au foyer, m’a reproché, du ton le plus sérieux, que ma pièce ressemblait à On ne s’avise jamais de tout. — Ressembler, monsieur ! Je soutiens que ma pièce est On ne s’avise jamais de tout lui-même. — Et comment cela ? — C’est qu’on ne s’était pas encore avisé de ma pièce. L’amateur resta court ; et l’on en rit d’autant plus, que celui-là qui me reprochait On ne s’avise jamais de tout est un homme qui ne s’est jamais avisé de rien.

Quelques jours après (ceci est plus sérieux), chez une dame incommodée, un monsieur grave, en habit noir, coiffure bouffante, et canne à corbin, lequel touchait légèrement le poignet de la dame, proposa civilement plusieurs doutes sur la vérité des traits que j’avais lancés contre les médecins. Monsieur, lui dis-je, êtes-vous ami de quelqu’un d’eux ? Je serais désolé qu’un badinage… — on ne peut pas moins : je vois que vous ne me connaissez pas : je ne prends jamais le parti d’aucun ; je parle ici pour le corps en général. — Cela me fit beaucoup chercher quel homme ce pouvait être. En fait de plaisanterie, ajoutai-je, vous savez, monsieur, qu’on ne demande jamais si l’histoire est vraie, mais si elle est bonne. — Eh ! croyez-vous moins perdre à cet examen qu’au premier ? — À merveille, docteur, dit la dame. Le monstre qu’il est ! n’a-t-il pas osé parler aussi mal de nous ? Faisons cause commune.

À ce mot de docteur, je commençai à soupçonner qu’elle parlait à son médecin. Il est vrai, madame et monsieur, repris-je avec modestie, que je me suis permis ces légers torts, d’autant plus aisément qu’ils tirent moins à conséquence.

Eh ! qui pourrait nuire à deux corps puissants, dont l’empire embrasse l’univers et se partage le monde ! Malgré les envieux, les belles y régneront toujours par le plaisir, et les médecins par la douleur : et la brillante santé nous ramène à l’amour, comme la maladie nous rend à la médecine.

Cependant je ne sais si, dans la balance des avantages, la Faculté ne l’emporte pas un peu sur la beauté. Souvent on voit les belles nous renvoyer aux médecins ; mais plus souvent encore les médecins nous gardent, et ne nous renvoient plus aux belles.

En plaisantant donc, il faudrait peut-être avoir égard à la différence des ressentiments, et songer que, si les belles se vengent en se séparant de nous, ce n’est là qu’un mal négatif ; au lieu que les médecins se vengent en s’en emparant, ce qui devient très-positif ;

Que, quand ces derniers nous tiennent, ils font de nous tout ce qu’ils veulent ; au lieu que les belles, toutes belles qu’elles sont, n’en font jamais que ce qu’elles peuvent ;

Que le commerce des belles nous les rend bientôt moins nécessaires ; au lieu que l’usage des médecins finit par nous les rendre indispensables ;

Enfin, que l’un de ces empires ne semble établi que pour assurer la durée de l’autre ; puisque, plus la verte jeunesse est livrée à l’amour, plus la pâle vieillesse appartient sûrement à la médecine.

Au reste, ayant fait contre moi cause commune, il était juste, madame et monsieur, que je vous offrisse en commun mes justifications. Soyez donc persuadés que, faisant profession d’adorer les belles et de redouter les médecins, c’est toujours en badinant que je dis du mal de la beauté ; comme ce n’est jamais sans trembler que je plaisante un peu la Faculté.

Ma déclaration n’est point suspecte à votre égard, mesdames, et mes plus acharnés ennemis sont forcés d’avouer que, dans un instant d’humeur, où mon dépit contre une belle allait s’épancher trop librement sur toutes les autres, on m’a vu m’arrêter tout court au vingt-cinquième couplet, et, par le plus prompt repentir, faire ainsi dans le vingt-sixième amende honorable aux belles irritées :

Sexe charmant, si je décèle

Votre cœur en proie au désir,

Souvent à l’amour infidèle,

Mais toujours fidèle au plaisir ;

D’un badinage, ô mes déesses,

Ne cherchez point à vous venger :

Tel glose, hélas ! sur vos faiblesses,

Qui brûle de les partager.

Quant à vous, monsieur le docteur, on sait assez que Molière…

— Au désespoir, dit-il en se levant, de ne pouvoir profiter plus longtemps de vos lumières : mais l’humanité qui gémit ne doit pas souffrir de mes plaisirs. Il me laissa, ma foi, ma bouche ouverte avec ma phrase en l’air. — Je ne sais pas, dit la belle malade en riant, si je vous pardonne ; mais je vois bien que notre docteur ne vous pardonne pas. — Le nôtre, madame ? Il ne sera jamais le mien. — Eh ! pourquoi ? — Je ne sais ; je craindrais qu’il ne fût au-dessous de son état, puisqu’il n’est pas au-dessus des plaisanteries qu’on en peut faire.

Ce docteur n’est pas de mes gens. L’homme assez consommé dans son art pour en avouer de bonne foi l’incertitude, assez spirituel pour rire avec moi de ceux qui le disent infaillible : tel est mon médecin. En me rendant ses soins qu’ils appellent des visites, en me donnant ses conseils qu’ils nomment des ordonnances, il remplit dignement, et sans faste, la plus noble fonction d’une âme éclairée et sensible. Avec plus d’esprit, il calcule plus de rapports, et c’est tout ce qu’on peut dans un art aussi utile qu’incertain. Il me raisonne, il me console, il me guide, et la nature fait le reste. Aussi, loin de s’offenser de la plaisanterie, est-il le premier à l’opposer au pédantisme. À l’infatué qui lui dit gravement : « De quatre-vingts fluxions de poitrine que j’ai traitées cet automne, un seul malade a péri dans mes mains ; » mon docteur répond en souriant : « Pour moi, j’ai prêté mes secours à plus de cent cet hiver : hélas ! je n’en ai pu sauver qu’un seul. » Tel est mon aimable médecin.

— Je le connais. — Vous permettez bien que je ne l’échange pas contre le vôtre. Un pédant n’aura pas plus ma confiance en maladie qu’une bégueule n’obtiendrait mon hommage en santé. Mais je ne suis qu’un sot. Au lieu de vous rappeler mon amende honorable au beau sexe, je devais lui chanter le couplet de la bégueule ; il est tout fait pour lui.

Pour égayer ma poésie,

Au hasard j’assemble des traits ;

J’en fais, peintre de fantaisie,

Des tableaux, jamais des portraits.

La femme d’esprit, qui s’en moque,

Sourit finement à l’auteur :

Pour l’imprudente, qui s’en choque,

Sa colère est son délateur.

— À propos de chanson, dit la dame, vous êtes bien honnête d’avoir été donner votre pièce aux Français ! moi qui n’ai de petite loge qu’aux Italiens ! Pourquoi n’en avoir pas fait un opéra comique ? ce fut, dit-on, votre première idée. La pièce est d’un genre à comporter de la musique.

— Je ne sais si elle est propre à la supporter, ou si je m’étais trompé d’abord en le supposant : mais, sans entrer dans les raisons qui m’ont fait changer d’avis, celle-ci, madame, répond à tout.

Notre musique dramatique ressemble trop encore à notre musique chansonnière pour en attendre un véritable intérêt ou de la gaieté franche. Il faudra commencer à l’employer sérieusement au théâtre, quand on sentira bien qu’on ne doit y chanter que pour parler ; quand nos musiciens se rapprocheront de la nature, et surtout cesseront de s’imposer l’absurde loi de toujours revenir à la première partie d’un air, après qu’ils en ont dit la seconde. Est-ce qu’il y a des reprises et des rondeaux dans un drame ? Ce cruel radotage est la mort de l’intérêt, et dénote un vide insupportable dans les idées.

Moi qui toujours ai chéri la musique sans inconstance et même sans infidélité : souvent, aux pièces qui m’attachent le plus, je me surprends à pousser de l’épaule, à dire tout bas avec humeur : Eh ! va donc, musique ! pourquoi toujours répéter ? N’es-tu pas assez lente ? Au lieu de narrer vivement, tu rabâches : au lieu de peindre la passion, tu t’accroches aux mots ! Le poète se tue à serrer l’événement, et toi tu le délayes ! Que lui sert de rendre son style énergique et pressé, si tu l’ensevelis sous d’inutiles fredons ? Avec ta stérile abondance, reste, reste aux chansons pour toute nourriture, jusqu’à ce que tu connaisses le langage sublime et tumultueux des passions.

En effet, si la déclamation est déjà un abus de la narration au théâtre, le chant, qui est un abus de la déclamation n’est donc, comme on voit, que l’abus de l’abus. Ajoutez-y la répétition des phrases, et voyez ce que devient l’intérêt. Pendant que le vice ici va toujours en croissant, l’intérêt marche à sens contraire : l’action s’alanguit, quelque chose me manque ; je deviens distrait, l’ennui me gagne ; et si je cherche alors à deviner ce que je voudrais, il m’arrive souvent de trouver que je voudrais la fin du spectacle.

Il est un autre art d’imitation, en général moins avancé que la musique, mais qui semble en ce point lui servir de leçon. Pour la variété seulement, la danse élevée est déjà le modèle du chant.

Voyez le superbe Vestris ou le fier d’Auberval engager un pas de caractère. Il ne danse pas encore ; mais, d’aussi loin qu’il paraît, son port libre et dégagé fait déjà lever la tête aux spectateurs, il inspire autant qu’il promet de plaisir. Il est parti… Pendant que le musicien redit vingt fois ses phrases et monotone ses mouvements, le danseur varie les siens à l’infini.

Le voyez-vous s’avancer légèrement à petits bonds, reculer à grands pas, et faire oublier le comble de l’art par la plus ingénieuse négligence ? Tantôt sur un pied, gardant le plus savant équilibre, et suspendu sans mouvement pendant plusieurs mesures, il étonne, il surprend par l’immobilité de son aplomb… Et soudain, comme s’il regrettait le temps du repos, il part comme un trait, vole au fond du théâtre, et revient, en pirouettant, avec une rapidité que l’œil peut suivre à peine.

L’air a beau recommencer, rigaudonner, se répéter, se radoter, il ne se répète point, lui ! tout en déployant les mâles beautés d’un corps souple et puissant, il peint les mouvements violents dont son âme est agitée : il vous lance un regard passionné que ses bras mollement ouverts rendent plus expressif ; et, comme s’il se lassait bientôt de vous plaire, il se relève avec dédain, se dérobe à l’œil qui le suit, et la passion la plus fougueuse semble alors naître et sortir de la plus douce ivresse. Impétueux, turbulent, il exprime une colère si bouillante et si vraie, qu’il m’arrache à mon siége et me fait froncer le sourcil. Mais, reprenant soudain le geste et l’accent d’une volupté paisible, il erre nonchalamment avec une grâce, une mollesse et des mouvements si délicats, qu’il enlève autant de suffrages qu’il y a de regards attachés sur sa danse enchanteresse.

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