Le Désespéré (page 10)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Désespéré · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Pendant ce temps, la terrible Liturgie gronde et pleure sans écho. C’est son affaire de parler au Juge, cela rentre dans les frais qui grèvent, hélas ! toute succession, et le banal convoi s’éloigne bientôt, — Dieu merci ! — avec certitude, dans un brouillard d’immortels regrets.

À la Chartreuse, quelle différence ! De quoi pourraient s’informer ces muets d’amour qui ne parlent que pour louer le Seigneur et qui n’ont jamais eu la pensée de juger leurs frères ? Ils savent que le compagnon de leur solitude est maintenant une âme devant Dieu et ils savent aussi, mieux que personne, ce que c’est qu’une âme et ce que c’est que d’être devant Dieu !

Une simple croix de bois, sans aucune inscription, garde la tombe des chartreux. On donne, par exception, une croix de pierre aux Supérieurs Généraux. C’est une marque de respect usitée dès les premiers temps de l’Ordre. Marchenoir, ignorant encore la prodigieuse longévité des chartreux, s’étonna de voir leur cimetière occuper un espace si peu considérable. Il paraît que les victimes de la Ribote sont mille fois plus nombreuses que celles de la Pénitence, et qu’une Règle austère est la plus sûre des hygiènes. Il en eut la preuve en apprenant qu’un registre des décès de la Grande Chartreuse serait presque une liste de centenaires. On voit de ces interminables religieux qui ont plus de soixante et dix ans de profession et il n’est pas rare qu’un solitaire ne meure qu’après cinquante ans de Chartreuse.

En ce moment, d’ailleurs, Marchenoir ne pensait guère à demander l’âge de celui qu’il vit mettre en terre, et personne, peut-être, n’eût été capable de le renseigner avec précision. Pour ces âmes penchées sur l’abîme, la vie représente un certain poids de mérite et voilà tout. Au point de vue absolu, « le Temps ne fait rien à l’affaire » de l’Éternité. L’essentiel, c’est d’être confirmé en grâce, au bout d’un siècle ou au bout d’un jour.

Mais on peut souhaiter de telles funérailles aux plus fiers ilotes de la passion ou de la gloire. Excepté le Pape, aucun chrétien n’a autant de prières à sa mort que le plus ignoré et le dernier des chartreux, et quelles prières ! Marchenoir fut profondément saisi de ce simple fait assez peu connu, que le chartreux est enterré, comme sur un champ de bataille, sans bière ni linceul. Il est enseveli dans le pauvre habit blanc de son Ordre, dont la couleur correspond symboliquement à la Résurrection de Notre-Seigneur, comme la couleur noire de l’Ordre bénédictin figure le saint mystère de sa Mort. Il est ainsi restitué à la poussière, pendant que ses frères assemblés pleurent et prient sur sa dépouille.

Une dizaine de mois auparavant, Marchenoir avait vu Paris enterrer un homme fameux qui avait déclaré la guerre à tous les religieux de la France et qui devait exterminer le christianisme en combat singulier. Ce personnage, parti de bas, n’avait presque pas eu besoin de s’élever pour que ses pieds de cyclope révolutionnaire fussent exactement au niveau de la plupart des têtes contemporaines.

Pendant plus de dix ans, Léon Gambetta, continuant les jeux de sa charmante enfance, put se maintenir à califourchon sur les épaules de la Fille aînée de l’Église, qui reçut ainsi le salaire de ses apostasies et qui but la honte des hontes, — en attendant la dernière ivresse, qui sera vraisemblablement « ce que l’œil n’a point vu, ce que l’oreille n’a point entendu et ce que le cœur de l’homme ne saurait comprendre », en sens inverse de ce que Dieu réserve à ceux qui l’aiment. C’est pourquoi Paris lui a fait les obsèques d’un roi. Jamais, peut-être, dans aucun pays d’Occident, un faste plus énorme n’avait été déployé sur les restes pitoyables d’aucun homme…

Marchenoir se souvenait des trois cent mille têtes de bétail humain, accompagnant à sa demeure souterraine le Xerxès putrescent de la majorité, pendant que roulaient les chars de parade et les innombrables discours funèbres, et il compara ce mensonge d’enfouisseurs à l’enterrement véridique de ce chartreux inconnu, dans l’humble cimetière comblé de neige où cinquante frères en larmes demandaient à Dieu de le ressusciter pour la vie éternelle.

Ce dernier spectacle lui parut plus grand que l’autre, et les canonnades prostituées de l’inhumation du dictateur lui firent l’effet d’un bruit étrangement stupide et mesquin, auprès de l’intelligente et grandiose clameur religieuse de ces âmes voyantes, qui se savent les héritières de la magnificence de Salomon, en face de la misère des sépulcres, et qui portent bien moins le deuil de la mort que le deuil de la vie terrestre !

Il est vrai que les funérailles de Gambetta furent, elles-mêmes, une bien piètre solennité en comparaison de l’apothéose de Victor Hugo, que Marchenoir était appelé à contempler, deux ans plus tard.

Cette fois, ce ne fut plus seulement Paris, ni même la France, ce fut le globe entier, semble-t-il, qui se rua sur la piste suprême du Cosmopolite décédé. Le monde moderne, las du Dieu vivant, s’agenouille de plus en plus devant les charognes et nous gravitons vers de telles idolâtries funèbres que, bientôt, les nouveau-nés s’en iront vagir dans le rentrant des sépulcres fameux où blanchira, désormais, le lait de leurs mères. Le patriotisme aura tant d’illustres pourritures à déplorer que ce ne sera presque plus la peine de déménager des nécropoles. Ce sera comme un nouveau culte national, sagement tempéré par le dépotoir final où seront transférés sans pavois, — pour faire place à d’autres, — les carcasses de libérateurs et les résidus d’apôtres, au fur et à mesure de leur successive dépopularisation.

Lorsque Marat eut achevé son ignoble existence, « on le compara, dit Chateaubriand, au divin auteur de l’Évangile. On lui dédia cette prière : Cœur de Jésus, Cœur de Marat ! ô sacré Cœur de Jésus, ô sacré Cœur de Marat ! Ce cœur de Marat eut pour ciboire une pyxide précieuse du garde-meuble. On visitait dans un cénotaphe de gazon, élevé sur la place du Carrousel, le buste, la baignoire, la lampe et l’écritoire de la divinité. Puis, le vent tourna. L’immondice, versée de l’urne d’agate dans un autre vase, fut vidée à l’égout. »

La poésie moderne, devenue l’amie de la canaille, devait finir comme L’Ami du Peuple. Madame se meurt, Madame est morte, Madame est ensevelie, non dans la pourpre ni dans l’azur fleurdelysé des monarchies, mais dans la défroque vermineuse du populo souverain et voici de bien affreux croque-morts pour la porter en terre. Toute la crapule de l’univers, en personne ou représentée, défilant pendant six heures, de l’Arc de Triomphe au Panthéon !

Il eût été si facile, pourtant, et si simple, de faire la levée de ce cadavre à coups de soulier, de le lier par les pieds avec des câbles de trois kilomètres et d’y atteler dix mille hommes, qui l’eussent traîné dans Paris, en chantant la Marseillaise ou Derrière l’Omnibus, jusqu’à ce que chaque pavé, chaque saillie de trottoir, chaque balustre d’urinoir public, eût hérité de son lambeau, pour le régal des cochons errants !

L’horreur matérielle de cette expiation posthume aurait eu pour effet, du moins, d’émouvoir la pitié du monde. Un immense chœur de sanglots eût brisé pour quelques jours, la vieille poitrine de l’humanité. Une absolution de vraies larmes fût tombée des yeux des innocentes et des yeux des prostituées, sur l’impénitent Proxénète de l’Idéal, et jusqu’aux âmes les plus courroucées lui eussent fait un meilleur Panthéon de leur éternel oubli !

On a préféré traîner cette dépouille dans le cloaque d’une apothéose démocratique. Profanation mille fois plus certaine, parce qu’elle s’est accomplie sur le cadavre intellectuel, et qu’elle est sans espérance de repentir !

L’auteur des Misérables ayant absurdement promulgué l’égalité du Bras et de la Pensée, le Bras imbécile a voulu tout seul manifester sa reconnaissance et l’âme flottante du poète a dû s’envoler, en gémissant, hors de portée de cet hommage.

Les bataillons scolaires, les amis de l’A. B. C. de Marseille, la chambre syndicale des hôteliers logeurs, les francs-tireurs des Batignolles, la Libre-Pensée de Charenton, le Grelot de Bercy, la Fraternité de Vaucresson, le choral des Allobroges et l’Espérance de Javel ; les chefs de rayons du Printemps, les contrôleurs de l’Eden-Théâtre, les orphéonistes de Nogent-sur-Vernisson et la corporation des clercs d’huissier ; les cuisiniers, les herboristes, les fleuristes, les fumistes, les dentistes, les emballeurs, les plombiers, les brossiers et « tout le commerce des os de Paris » : tels furent, avec deux cents autres groupes non moins abjects, les convoyeurs au gâteau de Savoie de ce mendiant trop exaucé de la plus anti-littéraire popularité.

Victor Hugo était parvenu à tellement déshonorer la poésie, qu’il a fallu que la France inventât de se déshonorer elle-même un peu plus qu’avant, pour se mettre en état de lui conditionner un dernier adieu qui fît éclater, comme il convenait, — en l’indépassable ignominie d’une solennité de dégoûtation, — la complicité de leur avilissement.

Ce monument, dont lui-même dénonça le ridicule, il y a cinquante ans, pouvait, sans doute, convenir à Dieu qui s’en contentait en silence, puisque le ridicule des hommes est la pourpre même de l’interminable Passion du Roi conspué ; mais le plus grand poète du monde, — à supposer que Victor Hugo méritât ce titre, — ne peut absolument pas s’accommoder de cette coupole, bien moins respirable pour sa gloire que le tabernacle en sapin du plus humble de tous les tombeaux…

De toute cette exultation du goujatisme contemporain, les Chartreux n’ont probablement rien su. Le déloge des journaux n’a pas encore escaladé leur solitude. Ils continuent de prier pour les très humbles et les très glorieux, pour les poètes qui se prostituent et pour les imbéciles qui lancent l’ordure au visage mélancolique de la Poésie, et quand ils meurent à leur tour, c’est assez pour les inonder de joie, d’espérer que les anges invisibles planeront sur l’étroite fosse où on les enterre sans cercueil !

XXXIII

Marchenoir sentit bientôt la nécessité de travailler. Il n’était pas homme à rester longtemps vautré sur une pensée de douleur, quelque atrocement exquise qu’elle lui parût. Il méprisait les Sardanapales et leurs bûchers, et il se serait défendu, avec des moignons pleuvant le sang, jusque sur l’arête la plus coupante du dernier mur de son palais de cristal. Combinaison surprenante du rêveur et de l’homme d’action, on l’avait toujours vu bondir du fond de ses accablements et il se déchirait, lui-même, du fumier de ses dégoûts, aussitôt qu’il commençait à se sentir bon à paître.

Les deux seuls livres qu’il eût encore publiés : une Vie de sainte Radegonde et un volume de critique intitulé Les Impuissants, il les avait écrits sur un pal rougi au feu, en plein milieu du radeau de la Méduse, sans espérance de rencontrer un éditeur qui le recueillît, avec la crainte continuelle de devenir enragé.

Le premier et le plus important de ces deux ouvrages avait été, sans comparaison, le plus immense insuccès de l’époque. Pavoisée du catholicisme le plus écarlate, cette éloquente restitution de la société mérovingienne s’était vue, dès son apparition, envelopper et emmailloter, avec une attention infinie, par les catholiques eux-mêmes, dans les bandelettes multipliées du silence le plus égyptien.

C’était pourtant une chose réellement grande, ce récit hagiographique, tel qu’il l’avait conçu et exécuté ! Un tel livre, si la presse eût daigné seulement l’annoncer, était, peut-être, de force à déterminer un courant historique, — à l’heure favorable où Michelet, le vieil évocateur sans conscience de quelques images du passé, laissait, en mourant, le champ libre aux cultivateurs du chiendent de l’histoire exclusivement documentaire. Car on ne voit plus que cela, depuis la mort de ce sorcier : des idolâtres du document, en histoire aussi bien qu’en littérature et dans tous les genres de spéculation, — même en amour, où le sadisme a entrepris, dernièrement, de documenter le libertinage. C’est la pente moderne attestée par le renflement scientifique de la plus turgescente vanité universelle.

Marchenoir, esprit intuitif et d’aperception lointaine, par conséquent toujours aspiré en deçà ou au delà de son temps, ne pouvait avoir qu’un absolu mépris pour cette sciure d’histoire apportée, chaque jour, par les médiocres ébénistes de l’École des Chartes, au panier de la guillotine historique où sont décapités les grands concepts de la Tradition. Il avait donc entrepris de protester contre cette réduction en poussière de tout le passé, par la résurrection intégrale d’une société aussi défunte que les sociétés antiques et dont les débris physiques, transformés mille fois depuis dix siècles, ont pu servir à toutes les vérifications géologiques ou potagères du néant de l’homme.

Dans cette Légende d’or de l’histoire de France, qu’il s’imaginait toujours entendre chuchoter à son oreille, comme un grand conte plein de prodiges, et qui lui semblait la plus synthétiquement étrange, la plus centralement mystérieuse de toutes les histoires, — rien ne l’avait autant fasciné que cette énorme, terrible et enfantine épopée des temps Mérovingiens. La France préludait, alors, à l’apostolat des monarchies occidentales. Les évêques étaient des saints, dans la main desquels la Gentilité barbare s’assouplissait lentement, comme une cire vierge, pour former, avec la masse hétérogène du monde gallo-romain, les rayons mystiques de la ruche de Jésus-Christ. Du milieu de ce chaos de peuples vagissants, au-dessus desquels planait l’Esprit du Seigneur, on vit s’élever, à travers le brouillard tragique des prolégomènes du Moyen Âge, une candide rangée de cierges humains dont les flammes, dardées au ciel, commencèrent, au sixième siècle, la grande illumination du catholicisme dans l’Occident.

Marchenoir avait choisi sainte Radegonde, un de ces luminaires tranquilles et, peut-être, le plus suave de tous. À la clarté de cette faible lampe non encore éteinte, il avait cherché les âmes des anciens morts dans les cryptes les moins explorées de ces très vieux âges. À force d’amoureuse volonté et à force d’art, il les avait tirées à la lumière et leur avait donné les couleurs d’une recommençante vie.

Le plus difficile effort que puisse tenter un moderne, la transmutation en avenir de tout le passé intermédiaire, il l’avait accompli, autant que de tels miracles soient opérables à l’esprit humain toujours opprimé d’images présentes, et il était arrivé à une sorte de vision hypnotique de son sujet, qui valait presque la vision contemporaine et sensible. Cette œuvre, positivement unique, dégageait une si nette sensation de recul, que le houlement océanique de trente générations postérieures devenait une conjecture, un thème d’horoscope, une dubitable rêverie de quelque naïf moine gaulois que la rafale de conquête aurait poussé sur une falaise de désespérée vaticination.

Les figures angéliques ou atroces de ce siècle, Chilpéric, le monarque aux finesses de mastodonte, et sa venimeuse femelle, Frédégonde, la Jésabel d’abattoir ; le chenil grondant des leudes ; les évêques aux impuissantes mains miraculeuses, Germain de Paris, Grégoire de Tours, Prétextat de Rouen, Médard de Noyon ; quelques pâles troènes poussés, à la grâce de Dieu, dans les cassures, les Galswinthe, les Agnès, les Radegonde, types rudimentaires de la toute-puissante dame des temps chevaleresques ; enfin l’ultime chalumeau virgilien, l’aphone poète Venantius Fortunatus ; — tous ces trépassés archiséculaires, Marchenoir les avait évoqués si souverainement qu’on croyait les voir et les entendre, dans l’air sonore d’une cristalline matinée d’hiver.

Et ce n’est pas tout encore. Il y avait la fresque des concomitantes aventures de l’univers, peintes dans l’ombre ou dans la pénombre, mais à leur plan rigoureux, pour l’horizonnement de ce vaste drame : Justinien et Bélisaire et toute la gloire de boue du Bas-Empire ; les Goths et les Lombards piétinant le fumier romain en Italie et en Espagne, et la précaire Papauté de ce monde en ruines ; puis, au loin, du côté de l’Asie, l’immense rumeur fauve du réservoir barbare, que chaque oscillation de la planète faisait couler un peu plus du côté de la malheureuse Europe, sans parvenir à l’épuiser, jusqu’à Gengis-Khan, qui retourna, d’un seul coup, sur la civilisation occidentale, cette cuvette de cinquante peuples !

Pour ce livre de trois cents pages, à peine, qui lui avait coûté trois ans, Marchenoir s’était fait savant. Il s’était documenté jusqu’à la racine des cheveux. Mais il pensait que le document est, comme le vin et, en général, comme toutes les choses qui soûlent, aussi sot maître qu’intelligent serviteur. Il en avait souvent constaté le mutisme et l’infidélité. En conséquence, il l’avait utilisé avec une hauteur pleine de défiance, le rejetant avec dégoût quand il violait, en bégayant, l’intégrité d’une conception générale que l’expérience lui avait démontrée plus sûre ; — méthode de travail qu’un pète-sec à tête vipérine de La Revue des sciences historiques avait fort blâmée et qui l’eût fait conspuer de toute la critique contemporaine, si cet attelage châtré du tape-cul de M. Renan était idoine à répercuter un chef-d’œuvre.

D’ailleurs, la nature hagiographique de son sujet ne pouvait guère attirer à son livre que des lecteurs catholiques ou des admirations religieuses. Or, le rédacteur en chef de la plus considérable feuille catholique de Paris ayant lui-même publié, autrefois, sur les saintes mérovingiennes, une inerme brochure tombée presque aussitôt dans le plus vertical oubli, il devait à sa propre gloire de ne pas accorder le moindre secours de publicité à ce téméraire nouveau venu qui pouvait devenir un supplantateur. Il est vrai qu’à défaut de cette excellente raison d’État littéraire, le mépris infini des catholiques pour toute œuvre d’art eût abondamment suffi. Bref, ce crevant de misère fut absolument privé de tout moyen d’informer le public de l’existence de son livre et les sages conclurent, comme toujours, du néant de la réclame au néant de l’œuvre.

Le fait est que pour des haïsseurs aussi résolus de la beauté littéraire, Marchenoir était une occasion peu commune. C’était un lépreux de magnificence. Toutes les maladies dégoûtantes ou monstrueuses qui peuvent justifier, analogiquement, l’horreur des chrétiens actuels pour un malheureux artiste : la gale, la teigne, la syphilis, le lupus, la plique, le pian, l’éléphantiasis, il les accumulait, à leurs yeux, dans sa forme d’écrivain.

Ce fut surtout dans son second livre, Les Impuissants, que cette flore éclata. Le scandale fut si grand qu’il lui valut un demi-succès. L’auteur commençait à être connu et l’apparition de ce recueil satirique, déjà publié en articles hebdomadaires, dans un petit journal où ils avaient été fort remarqués, démasqua, d’un coup, le polémiste formidable, caché jusqu’alors, pour beaucoup de gens, sous le contemplatif dédaigné, et qu’une dévorante soif de justice contraignait enfin à sortir. Il y eut une petite clameur de huit jours et tel fut le quartier de gloire que Paris voulut bien jeter à cet artiste qui s’exterminait depuis des années. Mais ce livre fut une révélation pour Marchenoir lui-même, qui ne se connaissait pas cette sonorité de gong quand l’indignation le faisait vibrer.

Par l’effet d’une loi spirituelle bien déconcertante, il se trouva que la forme littéraire de cet enthousiaste était surtout consanguine de celle de Rabelais. Ce style en débâcle et innavigable, qui avait toujours l’air de tomber d’une alpe, roulait n’importe quoi dans sa fureur. C’étaient des bondissements d’épithètes, des cris à l’escalade, des imprécations sauvages, des ordures, des sanglots ou des prières. Quand il tombait des un gouffre, c’était pour ressauter jusqu’au ciel. Le mot, quel qu’il fût, ignoble ou sublime, il s’en emparait comme d’une proie et en faisait à l’instant un projectile, un brûlot, un engin quelconque pour dévaster ou pour massacrer. Puis, tout à coup, il redevenait, un moment, la nappe tranquille que la douce Radegonde avait azurée de ses regards.

Quelques-uns expliquaient cela par un abject charlatanisme, à la façon du Père Duchesne. D’autres, plus venimeux mais non pas plus bêtes, insinuaient la croyance à une sorte de chantage constipé, furieux de ne jamais aboutir. Personne, parmi les distributeurs de viande pourrie du journalisme, n’avait eu l’équité ou la clairvoyance de discerner l’exceptionnelle sincérité d’une âme ardente comprimée, jusqu’à l’explosion, par toutes les intolérables rengaines de la médiocrité ou de l’injustice.

XXXIV

Maintenant, il se retournait décidément vers l’histoire. Elle avait été sa plus grande ambition et son plus fervent amour intellectuel. Depuis son enfance, il avait cette impression d’être beaucoup plus le contemporain des Croisades ou de l’Exode que de la racaille démocratique. Son admirable étude mérovingienne attestait suffisamment l’anachronisme de sa pensée. Mais il n’avait aucun désir de recommencer ce genre d’effort. Une monographie d’homme ou même de peuple, quelque dilatée qu’il l’imaginât, ne lui suffisait plus. Il refusait de se cantonner à nouveau dans un coin de siècle. Il voulait, désormais, envelopper d’une seule étreinte, l’histoire du monde.

Ainsi qu’il l’avait confié à son ami, il rêvait d’être le Champollion des événements historiques envisagés comme les hiéroglyphes divins d’une révélation par les symboles, corroborative de l’autre Révélation. C’eût été toute une science nouvelle, singulièrement audacieuse, et que le génie seul pouvait sauver du ridicule. Le pauvre Leverdier en avait tremblé dans sa peau dès la première ouverture, puis les volutations oratoires de son prophète l’avaient insensiblement enroulé à cette conception qu’il avait fini par juger sublime. Il est, du moins, incontestable que certaines inductions dont cet éblouissant démonstrateur étançonnait son système, le faisaient paraître tout à fait probable.

Il en avait pris l’idée première dans ces études exégétiques qui furent, par une singularité peut-être inouïe, le point de départ de sa vie intellectuelle, aussitôt après sa conversion. Appuyé sur l’affirmation souveraine de saint Paul : que nous voyons tout « en énigmes », cet esprit absolu avait fermement conclu du symbolisme de l’Écriture au symbolisme universel, et il était arrivé à se persuader que tous les actes humains, de quelque nature qu’ils soient, concourent à la syntaxe infinie d’un livre insoupçonné et plein de mystères, qu’on pourrait nommer les Paralipomènes de l’Évangile. De ce point de vue — fort différent de celui de Bossuet, par exemple, qui pensait, au mépris de saint Paul, que tout est éclairci, — l’histoire universelle lui apparaissait comme un texte homogène, extrêmement lié, vertébré, ossaturé, dialectiqué, mais parfaitement enveloppé, et qu’il s’agissait de transcrire en une grammaire d’un possible accès.

Il en avait conçu l’espérance et ne vivait plus que pour ce projet, devenu le centre d’innervation de ses pensées. Peu lui importait qu’on le jugeât extravagant ou ridicule. Depuis longtemps, il avait pris son parti de ne jamais plaire et ne s’embarrassait guère de l’hostilité même, dont les effets immédiats ne peuvent jamais atteindre, après tout, bien facilement, un homme que sa plume, sa langue et ses muscles rendent également redoutable.

Ah ! sans doute, les ennemis assez nombreux qu’il s’était attirés déjà dans la presse, avaient la ressource ordinaire de lui fermer généreusement tous les débouchés et, par conséquent, de priver d’argent un écrivain pauvre que son talent aurait dû nourrir. C’était là le danger médiat et nullement méprisable. Mais, que faire ? Il se sentait traîner par les cheveux dans sa douloureuse voie et, ne le voulût-il pas, il lui fallait courir son destin. Proférer, s’il était possible, une grande parole, et mourir ensuite sous les soufflets et les crachats de l’univers ! — À la grâce de Dieu ! disait-il souvent. C’est le mot de beaucoup de téméraires, mais, dans sa bouche, il avait une signification très haute et quasi sainte.

Retiré dans sa chambre de la Chartreuse, il raidissait ses deux bras contre sa propre douleur, ancienne ou récente, pour écarter l’importunité d’une sollicitude étrangère au travail de parturition de son esprit.

— Le Symbolisme de l’histoire ! pensait-il, vérité certaine, mille fois évidente à mes yeux, mais combien difficile à démontrer acceptable ! S’il s’agissait d’expliquer, pièce à pièce, le symbolisme du corps humain ou le symbolisme végétal, cette besogne, souvent entreprise déjà par des mystiques ou des philosophes, n’étonnerait pas trop encore. Il y aurait des chances pour faire rouler quelques idées sur ce rail connu, à condition, toutefois, qu’elles ne parussent pas trop originalement défrayées. Mais, ici, je vais me cogner, tout de suite, au front de taureau d’une Liberté ombrageuse, impénétrable, totalement incomprise de la multitude qui l’adore et mal définie des docteurs chrétiens qu’elle épouvante. Je suis en partance, comme Colomb, pour l’exploration de la Mer ténébreuse, avec la certitude de l’existence d’un monde à découvrir et la crainte de révolter, à moitié chemin, cinquante passions imbéciles. L’histoire fragmentaire, telle que je la vois partout, est un miroir pour l’orgueil stupide de cette liberté qui se félicite sans relâche d’avoir fait ce qu’elle a voulu, — jamais autre chose, — et la synthèse absolue, dont j’ai le dessein, confisque, du premier coup, cet objet de toilette, pour contraindre la vieille jouisseuse à se contempler dans le très humble ruisseau d’égout qui est sa patrie. Certes, je me passerais bien d’applaudissements et je n’en ai jamais cherché, mais encore faut-il que je sois intelligible, que je ne terrifie pas tous les éditeurs sans exception, que je sois débitable au moins autant qu’un amer nouvellement importé, sur le zinc en cœur de chêne de leurs comptoirs. La métaphysique religieuse n’est plus admissible, aujourd’hui, qu’à la condition d’être apéritive et de précéder un régal d’ordures. « Vous écrivez pour des hommes et non pas pour des esprits angéliques, » me disait ce père. Dois-je essayer de me remplir de la prose de cet avis ? Hélas ! j’y gagnerais peut-être un morceau de pain !

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