Le Désespéré (page 16)
Ses ministres et Ses croyants, éperdus de zèle pour l’Idole fétide montée de leurs cœurs sur Son autel, L’ont éclaboussé d’un ridicule tellement destructeur, nous ne disons pas de l’adoration, mais de la plus embryonnaire velléité d’attendrissement religieux, que le miracle des miracles serait, à cette heure, de Lui ressusciter un culte.
Le songe tragique de Jean-Paul n’est plus de saison. Ce n’est plus le Christ pleurant qui dirait aux hommes sortis des tombeaux :
— Je vous avais promis un Père dans les cieux et Je ne sais où Il est. Me souvenant de Ma promesse, Je L’ai cherché deux mille ans par tous les univers, et Je ne L’ai pas trouvé et voici, maintenant, que Je suis orphelin comme vous.
C’est le Père qui répondrait à ces âmes dolentes et sans asile :
— J’avais permis à Mon Verbe, engendré de Moi, de Se rendre semblable à vous, pour vous délivrer en souffrant. Vous autres, Mes adorateurs fidèles, qu’Il a cautionnés par Son Sacrifice, vous venez Me demander ce Rédempteur dont vous avez contemné la fournaise de tortures et que vous avez tellement défiguré de votre amour, qu’aujourd’hui, Moi-même, Son Consubstantiel et Son Père, Je ne pourrais plus Le reconnaître…
Je suppose qu’Il habite le tabernacle que lui ont fait Ses derniers disciples, mille fois plus lâches et plus atroces que les bourreaux qui L’avaient couvert d’outrages et mis en sang…
Si vous avez besoin de Mon Fils, cherchez-Le dans les ordures.
XLVII
Véronique avait expérimenté la misère infinie de ce clergé, avec une rigueur proportionnée à la suréminence de sa propre vocation mystique. Elle avait enduré, dès le commencement et toute la première année, un tourment intérieur, continuel, à défier les flammes et les chevalets du martyrologe.
Au début de son installation avec Marchenoir, elle avait été résolument se présenter au guichet d’un confessionnal quelconque et, assoiffée de mépris, ambitieuse d’être foulée aux pieds, elle avait tout d’abord déclaré ceci : — Mon père, je suis une sale prostituée. L’effet de cette parole, nullement inouïe, pourtant, dans ces vestibules de l’Espérance où viennent tomber tant d’épaves d’âmes, avait été immédiat et confondant. On lui avait jeté le guichet au nez, par un geste soudain, d’une incroyable violence.
Elle ne sut jamais quel ecclésiastique avait accompli cet acte de vertu et ne voulut jamais le savoir. C’était, peut-être, un de ces jeunes prêtres caramélisés dans la blanche confiture des petites puretés « inviolables », qui conçoivent la vie comme une très longue allée d’innocents tilleuls de séminaire, avec une petite statue de Marie sans tache à l’extrémité, au-dessous d’un phylactère édifiant déployé par deux chérubins, pendant que d’immaculées douillettes et d’insexuels surplis vont et viennent, sirupeux de chasteté. Peut-être, aussi, était-elle tombée sur quelque mûr soutanier, admirateur de Fénelon et de Nicole, et farouche ennemi du naturalisme pénitentiel, par conséquent, expulseur impitoyable de tout repentir qui déconcertait les litotes et les hypotyposes de son formulaire. Ces deux variétés de vermine sacerdotale remplacent assez souvent, de la manière la plus effective, les filets du Prince des apôtres par les filets de la morgue où vont se jeter certains misérables, au désespoir desquels il n’avait manqué, jusqu’alors, que le suggestif dégoût de les rencontrer.
La vaillante fille trouva la chose un peu dure, mais absolument normale, et s’en alla, le cœur gros, à la recherche d’un intendant moins parcimonieux de la provende apostolique. Elle eut le bonheur de trouver presque aussitôt, à Notre-Dame des Victoires, un vieux praticien jésuite, mort aujourd’hui, que sa dextérité spéciale comme confesseur de libertins et de prostituées, a rendu célèbre. Ce curieux vieillard de quatre-vingts ans, dont la pénétration psychologique tenait du miracle, a guéri des centaines d’âmes abandonnées. — Je ne pêche que le gros poisson, — disait-il, avec sa bonhomie narquoise d’ancien pandour converti lui-même, — que le fretin s’adresse ailleurs. Je suis le vidangeur des consciences et j’enlève les fortes ordures, mais je me déclare inapte aux ouvrages d’embellissement et de parfumerie.
Discernant apôtre et moraliste plein de judiciaire, il pensait que le péché habituel de la chair est surtout une névrose d’enfantillage, à la vérité terrible et mortelle, mais intraitable, dans le plus grand nombre des cas, sans l’attractive bénignité d’une sorte de lactation prophylactique. L’énergie, parfois étonnante, impliquée par l’acte pur et simple de l’aveu pénitentiel, il la décrétait éminemment satisfactoire et, prenant gaillardement tout sur lui, réintégrait sur-le-champ les repentantes brebis, — sans exiger les préalables et décourageantes corvées que le Jansénisme inventa pour les mettre en fuite. Véronique fut donc accueillie par lui comme une fille prodigue, avec une joie sans bornes. Il tua pour elle le veau gras des absolutions…
Mais cette bombance ne pouvait durer. Quand il s’aperçut que sa nouvelle cliente était de propos solide et ne retournerait pas, comme les autres, à ses vomissures, il lui déclara son insuffisance pour la guider utilement sur n’importe quels sommets et l’engagea à chercher un directeur.
Ce fut l’aurore des tribulations. Personne ne comprenait rien à cette brûlée d’amour qui se diaphanéisait en montant dans la lumière. La plus tenace et la plus dure de ses épreuves fut l’inclairvoyante opiniâtreté d’un tas de prêtres, engraissés d’identiques formules, qui s’efforcèrent de la jeter dans le découragement par le conseil, uniformément comminatoire, de se séparer de Marchenoir. La simple créature, prise dans l’étau du dilemme de son obéissance et de l’impossibilité absolue de vivre seule, aurait vingt fois perdu la tête, sans le bienheureux précédent des absolutions données, quand même, par le bonhomme qui avait accepté la cote mal taillée de cette inévitable situation, dont elle était bien certaine de n’avoir jamais abusé.
Et puis, elle les exaspérait, tous ces ecclésiastiques à charnières, par son adorable simplicité qui aurait dû les attendrir jusqu’aux larmes. La confession, qui porte ce nom grandiose de Sacrement de Pénitence, est devenue, dans le coulage et le délavage actuel du christianisme, un vulnéraire si parfaitement incolore et neutre, que sa force thérapeutique sur les âmes doit, en général, être à peu près nulle. C’est presque toujours une petite mécanique prévue, du fonctionnement le plus enfantin. Le pénitent apporte sa formule de contrition et le confesseur lui passe en échange sa formule d’exhortation. C’est un négoce de rengaines apprises par cœur, où le cœur, précisément, n’a plus rien à faire d’aucun côté, et dont le Seigneur Dieu s’accommode comme il l’entend. Véronique ignorait profondément cette tenue de sottes paroles en partie double. Elle en avait appris une autre, — un peu différente, — et depuis qu’elle l’avait oubliée, elle ne savait plus rien au monde, sinon le sublime de l’amour divin et de l’amour humain fondus ensemble dans une seule flamme aussi candide que tous les lys. Mais voilà ce qui ne pouvait être compris.
Tant qu’ils voulurent, ils lui tordirent le cœur, de leurs mains salissantes et pataudes, à cette ouaille très soumise qui ne demandait pas mieux que de souffrir. Interprétant les naïvetés de sa tendresse par le zèle indiscret d’un satanique orgueil, ces bestiaux consacrés ne voyaient rien de mieux à faire que de l’accabler sans cesse de son passé, les uns avec véhémence, les autres avec ironie, et ces derniers étaient de beaucoup les plus cruels.
L’ironie est, à coup sûr, l’arme la plus dangereuse qui soit dans la main de l’homme. Un écrivain, redoutable lui-même par l’ironie, nommait cet instrument de supplice « la gaîté de l’indignation », fort supérieure à l’autre gaîté qu’elle fait ressembler à une gardeuse de dindons. Mais, que penser de l’ironie d’un cuistre niaisement indigné de l’inobservation d’une étiquette ou d’un rudiment, et rendu tout fort par l’humilité d’un repentir que sa sottise lui fait prendre pour de l’abjection ? — car la préséance évangélique de l’unique pénitent sur une multitude de justes sans taches n’est, aux yeux de tout vrai sulpicien, qu’une bonne blague sans application pratique. Beaucoup de prêtres utilisent donc avec succès cet heureux moyen de dégoûter de leurs personnes et du sacrement qu’ils avilissent. La pauvre fille, résignée à tout, en fut néanmoins crucifiée dans le fond du cœur. Silencieusement, elle savoura cette avanie, comme une sainte qu’elle était, et Marchenoir n’en connut par elle absolument rien.
À la fin, pourtant, elle avait mis la main sur un brave homme de missionnaire qui l’avait à peu près acceptée telle qu’elle était. L’expérience de la cohabitation fraternelle en était à son dix-huitième mois de la plus concluante innocence. Le rouge grief, qui avait attiré tant de pudiques taureaux, s’éteignait enfin, et la paix venait de commencer, quand arriva la foudroyante lettre de Marchenoir. Pour tout dire, une mystique de telle envergure se trouvait désorientée de n’avoir plus rien à souffrir.
L’étonnante fredaine d’holocauste qui suivit, avait paru énorme à son confesseur, qui n’hésita pas à l’inculper énergiquement de zèle excessif, tout en s’avouant, dans l’intime de ses conseils, singulièrement édifié lui-même par cette chrétienne, dont il avait la prétention d’être le remorqueur. Même, il n’avait pu s’empêcher d’exprimer des craintes sur l’efficacité de l’expédient, alléguant, non sans profondeur, l’instinct de résignation mendicitaire particulier à l’amour sensuel, qui fait convoiter aux désirants les plus superbes, jusqu’aux moindres miettes de la ripaille dont ils sont frustrés. Il pensait surtout, mais sans l’exprimer, qu’aux yeux d’un spiritualiste, au transport facile, tel que Marchenoir, la splendeur morale de l’immolation devrait infiniment surpasser en illécébrant vertige la charnelle beauté sacrifiée…
XLVIII
Au fait, qu’en restait-il, exactement, de cette beauté presque fameuse, qui avait fait délirer des gens austères, chargés de prudence comme des chameaux, et qui, même, assurait-on, avait autrefois coûté la vie à deux hommes ? Les ruines de cette Palmyre étaient-elles décidément répulsives à tout enthousiasme ? Un artiste profond, qui eût contemplé Véronique dans sa prière, n’aurait assurément pas tranché du côté de l’affirmative.
Sans doute, elle était rompue, désormais, l’harmonie du visage de cette épervière d’amour, qui n’avait fait, après tout, lorsqu’elle était devenue dévote, que spiritualiser ses lapins et renoncer, pour la Colombe, à ses indigestes ramiers. Hygiénique substitution de proie, qui ne pouvait changer essentiellement la physionomie. Il avait fallu, pour cela, la mutilation, la chute violente de la partie supérieure du rostre aquilin sur son assise démantelée et la dépression labiale d’une bouche dont l’arc terrible, — qui avait vidé tant de carquois, — enfin détendu, s’allongeait, en blême rictus, de l’une à l’autre commissure. Défigurement bizarre et triste, qui faisait conjecturer la fantasmatique juxtaposition d’une moitié de vieux visage à la cassure inférieure de quelque sublime chapiteau humain. Mais les traits, demeurés intacts, semblaient être devenus plus beaux, de même que les membres épargnés sont faits plus robustes, paraît-il, après une amputation.
Il y avait surtout les yeux, des yeux immenses, illimités, dont personne n’avait jamais pu faire le tour. Bleus, sans doute, comme il convenait, mais d’un bleu occulte, extra-terrestre, que la convoitise, au télescope d’écailles, avait absurdement réputés gris clair. Or, c’était toute une palette de ciels inconnus, même en Occident, et jusque sous les pattes glacées de l’Ourse polaire où, du moins, ne sévit pas l’ignoble intensité d’azur perruquier des ciels d’Orient.
Suivant les divers états de son âme, les yeux de l’incroyable fille, partant, quelquefois, d’une sorte de bleu consterné d’iris lactescent, éclataient, une minute, du cobalt pur des illusions généreuses, s’injectaient passionnément d’écarlate, de rouge de cuivre, de points d’or, passaient ensuite au réséda de l’espérance, pour s’atténuer aussitôt dans une résignation de gris lavande, et s’éteindre enfin, pour de bon, dans l’ardoise de la sécurité.
Mais, le plus touchant, c’était, aux heures de l’extase sans frémissement, de l’inagitation absolue familière aux contemplatifs, un crépuscule de lune diamanté de pleurs, inexprimable et divin, qui se levait tout à coup, au fond de ces yeux étrangers, et dont nulle chimie de peinturier n’eût été capable de fixer la plus lointaine impression. Un double gouffre pâle et translucide, une insurrection de clartés dans les profondeurs, par-dessous les ondes, moirées d’oubli, d’un recueillement inaccessible !…
Un aliéniste, un profanateur de sépultures, une brute humaine quelconque qui, prenant de force, à deux mains, la tête de Véronique, en de certains instants, aurait ainsi voulu la contraindre à le regarder, eût été stupéfait, jusqu’à l’effroi, de l’inattention infinie de ce paysage simultané de ciel et de mer qu’il aurait découvert en place de regard, et il en eût emporté l’obsession dans son âme épaisse. — Ce sont, disait Marchenoir, les yeux d’une aveugle qui tâtonnerait dans le paradis…
Il avait fallu ces yeux inouïs, faits comme des lacs, et qui paraissaient s’agrandir chaque jour, pour excuser l’absence paradoxale, à peu près complète, du front, admirablement évasé du côté des tempes, mais inondé, presque jusqu’aux sourcils, par le débordement de la chevelure. Autrefois, du temps de la Ventouse, cette toison sublime, qui aurait pu, semblait-il, défrayer cinquante couchers de soleil, surplombait immédiatement les yeux, de sa lourde masse, et c’était à rendre fou furieux de voir le conflit de ces éléments. Un incendie sur le Pacifique !…
Quand la Ventouse n’exista plus, cette houle flamboyante reflua comme elle put, dans tous les sens, pressée, tassée en bandeaux, en nattes, en rouleaux, en paquets, écartelant les épingles, mettant les peignes sur les dents, tombant onéreusement sur les épaules et quelquefois sur le bas des reins, jusqu’à ce que, tordue en un despotique et monstrueux chignon, elle pût, enfin, se tenir tranquille, pour l’amour de Dieu.
Il y eut, alors, un front précaire, une étroite bande de front, qui parut incommensurable en longueur d’une tempe à l’autre, et ce fut une nouvelle sorte de beauté, presque aussi redoutable que la première. Maintenant, c’était un troisième aspect navrant et inexplicable. Les yeux paraissaient avoir grossi, la tête, réduite de moitié, fuyait honteusement ; le front, dégarni, était terrible et semblait porter la marque de quelque infamante punition.
Le nez, par bonheur, avait échappé à toute injure. Légèrement aquilin et de dimensions plausibles, un peu plus fin, peut-être, à l’extrémité, qu’on n’eût osé l’espérer de cet irresponsable organe de sensualité, il était flanqué de narines étonnamment mobiles, significatives, pour certaines femmes, d’une cupidité sans mesure, — providentiellement instituée en manière de contrepoids à l’héroïsme masculin, dont cette particularité physiologique est également un pronostic.
Quant à la bouche, il n’y avait plus à en parler, hélas ! Elle avait été dangereuse autant que toutes les gueules et tous les suçoirs de l’Abyme. Elle avait été cette fosse profonde, où Salomon affirmait que doivent tomber ceux contre qui le Seigneur est en colère. Le baiser de ces lourdes lèvres, bestialement exquises, cassait les nerfs, fripait les moelles, détraquait les cervelles, dévissait toutes les cuirasses, déboulonnait jusqu’à l’avarice, transformait les aliénés en idiots et les simples imbéciles en énergumènes. Un syndicat de faillite était embusqué sous la langue de cette bouche, et trente-deux bureaux de pompes funèbres ficelaient leurs dossiers à l’ombre caniculaire de ses dents. Quand elle crachait, la terre avait envie de devenir poissonneuse comme la mer, et l’Océan lui-même aurait à peine pu répondre, en se tuméfiant d’orgueil : L’écume de mes naufragés n’est pas moins amère !
Le démon du Stupre, depuis longtemps exproprié de cet ancien patrimoine, venait enfin de s’éloigner irrévocablement de ces ruines, au milieu desquelles, désormais, ne restait plus même un humble chicot où il pût s’asseoir. Les lèvres, rentrées de force, avaient perdu forme et couleur, et c’était bien, réellement, le plus notable déchet de cette cariatide de lupanar, transformée en un pilastre éclatant de la Tour d’ivoire. Cependant, le teint de l’ensemble du visage était demeuré. C’était toujours la même combinaison pigmentaire de chamois, de capucine, de vermillon, de bistre et d’or, imperceptiblement atténuée d’un quarantième de reflet lunaire.
En somme, Véronique avait à peu près manqué son coup et n’était pas devenue moins belle qu’avant, — la dilapidation d’une partie de ses richesses ayant proportionnément accru la valeur du fertile potager d’amour, que l’infortuné Marchenoir avait si malencontreusement ensemencé de l’impartageable concupiscence du Ciel.
XLIX
Les événements ont ceci de commun avec les oies qu’ils vont en troupe. Tout être non absolument dénué d’observation a pu le remarquer. Il est vrai que la curiosité s’arrête là, d’ordinaire. Nul n’implore une explication de cette loi, l’inexistante fontaine du Hasard devant suffire à l’étanchement de toutes les soifs du troupeau pensant. Ce proverbe : « Un malheur n’arrive jamais seul », est l’unique monument de l’attention ou de la sagacité des hommes sur l’une des particularités les moins négligeables de leur histoire. Il est pourtant bien assuré que les événements heureux ou malheureux, quelle que soit l’illusion de leur taille, semblent s’appeler les uns les autres, aussitôt qu’ils naissent, par d’irrésistibles clameurs. Ils accourent alors de partout, émergeant des trous de la terre ou tombant des monts de la lune, pour l’éternelle stupéfaction d’une race tirée du néant, qui ne sut jamais rien prévoir et qui ne s’attend jamais à rien.
On a fini par observer, d’une manière à peu près certaine, que l’union physique de deux individus de sexe différent a pour effet probable l’apparition d’un troisième de même nature, à l’état rudimentaire. Cette quasi-certitude est l’un des fruits les plus savoureux d’une expérience de soixante siècles. Mais qui donc s’occupe du mystère autrement profond de la sexualité métaphysique des événements de ce monde, de leurs alliances rigoureusement assorties, de leurs lignées au type fidèle, de leur solidarité parfaite ? Toute la famille se précipite au vagissement du nouveau-né, et Dieu sait si elle est innombrable, puisque les événements ne meurent jamais et qu’ils continuent toujours de faire des enfants ! Le premier imbécile venu, à qui quelque chose arrive, est, pour un instant, le puits de vérité où tout un peuple formidable descend boire. Toutes les Normes se penchent vers lui, toutes les Règles, toutes les Lois, toutes les Volontés occultes s’accoudent en Polymnies, sur l’inconsciente margelle de bêtise qui ne se doute même pas de leur présence…
Il s’en fallait que Leverdier fût un imbécile et il savait trop qu’il était arrivé quelque chose ! Cependant, il s’étonna de tomber, immédiatement après avoir quitté Marchenoir, sur un personnage qu’il avait eu la douceur de ne pas rencontrer depuis des mois : Alcide Lerat, « historien et littérateur français », ainsi qu’il lui plaît de se désigner lui-même. Ce fut, pour l’attristé convive de tant de capiteuses ribotes de douleur, une commotion presque physique, — à la manière d’un pressentiment funèbre, — de revoir tout à coup, en un tel moment, ce fantoche sordide qui trottait, le nez au vent, comme un putois cherchant à dépister une charogne.
Cet Alcide Lerat, fort connu dans le monde des journaux, est une sorte de Benoît Labre littéraire, sans sainteté, dont le panégyrique posthume serait une besogne à faire trembler les décrasseurs d’auréoles les plus audacieux. Vivant exclusivement d’aumônes récoltées chez les gens de lettres, qu’il amuse de ses calomnies ou de ses médisances et qui le reçoivent dans des courants d’air, le drôle fétide, heureusement incapable de s’enrhumer, promène infatigablement sa carcasse, de l’un à l’autre crépuscule, — colportant ainsi, dans le pantalon d’un romancier qu’il a diffamé la veille, chez un rédacteur en chef qu’il vient de couvrir d’ordures et qui lui donnera peut-être vingt sous, les basses conjectures de son déshonorant esprit sur la vie privée d’un poète dont il a fini tous les chapeaux.
Il se venge par là d’être frustré de la première place, qu’il n’a jamais cessé de revendiquer depuis le succès de son fameux pamphlet : Ménage et Finances de Diderot. Ce factum sans talent, mais d’une érudition de détail exaspérante comme la vermine sur le pelage des adorateurs du philosophe, produisit, en effet, une vive émeute d’opinions dans les feuilles publiques, il y a trente ans. Les ouvrages postérieurs d’Alcide Lerat ne valent pas, il est vrai, la goutte d’encre qu’on dépenserait pour en écrire le titre. N’importe. Assuré d’être le plus immense génie des siècles, il pense de bonne foi que tout lui est dû et que sa seule présence est un honneur, une occasion de ravissement que rien ne pourrait payer.
— Je parle trop, dit-il, on prend des notes. En conséquence, il rançonne tant qu’il peut ses disciples, dont les largesses, quelque démesurées qu’on les supposât, ne pourraient jamais avoir, en raison des cataractes de joie répandues sur eux, que le faux poids de l’ingratitude.
— Tout à vous, sauf chaussettes, écrivait-il, un jour, à l’un d’eux qui avait oublié cet unique article dans l’abandon filial d’une complète défroque. Parole admirable et définitive dont le destinataire, espèce de va-nu-pieds intellectuel, ne sentit pas l’ironie profonde !
Le nom de ce dangereux cynique est tellement ajusté à sa physionomie, qu’il est impossible de présenter l’usufruitier sans s’exposer à l’inconvénient de paraître un farceur de table d’hôte. Le rat est évidemment sa bête, à moins qu’il ne soit la bête du rat, ce qui pourrait être soutenu comme une opinion probable. Le nez en pointe de betterave très aiguë, tirant à lui toute une mince figure en chiasse d’insecte, plantée d’un aride taillis de poils grisonnants, est chevauché d’une paire de petits yeux brillants et inquiets, à conciter la fureur d’un dogue. Ce dernier trait détermine et fixe instantanément l’analogie. Le trottinement perpétuel, l’incurvation sacristine des vertèbres supérieures et le coutumier reploiement des bras sur de plates côtes souvent menacées, n’y ajoutent que fort peu de chose.
Leverdier connaissait l’animal depuis longtemps. Il était même inexplicablement honoré par lui d’une sorte de considération ou d’estime. Lerat, qu’il avait à peu près jeté à la porte deux ou trois fois et qui avait renoncé à l’expérience inutile de se présenter de nouveau, ne croyait pas, néanmoins, devoir le priver, quand il le rencontrait, de quelques nutritives minutes d’entretien, dont Leverdier se fût admirablement passé, ce jour-là surtout. Il avait les meilleures raisons du monde pour écarter ce fâcheux, qu’il soupçonnait fort d’avoir soufflé d’immondes calomnies sur le compte de son ami, dans l’indigente main duquel il avait souvent pâturé la glandée d’un petit écu. Une fois même, il lui donna le placide conseil de profiter de son excellente vue de rongeur pour s’écarter soigneusement de tous les chemins de Marchenoir. — Il n’est pas trop patient, voyez-vous, mon cher monsieur Alcide, et il serait très capable de vous régaler de vos propres oreilles. Je vous avertis en frère. Pensez-y bien !
Dans la situation actuelle de son esprit, une telle rencontre, si soudaine, lui fit l’effet d’un présage des plus néfastes. Il fut un moment sur la pente de lui décerner une raclée complète dont le souvenir fût extrêmement durable. Mais c’eût été battre une vieille femme et, d’autre part, il craignit le ridicule de prendre la fuite.
Il ne tarda pas à reconnaître qu’en effet, la rencontre n’était pas absolument vaine et pouvait avoir d’assez graves conséquences.
L
— Oh ! comme vous avez l’air sérieux, ce matin, monsieur le comte de Pylade, est-ce que nous aurions des inquiétudes sur la chère santé de monseigneur le marquis d’Oreste ?
Tels furent les premiers mots d’Alcide Lerat, la plus décevante contrefaçon d’imbécile qu’on ait jamais vue. Il avait gardé de son éducation de séminariste raté tout un stock de ce genre de facéties, insupportablement chantonnées en soprano mineur, avec l’accompagnement ordinaire d’une goguenarde révérence.
— Monsieur Lerat, répondit Leverdier qui se sentait sur le point de n’avoir plus une goutte de patience dans les veines, je suis très pressé et incapable, pour l’instant, de savourer vos délicieuses plaisanteries. Je vous prie de m’excuser et d’aller au diable, s’il vous plaît.
— Nous y sommes tous, au diable, repartit le fâcheux, puisqu’il est le Prince de ce monde, mais vous me recevez si mal que j’ai bonne envie de garder pour moi une communication intéressante dont je voulais vous charger pour votre ami Marchenoir.
À ce nom, Leverdier devint attentif. Certes, il n’attendait, en général, rien de bon de son interlocuteur, mais il le savait une citerne d’informations, souvent étonnantes, et se disait qu’une eau très pure peut sortir quelquefois des gargouilles les plus hideuses en temps d’orage.
— Vous avez, dit-il, quelque chose d’intéressant pour Marchenoir ?
L’autre, s’appuyant alors à deux mains sur la poignée de sa canne, aussi lamentable que lui, et s’infléchissant vers son auditeur, comme un vieil arbre congratulé, — sans quitter une seconde son sourire à claques sempiternel, — se mit à zézayer à la façon d’un enfant de chœur, qu’une circonstance calamiteuse aurait investi de quelque secret important pour la prospérité de la fabrique.
— Votre ami aime à se faire désirer autant qu’une jolie femme. Il se cache comme un ours et tout le monde s’en plaint. J’ai rencontré, cette semaine, Beauvivier qui voudrait le voir. Je crois que son intention est de lui confier l’article de tête du Basile, pour tracasser un peu les imbéciles de l’Univers. Si votre Caïn ne profite pas de l’occasion, il méritera d’errer, comme son homonyme biblique, « sur la face de la terre », car ils ont besoin de lui au Basile. Vous qui êtes un homme pratique, vous devriez lui conseiller de se limer les ongles et l’empêcher de faire des sottises. Beauvivier a daigné me dire qu’il comptait sur moi pour le lui amener. Il paraît croire que je suis dans les petits papiers de ce riverain du Danube. À propos, est-il revenu, seulement, de son voyage édifiant ?