Le Désespéré (page 18)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Désespéré · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ah ! ce n’était pas bien beau, ces deux images, et Marchenoir en avait plus d’une fois gémi en secret. Mais Véronique portait en elle l’esthétique de toutes les situations imaginables, elle aurait donné le relief de son propre sublime à la platitude même et spiritualisé de son souffle jusqu’à des goîtreux. Elle avait passé des journées, des nuits entières, dans le crépuscule de cette chambre aux persiennes toujours closes, — comme les persiennes d’un mauvais lieu, — conversant avec Dieu et avec ses saints, ayant l’air de les supposer véritablement présents, investie de joie et de certitude, ruisselante de plus de larmes que l’hydraulique de tous les sentiments ordinaires n’eût été capable d’en obtenir, et il semblait, à la fin, que ces indigents simulacres s’imprégnassent de ce double courant de beauté physique et morale qui venait confluer sur eux !

Son ménage, d’ailleurs, en souffrait si peu qu’il eût été difficile de trouver une maison mieux tenue, une plus stricte propreté, une économie plus exacte, une cuisine, enfin, plus ingénieuse à multiplier les patriarcales délices du ragoût de mouton et du pot-au-feu. On aurait dit qu’elle n’avait seulement pas besoin d’agir. Elle passait comme en rêve, effleurant les choses et les forçant à se nettoyer, à s’accommoder, à se cuire elles-mêmes, par l’irrésistible vertu de son seul regard.

Dominatrice charmante et imperturbable, que la seule tristesse de son ami pouvait troubler et que n’eussent déconcertée ni les déluges, ni les incendies, ni les tremblements, ni les dislocations d’univers, puisqu’elle portait en elle une permanente catastrophe d’amour à mettre au défi tous ces accidents ! Marchenoir était tout pour elle. Il planait dans son ciel et s’asseyait sur les circulaires horizons, il piétinait l’océan, la montagne, la nue, les abîmes, la création entière, — seul visible de toutes parts et triomphant ! Son sauveur !… Le pauvre diable était son Sauveur, ainsi qu’elle le nommait parfois, avec une simplicité d’enthousiasme que beaucoup de théologiens eussent réprouvée comme un blasphème. Les deux sentiments, naturel et surnaturel, s’étaient, en elle, si parfaitement amalgamés et fondus dans l’unique pensée d’un Sauveur, qu’il n’y avait plus moyen de les séparer, pour cette âme naïve, qui ne croyait pas trop payer la récupération de son innocence, en déversant toute la gloire des cieux sur la douloureuse ressemblance humaine de son Rédempteur !

LIII

— Allons, messieurs, à table ! vint dire Véronique aux deux amis en train de contempler les Pyramides par la fenêtre de la chambre de Marchenoir. C’était pour Leverdier une habitude déjà ancienne de manger à la table de ses amis. On se réunissait ainsi deux ou trois fois par semaine, sans compter l’imprévu des arrivées soudaines de ce brave homme, dont la présence était toujours considérée comme un bienfait.

En cette circonstance, la ménagère avait tenu à se surpasser, en offrant à ses convives un menu fort supérieur à l’ordinaire presque frugal de leurs festins. Elle voulait que ce dîner fût une véritable fête de bienvenue pour chacun d’eux, que des émotions et des sentiments divers avaient, un instant, paru séparer des deux autres.

Le fait est qu’on les aurait crus tous trois revenus de diablement loin, et le commencement du repas n’alla pas sans une assez forte contrainte. Quelque soin que prît Véronique d’égarer l’attention de ses hôtes, ses nouvelles et gauches façons de manger, par exemple, ne pouvaient leur échapper, et, quelle que fût leur vigilance à ne rien laisser sortir de leurs impressions douloureuses, il ne fut pas possible d’écarter, tout d’abord, une visible gêne que Leverdier se hâta de rompre en annonçant à la simple fille la résolution toute fraîche éclose de Marchenoir.

— Vous savez, dit-il, que notre ami arrive de la Chartreuse en justicier plus redoutable que jamais. Il veut débuter au Basile par un massacre général d’empoisonneurs et par une pendaison en masse d’incendiaires.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-elle, toujours des violences ? Et c’est vous, sans doute, monsieur Leverdier, qui l’embarquez dans cette nouvelle aventure ? Savez-vous, mauvais homme, que vous finirez par être un ami des plus funestes ? Certainement, je n’ai rien de ce qu’il faudrait pour vous juger l’un ou l’autre, et je suis persuadée que mon Joseph n’a rien en vue que la justice. Mais comment voulez-vous que je ne tremble pas, quand je le vois seul contre tous ?

Marchenoir, qui avait élu pour contenance de décortiquer laborieusement et silencieusement une patte de homard, intervint alors :

— Ma chère Véronique, épargnez, je vous prie, ce pauvre Georges, qui ne mérite, je vous assure, aucun reproche. Il a trouvé l’occasion de me rendre service, une fois de plus, en négociant, à ma place, avec un homme assez méprisable, mais tout-puissant, ma rentrée au Basile, et il s’est donné, comme toujours, beaucoup de mal. J’eusse été, je l’avoue, bien incapable de conditionner moi-même cet arrangement qui peut, en somme, avoir d’heureuses conséquences, au point de vue de notre bien-être matériel, mais qui va surtout me donner le moyen tant désiré d’accomplir ce que je regarde comme le strict devoir d’un écrivain : dire la vérité, quelle qu’elle soit et quels qu’en puissent être les dangers.

Il était curieux de voir cette belle créature écoutant l’homme qu’elle chérissait à peine moins que son Dieu et infiniment plus que toute chose terrestre. Elle l’écoutait de ses vastes yeux grands ouverts, encore plus que de ses oreilles, comme si les paroles qu’il lui faisait entendre eussent été de la lumière !

— Cher ami, reprit-elle, avec la douceur de l’humilité la plus charmante, je crois que vous avez toujours raison, mais je ne sais pas grand’chose et j’ai souvent besoin qu’on m’instruise. Mon directeur m’a parlé de vous un jour. Il m’a dit que votre voie était dangereuse au point de vue chrétien, que vous n’aviez pas mission pour juger vos frères, non plus que pour les punir, et qu’ainsi, la sainte charité courait grand risque d’être blessée par vos écrits. Je n’ai pas cru qu’il eût complètement raison lui-même de vous juger aussi sévèrement. Cependant, je suis restée sans réponse et, quelquefois, ses paroles me reviennent et m’affligent un peu. Je gardais cela pour moi depuis quelque temps, mais aujourd’hui, je me sens poussée à vous ouvrir ce coin de mon cœur. Ma confiance en vous est sans bornes. Dites-moi, je vous prie, ce que je dois penser exactement.

Marchenoir était, peut-être, de tous ses contemporains, le plus exposé au ridicule. Être admiré et honoré chez soi, quand on ne peut raisonnablement s’attendre, au dehors, qu’à des potées de malédictions, c’est, pour le cerveau d’un malheureux homme, une fumée de revanche assez capiteuse pour l’enivrer du plus sot orgueil. On peut toujours offrir sa vanité, comme une hostie, sous les espèces consacrées d’une injuste proscription dont on est victime. Une femme d’esprit simple et de cœur brûlant gobe dévotieusement cette eucharistie. Mais, dans le cas de Véronique, la psychologie linéamentaire d’une tendresse confiante se compliquait, à l’égard de celui qui avait été son apôtre, d’une sorte de révération mystique, assez analogue au sentiment d’une servante de curé pour l’évêque du diocèse en visite pastorale dans le presbytère. Heureusement pour Marchenoir, il avait en horreur d’être cultivé, comme un fétiche, et n’agréait aucune formule d’anthropomorphisme. D’ailleurs, il se croyait, sincèrement, inférieur à cette titane d’amour dont les escalades avaient dépassé, depuis si longtemps, son pauvre ciel !

Apparemment, l’interrogation qui venait de lui être adressée n’avait pour lui rien de surprenant, car il répondit sur-le-champ d’une voix tranquille, d’abord, et presque grave, mais qui devint bientôt animée, sonnante et claire comme un cuivre, selon son habitude, quand il faisait, en parlant, l’ascension des mornes et des pitons volcaniques de sa pensée.

— Votre directeur, Véronique, a exprimé la pensée de la foule, la vôtre, peut-être, inaperçue de vous-même jusqu’à cet instant. Je voudrais bien le voir à ma place, ce ministre de clémence, qui croit qu’on peut faire la guerre sans offenser ni blesser personne. Vous a-t-il dit aussi qu’il ne fallait jamais combattre ? Au moins, il serait ainsi dans la logique de ses couardes conciliations. On me l’a fait assez souvent, ce reproche de manquer de charité, parce que je rossais quelques chiens hargneux, — sous prétexte que ces animaux appartenaient à la meute humaine !…

Je veux croire que votre père spirituel est un excellent ecclésiastique pavé et briqueté des plus évangéliques intentions. Mais je doute que sa clairvoyance égale son zèle. Vous pourriez, ma brebis tondue, lui faire observer avec douceur que l’inculpation d’intolérance est une tactique chenue, renouvelée des Pharisiens, par les modernes ennemis de l’Église, contre tous ceux qui veulent s’y exposer pour défendre cette vieille mère. Vous avez été indignée de quelques-uns des nombreux articles lancés contre moi par la presse entière. Athées ou catholiques, libérâtres ou autoritaires, tous m’ont accusé de méchanceté, de haine et d’envie. Un instant unanimes sur ce seul point, les chroniques de toute provenance m’ont désigné comme un reptile d’anormale grandeur, dont la rampante férocité menaçait les villes et les campagnes. Ne sentez-vous pas combien cet accord universel déshonore les tristes chrétiens qui se transforment eux-mêmes en bêtes et fraternisent avec les fauves, dans une arène vilipendée, pour déchirer un de leurs témoins ?…

— Jusqu’au moment, dit Leverdier, où ce témoin devenu puissant, comme l’était Veuillot, les mêmes chrétiens, sans changer de peau, s’en viendront lui lécher les pieds et même autre chose…

— Louis Veuillot, repartit aussitôt Marchenoir, est arrivé au bon moment. La France, alors, n’avait pas troqué les ailes de l’Empire contre les nageoires de la République et le métier d’homme n’était pas encore devenu tout à fait impossible. Si le personnage avait eu autant de grandeur que de force, le christianisme éclatait peut-être partout, car il y eut une heure d’anxiété suprême où l’âme errante du siècle pouvait aussi bien tomber sur Dieu que « sur elle-même ». Tel fut le pouvoir abandonné à ce condottière dont la vanité goujate et médiocre eût avili jusqu’au martyre. Aucun laïque n’a jamais eu et n’aura, sans doute, jamais, ses ressources et son immense crédit catholique, qui ont été jusqu’au dernier épuisement de la libéralité des fidèles. Quel profit le catholicisme en a-t-il retiré ? Nul autre que le rutilement de cet animal de gloire qui voulut toujours être unique et ne souffrit jamais d’égal. C’est donc à lui surtout qu’on est redevable de l’opprobre de ce journalisme catholique, dont l’étroitesse et la contagieuse abjection ont infiniment dépassé les secrets espoirs de la plus utopique impiété.

Nul dépositaire n’a jamais eu l’occasion d’être aussi funestement infidèle et n’en a plus sinistrement abusé. Tu sais, Georges, avec quelle vigilance d’eunuque le rédacteur en chef de l’Univers écartait de son sérail les écrivains de talent qui eussent pu se faire admirer à son préjudice, et combien paternellement s’ouvraient ses bras aux avortons imposés par son bon plaisir à toute une société soi-disant chrétienne, assez idiote pour les accepter. Il ne suffisait pas au vieux drôle qu’on s’abaissât devant lui et devant sa chienne de sœur, dont Pie IX, lui-même, eut la misère des misères de tolérer l’intrusion dans le gouvernement de l’Église, il fallait qu’on idolâtrât les plus giflables de ses mamelouks.

N’avons-nous pas vu, un jour, de nos yeux dilatés par la terreur, en haut de l’escalier du journal, ce pommadin de sacristie, ce merlan gâteux qu’on nomme Auguste Roussel, congédiant, le mufle en l’air, deux rétrogradants évêques pliés devant lui, et se dérobant à reculons dans leur robe violette, cuits et juteux de bonheur pour avoir été reçus par ce plénipotentiaire ?…

Maintenant, c’est bien fini, les dictatures des gens de talent, et la place de Veuillot n’est plus à prendre aujourd’hui par personne. Ce jaloux posthume a laissé sur le seuil de la presse religieuse de telles ordures, qu’il n’est plus possible de pénétrer dans la maison. Les chrétiens, qu’il a mis la tête en bas, continueront de paître le sainfoin de la sottise la plus moutonnière, jusqu’à ce qu’ils soient devenus assez gras pour être mangés. Mais le plus immense génie du monde n’obtiendrait pas désormais le crédit de ce singulier pasteur du journalisme, qui changeait ses abonnés en bestiaux pour les mieux garder.

LIV

— Que Dieu nous soit en aide ! dit Véronique. Pourtant, cher ami, vous savez que l’Église a des promesses et qu’elle ne saurait périr.

— Je le sais comme vous le savez vous-même, c’est-à-dire par la Foi qui est « la substance des choses à espérer ». Mais l’expérience ne m’a rien appris, sinon l’immense misère de tout mécréant que son infidélité condamne à se passer d’espérance. Je suis très assuré que l’Église doit tout surmonter, à la fin des fins, et que rien ne prévaudra contre elle, pas même la proditoire imbécillité de ses enfants, qui est, à mes yeux, son plus grand péril. J’exposerai, tant qu’on voudra, ma triste vie pour cette croyance, hors de laquelle il n’y a pour moi que ténèbres et putréfaction. Mais Elle peut tomber, demain, dans le mépris absolu, dans l’ignominie la plus excessive. Elle peut être conspuée, fouettée, crucifiée, comme Celui dont Elle se nomme l’Épouse. Il se peut que, définitivement, on lui préfère un immonde bandit, que tous ses amis prennent la fuite, qu’elle crie la soif et que personne ne lui donne à boire. Il se peut enfin qu’Elle expire, pour une configuration parfaite à son Christ, et qu’Elle soit enfermée, deux nuits et un jour, dans le mieux gardé de tous les sépulcres. Il lui resterait, alors, à faire éclater, dans une apothéose de résurrection, les chaînes de montagne ou les assises de mauvais peuples qui formeraient les parois de son dérisoire tombeau, — car Elle peut, aussi bien que Dieu lui-même, qui lui conféra sa puissance, défier l’extermination jusque dans le filet de la plus effective des morts.

Il me semble même que cette Pâque de l’Esprit Saint doit paraître singulièrement prochaine à tout individu capable de penser et de voir. Ce qui s’accomplit, en la fin de siècle où nous sommes, n’est point une persécution ordinaire, — pour me servir de ce mot dont la rhétorique de nos lâches a tant abusé. Leverdier doit se souvenir de ce que j’ai tenté, au moment des expulsions, pour leur inspirer un peu de courage. J’ai couru huit jours dans toutes les maisons religieuses menacées par les décrets et bondées de grotesques pleutres, attendant avec constance, — la palme du martyre en main, — l’occasion légale de mitrailler, de leurs inoffensives protestations, le commissaire de police, qui les congédiait sans colère, de l’extrémité de sa botte dioclétienne. J’ai tâché stupidement de faire entrer de viriles résolutions dans leurs viscères de crétins. Je leur ai démontré vingt fois l’évidente insolidité de ce gouvernement de fripouilles sans énergie, que la résistance armée de quelques audacieux aurait culbuté. Je leur ai dit, — Dieu sait avec quels accents ! — que c’était l’instant ou jamais, de se racheter d’avoir été si longtemps, si onéreusement, renégats ou tièdes ; que l’honneur, la raison, la stricte justice, la charité même, vociféraient d’une seule voix, pour qu’ils courussent aux armes, parce que c’était vraisemblablement la dernière fois qu’ils le pourraient faire !…

J’ai trouvé des âmes de torchons graisseux qui m’ont exhibé la consultation d’un avocat, dont ils avaient été prendre l’avis pendant qu’on violait leur mère. Ils m’ont accusé d’être un fou des plus dangereux. L’un d’eux, même, insinua que je pouvais bien être un provocateur envoyé par la police. — Monsieur, lui ai-je dit, je vous conseille de numéroter vos chicots, car je vous préviens que j’ai la calotte facile. Ce chien de procession eut la présence d’esprit de se rendre invisible instantanément, et tel fut, en totalité, le résultat de mes efforts. Il serait donc au moins ridicule de prononcer le mot de persécution à propos de cette clique de fluents cafards qui s’en vont téter, en sortant de la Sainte Table, le bubon véroleux de la Légalité, et qui livreraient aux plus noirs cochons leur propre femme, leur plus jeune sœur et jusqu’au Corps sacré du Dieu vivant, pour conserver l’intégrité de leur peau ou de leurs écus !

Néanmoins, on peut dire que l’Église est opprimée de la façon la plus inouïe, puisque les enfants qu’elle allaita la déshonorent, pendant que les étrangers l’assomment et qu’ainsi, elle n’a plus une âme pour la réconforter ou pour la plaindre. C’est l’angoisse de Gethsémani, c’est la déréliction suprême ! — « L’assemblée des fidèles, » — dit le catéchisme. Je sais, parbleu ! que c’est là l’Église. Mais combien sont-ils, à cette heure, les vrais fidèles ? Quelques centaines, tout au plus, de quoi faire à peine un imperceptible groupe de pauvres gens héroïques et humbles, éparpillés aux plus distantes encognures de l’univers, où ils attendent, en pleurant, qu’il plaise au Père, qui est dans les cieux, d’inaugurer enfin son règne espéré depuis dix-huit siècles…

L’Église est écrouée dans un hôpital de folles, chuchota tout à coup l’étrange visionnaire, pour sa peine d’avoir épousé un mendiant en croix qui s’appelait Jésus-Christ. Elle endure d’irrévélables tourments, dans des voisinages à épouvanter les démons. Les docteurs, qui se sont chargés de veiller sur elle et qui déclarent ne prétendre que son plus grand bien, sont pleins de sourires et pleins de pitié, quand on leur parle de sa guérison. « Pauvre fille, disent-ils, que deviendrait-elle sans nous ? » — Et le mendiant qu’elle avait rêvé de faire adorer est, au loin, déchiqueté par les mauvais aigles et les bons corbeaux, sur son gibet solitaire !…

En vertu d’une certaine conformité mystérieuse qui unissait ces deux êtres, Véronique était devenue aussi extraordinaire par son attention que Marchenoir par ses paroles. De ses grands yeux en rognure de septième ciel, deux larmes pesantes avaient jailli, roulant avec lenteur sur ses joues pâles ; ses mains, appuyées d’abord sur la table, avaient fini par se joindre et maintenant, elle avait l’air d’implorer silencieusement l’esprit invisible qui lui semblait, sans aucun doute, inspirer son maître.

Sa physionomie était si étonnante que Leverdier, déjà très frappé lui-même des derniers mots qu’il venait d’entendre, ne put s’empêcher de la faire remarquer à Marchenoir. — Regarde, murmura-t-il.

L’interrompu reploya les ailes de son lyrisme et la regarda.

— Qu’avez-vous, ma Véronique ? lui demanda-t-il, assez ému.

— Mais…, je n’ai rien, mon ami, répondit-elle, en tressaillant. Je vous écoute, sans trop vous comprendre. Vos paroles sont vraies, je pense, mais si terribles ! En vérité, j’ai cru, un instant, qu’un autre parlait à votre place. Je ne reconnaissais plus votre voix ni même vos pensées.

— Est-ce donc là ce qui vous faisait pleurer, mon attristée ? Toi-même, Georges, tu sembles troublé. Est-il possible que j’aie dit des choses si étranges ?

— Il est vrai, dit celui-ci, que ta dernière phrase sur l’Église m’a un peu surpris, peut-être par vertu réflexe de l’émotion de notre amie. Mais ta voix, encore plus que tes paroles, était inouïe. C’était à supposer que tu voyais, je ne sais quoi…

— Je vois très certainement, reprit alors Marchenoir, le mal horrible de ce monde exproprié de la foi chrétienne, et je ne me connais pas d’autres pensées, quels que puissent être les mots qui me servent à exprimer celle-ci, que je porte comme un couteau dans la gaîne de ma poitrine. C’est une passion si vraie, si poignante, que je finirai par devenir incapable de fixer mon attention sur n’importe quel autre objet. Mais cet incident me remet dans l’esprit que je ne vous ai pas encore complètement répondu, Véronique. Je vous ai fait remarquer la révoltante coalition des chrétiens et de leurs adversaires, toutes les fois qu’il s’agit de combattre l’ennemi commun, c’est-à-dire un homme tel que moi, téméraire à force d’amour et véridique sans peur. Puis, j’ai parlé de Louis Veuillot et de l’infortune de l’Église. Choses connexes. Laissons tout cela.

On vous a dit, n’est-ce pas, que mes violences écrites offensaient la charité. Je n’ai qu’un mot à répondre à votre théologien. C’est que la Justice et la Miséricorde sont identiques et consubstantielles dans leur absolu. Voilà ce que ne veulent entendre ni les sentimentaux ni les fanatiques. Une doctrine qui propose l’Amour de Dieu pour fin suprême, a surtout besoin d’être virile, sous peine de sanctionner toutes les illusions de l’amour-propre ou de l’amour charnel. Il est trop facile d’émasculer les âmes en ne leur enseignant que le précepte de chérir ses frères, au mépris de tous les autres préceptes qu’on leur cacherait. On obtient, de la sorte, une religion mollasse et poisseuse, plus redoutable par ses effets que le nihilisme même.

Or, l’Évangile a des menaces et des conclusions terribles. Jésus, en vingt endroits, lance l’anathème, non sur des choses, mais sur des hommes qu’il désigne avec une effrayante précision. Il n’en donne pas moins sa vie pour tous, mais après nous avoir laissé la consigne de parler « sur les toits », comme il a parlé lui-même. C’est l’unique modèle et les chrétiens n’ont pas mieux à faire que de pratiquer ses exemples. Que penseriez-vous de la charité d’un homme qui laisserait empoisonner ses frères, de peur de ruiner, en les avertissant, la considération de l’empoisonneur ? Moi, je dis qu’à ce point de vue, la charité consiste à vociférer et que le véritable amour doit être implacable. Mais cela suppose une virilité, si défunte aujourd’hui, qu’on ne peut même plus prononcer son nom sans attenter à la pudeur !…

Je n’ai pas qualité pour juger, dit-on, ni pour punir. Dois-je inférer de ce bas sophisme, dont je connais la perfidie, que je n’ai pas même qualité pour voir, et qu’il m’est interdit de lever le bras sur cet incendiaire qui, plein de confiance en ma fraternelle inertie, va, sous mes yeux, allumer la mine qui détruira toute une cité ? Si les chrétiens n’avaient pas tant écouté les leçons de leurs ennemis mortels, ils sauraient que rien n’est plus juste que la miséricorde, parce que rien n’est plus miséricordieux que la justice, et leurs pensées s’ajusteraient à ces notions élémentaires.

Le Christ a déclaré « bienheureux » ceux qui sont affamés et assoiffés de justice, et le monde, qui veut s’amuser, mais qui déteste la béatitude, a rejeté cette affirmation. Qui donc parlera pour les muets, pour les opprimés et les faibles, si ceux-là se taisent, qui furent investis de la Parole ? L’écrivain qui n’a pas en vue la Justice, est un détrousseur de pauvres aussi cruel que le mauvais riche. Ils dilapident l’un et l’autre leur dépôt et sont comptables, au même titre, des désertions de l’espérance. Je ne veux pas de cette couronne de charbons ardents sur ma tête, et, depuis longtemps déjà, j’ai pris mon parti.

Nous mourrons peut-être de faim, ma Véronique, et ce sera bien fait, sans doute, puisque tout le monde, excepté vous et Leverdier, me condamnera. Coûte que coûte, je garderai la virginité de mon témoignage, en me préservant du crime de laisser inactive aucune des énergies que Dieu m’a données. Ironie, injures, défis, imprécations, réprobations, malédictions, lyrisme de fange ou de flammes, tout me sera bon de ce qui pourra rendre offensive ma colère !… Quel moyen me resterait-il autrement de n’être pas le dernier des hommes ? Le juge n’a qu’une manière de tomber au-dessous de son criminel, c’est de devenir prévaricateur, et tout écrivain véritable est certainement un juge.

Quelques-uns m’ont dit : À quoi bon ? le monde est en agonie et rien ne le touche plus. Peut-être. Mais, au fond du désert, il faudrait, quand même, rendre témoignage, ne fût-ce que pour l’honneur de la Vérité et pour l’édification des fauves, comme faisaient, autrefois, les anachorètes solitaires. Est-il croyable, d’ailleurs, qu’une telle opulence de rage, m’ait été octroyée pour rien ? Certaines paroles du Livre sacré sont bien étranges… Qui sait, après tout, si la forme la plus active de l’adoration n’est pas le blasphème par amour, qui serait la prière de l’abandonné ?… Je vivrai donc sur ma vocation jusqu’à ce que j’en meure dans quelque orgie de misère. Je serai Marchenoir le contempteur, le vociférateur et le désespéré, — joyeux d’écumer et satisfait de déplaire, mais difficilement intimidable et broyant volontiers les doigts qui tenteraient de le bâillonner.

— Pauvre cher ami, pauvre âme douloureuse ! dit la mutilée à demi-voix, comme se parlant à elle-même, pourquoi ce fardeau sur vos épaules ? Elle le regarda avec une tendresse si pure, si profonde, que ce bourreau sentit qu’il allait pleurer et se mit à parler de diverses choses. Le dîner s’acheva presque joyeusement. Véronique servit un café divin et l’inévitable littérature fit sa rentrée. Marchenoir, très en verve, éructa de cocasses apophtegmes et d’inexpiables similitudes qui firent éclater de rire le bon Leverdier. Vers minuit enfin, on se sépara dans l’effusion d’une allégresse attendrie que ces trois cœurs souffrants ne connaissaient guère et qu’ils étaient probablement condamnés à ne plus jamais ressentir.

LV

Properce Beauvivier est juif de naissance et se nomme Abraham. Abraham-Properce Beauvivier, juif cosmopolite, d’origine portugaise, rencontré et baptisé, dit-on, par un moine passant, à l’eau du premier ruisseau, sur une route d’Allemagne ; un peu plus tard, allaité par Deutz, le youtre fameux qui bazarda la duchesse de Berry, et grandissant à Bordeaux chez ce patriarche. Il se peut que tout le secret de sa destinée morale tienne dans la circonstance de ce conjectural baptême, donné par un inconnu, sur le rebord symboliquement vaseux d’un fossé de grand chemin. On assure que ses parents en conçurent une rage inouïe, dont ses dents grincent encore, et qu’il n’a jamais pu prendre son parti de ce sacrement d’occasion qui paraît agir sur lui comme un maléfice.

Aussi dénué de génie que pourrait l’être, par exemple, un expéditionnaire de l’Assistance publique, mais étonnamment rempli de toutes les facultés d’assimilation et d’imitation, il s’enleva, d’un bond, dans le cerveau déjà crevé du romantisme, avec une vigueur de reins qui lui valut, il y a vingt ans, l’adoption littéraire du vieil Hugo.

À partir de ce bienheureux instant, sa vie fut un rêve. Il devint le réservoir des bénédictions du Père. — Regardez mon fils Properce, disait celui-ci aux débutants avides, et allez en paix ! Properce, de son côté, puisait à pleines mains dans le tiroir aux rayons et saccageait le coffre-fort aux auréoles, les empilant par douzaines, sur sa propre tête, comme les couronnes d’un lauréat de collège vingt fois élu. Il est ainsi devenu glorieux par la poésie, par le roman, par le conte, par le théâtre et même par la politique profonde, ayant été sagement impétueux contre les communards, quand on fusillait, et les dépassant ensuite, quand on ne fusilla plus. Il est surtout devenu le lyrique du proxénétisme et de la trahison, et c’est par là qu’il est entré dans l’hermétique originalité, dont les crochets et les monseigneurs de ses autres lyrismes n’auraient pu forcer la serrure.

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