Le Désespéré (page 27)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Désespéré · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Tel est le cantique des modernes pauvres, à qui les heureux de la terre, — non satisfaits de tout posséder, — ont imprudemment arraché la croyance en Dieu. C’est le Stabat des désespérés !

Ils se sont tenus debout, au pied de la Croix, depuis la sanglante Messe du grand Vendredi, — au milieu des ténèbres, des puanteurs, des dérélictions, des épines, des clous, des larmes et des agonies. Pendant des générations, ils ont chuchoté d’éperdues prières à l’oreille de l’Hostie divine, et, — tout à coup, — on leur dévoile, d’un jet de science électrique, ce gibet poudreux où la dent des bêtes a dévoré leur Rédempteur… Zut ! alors, ils vont s’amuser !

Manger de l’argent ! Qui donc a remarqué l’énormité symbolique de cette locution familière ? L’argent ne représente-t-il pas la vie des pauvres qui meurent de n’en pas avoir ? La parole humaine est plus profonde qu’on ne l’imagine. Ce mot est étrangement suggestif de l’idée d’anthropophagie, et il n’est pas tout à fait impossible, en suivant cette contingente idée, de se représenter un lieu de plaisir, comme un étal de boucherie ou un restaurant-bouillon, où se débiterait, par portions, la chair succulente des gueux. Les gourmets, par exemple, choisiraient dans la culotte, et les ménagères économes utiliseraient jusqu’aux abatis, tandis que des viveurs délabrés d’une noce récente, se contenteraient d’un modeste consommé de leurs frères déshérités. On est étonné du tangible corps que prend un tel rêve, quand on interroge ce propos banal.

Tout riche qui ne se considère pas comme l’intendant et le domestique du Pauvre, est le plus infâme des voleurs et le plus lâche des fratricides. Tel est l’esprit du christianisme et la lettre même de l’Évangile. Évidence naturelle qui peut, à la rigueur, se passer de la sanction du surnaturel chrétien.

C’est heureux pour les détrousseurs et les assassins, que l’animal soi-disant pensant soit si réfractaire au syllogisme parfait ! Il y a diablement longtemps qu’il aurait conclu à l’étripement et à la grillade, car la pestilence, bien sentie, du mauvais riche, n’est pas humainement supportable ! Mais la conclusion viendra, tout de même, et probablement bientôt, — étant annoncée de tous côtés par d’indéniables prodromes…

Les riches comprendront trop tard, que l’argent dont ils étaient les usufruitiers pleins d’orgueil, ne leur appartenait absolument pas ; que c’est une horreur à faire crier les montagnes, de voir une chienne de femme, à la vulve inféconde, porter sur sa tête le pain de deux cent familles d’ouvriers, attirés par des journalistes et des tripotiers dans le guet-apens d’une grève ; ou de songer qu’il y a quelque part un noble artiste qui meurt de faim, à la même heure qu’un banqueroutier crève d’indigestion !…

Ils se tordront de terreur, les Richards-cœurs-de-porcs et leurs impitoyables femelles, ils beugleront en ouvrant des gueules, où le sang des misérables apparaîtra en caillots pourris ! Ils oublieront, d’un inexprimable oubli, la tenue décente et les airs charmants des salons, quand on les déshabillera de leur chair et qu’on leur brûlera la tête avec des charbons ardents, — et il n’y aura plus l’ombre d’un chroniqueur nauséeux, pour en informer un public de bourgeois en capilotade ! Car il faut, indispensablement, que cela finisse, toute cette ordure de l’avarice et de l’égoïsme humains !

Les dynamiteurs allemands ou russes ne sont que des précurseurs ou, si l’on veut, des sous-accessoires de la Tragédie sans pareille, où le plus Pauvre et, par conséquent, le plus Criminel des hommes que la férocité des lâches ait jamais châtié, — s’en viendra juger toute la terre dans le Feu des cieux !

LXIX

Huit mois environ après son départ de Paris, où il n’avait pu remettre les pieds, Leverdier reçut, en Bourgogne, cette lettre de Marchenoir :

« Mon Georges bien-aimé,

« Je suis mourant et je n’ai peut-être pas deux jours à vivre. Je commence par là, pour que tu aies moins à souffrir. Quant à Véronique, elle est à Sainte-Anne, depuis deux semaines. C’est en revenant de l’y conduire, qu’un camion m’a renversé et m’a écrasé la poitrine. On a trouvé sur moi, par bonheur, une lettre de toi qui a révélé mon adresse, et on m’a rapporté mourant, rue des Fourneaux.

« J’ai râlé pendant plusieurs jours. En ce moment, je t’écris de mon lit, fort péniblement, mais d’un esprit désormais apaisé, comme il convient aux récipiendaires à l’éternité. Je ne suis pas troublé, même par la pensée que cette lettre nécessaire va t’assassiner de douleur. Je suis déjà dans la sérénité des morts…

« Dieu a voulu que ma vie s’achevât ainsi, donc c’est très bien et aucune chose ne pouvait m’arriver qui me fût meilleure. Je ne suis plus le Désespéré… J’ai dit, tout à l’heure, à ma vieille concierge, d’aller me chercher un prêtre.

« Cependant, mon ami, je ne veux pas m’en aller sans te revoir une dernière fois. Accours, je t’en supplie, si tu le peux, sans perdre une seconde. Ces jours derniers, quand on croyait, à chaque instant, me voir expirer, ma pire souffrance était une soif épouvantable, la soif de Jésus dans son Agonie. Je voyais partout des fleuves et des cataractes que mes lèvres desséchées ne pouvaient atteindre, et, — je ne sais comment, — ton souvenir était mêlé à ces visions de mon délire. Ton visage m’apparaissait souriant, au fond des sources, et ma soif de toi se confondait inexplicablement avec ma soif de l’eau des fontaines…

« Tu prieras pour moi, n’est-ce pas, mon unique ami, pauvre cœur joyeux que j’ai fait si triste ! Tu n’es pas un homme de grande foi. N’importe, prie tout de même… Je serai près de toi. Les âmes des morts, vois-tu, nous environnent invisiblement. Elles ne peuvent pas s’éloigner, puisqu’elles n’ont plus de corps et que la notion de distance est inapplicable aux purs esprits. Je me souviens de t’avoir expliqué cela… Dans quelques heures, je vais être l’âme silencieuse d’un mort, d’un défunt, d’un trépassé. Je souffrirai peut-être beaucoup dans ce nouvel état et j’aurai besoin de tes prières. Je t’en supplie, ne me les refuse pas, car je n’aurais plus de voix alors pour te les demander !…

« En aussi peu de mots que possible, je vais t’apprendre ce qui s’est passé depuis ton départ. J’étais enragé de passion pour Véronique, au point de croire que j’étais possédé par quelque démon. Tu ne le remarquas pas et je ne voulus pas t’accabler de cette confidence. Mais la malheureuse fille s’en apercevait trop bien. Elle voyait le mal sans remède, et l’exorbitante douleur qu’elle en ressentait a simplement éteint sa raison.

« Il faudrait n’être pas un moribond pour te raconter cette histoire. Jour par jour, heure par heure, j’ai vu se dissoudre et se déformer, d’une manière horrible, cette belle raison, cette perle exalumineuse du manteau du Christ, cette étincelle d’Orient de la simplicité la plus divine !

« Elle en vint à ne plus me reconnaître… Son Joseph nourricier, son Sauveur, — comme elle m’appelait, — était captif dans une contrée lointaine, et je lui paraissais un bourreau venu à sa place pour la tourmenter.

« J’ai dû subir, dans d’inexprimables affres, la peine sans nom de l’entendre me maudire, en me regardant de ses sublimes yeux égarés, où se peignaient je ne sais quelles images inconnues. Il m’a fallu voir cette infortunée à genoux, pendant des heures, se tordant au pied de son crucifix, et criant à Dieu de me délivrer de ma prison, de lui rendre le pauvre homme qui lui avait donné du pain et qui languissait dans un lieu de ténèbres, pour sa récompense de l’avoir aimée…

« En ce moment, je ne souffre plus de ces choses. Tout ce qu’une âme comprimée et retordue par la plus mortelle angoisse, peut exsuder de douleur, est sorti de la mienne. C’est fini. Je convole maintenant aux angoisses nuptiales de ma définitive agonie.

Il faut me pardonner, mon frère Georges, de t’avoir laissé ignorer tout cela. Tu m’avais écrit les difficultés imprévues de ton existence nouvelle, acceptée pour l’amour de moi, et l’étroite servitude où te réduisait ton avare tante. J’ai reçu régulièrement les soixante francs que tu m’envoyais tous les mois, et que Dieu te bénisse pour cette charité, mais tu ne pouvais faire davantage, quand il se fût agi de me sauver de la mort. Pourquoi t’eussé-je désolé ?… D’ailleurs, j’espérais vaguement que Véronique reviendrait à elle et je ne pouvais me persuader qu’elle fût vraiment aliénée.

« Ton argent ne suffisant pas, je m’arrangeais pour en gagner d’autre, en faisant n’importe quoi. Je me suis fait homme de peine. J’ai servi des marchands de grains et des déménageurs. Je laissais ma blouse aux magasins où on m’employait, pour qu’on ne connût pas ma détresse, rue des Fourneaux… Quand il devint trop imprudent de laisser Véronique seule à la maison, des journées entières, j’obtins d’un entrepreneur d’écritures du travail chez moi. Je copiais des pièces de procédure et je faisais la cuisine, en surveillant la malade, sous la triple menace du feu, de l’étranglement et du couteau.

« Enfin, cette ressource vint à manquer. Alors, me prêtant au délire de cette agitée, j’imaginais un prétexte quelconque pour sortir, et je courais éperdument dans Paris, me jeter aux pieds des uns ou des autres, pour en obtenir un secours immédiat.

« Ce qu’il m’a fallu manger d’humiliations, engloutir de dégoûts, les Anges pâles de la Misère en furent témoins ! Je me suis livré, tête coupée, à mes ennemis. J’ai demandé l’aumône à des êtres abjects qui se sont réjouis de me piétiner au meilleur marché possible. J’ai tendu la main d’un mendiant à des drôles que j’avais conspués avec justice, et que la plus effroyable nécessité me contraignait à implorer, de préférence à d’autres, parce que je comprenais que le besoin d’un ignoble triomphe les porterait à me satisfaire… Quelques-uns me refusaient, et, alors, mon ami, quel puits de honte !

« Je n’ai rien pu tirer, par exemple, de ce répugnant industriel que j’ai si jobardement appelé naguère, le gentilhomme cabaretier, lequel a fait sa fortune aux dépens des artistes pauvres dont il achalandait sa maison, et à qui j’ai dédié, — en me submergeant d’opprobre, — l’un de mes livres, dans un accès de gratitude imbécile pour cet éditeur providentiel, dont je ne voyais pas la hideuse exploitation. Il m’en coûta cher, tu le sais trop, de me laisser engluer par ce Mascarille, par ce bas laquais, que je vis, un jour, cracher rageusement dans un bock que l’absence de son garçon le condamnait à servir lui-même, — sans que je fusse éclairé par cet incident ! Il me devait pourtant bien quelque chose, celui-là, pour avoir fait, gratuitement, pendant dix-huit mois, le journal annexé à sa pompe à bière !

« Dulaurier, devant qui je me suis humilié autant que se puisse humilier un homme, m’a congédié en me déclarant, les larmes aux yeux, qu’à la vérité, il avait sur lui quelques milliers de francs, mais que cette somme étant, par grand malheur, en billets à une échéance lointaine, il ne pouvait en monnayer la moindre partie, sans subir un onéreux escompte, dont il ne doutait pas que la seule pensée dût me paraître insupportable.

« Le docteur Des Bois trouva le moyen d’être plus atroce encore. Depuis quatre ou cinq heures, je courais en vain par les rues comblées de neige, dans un état moral à faire pleurer, — ayant laissé Véronique brisée d’une récente crise, sans feu et sans nourriture, exténué moi-même par la faim, la nuit étant sur le point de tomber, et ne sachant plus que devenir. Je rencontrai Des Bois dans l’escalier de sa maison, accompagnant une dame qui allait sortir et dont la voiture stationnait précisément devant la porte. Je priai le docteur de m’accorder une seule minute et je lui glissai dans l’oreille quelques-unes de ces paroles qui doivent atteindre l’âme, où qu’elle soit, fût-ce sous un Himalaya d’immondices ! Il avait déjà commencé à balbutier perplexement, lorsque la dame, qui avait fait quelques pas sous le vestibule, se retournant : — Eh ! bien ? docteur, eh ! bien ? lui dit-elle, en une injonction musicale qui me supprimait. — Pardon ! répondit-il aussitôt, mon cher ami, vous m’excuserez, n’est-ce pas ? et il disparut.

« Cette nuit-là, je marchai à pieds dans la neige, de la place de l’Europe jusqu’à Fontenay-aux-Roses, où je connaissais, par bonheur, un homme excellent qui me secourut.

« La seule, parmi les personnes, dites du monde, qui m’ait effectivement aidé, c’est la baronne de Poissy, la fameuse Mécène qui afficha, quelque temps, pour mes livres et pour mes articles, un si brûlant enthousiasme. Celle-ci, en réponse à un billet de désespoir que j’avais porté chez elle, me fit remettre une pièce de vingt francs par son domestique.

« Georges, cette existence a duré cinq mois ! On dit la folie contagieuse. Il faut croire que ce n’est pas bien vrai, puisque j’ai pu conserver ma raison dans cette effroyable tourmente. Le croiras-tu ? N’ayant plus le moyen de dormir, j’ai achevé mon œuvre sur le Symbolisme !… Ce sera ton héritage.

« Ah ! les heureux de la vie, qui jouissent en paix d’un beau livre, ne songent pas assez aux souffrances quelquefois sans nom ni mesure, qu’un pauvre artiste sans salaire a pu endurer pour leur verser cette ivresse. Les chrétiens riches, qui admirent ma Sainte Radegonde, par exemple, ne se doutent pas que ce livre fut écrit au chevet d’une mourante, dans une chambre sans feu, par un mendiant famélique et désolé qui n’a pas touché un sou de droits d’auteur !… Seigneur Jésus, ayez pitié des lampes misérables qui se consument devant votre douloureuse Face !

« Mais l’horreur qui a dépassé toutes les autres, c’est la dernière scène du drame. L’enlèvement de notre Véronique, le voyage en fiacre et l’internement à Sainte-Anne. La malheureuse, que toute ma force ne suffisait pas à contenir, poussait des cris dont mes os se souviendront, je crois, au fond de la tombe !

« Laissons cela. Les forces, d’ailleurs, m’abandonnent…

« J’ai passé ma vie à demander deux choses. La Gloire de Dieu ou la Mort. C’est la mort qui vient. Bénie soit-elle ! il se peut que la gloire marche derrière et que mon dilemme ait été insensé… Je vais être jugé tout à l’heure, et non par les hommes. Mes violences écrites, qu’on m’a tant reprochées, seront pesées dans une équitable balance avec mes facultés naturelles et les profonds désirs de mon cœur. J’ai, du moins ceci, d’avoir éperdument convoité la Justice et j’espère obtenir le rassasiement qui nous est assuré par la Parole sainte.

« Toi, mon bien-aimé, veille sur la malheureuse Véronique, après que tu m’auras mis en terre… Pauvre fille !… Chers êtres dévoués, si compatissants et si doux à mon âme triste ! je vous ai chéris l’un et l’autre, par-dessus toutes les créatures, et j’eusse désiré avoir mieux à offrir pour vous que le sacrifice d’une vie saturée d’angoisses, que le miracle de vos deux tendresses a seule empêchée d’être insupportable.

« Hâte-toi, mon Georges, hâte-toi, je crains que tu n’arrives trop tard.

« Marie-Joseph Caïn Marchenoir. »

LXX

« Comme il ne me reste plus que quelques instants à vivre, mon très cher ami, venez vous asseoir sur mon lit, posez ma tête, cette tête qui vous est si chère, sur vos genoux, et mettez vos mains sur mes yeux. Je m’imagine que cette position m’épargnera une partie des peines que l’âme éprouve, lorsqu’elle sort de sa demeure. Quoique la mienne doive souffrir un double tourment, l’un en quittant ce corps qu’elle habite et l’autre en me séparant de vous, soyez persuadé qu’elle ne vous oubliera jamais, s’il reste encore quelque souvenir à ceux qui descendent chez les morts. »

Ainsi parlait à son fidèle Cantacuzène, l’empereur Andronic mourant.

Marchenoir, à son lit de mort, était obsédé de ce souvenir, en attendant son ami, dont l’arrivée venait de lui être annoncée par un télégramme.

Puisqu’il fallait considérer Véronique comme n’existant plus, Leverdier résumait pour lui, désormais, toutes les dilections de la terre. Il aurait voulu réellement, comme cet empereur de l’extrême décadence, poser sa tête, ainsi qu’un enfant, sur les genoux de l’homme qui lui avait valu presque autant qu’un père et sentir sur son visage cette main fidèle, qui l’eût protégé contre les visions possibles de la dernière heure…

Il attendait aussi le prêtre. Il l’attendait vainement depuis la veille. Certes ! il pouvait l’attendre, sa portière, qu’il avait chargée de l’aller chercher, ayant jugé à propos de n’en rien faire.

Ce n’était pourtant pas une méchante femme. Elle l’avait même soigné avec une évidente sollicitude, et avait passé une partie des nuits dans la chambre de ce malade que le médecin avait condamné, dès le premier jour, — comptant un peu, à la vérité, sur l’arrivée de Leverdier bien connu d’elle, pour être payée de sa peine, mais capable, néanmoins, d’une certaine réalité de désintéressement affectueux.

Elle appartenait à ce peuple de Paris que la sottise bourgeoise a plus profondément pénétré qu’aucun autre, et qui la reproduit en relief, comme l’empreinte du cachet reproduit le creux de l’intaille. Il n’était pas nécessaire de la faire bavarder longtemps, pour voir défiler tous les lieux communs et toutes les rengaînes qui constituent, depuis cent ans, au moins, le trésor public de l’intelligence française : « Dieu n’en demande pas tant, — La religion, c’est de ne faire de tort à personne, — Quand on est honnête, on n’a pas besoin de se confesser, — Quand on est mort, on n’a plus besoin de rien, » etc. Elle allait très régulièrement au cimetière, le Jour des Morts, avec cent mille autres qui ne connaissent pas d’autre pratique pieuse et qui vont, une fois l’an, porter des couronnes à leurs défunts, pour lesquels ils n’auraient jamais la pensée de réciter une prière, dans l’inébranlable conviction que les chers absents sont tous « au ciel ».

— Plus souvent, avait-elle dit, en s’en allant, que j’irais chercher un curé pour lui donner le coup de la mort, à ce pauvre monsieur !

En conséquence, elle n’avait pas bougé de la maison, répondant d’heure en heure à Marchenoir que ces messieurs de la paroisse étaient fort occupés, mais qu’elle avait fait la commission, et qu’on allait, pour sûr, en voir abouler quelqu’un d’une minute à l’autre…

La matinée avait été d’un tragique formidable. N’ayant pu rien avaler le jour précédent et tourmenté d’une fièvre étrange, il avait demandé à boire.

La vieille qui somnolait au coin du feu, lui tendit une tasse de tisane en glissant un oreiller sous sa tête et, gémissant d’une douleur inaccoutumée qui le mordait à la gorge, il essaya de boire.

Ce ne fut pas long. Dès la première gorgée, il rejeta le liquide, la tasse fut lancée à l’extrémité de la chambre et le moribond poussant une sorte de rugissement, se dressa, terrible. Il prit sa tête à deux mains, comme s’il eût voulu se l’arracher, par un geste de détresse si effrayant que la portière, déjà pétrifiée, tomba sur ses genoux.

Puis, il sortit complètement de ses draps et, se précipitant de l’une à l’autre extrémité du lit, se roula, se tordit, se débattit en râlant comme un démoniaque, faisant éclater ses bandages, se déchirant à nouveau, se rebroyant lui-même, dans des convulsions omnipotentes qu’aucun bras d’homme n’eût été capable de réprimer !

Cette agitation ayant duré près d’une demi-heure, il retomba enfin, comme une masse de chair souffrante écrasée et la vieille goujate n’entendit plus rien qu’un sifflement.

Elle ralluma, en tremblant, la bougie éteinte qui avait roulé par terre, à côté d’elle, et trembla bien plus, quand elle vit, dans sa réginale horreur, l’épouvantable simagrée du Trismus des tétaniques !

Rapidement, elle rejeta les couvertures sur le corps rompu de l’agonisant et courut chez le médecin. Ce personnage, ami ancien de Leverdier, et qui, pour cette raison, faisait crédit à Marchenoir de sa science et de ses pansements, trouva son client dans l’état où la garde l’avait laissé. À cet aspect, il haussa les épaules en souriant, rajusta précairement les bandages, parut donner une ordonnance, fit entendre quelques paroles vaines tendant à démontrer au mourant qu’il méprisait les signes manifestes de sa fin prochaine, comme de nuls symptômes, et, se retirant, dit à la commère qui le reconduisait :

— Ma chère dame, il n’y a plus rien à faire. Notre malade n’ira pas jusqu’à demain. Il était déjà perdu. La moitié des côtes fracturées, un poumon en charpie et, maintenant, le tétanos traumatique, c’est complet. Il a dû prendre froid hier, ou avant-hier…

C’était vrai. Le malade était resté à peu près sans feu, comme il convient aux agonisants privés de monnaie.

Mais il s’était passé une chose affreuse pendant la visite. Marchenoir avait regardé le guérisseur avec des yeux fous, dont celui-ci se souvint plus tard. Le malheureux, dont les dents noyées d’écume étaient serrées, à faire éclater l’émail, par le cabestan de la contracture, faisait des efforts désespérés pour parler. Ses lèvres retroussées et violettes essayaient en vain de configurer les deux syllabes qu’il aurait voulu faire entendre. Comprenant que sa portière avait été infidèle, il désirait, — d’un désir suprême, — que le docteur se chargeât lui-même d’envoyer un prêtre. Dans son impuissance, il montra le crucifix, désigna une feuille de papier, fit à moitié le geste d’écrire. Tout fut inutile.

Il fallut boire cette dernière amertume qu’il n’aurait jamais prévue. Lentement, il sombra dans le plus bas gouffre des douleurs. Tous les vieux supplices de sa vie résurgèrent…

— Mourir ainsi, criait-il au fond de son âme, moi chrétien ! Est-il possible, après tant de maux, que je sois privé de cette consolation ?

Il ne pouvait, il ne voulait pas le croire et il attendait, quand même, un prêtre, se disant qu’à défaut de message humain, la pitié du ciel en aurait, sans doute, suscité quelque autre… Un prêtre quelconque pour l’absoudre et le visage aimé de son Leverdier pour le fortifier !

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