Œuvres spirituelles (page 2)
1 Ps. 117. — 2 Ps. 144 . — 5 Ps. 47
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les conditions de la vie : des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants, des vierges et des veuves. Lorsqu'ils furent arrivés à l'autel, la mère de Jésus se mit à genoux avec respect, et offrit son Fils bien-aimé à Dieu, son père, en disant : « Recevez, ô Père très-bon ! votre Fils unique, que je vous offre selon le commandement de votre loi, parce qu'il est le premier-né de sa Mère. Mais je vous prie, ô Père excellent, de vouloir bien me le rendre. » Et se levant, elle le déposa sur l'autel.
O Dieu ! quelle offrande est celle-ci ! Il n'y en a pas eu de semblable depuis le commencement des siècles ; il n'y en aura jamais. Considérez bien chaque chose : l'Enfant-Jésus demeure couché sur l'autel comme un enfant ordinaire; il jette un regard tranquille sur sa mère et les autres, et attend avec humilité et patience ce qui doit avoir lieu. Les prêtres s'approchent, et le Seigneur de toutes choses est racheté comme un esclave au prix de cinq sicles, qui était le prix commun. Le sicle était une monnaie du temps. Joseph les ayant payés au Grand-Prêtre, la Mère reprit avec joie son Fils. Elle reçut aussi des mains de Joseph, les oiseaux dont nous avons parlé, afin de les offrir ; alors, se mettant à genoux et les tenant dans sa main, les yeux élevés et attachés au ciel, elle dit : « Recevez, ô Père très-clément, cette offrande, ce faible présent, ce
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premier don que votre petit Enfant vous offre aujourd'hui de sa pauvreté. » L'Enfant-Jésus, étendant ses mains vers les oiseaux, levait aussi les yeux au ciel, et, bien qu'il ne parlât pas encore, il les offrait avec sa mère par ses mouvements ; et ensuite on les déposa sur l'autel.
Vous avez vu quels sont ceux qui offrent; la Mère et le Fils. Un tel sacrifice, bien que chétif en apparence, a-t-il pu être repoussé? Non sans doute ; mais il fut porté par la main des Anges dans la cour céleste, accepté avec amour, et toute l'assemblée bienheureuse en tressaillit de joie. La Vierge sainte partit ensuite de Jérusalem et alla visiter Élisabeth, désirant voir Jean encore une fois, avant que de s'éloigner de ces contrées. Allez aussi avec elle, sans jamais l'abandonner, partout où elle ira, et aidez-la à porter l'Enfant-Jésus. Lors donc qu'elle fut arrivée vers sa cousine, ce fut une grande fête surtout à cause de leurs enfants. Ces enfants étaient aussi l'un pour l'autre l'objet d'une joie mutuelle, et Jean, comme s'il eût été déjà doué d'intelligence, témoignait de son respect pour Jésus. Recevez aussi dans vos bras Jean-Baptiste, car cet enfant est grand en présence du Seigneur, et demandez qu'il vous bénisse. — Après être demeurés quelques jours, ils se retirèrent dans l'intention de se diriger sur Nazareth. Maintenant, si vous
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voulez, d'après ce que nous avons dit, vous instruire dans l'humilité et la pauvreté, vous le pouvez facilement en considérant, et cette oblation, et ce rachat, et cette soumission à la loi.
TROISIÈME FÉRIE.
CHAPITRE XII. De la fuite du Seigneur en Égypte.
Lors donc qu'ils s'avançaient vers Nazareth, ne sachant rien des desseins de Dieu sur ce retour, et ignorant qu'Hérode se préparait à faire mourir l'Enfant, l'Ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, et lui dit de fuir en Egypte avec l'Enfant et sa mère, parce qu'Hérode voulait enlever la vie à l'Enfant (1). Joseph se réveillant, et éveillant ensuite Marie, lui raconta ce qu'il venait d'apprendre. Se levant; aussitôt, elle
1 Mat., 2.
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voulut partir sans retard, car ses entrailles avaient été ébranlées à cette nouvelle, et elle craignait de se rendre coupable de la moindre négligence en ce qui concernait la vie de son fils. Ils se mirent donc aussitôt en route au milieu de la nuit, et se dirigèrent du côté de l'Egypte. Considérez et méditez ce qui vient d'être dit et ce que nous allons dire tout à l'heure. Voyez comment ils emportent l'Enfant-Jésus au milieu de son sommeil; témoignez-leur votre compassion et apportez ici toute l'attention dont vous êtes capable, car vous trouverez à considérer beaucoup d'excellentes choses. — D'abord, remarquez comment Notre Seigneur reçoit en sa personne, tantôt ce qui peut réjouir, tantôt ce qui est un sujet d'affliction ; et lorsqu'il vous arrivera quelque chose de semblable, ne vous montrez point impatiente ; car à côté de la montagne, vous rencontrerez la vallée. Voilà que dans sa nativité, Jésus-Christ est glorifié comme un pieu par les bergers, et peu de jours après, il est circoncis comme un pécheur. Les Mages viennent ensuite et lui rendent les plus grands hommages ; et néanmoins il demeure dans l'étable au milieu des animaux; il pleure comme ferait l'enfant d'un homme ordinaire. Il est présenté au temple ; Siméon et Anne l'exaltent avec éclat; et maintenant l'Ange lui annonce qu'il faut fuir en Egypte. Vous pourrez encore tirer le même enseignement de
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beaucoup d'autres endroits de sa vie, et les rapporter à notre instruction. Lors donc que vous éprouvez la consolation, attendez la tribulation ; et lorsque vous avez la tribulation, croyez que la consolation est peu éloignée. Ainsi nous ne devons ni nous laisser élever par l'une , ni nous laisser abattre par l'autre; car le Seigneur nous donne des consolations, afin de ranimer notre espérance et nous empêcher de nous éloigner de la voie ; il nous donne des tribulations pour nous conserver dans l'humilité, afin que, connaissant notre misère, nous demeurions toujours dans la crainte. Pensons donc qu'en ces circonstances, notre Sauveur a agi ainsi pour notre instruction, et en même temps pour n'être pas reconnu par le démon.
Considérez ensuite, par rapport aux bienfaits et aux consolations de Dieu, que celui qui en est favorisé, ne doit point se préférer à celui qui en est privé, et que celui qui en est privé, ne doit point laisser son âme s'abattre, ni porter envie à celui qui en est comblé. Je parle ainsi, parce que les entretiens de l'Ange avaient lieu avec Joseph et non avec Marie, quoiqu'il fût de beaucoup inférieur à elle. Sachez aussi, que celui qui reçoit ces faveurs, bien qu'il ne les reçoive pas suivant ses désirs, ne doit point se montrer ingrat ni murmurer, puisque Joseph, qui était si grand aux yeux de
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Dieu, ne jouit des entretiens de l'Ange qu'en songe, et non dans la plénitude de sa raison.
Remarquez, en troisième lieu, comment le Seigneur permet que les siens soient soumis aux persécutions et aux tribulations. C'était alors une tribulation bien grande pour Marie et Joseph, de voir qu'on cherchât l'Enfant pour le mettre à mort. Que pouvaient-ils apprendre de plus triste? C'était aussi pour eux une peine bien vive que cette fuite : car, bien qu'ils sussent que Jésus était le Fils de Dieu, leur sensibilité pouvait cependant être ébranlée, et ils pouvaient dire : « Seigneur Dieu tout-puissant, qu'est-il besoin que votre Fils prenne la fuite? Ne pouvez-vous le défendre en ces lieux? » C'était encore pour eux un sujet d'affliction, d'être obligés d'aller dans un pays éloigné et inconnu, par des chemins difficiles, pour eux surtout qui étaient si peu propres à voyager : Marie à cause de sa jeunesse, Joseph à cause de son âge avancé; et l'Enfant lui-même qu'ils devaient emporter, n'avait que deux mois. Il fallait demeurer dans une terre étrangère ; ils étaient pauvres et ne possédaient rien. Ce sont autant de sujets de douleur. Vous donc, lorsque vous êtes dans la tribulation, prenez patience, et ne vous attendez pas que Jésus vous fera une grâce qu'il s'est refusée à lui-même, et qu'il a refusée à sa Mère.
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Quatrièmement, méditez sur la bénignité du Seigneur. Vous voyez combien promptement il est en butte à la persécution et forcé de fuir la terre où il a reçu le jour, et comme il cède à la fureur de celui qu'il est en sa puissance de perdre en un instant. C'est là une humilité profonde et une patience insigne; car il ne voulût ni rendre à son persécuteur le mal qu'il en recevait, ni lui faire de la peine, mais seulement se soustraire à ses embûches par la fuite. Ainsi sommes-nous tenus de ne point opposer de résistance à ceux qui nous font des reproches, nous reprennent, nous persécutent, mais de les supporter avec patience, de céder à leurs emportements, et, qui plus est, de prier pour eux, comme le Seigneur nous l'enseigne ailleurs en son Évangile (1). — Le maître fuyait donc devant le serviteur, et, qui plus est, devant le serviteur du démon ; sa mère, jeune et d'une délicatesse extrême, le portait en la société de saint Joseph, vieillard fort avancé en âge. Ils se dirigeaient vers l'Egypte par un chemin sauvage, obscur, rempli de branchages, rude et désert, par un chemin d'une longueur considérable. On dit que les courriers mettent de douze à quinze jours à le parcourir ; pour Marie et Joseph, il fallut peut-être deux mois et plus; car ils allèrent; dit-on,
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par le désert que les enfants d'Israël traversèrent, ét où ils demeurèrent durant quarante ans. Mais comment faisaient-ils pour porter de quoi vivre avec eux Où trouvaient-ils à se retirer durant la nuit? Comment prenaient-ils leur repos? les habitations sont rares en ce désert. Montrez-leur donc votre compassion, car ils endurent une fatigue longue, pénible et difficile, tant pour eux que pour l'Enfant. Accompagnez-les et aidez-les à porter Jésus, et rendez-lui tous les services qu'il est en votre pouvoir de lui rendre. Nous ne devrions pas regarder comme une peine de faire pénitence pour nous-mêmes, quand nous voyons de tels personnages se soumettre si souvent pour nous à des fatigues aussi considérables.
Quant à ce qui se passa dans le désert et durant le voyage, je ne m'y arrêté pas; parce que nous n'avons aucun récit authentique sur ce sujet. Lors donc qu'ils entrèrent en Egypte; toutes les idoles de cette contrée tombèrent à la renverse , selon qu'il avait été prédit par Isaïe (1). Arrivés à une ville appelée Héliopolis, ils y louèrent une maison , et y demeurèrent pendant sept ans, comme des étrangers et des voyageurs, dans la pauvreté et la gêne.
Mais ici se présente un sujet de réflexion tout-à-fait
1 Ps. 19.
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fait beau, pieux et propre à porter à la compassion. Remarquez bien ce qui suit. Pendant un si long temps, où trouvaient-ils de quoi soutenir leur vie? Comment vivaient-ils? Était-ce en mendiant? On lit de Marie qu'elle gagnait ce qui était nécessaire à son entretien et à celui de son fils, à l'aide de son fuseau et de son aiguille. Ainsi la reine du monde, véritable amante de la pauvreté , s'occupait à filer et à coudre. Jésus et Marie aimèrent la pauvreté avec passion et sous tous les aspects, ils lui gardèrent jusqu'à la mort une fidélité inviolable. Mais la Vierge allait-elle elle-même par les maisons demandant du travail et de quoi gagner sa vie? Sans doute, car il fallait bien que l'on sût dans le voisinage, qu'elle s'employait à de tels travaux; autrement, elle eût manqué d'ouvrage, et les femmes de l'endroit ne pouvaient le deviner. Mais lorsque Jésus arriva à l'âge d'environ cinq ans, se chargeait-il lui-même des commissions de sa mère? Allait-il demander pour elle l'ouvrage qu'elle devait confectionner? Il devait en être ainsi, car elle n'avait pas d'antre serviteur. Reportait-il l'ouvrage une fois terminé , et en demandait-il le prix de la part de sa mère? L'enfant-Jésus, le Fils du Dieu très-haut , ne rougissait-il pas de pareilles choses, et sa mère n'était-elle point confuse de l'envoyer ainsi ? Mais qu'était-ce, lorsque reportant l'ouvrage et en demandant
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le prix, quelque femme superbe, querelleuse et emportée, lui répondait par des injures, prenait l'ouvrage, mettait l'enfant à la porte sans le payer, et qu'ainsi il s'en revenait à la maison les mains vides? Oh! combien d'outrages cuisants les étrangers ont à dévorer! Et le Seigneur n'était pas venu pour s'y . soustraire, mais bien pour s'y soumettre. Qu'était-ce donc encore, si, rentrant à la maison et souffrant de la faim , comme il arrive aux enfants , il demandait du pain alors que sa mère n'avait pas de quoi lui en donner? Ces choses et autres semblables ne déchirèrent-elles pas profondément les entrailles de Marie? Elle consolait son Fils par ses paroles et cherchait à satisfaire ses besoins, selon qu'elle le pouvait ; elle retranchait même ce qui était nécessaire à sa nourriture, afin de le conserver pour lui.
Vous pouvez méditer ce que je viens de vous exposer et autres sujets semblables, touchant l'enfance de Jésus; je n'ai fait que vous les indiquer. Pour vous, étendez-les et attachez-vous-y selon que vous le jugerez à propos. Soyez petite avec le petit Enfant-Jésus, et. ne dédaignez pas de faire sur lui des considérations si humbles et qui peuvent sembler puériles. Car toutes ces choses donnent de la dévotion, augmentent l'amour, allument la ferveur, excitent la compassion, confèrent la pureté et la simplicité, alimentent la
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force de l'humilité et de la pauvreté , entretiennent la familiarité avec Jésus , établissent la conformité entre nous et lui, et élèvent notre espérance.
Nous sommes impuissants , il est vrai , à atteindre ce qui est sublime; mais ce qui est insensé en Dieu est plus sage que toute la sagesse des hommes, ce qui est faible en lui l'emporte en puissance sur toutes les forces de la terre. La méditation de pareils sujets semble aussi être de nature à abaisser notre orgueil, à affaiblir notre cupidité , à confondre notre curiosité. Voyez-vous que de biens en découlent? Soyez donc, comme je vous. l'ai dit, petite enfant avec ce petit enfant; croissez à mesure que vous le verrez croître, mais pourtant en vous conservant toujours dans l'humilité ; suivez-le partout où il ira, et contemplez sa face en tout temps.
Mais n'avez-vous pas remarqué aussi dans ce qui a été dit, combien fut laborieuse la pauvreté de ces saints personnages? Combien elle était de nature à leur causer de la confusion? S'il leur fallait chercher leur vie dans le travail de leurs mains, que dirons-nous de leurs vêtements? Que dirons-nous des objets de leur ménage, des lits et autres choses qui sont nécessaires dans une maison? Avaient-ils deux fois le même objet? Possédaient-ils quelque chose de superflu, quelque chose de remarquable? Tout cela est
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contraire à la pauvreté , et quand même il eût été en son pouvoir de le posséder, la Vierge, cette vraie amante de la pauvreté , n'en eût point voulu. Mais au moins notre Souveraine, en travaillant de son aiguille ou autrement, ne confectionnait-elle point par charité pour les autres, quelque objet rare et curieux? Loin d'elle une pareille occupation ; qu'ils s'emploient à des travaux semblables, ceux qui ne s'inquiètent nullement de perdre leur temps! Elle ne pouvait dans une pauvreté aussi extrême consumer le sien en frivolités, et l'eût-elle pu, qu'elle ne l'eût point fait. C'est là un vice très-dangereux , et surtout de nos jours. Voulez-vous savoir comment? Remarquez premièrement que le temps qui est accordé pour louer le Seigneur, est employé contre lui-même en des futilités ; car un travail rare, prend beaucoup plus de temps qu'il ne convient, et c'est déjà un grand mal. En second lieu, une pareille occupation devient un motif de vaine gloire pour celui qui s'y consacre. Oh ! combien de fois il regarde, passe et repasse en son esprit, alors même qu'il est loin de son travail, alors qu'il devrait être appliqué à louer Dieu, quelle belle oeuvre il est en train d'exécuter ; et par là , il se répute quelque chose, il veut être considéré de même. C'est, en troisième lieu, une cause d'orgueil, car c'est par un aliment semblable que le feu de la superbe se nourrit
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et s'embrase de plus en plus. De même que ce qui est ordinaire et grossier entretient l'humilité , ainsi des travaux recherchés entretiennent l'orgueil. Quatrièmement, c'est une occasion à l'âme de s'éloigner de Dieu, « car, dit saint Grégoire, le coeur se détache d'autant plus de l'amour supérieur qu'il se délecte en l'amour inférieur » Cinquièmement, c'est une nourriture pour la concupiscence des yeux, une des trois auxquelles se rattachent tous les péchés qui sont dans le monde. Car les curiosités ne servent à rien autre chose qu'à repaître dans la suite vainement les regards. Or, autant de fois l'oeil se nourrit vainement et se délecte en de semblables objets, autant de fois celui qui en est l'auteur et celui qui en fait usage se rendent coupables. Sixièmement, c'est un piège et une ruine pour beaucoup; car ceux qui regardent de telles choses peuvent pécher de plusieurs manières, soit en ayant un mauvais exemple qui les conduise au mal, soit en les contemplant avec plaisir, soit en désirant quelque chose de semblable, soit en jugeant ceux qui en font usage, soit en murmurant, soit en se livrant à la médisance. Pensez donc combien de fois Dieu peut être offensé avant que cette curiosité soit détruite ; or, celui qui a prêté
1 Hom. XXX, in Evang.
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ses mains à un tel ouvrage est la cause de tout cela. C'est pourquoi, si je vous priais de faire pour moi de pareils objets, ou si vous saviez certainement que je dusse en faire usage, vous devriez me refuser votre coopération; car on ne doit consentir au péché en aucune façon , et il faut s'abstenir en toute manière de ce qui peut offenser Dieu. Mais combien donc vous rendez-vous plus coupable si vous agissez ainsi de vous-même, par pure complaisance, plus désireuse de plaire à la créature qu'au Créateur! C'est ainsi que font ceux qui vivent selon le siècle, car de tels objets sont les ornements du monde , et un blasphème contre Dieu. Mais ce qui m'étonne, c'est que celui qui se propose de vivre avec une conscience pure, ose se prêter aussi à de semblables occupations et se couvrir d'une pareille souillure. Vous voyez combien de maux proviennent d'une telle recherche. Il y a encore quelque chose de pire en une pareille affectation, c'est qu'elle est directement opposée à la pauvreté, et que pardessus tout, elle est l'indice d'une âme légère, vaine et inconstante. — Je me suis étendu longuement sur ces ornements recherchés, mais c'est afin que vous les évitiez. Ayez donc soin de ne vous livrer jamais à de tels travaux, de ne jamais faire usage de semblables objets : de la sorte, vous vous préserverez du contact d'un serpent qui vous donnerait
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la mort. Cela ne veut pas dire pourtant, qu'il ne soit jamais permis d'exécuter quelque bel ouvrage surtout en ce qui peut servir au culte divin, mais cependant il faut toujours se tenir souverainement en garde contre toute attache désordonnée, contre toute complaisance intempestive, et en conserver son âme fortement éloignée. Touchant cette recherche, saint Bernard s'exprime ainsi : « Quels profits, je vous demande, rapportent au corps de vains spectacles? Quel avantage confèrent-ils à l'âme? Assurément, vous ne trouverez rien en l'homme qui en retire quelque utilité. C'est une consolation tout-à-fait frivole, vaine et futile, et je ne sais si je pourrais souhaiter quelque chose de plus affligeant que d'avoir toujours selon ses désirs, à celui qui, fuyant la paix d'un repos délectable, trouve son bonheur dans une recherche pleine d'inquiétude »
Mais revenons à notre Souveraine, que nous avons laissée en Égypte. Nous nous sommes éloignés d'elle, afin de flétrir ce vice maudit de la curiosité. Considérez-la dans ses occupations, travaillant de l'aiguille, filant, tissant; et néanmoins elle a le soin le plus vigilant de son fils et du maintien de sa maison; elle
1 De Convers., ad cler., c. XII.
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est toujours appliquée, autant qu'elle le peut, aux veilles et à la prière. Vous donc, compatissez-lui de tout votre coeur, et remarquez que ce n'est pas du tout; gratuitement, que la Reine des cieux en a obtenu l'empire. Il arrivait aussi peut-être que quelques femmes riches et bonnes, voyant sa pauvreté, lui faisaient quelques dons, qu'elle recevait avec humilité et actions de grâces.
En même temps , le saint vieillard Joseph s'emploie de son côté aux travaux de son état. Vous avez donc de toute part matière à une grande compassion. Laissez-vous y aller pendant quelque temps; ensuite demandez la permission de vous retirer après avoir reçu à genoux la bénédiction d'abord de l'Enfant-Jésus, puis de sa mère et de Joseph, et dites-leur adieu en versant des larmes et en leur témoignant la part que vous prenez à leurs peines : ils sont bannis et ils demeurent, sans l'avoir mérité, exilés loin de leur patrie ; et c'est pendant sept ans qu'il leur faudra résider en ce lieu, et y gagner leur vie à la sueur de leur front.
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CHAPITRE XIII. Du retour du Seigneur de l'Égypte.
Sept années étant accomplies depuis que le Seigneur était en Egypte, l'Ange apparut en songe à Joseph et lui dit : « Prenez l'enfant et sa mère et allez dans la terre d'Israël, car ceux qui cherchaient la vie de l'enfant sont morts. Il prit donc l'enfant et sa mère et revint dans la terre d'Israël. Lorsqu'il en approchait, ayant appris qu'Archélaüs, fils d'Hérode, régnait en ces lieux, il craignit d'aller jusque-là. Averti de nouveau par l'Ange, il se retira en Galilée, dans la ville de Nazareth (1). » Ce retour eut lieu vers la fête de l'Epiphanie, c'est-à-dire le second jour, comme on le lit dans le martyrologe.
Vous voyez encore ici comment le Seigneur, ainsi que je vous l'ai dit dans le chapitre précédent, se plaît à ne donner que des consolations et des révélations
1 Matt., 2.
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complètes, et non aussi entières que notre désir les demanderait. Ce qui se passe en cette circonstance, vous est une preuve nouvelle de cette vérité, car c'est en songe et non ouvertement pendant le réveil qu'ont lieu ces apparitions; ce n'est pas d'un seul coup, mais en deux fois que Joseph apprend où il doit aller. Et la Glose dit que le Seigneur en agit de la sorte , parce que la fréquence de ses visites nous donne une certitude plus grande. Au reste, quelles qu'elles soient, nous devons les regarder comme ayant une grande valeur et en demeurer reconnaissants, car, pour ce qui est de son côté, notre Seigneur fait toujours ce qu'il sait nous être le plus utile.
Maintenant, appliquez-vous à ce retour du Seigneur, et remarquez qu'il y a là un sujet abondant de pieuse méditation. Revenez donc en Egypte pour y visiter l'Enfant-Jésus. Vous le trouverez peut-être hors de la maison, au milieu des autres enfants ; mais aussitôt qu'il vous apercevra, il viendra au-devant de vous, car il est plein de bénignité, d'affabilité et d'empressement. Pour vous, prosternez-vous, baisez ses pieds, prenez-le lui-même dans vos bras , et reposez-vous un peu avec lui ; ensuite il vous dira sans doute : « Nous avons reçu la permission de retourner en notre pays ; c'est demain que nous devons partir d'ici. Vous êtes arrivée à la bonne heure, car vous reviendrez
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avec nous. » Répondez-lui vivement que vous avez une grande joie d'une telle nouvelle; que vous désirez le suivre partout où il ira; et réjouissez-vous en vous entretenant de la sorte avec lui.
Je vous l'ai déjà dit, de pareilles considérations peuvent sembler puériles à méditer ; mais on en retire un grand profit, et elles nous amènent à des choses plus élevées. Jésus vous conduira ensuite vers sa Mère, et il lui rendra ses hommages avec empressement. Pour vous, fléchissez les genoux, faites-lui une profonde révérence ainsi qu'au saint vieillard Joseph, et reposez-vous avec eux.
Le lendemain matin, vous verrez quelques excellentes femmes, et même quelques hommes venir, afin de les accompagner jusqu'aux portes de la ville, en mémoire du séjour saint et pacifique, qu'ils ont fait au milieu d'eux. En effet, ils avaient annoncé dans le voisinage, plusieurs jours à l'avance, qu'ils allaient partir, car il n'était pas convenable qu'ils sortissent de ce lieu à la dérobée. Il en fut autrement, il est vrai, quand ils vinrent en Égypte ; mais alors, ils craignaient pour la vie de l'Enfant.
Les voilà donc en marche : Joseph précède avec les hommes, et la Vierge suit de loin avec les femmes. Pour vous, prenez l'Enfant par la main et placez-vous au milieu de cette troupe devant la Mère, car elle ne
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permet pas que son fils vienne après elle. Lorsqu'ils sont à la porte, Joseph ne souffre pas que ces hommes l'accompagnent plus loin. Alors un d'entre eux, qui était riche , compatissant à leur pauvreté, appelle l'Enfant afin de lui donner quelques deniers pour les dépenses du voyage. L'Enfant rougit de les recevoir; cependant, par amour pour la pauvreté , il tend la main, prend l'argent modestement et remercie. Plusieurs de ceux qui étaient présents lui firent aussi leurs offrandes. Il est appelé ensuite par les femmes qui font de même. La Mère ne rougit pas moins que son Fils; cependant elle remercie humblement. Vous pouvez véritablement leur compatir, en voyant que celui à qui appartient la terre et tout ce qu'elle renferme, a choisi pour lui, pour sa mère et son père nourricier, une misère si rigoureuse et qu'il a vécu dans une si grande détresse. La sainte pauvreté brille en eux du plus vif éclat, et ils nous la montrent toute digne de notre amour et de notre imitation. Enfin, après avoir offert leurs remercîments, ils disent adieu à tout le monde, et se mettent en route.
Mais comment reviendra ce Jésus, cet enfant si tendre encore ? Pour moi, le retour semble encore plus difficile que la venue : quand il vint en Egypte, il était si petit qu'on pouvait le porter; maintenant il est si grand qu'il ne saurait l'être, et si petit qu'il ne saurait.
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marcher lui-même. Mais peut-être quelqu'un de ces hommes excellents lui donna-t-il ou du moins lui prêta-t-il un âne sur lequel il pût revenir. O Enfant charmant et délicat, Roi du ciel et de la terre ! combien vous avez souffert pour nous, et comme vous avez commencé de bonne heure ! C'est bien justement que le prophète s'est écrié en parlant de votre personne : « Je suis pauvre et dans les peines depuis ma plus tendre jeunesse (1). » Vous avez pris sur vous en tout temps la détresse la plus grande, les travaux pénibles et les souffrances du corps ; vous avez eu comme de la haine pour vous à cause de nous. Assurément cette fatigue, dont nous nous occupons en ce moment eût dû suffire pour notre rédemption.
Prenez donc l'Enfant-Jésus et placez-le sur son âne; conduisez-le vous-même fidèlement, et lorsqu'il voudra descendre, recevez-le avec joie dans vos bras, gardez-le quelques instants, au moins jusqu'à ce que sa Mère soit arrivée, car elle marche plus lentement. Alors l'Enfant ira la trouver, et ce sera pour la Mère un grand repos que de recevoir son Fils.
Ils s'avancent donc et marchent à travers le désert par lequel ils sont venus, et, pendant ce voyage, vous pourrez leur compatir, car ils goûtent peu de repos.
1 Ps., 87.
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Considérez comme ils sont fatigués et abattus parla peine, tant du jour que de la nuit. Arrives aux confins du désert, ils y trouvèrent Jean-Baptiste, qui avait déjà commencé à faire pénitence, bien qu'il ne fût coupable d'aucun péché. On dit que l'endroit du Jourdain où Jean baptisa, est celui qui fut traversé par les Israélites quand ils vinrent de l'Egypte par ce désert, et que c'est proche de ce lieu, dans le même désert, qu'il fit pénitence. Ainsi , il est possible que l'Enfant-Jésus, passant par là à son retour, l'ait rencontré. Considérez donc comment il les reçut avec empressement, comment, demeurant quelque temps en ce lieu, ils mangèrent avec lui, les aliments grossiers dont il faisait sa nourriture ; et enfin comment, après avoir puisé ensemble une immense force d'esprit, ils lui dirent adieu. Et vous, à l'arrivée et au départ, mettez-vous à genoux devant Jean-Baptiste, baisez ses pieds, demandez-lui qu'il vous bénis se, et recommandez-vous à lui ; car cet enfant est parfait, et tout à fait admirable dès son berceau. C'est lui qui l'ut le premier ermite, le principe et la voie de ceux qui veulent pratiquer la vie religieuse. Il fut vierge sans la moindre tache, prédicateur illustre, plus que prophète et martyr glorieux.
La sainte famille, traversant ensuite le Jourdain, arriva à la maison d'Élisabeth, et ce fut pour tous une fête pleine de joie et d'allégresse. C'est en ce lieu que
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Joseph, apprenant qu'Archélaüs, fils d'Hérode, régnait en Judée, craignit, et qu'averti en songe par l'Ange, il se retira avec Marie et Jésus en la ville de Nazareth.
Voilà que nous avons ramené Jésus de l'Égypte. A son arrivée, accourent les soeurs de Marie et ses autres parents et amis, afin de les visiter. Quant à eux, ils établissent leur séjour à Nazareth, et y mènent une vie pauvre. Désormais, jusqu'à la douzième année de l'Enfant-Jésus, on rie lit plus rien de lui. On dit pourtant, et c'est une chose vraisemblable, qu'on voit encore la fontaine où le divin enfant allait puiser de l'eau polo sa Mère ; car l'humble Seigneur rendait à Marie de pareils services, attendu qu'elle n'avait point d'autre serviteur que lui. Vous pouvez aussi vous re-présenter Jean l'évangéliste, venant dans cette demeure avec sa mère, qui était saur de la mère de Jésus. Il avait alors cinq ans, car on lit de lui qu'il mourut la soixante-septième année après la Passion du Seigneur et la quatre-vingt-dix-neuvième de son âge; et ainsi, au temps de la Passion, il avait trente et un ans, alors que Jésus en avait trente-trois ou un peu plus. Comme à son retour le Seigneur avait sept ans, Jean devait en avoir cinq. Considérez-les réunis ensemble, et conversant, selon que Dieu vous l'inspirera; car c'est jean qui, dans la suite, fut le disciple que Jésus aimait d'un amour plus intime.
CHAPITRE XIV. Comment l'Enfant-Jésus demeura à Jérusalem.
Lorsque Jésus fut âgé de douze ans, il monta à Jérusalem, selon la coutume et le précepte de cette fête, qui durait huit jours. Ce divin enfant se livre ainsi aux fatigues de longs voyages, et il va pour honorer son Père céleste dans les fêtes qui lui sont consacrées ; car il y a un amour extrême entre le Père et le Fils. Mais celui-ci ressentait une affliction plus grande, une douleur plus acerbe, du déshonneur que son Père recevait des péchés sans nombre qui se commettaient, qu'il n'éprouvait de joie des honneurs qui lui étaient rendus en ce jour, et des pompes extérieures de cette solennité. Le Seigneur de la loi était donc le fidèle observateur de la loi, et il se tenait humblement parmi les autres comme un pauvre ordinaire.
Les jours de la fête étant terminés, et ses parents se retirant, Jésus demeura à Jérusalem. Apportez toute votre attention, et considérez-vous comme présente
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à tout ce qui se dit et se fait, car il y a là un sujet de méditation tout-à-fait pieux et profitable. Je vous ai déjà dit que Nazareth où le Seigneur demeurait, est à quatorze ou quinze milles environ de Jérusalem. Lors donc que sa Mère et Joseph, s'en retournant par des chemins divers, arrivèrent le soir au lieu où la marche de ce jour se terminait, et où ils devaient passer la nuit, Marie voyant que Joseph était sans Jésus, qu'elle croyait avec lui, lui demande : « Où est l'Enfant? — Je ne le sais pas, répondit Joseph ; il n'est pas revenu avec moi ; je pensais qu'il s'en était retourné avec vous ». Alors Marie, saisie d'une douleur indicible, s'écria avec larmes : « Il n'est point revenu avec moi. Je vois que je n'ai pas
bien gardé mon fils ». Et elle se mit à aller promptement par les maisons, et les parcourut toutes ce soir même , avec la modestie la plus convenable , demandant à chacun s'il n'avait point vu son fils. A peine se sentait-elle, tant la véhémence de sa douleur et l'ardeur de son désir étaient grandes. Joseph la suivait en pleurant. Ne l'ayant point trouvé , jugez vous-même quel repos ils pouvaient prendre, surtout Marie qui l'aimait plus profondément encore. Bien que ses amis cherchassent à fortifier son courage , elle ne pouvait cependant se consoler. En effet que n'était-ce point pour elle que la perte de Jésus? Considérez-la
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bien et ayez pour elle une compassion profonde, car son âme est dans l'angoisse, et dans une angoisse telle que depuis sa naissance jusqu'à ce jour, elle n'avait jamais rien éprouvé de semblable.
Ne nous troublons donc point quand nous sommes sous le coup des tribulations , puisque le Seigneur n'a pas épargné sa propre mère. Il permet qu'elles arrivent aux siens , et elles sont des signes de son amour. Pour nous, il nous est avantageux de passer par là.
Enfin Marie, se renfermant dans sa chambre , eut recours à la prière et aux gémissements. Elle s'adressa à Dieu en ces termes : « O Dieu ! Père éternel, plein de clémence et de bénignité, il vous a plu de me donner votre Fils, mais voilà que je l'ai perdu; je ne sais où il est; daignez me le rendre. O mon Père ! délivrez-moi d'une pareille amertume , et montrez-moi mon Fils. Regardez, ô mon Père ! l'affliction de mon cœur , et non ma négligence ; j'ai agi avec imprudence, mais je l'ai fait sans le savoir. A cause de votre bonté, rendez-le-moi, car je ne puis vivre sans lui. O mon Fils bien-aimé ! où êtes-vous? Que vous est-il arrivé? Où avez-vous choisi votre demeure? Êtes-vous retourné dans le ciel vers votre Père? Je sais bien que vous êtes Dieu, que vous êtes le Fils de Dieu; mais comment ne
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m'auriez-vous pas averti d'un pareil dessein? Seriez-vous tombé dans des embûches qu'on vous aurait tendues? Je sais que vous êtes véritablement
homme et né de moi ; je sais que déjà Hérode vous a cherché pour vous faire mourir, et qu'alors je vous portai en Egypte. O mon Fils ! que votre Père vous garde de tout malheur ! Indiquez-moi où vous êtes, et j'irai à vous; ou bien, revenez à moi. Pardonnez-moi pour cette fois; car jamais il ne m'arrivera d'avoir la moindre négligence à votre égard. Me suis-je rendue coupable de quelque offense vis-à-vis de vous, ô mon Fils? Pourquoi donc vous êtes-vous retiré de moi? Depuis votre naissance
jusqu'à ce jour, je n'ai jamais été séparée de vous; je n'ai jamais pris ni nourriture ni sommeil, éloignée de vous; c'est pour la première fois que j'ai à déplorer votre absence. Me voilà sans vous, et je ne sais comment il a pu en arriver ainsi. Vous savez que vous êtes mon espérance, ma vie, tout mon bien, et que je ne puis être sans vous; indiquez-moi donc où vous êtes, et dites-moi comment je pourrai vous trouver. »
Ainsi durant la nuit, se livrait à l'angoisse sur son Fils bien-aimé, la Mère de Jésus. Le lendemain de grand matin, elle sortit de sa maison avec Joseph , et ils le cherchèrent encore dans les environs, car il y
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avait plusieurs chemins pour revenir de Jérusalem , de même que pour revenir de Sienne à Pise on peut prendre sa route par Puy-Bonnichi ou par Colle ou d'autres lieux. Le jour suivant, ils parcoururent d'autres chemins, le cherchant parmi leurs parents et leurs amis. Et ne le trouvant point, sa Mère était plongée dans une anxiété si profonde qu'on eût dit qu'elle eût perdu tout espoir, et que rien ne pouvait la consoler. Enfin le troisième jour, retournant à Jérusalem, ils le trouvèrent dans le temple assis au milieu des docteurs. En le voyant, Marie fut pénétrée de la joie la plus vive , et , se mettant à genoux , elle rendit grâces à Dieu en versant des larmes de bonheur. Or, l'Enfant-Jésus apercevant sa Mère , vint à elle , et elle le reçut dans ses bras , le pressa contre son coeur, l'embrassa avec ivresse , colla son visage sur le sien , le tint quelques temps contre son sein, et se reposa ainsi en lui; car, dans ce premier moment, la grandeur de sa joie l'empêchait de proférer aucune parole. Ensuite arrêtant ses regards sur lui, elle lui dit : « Mon Fils, pourquoi avez-vous agi ainsi à notre égard? Votre père et moi nous vous cherchions en pleurant. » — Et pourquoi me cherchiez-vous ? leur répondit-il. Il faut que je m'emploie aux choses qui regardent le service de mon Père ». Mais ils ne comprirent point cette parole. Sa mère
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lui dit donc : « Mon Fils, nous allons retourner en notre maison, ne voulez-vous point revenir avec nous? — « Je ferai, reprit-il, ce qui vous sera
agréable. » Et il revint avec eux à Nazareth.
Vous avez vu l'affliction de Marie en cette circonstance; mais que devint cet Enfant durant ces trois jours. Regardez-le attentivement : comment il se rend vers quelques-uns des lieux où l'on recevait les indigents; comment il demande avec modestie à y être reçu; comment Jésus, pauvre, mange et demeure avec les pauvres. Regardez-le assis au milieu des docteurs, les écoutant avec un visage calme, où reluit la sagesse et le respect. Il les interrogeait comme s'il eût ignoré, mais il le faisait par humilité, et aussi pour qu'ils n'eussent point à rougir, en écoutant ses réponses admirables.
Vous pouvez considérer dans ce qui vient d'être dit, trois choses dignes de remarque.
Premièrement, c'est que celui qui veut s'attacher à Dieu, ne doit point demeurer parmi ses parents, mais s'en éloigner. L'Enfant-Jésus s'est séparé d'une Mère qu'il aimait tendrement, lorsqu'il voulut s'appliquer aux oeuvres de son Père. On le chercha ensuite, mais on ne le trouva ni parmi ses parents, ni parmi ses amis.
Secondement, c'est que celui qui veut vivre
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spirituellement, ne doit point s'étonner s'il sent son âme aride, s'il lui paraît qu'il est abandonné de Dieu, puisqu'il en est arrivé ainsi à la Mère de Dieu elle-même. Qu'il ne se laisse donc point défaillir en son esprit, mais qu'il cherche avec empressement son Seigneur en persévérant en de saintes méditations et dans les bonnes oeuvres, et il le retrouvera.
Troisièmement, c'est qu'on ne doit point s'attacher à son propre sentiment ou à sa volonté particulière. Le Seigneur avait dit qu'il fallait qu'il s'occupât aux oeuvres de son Père, et il changea de dessein, suivit la volonté de sa Mère, s'en retourna avec elle et saint Joseph, et il leur était soumis, en quoi vous pouvez encore admirer son humilité, dont nous parlerons bientôt plus abondamment.
CHAPITRE XV. Ce que Jésus fit depuis sa douzième année jusqu'à sa trentième.
Le Seigneur Jésus étant donc sorti du temple, et revenu de Jérusalem avec ses parents en la ville de Nazareth, leur était soumis, et, il demeura avec eux
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depuis ce moment jusqu'au commencement de sa trentième année. On ne trouve point dans les Ecritures qu'il ait fait quelque chose durant tout ce temps, ce qui semble tout-à-fait étonnant. Que pourrons-nous donc admirer en lui, et quelles oeuvres nous figurerons-nous qu'il ait faites? S'est-il tenu oisif durant un si long temps, en sorte qu'il n'y ait en cette partie de sa vie rien qui mérite d'être raconté ou écrit? S'il avait agi, pourquoi n'en serait-il point parlé, comme de ses autres actions? Cela semble donc tout-à-fait extraordinaire.
Mais apportez ici toute votre attention, car vous pourrez voir bien clairement qu'en ne faisant rien il fit des choses admirables. Tout dans sa conduite est plein de mystère. De même qu'il agissait par vertu, de même il se taisait, se reposait, se séparait de tout par vertu.
Ce Maître suprême, devant donc un jour enseigner les vertus et le chemin de la vie, a commencé dès sa jeunesse à accomplir des oeuvres de vertu, mais d'une manière admirable, inconnue et inouïe aux temps qui avaient précédé , c'est-à-dire en se montrant aux yeux des hommes, abject, insensé et inutile, ainsi que vous pouvez vous le figurer dévotement et sans aucune témérité. Cependant, dans cette méditation, je ne prétends rien affirmer, et c'est ce que je fais quand je n'ai point pour appui les Ecritures ou les
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Docteurs : je vous en ai averti dès le commencement.
Jésus se séparait donc de la société et des entretiens des hommes. Il allait à la synagogue, comme nous dirions à l'église; il y restait longtemps en oraison , mais à l'endroit le moins en évidence. Il revenait ensuite à la maison, y demeurait avec sa Mère, et aidait quelquefois son père nourricier dans ses travaux. Il passait, allant et revenant parmi les hommes, comme s'il n'eût vu personne. Tous étaient dans l'étonnement qu'un jeune homme qui promettait autant, ne fît rien qui semblât digne de louange; ils attendaient de lui des choses merveilleuses, et qui décelassent un homme habile. Car, lorsqu'il était enfant il croissait en âge et en sagesse devant Dieu et devant les hommes; mais depuis l'âge de douze ans jusqu'à sa trentième année et au-delà, on ne vit plus dans ses oeuvres rien qui annonçât la capacité ni l'aptitude. Aussi, on s'étonnait, on se moquait de lui et l'on disait : « C'est un être inutile et un idiot, c'est un homme de néant, un sot et un insensé ». Il n'apprit pas même à lire, et c'était un proverbe parmi ses concitoyens : qu'il était grand de taille et faible d'esprit. Cependant, il tenait si fortement à ce genre de vie, il y persévérait avec tant de constance que tous communément le regardaient comme un être vil et
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abject. C'était bien en effet ce que le prophète avait dit en parlant de lui : « Je suis un ver de terre et non un homme; je suis l'opprobre des hommes et l'abjection de mon peuple (1).»
Vous voyez donc ce qu'il opérait en ne faisant rien. Il se rendait, comme je l'ai dit, vil et abject aux yeux de tous. Mais cela vous semble-t-il peu de chose? Pour lui, il n'en avait aucun besoin; mais il n'en était pas ainsi de moi. Assurément je n'estime rien de plus grand parmi nos actions, et je ne connais rien de plus difficile. Il me semble être parvenu à un degré très-élevé, celui qui du fond du coeur et sincèrement sait vaincre et dominer de telle sorte son esprit et les prétentions superbes de la chair, qu'il ne veut plus être considéré comme quelque chose, mais se réjouit d'être regardé comme méprisable et digne de dédain ! Il est plus glorieux d'agir ainsi que de s'emparer des villes par son courage, selon ces paroles de Salomon : « L'homme patient l'emporte sur l'homme fort, et celui qui commande à son coeur, sur celui qui sait prendre les villes dans un combat (2) ». Ne vous imaginez donc pas avoir fait quelque chose, jusqu'à ce que vous soyez parvenus à ce degré. En effet, puisque, selon la parole du Seigneur, nous sommes
1 Ps. 21. — 2 Prov., 16.
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véritablement des serviteurs inutiles (1), alors que nous avons bien fait toute chose : jusqu'à ce que nous soyons arrivés à ce degré d'abjection, nous ne sommes rien véritablement, mais nous demeurons et nous marchons dans la vanité. C'est ce que l'Apôtre nous montre aussi très-clairement , lorsqu'il nous dit : « Celui qui pense être quelque chose, alors qu'il n'est rien, se trompe lui-même (2) ». Si vous me demandez pourquoi le Seigneur Jésus agissait ainsi, je vous répondrai que ce n'était pas qu'il en eût besoin , mais afin de nous instruire. Aussi serons-nous inexcusables si nous demeurons sans intelligence. C'est vraiment une abomination de voir un vermisseau, destiné à être la pâture des vers, s'enfler d'orgueil, après que le Seigneur de toute majesté s'est humilié jusqu'à l'abjection.
Mais s'il semble absurde à quelqu'un, que Jésus soit demeuré ainsi inutile, et s'il dit que les Evangélistes ont omis beaucoup de choses, on peut lui répondre qu'il n'était pas inutile de donner un exemple d'une vertu si grande; que c'était même d'une utilité considérable; que c'était poser le fondement vrai et inébranlable de toutes les vertus. D'ailleurs lui-même s'exprime en ces termes dans l'évangile de saint Jean :
1 Luc., 17. — 2 Gal., 6.
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« Lorsque le paraclet que je vous enverrai de la part de mon Père; sera venu, l'Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage de
moi , et vous en rendrez témoignage aussi, parce que vous êtes avec moi dès le commencement (1) », c'est-à-dire : comme prédicateurs. Et saint Pierre., lors de l'élection de saint Matthias : « Il faut, dit-il, que nous choisissions un de ces hommes qui ont été en tout temps en notre
compagnie, depuis le jour où le Seigneur a commencé à converser avec nous jusqu'au jour où il s'en est séparé, en remontant jusqu'au baptême de Jean (2) ». Mais alors Jésus commençait sa trentième année, et Jean n'eût pas été son précurseur si la prédication du Seigneur eût commencé auparavant. D'ailleurs, s'il eût prêché déjà, comment n'eût-il pas été connu de ses voisins durant tant d'années , et cependant ils disaient : « N'est-ce point là le fils du charpentier (3)? » Surtout lorsqu'il ne lui fallut dans la suite que peu de jours pour être appelé fils de David par ceux qui l'accompagnaient. Si donc, il eût commencé plutôt ses prédications, s'il se fût rendu remarquable par quelque action considérable, les Evangélistes nous en auraient rapporté quelque chose,
1 Joan., 15. — 2 Act.. 1. — 3 Mat. 13.
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et ils ne se seraient point accordés à garder le silence sur tout ce temps. Au reste, ce que j'avance semble être aussi le sentiment de saint Bernard, ainsi que vous le verrez dans le prochain chapitre, où je cite son autorité après celles que je viens de rapporter. Quoiqu'il en soit d'ailleurs, de la vérité de cette assertion, je pense qu'on en peut tirer un pieux sujet de méditation, comme nous allons le faire.
Le Seigneur Jésus, en agissant ainsi, fabriquait donc le glaive de l'humilité, selon qu'il avait été dit par le Prophète : « Ceignez votre glaive sur votre cuisse, ô vous qui êtes très-puissant (1). » Et nul glaive ne lui convenait mieux pour terrasser son superbe adversaire, que celui de l'humilité. Aussi, nous ne lisons pas qu'il se soit servi de celui de sa grandeur , au temps où il en avait le plus besoin, je veux dire au temps de sa Passion, mais plutôt de celui qui lui était opposé. Le même Prophète, élevant ses plaintes vers. Dieu le Père en faveur de son Fils, lui dit : « Vous avez éloigné la force de son glaive, et vous ne l'avez point secouru au jour du combat (2). » Vous voyez donc que le Seigneur a commencé par faire avant que d'enseigner, car il devait dire : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (3). » Il a
1 Ps.44.— 2 Ps.88.— 3 Mat., 11.
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voulu d'abord le mettre en pratique, et ce n'était point une apparence chez lui, mais une réalité ; car il était véritablement doux et humble du fond du coeur. La feinte ne pouvait avoir en lui aucun accès ; mais il s'établit et s'enfonça si profondément en l'humilité, l'abaissement et l'abjection, il s'anéantit si parfaitement, aux yeux de tous les hommes, qu'après qu'il eut commencé à prêcher et à enseigner la doctrine la plus élevée et la plus divine, à opérer des oeuvres miraculeuses et pleines d'éclat, on ne faisait aucun cas de lui, mais on le vilipendait, on se moquait de lui en disant : « Qu'est-ce que cet homme ? N'est-ce point là le fils du charpentier (1) ? » Et autres paroles semblables de dérision et de mépris. Et ainsi s'accomplit en ce sens cette parole de l'apôtre : « Il s'est anéanti lui-même, en prenant la forme d'un esclave (2). » Et non-seulement la forme d'un esclave quelconque , mais d'un esclave inutile par sa vie humble et méprisable.
Voulez-vous savoir avec quelle puissance il s'est ceint de ce glaive, considérez chacun de ses actes ; l'humilité y jette toujours un vif éclat. Vous l'avez reconnu dans ce que nous avons dit déjà; rappelez-le en votre mémoire. Nous allons voir fréquemment en ce
1 Mat., 13. — 2 Philip., 2.
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qui va suivre, qu'il conserva à cette vertu une fidélité qui va en s'augmentant jusqu'à sa mort, et même après sa mort, même après son Ascension. En effet, n'est-ce pas à la fin de sa vie qu'il a lavé les pieds à ses disciples ? Ne s'est-il pas humilié au-delà de tout ce qu'on peut imaginer en souffrant le supplice de la croix ? N'est-ce pas après sa Résurrection , alors qu'il était glorifié, qu'il appela ses Apôtres, ses frères? « Allez, dit-il à Madeleine, et dites à mes frères que je monte vers mon Père et vers votre Père (1). » N'est-ce pas après son Ascension qu'il s'est adressé à saint Paul comme à un égal, et qu'il lui a dit avec humilité : « Saul, Saul, pourquoi me persécutez-vous (2)? » Il ne s'appelle pas du nom de Dieu, et il appel Saul par son nom. N'est-ce pas assis sur le trône de sa majesté, qu'il doit s'écrier au jour du jugement : « Toutes les fois que vous l'avez fait à un de mes frères, les plus petits qui sont ici, c'est à moi que vous l'avez fait (3)».
Ce n'est point sans raison que Jésus a aimé autant cette vertu : il savait que, de même que l'orgueil est la source de tout péché , de même l'humilité, est le fondement de tout bien et de tout salut. Sans ce fondement, c'est en vain que l'on construit l'édifice. Aussi
1 Joan., 20. — 2 Act., 9. — 3 Mat., 25.
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n'ayez aucune confiance en votre virginité, en votre pauvreté, en aucune de vos vertus ou de vos oeuvres, si elles ne s'appuient sur l'humilité. C'est ici qu'il l'a mise au jour, c'est-à-dire qu'il a montré comment elle peut, s'acquérir, et cela par l'humiliation et l'abjection de lui-même à ses yeux et aux yeux de tous les hommes, par l'exercice continuel d'actions qui respirent l'humilité. Allez donc, et faites de même si vous voulez arriver à cette vertu ; car il faut que l'humiliation précède, c'est-à-dire l'abaissement de soi-même et l'accomplissement assidu d'oeuvres humbles et viles. — Voici comme en parle saint Bernard : « L'humilité, à laquelle l'humiliation conduit sûrement, est le fondement de tout l'édifice spirituel. L'humiliation est la voie de l'humilité, comme la patience l'est de la paix, comme la lecture l'est de la science. Si vous désirez l'humilité, ne refusez pas de marcher par la voie de l'humiliation; car si vous ne pouvez être humilié, vous ne pourrez point parvenir jusqu'à l'humilité (1). » Et ailleurs : « Celui dont les efforts tendent à ce qu'il y a de plus haut, doit avoir d'humbles sentiments de soi-même, de peur qu'en s'élevant au-dessus de soi , il ne tombe au-dessous, s'il n'est point solidement
1 Epist., 87.
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affermi en soi-même par une vraie humilité. Et, comme les grandes choses ne s'obtiennent jamais qu'au prix de cette vertu, voilà pourquoi celui qui doit y arriver, est humilié par les châtiments et mérite ces faveurs par son humilité. Lors donc que vous avez à subir l'humiliation, regardez cela comme un signe heureux. C'est, en effet, la marque
de la grâce qui approche ; car, de même qu'avant sa ruine, le coeur s'élève, de même avant d'être élevé, il est humilié. Vous lisez l'un et l'autre dans l'Ecriture, à savoir : « Que Dieu résiste aux superbes, et qu'il donne sa grâce aux humbles (1). » Et, un peu après, saint Bernard ajoute : « C'est peu, lorsque Dieu nous humilie par lui-même, que nous l'acceptions volontiers, si nous n'agissons de même lorsque Dieu nous humilie par le moyen des autres. C'est pourquoi, considérez un exemple admirable de cette manière d'agir dans le saint roi David : Un jour il fut maudit par un serviteur; mais il fut insensible aux injures dont on l'accablait, car il pressentait la grâce. « Quelle communauté d'intérêts
y a-t-il entre vous et moi, enfants de Sarvia (2)? dit-il à ceux qui voulaient punir le coupable. » O homme vraiment selon le coeur de Dieu, que cet
1 Jac . 4. — 2 II, Reg., 6.
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homme qui a jugé qu'il valait mieux se fâcher et se mettre en colère contre ceux qui voulaient le venger que contre celui qui l'outrageait ! » Aussi s'écriait-il avec une conscience assurée (1) : « Si j'ai rendu le mal à ceux qui m'avaient injurié; je consens à succomber sous les efforts de mes ennemis (2). » Contentons-nous, pour le moment, de ce qui vient d'être dit de l'humilité.
Revenons à considérer les actes et la vie du Seigneur Jésus, notre modèle, comme c'est notre but principal. Tenez-vous donc, comme présente à tout, ainsi que je vous l'ai dit souvent. Voyez cette famille bénie entre toutes, mais observant une pauvreté rigoureuse, et menant une vie tout-à-fait humble. L'heureux vieillard Joseph tirait ce qu'il pouvait de son état de charpentier. Marie trouvait quelques moyens de subsistance, dans son aiguille et son fuseau ; elle s'occupait aussi des autres charges de la maison, lesquelles sont multipliées, comme vous le savez bien ; elle préparait à manger à son époux et à son Fils, et faisait toutes les autres choses nécessaires en un ménage, car elle n'avait personne pour la servir. Compatissez-lui donc, en la voyant ainsi travailler de ses mains. Compatissez aussi au Seigneur Jésus,
1 Ps. 7. — 2 Serm., 24, sup. cant.
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qui l'aidait et s'employait avec empressement en tout ce qu'il pouvait faire; car il n'est pas venu pour être servi, mais pour servir (1), ainsi qu'il le dit. Il l'aidait donc à mettre leur petite table, à préparer les lits, et dans les choses les plus communes qu'exige le soin d'une maison. Contemplez-le s'acquittant avec perfection de ces humbles emplois, et tenez en même temps vos regards attachés sur sa Mère. Considérez aussi comment ces trois saints personnages mangent chaque jour ensemble, à une même table, nullement inquiets d'avoir une nourriture exquise et recherchée, mais contents d'un repas où se montrent la sobriété et la pauvreté. Après le repas, ils se livrent à des entretiens où rien d'inutile et de vain n'apparaît, mais où respirent la sagesse et l'Esprit-Saint; et ainsi l'esprit ne reçoit pas une nourriture moins abondante que le corps. Après s'être de la sorte récréés quelques moments, ils se retirent pour prier dans leurs petites cellules, car leur maison n'était pas grande. Considérez ces chambres ; il y en a une pour chacun. Remarquez le Seigneur Jésus qui, après avoir prié, se couche chaque soir sur la terre nue, aussi humblement, aussi pauvrement, que le dernier d'entre les malheureux, et cela pendant le cours d'un temps si long. Aussi
1 Mat., 20.
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devriez-vous chaque soir le contempler en cet état sans jamais vous lasser. — O Dieu caché, pourquoi affligiez vous ainsi votre corps innocent? La fatigue d'une seule nuit devait suffire à la rédemption du monde. C'était votre amour immense qui vous portait à agir ainsi; vous étiez consumé d'un zèle dévorant pour la brebis perdue; vous vouliez la rapporter sur vos épaules dans les pâturages célestes. O Roi des rois, Dieu éternel, c'est vous qui subvenez à la misère de tous les hommes ; c'est vous qui leur donnez toutes choses avec abondance, selon que l'exige la condition de chacun ; et vous avez choisi pour vous une si grande pauvreté, un tel abaissement, tant de rigueur dans vos veilles, dans votre sommeil, dans vos repas, dans vos jeûnes, dans tous les autres actes de la vie, et cela pendant un temps si long ! Où sont donc ceux qui cherchent le repos du corps? Ceux qui courent après les vêtements curieux et brillants ? Ce n'est pas ainsi que nous avons été instruits à l'école de notre Maître, nous qui soupirons après ces choses. Sommes-nous plus sages que lui ? Il nous a enseigné, par ses paroles et par ses exemples, l'humilité, la pauvreté, la mortification du corps et le travail. Suivons donc notre Maître suprême : il ne veut point nous tromper ; il ne saurait se tromper; et ayant, selon la doctrine de l'Apôtre, la nourriture et le vêtement, sachons nous
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en contenter (1) : c'est assez pour subvenir convenablement à ce qui nous est nécessaire; évitons la surabondance. Appliquons-nous aussi continuellement, sans jamais nous relâcher et avec une vigilance entière, aux exercices des autres vertus et au soin de notre avancement spirituel.
CHAPITRE XVI. Du baptême de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Jésus était donc parvenu à la fin de sa vingt-neuvième année, ayant vécu aussi péniblement et aussi humblement que nous l'avons raconté; alors il dit à sa Mère : « Il est temps que je m'en aille, et que je glorifie mon Père en le faisant connaître ; il est temps que je me montre, et que j'opère le salut du monde pour lequel mon Père m'a envoyé ici-bas. Demeurez donc forte, ô bonne Mère, car je reviendrai bientôt à vous. » Et le Maître de l'humilité, se mettant à genoux, lui demanda sa
1 Tim., 6.
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bénédiction. Mais, s'agenouillant elle-même, et l'embrassant avec larmes, elle lui dit, pleine de tendresse : « O mon Fils béni! allez avec la bénédiction de votre Père et la mienne ; souvenez-vous de moi, et ayez soin de revenir au plus tôt. » Il lui fit donc respectueusement ses adieux, ainsi qu'à Joseph, son père nourricier, et il se dirigea de Nazareth vers Jérusalem, pour se rendre au Jourdain, où Jean baptisait, en un lieu éloigné de dix-huit milles de cette ville.
Le Maître du monde s'avance seul, car il n'avait pas encore de disciples. Pour Dieu, contemplez-le avec attention; voyez comment il poursuit sa marche sans aucune société , nu pieds, pendant un voyage aussi long, et témoignez-lui une compassion profonde. O Seigneur ! en quel lieu vous rendez-vous? N'êtes-vous pas au-dessus de tous les rois de la terre? O Seigneur ! où sont donc les grands, les généraux, les soldats, les chevaux, les chameaux, les éléphants, les chars, les serviteurs et toute la suite de votre cour? Où sont ceux qui doivent vous environner et vous défendre contre les abords indiscrets de la foule, comme c'est la coutume des rois et des grands? Où sont et l'éclat des trompettes, et le retentissement de tous les instruments de musique, et les étendards de votre royauté ? Où sont les hommes qui vous précèdent, afin
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de préparer les logements et tout ce qui est nécessaire en pareil cas ? Où sont les honneurs et les pompes que nous autres vermisseaux avons coutume de déployer en ces circonstances? Seigneur ! les cieux et la terre ne sont-ils pas pleins de votre gloire ? Comment donc allez-vous ainsi sans nul éclat? N'est-ce point vous qu'un million d'Anges s'empressent de servir dans votre royaume (1)? N'êtes-vous point celui que mille millions d'esprits environnent? Pourquoi donc vous avancez-vous ainsi sans que personne vous accompagne, et foulant la terre de vos pieds nus? Mais vous n'ôtes pas dans votre royaume; c'est là, je crois, la cause d'une telle conduite ; votre royaume n'est pas de ce monde (2). Vous vous êtes anéanti en prenant la forme d'un esclaves et non d'un roi ; vous vous êtes rendu comme un d'entre nous, étranger et voyageur comme tous nos pères; vous vous êtes fait esclave, afin que nous devinssions des rois; car vous êtes venu pour nous conduire à votre royaume; et vous avez placé la voie devant nos yeux, afin que nous puissions y monter. Mais pourquoi négligeons-nous de parcourir cette voie? Pourquoi ne vous suivons-nous pas? Pourquoi ne nous humilions-nous point nous-mêmes ? Pourquoi recherchons-nous et retenons-nous avec tant
1 Dan., 7. — 2 Joan., 18. — 3 Philip., 2
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d'ardeur les pompes et les honneurs, ce qui est vain et caduc? Sans doute, parce que notre royaume est de ce monde ; parce que nous ne nous considérons pas comme des voyageurs ; et ainsi, nous nous jetons, tête baissée, dans tous ces maux. O pauvres enfants des hommes ! pourquoi prenons-nous ce qui est vain pour ce qui est véritable, ce qui est débile pour ce qui est inébranlable et assuré, ce qui finit avec le temps pour ce qui est éternel? Pourquoi l'embrassons-nous avec autant d'ardeur? Assurément, ô bon Jésus, si nous considérions bien fermement que nous ne sommes que des voyageurs et des étrangers, nous vous suivrions facilement, et, nous bornant à ne prendre de ces choses visibles que ce qui nous est absolument nécessaire, nous ne mettrions aucun retard à courir après l'odeur de vos parfums ; nous serions alors sans fardeaux ; nous regarderions ces choses passagères comme déjà passées, et nous les mépriserions avec bonheur.
Le Seigneur Jésus s'avance donc humblement en continuant sa marche de chaque jour, jusqu'à ce qu'il atteigne les bords du Jourdain. Y étant enfin arrivé, il trouve Jean qui baptisait des pécheurs, et une foule nombreuse qui était accourue à ses prédications ; car on pensait qu'il était le Christ. Or, le Seigneur Jésus lui dit : « Je vous prie de m'admettre au baptême
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avec ces hommes. » Mais Jean l'ayant regardé, l'Esprit-Saint le lui fit reconnaître ; et aussitôt, rempli de crainte, il lui dit : «Seigneur, c'est moi qui dois recevoir le baptême de vos mains. » Jésus lui répondit : « Laissez-moi faire pour cette heure; car c'est ainsi qu'il faut que nous accomplissions toute justice Ne dites rien pour le moment et ne me faites pas reconnaître : mon temps n'est pas encore venu; mais baptisez-moi. C'est maintenant le temps de l'humilité : voilà pourquoi je veux accomplir toute humilité. »
Méditez donc encore ici sur l'humilité ; car c'est le lieu oit il nous faut en traiter : vous devez savoir qu'en cet endroit la Glose dit : « L'humilité a trois degrés : le premier, c'est de se soumettre à celui qui est plus élevé, et de ne pas se préférer à son égal; le second, de se soumettre à son égal, et de ne pas se préférer à son inférieur; le troisième, de se soumettre à son inférieur. C'est ce degré que Jésus-Christ nous révèle aujourd'hui en sa personne ; et ainsi il a accompli toute humilité. » Vous voyez combien s'est augmentée cette humilité depuis le dernier chapitre : ici Jésus se soumet à son serviteur, il s'abaisse, tandis qu'il justifie celui-ci, qu'il le glorifie.
1 Mat., 3.
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Elle s'est accrue encore d'une autre manière : jusqu'à présent, Jésus a vécu sans apparence, comme un homme inutile et abject; mais aujourd'hui, il veut se montrer comme un pécheur, car Jean prêchait la pénitence aux pécheurs ; il les baptisait, et Jésus est parmi eux ; il demande le baptême en leur présence.
Voici ce que dit saint Bernard sur cette circonstance : « Il est venu au baptême de Jean parmi la foule du peuple ; il s'est présenté comme s'il eût été un homme ordinaire, lui qui seul était sans péché. Qui le croirait le Fils de Dieu? Qui se douterait qu'il est le Seigneur de toute majesté? O Seigneur ! vous vous humiliez profondément, vous aimez trop à vous cacher; mais vous ne pourrez point tromper les regards de Jean (1).» Ainsi parle saint Bernard.
Il est permis de dire la même chose de la circoncision, parce qu'alors il voulut paraître un pécheur; mais en ce jour il y a plus encore : c'est publiquement qu'il se montre ainsi, en présence de la foule, et non aux yeux de quelques témoins seulement. Au moins, n'y avait-il pas lieu d'appréhender, puisque son intention était de s'appliquer bientôt à la prédication, qu'il ne fût méprisé comme un pécheur? Cette considération
1 Serm., I. in Epist.
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n'a pas empêché le Maître de l'humilité de s'humilier le plus profondément possible. Il a donc voulu paraître ce qu'il n'était pas, pour s'abaisser et se rendre méprisable, mais aussi pour nous instruire en même temps ; et nous, au contraire, nous voulons apparaître ce que nous ne sommes pas, afin de nous attirer des louanges et des honneurs. S'il y a en nous quelque semblant de perfection, nous en faisons parade; mais pour les défauts, nous les cachons, alors que nous sommes vraiment pécheurs et méchants. Quelle est donc notre humilité?
Écoutez, non point ma parole, mais celle de saint Bernard sur ce sujet : « Il est une humilité que la charité forme et enflamme ; il est une humilité que la vérité produit en nous, et elle n'est point enflammée. Or, celle-ci consiste dans la connaissance ; celle-là dans l'amour. Si vous vous considérez bien vous-même au flambeau de la vérité , si vous vous jugez sans vous flatter, assurément vous vous humilierez, et cette connaissance vraie de vous-même vous rendra plus vil à vos yeux que vous ne l'êtes, bien que peut-être vous ne consentiez pas à le paraître aux yeux des autres. Vous serez donc humble, mais ce ne sera que l'oeuvre de la vérité, et l'infusion de la charité ne paraîtra point encore. Car, si l'amour agissait sur vous aussi efficacement
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que la vérité qui, vous illuminant de son éclat, vous a montré si véritablement et si salutairement ce que vous étiez , si , dis-je , l'amour agissait ainsi sur vous, nul cloute que vous ne voulussiez, autant qu'il est en vous, que tous pensassent de vous comme la vérité vous a appris à en penser vous-même ; j'ai dit que vous le voudriez autant qu'il est en vous, car, le plus souvent, il ne convient pas que tous connaissent ce que nous savons de nous-mêmes; la charité de la vérité et la vérité de <c la charité nous empêchent de rendre public ce qui peut être un scandale à qui en serait instruit. Mais si c'est par amour-propre que vous retenez au-dedans de vous le jugement de la vérité, qui peut douter que vous n'ayez que peu d'amour pour elle, puisque vous lui préférez votre intérêt particulier ou votre honneur? » Et plus loin : « Si déjà vous êtes bien humilié en vous-même de cette humilité inévitable, que la vérité qui sonde les reins et les
coeurs, imprime dans l'âme vigilante, appelez le secours de votre volonté, et de nécessité faites vertu ; car il n'y a aucune vertu sans le consentement de la volonté. C'est ce qui aura lieu si vous ne cherchez pas à paraître au-dehors autrement que vous n'êtes intérieurement. S'il n'en est point ainsi, alors craignez qu'on ne lise pour vous ces
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paroles : « Il a agi avec tromperie en présence du Seigneur, en sorte que son iniquité l'a rendu l'objet de sa haine (1) ». — « Le double poids, dit l'Ecriture, est une chose abominable aux yeux de Dieu (2) ». Quoi donc! dans la balance de la vérité vous vous dépréciez sans rien craindre en secret, et, ensuite , usant au-dehors d'une autre mesure , vous voulez vous vendre à nous à un poids plus considérable que vous n'avez été marqué par la vérité? Craignez Dieu, et gardez-vous de faire une chose si abominable, que de permettre à votre volonté de vous élever alors que la vérité vous humilie : agir ainsi, c'est résister à la vérité, c'est combattre
contre Dieu. Acquiescez plutôt au Seigneur; que votre volonté soit soumise à la vérité, et non-seulement qu'elle lui soit soumise , mais qu'elle lui soit dévouée. Est-ce que mon âme ne sera pas soumise à Dieu (3) , dit, le Prophète? Mais c'est peu d'être soumis à Dieu, si vous ne l'êtes aussi à toute créature sur la terre à cause de Dieu, soit à votre abbé, comme revêtu du commandement, soit aux prieurs comme institués par lui. Je dis plus : c'est à vos égaux que vous devez vous soumettre, c'est à vos inférieurs; car il convient, dit le Seigneur,
1 Ps. 35. — 2 Prov., 20. — 3 Ps. 61.
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que nous accomplissions toute justice. Prévenez, vous aussi, celui qui est au-dessous de vous, si vous voulez être parfait en justice; témoignez de la déférence pour votre inférieur, inclinez-vous devant celui qui est moindre que vous (1). »
Ainsi parle saint Bernard, et il ajoute ailleurs : « Quel est celui qui est juste, sinon celui qui est humble? Lorsque le Seigneur se mettait dans les mains de Jean-Baptiste, son serviteur, lorsqu'il s'abaissait devant lui, et que celui-ci tremblait devant sa Majesté »; « Laissez, dit-il , car il convient que nous accomplissions toute justice (2), faisant consister la consommation de la parfaite justice dans la perfection de l'humilité. Le juste est donc celui qui est humble (3). »
Or, cette justice apparaît en toute vérité dans l'homme humble, en ce qu'il rend à chacun ce qui lui est dû. Il ne prend rien de ce qui est à autrui; mais il donne à Dieu la gloire, et il retient pour lui l'abaissement. Vous comprendrez encore mieux cela, si vous voulez considérer l'injustice de l'orgueil, qui s'empare pour son compte des biens du Seigneur. Le même saint Bernard s'exprime ainsi sur ce point : « De même que de grands maux ont coutume de sortir de
1 Serm. 12 sup. cant. — 2 Mat., 3. — 3 Sup. cant.,
47.
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grands biens, lorsque nous nous servons des dons du Seigneur, sans les considérer comme un présent de sa bonté, et sans lui en renvoyer la gloire, de même ceux qui paraissent les plus grands à cause de la grâce qu'ils ont reçue, sont réputés les plus petits à ses yeux pour ne la lui
avoir pas rapportée. Pour moi, je vous épargne. Je me suis servi de paroles trop faibles lorsque j'ai dit : les plus grands , les plus petits ; je n'ai point exprimé toute la vérité. J'ai voilé la disproportion qui existe entre ces sortes de personnes , je la mettrai à nu; j'aurais dû dire : les meilleurs et les pires. Car, véritablement et sans aucun doute, celui-là est d'autant plus mauvais, qu'il est jugé meilleur; ce qui le rend meilleur, il se l'attribue à soi-même. Et je dis que c'est la pire des choses. Si quelqu'un dit (Dieu nous en préserve) : Je reconnais que c'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis (1) ; et qu'aussitôt il mette toute son occupation à courir après la gloire , en raison de la grâce qu'il a reçue, n'est-il pas un
voleur et un larron? Qu'il écoute sa sentence, celui qui en est là : « Serviteur méchant, c'est d'après vos paroles que je vous juge (2). » Qu'y a-t-il
1 I Cor., 16. — 2 Luc., 19.
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de plus méchant, en effet, qu'un serviteur qui usurpe la gloire de son maître (1)? » Telles sont les paroles de saint Bernard.
Vous voyez comment la perfection de la justice consiste dans l'humilité ; que c'est ainsi qu'elle ne ravit point l'honneur qui est dû à Dieu, et qu'elle ne s'attribue point ce qui ne lui appartient pas. Assurément, elle ne blesse pas non plus les droits du prochain. Celui qui est humble ne juge personne, ne se préfère à aucun , se regarde comme le plus petit entre tous, et choisit pour lui la dernière place. Saint Bernard parle ainsi sur ce sujet : « Que savez-vous, ô hommes, si celui-là seul que vous réputez le plus vil et le plus misérable de tous, celui dont vous avez en horreur la vie criminelle et tout-à-fait abominable, que vous jugez pour cela digne de vos mépris , que vous placez non-seulement au-dessous de vous, qui avez la confiance peut-être de vivre dans la sobriété, la justice et la piété, mais au-dessous de tous les scélérats comme le plus scélérat de tous; que savez-vous, dis-je , si un jour, par un changement de la main du Très-Haut en sa personne , il ne sera pas meilleur que vous et eux? Si déjà il n'est pas ainsi dans la pensée de Dieu, qui
3 Sup. cant., 84.
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est vérité ? Voilà pourquoi le Seigneur n'a pas voulu que nous ne prissions qu'une place peu distinguée, ni même l'avant-dernière, ni que nous fussions rangés parmi les derniers; mais asseyez-vous, dit-il, à la dernière place (1), en sorte que vous soyez seul le dernier entre tous, et que vous n'ayez pas la présomption , je ne dis pas de vous préférer, mais même de vous comparer à aucun (2). »
Cette vertu d'humilité est encore recommandée en un grand nombre d'endroits par le même saint Bernard ; car c'est ainsi qu'il en parle : « C'est une mère glorieuse et sublime que la vertu d'humilité qui mérite d'apprendre ce qui ne s'enseigne pas; qui est jugée digne d'acquérir ce que la science ne peut donner; digne de concevoir du Verbe et par le Verbe ce qu'elle-même est impuissante à expliquer par ses paroles. Pourquoi cela? Ce n'est point qu'elle l'ait mérité, mais parce qu'il a plu qu'il en fût ainsi au Père de Jésus-Christ, notre Seigneur, le Verbe époux de nos âmes, qui est notre Dieu béni sur toutes choses dans tous les siècles (3) ». — « L'humilité est une vertu par laquelle l'homme ,
fondé sur une vraie connaissance de soi-même,
1 Luc., 14. — 2 Serm. 37 sup.
cant. — 3 Serm. 85 sup. cant.
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devient vil à ses propres yeux (1) » — « La vertu d'humilité seule est la réparation de la charité injuriée (2)». — « L'humilité seule n'a point coutume de se glorifier, elle ignore la présomption, et n'est point dans l'usage de disputer. Celui qui est vraiment humble, n'a point la prétention de ne point errer; il ne cherche point à soumettre les autres à son jugement. Or, l'humilité nous réconcilie avec Dieu, qui aime à la voir en nos coeurs (3)». — « La vertu d'humilité a toujours coutume d'être l'amie intime de la grâce divine. C'est la charité de Dieu qui, pour conserver en nous l'humilité, fait que, plus on avance dans la vertu , moins on croit
avoir fait de progrès; et si quelqu'un arrive jusqu'aux degrés les plus élevés de la vie spirituelle, il lui restera encore quelque chose de l'imperfection du premier degré , en sorte qu'il croira à peine avoir
acquis même ce premier degré (4) ». — C'est une belle union que celle de la virginité et de l'humilité. Elle ne plaît pas médiocrement, cette âme dont
l'humilité recommande la virginité, et dont la virginité sert d'ornement à l'humilité. Mais de quelle vénération, croyez-vous que sera digne, celle dont la fécondité exalte l'humilité, et dont l'enfantement
1 De grad. hum. — 2 In Nat. Dom., 2 . — 3 Epist. , 42
— 4 Serm. 4 sup. missus est.
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consacre la virginité ? Vous avez entendu celle qui est vierge; vous avez entendu celle qui est humble. Si vous ne pouvez imiter la virginité de
celle qui est humble, imitez au moins l'humilité de la Vierge. C'est une vertu digne de louanges que la virginité ; mais l'humilité est plus nécessaire. Celle-là est conseillée, celle-ci est ordonnée. Vous êtes invitée à l'une, on vous commande d'avoir l'autre. De l'une l'on vous dit : « Que celui qui peut comprendre, comprenne (1) » ; de l'autre , au contraire : « Quiconque ne deviendra point semblable à ce petit enfant , n'entrera point dans le royaume des cieux (2) ». L'une reçoit donc une récompense, l'autre est exigée. Vous pouvez vous sauver sans la virginité, vous ne le pouvez pas sans l'humilité. L'humilité qui déplore la virginité perdue, peut, dis-je, être agréable. Sans l'humilité, j'ose le dire, la virginité de Marie n'eût pas trouvé grâce. « Sur qui, dit le Seigneur, reposera mon esprit, sinon sur celui qui est humble et pacifique (3) ? » Si donc Marie n'eût pas été humble, l'Esprit-Saint ne se fût point reposé sur elle , il ne l'eût point rendue mère; car comment aurait-elle conçu de lui sans lui? Ainsi, il est clair que pour
1 Mat. 18. — 2 Mat., 18. — 3 Ps., 66.
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qu'elle ait conçu du Saint-Esprit, il a fallu qu'il regardât l'humilité de sa servante plutôt que sa virginité; ainsi, il est certain encore que si la virginité a été agréable, c'est à l'humilité qu'elle a dû cette faveur. Que dites-vous, ô vierge orgueilleuse? Marie oublie sa virginité, elle se glorifie de son humilité; et vous , laissant de côté l'humilité , vous vous complaisez dans votre virginité ! « Il a regardé, dit-elle, la bassesse de sa servante (1) ». Quelle est celle qui tient ce langage? C'est la Vierge vraiment sainte, la Vierge sobre, la Vierge dévouée. Êtes-vous plus qu'elle? Votre dévouement est-il plus grand? Votre pureté est-elle par hasard plus agréable que la pureté de Marie? Sera-t-elle suffisante pour plaire sans l'humilité, quand la sienne ne l'a pu? Enfin, plus vous êtes recommandable par le don singulier de la chasteté, plus vous vous faites injure à vous-même, si vous souillez l'éclat de votre vie par le mélange de l'orgueil (2) ». — « La charité, la chasteté, l'humilité, n'ont en apparence aucun éclat; cependant elles en ont un réel, non médiocre, qui peut réjouir même les regards de Dieu. Qu'y a-t-il de plus brillant que la chasteté qui a rendu pur celui dont l'origine était impure, qui
1 Luc., 1. — 2 Serm. I sup. missus est.
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d'un ennemi a fait un habitant de la maison, un ange de celui qui n'était qu'un homme? L'homme pudique et l'ange différent, il est vrai, entre eux; mais c'est par la félicité , et non par la vertu. Et si la chasteté de l'un est plus heureuse dans son bonheur, celle de l'autre est empreinte d'une force plus grande. La chasteté seule , dans ce lieu et ce temps où nous sommes soumis à la mort, représente d'une certaine manière l'état glorieux de l'immortalité. Seule, elle revendique pour soi, en repoussant les solennités nuptiales, ce qui est en usage dans cette région bienheureuse, où l'on ne se marie pas; et elle nous fait expérimenter en quelque façon cette vie céleste. Cependant ce vase fragile que nous portons, ce vase avec lequel nous courons des dangers fréquents, la chasteté le conserve dans un état de sanctification, comme un parfum odorant conserve les cadavres contre les atteintes de la corruption. Elle contient et enchaîne nos sens et nos membres, de peur qu'ils ne se dissolvent dans le repos, qu'ils ne se corrompent dans leurs désirs et que les voluptés de la chair ne les fassent
tomber en putréfaction... Cependant, de quelque éclat que la chasteté semble briller par elle-même, saris la charité elle n'a ni prix ni mérite. Et en cela rien d'étonnant : quel bien, en effet, offre
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quelque valeur sans la charité ? La foi? Mais non, pas même lorsqu'elle transporte des montagnes. La science? mais non, pas même celle qui parle le langage des Anges. Le martyre? mais non, pas même, dit l'Apôtre, celui ois je livrerai mon corps aux flammes (1). Sans elle aucun bien n'est considéré, mais avec elle le plus léger ne saurait être rejeté.
La chasteté sans la charité, c'est une lampe sans huile : ôtez l'huile , la lampe ne jette aucune éclat; enlevez la charité , et la chasteté cesse de plaire. — Des trois vertus que nous nous sommes proposé de traiter, il ne reste plus que l'humilité qui est tellement nécessaire aux deux premières, que, sans elle, elles ne semblent point être des vertus. En effet, c'est l'humilité qui nous fait obtenir la chasteté et la charité, et c'est aux humbles que le Seigneur donne sa grâce L'humilité conserve aussi les vertus que nous avons reçues, parce que l'Esprit de Dieu ne se reposera que sur celui qui est pacifique et humble Elle consomme ce qu'elle a conservé, car la vertu devient parfaite dans l'infirmité , c'est-à-dire dans l'humilité. Elle détruit l'orgueil, cet ennemi de toute grâce et le commencement de tout péché , et elle éloigne, tant de soi
1 Cor., 13. — 2 Jac., 4. — 3 Ps. 66
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que des autres vertus, sa tyrannie superbe. Et comme c'est de tous les biens qui lui sont étrangers, quels qu'ils soient, que l'orgueil a coutume
surtout d'accroître sa force, l'humilité seule, se plaçant comme un avant fort et un rempart de toutes les vertus , résiste à sa malice et court au-devant de sa présomption (1). »
Vous venez d'entendre du très-véridique et très-humble saint Bernard, beaucoup de choses magnifiques sur l'humilité. Appliquez-vous aussi à bien comprendre ce qu'il dit, en passant, des autres vertus , et à le mettre en pratique. Mais revenons au baptême du Seigneur. Lorsque Jean eut vu la volonté de Jésus, il se soumit et le baptisa.
Maintenant, considérez attentivement votre Sauveur. Voilà que le Dieu de toute majesté se dépouille comme le dernier des hommes; il est plongé dans les eaux pendant une saison rigoureuse. Poussé par son amour pour nous, il opère notre salut en établissant le sacrement de Baptême et en lavant nos crimes. Il prend donc pour épouse l'Église universelle, et en particulier toutes les âmes fidèles ; car c'est dans la foi du baptême que se forme notre union inséparable avec Jésus-Christ, le Prophète ayant dit en sa personne :