Sermon sur la mort (page 2)

Jacques-Bénigne Bossuet · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 2 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ne vous persuadez pas que nous devions regarder la corruption, selon les raisonnements de la médecine, comme une suite naturelle de la composition et du mélange. Il faut élever plus haut nos esprits et croire, selon les principes du christianisme, que ce qui engage la chair à la nécessité d’être corrompue, c’est qu’elle est un attrait au mal, une source de mauvais désirs, enfin une « chair de péché », comme parle le saint apôtre. Une telle chair doit être détruite, je dis même dans les élus ; parce qu’en cet état de chair de péché, elle ne mérite pas d’être réunie à une âme bienheureuse, ni d’entrer dans le royaume de Dieu : Caro et sanguis regnum Dei possidere non possunt. Il faut donc qu’elle change sa première forme afin d’être renouvelée, et qu’elle perde tout son premier être, pour en recevoir un second de la main de Dieu. Comme un vieux bâtiment irrégulier qu’on néglige, afin de le dresser de nouveau dans un plus bel ordre d’architecture : ainsi cette chair toute déréglée par le péché et la convoitise. Dieu la laisse tomber en ruine, afin de la refaire à sa mode, et selon le premier plan de sa création : elle doit être réduite en poudre, parce qu’elle a servi au péché…

Ne vois-tu pas le divin Jésus qui fait ouvrir le tombeau ? C’est le prince qui fait ouvrir la prison aux misérables captifs. Les corps morts qui sont enfermés dedans entendront un jour sa parole, et ils ressusciteront comme le Lazare : ils ressusciteront mieux que le Lazare, parce qu’ils ressusciteront pour ne mourir plus, et que la mort, dit le Saint-Esprit, sera noyée dans l’abîme, pour ne paraître jamais : Et mors ultra non erit.

Que crains-tu donc, âme chrétienne, dans les approches de la mort ? Peut-être qu’en voyant tomber ta maison tu appréhendes d’être sans retraite ? Mais écoute le divin apôtre : « Nous savons », nous savons, dit-il, nous ne sommes pas induits à le croire par des conjectures douteuses, mais nous le savons très assurément et avec une entière certitude, « que si cette maison de terre et de boue, dans laquelle nous habitons, est détruite, nous avons une autre maison qui nous est préparée au ciel ». Ô conduite miséricordieuse de celui qui pourvoit à nos besoins ! Il a dessein, dit excellemment saint Jean Chrysostome, de réparer la maison qu’il nous a donnée : pendant qu’il la détruit et qu’il la renverse pour la refaire toute neuve, il est nécessaire que nous délogions. Et lui-même nous offre son palais ; il nous donne un appartement, pour nous faire attendre en repos l’entière réparation de notre ancien édifice.

↑ La phrase que je mets entre crochets est accompagnée dans le manuscrit d’un trait marginal. Mais ce signe ne nous permet pas de conclure en toute certitude, comme l’a fait Lebarq, que Bossuet ait voulu supprimer cette phrase, qui semble d’ailleurs nécessaire à la suite des idées.

↑ Bossuet a bien écrit cette phrase latine qui lui avait donné son élan, mais que la splendide traduction qu’il en a faite éclipse tout à fait. L’a-t-il prononcée du haut de la chaire, je ne le crois pas. En tous cas, lorsqu’il reprendra plus tard ce fameux passage, il ne reproduira pas le texte en latin.

↑ Le contraste qu’on ne peut manquer de saisir entre ce premier point de ce sermon et le second nous aide peut-être à résoudre le problème qui nous tourmentait si fort tout à l’heure. Comment peut-il se faire que le grand siècle ait préféré qui que ce soit à Bossuet prédicateur ? À la vérité, cet homme-là est trop sublime et pour le grand siècle et pour tous les siècles. Le second point n’est pas moins beau que le premier et, dans son ordre, il l’est peut-être davantage. Mais il appartient à un autre ordre de beauté. Soulevé et bouleversé par le premier point, l’auditoire est à bout d’admiration et l’effort que l’on va lui demander est au-dessus de ses forces.

↑ Jusqu’à M. Urbain, tous les éditeurs, et même lebarq, avaient lu « fécondes ». Il faut bien lire « secondes », par opposition aux idées « originales » ou premières.

↑ Ici encore, tous les éditeurs avaient lu « décrient ». Outre que le manuscrit porte bien « dénient », je crois que Bossuet n’aurait pas écrit « décrient tout à fait ». Cette restitution, que nul homme de goût ne trouvera indifférente, est encore due à M. Urbain.

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