Œuvres complètes (page 12)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Matth.,

XX, 23.— 2 Ibid.,20.

même d'user de tels moyens, mais qu'on s'en déclare, qu'on s'explique ouvertement de ses prétentions, qu'on se fait une politique d'en venir à bout, et qu'après n'y avoir épargné ni souplesse ni bassesse, on se glorifie encore du succès, comme d'un trait d'habileté : le dirai-je? quand on s'introduit aux honneurs parla porte de l'infamie, et que, pour s'en ouvrir le chemin on corrompt celui-ci par promesses, celle-là par présents, cet autre par menaces; enfin quand, pour y réussir plus sûrement, on s'appuie du vice même et de l'iniquité dont on recherche la protection : quand tout cela, dis-je, à force d'être commun, passe même pour innocent, pour légitime, pour honnête; que peut-on conclure, sinon que toutes les idées de l'honneur, j'entends celles que Dieu nous avait imprimées, s'effacent tous les jours de nos esprits , puisque nous n'envisageons plus ces honneurs du monde comme des rangs marqués par la Providence, mais comme des objets de nos passions, ou comme des dons de la fortune, exposés aux entreprises des plus hardis ?

Ecoutez-moi toujours, Chrétiens, et ne perdez rien d'une morale si étendue. On poursuit les honneurs même les plus saints, comme dus à sa naissance, autre prévarication ; et sans nul fondement que celui-là, on se croit bien établi, et même en droit de prétendre à tout. C'est assez d'avoir de la qualité, pour aspirer à ce qu'il y a de plus éminent dans le sacerdoce. C'est assez d'être né d'un père opulent, pour se pousser aux plus grandes charges. C'est assez, selon le langage ordinaire, qu'un tel soit fils d'un tel, pour que le fils ait l'assurance de vouloir être tout ce qu'a été le père. Avec cela, quelle que soit son indignité et son incapacité personnelle, il n'y aura rien qu'il n'entreprenne : il jugera, il commandera, il gouvernera, il décidera du sort et de la vie des hommes; il sera, comme dit l'Evangile, sur le chandelier, lorsqu'il devrait être caché sous le boisseau. Moïse, remarque Philon le Juif, se voyant sur le point de mourir, n'osa jamais nommer un de ses proches, pour lui succéder dans l'honorable commission qu'il avait reçue de conduire le peuple : pourquoi? parce qu'il ne crut pas, ajoute le même auteur, qu'un choix de cette conséquence lui appartînt, ni qu'il lui lut permis d'appeler les siens à un ministère où lui-même n'était parvenu que par une vocation expresse de Dieu : Aut quia non putavit rem tantam ad suum pertinere judicium, aut quia ipse non potuerat nisi Deo vocante principatum

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suscipere. Ainsi raisonna ce saint législateur ; mais l'ambitieux bien plus éclairé, ou bien moins scrupuleux que Moïse, se destine sans hésiter pour successeur à qui il lui plaît, et fait valoir aussi bien que les enfants de Zébédée, la proximité du sang, pour venir à bout de tous les desseins que lui suggère son ambition. II n'est pas jusqu'aux dignités les plus sacrées, dont certains esprits du monde, esprits intéressés et avares, ne continuent à dire aujourd'hui, mais avec bien plus de scandale, ce que disaient déjà, du temps de David, les premiers du peuple d'Israël : Allons, possédons le sanctuaire de Dieu comme notre héritage : Omnes principes eorum, qui dixerunt : Hœreditate possideamus sanctuarium Dei (1). C'est un bénéfice qui depuis tant d'années est dans notre maison, et qu'il y faut conserver. Mais moi je réponds avec le même prophète : Deus meus, pone illos ut rotam, et sicut stipulam ante faciem venti (2) ; Faites-les, mon Dieu, tourner comme une roue, et dissipez-les comme le vent dissipe la paille : c'est-à-dire humiliez-les, détruisez-les, anéantissez-les ; et puisque dans ce qui concerne même votre culte, ils ont si peu d'égard à vous, n'ayez que des malédictions pour eux. Et en effet, rien de plus fatal, ni de plus sujet à des suites malheureuses, que ces possessions héréditaires du sanctuaire de Dieu.

Mais j'ai rendu, dites-vous, des services considérables ; et cette place qui vient de vaquer, et que je poursuis, estime récompense qui me regarde naturellement? Eh bien, reprend saint Bernard, que concluez-vous de ces services tant vantés par vous-même? Pour avoir rendu dus services qui n'ont communément ni rapport, ni proportion avec la place que vous ambitionnez, en êtes-vous plus capable de la remplir? Cette place est-elle faite pour reconnaître des services, tels que ceux dont vous voulez vous prévaloir? Est-il juste, par exemple, que le sacerdoce, et ce qui lui est annexé, soit la récompense d'un service temporel et mondain? y aurait-il simonie plus visible et plus condamnable que celle-là? Faut-il, parce que vous avez servi, qu'un pouvoir de mal faire et de vous perdre vous soit mis en main ? Ayez servi avec tout le zèle, avec toute la fidélité qu'on pouvait attendre de vous ; cette fidélité doit-elle être récompensée dans votre personne (souffrez que je m'exprime ainsi) par la prostitution de l'autorité? N'y a-t-il point, pour ces prétendus services que vous mettez à un si

1 Psalm., LXXXII, -13. — 2 Ibid., 14.

haut prix, d'autre justice à vous rendre, que de vous faire monter à un degré où Dieu ne vous veut pas ?

Cependant, mes chers auditeurs, tel est l'aveuglement de notre sapidité : contre toutes les vues de Dieu, des honneurs où l'on doit être appelé par la vocation du ciel, on se fait, par une indigne profanation, des établissements pour la terre. Combien de pères et même de pères chrétiens, ou plutôt oubliant qu'ils sont chrétiens, tiennent le langage de cette mère de notre évangile : Die ut sedeant hi duo filii mei (1); Placez mes deux enfants auprès de vous, et qu'ils aient, l'un à votre droite, l'autre à votre gauche, les plus hauts ministères de votre royaume ! S'il y en a quelques-uns assez retenus pour ne s'en pas déclarer si grossièrement, où sont ceux qui dans le cœur ne se le disent pas à eux-mêmes? Car c'est là un des articles sur quoi je soutiens que la morale de Jésus-Christ, dont nous nous glorifions tant quelquefois, ne nous a point encore réformés. Tant de dévotion, tant de régularité qu'on le voudra sur tout autre point ; on y consent, on s'en pique ; mais on veut voir sa famille honorablement établie, je dis honorablement selon les maximes du monde. On veut voir ses enfants pourvus et pourvus avantageusement, selon les idées du monde : c'est-à-dire les uns dans l'Eglise avec tout le faste du monde ; les autres dans le monde avec tout le luxe du paganisme ; les uns riches des dépouilles des peuples, les autres du patrimoine de l'autel ; les uns sur le pinacle du temple, où souvent la tête leur tourne ; les autres dans les magistratures, où le poids de leurs obligations les accable : et parce que la corruption des moeurs suit presque infailliblement de là, les uns et les autres déréglés et scandaleux dans leur état : Dic ut sedeant hi duo filii mei. Malédiction qui, par un juste, mais terrible jugement de Dieu, semble être de nos jours attachée à toutes les familles des grands. Vous diriez même que cet abus ait désormais passé en loi, et que Dieu, avec toute la supériorité de sa sagesse et de sa grâce, soit obligé de s'y assujettir. Il suffit que ce jeune homme soit le cadet de sa maison, pour ne pas douter qu'il ne soit dès là appelé aux fonctions redoutables de pasteur des âmes. Si les choses changeaient de face, sa vocation changerait de même. Tandis qu'il aura un aîné, elle subsistera : et cela, dit-on, parce que, pour l'intérêt de la famille, il faut que l'un des deux s'avance parla. Disons

1 Matth., XX, 21.

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mieux et plus simplement ; et cela, parce que la fin qu'on se propose et que se proposent même bien des pères dévots, est de faire des familles puissantes, et non de faire des familles chrétiennes.

Je ne parle point d'un autre désordre qui se trouve joint à celui-ci, et qui faisait autrefois gémir Salvien, ce saint prêtre de Marseille ; savoir, que dans ce département de conditions, fait par des parents aveugles et prévenus de l'esprit du monde, si de plusieurs enfants qui composent la même famille, il y en a un plus méprisable, c'est toujours celui à qui les honneurs de l'Eglise sont réservés. S'il est disgracié, mal fait, ou s'il n'a pas l'inclination du père et de la mère, dès là il en faut faire un bénéficier. 0 impiété ! s'écriait ce grand homme, comme si de n'être pas propre à tout le reste, c'était une vocation pour la maison de Dieu, et que les autels dussent être pourvus des rebuts du monde. At vero nunc nulli Deo magis voventur, quant quos parentum pietas minus respicit; et qui indigni censentur hœreditate, digni judicantur consecratione. Pouvait-il s'énoncer en des termes plus forts, et plus propres pour nous? Mais maintenant, dit-il, on ne donne point d'enfants plus volontiers à Dieu , que ceux qui ont moins de part à la bienveillance paternelle ; et quand on les juge indignes de soutenir l'honneur de leur naissance, on les estime capables d'être les ministres de Jésus-Christ et les dispensateurs de ses mystères.

Faut-il s'étonner après cela, Chrétiens, si Dieu, juste vengeur de sa providence et de ses droits, s'élève contre nous? De quel œil peut-il voir une telle profanation? Serait-il ce qu'il est, c'est-à-dire serait-il un Dieu sage, un Dieu saint, un Dieu parfait, s'il souffrait tranquillement de pareils abus? Mais surtout faut-il s'étonner si toutes les conditions du monde sont si avilies, si elles se trouvent remplies de tant d'indignes sujets, si l'on voit tant d'ecclésiastiques scandaleux, tant de juges corrompus, tant de grands sans conscience et même sans religion ? Ne serait-ce pas une espèce de miracle, si cela n'était pas ainsi? comment voulez-vous que des gens qui n'ont ni grâce, ni vocation pour un état, y soient fidèles à leurs devoirs, et qu'ils ne s'y perdent pas? que la même cupidité, la même ambition qui les y a fait entrer, ne les porte pas à mille autres désordres? Ah ! Seigneur, je prêche une morale toute raisonnable, toute solide, toute chrétienne : mais où est-ce que je la prêche? au milieu de la cour, et devant des auditeurs appliqués à m'écouter, mais peu disposés à me croire. Ce sont des mondains ; et qui, parmi ces mondains, comprendra ce langage, ou le voudra comprendre? Domine, quis credidit auditui nostro (1) ? Mais au moins, Seigneur, si le monde n'est pas touché de ces maximes, s'il ne les reçoit pas, elles lui auront été annoncées, il en aura été instruit, il ne se prévaudra pas contre votre loi de son ignorance ; et les ministres, par leur silence, ne laisseront pas l'ambition prescrire contre votre Evangile. Car ce que je dis, je le redirai toujours, et toujours je rendrai contre le monde ce témoignage à la vérité, que les honneurs du siècle doivent être de votre part autant de vocations ; et que ce sont encore par rapport au prochain de vrais assujettissements et des engagements à le servir, comme nous Talions voir dans la seconde partie.

DEUXIÈME  PARTIE.

Il n'y a que Dieu, Chrétiens, qui soit grand absolument et par lui-même. Tout ce qui est grand hors de Dieu et parmi les hommes, ne l'est qu'avec dépendance et que par rapport au prochain, je veux dire, pour le bien et pour l'utilité du prochain : et il n'est rien dans le monde de plus odieux ni de plus injuste qu'une fortune qui devient fière à mesure qu'elle s'élève, et qui se prévaut de ce qu'elle est, puisque ce qu'elle est, bien loin de lui inspirer un esprit de hauteur et d'orgueil, doit être pour elle-même un fonds de modestie, de condescendance, de charité et d'humilité. En effet, dit excellemment saint Ambroise, dominer pour dominer, c'est le privilège de l'être de Dieu. Mais le propre de la créature est de dominer pour servir; et autant de fois qu'il arrive à l'homme de séparer ces deux choses, en s'attribuant ce qu'il n'a pas, il détruit même ce qu'il a : pourquoi ? parce que la domination de l'homme, prise dans les desseins de Dieu, n'étant qu'un véritable ministère, du moment qu'il en ôte l'esprit de zèle et de charité pour le prochain, il en ôte la partie la plus essentielle, et par conséquent il l'anéantit.

De savoir si ce point de morale a été connu dans le paganisme, ou si c'est une obligation nouvelle que l'Evangile nous ait imposée, c'est ce que je n'entreprends point d'examiner. Cependant il semble que ce soit une différence que l'évangile de ce jour mette entre les païens et nous. Car les grands parmi les païens, dit le Fils de Dieu , traitent les petits avec empire,

1 Isai., LIII, 1.

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au lieu que parmi vous les petits doivent être traités des grands avec amour, et même, selon les règles de la foi, avec un sentiment de respect. Scitis quia principes gentium dominantur eorum (1). Ainsi parlait ce divin Maître : mais saint Jérôme remarque fort bien que le Sauveur du monde, en parlant ainsi, supposait l'usage des nations infidèles comme un désordre, et non pas comme une légitime possession ; et qu'en nous apprenant à bâtir sur un fondement tout contraire , c'est-à-dire à nous faire un engagement de charité, de ce qui nous élève au-dessus des autres, et particulièrement de ce qui nous met en pouvoir de leur commander, il ne nous a point donné d'autre loi que celle même qui nous était déjà prescrite à tous par la raison, mais que les ténèbres du péché avaient obscurcie, et qui avait besoin des lumières de sa sainte doctrine, pour être mise dans un plein jour.

Non, mes chers auditeurs , il n'est point nécessaire de recourir à l'Evangile pour être convaincu de cette vérité. Le prince des philosophes n'avait aucun principe du christianisme, et il le comprenait néanmoins, quand il disait que les rois, dans ce haut degré d'élévation qui nous les fait regarder comme les divinités de la terre, ne sont après tout que des hommes faits pour les autres hommes, et que ce n'est pas pour eux-mêmes qu'ils sont rois, mais pour les peuples. Or, si cela est vrai de la royauté, nul de vous ne m'accusera de porter à son égard trop loin la chose, si j'avance qu'on ne peut rien être dans le monde , ni s'élever, quoique par des voies droites et légitimes , aux honneurs du monde, que dans la vue de s'employer, de s'intéresser, de se consacrer et même de se dévouer au bien de ceux que la Providence fait dépendre de nous : qu'un homme, par exemple, revêtu d'une dignité, n'est qu'un sujet destiné de Dieu et choisi pour le service d'un certain nombre de personnes, à qui il doit ses soins; qu'un particulier qui prend une charge, dès là n'est plus à soi, mais au public ; qu'un supérieur, qu'un maître n'a l'autorité en main, que parce qu'il doit être utile à toute une maison, et que sans autorité il ne le peut être. Prœes, disait saint Bernard écrivant à un grand du monde, et lui mettant devant les yeux l'idée qu'il devait avoir de sa condition : prœes, non ut de subditis crescas, sed ut ipsi de te. Vous êtes en place de commander, et il est juste qu'on vous obéisse ; mais souvenez-vous que cette obéissance ne vous est due qu'à titre

1 Matth., XX, 25.

onéreux, et que vous êtes prévaricateur, si vous ne la faites servir tout entière au profit de ceux qui vous la doivent.

De là je conclus que s'il se trouve un chrétien (or combien ne s'en trouve-t-il pas?) qui, par le rang que lui donne, ou sa fortune, ou sa naissance, ayant sous soi des vassaux et des sujets, ne les considère que pour soi-même, que pour ses intérêts propres, que pour s'en glorifier et s'en faire honneur, et qui du reste les néglige, sans se mettre en peine de pourvoir à leurs avantages, et de leur procurer les biens solides qu'ils ont droit d'attendre de lui, dès lors, sans autre crime, il mérite d'être réprouvé de Dieu : pourquoi? parce qu'il renverse cet ordre de Dieu, qui n'a fait les grands que pour les petits, et les puissants, les forts que pour les faibles. Ainsi l'a décidé saint Augustin, raisonnant sur les principes généraux de la Providence.

Je sais que le christianisme a bien encore enchéri sur cela, et que l'exemple du Fils de l'Homme , qui n'est pas venu pour être servi, mais pour servir les autres, a rendu ce devoir beaucoup plus indispensable. Car ne serait-il pas honteux, dit saint Chrysostome, que dans une religion où nous reconnaissons Jésus-Christ pour maître, et pour maître souverain, il y eût des hommes qui voulussent exercer un empire plus absolu que lui? Pensée touchante pour un chrétien ! N'est-il pas juste que le Verbe de Dieu ayant pris la qualité de serviteur, que l'ayant ennoblie, l'ayant comme divinisée dans sa personne, elle soit honorée parmi nous? et n'est-ce pas, ajoute saint Chrysostome, à quoi Dieu sagement a pourvu, lorsqu'il lui a même assujetti la qualité de maître, et que, pour rendre hommage aux humiliations de son Fils, il nous ordonne , à quelque degré de supériorité que nous ayons été élevés, de nous y regarder, et surtout de nous y comporter comme des serviteurs et des ministres; en sorte qu'on puisse nous appliquer cette parole de l'Apôtre : Omnes sunt quasi administratorii spiritus (1) ? Tout cela est vrai, Chrétiens ; mais ma douleur est que la foi nous donnant sur ce point des vues si hautes et si parfaites, à peine dans la pratique l'on s'en tienne aux Simples vues de la raison. Si je vous disais que cet assujettissement et ce devoir va, selon l'esprit de l'Evangile, jusqu'à répondre du prochain et de son salut, c'est-à-dire que tout homme revêtu de l'autorité, suivant la mesure de cette autorité même, est garant de la conduite du prochain,

1 Hebr., I, 14.

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est chargé devant Dieu des désordres et des crimes du prochain , est responsable de la perte et de la damnation du prochain, et cela toujours sur le modèle de Jésus-Christ, qui n'a été le Maître des maîtres que pour travailler à la rédemption et à la sanctification de plusieurs : Non ministrari, sed ministrare, et animam suam dare in redemptionem pro multis (1) ; en vous parlant de la sorte, je vous ferais trembler. Mais quoi qu'il en soit de cette importante obligation, qui seule demanderait un discours entier, voilà, grands du monde, reprend saint Bernard, voilà le plan que vous devez suivre, et la forme de vie que vous trace votre religion : Forma evangelica hœc est, dominatio vobis interdicitur, indicitur ministratio. En qualité de Chrétiens, plus vous êtes grands , plus vous devez être charitables et bienfaisants : toute domination vous est interdite , et votre fonction est de servir. Voilà l'abrégé de cette morale évangélique qui doit sanctifier votre état.

De là vient que saint Augustin, sans se laisser éblouir de sa prélature, trouvait dans sa dignité même sa confusion, et dans sa grandeur de quoi s'humilier et s'instruire : Quod enim christiani sumus, propter nos est ; quod prœpositi, propter vos. Car c'est pour vous, mes Frères , disait-il aux fidèles qu'il conduisait, c'est pour vous que Dieu m'a fait évêque dans son Eglise , comme c'est pour moi-même qu'il m'a fait chrétien ; et si je pensais à me glorifier de mon sacerdoce, ce serait assez pour attirer sur moi les vengeances divines. Or, par là, concluait admirablement ce saint docteur, Dieu a trouvé le secret de tempérer l'inégalité des conditions de la vie, d'ôter aux petits tout sujet de se plaindre dans leur abaissement, et aux grands tout droit de s'enfler dans leur élévation. Je suis quelque chose dans le monde; mais l'avantage que j'ai d'être quelque chose dans le monde n'est qu'un engagement à n'y être rien pour moi-même , afin d'y être tout pour les autres : car s'il y a des services qu'ils me doivent, il y en a aussi que je leur dois. Si d'une manière ils me sont sujets, je leur suis sujet de l'autre ; et je ne leur rends pas justice, si je ne m'emploie pas encore plus pour eux qu'ils ne doivent s'employer pour moi.

L'entendez-vous, mes chers auditeurs ; et puis-je espérer que, dans la corruption du siècle, vous goûtiez une maxime si chrétienne et si sainte? Il s'agit de savoir si vous la faites entrer dans la conduite de votre vie, et si vos

1 Matth., XX, 28.

sentiments sont conformes là-dessus et aux exemples et aux instructions de votre Dieu. Car enfin Jésus-Christ l'a dit, que ce serait la marque qui nous distinguerait des païens; et c'était à vous-mêmes et de vous-mêmes qu'il parlait, en défendant à ses apôtres d'être de ces hommes vains et superbes qui cherchent à dominer : Non ita erit inter vos. Voyons dune si parmi ceux qui se poussent aux honneurs du monde, on ne trouve point de ces âmes païennes qui abusent de leur condition, et qui, joignant l'orgueil à l'autorité, la rendent paiement impérieuse et insupportable. Voyons si dans le christianisme , malgré l'exemple d'un Dieu humilié et anéanti, on ne trouve pas encore tous les jours de ces maîtres hautains et durs, qui ne savent que se faire obéir, que se faire servir, que se faire craindre, sans savoir ni compatir, ni soulager, ni condescendre, ni se faire aimer ; qui, usant de toute la force et souvent même de toute l'aigreur du commandement, n'y mêlent jamais, selon le précepte de l'Apôtre, l'onction et la douceur de la charité. L'esprit de domination, que je combats, ne manquera pas de prétextes pour se justifier ; mais la parole que je prêche aura encore plus d'efficace pour le confondre. Appliquez-vous.

On se flatte, parce qu'on est élevé, d'un prétendu zèle de faire sa charge, de soutenir ses droits, de garder son rang : on va plus loin, et quelquefois même on se fait de ses fiertés et de ses hauteurs un devoir, tant l'amour-propre est ingénieux à nous déguiser les vices les plus grossiers sous l'apparence des plus pures vertus. Mais , répond saint Bernard, si c'est un zèle de faire sa charge, et un vrai zèle, pourquoi ce zèle ne s'allume-t-il qu'en certaines rencontres et lorsqu'il est question d'abaisser les autres et de prendre l'ascendant sur eux? pourquoi, dans tout le reste, devient-il si paresseux et si lent? pourquoi le voit-on languir et s'éteindre, du moment que l'ambition est satisfaite? Car quelque subtils que nous soyons à nous tromper nous-mêmes, voici, Chrétiens, le sujet de notre honte, et il faut que nous en convenions. Ne s'agit-il que d'une fonction pénible, laborieuse, de pure charité et de nul éclat, ce zèle de faire sa charge et de maintenir son rang nous inquiète peu ; mais qu'il y ait une préséance à disputer, une soumission à exiger, une loi à imposer, c'est là qu'il se réveille, et qu'il se réveille tout entier. Il était assoupi, et sur toute autre chose il le serait encore ; mais il n'y a que ce point d'honneur qui le pique et qui le ranime.

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Or, est-ce là seulement ce qui doit piquer et animer un zèle chrétien? De plus, poursuit saint Bernard, est-ce faire sa charge, que d'en rendre le joug fâcheux, pesant et presque insoutenable à ceux qui le doivent porter? est-ce faire sa charge, que d'irriter les esprits, au lieu de les gagner ; que de révolter les cœurs, au lieu de les soumettre ; que d'accabler les uns de chagrins, de jeter les autres dans le désespoir, d'insulter à ceux-ci, de rebuter et de désoler ceux-là, d'exciter mille murmures, et de renverser toute la subordination, en voulant l'établir et la rendre trop exacte ? Car voilà à quoi aboutit ce zèle dont l'ambition se pare ; à ne rien faire pour vouloir trop faire, et à détruire au lieu d'édifier. On s'entête de certains droits qu'on veut soutenir ; et parce qu'on ne consulte point l'humilité chrétienne, il faut les soutenir ces droits, soit réels, soit prétendus, à quelque prix que ce puisse être. Il faut, quelque plaie qu'en reçoive la charité, et quoi qu'il en doive coûter au prochain, les faire valoir dans toute leur étendue, les poursuivre dans toute leur rigueur, n'en rien céder, n'en rien rabattre, n'entendre à nul accommodement,  à nulle composition : pourquoi ? parce qu'on est possédé de cet esprit d'empire et de domination qui souvent même ,  par le plus déplorable aveuglement, d'une pure jalousie d'autorité, se fait une vertu et une justice.

Jalousie d'autorité : ah ! tentation funeste, à quelles extrémités et à quels excès ne portes-tu pas tous les jours les hommes? combien de scandales as-tu causés? combien de ressentiments et de vengeances as-tu autorisés?de quels maux n'as-tu pas été le principe, et quels biens n'as-tu pas mille fois arrêtés? Si l'humilité, telle que notre évangile nous la propose, servait à cette passion de correctif et de remède, Dieu en tirerait sa gloire ; et ces droits, qui nous touchent si sensiblement, n'en seraient que mieux maintenus : mais parce qu'on ne mit rien ménager, et que pour venir à bout de ses entreprises, on suit le génie altier et indépendant de l'ambition,  il faut que pour un droit souvent très-frivole, souvent douteux, souvent chimérique, la paix soit troublée, l'union et la concorde ruinées, l'innocence opprimée, la patience outrée ; que le dépit et la haine s'emparent des cœurs, et qu'un fantôme mette partout le désordre et la confusion.

Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que les plus impérieux, ce sont communément ceux à qui cet empire qu'ils affectent doit moins convenir. lies gens qui de leur fonds ne sont rien, des gens sortis de l'obscurité et du néant, mais devenus grands par machines et par ressorts, ce sont là ceux qui parlent avec plus d'ostentation, qui agissent avec plus d'autorité, et qui, pour relever leur fausse grandeur, se font une gloire d'abaisser même et de dominer les vrais grands. Ce n'est pas assez : des gens dévots par état et par profession, des gens plus obligés par là même à dépouiller, du moins à mépriser toute supériorité humaine, ce sont quelquefois les plus jaloux de leurs prétentions, les plus obstinés dans leurs sentiments, les plus absolus dans leurs ordres. Qui voudrait leur résister, qui voudrait les contredire et contester avec eux, à quels retours ne s'exposerait-il pas, et quels scandales n'en a-t-on pas vus?

Tel est, mes chers auditeurs, le cours du monde ; et sur quoi nous ne pouvons assez gémir, tel est le cours du monde le plus chrétien. Ce n'est pas seulement dans les cours des rois, ni dans le monde profane, qu'on se laisse enfler de la sorte, et qu'on aime à exercer son pouvoir et à le faire sentir. Rien de plus commun, ô opprobre de notre siècle, disons mieux, ô opprobre de tous les siècles ! non, rien de plus commun dans l'Eglise même, dans cette Eglise fondée néanmoins  sur  l'humilité de Jésus-Christ. Contre l'avis que nous donne l'Apôtre de ne chercher point à dominer dans le clergé : Neque ut dominantes in cleris (1) ; on envisage les plus saintes dignités par les respects, par les hommages qu'elles attirent, et non point par le travail qui en doit être inséparable. On oublie qu'on est père, qu'on est pasteur, et l’on se souvient seulement qu'on est maître. On réduit les âmes dans une espèce de servitude. Saint Paul veut que l'on traite les serviteurs comme ses frères, et l'on traite ses frères comme des esclaves. On a une secrète complaisance à tenir bas ceux-ci ; on se vante comme d'un succès d'avoir humilié ceux-là ; on s'en glorifie, on en fait trophée. On veut que tout plie, que tout se soumette dès qu'on a prononcé une parole ; et souvent on refuse soi-même de se soumettre à des puissances supérieures dont on relève, et de plier sous une juste domination. Qu'on eût une semblable autorité, on saurait bien la faire valoir ; mais qu'on y soit sujet, on ne veut plus la reconnaître. Est-ce là l'esprit de Dieu? sont-ce là les enseignements que Jésus-Christ nous a donnés? est-ce ainsi que les apôtres ont converti le monde ? Ah ! Chrétiens, tenons-nous toujours et en tout à la belle maxime du Sauveur des hommes:  Qui major est inter vos, fiat

1 1 Petr., V, 3.

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sicut minister (1). Plus votre rang vous distingue des autres, plus devez-vous vous en approcher ; plus devez-vous, pour user de cette expression, vous humaniser; plus devez-vous avoir de douceur, de modération, de charité. Si j'insiste sur cette morale, et si je le fais avec la sainte liberté de la chaire, vous ne pouvez la condamner. Quand je parle aux peuples, mon ministère m'oblige à leur apprendre le respect et l'obéissance qu'ils vous doivent; mais puisque je vous parle dans cette cour, puisque je parle à des grands, je dois vous dire ce qu'ils doivent aux peuples. Honneurs du siècle, vocations de Dieu ; honneurs du siècle, assujettissements à servir le prochain ; enfin honneurs du siècle, engagements à travailler et à souffrir, c'est la troisième partie.

TROISIÈME  PARTIE.

Le monde n'en conviendra jamais; mais de quelque manière qu'on juge le monde, c'est une vérité éternelle qui subsistera toujours, que les établissements et les rangs d'honneur, tout propres qu'ils paraissent à flatter notre cupidité, ne sont néanmoins, à les bien prendre, que des engagements à souffrir. Aussi quand ces deux frères, enfants de Zébédée, demandèrent au Fils de Dieu les premières places de son royaume, et qu'ils crurent y devoir trouver une béatitude et une félicité anticipée, le Sauveur sut bien les détromper par cette réponse qu'il leur fit : Potestis bibere calicem quem ego bibiturus sum (2) ? Pouvez-vous boire le calice de mes souffrances? leur donnant à entendre que l'un était inséparable de l'autre, et que cette préséance, dont ils se formaient une fausse idée, ne serait pour eux, s'ils l'obtenaient, qu'une mesure plus abondante de travaux, de tribulations, de croix : Calicem quidem meum bibetis. Après cela, mes Frères, dit saint Augustin, devons-nous chercher dans le monde, et y pouvons-nous espérer des honneurs exempts de cette condition, c'est-à-dire des honneurs purs, et qui ne soient pas mêlés ou même remplis d'afflictions et de peines ? S'il en est de tels, c'est pour le ciel qu'ils sont réservés : ceux de la terre sont d'une autre espèce, et Dieu ne nous les propose que comme des calices d'amertume. Si nous les envisageons autrement, nous ne les connaissons pas; et si nous en usons autrement, nous les corrompons.

Pour vous faire entendre ma pensée, je ne vous parlerai point de ces accidents imprévus,

1 Matth., XX, 20. — 2 Ibid., 22.

de ces événements tragiques, dont nous sommes si souvent spectateurs. Je ne vous dirai rien de ces revers et de ces tristes révolutions, que nous appelons décadences et malheurs du siècle; et où ces mêmes honneurs qui furent pour nous d'abord le sujet d'une douce joie, tout à coup évanouis et perdus, nous tiennent lieu, par les regrets qu'ils nous laissent, de tourment et de supplice. Ne nous en prenons point à la malignité de la fortune, qui, jalouse, pour ainsi dire, de nous avoir élevés, et comme ennemie de son propre ouvrage, nous en attire bientôt elle-même la haine et l'envie : en sorte que ces grâces nous deviennent dans la suite une source inépuisable d'ennuis, de dégoûts, de troubles, de chagrins. Vous en êtes bien mieux instruits que nous; et si j'en cherchais des témoins, je n'en voudrais point d'autres que vous-mêmes. Arrêtons-nous donc à ce qu'il y a dans cette matière de plus essentiel. Supposons l'homme chrétien dans une prospérité constante et toujours égale, et voyons si, pour être plus élevé, il a droit de se promettre une vie plus douce et plus commode. Je soutiens, moi, que, par cette raison-là même, il n'y a rien au contraire dans la vie de si amer à quoi il ne doive s'attendre, ni rien de si dur qu'il ne doive être prêt à supporter. Pourquoi? en voici les preuves : écoutez-les. C'est que l'élévation où il se trouve l'obligea se faire de continuelles violences ; c'est qu'elle le réduit à la nécessité d'endurer souvent beaucoup des autres ; c'est qu'elle l'engage dans une vie pleine de soins affligeants, dont il ne lui est pas permis de se décharger; c'est qu'elle exige de lui qu'en mille occasions il soit disposé à s'immoler, à se sacrifier comme une victime tantôt de la vérité, et tantôt de la justice et de l'innocence. Or, se faire de telles violences, souffrir de la sorte, agir de la sorte, se sacrifier, s'immoler de la sorte, est-ce goûter le repos, et y a-t-il là de quoi contenter les sens? Reprenons.

Se faire violence à soi-même, premier engagement des honneurs du siècle. Car comment un homme constitué en dignité, s'il veut vivre selon les désirs de son cœur, et s'il n'a nul usage de la mortification évangélique, peut-il satisfaire aux obligations de son état? Comment un chrétien, s'il a pour principe de s'épargner en tout, et de ne se contraindre en rien, peut-il accomplir selon Dieu le ministère d'une charge; être assidu aux fonctions ennuyeuses, se rendre ponctuel aux temps incommodes, se fixer aux lieux désagréables, où sa conscience

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l'attache aussi bien que son rang? Si c'est un homme de plaisir, comment soutiendra-t-il mille fatigues qu'attire tout emploi, surtout un emploi important? Il faut donc qu'il apprenne à se gêner; et pour le bien apprendre, pour bien remplir la place qu'il occupe, il faut qu'il renonce à la mollesse et aux délices, qu'il prenne sur son repos, qu'il ne ménage pas même sa santé ; et qu'à l'exemple de saint Paul, ne tenant pas sa -vie plus précieuse que lui-même, c'est-à-dire que son devoir et son salut, il trouve, presque sans y penser, dans l'usage des honneurs du siècle, la pratique de cette abnégation chrétienne, qui consiste à porter sa croix, et à mortifier son esprit et sa chair.

Souffrir souvent et beaucoup des autres, second engagement des honneurs du monde. En effet, plus vous êtes élevé, plus vous êtes environné et assiégé d'hommes qui ont leurs débuts, qui ont leurs humeurs, qui ont leurs caprices, qui ont leurs intérêts, qui ont leurs passions et leurs vices; plus vous êtes exposé aux traits de l'envie, à la censure, à la médisance. Combien en coûta-t-il à Moïse pour être le conducteur du peuple de Dieu? de quelle patience dut-il s'armer pour fournir toute la carrière, et pour porter jusques au bout une qualité si onéreuse? L'eût-il dignement soutenue, si, par une constance inébranlable, et par une modération que ces esprits indociles mettaient tous les jours à de nouvelles épreuves, il ne se fût comme endurci à la contradiction et aux injures? Et pouvez-vous, mon cher auditeur, dans votre condition , quelle qu'elle soit, être fidèle à vos devoirs, si vous ne savez vous vaincre, si vous ne savez vous taire dans les rencontres, si vous ne savez étouffer vos ressentiments, réprimer les saillies de votre cœur, recevoir mille déboires et les dévorer ? Car fussiez-vous encore plus grand, fussiez-vous au faîte de l'honneur, on vous enviera, et par conséquent on vous contrôlera, on vous traversera, on vous offensera. Si vous vous emporte, vous souffrirez de votre emportement même. Si vous vous surmontez, vous souffrirez de l'emportement des autres. Quoi qu'il en soit, Tous n'éviterez jamais que ce qui vous élève ne soit au même temps ce qui vous pèse, et que les croix ne vous viennent de là même d'où fous tirez votre grandeur.

Mener une vie pleine de soins, et de soins affligeants, de soins inquiets, et dont on n'est pas en pouvoir de se défaire, troisième engagement des honneurs du siècle. Je vous le demande, mes Frères; et sans parler des monarques et des souverains, qui ne sont pas eux-mêmes exempts de cette loi, dites-moi où est aujourd'hui le seigneur, où est le maître, où est le juge, le prélat, le magistrat, qui, pour l'être en chrétien, ne puisse pas et ne doive pas s'appliquer ces paroles de David : Tribulatio et angustia invenerunt me (1); Les inquiétudes et les embarras me sont venus trouver? Je ne les cherchais pas, et je tâchais même à les éloigner de moi. Mais cette providence adorable de mon Dieu, qui dispose toutes choses pour mon salut, leur a donné entrée dans mon âme, et je me vois chargé de soins qui m'accablent : Tribulatio et angustia invenerunt me. Sentiment, dit saint Bernard, bien capable de rabattre ces vaines enflures, et de modérer ces complaisances qu'inspirent d'abord certaines distinctions et certains rangs honorables dans le monde, puisqu'on n'est guère sensible à l'honneur quand on y trouve plus de peine que d'éclat : Non est quod blandiatur celsitudo, ubi sollicitudo major.

Enfin, avoir toujours son âme entre ses mains, et toujours être en disposition de s'immoler soi-même, ou pour la justice, ou pour la vérité, quatrième engagement des honneurs du monde. Car pourquoi Dieu vous a-t-il donné ce crédit, pourquoi vous a-t-il placé sur la tête des autres, si ce n'est pour lui faire, quand sa cause le demande, un plus grand sacrifice de vous-même ? Vous vous autorisez quelquefois de la parole de l'Apôtre, que celui qui désire la plus sainte de toutes les dignités désire une œuvre louable et honnête : Qui episcopatum desiderat bonum opus desiderat (2); mais saint Jérôme vous ferme la bouche, en vous répondant que la plus sainte de toutes les dignités était, dans le temps qu'en parlait saint Paul, la plus prochaine disposition au martyre et à la mort. J'ajoute à la pensée de saint Jérôme ce que vous n'avez peut-être jamais compris, et ce qu'il est bon que vous compreniez une fois; qu'il n'y a point sur la terre de supériorité, point de dignité qui ne vous engage indispensablement à vous faire, en certaines conjonctures, le martyr du bon droit et de l'équité, le martyr de l'innocence, le martyr de la religion, le martyr de la gloire de Dieu; que vous devez alors abandonner tous vos intérêts, et qu'autrement, tout chrétien que vous êtes de profession, vous n'êtes en effet qu'un mondain et un réprouvé.

Cela est difficile, je le veux; mais n'est-il pas juste, dit saint Ambroise, qu'après avoir

1 Psalm., CXVIII, 143. — 2 1 Timoth., III, 1.

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reçu beaucoup de Dieu, vous soyez tenu à beaucoup pour Dieu? N'est-ce pas ainsi que Dieu par sa sagesse a ordonné les choses, attachant l'honneur aux charges et aux emplois pour en adoucir la peine, et joignant la peine aux emplois et aux charges pour en bannir la présomption et la corruption? Car voilà l'idée qu'en ont eue tous les vrais fidèles, qui dans les hauts rangs où Dieu les a fait monter, ne se sont jamais regardés que comme des hosties vivantes pour essuyer tout, pour porter tout, pour se dévouer à tout, pour seconder les desseins de la Providence sur eux, et pour les remplir.

Or, là-dessus qu'avez-vous à répondre, hommes du siècle? par où justifiez-vous cette vie oisive et sans action, dans des places qui demandent une vigilance sans relâche et toute votre attention ? Paisibles possesseurs et vains idolâtres d'un honneur dont l'éclat repaît votre vanité, mais dont les obligations étonnent votre amour-propre,  venez-vous  contempler dans le tableau que je vous présente, venez reconnaître l'énorme  opposition qui se rencontre entre votre conduite et vos  devoirs, venez apprendre ce que vous devez être, et vous confondre de ce que vous n'êtes pas. Je sais que vous trouverez assez de vaines excuses; je sais que vous imaginerez assez de prétextes pour vous persuader que dans l'exercice de votre ministère, on doit être aussi content de vous que vous l'êtes de vous-mêmes. Mais examinons de bonne foi la chose, et raisonnons. Car être sans cesse occupé de ses divertissements et de son plaisir, et presque jamais de ses fonctions et de son emploi ; fuir un travail que vous devez au public, et que le public attend de vous ; avoir horreur d'une assiduité nécessaire, que vous traitez de captivité et d'esclavage ; se décharger sur autrui des soins qui vous regardent personnellement, et dont vous êtes par vous-mêmes responsables ; ne pouvoir se tenir là où il faut être, et se trouver partout où il faudrait n'être pas ; rejeter toute affaire qui incommode , qui fatigue, quoique Dieu ne vous ait fait ce que vous êtes que pour en être fatigués et incommodés ; n'écouter que la prudence humaine, et ne vouloir jamais se commettre en rien, jamais s'exposer à rien, dans des occasions où l'on craint de se perdre, mais où Dieu veut que vous vous perdiez selon le monde, et que vous vous exposiez ; en un mot, ne prendre de votre condition que le doux et l'agréable, et en laisser le pénible et le rigoureux, secret que le monde enseigne, et que vous avez si bien appris ; ce n'est pas assez : regarder d'un œil indifférent ce qui devrait vous donner de saintes inquiétudes , ce qui devrait exciter tout votre zèle ; des abus qu'il faudrait corriger, des violences qu'il faudrait réprimer, des injustices qu'il faudrait réparer, des scandales qu'il faudrait faire cesser ; au contraire, éclater avec impatience, avec chaleur, avec emportement sur les moindres sujets, et dans une place néanmoins où l'on doit toujours se posséder soi-même, où l'on doit toujours être maître de soi-même, toujours se modérer, se retenir, sans jamais écouter la sensibilité et sans jamais la faire paraître ; que dis-je? abuser de son pouvoir pour satisfaire ses animosités particulières et ses ressentiments, pour autoriser ses vengeances, pour se rendre redoutable dans une ville, pour faire souffrir tout un pays et ne rien souffrir soi-même : tout cela et tout ce que je passe (car je serais infini, si je voulais épuiser cette morale et toucher mille autres articles non moins importants), tout cela, encore une fois, vous convient-il? Est-ce là ce que demande votre état? est-ce pour cela que la Providence a établi dans le monde cette diversité de conditions, qu'elle a placé les uns sur le buffet comme des vases d'honneur, et qu'elle a laissé les autres dans la poussière ? Dieu en vous distinguant et en vous élevant a-t-il prétendu vous entretenir dans l'oisiveté, vous faire vivre dans le repos, fournir à toutes vos commodités, vous abandonner à vous-mêmes, et à tous les désirs, à tous les ressentiments de votre cœur? n'a-t-il fait le monde que pour vous ? ou n'est-ce pas pour le gouvernement et le bon ordre du monde qu'il vous a choisis? Or, pour maintenir cet ordre, n'y a-t-il ni réflexions à faire, ni mesures à prendre, ni précautions à garder, ni hasards à courir, ni obstacles à vaincre, ni étude, ni ménagements nécessaires?

Ah ! mon cher auditeur, saint Bernard le disait dans un sentiment d'humilité ; mais ne pouvez-vous pas le dire avec vérité : Je suis la chimère de mon siècle : Chimœra sœculi ? Car je suis tout, et je ne suis rien; ou plutôt, je peux parvenir à tout, et ne m'acquitter de rien ; je suis dans la magistrature, et je n'ai du magistrat que l'autorité et la robe : c'est l'être et ne l'être pas. Je suis dans les affaires, et je n'ai de l'homme d'affaires que l'opulence et le faste : c'est l'être et ne l'être pas. Je suis clans l'Eglise, et je n'ai de l'ecclésiastique que le caractère et l'habit : c'est l'être et ne l'être pas : Chimœra sœculi. Le beau spectacle ! poursuivait le même Père au sujet de certains ministres de

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Jésus-Christ, le beau spectacle de les voir engagés dans l'Eglise ; pourquoi ? pour en recueillir les revenus, pour se montrer sous la mître et sous la pourpre; jamais pour servir à l'autel, jamais pour assister à l'office divin, jamais pour subvenir aux besoins des pauvres, jamais pour vaquer à l'instruction des peuples, jamais pour l'employer à l'édification des âmes que la Providence leur a confiées. Que sont-ils? on ne peut bien le dire, puisqu'ils ne sont, à proprement parler, ni du monde, ni de l'Eglise, ni de la robe, ni de l'épée : Chimœra sœculi.

Ouvrons, mes Frères, ouvrons aujourd'hui les yeux : et pour nous apprendre, ô mon Dieu, à bien user des honneurs du siècle, apprenez-nous seulement à être raisonnables : car il ne faut qu'être raisonnable pour en comprendre les obligations.  Détrompez-nous,  Seigneur, des fausses idées que nous avons des choses, et dissipez par les lumières de votre Evangile les erreurs où nous sommes tombés parla corruption du monde. Ne permettez pas qu'une lueur passagère nous éblouisse, et que des honneurs mortels et périssables nous fassent perdre cette gloire immortelle où vous nous appelez, et où nous conduisent, etc.

JEUDI CAREME II

JEUDI CAREME II

SERMON POUR LE JEUDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE.

SUR LES RICHESSES.

ANALYSE.

Sujet. Or, il arriva que le pauvre mourut, et qu'il fut emporté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi, et il fut enseveli dans l'enfer.

Voilà, dit saint Augustin, un partage bien surprenant; mais il ne doit, après tout, ni désespérer les riches, ni enfler les pauvres. Car s'il y a des riches dans l'enfer, on y verra pareillement des pauvres; et s'il y a des pauvres dans le ciel, tous les riches n'en seront pas exclus, puisque Abraham lui-même nous est aujourd'hui représenté dans la gloire, après avoir possédé sur la terre, selon le témoignage de l'Ecriture, des biens immenses. Il faut néanmoins convenir que l'opulence est un plus grand obstacle au salut que la pauvreté : pourquoi ? c'est ce que je vais vous apprendre dans ce discours.

Division. Les richesses servent de matière à trois malheureuses concupiscences que saint Jean nous a marquées : concupiscence foi yeux, concupiscence de la chair, et orgueil de la vie. Pour mieux entendre ma pensée, il faut distinguer trois choses dans les richesses : l'acquisition, la possession et l'usage. Or, l'acquisition des richesses, ou le désir d'acquérir des richesses, est communément me occasion d'injustice, et voilà l'effet de la concupiscence des yeux : première partie. La possession des richesses enfle naturellement une âme vaine, et rien n'est plus propre à lui inspirer ce que le bien-aimé disciple appelle orgueil de la vie : deuxième partie. Enfui, le mauvais usage des richesses entretient dans un cœur l'amour du plaisir, et fomente la concupiscence de la chair : troisième partie. L'homme du siècle injuste, parce qu'il veut acquérir les biens de la terre. L'homme du siècle orgueilleux, parce qu'il possède les biens de la terre. L'homme du siècle voluptueux, parce qu'il use mal des biens de la terre.

Première partie. L'homme du siècle injuste, parce qu'il veut acquérir les biens de la terre. Tout riche, disait saint Jérôme, est ou injuste dans sa personne, ou héritier de l'injustice d'autrui. Quoique cette proposition ait paru dure, l'expérience ne la vérifie que trop. Parcourez les maisons et les familles distinguées par les richesses : à peine en trouverez-vous quelques-unes où l'on ne vous fasse pas voir une succession d'injustice aussi bien que d'héritage. Je sais quelles conséquences s'ensuivent de là; ou plutôt, je sais de quelles erreurs la plupart des riches se laissent préoccuper sur cela : mais malheur à eux s'ils se livrent à une aveugle cupidité ! et malheur à moi si je leur dissimulais des vérités qui les doivent sauver!

Quoi qu'il en soit, je dis d'abord, d'après l'Apôtre, que le désir d'acquérir des richesses est communément une source d'injustice : pourquoi? 1° c'est qu'on veut être riche à quelque prix que ce soit; 2° c'est qu'on veut être riche sans se prescrire de bornes; 3° c'est qu'on veut être riche on peu de temps. Trois désirs capables de pervertir les saints mêmes.

1° On veut être riche à quelque prix que ce soit. Voilà la fin qu'on se propose. Des moyens, on en délibérera; mais il faut avoir. On voudrait bien y parvenir par des voies honnêtes, mais au défaut de ces voies honnêtes on est disposé à prendre toutes les autres. C'est ce que le satirique de Rome reprochait à ses concitoyens; et ne peut-on pas bien nous faire le même reproche? Voila, leur disait-il, comment vous raisonnez : Rem, si possis, recte; si non, quocumque modo, rem. Or, supposons un homme dans cette disposition, que ne fera-t-il pas, et qui pourra l'arrêter?

2° On veut être riche sans se prescrire de bornes. Car où sont aujourd'hui les riches qui se tiennent dans une sage modération? En vain on leur représente tout ce qui peut amortir le feu de leur avare convoitise; ils se répondent secrètement qu'on l'en a jamais assez. Or, quelles injustices cette passion effrénée ne doit-elle pas traîner après soi? De là  tant d'anathèmes que les prophètes ont prononcés contre cette faim dévorante.

3° On veut être riche en peu de temps. S'enrichir par une longue épargne et par un travail assidu, c'était l'ancienne route que l'on suivait dans la simplicité des premiers siècles : mais dans la suite on a trouvé des chemins raccourcis et bien plus commodes. Or, il est de la foi que quiconque cherche à s'enrichir promptement ne gardera pas son innocence : Qui festinat ditari, non erit innocens. Et certes, il est incompréhensible, par exemple, qu'avec des profits et des appointements réglés, on fasse tout à coup des fortunes telles que nous en voyons. Cela va, dites-vous, à damner bien des gens d'honneur; mais,  1° en quel sens les appelle-t-on gens d'honneur;  2° si ces prétendus  gens d'honneur  trouvent ici leur  condamnation, c'est à eux à  y prendre garde.

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Faut-il s'étonner après cela que le Fils de Dieu, parlant des richesses, les appelle richesses d'iniquité? Faut-il demander pourquoi le Sage cherchait partout un homme juste, qui n'eût point couru après l'or et l'argent; et pourquoi il le regardait comme un homme de miracles? Mais, reprend saint Augustin, s'il est rare de trouver un juste désintéressé, combien plus doit-il être, je ne. dis pas difficile, mais impossible qu'un homme attaché à son intérêt se maintienne dans l'état de juste ? Voulez-vous, conclut saint Bernard, modérer cet injuste désir ? comprenez l'obligation de l'aumône. Ou vous êtes riche et vous avez du superflu, et alors ce superflu n'est pas pour vous, mais pour les pauvres ; ou vous êtes dans une fortune médiocre, et alors que vous importe d'amasser ce que vous ne pourrez garder?

Deuxième partie. L'homme du siècle orgueilleux, parce qu'il possède les biens de la terre. L'Apôtre, écrivant à son disciple Timothée, lui recommandait particulièrement d'ordonner aux riches de ne s'enorgueillir point de leur fortune. Car il savait, dit saint Augustin, que l'esprit du christianisme est essentiellement opposé à l'esprit d'orgueil, et d'ailleurs il n'ignorait pas que l'esprit d'orgueil est comme inséparable des richesses.

En effet, les richesses inspirent naturellement deux sentiments d'orgueil : l'un à l'égard des hommes, l'autre à l'égard de Dieu. 1° Orgueil envers les hommes, que nous appelons suffisance et fierté; 2° orgueil envers Dieu, qui dégénère en libertinage et en impiété.

1° Orgueil envers les hommes. C'est une suite de l'état où le riche se trouve par son opulence. N'avoir besoin de personne, premier effet de l'opulence, et disposition prochaine à mépriser tout le monde. Qu'ai-je à faire de celui-ci, dit un riche mondain, et que me reviendra-t-il d'avoir des égards pour celui-là? Plus d'affabilité, de douceur, de patience, de déférence.

Voir tout le monde dans la dépendance, c'est-à-dire se voir recherché de tout le monde, redouté de tout le monde,obéi de tout le monde, autre effet de la richesse : et qu'y a-t-il de plus propre à entretenir la présomption d'une âme superbe ? L'humiliation du riche serait de penser quels sont ces serviteurs et ces amis dont il se glorifie : serviteurs et amis intéressés. Mais il n'importe, c'est une gloire pour lui d'avoir, sous ce nom d'amis, beaucoup de mercenaires et beaucoup d'esclaves.

Etre en pouvoir de tout entreprendre et de tout faire avec impunité, troisième effet de l'abondance, pour qui sait s'en prévaloir. Les lois sont pour les misérables, disait Salvien ; mais aux riches tout est permis. Et voilà, selon la parole du Prophète royal, ce qui les rend fiers et insolents : Ideo tenuit eos superbia.

Avoir même, quoi qu'on fasse, des approbateurs, quatrième effet de l'opulence. Le pauvre parle avec sagesse, dit le Saint-Esprit, et à peine le souffre-t-on. Le riche parle mal à propos, et on l'écoute avec respect ; on loue jusques aux désirs de son cœur. Enfin, quiconque est riche est éminemment toutes choses, et sans mérite, il a tout mérite. Ne serait-ce donc pas une espèce de prodige, s'il savait se garantir de l'orgueil?

2° Orgueil envers Dieu. Saint Paul ne parle presque jamais de l'avarice, qu'il ne la traite d'idolâtrie : Quae est simulacrorum servitus. Et en effet le dieu du riche, c'est son argent, puisque c'est son argent qu'il aime et en son argent qu'il se confie, au mépris du vrai Dieu. Exemple de cet homme dont parle le prophète Osée, qui disait : Je suis devenu riche, et dans mes richesses j'ai trouvé mon idole : Dives effectus sum, inveni idolum mihi. Combien de riches sont dans ce sentiment ? et sans qu'ils s'en expliquent, leur conduite nous fait assez connaître les véritables dispositions de leur cœur. Qu'est-ce qu'un riche, dans l'usage du siècle ? Un homme, ou absolument sans religion, ou qui n'a que la surface de la religion, ou qui n'a que très-peu de religion. Je ne prétends pas néanmoins que tous les riches soient de ce caractère ; mais je dis que la possession des richesses, sans une humilité héroïque, conduit là et aboutit là. Le remède est de bien comprendre : 1° que ces richesses passeront ; 2° que le riche même n'eu est, par rapport à Dieu, que le dépositaire et le dispensateur ; et qu'en vertu de l'obligation indispensable de l'aumône, il en doit une partie aux pauvres.

Troisième partie. L'homme du siècle voluptueux, parce qu'il use mal des biens de la terre. Il paraît étrange d'abord que le riche de notre Evangile ait été si hautement condamné de Jésus-Christ. Qu'avait-il fait pour mériter de l'être ? 11 était velu de pourpre et de lin ; mais sa condition ne le demandait-elle pas ? Il se traitait magnifiquement ; mais sans cela que lui eût servi son bien? C'est ainsi que le monde en juge; et moi je réponds que le monde se trompe, quand Use persuade que dès là qu'on est riche, on ait droit de vivre plus somptueusement et plus voluptueusement. La morale du paganisme pourrait me fournir là-dessus de quoi confondre bien des chrétiens. Mais quoi qu'en aient pensé les païens mêmes, la morale de l'Evangile va bien encore plus loin. Car elle nous apprend que plus un chrétien est riche, plus il doit être pénitent; et cela par trois raisons : 1° parce que le riche est beaucoup plus exposé que le pauvre à la corruption des sens; 2° parce qu'il est communément plus chargé d'offenses et plus redevable à la justice de Dieu; 3° parce qu'il trouve dans sa condition plus d'obstacles à la pénitence, qui néanmoins est la seule, voie par où il puisse retourner à Dieu et se sauver.

Mais si cela est, que ferai-je de mes revenus ? Ils vous serviront pour honorer Dieu, pour exercer la charité envers vos frères, pour racheter vos péchés.

Voilà l'usage qu'il faudrait faire de vos richesses ; mais voici celui qu'on en fait. Je ne parle point de tant d'abominations, de tant do commerces infâmes, dont l'argent est le lien et le soutien, et où sont quelquefois employés les biens mêmes de l'Eglise. Laissons toutes ces horreurs. Mais je parle de ce que la coutume et l'esprit du siècle semblent avoir rendu, non-seulement supportable, mais louable, tout opposé qu'il est aux maximes de l'Evangile. Parce qu'on a du bien, on en veut jouir sans restriction, et dans toute l'étendue des désirs qu'un attachement infini à soi-même et à sa personne peut inspirer. On veut que le finit des richesses soit tout ce qui peut contribuer à une vie commode, pour ne pas dire délicieuse. Et de là il ne faut plus espérer que la chair soit jamais sujette à l'esprit, ni l'esprit à Dieu.

Pleurez donc, mes Frères, concluait l'apôtre saint Jacques en parlant aux riches; car le temps viendra où vos biens vous seront enlevés, où vos richesses porteront témoignage contre vous, et où ces trésors d'iniquité seront pour vous des trésors de colère et de vengeance. Mais pour en faire des trésors de justice et de sainteté, partagez-les avec les pauvres. Et vous, pauvres, apprenez à vous consoler dans voire pauvreté, puisqu'elle vous met à couvert des dangers et du malheur des riches. Ne soyez pas seulement pauvres par nécessité, mais soyez-le de cœur. Car que vous servirait d'être dépourvus de biens, si vous aviez le cœur plein de désirs? Quid tibi prodest sibi eges facultate, et ardes cupiditate?

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Factum est autem, ut moreretur mendicus, et portaretur ab angelis in sinum Ahrahœ. Mortitus est autem et dives, et sepultus est in inferno.

Or, il arriva que le pauvre mourut, et qu'il fut emporté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi, et il fut enseveli dans l'enfer. (Saint Luc, XVI, 22.)

Un pauvre glorifié dans le ciel, et un riche enseveli dans l'enfer; un pauvre entre les mains des anges, et un riche livré aux démons ; un pauvre dans le sein de la béatitude, et un riche au milieu des flammes, n'est-ce pas, dit saint Augustin, un partage bien surprenant, et qui pourrait d'abord désespérer les riches et enfler les pauvres? Mais non, riches et pauvres, ajoute ce saint docteur, n'en tirez pas absolument cette conséquence; car s'il y a des riches dans l'enfer, on y verra pareillement des pauvres; et s'il y a des pauvres dans le ciel, tous les riches n'en seront pas exclus. N'en cherchons point ailleurs la preuve que dans l'évangile même du mauvais riche, et voyez Lazare qu'il méprisait, et à qui il refusait jusqu'aux miettes qui tombaient de sa table; c'est un pauvre, il est vrai, et ce pauvre est emporté par les anges : Quis sublatus est ab angelis ? Pauper. Mais où est-il emporté? dans le sein d'Abraham, de ce riche, qui selon le témoignage de l'Ecriture, possédait des biens immenses. Quo sublatus est ? in sinum Abrahœ. Voila donc tout à la fois dans le séjour de la gloire, et un riche et un pauvre; ou plutôt tous deux riches et tous deux pauvres ; tous deux riches de Dieu et des trésors de la grâce, el tous deux pauvres de cœur et détachés des biens de la terre : Ambo Deo divites, ambo spiritu pauperes. Et je vous dis ceci, mes Frères, conclut saint Augustin, afin que les pauvres ne condamnent pas témérairement les riches, et que les riches ne perdent pas si aisément toute espérance. Conclusion admirable, et contre le désespoir des uns, et contre la présomption des autres.

Il faut, après tout, convenir, Chrétiens, que l'opulence est un plus grand obstacle au salut que la pauvreté; et nous sommes obligés de reconnaître que le Fils de Dieu a canonisé les pauvres, et qu'il a frappé les riches de sa malédiction. Nous savons en quels termes il s'en est expliqué, et combien de fois il nous a fait entendre qu'il était, sinon impossible, au moins très-difficile qu'un riche entrât dans le royaume du ciel : Quam difficile, qui pecunias habent, introibunt in regnum Dei (1) ! Or, d'où peut venir cette extrême difficulté? c'est de quoi je

1 Marc, X, 23.

vais vous instruire après que nous aurons salué Marie, en lui disant : Ave, Maria.

De toutes les idées que nous pouvons nous former du monde profane, du monde perverti et corrompu, du monde réprouvé de Dieu, la plus juste, ce me semble, est celle que nous en donne le bien-aimé disciple saint Jean, quand il nous dit que tout ce qu'il y a dans le monde n'est que concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie : Omne quod in mundo est, concupiscentia et oculorum, concupiscentia carnis, et superbia vitœ (1). Concupiscence des yeux, qui, inspirant à l'homme un secret dégoût de ce qu'il a, lui fait désirer et rechercher ce qu'il n'a pas. Orgueil de la vie, qui, élevant l'homme au-dessus de lui-même, lui donne du mépris pour les autres, et lui fait même oublier Dieu. Concupiscence de la chair, qui, par le charme du plaisir, séduisant la raison de l'homme, le rend esclave de ses sens. Voilà, dit saint Augustin, les trois maladies contagieuses qui se sont répandues dans le monde, et qui en ont infecté les plus saines parties. Concupiscence des yeux, ou envie d'avoir, qui est la racine de tous les maux, mais en particulier de l'injustice. Orgueil de la vie, qui est l'ennemi de la charité, et qui conduit jusqu'à l'impiété. Concupiscence de la chair, d'où naissent les passions impures, et d'où viennent les plus honteux excès. Or, je trouve, Chrétiens, que les richesses, par l'abus que le monde en fait, servent de matière à ces trois malheureuses concupiscences, et que la raison la plus générale, comme la plus naturelle, pourquoi les hommes sont injustes, superbes, sensuels, c'est qu'ils sont riches, ou qu'ils ont la passion de l'être.

Car, pour vous expliquer mon dessein, et pour y mettre quelque ordre, je distingue, avec saint Chrysostome, trois choses dans les richesses : l'acquisition, la possession et l'usage. Sur quoi j'avance trois propositions qui m'ont paru autant de vérités incontestables, et dont il ne tiendra qu'à vous de tirer de grands fruits pour la réformation de vos mœurs. Car je dis que l'acquisition des richesses, dans la pratique du monde, est communément une occasion d'injustice; ou, si vous voulez, que le désir d'acquérir des richesses, quand il n'est pas réglé par l'esprit chrétien, est une disposition prochaine à l'injustice, et voilà l'effet de la concupiscence des yeux : première vérité. Je

1 1 Joan., II, 16.

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dis que la possession des richesses enfle naturellement une âme vaine, et que rien n'est plus propre à lui inspirer ce que saint Jean appelle orgueil de la vie : seconde vérité. Enfin je dis que c'est le mauvais usage des richesses qui entretient dans un cœur l'amour du plaisir, et qui fomente la concupiscence de la chair : troisième et dernière vérité. Appliquez-vous, mes chers auditeurs, à ces trois points de morale : l'homme du siècle injuste, parce qu'il veut acquérir les biens de la terre ; l'homme du siècle orgueilleux, parce qu'il possède les biens de la terre ; l'homme du siècle voluptueux, parce qu'il use mal des biens de la terre : trois caractères du riche mondain, qui vont [partager ce discours. Mais à ces trois maux, quel remède? celui même que négligea le mauvais riche, je veux dire l'aumône ; car il suffit de bien comprendre l'obligation de l'aumône pour être plus modéré dans le désir des richesses, plus humble dans la possession des richesses, plus saint dans l'usage des richesses. C'est tout le sujet de votre attention.

PREMIÈRE  PARTIE.

Il était difficile que saint Jérôme, malgré toute son autorité, évitât la censure des riches du siècle, quand il a dit généralement, et sans nulle modification, que tout homme riche est, ou injuste dans sa personne, ou héritier de l'injustice et de l'iniquité d'autrui : Omnis dives aut iniquus est, aut hœres iniqui. Cette proposition a paru dure et odieuse ; quelques-uns même l'ont condamnée comme indiscrète et fausse ; mais je doute qu'en la condamnant ils l'eussent approfondie avec des lumières aussi pures, et un sens aussi solide et aussi exact, que ce Père, dont un des caractères particuliers a été la science et l'usage du monde. Or, plus on entre dans le secret et dans la connaissance du monde, plus on demeure persuadé que ce saint docteur a dû parler de la sorte, et qu'en effet il y a peu de riches innocents, peu dont la conscience doive être tranquille, peu qui soient exempts de la malédiction où il semble que cette proposition les enveloppe. J'en appelle à votre expérience. Parcourez les maisons et les familles distinguées par les richesses et par l'abondance des biens ; je dis celles qui se piquent le plus d'être honorablement établies, celles où il paraît d'ailleurs de la probité, et même de la religion : si vous remontez jusqu'à la source d'où cette opulence est venue, à peine en trouverez-vous où l'on ne découvre, dans l'origine et dans le principe, des choses qui font trembler.

Sans autre recherche que de ce qui a été ou de ce qui est même encore d'une notoriété publique, à peine en pourriez-vous marquer où l'on ne vous fasse voir une succession d'injustice, aussi bien que d'héritage ; c'est-à-dire où la mauvaise foi d'un père n'ait été, pur exemple, le fondement de la fortune d'un fils, où la friponnerie de l'un n'ait servi à enrichir l'autre, où la violence de celui-ci n'ait fait l'élévation de celui-là ; et vous reconnaîtrez avec frayeur que tel qui passe aujourd'hui pour homme équitable et droit, et pour possesseur légitime de ce que ses ancêtres lui ont transmis, n'est pas moins chargé devant Dieu de leurs iniquités et de leurs crimes , qu'il est avantageusement pourvu, selon le monde, de leurs revenus et de leurs trésors : Omnis dives aut iniquus est, aut hœres iniqui.

Je sais , Chrétiens , quelles conséquences s'ensuivent de là ; je sais quels troubles et quels scrupules je répandrais dans les consciences de tout ce qu'il y a de riches qui m'écoutent, si je les obligeais à creuser le fond de cet abîme, et à se faire parties contre eux-mêmes , pour examiner jusqu'où va sur ce point leur obligation ; ou plutôt, je sais de quelles erreurs la plupart des riches se laissent préoccuper, faussement convaincus que, de quelque manière qu'aient été autrefois acquis les biens qu'ils possèdent aujourd'hui, ce n'est point à eux à faire le procès à la mémoire de leurs pères ; que d'exiger des enfants une telle discussion, c'est renverser l'ordre de la société; que les péchés, s'il y en a eu, sont personnels ; et que , malgré les doutes les plus violents qui pourraient leur rendre suspecte la conduite de ceux à qui ils ont succédé , la bonne foi leur tient lieu d'une prescription sur laquelle ils ont droit de se reposer. Erreurs insoutenables dans les maximes de la vraie religion, et qui servent néanmoins de prétextes à tant de riches du monde pour étouffer tous leurs remords. Mais malheur à eux, si, prévenus d'une aveugle cupidité qui les séduit, ils risquent, dans un sujet si important, les intérêts de leur salut! et malheur à moi, si, par une lâche complaisance, et pour ne pas troubler leur fausse paix, je dissimule ici des vérités, quoique amères et fâcheuses, qui les doivent sauver !

Quoi qu'il en soit, Chrétiens, c'est un oracle prononcé par le Saint-Esprit, et vérifié par l'expérience de tous les siècles, que quiconque veut devenir riche tombe dans les pièges du

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démon, et s'engage en mille désirs non-seulement vains, mais pernicieux, qui le précipitent enfin dans l'abîme de la perdition et de la damnation éternelle : Qui volunt divites fieri, incidunt in tentationem, et in laqueum diaboli, et desideria multa inutilia, et nociva, quœ mergunt homines in interitum (1). Ainsi l'a déclaré le grand Apôtre dans sa première Epître à Timothée. Sur quoi saint Chrysostome, examinant en particulier quels sont ces désirs, et raisonnant selon les principes de la morale et de la foi, observe que cette destinée malheureuse, et ce caractère d'injustice et de réprobation attaché aux richesses de la terre, vient de trois désordres dont il est rare de se préserver dans le soin d'acquérir. Appliquez-vous, s'il vous plaît, aux réflexions de ce Père ; elles sont également sensibles et instructives. Car on veut être riche à quelque prix que ce soit ; on veut être riche sans se prescrire de bornes, et on veut être riche en peu de temps : trois désirs capables de pervertir les saints ; trois sources empoisonnées de toutes les injustices dont le monde est rempli. Une simple exposition va vous en faire connaître les funestes conséquences, et vous en découvrir la malignité.

On veut être riche ; voilà la fin qu'on se propose, et à laquelle on est absolument déterminé. Des moyens, on en délibérera dans la suite; mais le capital est d'avoir, dit-on, de quoi se pousser dans le monde, de quoi faire quelque figure dans le monde, de quoi maintenir son rang dans le monde, de quoi vivre à son aise dans le monde ; et c'est ce que l'on envisage comme le terme de ses désirs. On voudrait bien y parvenir par des voies honnêtes, et avoir encore, s'il était possible, l'approbation publique; mais, au défaut de ces foies honnêtes, on est secrètement disposé à en prendre d'autres, et à ne rien excepter pour venir à bout de ses prétentions. O cives, cives! quœrenda pecunia primum est. Virtus post nummos. C'est ce que disait le satirique de Rome, reprochant à ses concitoyens la dépravation de leurs mœurs : et pourquoi, reprend saint Augustin, n'écouterons-nous pas ces sages du paganisme, quand il s'agit de régler les nôtres? 0 âmes vénales et intéressées ! s'écriait ce païen, voici l'indigne leçon que vous fait continuellement votre avarice, et que vous n'avez pas honte de suivre ! La vertu après le bien, mais le bien avant toutes choses. Quand nous en aurons, dites-vous, nous penserons à

1 1 Tim., VI, 9.

l'étude de la sagesse ; mais, préférablement à la sagesse, il faut travailler à s'enrichir ; sans cela, la sagesse même est méprisée, et passe pour folie. C'est ainsi que vous raisonnez, et toute votre philosophie se réduit à cette damnable conclusion : Rem, si possis recte; si non, quocumque modo, rem. Faisons notre fortune, augmentons nos revenus, amassons du bien; du bien, si nous le pouvons, légitimement; sinon, du bien à quelque condition que ce puisse être, et, aux dépens de tout le reste, du bien. Ainsi leur faisait-il remarquer la corruption de leurs cœurs ; et ma douleur est que ces paroles, prises dans toute leur énergie, conviennent encore aujourd'hui à un million de chrétiens qui semblent n'avoir point d'autre religion que celle-là : Rem, si possis, recte ; si non, quocumque modo, rem. On ne laisse pas de sentir une répugnance secrète à se servir de moyens honteux ; mais, avec cette répugnance que l'honneur inspire, et dont on ne se peut défaire, on a encore plus d'âpreté et plus d'avidité; et il arrive ce qu'ajoute saint Chrysostome, que le désir de la fin l'emporte sur l'injustice des moyens : Si non, quocumque modo, rem.

Or, supposons un homme dans cette disposition ; que ne fera-t-il pas, et qui l'arrêtera? quelle conscience ne sera-t-il pas en état de se former? à quelle tentation ne se trouvera-t-il pas livré? le scrupule de l'usure l'inquiétera-t-il? le nom de confidence et de simonie l'étonnera-t-il? manquera-t-il d'adresse pour déguiser et pour pallier le vol ? sera-t-il en peine de chercher des raisons spécieuses pour autoriser la concussion et la violence? s'il est en charge et en dignité, rougira-t-il des émoluments sordides qu'il tire, et qui décrient son ministère? s'il est juge, balancera-t-il à vendre la justice? s'il est dans le négoce et dans le trafic, se fera-t-il un crime de la fraude et du parjure? si le bien d'un pupille lui est confié, craindra-t-il de le ménager à son profit? s'il manie les deniers publics, comptera-t-il pour péculat tout ce qui s'y commet d'abus? Non, mes chers auditeurs, rien de tout cela ne sera capable de le retenir, ni souvent même de le troubler. Du moment qu'il veut s'enrichir, il n'y aura rien qu'il n'entreprenne, rien qu'il ne présume lui être dû, rien qu'il ne se croie permis. S'il est faible et timide, il sera fourbe et trompeur: s'il est puissant et hardi, il sera dur et impitoyable. Dominé par cette passion, il n'épargnera ni le profane ni le sacré ; il prendra jusque sur les autels. Le patrimoine des

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pauvres deviendra le sien ; et, s'il lui reste encore quelque conscience, il trouvera des docteurs pour le rassurer, ou plutôt il s'en fera. Il leur cachera le fond des choses ; il ne s'expliquera qu'à demi, et, par ses artifices et ses détours, il en extorquera des décisions favorables, et les rendra, malgré eux, garants de son iniquité. Que le public s'en scandalise, il aura un conseil dont il se tiendra sûr; du moins, quoi qu'on en puisse dire, il parviendra à ses fins ; il veut être riche, et il le veut absolument : Rem, rem; quocumque modo, rem.

Non-seulement il le veut être, mais il le veut être sans se prescrire de bornes : autre désir aussi dangereux qu'il est déraisonnable et insensé. Car, où sont aujourd'hui les riches qui, réglant leur cupidité par une sage modération, mettent un pointa leur fortune? Où sont les riches qui, contents de ce qui suffit, et portant leurs pensées plus haut, disent : C'est assez de biens sur la terre; il faut se pourvoir de ces trésors célestes que ni le ver ni la rouille ne consument point? En vain on leur représente que se borner de la sorte, c'est la marque la plus certaine d'un esprit solide et judicieux. En vain on leur fait voir la folie d'un homme qui, n'ayant que des besoins limités, a des désirs immenses et infinis; semblable à celui dont parlait encore le même auteur profane, qui, n'ayant affaire que d'un verre d'eau, voudrait le puiser dans un grand fleuve, et non pas dans une fontaine. En vain leur dit-on, avec l'Ecclésiaste, que cette ardeur d'amasser et d'accumuler n'est que vanité et affliction d'esprit; que dans la cupidité même, comme en toute autre chose, il doit y avoir une fin, et qu'un des châtiments de Dieu les plus visibles sur les riches avares, c'est que, pour être dans l'opulence, ils n'en craignent pas moins la pauvreté, et que plus ils ont acquis, plus ils veulent acquérir. En vain leur remontre-t-on qu'entassant toujours biens sur biens, ils n'en sont dans le monde, ni plus aimés, ni plus estimés, ni plus honorés; que, la mesure nécessaire une fois remplie, ils n'en vivent pas du reste plus agréablement, ni plus doucement; et que tout l'effet de ces grandes richesses est de leur attirer l'envie, l'indignation, la haine publique ; tout cela ne les touche point. Brûlés d'une avare convoitise, ils se répondent secrètement que tout est nécessaire dans le monde; que rien, à le bien prendre, ne suffit ; qu'on n'en peut jamais trop avoir ; que les hommes ne valent et ne sont comptés que sur le pied de ce qu'ils ont; qu'il est doux de cueillir en pleine moisson; qu'il ne convient qu'à une âme timide, ou à une conscience faible, de fixer ses désirs. Maximes qui les endurcissent, et dont ils se laissent tellement prévenir, que rien ne les peut détromper. Or, figurez-vous quelles injustices cette passion effrénée traîne après soi ; imaginez-vous de quelles vexations, de quelles oppressions, de quelles concussions elle doit être accompagnée.

De là vient que les prophètes, animés de l'Esprit de Dieu, prononçaient de si terribles anathèmes contre cette faim dévorante : Vœ vobis qui conjungitis domum ad domum, et agrum agro copulatis ; numquid habitabitis vos soli in medio terrœ (1) ? Est-il rien de plus fort et de plus éloquent que ces paroles? Malheur à vous, qui joignez maison à maison, héritage à héritage ! malheur à vous dont le voisinage pour cela même est redouté, et qui des fonds les plus médiocres, par vos odieuses acquisitions, trouvez le secret de faire de grands et d'amples domaines ! prétendez-vous donc habiter seuls au milieu de la terre? Mais pourquoi, dit un riche, ne me sera-t-il pas permis d'accroître mon fonds ; et pourquoi, payant bien ce que j'acquiers, et ne faisant tort à personne, n'aurai-je pas droit de m'étendre? Encore une fois, malheur à vous ! Vœ vobis! Malheur, parce que vouloir toujours s'étendre et ne nuire à personne, ce sont communément dans la pratique deux volontés contradictoires. Malheur, parce que ces accroissements ont presque toujours été et seront presque toujours injustes, sinon envers celui dont vous achetez l'héritage, au moins envers ceux aux dépens de qui vous le payez : Vœ qui multiplicat non sua (2) ! Malheur à l'homme qui veut sans cesse multiplier ses revenus, parce qu'en multipliant le sien il y mêle infailliblement celui du prochain ! Vœ qui congregat avaritiam domui suœ, ut sit in excelso nidus ejus (3) ! Malheur à l'homme qui, n'écoutant que son ambition et son avarice, forme toujours de nouveaux projets, et conçoit de hautes idées pour l'agrandissement de sa maison ! pourquoi? Admirez l'expression du Saint-Esprit : Quia lapis de pariete clamabit (4); parce que les pierres mêmes dont cette maison est bâtie crieront vengeance, et que le bois employé à la construire rendra témoignage contre lui : Et lignum quod inter juncturas œdificiorum est, respondebit (5).

8. — 2 Habac, II, 6. — 3 Ibid.,9.—  4

Ibid., 11. — 5 Ibid.

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Enfin, on veut être riche en peu de temps ; et, parce qu'il n'y a que certains états, que certaines conditions et certains emplois où , parties voies courtes et abrégées, on puisse le devenir, contre tous les principes et toutes les règles de la prudence chrétienne, on ambitionne ces états, on recherche ces conditions, on se procure ces emplois. S'enrichir par une longue épargne ou par un travail assidu, c'était l'ancienne route que Ton suivait dans la simplicité des premiers siècles ; mais de nos jours on a découvert des chemins raccourcis, et bien plus commodes. Une commission qu'on exerce, un avis qu'on donne, un parti où l'on entre, mille autres moyens que vous connaissez, voilà ce que l'empressement et l'impatience d'avoir a mis en usage. En effet, c'est par là qu'on fait des progrès surprenants ; par là qu'on voit fructifier au centuple son talent et son industrie; par là qu'en peu d'années, qu'en peu de mois, on se trouve comme transfiguré, et que, de la poussière où l'on rampait, on s'élève jusque sur le pinacle.

Or, il est de la foi, Chrétiens, que quiconque cherche à s'enrichir promptement ne gardera pas son innocence : Qui festinat ditari, non erit innocens (1). C'est le Saint-Esprit même qui l'assure; et quand il ne le dirait pas, la preuve en est évidente. Car il est incompréhensible, par exemple, qu'avec des profits et des appointements réglés on fasse tout à coup des fortunes semblables à celles dont nous parlons ; et que ne prenant selon le précepte de Jean-Baptiste, que ce qui est dû, l'on arrive à une opulence dont le faîte et le comble paraît presque aussitôt que les fondements. Il faut donc que la mauvaise foi, pour ne pas dire la fourberie, soit venue au secours, et qu'elle ait donné des ailes à la cupidité, pour lui faire prendre un vol si prompt et si rapide.

Cela va, me direz-vous, à damner bien des gens d'honneur ; et moi je réponds, premièrement, qu'il faudrait d'abord examiner qui sont ces gens d'honneur, et en quel sens on les appelle gens d'honneur; secondement, qu'il ne m'appartient pas de damner personne ; mais qu'il est du devoir de mon ministère de vous développer les sacrés oracles de la parole divine. Si ce que vous appelez gens d'honneur y trouvent leur condamnation, c'est à eux à y prendre garde ; mais, quoi qu'il en soit, c'est une vérité incontestable : Qui festinat ditari, non erit innocens; quand on s'empresse de s'enrichir, on n'est point sans crime, au jugement

1 Prov., XXVIII, 20.

même du monde, comment le serait-on à celui de Dieu?

Cependant, mes chers auditeurs, telle est l'obstination du siècle : pour être riche en peu de temps, on abandonne l'innocence, on renonce à la probité, on se dépouille même de l'humanité, on dévore la substance du pauvre, on ruine la veuve et l'orphelin : et souvent, après cela, par une grossière hypocrisie, on devient, ou plutôt on se fait dévot ; comme si la dévotion et la réforme, survenant à l'injustice sans la réparer, couvrait tout et sanctifiait tout. Faut-il s'étonner que le Fils de Dieu, envisageant tous ces désordres, ait réprouvé les richesses dans son Evangile, et qu'il ne les ait plus simplement appelées richesses, mais richesses  d'iniquité : mammona iniquitatis (1) ? Faut-il demander pourquoi le Sage, éclairé des lumières de l'Esprit de Dieu, cherchait partout un homme juste qui n'eût point couru après l'or et l'argent ; pourquoi il le regardait comme un homme de miracles, voulant faire son éloge, et le canonisant dès cette vie? Quis est hic, et laudabimus eum ; fecit enim mirabilia in vita sua (2). Mais, reprend saint Augustin , s'il est rare de trouver un homme assez juste pour ne s'être jamais laissé prendre à l'éclat de l'or et de l'argent, combien plus doit-il être, je ne dis pas difficile, mais impossible, qu'un homme se laisse prendre à l'éclat de l'or et de l'argent, et qu'il se maintienne dans l'état de juste? Voulez-vous, homme du siècle, modérer cet injuste désir ?

comprenez l'obligation de l'aumône. Comprenez, dis-je, que plus vous aurez, plus vous serez obligé de donner et de répandre; qu'il faudra que vos aumônes croissent à proportion de vos revenus, et que c'est sur cette proportion que vous serez jugé. Ainsi raisonnait saint Bernard dans une de ses lettres; car, disait ce Père, ou vous êtes riche et vous avez du superflu, et alors ce superflu n'est pas pour vous, mais pour les pauvres; ou vous êtes dans une fortune médiocre, et alors que vous importe de chercher ce que vous ne pouvez garder ? Dignatio tua, aut dives est, et debet facere quod prœceptum est ; aut adhuc tenuis, et non debet quœrere quod erogatura est. Quiconque sera bien convaincu de cette importante vérité craindra plutôt d'acquérir des biens, qu'il ne les désirera. Acquisition des richesses, occasion d'injustice, vous l'avez vu. Possession des richesses, source d'orgueil; c'est ce que vous allez voir dans la seconde partie.

1 Luc, XVI, 8. — 2 Eccli., XXXI, 9.

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DEUXIÈME PARTIE.

Ce n'est pas sans raison que l'Apôtre, écrivant à son disciple Timothée, et lui apprenant à former les mœurs des premiers fidèles, parmi les autres maximes qu'il établissait, et dont il voulait qu'ils fussent instruits, lui recommandait particulièrement d'ordonner aux riches de ce monde de n'être point orgueilleux : Divitibus hujus seculi prœcipe sublime non sapere (1). Comme s'il lui eût dit, selon l'explication de saint Chrysostome : Rien de plus dangereux pour un chrétien que la possession des richesses; et plût au ciel que la pauvreté évangélique fût le partage de tous ceux qui professent l'Evangile ! Mais si, par un ordre d'en-haut, et par la disposition de la Providence, il arrive qu'il y ait des riches parmi nous, au moins parlez-leur en homme de Dieu; et bien loin de les flatter sur le bonheur de leur état, obligez-les à s'humilier et à trembler, dans la vue des malheurs qui les menacent et qu'ils ont à prévenir. Il savait, ajoute saint Augustin, que l'esprit du christianisme est essentiellement opposé à l'esprit d'orgueil; et d'ailleurs il n'ignorait pas que l'esprit d'orgueil, sans un miracle, est comme inséparable des richesses. C'est pour cela qu'il employait avec tant de zèle l'autorité que Dieu lui avait donnée, pour soumettre les riches du siècle à cette sainte et divine loi, de n'avoir jamais des pensées trop hautes, et de ne pas abuser de leur condition au mépris de leur religion : Divitibus hujus seculi prœcipe sublime non sapere.

En effet, Chrétiens, les richesses inspirent naturellement, surtout à un cœur vain et plein de lui-même, deux sentiments d'orgueil : le premier, à l'égard des hommes, au-dessus de qui il croit avoir droit de s'élever; le second, à l'égard de Dieu, qu'il ne connaît plus qu'à demi, et dont il semble qu'il ait secoué le joug. Orgueil envers les hommes, que nous appelons suffisance et fierté; orgueil envers Dieu, qui dégénère en libertinage et en impiété; l'un et l'autre, suite si naturelle de l'abondance et de la possession des biens , qu'il n'y a que la grâce de Jésus-Christ qui puisse nous en préserver.

Orgueil envers les hommes ; car il suffit d'être riche pour tirer, quoique injustement, toutes ces conséquences avantageuses : qu'on n'a plus besoin de personne, qu'on doit tenir tout le monde dans la dépendance ; qu'on peut, sans obstacle et sans contradiction, se rendre

1 1 Tim., VI, 17.

délicat, impérieux, bizarre; qu'on est au-dessus de la censure, et, comme en pouvoir de faire impunément toutes choses ; qu'on est sûr de l'approbation et de la louange, ou, pour mieux dire, de l'adulation et de la flatterie; que, sans mérite, on a ce qui tient lieu de tout mérite. Conséquences dont se laissent infatuer, non-seulement les esprits populaires et bornés, mais les sages mêmes, et ceux qui, du reste, auraient de la solidité ; en sorte que les uns et les autres, éblouis de l'éclat qui les environne, et enivrés de leur fortune, se disent à eux-mêmes, aussi bien que le pharisien : Non sum sicut cœteri hominum (1) ; Je ne suis pas connue le reste des hommes, et le reste des hommes n'est pas comme moi. Reprenons, Chrétiens, et mettons tout ceci dans un nouveau jour.

N'avoir besoin de personne, premier effet de l'opulence, et disposition prochaine et infaillible à mépriser tout le monde. Dans l'indépendance où se trouve le riche mondain, et dans l'état où le met sa fortune de se pouvoir passer du secours d'autrui, de l'amitié d'autrui, des grâces d'autrui, il ne considère plus que lui-même, et il ne vit plus que pour lui-même. Affabilité, douceur, patience, déférence, ce sont des noms qu'il ne connaît point, parce qu'ils expriment des vertus dont il ne fait aucun usage, et sans lesquelles il a de quoi se soutenir. Qu'ai-je à faire de celui-ci, et que me reviendra-t-il d'avoir des égards pour celui-là? Enflé qu'il est de ce sentiment, il ne sait ce que c'est que de céder, que de s'abaisser, que de plier, dans des occasions néanmoins où la charité et la raison le demandent; et, comme l'amour-propre est le seul ressort qui le fait agir, n'étant jamais humble par indigence et par nécessité, il ne l'est jamais par devoir et par piété.

Voir tout le monde dans la dépendance, c'est-à-dire se voir recherché de tout le monde, redouté de tout le monde, obéi de tout le monde, autre effet de la richesse ; et qu'y a-t-il de plus propre à entretenir la présomption d'une âme superbe? On sait bien que l'humiliation d'un riche, s'il voulait se rendre justice, serait de penser quels sont ces serviteurs, et ces amis prétendus dont il se glorifie; amis, serviteurs que le seul intérêt conduit, et qui, s'attachant à sa fortune, n'ont souvent qu'un fonds de mépris et qu'une secrète haine pour sa personne. Mais l'orgueil, ingénieux à se tromper, ne laisse pas de profiter de cela même, se faisant, sinon une douceur, au moins une gloire,

1 Luc, XVIII, 11.

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d'avoir sous ce nom d'amis beaucoup de mercenaires et beaucoup d'esclaves. S'il n'a pas de quoi se faire aimer, il a de quoi se faire craindre; et soit qu'on l'aime ou qu'on le haïsse, c'est toujours un sujet de complaisance pour lui de voir qu'on est intéressé à le ménager. De là vient, dit le plus sage des hommes, Salomon (morale admirable et dont nous faisons à toute heure l'épreuve sensible), de là vient que le riche, par là même qu'il est riche, prétend avoir un titre pour devenir fâcheux, de difficile abord, d'humeur inégale, chagrin quand il lui plaît, impatient, colère; un titre pour rebuter les uns, pour choquer les autres, pour être à tous insupportable. S'il était pauvre, il n'aurait dans la bouche que des supplications et des prières, ce sont les termes de l'Ecriture; mais parce qu'il est à son aise et qu'il a du bien, il ne parle qu'avec hauteur, et il ne répond qu'avec dureté : Cum obsecrationibus loquetur pauper, dives effabitur rigide (1).

Etre en pouvoir de tout entreprendre et de tout faire avec impunité, troisième effet de l'abondance pour quiconque sait s'en prévaloir. Car, où voit-on des riches, disait Salvien, déplorant les abus de son siècle? et ne le puis-je pas dire comme lui, où voit-on des riches passer par la rigueur des lois? dans quel tribunal les punit-on? quelle justice contre eux obtient-on, ou espère-t-on? quelle intégrité ne corrompent-ils pas? quels arrêts si justes et si sévères n'éludent-ils pas? de quel mauvais pas, pour user de l'expression commune, un riche criminel et scélérat ne se tire-t-il pas hautement et tête levée; et de quel crime si noir ne trouve-t-il pas moyen de se laver? Les lois sont pour les misérables, ajoutait le même Père; les châtiments, pour ceux à qui la pauvreté en pourrait déjà tenir lieu ; mais, pour les riches, il n'y a qu'indulgence, que connivence, que tolérance; l'équité la plus inflexible et le droit le plus rigoureux se tournent pour eux en faveur. Or, voilà, reprend le Prophète royal, ce qui les rend fiers et insolents. Ils ne sentent jamais la pointe de la correction, et ils ne sont point châtiés comme les autres hommes. On ne les reprend point, on ne les confond point, on ne les condamne point ; et c'est pour cela que l'orgueil se saisit d'eux et les remplit : In laboribus hominum non sunt, et cum hominibus non flagellabuntur ; ideo tenuit eos superbia (2).

Et comment ne seraient-ils pas au-dessus de la censure, puisque c'est assez qu'ils soient

1 Prov., XVIII, 23. — 2 Psalm., LXXII, 5.

riches pour avoir, quoi qu'ils fassent, des approbateurs? Voulez-vous savoir un des grands privilèges des richesses? le voici, et vous l'allez apprendre de l'Ecclésiastique. Le pauvre parle avec sagesse, et à peine le souffre-t-on ; le riche parle mal à propos, et on l'écoute avec respect; et ce qu'il avance imprudemment est élevé jusques aux nues, par les louanges qu'on lui donne : Dives locutus est, et omnes tacuerunt, et verbum illius usque ad nubes perducent (1). Ses défauts sont des perfections ; ses erreurs, des lumières : on loue, dit ailleurs le Saint-Esprit, jusques aux désirs de son cœur; c'est-à-dire jusques à ses passions, jusques à ses emportements. Ce que l'on blâme dans les autres est dans lui matière d'éloge et sujet de bénédiction : Quoniam laudatur peccator in desideriis animae suae, et iniquus benedicitur (2). Le texte hébraïque porte : Et dives benedicitur. Or, qui pourrait résister à un air aussi contagieux que celui de la flatterie, quand on le respire sans cesse? A force d'entendre que l'on est parfait, on se croit parfait; et à force de le croire, on devient, sans même l'apercevoir, orgueilleux et vain. Pour peu sensé que fût le riche, il renoncerait à ce faux privilège ; mais l'adulation qui le perd, en lui ôtant l'humilité, lui ôte même le bon sens, et lui fait préférer le mensonge à la plus solide de toutes les vérités, qui est la connaissance de soi-même.

Enfin quiconque est riche est éminemment toutes choses , et sans mérite il a tout mérite. Il est noble sans naissance, savant sans étude, brave sans valeur ; il a la qualité, la probité , la prudence , l'habileté. Sans autre distinction que l'or et l'argent qu'il possède, il parvient aux honneurs. Par là il règne et il domine ; par là il est chéri des grands et adoré des petits ; par là il n'y a point d'alliance où il ne prétende , point de rival sur qui il ne l'emporte ; en un mot, par là il n'est exclu de rien, et se fait ouverture à tout. Ne serait-ce pas une espèce de prodige s'il savait alors se garantir de l'orgueil, et se tenir dans les bornes d'une modestie chrétienne?

Cependant il n'en demeure pas là. L'orgueil envers les hommes est un degré pour s'élever jusques au mépris de Dieu, et la possession des richesses, qui devrait être pour le riche un sujet de reconnaissance envers Dieu, de qui il les a reçues, par la corruption de son cœur, le fait tomber dans une espèce d'idolâtrie et d'irréligion. Je n'exagère point quand je dis une espèce d'idolâtrie. Saint Paul, qui pensait et qui

1 Eccli., XIII, 28. — 2 Psalm., X, 3.

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parlait juste, à force d'employer ce terme, en a fait sur la matière que je traite un terme non-seulement propre , mais consacré. Jamais cet apôtre de Jésus-Christ, dans le dénombrement des péchés, ne spécifie l'avarice, qu'il n'ajoute, pour la distinguer : Quœ est simulacrorum servitus (1) ; qui est un vrai culte d'idoles. Et pourquoi? parce qu'il était persuadé, dit saint Chrysostome, que l'argent est le dieu du riche. Oui, son dieu, puisqu'il l'adore; son dieu, puisqu'il espère en lui ; son dieu , puisqu'il lui fait des sacrifices ; son dieu, puisqu'il l'aime souverainement et par-dessus tout. Ce n'est donc pas sans raison que la possession des biens de la terre, je dis à l'égard d'un avare qui en est possédé lui-même, est appelée par saint Paul une idolâtrie : simulacrorum servitus. Idolâtrie de tous les temps, idolâtrie de toutes les nations et de tous les peuples, idolâtrie la plus aveugle et la plus opiniâtre que Jésus-Christ ait eue à combattre et à détruire, dans son avènement au monde. Or, que fait l'idolâtrie dans un esprit? Vous le savez, Chrétiens : elle y ruine l'empire de Dieu ; elle y suscite une divinité étrangère qu'elle oppose à Dieu, qu'elle élève au-dessus de Dieu, qu'elle fait asseoir sur le trône de Dieu. Outrage qui passe la révolte , et qui va même au-delà de l'apostasie, et jusques à l'insulte.

Voilà, mes chers auditeurs, ce que le prophète Osée a voulu nous faire comprendre dans ce fameux passage du douzième chapitre de sa prophétie. Remarquez ceci, c'est un des plus beaux traits de l'Ecriture. Ce prophète avait cent fois prêché aux Juifs l'obligation de persévérer dans la foi de leurs pères ; et cent fois les Juifs avaient méprisé ses remontrances. Mais un jour qu'il leur reprochait leur infidélité envers le Dieu d'Israël, le croiriez-vous? un homme de la tribu d'Ephraïm lui répondit avec audace qu'il n'avait que faire du Dieu d'Israël , qu'il en avait choisi un autre plus à son gré, un autre dont le culte était plus conforme à ses inclinations ; et que ce nouveau dieu, c'était son argent, qu'il serait désormais sa divinité, et que, puisqu'il le rendait heureux, il ne voulait plus reconnaître que lui : Et dixit unus de Ephraim : Verumtamen dives effectus sum ; inveni idolum mihi (2). Pesez bien le sens de ces paroles. Je suis devenu riche, et, dans mes richesses, j'ai trouvé une idole pour moi. Comme s'il eût dit : Prophète, vous avez beau tonner, vous avez beau me menacer de la colère de votre Dieu, je ne vous écoute plus. Ce Dieu

1 Coloss., III, 5. —2 Osée, XII, 8.

dont vous me parlez n'est plus le mien; je me suis défait de lui ; je ne l'invoque plus qu'en apparence ; je ne le crains , ni ne l'aime plus. Depuis que la fortune m'a donné de quoi avoir un dieu visible, qui m'appartient, et qui n'appartient qu'à moi seul, je renonce à tout autre dieu pour m'attacher à celui-là. Parlez à ceux qui croient au Dieu d'Abraham, ils vous obéiront ; mais pour moi, je m'en tiens à mon idole : Verumtamen dives effectus sum; inveni idolum mihi. Ah ! Chrétiens, combien de fois ce scandale s'est-il renouvelé dans le christianisme? Tandis que les prédicateurs fout tous leurs efforts pour persuader aux fidèles les vérités évangéliques, combien de riches s'élèvent secrètement contre eux! Quoiqu'ils ne s'en expliquent pas comme cet impie et cet apostat, quel mépris des maximes de Dieu ne leur fait pas concevoir l'avarice qui les domine ; et, s'ils osaient produire leurs pensées, avec quel orgueil ne diraient-ils pas comme ce malheureux : Dives effectus sum; inveni idolum mihi. Non, non, n'espérez pas de nous convertir par votre zèle ; quand vous parleriez le langage des prophètes, vous n'y réussirez jamais ; nous sommes riches et dans la prospérité : avec cela, tous vos discours seront inutiles. Vous nous prêchez un Dieu,, et nous en servons un autre; le vôtre est le Dieu de la sainteté et des vertus, et le nôtre est le dieu des richesses et de l'opulence. Vous dites que ces deux divinités ne peuvent s'accorder ensemble ; et voilà pourquoi nous vous déclarons que vous ne gagnerez rien sur nous, parce que nous sommes déterminés à suivre celle que le monde adore et dont il dépend.

Ainsi, dis-je, s'exprimeraient tant de riches, s'ils voulaient nous découvrir leurs sentiments ; mais, sans qu'ils nous les découvrent, leur conduite nous en répond, et nous fait assez connaître les véritables dispositions de leur cœur. Parlons naturellement et sans figure. Qu'est-ce qu'un riche, dans l'usage du siècle? ne vous offensez pas de ma proposition ; plus vous l'examinerez, et plus elle vous paraîtra vraie. Qu'est-ce qu'un riche enflé de sa fortune? un homme, ou absolument sans religion, ou qui n'a que la surface de la religion, ou qui n'a que très-peu de religion; un homme pour qui il semble que la loi de Dieu ne soit pas faite ; un homme qui ne sait ce que c'est que de se contraindre pour s'assujettir aux observances de l'Eglise ; un homme qui, sans autre raison que parce qu'il est riche, se dispense de tout ce qu'il lui plaît; un homme qui

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ne se soumet à la pénitence qu'autant qu'elle ne lui est point incommode ; un homme pour qui les ministres mêmes de Jésus-Christ ont non-seulement des égards, mais de la crainte ; un homme qui, jusque dans le tribunal de la confession, où il paraît en posture de coupable, vent qu'on le respecte et qu'on le distingue; un homme qui accommode le culte de Dieu à ses erreurs et à ses goûts, au lieu de régler ses goûts, et de corriger ses erreurs par la pureté lu culte de Dieu : et tout cela fondé sur son état d'opulence qui l'enorgueillit.

Je ne prétends pas que tous les riches soient de ce caractère : à Dieu ne plaise que je leur fasse cette injure, ou plutôt que je la fasse à la Providence ! Dieu, dans toutes les conditions, parmi les riches aussi bien que parmi les pauvres, a ses prédestinés et ses élus. Mais je disque la possession des richesses, sans une humilité héroïque qui lui serve de souverain préservatif, conduit là et aboutit là; et n'est-ce pas assez pour saisir de frayeur les riches même les plus chrétiens? Que le pauvre, concluait le Saint-Esprit (instruction divine, et que je vous prie de vous appliquer, puisqu'elle est seule capable de remédier au désordre que je viens de combattre), que le pauvre se glorifie de sa véritable et solide élévation ; et que le riche, au contraire, s'humilie, et fasse gloire de son humilité : Glorietur frater humilis in exaltatione sua, et dives in humilitate sua (1). Voilà , riches du siècle, ce que vous devez aimer, ce que vous devez pratiquer ; voilà, si vous êtes du nombre des élus de Dieu , ce qui vous doit sanctifier et ce qui vous doit sauver, savoir, l'humilité de cœur : Et dives in humilitate sua. Vous m'en demandez un motif touchant, attiré de votre condition même? le voici dans les paroles suivantes : Quoniam velut flos fœni transibit (2) ; parce que, de même que lapins belle fleur se sèche et se flétrit, ainsi le riche avec toute sa splendeur passera , et passera bientôt : Ita et dives in itineribus suis marcescet (3). Et je puis ajouter : parce que ces richesses que vous possédez ne sont pas proprement à vous; parce que vous n'en êtes, par rapporta Dieu , que les dépositaires et les dispensateurs; parce que vous devez lui en rendre compte un jour ; parce qu'en vertu de l'obligation indispensable de l'aumône, vous en êtes redevables aux pauvres. Si le riche de notre évangile eût été prévenu de ces sentiments, il eût bien regardé Lazare d'un autre œil ; il l'eût respecté, il l'eût écouté, il l'eût

1 Jac,

I,10. — 2 Ibid. — 3 Ibid., 11.

soulagé. Achevons ; et, après avoir vu comment l'acquisition des richesses est une occasion d'injustice, comment la possession des richesses est une source d'orgueil , voyons comment l'usage des richesses est un principe de corruption ; c'est la troisième partie.

TROISIÈME  PARTIE.

A bien considérer tous les traits sous lesquels le Fils de Dieu nous représente aujourd'hui le mauvais riche, il y aurait presque de quoi s'étonner d'abord que Jésus-Christ l'ait si hautement réprouvé , et qu'il ait prononcé contre lui un jugement si rigoureux; car enfin quels crimes lui impute-t-on, pour en tirer cette affreuse conséquence : Mortuus est dives, et sepultus est in inferno (1) ? le riche mourut, et il fut enseveli dans l'enfer. Qu'avait-il fait pour être condamné au feu éternel ? Il se faisait honneur de son bien : quoi de plus raisonnable? Il était vêtu de lin et de pourpre : sa condition ne le demandait-elle pas ? Il se traitait tous les jours magnifiquement : sans cela, que lui eût-il servi d'être riche et dans l'opulence? C'est ainsi que le monde en juge ; mais c'est en quoi le jugement du monde est corrompu, puisqu'il est opposé à celui de la vérité éternelle, qui dans un mot réfute mille erreurs grossières, dont les esprits mondains se laissent prévenir touchant l'emploi des richesses, et par là même établit une loi aussi équitable que sévère, selon laquelle les riches du siècle doivent dès maintenant se juger eux-mêmes, s'ils ne veulent pas être jugés de Dieu.

En effet, pour vous expliquer ma pensée, et pour justifier cet arrêt de réprobation porté contre le riche de l'Evangile, quoique les arrêts du Seigneur, comme parle le Prophète royal, n'aient pas besoin de nos justifications, et qu'ils se justifient assez par eux-mêmes : Judicia Domini vera, justificata in semetipsa (2) ; c'est une grande illusion de croire que dès là qu'on est riche, l'on ait droit de vivre plus somptueusement, plus voluptueusement, plus grassement, et que le luxe, la dépense, la bonne chère, doivent croître à proportion des biens. Si je consultais sur ce point la morale du paganisme, peut-être me fournirait-elle de quoi faire rougir et de quoi confondre bien des chrétiens, qui, malgré leur relâchement, se piquent encore d'être spirituels et parfaits dans leur religion ; car en cela, comme en beaucoup d'autres matières, les païens, dont nous déplorons l'aveuglement et l'infidélité, nous ont

1 Luc, XVI, 22. — 2 Psalm., XVIII, 10.

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appris notre devoir. Ils ont cru que pour être riche on n'en devait pas être moins réglé, moins chaste, moins abstinent, moins détaché des commodités de la vie ; et que d'user des biens pour choyer son corps, pour satisfaire ses sens, pour vivre dans la mollesse et dans le plaisir, c'était un désordre que la seule raison de l'homme condamnait.

Je ne me refuserai rien, dites-vous, parce que j'ai de grands revenus, et une fortune, qui suffirait aux princes et aux souverains. Ainsi parle un riche prodigue dans son abondance. Eh bien ! lui répond le satirique romain (et cette réponse n'est-elle pas digne du christianisme ?) n'avez-vous rien de meilleur à quoi employer ce que vous avez de trop? n'y a-t-il point de pauvres qui gémissent? les temples sont-ils décemment et religieusement entretenus? pourquoi faut-il que tant de misérables soient abandonnés ? pourquoi les maisons consacrées à la charité publique ont-elles peine à subsister, pendant que vous êtes dans les délices? serez-vous donc le seul qui vous ressentirez de votre prospérité? n'y aura-t-il que vous qui en jouirez et qui serez à votre aise? Voilà comment raisonnaient des infidèles. Mais la morale de l'Evangile va bien encore plus loin ; car elle nous apprend que plus un chrétien est riche, plus il doit être pénitent, c'est-à-dire plus il doit se retrancher les douceurs de la vie ; et que ces grandes maximes de renoncement, de dépouillement, de détachement , de crucifiement, si nécessaires au salut, sont beaucoup plus pour lui que pour le pauvre. Pourquoi ? par trois excellentes raisons qu'en apporte saint Chrysostome : comprenez-les. Premièrement, dit ce saint docteur, parce que le riche est beaucoup plus exposé que le pauvre à la corruption des sens, et que ses richesses le mettant en état de pouvoir tout ce qu'il veut, elles le mettent dans une tentation continuelle de vouloir tout ce qu'il ne doit pas. Il est donc juste que, pour se garantir de ce danger, il soit toujours en guerre contre lui-même; et que, regardant sa propre chair comme son plus redoutable ennemi, bien loin de lui fournir de quoi irriter ses appétits, il lui refuse même ce qui peut seulement les entretenir. Or, il a besoin pour cela, et d'une mortification salutaire, et d'une pauvreté de cœur qui le dégage, autant qu'il est possible, de toute affection terrestre. Secondement, parce qu'étant riche il est communément plus chargé d'offenses, et plus redevable à la justice de Dieu, par conséquent plus obligé à ces satisfactions pénibles et mortifiantes à quoi nous engage la qualité de coupables , et que Dieu, comme vengeur des crimes, exige de ceux qui les ont commis. Or, vivant dans le plaisir, accomplira-t-il un devoir si indispensable ? Le jeûne, la cendre, le cilice, selon la règle du Saint-Esprit, doivent être le partage des riches pécheurs ; et ce sont les riches pécheurs qui usent des mets les plus délicats, qui se parent des vêtements les plus magnifiques! Comment soutenir devant Dieu une telle contradiction? Il faut donc que le riche oublie ce qu'il est, ou plutôt que, se souvenant de ce qu'il a été, et des innombrables désordres où il est tombé, il cesse de vivre en riche, pour vivre en pécheur converti. Enfin, poursuit saint Chrysostome, et ceci n'est qu'un éclaircissement de la seconde raison, parce que le riche trouve dans sa condition des obstacles presque invincibles à la pénitence, qui néanmoins est la seule voie par où il puisse retourner à Dieu et se sauver: Nisi pœnitentiam egeritis, omnes similiter peribitis; si vous ne faites pénitence, vous périrez tous, disait le Sauveur du monde. Or, vous, mon cher auditeur, qui goûtez au milieu de vos biens et dans le monde tout ce que le monde a de plus doux, quelque universelle et quelque sévère que soit cette loi, vous la violez sans cesse et en tout. Le pauvre, par une heureuse nécessité, est éloigné de tout ce qui pourrait le corrompre ; le pauvre, pour peu qu'il corresponde à la grâce de son état, conserve donc aisément l'innocence de son cœur ; le pauvre, s'il pèche par fragilité, trouve dans sa pauvreté même le prétexte de son péché, c'est-à-dire une espèce de pénitence d'autant plus sûre qu'elle est moins de son choix, et d'autant plus satisfactoire qu'elle est plus opposée à toutes les inclinations de la nature. Mais vous, dont la bénédiction, aussi bien que celle d'Esaü, est dans la graisse de la terre, quelque heureux que vous soyez dans l'idée du siècle, vous n'avez aucun de ces avantages. Vous êtes plus dangereusement tenté , plus infailliblement vaincu, plus difficilement guéri; plus dangereusement tenté par l'esprit impur, plus infailliblement vaincu par la passion, plus difficilement guéri de vos habitudes criminelles. Il n'y aurait donc qu'un dégagement héroïque, tel que vous le prescrit saint Paul, et qui consiste à user de vos richesses comme n'en usant pas, lequel pût vous préserver de tous ces malheurs.

Mais si cela est, à quoi me servira mon bien? Ah ! mon Frère, répond saint Chrysostome,

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êtes-vous encore assez aveugle pour croire que Dieu, qui a réglé toutes choses, ait abandonné ce bien à votre discrétion, et qu'il ait prétendu vous le donner pour le dissiper à votre gré, et selon les caprices de votre esprit? Non, non; ni sa bonté, ni sa sagesse n'ont pu former ce dessein. Votre bien vous servira pour mille autres biens plus importants et plus essentiels, à quoi vous le devez rapporter. Il vous servira pour honorer Dieu, pour exercer la charité envers vos frères, pour en faire , comme dit l'Ecriture, le prix de la rédemption de votre âme. Mais vous est-il même permis de penser que vous l'ayez reçu pour fomenter votre libertinage et votre impénitence? Tel est néanmoins l'abus qui règne aujourd'hui dans le monde, et dans le monde chrétien. Parce qu'on est riche, on veut avoir, je ne dis pas suffisamment, mais abondamment, mais avec superfluité, avec profusion, toutes les aises de la vie. Et parce qu'il est impossible, parmi les aises de la vie, de conserver la pureté des mœurs, de là vient un débordement et une corruption générale.

Je ne parle point de ce qui s'entreprend et qui s'exécute par là de plus scandaleux; car à Dieu ne plaise que je veuille ici révéler ces abominations que l'Esprit de Dieu faisait voir au prophète, lorsque, après lui avoir ordonné de percer la muraille et de pénétrer dans les demeures les plus secrètes des enfants d'Israël, il lui découvrait ce qui s'y passait de plus infâme : Filii hominis, fode parietem, et videbis abominationes pessimas (1). A Dieu ne plaise que je tous conduise, quoique seulement en esprit, dans les maisons de tant de riches voluptueux , dont cette ville est remplie, et que, tirant le rideau, je fasse paraître comme sur la scène toutes les impuretés qui s'y commettent, et que je pourrais justement appeler les abominations de cette capitale : Ingredere, et vide abominationes pessimas, quas isti faciunt hic (2). Quelque précaution que je pusse prendre pour vous les représenter, votre pudeur en souffrirait. Je ne parle point des concubinages , dont l’argent prodigué est le soutien ; des adultères, dont il est l'attrait; de mille autres péchés abominables, dont il est la récompense : car, dit saint Jérôme, c'est l'argent qui séduit la simplicité des vierges, qui ébranle la constance des veuves, qui souille les mariages les plus honorables. C'est par les folles dépenses où l'argent te consume, que l'on persuade qu'on aime, et qu'on sait malheureusement se faire aimer ;

1 Ezech.,

VIII, 9. — 2 Ibid.

qu'on est recherché des plus fières, que l'on triomphe même des prudes et des spirituelles. C'est par là que subsistent ces damnables commerces qui, dans les familles les mieux établies, causent tous les jours de si funestes divisions et de si tristes renversements. On demande à quoi cet homme s'est ruiné, et l'on en est surpris. Mais voici d'où sa ruine est venue, et d'où elle a dû venir. Une débauche secrète qu'il entretenait ; une passion à laquelle il a tout sacrifié, et pour laquelle il s'est piqué de n'épargner rien : voilà ce qui a épuisé ces revenus si clairs et si amples. La convoitise de la chair, cette sangsue, selon la parole de Salomon , qui crie toujours : Apporte, apporte, et qui ne dit jamais : C'est assez ; voilà ce qui dissipe les biens de la plupart des riches. Encore si l'on n'y employait que les biens ordinaires, peut-être m'en consolerais-je; mais ce que nous appelons par respect les biens de l'Eglise, ces biens qui de droit naturel et de droit divin, sont des biens sacrés, depuis que la piété des fidèles les a légués à Jésus-Christ dans la personne de ses ministres : voilà à quoi ils sont prostitués. Combien de fois, ô opprobre de notre religion! combien de fois le revenu d'un bénéfice a-t-il été le prix d'une chasteté d'abord disputée, et enfin vendue à l'incontinence sacrilège d'un libertin, engagé par sa profession dans les fonctions les plus augustes du sacerdoce? Je ne sais si le prophète aurait pu enchérir sur ce que je dis, ni s'il avait vu de plus grandes abominations : Vade, et adhuc couversus, videbis abominationes majores his (1). Mais laissons ces horreurs; et arrêtons-nous à ce que la coutume et l'esprit du siècle ont rendu, non-seulement supportable, mais louable, quoique essentiellement opposé aux lois de l'Evangile et de la raison. Parce qu'on a du bien, on en veut jouir sans restriction, et dans toute l'étendue des désirs qu'un attachement infini à soi-même et à sa personne peut inspirer. On veut que le fruit des richesses soit tout ce qui peut contribuer à une vie commode, pour ne pas dire délicieuse : meubles curieux, équipages propres , nombre de domestiques, table bien servie, divertissements agréables, logements superbes, politesse et luxe partout. Luxe, ajoute saint Jérôme, qui insulte aux souffrances de Jésus-Christ, aussi bien qu'à la misère des pauvres ; luxe, à qui Dieu dans l'Ecriture, a donné sa malédiction, quand il disait par la bouche d'un autre prophète : Et percutiam domum hiemalem cum domo œstiva, et peribunt domus

1 Ezech., VIII, 6.

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eburneœ, et disperdam habitatores de domo voluptatis (1). Je détruirai ces maisons de plaisance, ces appartements d'hiver et d'été; ces édifices, qui semblent n'être construits que pour y taire habiter la volupté môme : je les renverserai, et je déchargerai ma colère sur ceux qui y vivent comme ensevelis dans une molle oisiveté et dans un profond repos.

Tel est, à proportion des biens que chacun possède, l'usage qu'en fait l'amour-propre, quand il n'est pas combattu ni réglé par la mortification chrétienne. Or j'ai dit, et il n'y a personne qui n'en convienne d'abord avec moi, que, tant que les choses seront dans ce désordre, il ne faut pas espérer que la chair soit jamais sujette à l'esprit, ni l'esprit à Dieu : Incrassatus est dilectus, et recalcitravit ; paroles admirables de Moïse : Incrassatus, impinguatus, dilatatus, dereliquit Deum factorem suum, et recessit a Deo salutari suo (2). Ce peuple autrefois chéri, s'est engraissé des biens qui lui avaient été confiés ; et ensuite il est devenu rebelle. A mesure qu'il s'est rempli, qu'il s'est bien nourri, qu'il a vécu dans l'abondance, il a quitté Dieu, l'auteur de son être et de son salut. Et ne peut-on pas dire aussi que presque tous les riches sont des hommes corrompus, ou plutôt perdus par l'intempérance des passions charnelles qui les dominent : pourquoi? parce qu'ils ont tous les moyens de l'être, et qu'ils n'usent de leurs richesses que pour assouvir leurs brutales cupidités. Victimes réservées à la colère de Dieu, et engraissées de ses propres biens ! Combien en voyez-vous d'autres dans le monde? combien en voyez-vous qui, dans l'opulence, s'étudient à mater leur corps et à le réduire en servitude? Un riche continent ou pénitent, n'est-ce pas une espèce de miracle ?

Pleurez donc, mes Frères, concluait l'apôtre saint Jacques, en parlant aux riches du siècle ; pleurez, poussez de hauts cris, dans la vue de tant de périls qui vous environnent, et des calamités qui doivent fondre sur vous : Agite nunc, divites; plorate, ululantes in miseriis vestris, quœ advenient vobis (3). Maintenant vous vivez dans le faste et dans le luxe, dans la mollesse et dans le plaisir; mais le temps viendra où vos biens vous seront enlevés, et où vous vous trouverez devant Dieu dans la dernière disette : Divitiœ vestrœ putrefactœ sunt (4). La

15. — 2 Deut., XXXII, 15. —  3 Jac, V, 1.

— 4 Ibid., 2.

rouille qui rongera votre or et votre argent, portera témoignage contre vous ; et vous fera souvenir, mais trop tard, mais à votre confusion, mais à votre désespoir, qu'il ne fallait pas mettre votre confiance dans des richesses périssables : Aurum et argentum vestrum œruginavit;et œrugo eorum in testimonium vobis erit (1). Vous amassez de grands trésors ; mais après avoir été pour vous sur la terre des trésors d'iniquité, ce seront, au jugement de Dieu, des trésors de colère et de vengeance : Thesaurizastis vobis iram in novissimis diebus (2).

Cependant voulez-vous en faire des trésors de justice et de sainteté ? après les avoir légitimement acquis, partagez-les avec les pauvres. Cherchez-les, ces pauvres, dans les prisons, dans les hôpitaux, en tant de maisons particulières, disons mieux, dans ces tristes et sombres retraites où ils languissent. Allez être témoins de leurs misères, et vous n'aurez jamais lame assez dure pour leur refuser votre secours. Il y aurait là une inhumanité, une cruauté, dont je ne vous puis croire capables. Votre cœur s'attendrira pour eux, vos mains s'ouvriront en leur faveur ; et ils vous serviront d'avocats et de protecteurs auprès de Dieu. Voilà le fruit solide que vous pouvez tirer de vos biens ; voilà le saint emploi que vous en devez faire. Craignez le sort du mauvais riche ; profitez de son exemple et de mon conseil. Et vous, pauvres, apprenez à vous consoler dans votre pauvreté; apprenez à l'estimer, puisqu'elle vous met à couvert des dangers et du malheur des riches. Toute nécessaire qu'elle est, faites-en une pauvreté volontaire, en l'acceptant avec soumission, et en la supportant avec patience. Car que vous servirait-il d'être pauvres, si vous brûliez au même temps du feu de l'avarice? Quid tibi prodest, si eges facultate, et ardes cupiditate (3) ? Que vous servirait d'être dépourvus de biens, si vous aviez le cœur plein de désirs? Heureux les pauvres, mais les pauvres de cœur, les pauvres dégagés de toute affection aux richesses de la terre ! Telle est la pauvreté que Jésus-Christ canonise dans son Evangile, et qui convient à tous les états. C'est ainsi que nous pouvons tous être pauvres en ce monde, et mériter les biens immortels de l'autre que je vous souhaite, etc.

1 Jac, V, 3. — 2 Ibid. —  3 Aug.

VENDREDI CAREME II

VENDREDI CAREME II

SERMON POUR LE VENDREDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE.

SUR  L'ENFER.

ANALYSE.

Sujet. Or, le riche mourut aussi, et il fut enseveli dans l'enfer.

C'est le triste sort d'un riche du monde, dont il était parlé dans l'évangile d'hier. Il mourut, ce riche, comblé de biens dans la vie, et comblé même d'honneurs de la part des hommes après la mort. Mais son âme, portée devant le tribunal de Dieu, y reçut son arrêt, et fut ensevelie dans l'enfer. Que ne puis-je, en vous représentant toute l'horreur de cette damnation éternelle, vous apprendre à la craindre et à l'éviter! c'est, le sujet de ce discours.

Division. Les réprouvés dans l'enfer souffrent en trois manières différentes, savoir : par le souvenir du passé, par la douleur du présent, et par le désespoir d'obtenir jamais grâce dans l'avenir. Etat malheureux du réprouvé, que le passé déchire par les plus mortels regrets : première partie. Etat malheureux du réprouvé que le présent accable par la plus violente douleur : deuxième partie. Etat malheureux du réprouvé, que l'avenir désole par le plus affreux désespoir : troisième partie.

Première partie. Etat malheureux du réprouvé, que le passé déchire par les plus mortels regrets. Deux vues par rapport au passé le tourmenteront : 1° la vue des biens dont il aura fait un criminel usage; 2° la vue des maux qu'il aura commis : Fili, recordare.

1° La vue des biens dont il aura fait un criminel usage. Biens de fortune, dont il pouvait se servir pour mériter le ciel en assistant les pauvres, et qu'au contraire il aura fait servir à sa damnation par son avarice ou par ses folles dépenses. Biens de fortune, biens périssables et passagers, pour lesquels il aura perdu son vrai bien, son unique bien, un bien éternel : Gustans, gustavi paululum mellis, et ecce morior. De plus, biens de la grâce, qui devaient être pour lui des moyens de salut, et qu'il se tel rendus inutiles et même préjudiciables : Recordare.

2° La vue des maux qu'il aura commis. Il ne faudra point de démons, dit saint Chrysostome, point de spectres pour faire de l'enfer un lieu de tourment. Ce que chacun y apportera de crimes, voilà les démons auxquels il sera livré; et les païens eux-mêmes l'ont reconnu. Mais ces crimes ne seront plus : il est vrai, répond saint Bernard, ils ne seront plus dans la réalité de leur être, mais ils seront encore dans la pensée et dans le souvenir, et c'est par le souvenir et par la pensée qu'ils "feront souffrir une âme réprouvée de Dieu. Ils ne seront plus, mais ils auront été, et ils ne tourmentent, ni sur la terre, ni dans l'enfer, que parce qu'ils ont été. Et comme il sera toujours vrai qu'ils auront été, aussi tourmenteront-ils toujours. Jugez de ce tourment par ce que nous voyons quelquefois dans la vie. Cette femme avait de l'honneur, mais dans une malheureuse rencontre elle s'est oubliée : cet homme passait pour homme de bien, et il l'était; mais dans  un fâcheux moment la passion l'a transporté, et lui a fait faire un mauvais coup. De quels regrets sont-ils saisis l'un et l'autre, lorsqu'ils viennent à ouvrir les yeux et à se reconnaître ?

Ajoutez que les crimes de la vie se présenteront tous à la fois aux yeux du réprouvé, et tous à la fois le tourmenteront. Il n'en a goûté la douceur que par parties, parce qu'il ne les a commis que par intervalles et par succession : mais dans son tourment il n'y aura ni succession ni partage. Souvenez-vous de ce que nous éprouvons dans ces revues générales que nous faisons de nos consciences. Quelle honte quand tout à coup cette multitude innombrable de péchés se développe devant nous! Or, apprenez de là quelle sera donc la honte et le trouble des réprouvés : Non est pax ossibus meis a facie peccatorum meorum.

Voilà notre leçon. Sans qu'il soit nécessaire que Lazare ni aucun des morts vienne nous instruire, l'exemple du mauvais riche suffit. Mais bien loin d'en profiter, nous ne profitons pas même de notre propre expérience. Car dès cette vie nous avons une expérience sensible du repentir des damnés, et quelle est-elle? le trouble et le remords du péché dès que nous l'avons commis. Mais nous étouffons ce remords, ou plutôt nous tâchons à l'étouffer, en effaçant, autant qu'il est possible, de notre esprit, l'idée d'un Dieu vengeur et d'une vie immortelle. Cependant nous avons beau faire des efforts, ce ver du péché ne meurt point pour cela, et il se fait sentir aux souverains mêmes et aux monarques. Au lieu de l'étouffer, ce remords, que fais-je, si je suis fidèle à la grâce? je le réveille et je l'excite en moi par de solides réflexions ; je le demande à Dieu; je l'anticipe même, et je me dis : Quel trait tirerai-je de ce péché, et pourquoi faire maintenant ce que je voudrais dans la suite n'avoir jamais fait?

Deuxième partie. Etat malheureux du réprouvé, que le présent accable par la plus violente douleur Saint Bernard souhaitait que pendant la vie les pécheurs descendissent en esprit dans l'enfer, afin de n'y pas descendre après la mort. Mais pour l'entier accomplissement du souhait de saint Bernard, il faudrait que nous y pussions descendre avec les mêmes connaissances que les damnés. Du moins,   tâchons de nous former quelque idée de leur état. Double peine. 1° Séparation de Dieu; 2° tourment du feu.

1° Séparation de Dieu. Le mauvais riche, du lieu de son supplice, vit Abraham; mais il ne le vit que de loin, a longe : et s'il était si loin d'Abraham, dit saint Ambroise, il était encore bien plus éloigné do Dieu Or, qu'est-ce que d'être séparé do Dieu? Cette peine, répond saint Bernard,est aussi grande par proportion que Dieu est grand. Dès cette vie, ce terrible mystère de la perte d'un Dieu commence dans la personne des pécheurs. Dieu et l'âme, par le péché, se séparent, jusqu'à se renoncer l'un l'autre; mais après tout ils peuvent encore se rejoindre ; au lieu que le divorce entre Dieu et le réprouvé est parfait et sans retour. Dieu n’est plus à l'âme réprouvée, et l'âme réprouvée n'est plus à Dieu : Quia vos non populus meus, et ego non ero vester.

Que dis-je? l'âme réprouvée sera encore à Dieu, et Dieu à elle. Dieu lui sera inséparablement uni, et elle à Dieu : mais c'est cela même qui doit faire son malheur. Car son souverain malheur sera d'être privée de Dieu, en tant que Dieu était l'objet de sa félicité ; et d'être pénétrée de Dieu, en tant que Dieu sera le sujet éternel de ses plus violents transports. Malheureuse d'avoir encore un Dieu, et malheureuse de n'en avoir plus; d'avoir encore un Dieu conjuré contre elle et ennemi, et de n'avoir plus de Dieu favorable pour elle et ami. Elle estimera Dieu tel qu'elle ne le possédera jamais ; et elle le haïra tel qu'elle l'aura toujours présent.

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2° Tourment du feu. Si je vous disais que ce supplice surpasse, non-seulement tout ce que les martyrs ont souffert, mais tout ce qu'il y a dans le monde et tout ce que notre imagination peut se figurer de plus douloureux, je ne vous dirais rien que ce que nous ont dit tous les Pères. Mais je me contente de faire avec vous une réflexion. Car ce qui m'étonne, c'est qu'une vérité si touchante nous touche si peu ; c'est que la même foi qui nous enseigne qu'il y a un enfer où l'on est séparé de Dieu et où l'on brûle, nous dit encore qu'un seul péché nous expose à l'un et à l'autre ; et que le péché néanmoins nous soit si ordinaire. Croyons-nous ce point fondamental du christianisme? ne le croyons-nous pas? Si nous le croyons, où est notre sagesse? si nous ne le croyons pas, où est notre religion? Quand la chose serait seulement douteuse, faudrait-il risquer sur un tel sujet? et d'ailleurs ce que les impies allèguent pour combattre cet article de notre foi est-il comparable à tant de preuves sur quoi nous le trouvons établi?

David disait : Seigneur, vous m'avez éprouvé par le feu ; et ce feu m'a tellement purifié, qu'il ne s'est plus trouvé en moi d'iniquité. Eprouvons-nous ainsi nous-mêmes par le feu de l'enfer. Que ce feu, reprend saint Augustin, nous serve à exciter dans nous un autre feu, qui est le feu de la charité ; et à y éteindre encore un troisième feu, qui est le feu de la cupidité. Tel est l'usage qu'en ont fait les saints.

Troisième partie. Etat malheureux du réprouvé, que l'avenir désole par le plus affreux désespoir. C'est un instinct naturel à tous ceux qui souffrent, de chercher dans l'avenir la consolation et le remède du présent. Mais ce qui désole l'aine réprouvée dans l'enfer: 1° c'est qu'elle désespère d'obtenir jamais de Dieu aucune grâce, quand elle le prierait toute l'éternité; 2° c'est qu'elle désespère de fléchir jamais Dieu par la pénitence, quand elle détesterait son péché toute l'éternité ; 3° c'est qu'elle désespère, non-seulement d'acquitter, mais de diminuer jamais ses dettes par ses souffrances, quoiqu'elle doive souffrir toute l'éternité.

1° Plus d'espérance d'obtenir jamais par ses prières aucune grâce. Le mauvais riche prie Abraham de lui accorder seulement pour tonte grâce une goutte d'eau, et cette goutte d'eau lui est refusée. En vain donc le réprouvé s'écriera-t-il comme lui : Miserere mei ! Ah ! ciel, un peu de compassion pour moi ! Dieu lui répondra comme à son peuple : Quid clamas ? Pourquoi vous plaignez-vous? Insanabilis dolor tuus : Votre mal est sans remède; mais ne vous en prenez qu'à vous-même et à vos péchés: Propter dum peccata tua feci hœc tibi. Ainsi s'accomplira cette parole de l'Evangile, que Dieu n'écoute point les pécheurs.

2° Plus d'espérance de fléchir jamais Dieu par la pénitence. Ce n'est pas qu'il n'y ait, selon le mot de la Sagesse, une pénitence dans l'enfer; mais ce n'est plus qu'une pénitence forcée, et par conséquent qu'une pénitence inutile. Le péché donc subsistera toujours ; et tant que le péché subsistera, Dieu haïra le pécheur et le punira. Magnum chaos inter nos et vos firmatum est : il y a, dit Abraham au riche réprouvé, un chaos insurmontable entre nous et vous.

3° Plus d'espérance, non-seulement d'acquitter, mais de diminuer jamais ses dettes par ses souffrances. Origène et d'autres comme lui ont voulu douter de cette éternité malheureuse, fondés sur la bonté et la justice de Dieu. Mais, répond saint Augustin, la bonté n'est pas seulement en Dieu miséricorde, elle est encore sainteté : or, la sainteté de Dieu est essentiellement ennemie du péché : donc le châtiment du péché sera éternel, puisque Dieu sera toujours bon, toujours saint, et que le péché durera toujours. Dites-le même de la justice. Le mauvais riche entendra éternellement cette parole foudroyante : Nunc autem cruciaris ; Maintenant vous souffrez. Ce maintenant ne finira jamais.

De vous donner une juste idée de cette éternité, c'est ce que je n'entreprends pas : et qui le pourrait? Je me prosterne seulement, Seigneur, devant vous, tandis qu'il est encore temps de vous fléchir. Je parle dans une cour où je vois tant de mondains tout occupés du monde, sans pensera l'éternité. Ne pourrais-je pas, dans une juste indignation, vous presser enfin, Seigneur, de vous faire connaître, et de faire éclater sur eux votre justice? Mais je sais d'ailleurs que ce sont des âmes précieuses et rachetées de votre sang. Eclairez-les, mon Dieu, et dissipez le charme qui les aveugle. O éternité ! pensée salutaire dans la vie, mais désespérante dans l'enfer. Si nous ne voulons pas qu'elle soit le sujet de notre désespoir, faisons-en le motif de notre pénitence.

Mortuus est autem et dives, et sepultus est in inferno.

Or, le riche mourut aussi,  et il   fut  enseveli dans  l'enfer. (Saint Luc, chap. XVI, 22.)

Sire,

C'est le triste sort d'un riche du monde, dont il était parlé dans l'évangile d'hier; et je ne fais pas difficulté de le reprendre aujourd'hui, ce même évangile, pour en tirer un des plus terribles, mais des plus importants sujets que puissent traiter des prédicateurs dans la chaire de vérité. Il mourut ce riche, ce mondain, comblé de biens dans la vie, et comblé même d'honneurs après la mort; car il est à croire qu'on lui fit de magnifiques funérailles, qu'on porta son corps en pompe et en cérémonie, qu'on lui érigea un superbe mausolée ; et peut-être, tout, pécheur qu'il avait été, se trouva-t-il encore des orateurs pour faire publiquement son éloge, et pour lui donner la gloire des plus grandes vertus. Mais le malheur pour lui, et le souverain malheur, c'est qu'au même temps que les hommes l'honoraient sur la terre, on lui rendait ailleurs justice; et que son âme, portée devant le tribunal de Dieu, y reçut l'arrêt de sa condamnation, et fut tout à coup comme ensevelie dans l'enfer. Affreuse image de ce qui n'arrive que trop communément aux riches et aux grands du siècle ! Mortuus est autem et dives, et sepultus est in inferno (1). Que ne puis-je, Chrétiens, en vous représentant toute l'horreur de cette damnation éternelle, vous apprendre à la craindre et à l'éviter! Prêcher l'enfer à la cour, c'est un devoir du ministre évangélique : et à Dieu ne plaise que par une fausse prudence, ou pour un lâche assujettissement au goût dépravé de ses auditeurs, le prédicateur passe une matière si essentielle, et ce point fondamental de notre religion! Mais aussi doit-il prendre garde, en l'annonçant, à qui il l'annonce, et à qui il parle. Aux peuples, cette vérité peut être proposée sous des figures sensibles : étangs de feu, gouffres embrasés, spectres hideux, grincements de dents. Mais à vous, mes chers auditeurs, qui, quoique mondains et charnels, êtes dans

1 Luc, XVI, 22.

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un autre sens les spirituels et les sages du monde, elle doit être expliquée dans la simplicité de la foi; en sorte qu'on vous en donne une intelligence exacte, et capable de vous édifier. C'est ce que je vais faire dans ce discours, après que nous aurons salué Marie. Ave, Maria.

C'était une question que Dieu faisait autrefois à Job, si jamais les portes de la mort lui avaient été ouvertes, et s'il avait vu ces prisons ténébreuses où les âmes criminelles doivent éternellement subir les rigoureux châtiments de sa justice : Numquid apertœ sunt tibi portae mortis, et ostia tenebrosa vidisti (1) ?

Peut-être ce saint homme, tout éclairé qu'il était, ne put-il répondre à cette demande : car l'Ecriture nous apprend que Jésus-Christ seul devait ouvrir ces portes de l'enfer et de la mort; et c'est ainsi qu'il s'en est déclaré lui-même dans l'Apocalypse, en nous disant qu'il a dans les mains les clefs de la mort et de l'enfer : Ego habeo claves mortis et inferni (2). Mais depuis que cet Homme-Dieu nous a apporté ces clefs mystérieuses, depuis qu'il nous a fait l'ouverture de ces lieux de ténèbres, et que, par les divins oracles de son Evangile, il nous a révélé tout ce qui se passe dans la triste demeure des damnés, il ne tient qu'à nous d'en avoir une connaissance parfaite. Si donc maintenant Dieu nous demandait à nous-mêmes : Numquid apertœ sunt tibi portœ mortis, et ostia tenebrosa vidisti? avez-vous vu cet abîme où je tiens les impies enfermés, pour exercer sur eux toutes mes vengeances? nous serions inexcusables de ne lui pas répondre : Oui, Seigneur, je l'ai vu, je l'ai considéré, j'en ai fait le sujet de mes plus sérieuses réflexions, et j'en ai tiré toutes les lumières qui peuvent servir à la conduite de ma vie. C'est ce que je veux encore aujourd'hui, Chrétiens, vous remettre devant les yeux, pour l'édification de vos âmes. Je veux vous faire voir ce que c'est que l'enfer, en quoi consistent les tourments de l'enfer, quelles sont les propriétés essentielles des tourments de l'enfer; et parce que ce sujet est infini, je me borne à la pensée du pape Innocent III, dans son excellent Traité du mépris du monde, où il nous dit que les réprouvés soutirent en trois manières différentes; savoir, par le souvenir du passé, par la douleur du présent, et par le désespoir d'obtenir jamais grâce dans l'avenir : Hic vermis tripliciter lacerans affliget memoria, torequebit angustia ,

17. — 2 Apoc, I, 18.

sera turbabit pœnitentia. Le souvenir du passé les déchire, la douleur du présent les accable, la vue de l'avenir les désespère. En trois mots, voilà le partage de ce discours. Etat malheureux du réprouvé, que le passé déchire par les plus mortels regrets, que le présent accable par la plus cruelle douleur, que l'avenir désole par le plus affreux désespoir. Est-il un sujet plus digne de votre attention ?

PREMIÈRE   PARTIE.

C'est le souvenir du passé qui doit faire la première peine des âmes réprouvées : souvenir qui les tourmentera vivement, qui les tourmentera éternellement, qui les tourmentera sans interruption et sans relâche, qui les tourmentera sans partage et sans division, qui les tourmentera en toutes les manières que la justice d'un Dieu, aidée de sa toute-puissance, est capable de lui suggérer; mais ce qu'il y a de plus déplorable, qui n'aura point d'autre effet, en les tourmentant, que de les faire souffrir et de les tourmenter. Voilà, Chrétiens, la première idée que je conçois de l'état d'une âme dans l'enfer, et de sa réprobation. Filii, recordare quia recepisti bona in vita tua (1) : Souvenez-vous, mon fils, dit Abraham au riche malheureux, que vous avez eu les biens de la vie; mais souvenez-vous au même temps de l'abus que vous en avez fait. Deux vues, reprend saint Chrysostome, bien affligeantes pour un damné : la vue des biens dont il aura fait un si criminel usage, et la vue des maux qu'il aura commis. L'une et l'autre, suivant le dessein de Jésus-Christ, également nécessaires pour arrêter les emportements de nos passions, et pour nous affermir dans les voies de la sagesse chrétienne.

Première vue qui tourmentera le réprouvé : les biens de la terre qu'il possédait, et dont il faisait le prétendu bonheur de sa vie; mais qui par le plus triste changement, feront son supplice, et lui causeront les plus mortels regrets. Ce ne sera pas de les avoir perdus; car, quelque attachement qu'il y ait eu, il ne sera pas en état d'en être touché, et il n'en reconnaîtra que trop la vanité et le néant; mais de les avoir aimés préférablement à son salut éternel, mais de s'en être servi contre Dieu, mais de les avoir employés à se perdre soi-même. Ah ! dira ce riche, déchiré du plus cruel et du plus vif repentir (car c'est ainsi que le Saint-Esprit fait parler les réprouvés dans l'Ecriture), si j'avais ménagé selon Dieu ces

1 Luc, XVI, 25.

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biens de fortune; si, conformément aux lois du christianisme et aux obligations de mon état, j'en avais assisté les pauvres; si, par un zèle de religion et de charité, je les avais partagés entre Jésus-Christ et moi ; si, les regardant comme des talents dont je n'avais que la simple administration, je les avais fait profiter, en les appliquant aux œuvres de miséricorde et de piété ; si, comme un dispensateur fidèle, j'en avais rapporté le fruit au service et à la gloire du maître de qui je les tenais, et qui me les avait confiés; ces biens, dont la mort m'a dépouillé, seraient maintenant pour moi un trésor de mérites, et un fonds de bonheur pour l'éternité. Les hommes m'en loueraient sur la terre, et Dieu m'en récompenserait dans le ciel. Mais parce qu'un désir insatiable d'amasser et d'avoir me les a fait retenir impitoyablement, malgré les misères de tant de pauvres, à qui je n'en ai point fait part; mais parce qu'un luxe immodéré, et sans autre règle que l'esprit du monde, me les a fait prodiguer en des dépenses vaines et superflues; mais parce qu'un assujettissement honteux à mes sens me les a fait consumer en des excès et en des intempérances criminelles; mais parce qu'une détestable ambition de me pousser et de m'élever, ou une passion aveugle d'enrichir des enfants et des héritiers, qui sont aujourd'hui des libertins et peut-être des ingrats, me les a fait rechercher contre toutes les lois de la justice, et aux dépens de ma conscience; il faut que ces mêmes biens, où je mettais toute mon espérance et toute ma félicité, deviennent mes propres bourreaux.

Pensée d'autant plus désolante, que, faisant ensuite la plus triste comparaison, il se retracera l'idée de ce souverain bien qu'il aura perdu; et pourquoi? pour des biens périssables et passagers. Cette conviction sensible qui lui restera, et qui lui sera toujours présente, qu'il a perdu son vrai bien, son unique bien, pour de faux biens, et même de faux biens dans l'estime des hommes, pour un vain intérêt qui l'a aveuglé, pour un honneur chimérique et imaginaire dont il s'est entêté, pour un plaisir sensuel et brutal à quoi il s'est abandonné, le dépit mortel qu'il en concevra contre lui-même, et qui lui fera dire avec bien plus de sujet qu'au fils de Saül : Gustans gutavi paululum mellis, et ecce morior (1) ; pour quelques douceurs que j'ai goûtées, pour quelques plaisirs que ma raison me disputait, et dont ma conscience m'a presque ôté, par ses reproches,

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