Œuvres complètes (page 23)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Genes., XXVIII, 38. — 2

Ibid.

III° DIMANCHE - EPIPHANIE

III° DIMANCHE - EPIPHANIE

SERMON POUR LE TROISIÈME DIMANCHE APRÈS L'EPIPHANIE.

SUR  LA  FOI.

ANALYSE.

Sujet. Jésus dit au centurion : Allez, et qu'il vous soit fait selon que vous avez cru.

Rien de plus puissant auprès de Dieu que la foi; elle obtient tout : et rien qui mérite plus nos réflexions que les vrais effets de la foi par rapport au salut.

Division. La foi nous sauve, première partie. La foi nous condamne, deuxième partie.

Première partie. La foi nous sauve, et comme perfection de nos bonnes œuvres, et comme principe de nos bonnes œuvres.

1° La foi nous sauve comme perfection de nos bonnes œuvres, parce que c'est surtout de la foi que vient aux bonnes œuvres que nous pratiquons leur efficace et leur prix. Ainsi l'enseignent expressément saint Paul et saint Augustin : l'un contre les Juifs qui se confiaient dans les œuvres de la loi de Moïse ; et l'autre contre les pélagiens, qui faisaient fond sur leurs bonnes œuvres naturelles. Et c'est encore ce que tous les Pères ont prouvé contre tous ces hérétiques qui tiraient avantage de leurs œuvres, et à qui ces saints docteurs faisaient voir que hors de l'Eglise et sans la vraie foi il n'y avait point d'œuvres méritoires, et par conséquent de salut. Delà que de bonnes œuvres perdues! et de là même quelle estime devons-nous faire du don précieux de la foi?

2° La foi nous sauve comme principe de nos bonnes œuvres, parce que c'est de la foi que nous vient cette ardeur qui nous porte à les pratiquer. Car la foi, selon l'Apôtre, est la cause mouvante qui fait agir toutes les vertus. Il va encore plus loin, et, selon ce même Apôtre, c'est la foi qui produit en nous les actes mêmes de toutes les vertus. C'est pour cela que le concile de Trente appelle la foi le commencement, le fondement et la racine de notre justification. Mais si cela est, pourquoi donc y a-t-il tant de chrétiens qui se damnent ? On pourrait répondre que c'est qu'il y a jusque dans le christianisme très-peu de chrétiens qui aient vraiment la foi. Chrétiens de nom, sans l'être en effet. Mais supposant qu'ils aient la foi, la réponse est qu'on peut avoir la foi, et agir contre les lumières et les maximes de la foi. Or, la foi alors, bien loin de nous sauver, nous condamne.

Deuxième partie. La foi nous condamne. Mais pourquoi et comment nous condamne-t-elle?

1° Pourquoi la foi nous condamne-t-elle? Parce que nous ne vivons pas selon ses maximes, et que vivant alors dans le désordre, 1° nous la retenons captive dans l'injustice, selon l'expression de saint Paul; 2° nous lui enlevons le plus beau fruit de sa fécondité, qui sont les bonnes œuvres ; 3° dans le sentiment de l'apôtre saint Jacques, nous la faisons enfin mourir elle-même au milieu de nous.

2° Comment la foi, au jugement de Dieu, nous condamnera-t-elle? En nous convainquant de trois choses : 1° que nous pouvions vivre en chrétiens; 2° que nous devions vivre en chrétiens; 3° que nous n'avons vécu rien moins qu'en chrétiens.

Conclusion. Il faut, ou que la foi nous sauve, ou qu'elle nous condamne. Entre ces deux extrémités, point de milieu. C'est à nous de choisir l'un ou l'autre : mais y a-t-il là-dessus à délibérer? Pensons souvent aux accusations que la foi formera contre nous. Voilà ce que nous devons prévenir, et à quoi nous devons nous préparer tous les jours de notre vie.

Et dixit Jesus centurioni : Vade, et sicut credidisti, fiat tibi.

Jésus dit au centurion : Allez, et qu'il vous soit fait selon que vous avez cru. (Saint Matth., chap. VIII, 13.)

N'est-il pas surprenant que le Sauveur du monde, au lieu d'attribuer les miracles de sa toute-puissance à sa toute-puissance môme et à la vertu souveraine de Dieu, les ait communément attribués dans l'Evangile à la foi des hommes? Puissant en œuvres et en paroles, il délivrait les possédés, il guérissait les malades, il ressuscitait les morts ; mais quoiqu'il put bien au moins s'en réserver la gloire, tandis qu'il en laissait aux autres l'avantage, il la donne encore tout entière à la foi ; comme si la foi seule eût opéré par lui ce que lui seul il opérait pour la foi. Allez, dit-il dans notre évangile, et qu'il vous soit fait selon votre foi : Vade, et sicut credidisti, fiat tibi. C'est la réponse qu'il fait à ce centenier qui lui vient demander la guérison de son serviteur frappé d'une mortelle paralysie, et c'est la réponse qu'il a faite en tant d'autres occasions et sur tant d'autres sujets : partout admirant la foi, lui qui ne devait rien, ce semble, admirer; partout exaltant la foi, partout publiant la force et l'efficace de la foi, partout faisant entendre qu'il ne pouvait rien refuser à la foi : Vade, et sicut credidisti, fiat tibi. C'est de là même que les hérétiques des derniers siècles ont prétendu tirer cette fausse conséquence, que tout l'ouvrage et toute l'affaire du salut de l'homme roule uniquement sur la toi. Erreur que l'Eglise a frappée d'anathème, et qui va directement à détruire dans le christianisme la pratique et la nécessité des bonnes œuvres. Mais moi, mes chers auditeurs, sans donner dans

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une telle extrémité, je tire de mon évangile un sujet beaucoup plus solide, et qui sert de fondement à toute la morale chrétienne ; et m'attachant à ces paroles du Fils de Dieu : Qu'il vous soit fait comme vous avez cru : Sicut credidisti, fiat tibi ; je veux vous parler des vrais effets de la foi par rapport au salut. C'est dans Marie que cette vertu a fait éclater tout son pouvoir, puisque c'est par la foi que Marie conçut le Verbe divin. Adressons-nous à elle, et disons-lui : Ave, Maria.

De quelque manière que je prétende ici m'expliquer, Chrétiens, mon dessein n'est pas de chercher des tempéraments pour concilier l'opinion des hérétiques de notre siècle, avec la doctrine de l'Eglise, touchant l'efficace et la vertu de la foi, puisque saint Augustin m'apprend qu'entre l'erreur et la vérité, il n'y a point d'autre parti que la confession de l'une et l'abjuration de l'autre. L'opinion, disons mieux, l'erreur des hérétiques de notre siècle, est que la foi seule nous justifie devant Dieu ; que nos bonnes œuvres , quelque parfaites qu'elles soient, ne contribuent en rien au salut; que la vie éternelle ne nous est point donnée par titre de récompense, mais par forme de simple héritage : héritage que nous ne pouvons mériter, et dont nous prenons possession sans y avoir acquis aucun droit. Tel est le langage de l'hérésie; mais voici celui de la foi même. Car il est de la foi, que la foi seule ne suffit pas pour nous sauver. Il est de la foi, que nos bonnes œuvres doivent faire une partie de notre justification. Il est de la foi, qu'en vertu de ces bonnes œuvres, nous acquérons un droit légitime à la gloire que Dieu nous prépare ; et que cette gloire, par un effet merveilleux de la grâce de Jésus-Christ, est tout à la fois, comme s'exprime saint Augustin, et le don de Dieu, et le mérite de l'homme.

Cependant, Chrétiens, sans m'engager dans une controverse qui ne convient ni au temps ni à l'assemblée où je parle, j'avance deux propositions non-seulement orthodoxes, mais incontestables, et qui vont partager ce discours : savoir, que c'est la foi qui nous sauve, première proposition ; et que souvent aussi c'est la foi qui nous condamne, seconde proposition. Elles semblent l'une et l'autre contradictoires ; mais la contradiction apparente qu'elles renferment me donnera lieu de vous développer les plus beaux principes et les plus grandes maximes de la théologie sur cette importante matière. Le juste sauvé par la foi, et le pécheur condamné par la foi. Le juste sauvé par la foi, parce que c'est surtout de la foi que vient notre justification : vous le verrez dans la première partie. Le pécheur condamné par la foi, parce que la foi sans les œuvres devient contre lui un titre de réprobation ; je vous le ferai voir dans la seconde partie. Commençons.

PREMIÈRE PARTIE.

C'est la foi qui nous sauve ; cette vérité nous est trop expressément marquée dans l'Ecriture pour en pouvoir douter. Mais le point est de savoir comment et en quel sens il est vrai que la foi nous sauve. Sur quoi je dis que la foi nous sauve en deux manières, et comme perfection de nos bonnes œuvres, et comme principe de nos bonnes œuvres. Comme perfection de nos bonnes œuvres, parce que c'est surtout de la foi que vient aux bonnes œuvres que nous pratiquons leur efficace et leur prix. Comme principe de nos bonnes œuvres, parce que c'est de la foi que nous vient à nous-mêmes cette sainte ardeur qui nous porte à les pratiquer. La suite vous fera mieux entendre ces deux pensées. Appliquez-vous à l'une et à l'autre.

De quelque sorte que les théologiens expliquent le mystère de la justification des hommes, il est toujours vrai, comme l'Ecriture nous l'enseigne, que c'est de la foi que nos actions tirent leur prix et leur efficace devant Dieu; et par conséquent que la foi est comme la perfection de nos vertus et de toutes nos bonnes œuvres. Je ne puis être sauvé ni prétendre aux récompenses de Dieu, que par le mérite des bonnes œuvres : vérité constante ; mais je dois aussi reconnaître que mes bonnes œuvres ne peuvent avoir de mérite devant Dieu que par la foi. C'est la foi qui leur doit imprimer ce sceau de la vie éternelle, que saint Paul appelle excellemment signaculum justitiae fidei (1). Et de même, dit saint Chrysostome, qu'une pièce de monnaie qui n'aurait pas la marque du prince, quelque précieuse qu'elle fût d'ailleurs, ne serait censée de nulle valeur et de nul usage dans le commerce ; ainsi, quoi que je fasse d'honnête, de louable, et même de grand et d'héroïque, si je ne le fais dans l'esprit de la foi, et si tout cela ne porte le caractère de la foi, je ne m'en dois rien promettre pour le salut. Voilà, Chrétiens, ce qui de tout temps a passé pour incontestable dans notre religion, et ce que nous devons établir pour règle de toute notre conduite. Voilà ce que l'Apôtre

1 Rom., IV, 11.

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prêchait aux Juifs avec tant de zèle. Voilà ce que saint Augustin prouvait aux pélagiens avec tant de force et tant de solidité. Voilà ce que les Pères de l'Eglise remontraient sans cesse aux hérétiques de leur siècle, et voilà ce que les prédicateurs de l'Evangile doivent encore aujourd'hui, et plus que jamais, faire comprendre à leurs auditeurs : que sans la foi, je dis sans une foi pure, sincère, humble, obéissante, tout ce que nous faisons nous est inutile par rapport à l'éternité bienheureuse.

Prenez garde, Chrétiens, et suivez-moi. Les Juifs se confiaient dans les œuvres de la loi de Moïse, c'est-à-dire dans les sacrifices qui leur étaient ordonnés; et, pourvu qu'ils l'observassent fidèlement et inviolablement, cette loi, ils s'assuraient que toutes les promesses faites à Abraham devaient s'accomplir dans eux. Vous vous trompez, mes Frères, leur disait saint Paul : ce n'est point la pratique de votre loi qui vous sauvera ; c'est la foi de Jésus Christ. Vous avez beau immoler des victimes, vous avez beau vous purifier, vous avez beau faire profession d'un culte exact et religieux ; si toutes ces observances et toutes ces cérémonies ne sont sanctifiées par la foi, vous ne faites rien. C'est par la foi que vous avez été justifiés, et c'est la foi qui doit vous donner accès auprès de Dieu : Justificati ex fide (1). Ainsi leur parlait cet homme apostolique. Les pélagiens faisaient fond sur leurs bonnes œuvres naturelles, et se persuadaient que Dieu y avait égard dans la distribution de ses grâces, et que la raison pourquoi il appelait les uns et n'appelait pas les autres, pourquoi il choisissait les uns préférablement aux autres, était que les uns se disposaient avec plus de soin que les autres, par les bonnes œuvres de la nature, à recevoir cette grâce de vocation et de choix. Et il faut avouer, avec saint Prosper, que cette erreur avait quelque chose de spécieux; mais c'était une erreur, et saint Augustin fut suscité de Dieu pour la combattre et la détruire. Non, mes Frères, reprenait ce docteur incomparable, il n'en va pas de la sorte : ces bonnes œuvres naturelles sur quoi vous vous appuyez n'ont aucun effet pour le salut; ce n'est point lace qui engage Dieu à nous accorder sa grâce, et jamais il ne nous en tiendra compte dans l'éternité. C'est à la foi qu'il a attaché tout le mérite de notre vie ; et sans la foi rien ne nous peut conduire a lui. Enfin les hérétiques presque de tous les siècles ont tiré avantage de leurs bonnes œuvres, et, par une aveugle

1 Rom., V, 1.

présomption, se sont flattés de vivre dans leur secte plus saintement que les catholiques, d'être plus réformés qu'eux, plus austères qu'eux, plus adonnés aux exercices de la charité et de la pénitence qu'eux ;et à n'en juger que par l'extérieur, peut-être ont-ils eu quelquefois sujet de le prétendre. Mais parce que leur foi n'était pas saine, les Pères leur répondaient toujours que c'était en vain qu'ils se glorifiaient; que toutes ces œuvres de piété, quoique éclatantes, n'étaient que des œuvres mortes; leurs vertus, que des  fantômes, et que de fécondes qu'elles eussent été avec la foi, elles devenaient sans la foi des arbres stériles; qu'il n'y avait que le champ de l'Eglise où l'on pût espérer de cueillir de bons fruits; que quiconque semait ailleurs que dans ce champ, perdait et dissipait (car je ne me sers ici que de leurs expressions); que c'était dans cette Eglise universelle, et par conséquent dépositaire unique de la vraie foi, que Dieu, selon le témoignage de David, voulait être loué : Apud te laus mea in Ecclesia magna (1); que hors de là il n'y avait ni louanges ni prières qu'il écoutât ; et que quand un homme dont la foi se trouvait corrompue osait paraître devant les autels pour s'acquitter d'un devoir de religion, c'était à lui particulièrement qu'il adressait ces terribles paroles : Quare tu enarras justifias meas, et assumis testamentum meum per os tuum (2) ? Pourquoi t'ingères-tu à sanctifier mon nom, et pourquoi, n'ayant pas la foi de mes serviteurs, entreprends-tu de me rendre des services que je ne puis agréer? que les bonnes œuvres séparées de la foi, bien loin d'être aux sectateurs de l'hérésie un fonds de mérite, serait plutôt devant Dieu un sujet de confusion, puisque Dieu, non-seulement ne leur saurait nul gré d'avoir l'ait le bien qu'ils faisaient en ne croyant pas ce qu'ils devaient croire, mais qu'il les jugerait même avec plus de rigueur pour n'avoir pas cru ce qu'ils devaient croire en faisant le bien qu'ils faisaient: Ac per hoc solo Dei meoque judicio (ces paroles sont remarquables),  non   solum   minus laudandi sunt, quia se confinent, cum non credant sed etiam multo magis vituperandi, quia non credant cum se contineant; en un mot, que, dans le christianisme, ce n'était point absolument par la substance des œuvres, mais par la qualité de la foi, que Dieu faisait le discernement des justes : Deus quippe noster et sapiens judex, justos ab injustis non operum, sed ipsius fidei lege, discernit. Tout cela est de saint Augustin. D'où il concluait qu'un chrétien qui,

1 Psalm., XXI, 26. — 2 Ibid., XLIX, 16.

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dans sa condition, pratiquerait tout ce qu'il y a de plus saint et de plus parfait, mais qui n'aurait pas L'intégrité de la foi, avec toute sa perfection et sa prétendue sainteté, serait éternellement l'objet de la réprobation divine: Per quam discretionem fit, ut homo injuriarum patientissimus, eleemosynarum largissimus, si non rectam fidem in Deum habet, cum suis istis laudabilibus moribus, ex hac vita damnandus abscedat.

Tel était, mes chers auditeurs, le langage de ces grands hommes que Dieu nous a donnés pour maîtres; et voilà la source de l'affreux détordre où sont tombés tant d'esprits superbes, et séduits par le démon de l'infidélité. Ah! Chrétiens, qui le pourrait comprendre, et s'en former une juste idée? qui pourrait dire combien, par exemple, l'hérésie seule de Calvin a détruit de mérites, a ruiné de bonnes œuvres, a corrompu de vertus, a fait périr devant Dieu de fruits admirables que la grâce devait produire et que la vraie foi aurait vivifiés? Car enfin, reconnaissons-le ici, quand ce ne serait que pour adorer la profondeur impénétrable des jugements de Dieu; avouons-le de bonne foi, et, par le témoignage que nous rendrons à une vérité qui ne nous intéresse en rien, convainquons nous sensiblement et efficacement d'une autre, où il s'agit de tout pour nous. Dans ces sectes malheureuses que l'hérésie et le schisme suscitaient, il y a eu du bien, au moins apparent. Au milieu de cette ivraie, l'ennemi même qui lavait semée affectait de faire paraître le bon grain. On y voyait des hommes modestes, charitables,abstinents : mais notre religion nous oblige à croire que parce qu'ils ne portaient pas sur le front ce signe du Dieu vivant, c'est-à-dire le signe de la loi, quelques merveilles qu'ils fissent, Dieu leur disait toujours : Je ne vous connais point. Ils priaient, mais leurs prières étaient réprouvées ; ils jeûnaient, mais Dieu méprisait leurs jeûnes : et s'ils eussent pensé à s'en plaindre et a lui en demander raison ; s'ils lui eussent dit, comme les Juifs : Quare jejunavimus et non aspexisti, humiliavimus animas nostras et nescisti (1) ; Hé! Seigneur, pourquoi avons-nous jeûné, sans que vous ayez jeté les yeux sur nous? et pourquoi nous sommes-nous humiliés en votre présence, sans que vous l'ayez su, ou que vous ayez paru le savoir? Dieu, toujours juste, et toujours sûr de la justice de son procédé, leur eût fait cette réponse, pleine de raison et d'indignation tout ensemble : Ecce in

1 Isa., LVIII, 3.

die jejunii vestri invenitur voluntas vestra (1) ; C'est que, malgré vos abstinences et vos jeûnes, j'ai découvert votre orgueil, votre opiniâtreté, votre rébellion, une volonté et une disposition de cœur tout opposée à cette obéissance de l'esprit qu'exigeait la foi de mon Eglise : Ecce in die jejunii vestri invenitur voluntas vestra ; réponse qui les aurait confondus.

Et en effet, quand au moment de la mort, où ils devaient être jugés de Dieu, ils venaient à lui produire leurs bonnes œuvres, mais leurs bonnes œuvres faites dans l'hérésie; Dieu, tout porté qu'il est à récompenser, se voyait comme forcé de les rejeter, et de leur prononcer par la bouche d'un autre prophète, ce triste et redoutable arrêt : Seminastis multum et intulistis parum (2) ; il est vrai, vous avez beaucoup semé; mais le comble de votre misère est que vous n’avez rien à recueillir. Respexistis adamplius, et ecce factum est minus (3) ; Vous avez cru gagner bien plus que vos frères qui suivaient avec simplicité la route commune de la foi ; mais en poursuivant un gain chimérique,vous avez perdu le gain réel et solide que vous pouviez faire. Intulistis in domum, et exsufflavi illud (4) : Vous avez fait un amas et un trésor; mais c'était un amas de poussière que le vent a emporté et dissipé; et pourquoi tout cela? ajoute le Seigneur : Quam ob causam, dicit Dominus exercituum (5)? Ecoutez-en, Chrétiens, la raison : Quia domus mea deserta est, et vos festinastis unusquisque in domum suam (6) ; C'est que vous avez abandonné ma maison, qui est l'Eglise, et que vous vous êtes retirés chacun dans vos maisons particulières; c'est que vous vous êtes fait des églises à votre mode; que vous vous êtes laissé aller à des nouveautés; que vous avez écouté des maîtres et des docteurs que je n'autorisais pas ; et que, par une infidélité bizarre et capricieuse, vous avez préféré leurs sentiments et leur conduite à la règle universelle que j'avais établie. Voilà, disait Dieu par son prophète, voilà le ver qui a gâté toutes vos œuvres.

Or, Chrétiens, ce que Dieu disait alors, nous pouvons bien encore le dire maintenant, et nous l'appliquer à nous-mêmes. Car quoiqu'il n'y ait point d'hérétiques déclarés parmi les catholiques mêmes, ou plutôt parmi ceux qui en portent le nom, vous savez combien il y en a dont la foi nous doit être au moins très suspecte, parce que ce n'est pas une foi pure et entière. Ils n'ont pas, ce semble, quitté l'Eglise ;

3. — 2 Agg., 1, 6. — 3 Ibid., 9. — 4 Ibid. — 5 Ibid. — 6 Ibid.

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mais on peut être extérieurement dans l'Eglise, et n'avoir pas la foi de l'Eglise. On peut être dans la communion du corps de l'Eglise, et n'être pas dans la communion de son esprit. Ce sont des gens qui vivent bien ; vous le dites, et la charité m'engage à le croire, malgré bien des exemples qui pourraient me rendre cette bonne vie équivoque et assez douteuse. Mais enfin qu'ils soient des anges, si vous le voulez, par leurs mœurs ; qu'ils soient des martyrs : si cependant ils n'ont pas la pureté de la foi, l'humilité de la foi, la sincérité de la foi, la plénitude de la foi , je vous répondrai avec saint Paul, que dans leur vie prétendue angélique, il leur est impossible de plaire à Dieu : Sine fide impossibile est placere Deo (1) ; et j'ajouterai, avec saint Cyprien, que ce n'est point leur sang que Dieu demande, mais leur foi : Non quœrit in vobis sanguinem, sed fidem.

Si nous sommes bien persuadés , mes chers auditeurs, de cette importante vérité, quelle estime ferons-nous du don précieux de la foi ! avec quel soin la conserverons-nous ! Nous ne craindrons pas seulement de la perdre, mais de lui donner la moindre atteinte; et, pour user de l'expression de saint Ambroise, d'en altérer, en quelque sorte que ce soit, la virginité. Car ce Père considérait la foi comme une vierge que la plus légère tache flétrit ; et c'était ainsi qu'il s'exprimait, en parlant de saint Paul et des premiers chrétiens dont ce grand apôtre avait la conduite : Timebat ne virginitatem fidei amitterent : Il craignait que les fidèles ne perdissent la virginité de leur foi. Dans toutes les contestations qui peuvent naître, au lieu de tant raisonner et de tant examiner, au lieu de suivre ou nos préjugés, ou nos intérêts, nous ne prendrons point d'autre parti que celui d'une obéissance filiale et d'un attachement parfait à l'Eglise : c'est-à-dire celui qui arrête toutes les disputes et toutes les divisions, celui que les Pères nous ont toujours et par-dessus tout recommandé, celui qui nous préservera de toutes les illusions et de tous les égarements , celui que Dieu bénit, où il est obligé lui-même de nous conduire, et où il ferait plutôt des miracles que de nous laisser dans l'erreur. Nous ferons souvent à Dieu la même prière que faisaient les apôtres à Jésus-Christ : Adauge nobis fidem (2) ; Seigneur, augmentez ma foi, purifiez ma foi. Affermissez ma foi. Car je sais, mon Dieu, que c'est la foi qui nous sauve, non-seulement parce que c'est elle qui donne le prix à toutes les bonnes œuvres que

6. — 2 Luc, XVII, 5.

nous pratiquons, et qu'elle en est comme la perfection ; mais encore parce que c'est elle qui nous engage à les pratiquer, et qu'elle en est le principe. Voici, Chrétiens, ma pensée ; tâchez à la comprendre.

En effet, ce sont deux choses différentes que d'agir et de bien agir. Ainsi, que la foi soit une condition nécessaire pour perfectionner nos œuvres toutes les fois que nous agissons , il ne s'ensuit pas précisément de là qu'elle ait une vertu spéciale pour nous porter à agir. Je ne puis faire des œuvres de salut sans la foi ; c'est la première proposition que je viens d'établir. Mais cette proposition n'est pas la même que celle-ci ; dès que j'ai la foi je me sens animé, excité à faire toutes les œuvres du salut ; et rien n'est plus propre à nous inspirer là-dessus cette activité et ce zèle que nous admirons dans les saints, et en quoi consiste la ferveur chrétienne. Or, c'est encore de cette autre manière que la foi nous sauve.

Car imaginez-vous, mes frères (c'est la comparaison de saint Bernard, et cette comparaison est très-naturelle), imaginez-vous la foi dans un juste, comme le premier mobile dans l'univers. Ce ciel que nous appelons premier mobile est tellement au-dessus de tous les autres deux, qu'il ne laisse pas de leur imprimer son mouvement et son action; et qu'au même temps qu'il roule sur nos tètes, tous les autres deux roulent comme lui et avec lui. Si ce premier mobile s'arrêtait, tout ce qu'il y a de globes célestes s'arrêteraient ; mais parce que son mouvement est continuel, celui des globes inférieurs n'est jamais interrompu. Il en est de même de la foi. La foi dans une âme chrétienne et dans toutes les opérations de la grâce, est le premier mobile. C'est une vertu supérieure à toutes les autres ; en sorte que toutes les autres lui sont subordonnées, et n'agissent par rapport au salut qu'autant qu'elles sont mues par celle-ci. Tout ce que je fais pour Dieu, je ne le fais qu'en conséquence de ce que j'ai la foi, et qu'à proportion de ce que j'ai de foi. Si j'ai beaucoup de foi, je suis dès lors déterminé à faire beaucoup pour Dieu. Si j'ai peu de foi, je demeure dans la langueur, et je fais peu pour Dieu. Si je n'ai point du tout de foi, il est infaillible que je ne ferai du tout rien pour Dieu.

Notre seule expérience nous rend cette théologie sensible; mais saint Paul enchérit encore, et va plus avant. Car non-seulement il veut que la foi soit la cause mouvante qui fasse agir en nous toutes les vertus ; mais il veut

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que ce soit elle-même qui produise en nous les actes de toutes les vertus, et que toutes les vertus surnaturelles et divines ne soient proprement que les instruments de la foi. Vérité que le grand apôtre faisait entendre aux Galates en des termes si décisifs , quand il leur disait que la foi opère par la charité : Vides quœ per charitatem operatur (1). Pesez bien ces paroles, Chrétiens: il ne dit pas que c'est la charité qui opère par la foi, mais il dit que c'est la foi qui opère par la charité, qui aime par la charité, qui pardonne par la charité, qui assiste par la charité, comme si la charité n'avait point de fonction qui lui fût propre, et que tout ce qu'elle fait, ou qu'elle entreprend, fût l'ouvrage de la foi. Or, si c'est la foi qui opère quand nous aimons Dieu et le prochain (deux devoirs essentiels où toute la loi est renfermée), qui doute que ce ne soit la foi qui nous sauve et qui nous justifie?

De là vient que le même saint Paul, par une suite de raisonnements qui mérite toutes nos réflexions, ne faisait point difficulté d'attribuer uniquement à la foi les effets les plus merveilleux et les plus héroïques de toutes les autres vertus; ne reconnaissant même, pour ainsi dire, dans le christianisme qu'une seule vertu, qui est la foi, et confondant avec la loi toutes les vertus chrétiennes, comme il paraît que saint Augustin les comprenait toutes dans la charité. Mais la théologie de saint Paul est ici bien plus expresse que celle de saint Augustin; car écoutez comment il parle dans son excellente Epître aux Hébreux. Pour exciter notre zèle, il nous propose l'exemple des patriarches de l'Ancien Testament; et, rapportant à un seul point leur éloge, il nous dit que tout ce qu'ils ont fait de grand, ils l'ont fait par la foi. Que c'est par la foi qu'Abel présenta à Dieu plus d'hosties que Caïn : Fide plurimam hostiam Abel, quam Cain, obtulit Deo (2). Que c'est par la foi qu'Abraham se résolut à immoler lui-même son fils : Fide obtulit Abraham Isaac, cum tentaretur (3). Que c'est par la foi que Moïse quitta l'Egypte, et renonça au trône de Pharaon : Fide Moyses reliquit Aegyptum (4). Ainsi des autres. Mais quoi ! reprend saint Chrysostome, ne fut-ce pas l'ardente charité de Moïse pour le  peuple juif qui  lui lit abandonner l'Egypte ? Ne fut-ce pas la piété d'Abel et sa religion qui le rendit si libéral envers Dieu, et qui lui fit offrir tant de victimes? Ne fut-ce pas l'obéissance d'Abraham qui le soumit à Dieu, et qui lui fit former la généreuse résolution de

1 Galat., V, 6.— 2 Hebr., XI, 4.— 3 Ibid., 17.— 4

Ibid., 27.

sacrifier son unique et son bien-aimé? Ah! répond ce saint docteur, tout cela se faisait par la foi. Il est vrai qu'Abraham obéit à Dieu, et que ce fut une obéissance plus qu'humaine; mais c'était la foi qui obéissait en lui, c'était la foi qui étouffait dans son cœur tous les sentiments de la nature, c'était la foi qui le rendait saintement cruel contre son propre sang : comment cela? parce qu'il est certain qu'Abraham ne consentit à la mort d'Isaac, et ne se disposa à exécuter l'ordre du ciel, qu'en vertu de ce qu'il crut, selon le langage de l'Ecriture, contre toute créance, et qu'il espéra contre l'espérance même : Contra spem in spem credidit (1). C'est pourquoi l'Ecriture ajoute : Credidit, et reputatum est illi ad justitiam (2) ; Abraham crut, et il fut justifié devant Dieu. Elle ne dit pas, il crut et de là il obéit; il sortit de sa maison, il alla sur la montagne, il dépouilla Isaac, il leva le bras, et il fut ensuite justifié : mais elle dit simplement, il crut et il fut justifié : imitant en quelque manière les philosophes, qui, sans s'arrêter à de longs raisonnements, joignent la dernière conséquence avec le premier principe. Credidit, et reputatum est illi ad justitiam ; Il crut, et il fut justifié, parce qu'en effet tout le reste qui contribua à la justification d'Abraham se trouve contenu dans ce seul mot : Credidit, comme dans sa source et dans sa cause.

C'est pour cela même aussi que le concile de Trente, voulant nous donner une idée exacte de la foi, s'est  servi de  trois  paroles  bien remarquables, lorsqu'il nous déclare que la foi est le commencement, le fondement et la racine de notre justification : Fides est initium, fundamentum et radix totius justificationis nostrœ. Prenez  garde à ces trois différentes expressions, qui sont tellement liées ensemble et ont un tel rapport, que l'une néanmoins signifie toujours plus que l'autre, puisque le fondement dit plus que le commencement, et la racine plus encore que le fondement. Car le commencement est ce qui tient le premier rang dans l'ordre des choses : mais outre que le fondement est la première partie par où commence l'édifice, c'est ce qui soutient et qui porte toute la masse de l'édifice; or, porter, soutenir, est plus que commencer. De même, outre que la racine est la première partie de l'arbre, outre qu'elle soutient tout le poids de l'arbre, c'est elle qui produit toutes les branches, toutes les fleurs, tous les fruits de l'arbre : or,  produire est plus que soutenir ; et voilà les trois caractères

1 Rom., IV, 18. — 2 Ibid., 3.

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de la foi. Elle est la première de toutes nos vertus : ce n'est pas assez, elle sert d'appui et de base à toutes nos vertus : cela ne suffit point encore, elle produit dans nous-mêmes toutes nos vertus. C'est-à-dire, Chrétiens, que si je suis juste, non-seulement je commence par la foi, non-seulement je me soutiens par la foi, mais je n'agis et je ne vis que par la foi, suivant cet oracle de l'Ecriture : Justus autem meus ex fide vivit (1); Mon juste vit de la foi. Ah ! la belle qualité, mes chers auditeurs, que d'être le juste de Dieu ! combien en voit-on aujourd'hui qu'on peut appeler les justes des hommes, tandis qu'ils sont devant Dieu des criminels et des pécheurs? Mais mon juste, dit le Seigneur, n'a point d'autre vie en qualité de juste, que la vie de la foi : c'est à cela que je le reconnais : Justus autem meus ex fide vivit.

Et en effet, quand je vis en juste, toute ma vie est nécessairement une vie de foi ; je ne délibère, je n'agis, je ne crains, je n'espère, je ne recherche et je ne fuis que par le mouvement de la foi. C'est la foi qui me fait aimer mes ennemis, car sans la foi je les haïrais; c'est la foi qui me fait haïr les plaisirs du monde, car sans la foi je les aimerais; c'est la foi qui me fait oublier une injure, car sans la foi je me vengerais; c'est la foi qui me fait bénir Dieu dans les souffrances, qui me fait estimer la pauvreté, qui me fait choisir une vie austère, car sans la foi j'en aurais horreur. La foi donc est le principe de tout bien, et c'est elle qui me vivifie, elle qui me sauve : Justus autem meus ex fide vivit.

Mais si cela est, pourquoi, dans le christianisme même, et jusque dans le centre de la foi, de cette foi si répandue sur la terre, y a-t-il néanmoins aujourd'hui tant de chrétiens qui se damnent, et si peu qui parviennent au salut? Voilà, mes Frères, et il faut en convenir, voilà une de ces grandes difficultés qui ont fait l'étonnement des Pères de l'Eglise, et sur quoi il semble que saint Augustin lui-même ait hésité avec toutes les lumières de son esprit; difficulté que je pourrais éluder d'abord, en contestant le principe, savoir : que la foi soit aussi répandue dans le monde qu'il nous plaît de le supposer. Non, non, dirais-je, cela ne m'est point évident; et, pour l'honneur de la foi même, j'aime mieux douter qu'elle soit maintenant si commune, que de reconnaître qu'étant si commune, elle produise si peu de fruits. Détrompons-nous, ajouterais-je : la prédication de l'Evangile est répandue dans tout le monde;

1 Hebr., X, 38.

mais plût au ciel qu'il en fût de même de la foi 1 Car il y a bien de la différence entre la prédication de l'Evangile et la foi : l'une est une grâce extérieure et indépendante de nous; mais l'autre est une vertu infuse, que nous devons conserver et cultiver dans nous. Cette prédication de l'Evangile, cette grâce extérieure, par une disposition favorable de la Providence, est très-commune; mais je n'ai que trop lieu de craindre que la foi ne soit très-rare. Jésus-Christ demandait à ses disciples si, lorsqu'il viendrait, il trouverait encore de la foi sur la terre, ne croyant pas, dit saint Chrysostome, qu'il y en dût avoir alors, ou prévoyant qu'il y en aurait peu : Verumtamen Filius Hominis veniens, putas, inveniet fidem in terra (1)? Or n'est-ce pas dans notre siècle que cette parole du Sauveur du monde commence plus que jamais à se vérifier? Quand même le Fils de Dieu n'aurait point parlé de la sorte, la vie des chrétiens ne serait-elle pas plus que suffisante pour me faire douter de leur foi? et du peu de connaissance que j'ai du monde, n'aurais-je pas droit de conclure, au moins de soupçonner, qu'un levain d'infidélité, mais d'une infidélité secrète et déguisée, y cause une corruption si générale? Car enfin, poursuivrais-je avec saint Bernard, il est difficile que la plupart des hommes agissent tout autrement qu'ils ne croient; et qu'il y ait dans leur conduite une contradiction aussi monstrueuse que celle de vivre comme ils vivent, et d'avoir la foi. A peine cela se comprend-il, et dans ce prétendu système il y a je ne sais quoi de si violent, qu'il est comme impossible qu'on le puisse longtemps soutenir. Quand donc je vois un chrétien aussi emporté, aussi sensuel, aussi ambitieux qu'un païen, et même au delà d'un païen ; au lieu de dire, comme on dit communément : Cet homme dément sa foi ; je dirais presque : Cet homme n'a plus absolument de foi, parce que s'il en avait, je ne conçois pas qu'il pût la démentir si universellement et si constamment ; et que croyant d'une façon, il agît toujours de l'autre. Quand je vois une femme du monde tranquille dans ses désordres, libertine dans ses conversations, scandaleuse dans ses commerces et dans ses intrigues ; au lieu de dire, selon le langage ordinaire: Cette femme a une foi faible et languissante, une foi stérile et infructueuse; je demanderais et je dirais : Cette femme a-t-elle encore une étincelle de foi? parce que je suis persuadé qu'il n'en faudrait pas davantage pour

1 Luc, XVIII, 8.

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lui donner horreur de son état, et pour l'en faire sortir.

Ainsi raisonnerais-je, et ce serait pour l'intérêt même et pour l'honneur de la foi. Car il lui serait en quelque sorte plus honorable que le commun des hommes fût réputé pour impie et pour être sans foi, que de passer pour en avoir une qui ne résiste à rien, qui ne surmonte rien, qui n'opère rien; que dis-je? qui laisse tomber dans les plus honteux dérèglements et dans les dernières abominations. Et il ne faudrait point me répondre que ces pécheurs mêmes qui, d'une part, se livrent à leurs passions les plus déréglées, protestent hautement d'ailleurs qu'ils ont la foi : je sais, répliquerais-je, qu'ils le protestent, mais la question est de savoir si l'on doit s'en tenir à leurs protestations, et s'il n'est pas plus juste de les réduire à la preuve que demandait l'apôtre saint Jacques : Ostende mihi fidem tuam sine operibus (1) ; Chrétiens, qui peut-être vous glorifiez de ce que vous n'êtes pas, voulez-vous me faire connaître votre foi? justifiez-la ; par où? par vos œuvres : car, tandis que vous détruirez dans la pratique ce que vous professez de bouche, tandis que je ne verrai point d'oeuvres, je me défierai toujours de vos paroles. Et n'est ce pas là, mes chers auditeurs, que nous réduit [iniquité du siècle? à ne pouvoir plus s'assurer de la foi des chrétiens; à ne pouvoir plus dire s'ils en ont ou s'ils n'en ont pas, et à ne savoir plus ce qu'ils sont? N'est-ce pas là l'état déplorable de ce qui s'appelle parmi nous le monde? Entrez dans les cours des princes, descendez dans les cabanes des pauvres; assistez, s'il se peut, aux conseils secrets des politiques de la terre, parcourez les cercles et les assemblées, arrêtez-vous dans les temples et dans les lieux saints; partout vous demanderez s'il y a de la foi, parce que partout vous ne trouverez que scandale et que débordement de mœurs : Putas, inveniet fidem in terra ?

Mais n'insistons pas sur ce point davantage. Peut-être le libertinage pourrait-il s'en prévaloir, et y trouverait-il un prétexte pour s'autoriser. Car, un des prétextes du libertinage est de prétendre que l'on ne croit point, et que l'on n'a point de foi; et cela pour avoir droit d'imputer les désordres de sa vie au défaut de persuasion, qui paraît une excuse honnête, au lieu de les imputer à la corruption du cœur. Reconnaissons donc que parmi ce grand nombre de chrétiens qui se perdent dans le monde, il y en a en effet plusieurs qui ont encore la foi.

1 Jac., II, 18.

Accordons-leur tout ce que nous pouvons leur accorder, savoir, que leur foi subsiste; donnons-leur cette consolation, qu'ils la puissent conserver parmi les excès d'une vie criminelle. L'Eglise ne leur dispute pas cet avantage : elle a même voulu leur en maintenir la possession par une décision expresse, en déclarant, dans le concile de Trente, qu'une vie impure et corrompue ne va pas toujours jusqu'à la destruction de la foi. Avouons-le avec elle : on peut être chrétien, et mauvais chrétien : on peut avoir la foi et agir contre la foi. Mais alors la foi nous sauve-t-elle? bien loin de nous sauver, je dis que, par un effet tout contraire, elle nous condamne ; et c'est la seconde partie.

DEUXIÈME    PARTIE.

Il ne faut pas s'étonner, Chrétiens, que ce soit la même foi qui nous sauve, et qui nous condamne devant Dieu. Elle ne fait en cela que ce que fait Jésus-Christ même, lequel étant l'auteur de notre salut, devient tous les jours par l'abus que nous faisons de ses mérites et de sa grâce, l'auteur de notre perte éternelle et de notre réprobation. Ainsi la foi, qui ne nous a été donnée que pour nous justifier, ne laisse pas de servir à nous condamner, selon les différentes manières dont nous nous comportons à son égard, et les divers traitements qu'elle reçoit de nous. Mais encore pourquoi nous condamne-t-elle ; et comment nous condamne-t-elle? Deqx choses qui me restent à éclaircir, et qui demandent une attention toute nouvelle.

Je dis que la foi nous condamne, lorsque nous ne vivons pas selon ses maximes : parce que, vivant alors dans le désordre, nous la retenons captive dans l'injustice, suivant l'expression de saint Paul ; que nous lui enlevons le plus beau fruit de sa fécondité, qui sont les bonnes œuvres, comme parlent saint Hilaire et saint Ambroise ; et que, dans le sentiment de l'apôtre saint Jacques, nous la faisons enfin mourir elle-même au milieu de nous. Or, ne sont-ce pas là autant d'outrages que nous lui faisons, et qu'elle doit venger, pour ainsi dire, en nous condamnant? Prenez garde : nous la retenons captive dans l'injustice, ce sont les propres paroles du Maître des nations : Qui veritatem Dei in injustitia detinent (1); Ils tiennent, dit-il, comme dans les fers la vérité de Dieu. Or, la vérité de Dieu n'est en nous que par la foi ; et tandis que nous menons une vie corrompue, il est évident que nous faisons violence

1 Rom., 1, 18.

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à cette foi, que nous la tenons dans la sujétion et dans l'esclavage : comment cela? parce que nous ne lui donnons pas la liberté d'agir en nous comme elle voudrait et comme elle devrait. Dans la naissance du christianisme, remarque saint Bernard, lorsqu'il y avait des persécutions, la foi était libre, pendant que les fidèles étaient captifs : maintenant que les persécutions ont cessé, les fidèles jouissent d'une liberté dont ils abusent, et la foi est comme enchaînée. Quel sujet pour nous de confusion et de condamnation ! Jusque dans les prisons et dans les cachots, les martyrs publiaient la foi qu'ils avaient dans le cœur, et malgré les tyrans ils confessaient hautement Jésus-Christ. Il est bien étrange, lorsque l'Eglise est dans une profonde paix, que la foi des chrétiens n'ait plus la même liberté, et que cette liberté lui soit ôtée par les chrétiens mêmes, qui deviennent ses propres persécuteurs, et qui lui sont plus cruels que les infidèles, puisqu'ils la mettent dans une captivité où les infidèles n'ont pu la réduire : Qui veritatem Dei in injustitia detinent. Remarquez cette parole : In injustitia; car saint Paul ne dit pas seulement que nous tenons notre foi captive, mais que nous la tenons captive dans l'injustice, qui est pour elle la plus honteuse et la plus odieuse servitude. En effet, cette loi est toute sainte, et nous la faisons demeurer dans des âmes toutes criminelles; elle est toute pure et toute chaste, et nous la faisons habiter dans des âmes voluptueuses et toutes sensuelles: Qui veritatem Dei in injustitia detinent. Que fait donc la foi? Ah ! mes chers auditeurs, permettez-moi d'user de cette figure : notre foi ainsi traitée par nous-mêmes, ainsi déshonorée et profanée, s'élève contre nous; elle demande à Dieu justice, elle crie à son tribunal; et ne doutons point que Dieu ne l'écoute, et qu'à notre ruine il ne prenne ses intérêts.

D'autant plus coupables envers elle et plus condamnables, que par les dérèglements de notre vie nous lui faisons perdre ses plus beaux fruits et sa plus heureuse fécondité. Car, comme nous l'avons déjà vu, la foi est la source de toutes les vertus, et une source féconde, qui produit sans cesse de nouveaux fruits de grâce, ou qui les peut produire. En voulez-vous la preuve sensible? Sans parler de ces saints patriarches de l'ancienne loi, et de leurs œuvres merveilleuses, que l'Apôtre nous a si bien marquées dans son Epître aux Hébreux, rappelez en votre esprit tout ce qu'ont fait dans la loi nouvelle tant de martyrs de l'un et de l'autre sexe , tant de solitaires et de pénitents ; tout ce que font encore tant de religieux dans le cloître, et tant d'âmes vertueuses jusques au milieu du monde. Remettez-vous le souvenir de tout ce que vous avez entendu dire de leurs longues oraisons , de leurs sanglantes macérations, de leurs veilles et de leurs travaux, de leurs abstinences et de leurs jeûnes, de la ferveur de leur zèle, et de la constance infatigable avec laquelle ils ont pratiqué jusques au dernier soupir de leur vie toute la perfection de l'Evangile. Voilà les fruits de la foi ; voilà ce que la foi peut opérer en nous-mêmes et par nous-mêmes. Car, si l'ardeur des fidèles s'est ralentie, la vertu de la foi ne s'est point altérée, elle a toujours les mêmes vérités à nous proposer, et dans ces mêmes vérités , les mêmes motifs pour nous exciter : mais nous, Chrétiens, vivant selon l'esprit du siècle et selon la chair, nous étouffons ces fruits dès leur naissance. Nous avons la foi ; mais toute agissante qu'elle est, elle ne nous rend pas plus vigilants, pas plus exacts dans l'observance de nos devoirs, pas plus adonnés aux œuvres de la piété : c'est une foi oisive et stérile, parce que nous en arrêtons toute l'action.

Nous allons même plus loin : nous la faisons mourir, selon la pensée et l'expression de l'apôtre saint Jacques. Car ce qui vivifie la foi, ce qui en est comme l'esprit, ce sont les bonnes œuvres. De même donc que le corps est mort, dès là qu'il est séparé de l’âme qui lui donnait la vie ; ainsi la foi doit être sensée morte , dès là qu'elle n'est plus accompagnée des œuvres qui l'animaient : Sicut enim corpus sine spiritu mortuum est, ita et fides sine operibus mortua est (1). Et à prendre la chose dans un sens plus réel encore et sans figure, on peut dire que rien ne conduit plus directement ni plus promptement à l'infidélité et au libertinage de créance, que le libertinage des mœurs. Or, après avoir été homicide de votre foi, que devez-vous attendre autre chose qu'un jugement sévère et rigoureux? Oui, mon cher auditeur, pensez bien à ces deux paroles : homicide de votre foi. Voilà le grand crime dont on vous demandera compte un jour, et dont il faudra porter la peine. C'est alors que cette foi morte dans votre cœur, ou par l'inutilité ou même par le désordre de votre vie, commencera tout à coup à revivre, qu'elle ressuscitera, qu'elle se produira devant Dieu pour votre conviction et pour votre condamnation.

Je dis pour votre conviction : car voulez-vous

1 Jac, II, 26.

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savoir, non plus précisément pourquoi, mais comment elle vous condamnera? Il est aisé de vous le faire comprendre. Ce sera en vous convainquant de trois choses, savoir : que vous pouviez vivre en chrétien, que vous deviez vivre en chrétien , et que vous n'avez vécu rien moins qu'en chrétien. Trois convictions qui vous fermeront la bouche, et qui, malgré vous, vous feront souscrire vous-même à l'arrêt de votre éternelle réprobation. Elle vous convaincra que vous pouviez vivre en chrétien, parce que rien ne vous manquait pour cela : ni lumières, ni secours. Ni lumières, puisqu'elle vous servait elle-même de maître, puisqu'elle vous avait révélé toutes ses vérités pour vous éclairer, puisqu'elle vous les faisait entendre sans cesse au fond de votre cœur, tantôt pour nous exciter par l'espérance, tantôt pour vous retenir par la crainte, tantôt pour vous engager par un saint amour, tantôt pour vous attirer par un solide intérêt, toujours pour vous instruire et pour vous toucher. Ni secours, puisque dans le christianisme vous aviez toutes les sources de la grâce : tant de sacrements pour vous purifier, pour vous fortifier, pour vous réconcilier, pour vous nourrir et pour vous faire croître ; tant de ministres du Seigneur, dépositaires de la loi de Dieu pour vous renseigner, dispensateurs des trésors de Dieu pour vous les distribuer, remplis de l'Esprit de Dieu pour vous le communiquer, revêtus de toute la puissance de Dieu pour vous sanctifier; tant de bons conseils, d'exhortations pathétiques et véhémentes, de salutaires exemples; enfin tant de moyens dont le détail serait infini, et dont l'usage vous aurait immanquablement sauvé. Or, d'avoir connu et d'avoir pu, voilà pourquoi le mauvais serviteur sera jugé avec plus de sévérité, sera plus rigoureusement condamné, sera plus grièvement puni.

Encore plus digne des châtiments de Dieu, parce que la foi vous convaincra, non-seulement que vous pouviez vivre en chrétien, mais que vous le deviez. Car votre parole y était engagée. Vous l'aviez ainsi promis à la face des autels et sur les sacrés fonts du baptême. Vous aviez solennellement renoncé au démon et à toutes ses œuvres, renoncé au monde et à toutes ses pompes, renoncé à la chair et à tous ses désirs sensuels. On l'avait dit pour vous, et dès que vous vous trouvâtes en état de le ratifier, vous l'aviez dit vous-même. Or, ce n'est point en vain qu'on promet à Dieu ; et de tous les engagements, il n'en est point de plus inviolables que ceux que l'on contracte avec un tel maître. Dès là donc que vous vous étiez soumis à la foi, vous vous étiez soumis à la loi. C'est-à-dire, dès là que vous aviez été honoré du caractère de chrétien, et que vous aviez commencé à porter le nom de chrétien, vous étiez conséquemment et indispensablement obligé à tous les devoirs du chrétien ; vous en étiez responsable à votre foi et à Dieu même. Et en effet, pour développer encore mieux la chose, et la considérer plus à fond , de toutes les contradictions, n'est-ce pas une des plus grossières, de ne pas agir comme l'on croit, ou de ne pas croire comme l'on agit? et de toutes les infidélités, n'est-ce pas une des plus criminelles et des plus monstrueuses , d'avoir renoncé , en présence de Dieu, à l'enfer et à toutes les œuvres de ténèbres, qui sont tant de péchés proscrits par la loi, et de les commettre impunément, volontairement, habituellement? d'avoir renoncé aux vaines pompes du monde, et d'en être adorateur ; de les désirer uniquement, d'y aspirer incessamment, de les rechercher sans relâche, et de ne travailler que pour cela et qu'en vue de cela? d'avoir renoncé à la chair, et de ne vivre que selon la chair, de n'écouter que ses passions, et de suivre aveuglément toutes ses cupidités?

Voilà néanmoins de quoi la foi vous convaincra, et c'est le dernier témoignage qu'elle rendra contre vous : je veux dire que pouvant vivre en chrétien, que devant vivre en chrétien, vous n'avez vécu rien moins qu'en chrétien. Car c'est alors que , développant tous ses principes et toutes ses maximes, elle les comparera avec votre vie; ou  que, développant toute votre vie, elle  la comparera avec ses maximes et ses principes. Or, quelle opposition entre l'un et l'autre ! Une foi qui n'enseigne à l'homme que le mépris des biens terrestres et périssables, et une vie toute employée à les acquérir, à les conserver, à les accumuler par tous les moyens, justes ou injustes, qu'inspire une avarice insatiable. Une foi qui n'apprend à l'homme qu'à s'humilier, qu'à s'abaisser, qu'à fuir les honneurs mondains et les fausses grandeurs du siècle ; et une vie toute occupée de soins, de projets, d'intrigues souvent très-criminelles ,   pour  l'avancement d'une  fortune humaine. Une foi qui ne prêche à l'homme que mortification, que pénitence, que détachement de soi-même, et une vie passée dans les jeux, dans les spectacles, dans les assemblées et les parties de plaisir, dans les plus honteuses voluptés. Une foi de pratique et d'actions et une vie dénuée de toutes les œuvres chrétiennes.

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Est-ce donc ainsi qu'on est chrétien , et qu'on vit en chrétien ? est-ce en ne faisant rien de tout ce que la foi ordonne, et en faisant tout ce qu'elle défend ? Tels sont les reproches que vous devez attendre de votre foi ; et à des reproches si bien fondés et sans nulle excuse, que doit-il succéder autre chose qu'un jugement sans miséricorde?

Concluons, mes chers auditeurs, par cette pensée avec laquelle je vous renvoie, et que vous ne pouvez trop méditer. Il faut, ou que ma foi me sauve, ou que ma foi me condamne. Entre ces deux extrémités, point de milieu. Si ma foi n'est pas le principe de ma justification, elle sera immanquablement' le sujet de ma réprobation. Il ne tient qu'à moi qu'elle ne soit pour moi un moyen de salut, parce qu'il ne tient qu'à moi d'en faire un usage tel que je dois et tel que Dieu le demande. Mais si, par ma faute, ce n'est pas un moyen de salut pour moi, ou que je me rende ce moyen de salut inutile par l'abus que j'en ferai, il ne dépend plus alors de moi que ce ne soit pas contre moi un moyen de damnation, parce que c'est un talent que Dieu m'a mis dans les mains pour lui en rendre compte, et pour en retirer tout le fruit qu'il en attendait. Ce serait donc bien me tromper moi-même, de regarder la foi que j'ai reçue comme une de ces choses indifférentes, qui ne peuvent nuire lorsqu'elles ne servent pas. Si ma foi ne me fait pas le plus grand de tous les biens, elle me fera le plus grand de 'tous les maux. C'est à moi de prendre mon parti entre l'un et l'autre ; mais je n'ai que l'un ou l'autre à choisir. Que dis-je? et y a-t-il là-dessus à délibérer? y a-t il à hésiter un moment,  dès qu'il est question  de se garantir d'une éternité malheureuse, et de se procurer une souveraine félicité?

Ah ! Chrétiens, pensons souvent aux accusations que formera contre nous et aux reproches que nous fera cette foi, quand nous comparaîtrons avec elle devant le tribunal de Dieu. C'est à quoi nous ne faisons guère de réflexion maintenant; mais quand la figure du monde se sera évanouie , et que nous nous trouverons seuls avec cette foi en la présence de Dieu, que lui répondrons-nous? Voilà, mon cher auditeur, à quoi nous devons nous préparer tous les jours de notre vie. Il vous en coûtera quelque sujétion, quelque violence, quelques efforts ; mais il vaut bien mieux se contraindre pour quelque temps, que de s'exposer à un malheur qui ne doit jamais finir. Car, je le répète, et je ne puis assez vous le faire entendre : s'il arrive que vous vous perdiez, ce sera dans votre foi même que vous trouverez votre plus cruel tourment. Vous n'aurez plus cette foi surnaturelle et divine qui est un des dons de Dieu les plus précieux : c'est une grâce dont Dieu vous dépouillera. Mais vous aurez encore le souvenir de cette foi, mais vous aurez encore le caractère de cette foi, mais vous aurez encore toutes les connaissances que vous donnait cette foi, et c'est cela même qui fera votre supplice. Vous aurez, dis-je, le souvenir de cette foi qui vous enseignait de si solides vérités que vous avez méprisées, qui vous donnait de si saintes règles de conduite que vous n'avez pas suivies, qui vous promettait de si grandes récompenses que vous n'avez pas pris soin de mériter; et ce souvenir sera plus cuisant pour vous que tout le feu de l'enfer. Vous porterez encore tout le caractère de cette foi, c'est-à-dire le caractère du baptême ; et ce caractère sera le signe à quoi les démons, ministres de la justice de Dieu, vous discerneront entre les réprouvés, pour exercer sur vous avec plus de fureur toute leur rage. Vous aurez encore toutes les connaissances que vous donnait cette foi ; et ces connaissances suppléeront au défaut de cette foi : en sorte que vous croirez toujours Dieu comme les démons le croient, et que vous tremblerez comme eux, que vous vous désespérerez comme eux , que votre créance sera , pour vous comme pour eux, le sujet de votre confusion éternelle.

Mais il serait donc plus à souhaiter de n'avoir jamais eu la foi ? Oui, mes Frères, il serait plus avantageux de ne l'avoir jamais eue, que de l'avoir profanée par une vie criminelle. Mais cela même ne sera plus en votre pouvoir; car malgré vous il sera éternellement vrai que vous aurez été chrétiens, et il faudra éternellement porter la peine de ne l'avoir été que de nom et dans la spéculation, sans l'être de mœurs et dans l'action. Pour prévenir ce reproche et l'affreux châtiment dont nous sommes menacés, quelle résolution avons-nous à prendre? point d'autre que de conserver la foi, et de vivre selon la foi. Cette foi nous dit des choses qui répugnent à nos sens, mais il s'y faut soumettre. Elle nous dit que le monde est notre plus dangereux ennemi ; fuyons-le. Elle nous dit de nous haïr nous-mêmes et de nous renoncer nous-mêmes ; travaillons à acquérir ce saint renoncement, et pratiquons-le autant qu'il est nécessaire. Elle nous dit de mortifier la chair par l'esprit, et d'en réprimer les désirs; combattons-les généreusement et constamment.

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Elle nous dit d'être humbles jusque dans la grandeur, d'être pauvres jusque dans l'abondance, d'être pénitents jusqu'au milieu des aises et des commodités; entreprenons tout cela et venons à bout de tout cela. Nous aurons dans les secours de la grâce et dans les motifs de notre foi de quoi nous animer, de quoi nous fortifier, de quoi nous rendre tout facile. Demandons-les avec confiance, ces secours, et Dieu ne nous les refusera pas. Ayons-les continuellement devant les yeux, ces motifs, et ils nous soutiendront. Alors nous mériterons d'entendre un jour de la bouche de Jésus-Christ, ce qu'il dit au centenier de notre Evangile : Sicut credidisti, fiat tibi ; Qu'il vous soit fait comme vous avez cru. Vous avez fait valoir le talent que je vous avais confié; vous avez rendu votre foi fertile en bonnes œuvres et agissante; venez en recevoir la récompense. Vous avez marché par le chemin qu'elle vous traçait, vous l'avez suivi, et vous y avez persévéré ; venez prendre possession de mon royaume céleste, qui est le terme où elle vous appelait, et où vous jouirez d'une félicité éternelle, etc.

4° DIMANCHE - EPIPHANIE

4° DIMANCHE - EPIPHANIE

SERMON POUR LE QUATRIÈME DIMANCHE APRÈS L'EPIPHANIE.

SUR LES AFFLICTIONS DES JUSTES ET LA PROSPÉRITÉ DES PÉCHEURS.

ANALYSE.

Sujet. Jésus étant entré dans une barque, ses disciples le suivirent; et aussitôt il s'éleva sur la mer une grande tempête, en sorte que la barque était couverte de flots. Lui cependant dormait; et ses disciples le réveillèrent, en lui disant: Seigneur, sauvez-nous ; nous allons périr ! Jésus leur répondit : Pourquoi craignez-vous, hommes de peu de foi?

Voilà une image bien naturelle de ce qui se passe tous les jours à l'égard des justes. Tandis que les pécheurs sont dans la prospérité, les justes souvent sont accablés d'afflictions et de misères. Or, il faut là-dessus les rassurer et les consoler.

Division. Dans les affliction des justes et la prospérité des pécheurs, il n'y a rien qui doive ni qui puisse ébranler notre foi: première partie; il y a même de quoi établir et confirmer notre foi : deuxième partie.

Première Partie : Dans les afflictions des justes et la prospérité des pécheurs, il n'y a rien qui doive ni qui puisse ébranler notre foi. C'est assez que nous sachions que Dieu a ainsi réglé les choses, pour nous y soumettre et n'en point prendre de scandale. Or, nous avons mille preuves qui nous montrent que rien n'arrive que par la conduite de la Providence.

Cette conduite de Dieu n'est pas néanmoins si obscure et si cachée, que nous n'en puissions découvrir quelques raisons qui suffisent pour la justifier, et les voici.

1° Dieu veut éprouver ses élus, et leur donner occasion de lui marquer par leur constance leur fidélité. C'était la réponse que faisait aux infidèles un des plus zélés défenseurs de la loi chrétienne. Dieu nous examine, disait-il; il sonde le cœur de l'homme; par où ? par les afflictions. Si Dieu ne met pas l'impie à de pareilles épreuves, c'est qu'il ne le juge pas digne de lui.

2° Dieu veut purifier ses élus de toutes les affections de la terre. Si les prospérités temporelles étaient attachées à la vertu, la plupart ne serviraient Dieu que dans cette vue, et par conséquent ne l'aimeraient pas pour toi-même.

3° Dieu veut assurer le salut de ses élus, et les mettre à couvert du danger inévitable qui se rencontre dans les prospérités du siècle. Car il n'est rien de plus contagieux que les biens de cette vie, et c'est pour cela que Dieu en prive les justes.

4° Dieu par une aimable violence veut forcer ses élus de se tenir unis à lui, en leur rendant tout le reste amer, et ne leur offrant partout ailleurs que des objets qui leur inspirent du dégoût. Si le monde eût été à leur égard ce qu'il est à l'égard de tant de mondains, ils n'auraient jamais pensé à Dieu.

5° Dieu veut fournir à ses élus une matière continuelle de combats, afin que ce soit pour eux une continuelle matière de triomphe et de mérite. Sans combat point de victoire, et sans victoire point de couronne.

6° Dieu veut punir ses élus en ce monde, afin de ne les point punir en l'autre. Il n'y a point d'homme si juste à qui il n'échappe des fautes dont il est redevable à la justice de Dieu ; et Dieu dès maintenant le châtie en père miséricordieux, pour ne le point châtier après la mort en juge sévère.

Voilà donc la Providence justifiée sur le partage des prospérités et des adversités temporelles entre les justes et les pécheurs. Car comme Dieu prend soin de ses élus par les adversités qu'il leur envoie, au contraire il se tourne contre les pécheurs par les prospérités mêmes dont il les laisse jouir, et qui les perdent.

Deuxième partie : Il y a même dans les afflictions des justes et la prospérité des pécheurs de quoi établir notre foi. Car ce partage nous montre trois choses, savoir : qu'il y a une autre vie que celle-ci, que Jésus-Christ est fidèle dans les promesses qu'il nous a faites, et que Dieu nous sauve selon l'ordre de prédestination qu'il a marqué pour tous les hommes.

1° Qu'il y a une autre vie que celle-ci, et d'autres biens à espérer. Sans cela, comme remarque Guillaume de Paris, où serait à l'égard des élus la sagesse et la bonté de Dieu? Sans cela, poursuit le même Père , on pourrait dire que les justes seraient des insensés, et que les impies seraient les vrais sages. Ne vous troublez point, mon Frère, conclut saint Augustin : l'impie a son temps qui est bien court, mais vous aurez le vôtre qui sera éternel. C'est ce qui consolait le saint homme Job et le Roi-prophète.

2° Que Jésus-Christ est fidèle dans les promesses qu'il nous a faites, et vrai dans ses prédictions. Il a dit à ses disciples, et dans leur personne à tous les justes : Le monde se réjouira, et vous serez dans la tristesse. Nous voyons cette parole accomplie, et c'est une preuve que l'autre s'accomplira : Votre tristesse sera changée en joie.

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3° Que Dieu nous sauve selon l'ordre de prédestination qu'il a marqué. Car, il a résolu que nous ne serions sauvés que par une sainte conformité avec Jésus-Christ, son Fils. Ainsi nous le témoigne expressément l'Apôtre.

Il est vrai néanmoins qu'il y a des gens de bien dans la prospérité ; mais il le faut de la sorte, afin que l'état de la prospérité temporelle ne soit pas absolument exclu du royaume de Dieu. De plus, si les saints se sont vus dans une prospérité humaine, c'est ce qui les faisait trembler. Enfin, sans quitter leur condition, ils savaient bien, sous les dehors d'une condition aisée et commode, garder toutes les pratiques de l'abnégation chrétienne.

Il est encore vrai qu'on a vu et qu'on voit des pécheurs dans les mêmes adversités que les justes. Mais sans examiner toutes les raisons que Dieu a de ne vouloir pas que le vice toujours prospère, c'est assez d'avertir ces pécheurs que leurs afflictions sont pour eux des grâces de Dieu, et les grâces les plus précieuses s'ils en veulent profiter.

Ascendente Jesu in naviculam, secuti sunt eum discipuli ejus : et ecce motus magnus factus est in mari, ita ut navicula operiretur fluctibus. Ipse vero dormiebat ; et suscitaverunt eum discipuli ejus, dicentes : Domine, salva nos, perimus ; et dicit eis : Quid timidi estis, modicœ fidei ?

Jésus étant entré dans une barque, ses disciples le suivirent : et aussitôt il s'éleva sur la mer une grande tempête, en sorte que la barque était couverte de flots. Lui cependant dormait, et ses disciples le réveillèrent, en lui disant : Seigneur, sauvez-nous : nous allons périr. Jésus leur répondit : Pourquoi craignez-vous, hommes de peu de foi ? (Saint Matth., chap. VIII, 23 et suiv.)

Voilà, Chrétiens, une image bien naturelle de ce qui se passe tous les jours à nos yeux et parmi nous. Il semble que le Saint-Esprit, en nous la traçant dans cet évangile, ait expressément voulu nous représenter un des plus grands mystères de la conduite de Dieu sur les hommes, et en faire le sujet de notre instruction. Les disciples de Jésus-Christ, c'est-à-dire les justes et les élus de Dieu, vivent dans le monde, que nous pouvons considérer comme une mer orageuse, et s'y trouvent embarqués par les ordres mêmes de la Providence. Dieu est avec eux et ne les quitte jamais ; il les suit dans toutes leurs voies, il les éclaire et les soutient : mais du reste, à en juger par les apparences, on dirait en mille rencontres qu'il s'en éloigne, qu'il les oublie, qu'il les abandonne, qu'il est à leur égard comme endormi : Ipse vero dormiebat. Il permet qu'ils soient assaillis et battus des plus violents orages, qu'ils soient exposés aux plus rudes tentations, qu'ils soient affligés et presque accablés des misères de cette vie. Or, qui croirait alors qu'il y a une Providence qui prend soin de leurs personnes ; ou qui ne croirait pas au moins que cette Providence est ensevelie dans un profond sommeil, et qu'elle ignore leurs besoins ; surtout lorsqu'on voit les impies prospérer sur la terre, vivre dans le calme, tenir les premiers rangs, jouir de l'abondance, être en possession de tout ce qui s'appelle fortune et bonheur humain ? C'est en vue de ce partage si surprenant et si peu conforme à nos idées, que David s'écriait, et disait à Dieu : Exsurge! quare obdormis, Domine (2) ? Levez-vous, Seigneur! et pourquoi demeurez-vous dans cette espèce d'assoupissement?

1 Psalm., XLIII, 23.

Et c'est ainsi que nous lui disons encore nous-mêmes, comme les apôtres : Domine, salva nos, perimus ; Hé ! Seigneur, où êtes-vous? nous périssons, et vous nous délaissez ; tous les maux viennent nous assaillir, et il semble que vous y soyez insensible. Mais à cela, Chrétiens, point d'autre réponse de la part de Dieu, que celle de Jésus-Christ à ses disciples effrayés et consternés : Quid timidi estis, modicœ fidei? Où est votre foi, où est la confiance que vous devez avoir en votre Dieu ? que craignez-vous, quand je suis avec vous ? Mystère de la Providence, dont je veux aujourd'hui, mes chers auditeurs, vous entretenir, et dont il est d'une importance extrême que vous soyez instruits. Ce n'est point précisément aux pécheurs que j'ai à parler; c'est aux âmes fidèles, c'est aux prédestinés du Seigneur, c'est à ceux qui font état de le servir, et qui, tout attachés qu'ils sont à son service, voient souvent tomber sur eux tous les fléaux du ciel, tandis que les mondains passent leurs jours dans le plaisir et dans la joie. Je vais là-dessus les rassurer et les consoler, après que nous aurons demandé le secours du Saint-Esprit par l'intercession de Marie. Ave, Maria.

C'est de tout temps que la foi des chrétiens a été troublée, et leur confiance en Dieu ébranlée, de voir les méchants dans la prospérité et dans le repos, pendant que les justes sont dans l'adversité et dans le travail. Ce partage, à ce qu'il paraît, si injuste, a toujours été, pour ainsi dire, le scandale de la Providence ; car, de là les pécheurs ont pris sujet de triompher insolemment de la vie, et de là les plus gens de bien se sont relâchés dans le chemin de la vertu ; de là même les plus grands saints en sont venus presque jusqu'à former des doutes au préjudice de leur foi. Ecoutez-en parler David: Mei autem pene moti sunt pedes, pene effusi sunt gressus mei (1) ; Pour moi, disait-il, je le confesse, j'ai senti ma foi chanceler; et, quelque solide que fût le fondement de mon espérance, je me suis vu sur le point de succomber :

1 Psalm., LXXII, 2.

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et pourquoi? parce qu'il s'est élevé dans mon cœur un mouvement de zèle et d'indignation à la vue des pécheurs qui goûtent la paix, qui réussissent dans leurs desseins, qui établissent leurs maisons, à qui rien ne manque dans la  vie : Quia zelavi super iniquos, pacem peccatorum videns (1). En effet, ai-je dit, comment est-il possible que Dieu sache ce qui se passe ici-bas , et comment puis-je croire qu'il y prenne garde? Quomodo scit Deus, et si est scientia in excelso (2)? Les libertins et les impies sont les plus heureux, les plus honorés, les plus riches : Ecce ipsi peccatores et abundantes in saeculo obtinuerunt divitias (3)) ;

d'où j'ai presque conclu, ajoute le même prophète, qu'il m'était donc inutile de conserver mon cœur dans l'innocence, et d'avoir les mains nettes de toute injustice : Et dixi : Ergo sine causa justificatif cor meum, et lavi inter innocentes manus meas (4)

Ainsi parlait le plus saint roi du peuple de Dieu, et c'était le reproche que taisaient les païens aux fidèles. Quel Dieu servez-vous? leur disaient ces idolâtres; où est sa justice envers vous et sa bonté? Il vous voit pauvres et languissants, et il ne prend nul soin de vous. Est-ce qu'il ne le peut, ou qu'il ne le veut pas ? Si c'est impuissance, il n'est pas Dieu ; et aussi peu l'est-il, si c'est insensibilité. Vous vous promettez l'immortalité dans un autre monde que celui-ci ; mais quelle apparence qu'un Dieu que vous vous figurez assez puissant et assez bon pour vous ressusciter après la mort, ne vous secourût pas dans la vie? Cependant vous renoncez à tous les plaisirs, vous ne venez point à nos spectacles, vous souffrez la faim et la soif, vous endurez les plus rigoureux tourments; d'où il arrive que vous ne jouissez ni de la vie présente où vous êtes, ni de cette vie future et imaginaire que vous attendez. A cela les Pères faisaient diverses réponses. La plupart niaient la supposition, pour établir une vérité tout opposée; car ils soutenaient que jamais les justes ne sont malheureux sur la terre, et que jamais les impies n'y goûtent un véritable bonheur. Intelligat homo, disait saint Augustin, nunquam Deus permittit malos esse felices ;

Que l'homme s'applique à bien comprendre ceci : jamais Dieu ne permet que les méchants soient heureux. Ils passent néanmoins pour l'être, ajoutait ce saint docteur; mais on ne les croit heureux que parée qu'on ignore en quoi consiste la vraie félicité : Ideo malus felix putatur, quia quid sit felicitas ignoratur ; et il n'en faut point

1 Psalm.,

LXXII, 3.— 2 Ibid.,11.— 3 Ibid., 12.— 4 Ibid.,13.

juger par de certains dehors. Tel, dit saint Ambroise, me paraît avoir la joie dans le cœur, dont le cœur est déchiré de mille chagrins : il est à son aise, selon mon estime; mais dans son idée et en effet il est misérable : Meo affectu beatus est, et suo miser. C'est ainsi, dis-je, que les Pères s'en expliquaient. Mais, Chrétiens, je prends la chose tout autrement. Ne disputons point aux impies et aux pécheurs la possession des joies humaines, et convenons que les justes sont aussi malheureux dans le temps, que les mondains le pensent. Cela posé, je prétends que nous sommes toujours coupables, si nous nous défions de la divine Providence, qui l'a ordonné de la sorte ; et, pour vous en convaincre, j'avance deux propositions qui renferment tout ce qu'on peut dire de plus solide sur cette matière, et qui partageront ce discours. Je soutiens, d'abord, que dans cette conduite de Dieu il n'y a rien qui doive ni qui puisse ébranler notre foi : c'est la première proposition et la première partie. Je dis plus, et je soutiens même que cette conduite de Dieu a de quoi établir et confirmer notre foi : c'est la seconde proposition et la seconde partie. Développons l'une et l'autre ; et ne croyez pas que je veuille Là-dessus m'arrêter à de vaines subtilités. J'ai des preuves à produire également sensibles et touchantes. Commençons.

PREMIÈRE  PARTIE.

Saint Augustin dit un beau mot : Que les secrets de Dieu doivent nous imprimer du respect, doivent nous rendre attentifs à les considérer, doivent nous exciter à en faire la recherche, autant que l'humilité de la foi nous le permet ; mais qu'ils ne doivent jamais trouver d'opposition dans nos esprits, et qu'il ne nous appartient pas d'en vouloir juger, ni d'entreprendre de les contredire : Secretum Dei intentos nos habere debet , non adversos. Voilà, mes chers auditeurs, une maxime bien chrétienne et bien importante : car, un des plus grands désordres de notre esprit est de se révolter d'abord contre tout ce qui paraît contraire à nos lumières et à nos vues ; et c'est de ce principe que procèdent toutes les erreurs où nous tombons à l'égard de Dieu. Or, écoutez comment je me sers de la maxime du saint docteur, pour établir ma première proposition touchant ce partage si inégal des biens et des maux de cette vie, qui fait que les justes souffrent pendant que les impies prospèrent. Je prétends qu'il n'y a rien en cela qui doive troubler notre foi, et en effet, quand je ne verrais

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nulle raison de cette conduite de Dieu, quand ce serait un abîme où je ne découvrirais rien, et que mon esprit s'y perdrait, ma foi n'en devrait point être altérée; et tout ce j'aurais à faire, ce serait de m'écrier avec saint Paul : O altiludo ! et de reconnaître que c'est un secret de la Providence , que je dois adorer et non pas pénétrer. Ainsi quand je ne conçois pas l'auguste et incompréhensible mystère d'un Dieu en trois personnes, je ne crois pas dès lors avoir droit de le révoquer en doute ; je ne crois pas pouvoir conclure : Il n'y a donc point de Dieu, il n'y a donc point de souverain Etre ; mais je conclus que ce souverain Etre est au-dessus de toute intelligence humaine, et je n'en demeure pas moins inviolablement attaché à ma créance. Pourquoi ne ferais-je pas ici le même? et quand il s'agit d'un point qui regarde la providence de Dieu et sa conduite dans le gouvernement du monde, pourquoi en voudrais-je douter, et pourquoi me troublerais-je, parce que je ne le comprends pas?

Car enfin, j'ai d'ailleurs mille preuves qui me convainquent qu'il y a une providence dans l'univers, et que tout ce qui arrive sur la terre est de l'ordre de Dieu. Je n'ai qu'à ouvrir les yeux, je n'ai qu'à contempler le ciel, je n'ai qu'à considérer toutes les créatures, il n'y en a pas une qui ne me rende témoignage de cette vérité, et qui n'en soit pour moi une démonstration. Les païens et les barbares l'ont reconnue ; et je serais plus infidèle que les infidèles mêmes, si je refusais de m'y soumettre. Cependant contre tous ces témoignages, il se forme une difficulté dans mon esprit. S'il y a une providence, me dis-je à moi-même, comment souffre-t-elle que les justes soient opprimés, et les impies exaltés? Voilà ce qui me fait peine. Or, je vous demande, Chrétiens, est-il raisonnable que pour cette seule difficulté je me départe d'un principe de foi aussi infaillible et aussi solidement établi que l'est celui d'une providence; et que parce qu'il y a un certain point où la conduite de cette providence sur les hommes me paraît obscure, je la tienne pour douteuse, et j'ose même absolument la rejeter? N'est-il pas plus juste que j'oppose à la difficulté qui m'embarrasse toutes les maximes de ma foi et toutes les lumières de ma raison ? et que n'ayant pas assez de vue pour approfondir le mystère de cette Providence si rigoureuse, ce semble, à l'égard des justes, et si libérale envers les pécheurs, je me réserve à le connaître un jour dans sa source, c'est-à-dire dans Dieu même ?

Et c'est là aussi que le Prophète royal en revenait, après avoir confessé devant Dieu qu'il n'entendait rien à ce procédé, et qu'un traitement si peu conforme aux mérites des uns et à l'iniquité des autres passait toutes ses connaissances et confondait toutes ses idées. J'espère bien, disait-il, Seigneur, que vous me découvrirez là-dessus l'ordre de vos jugements, et que vous me ferez voir, comme dans un miroir, les raisons secrètes que vous avez eues de disposer ainsi les choses. Alors je saurai pourquoi vous avez permis que ce juste fût vexé et persécuté, et que le crédit de cet impie l'emportât sur l'innocence et la vertu ; que cet homme de bien n'eût aucun succès dans ses entreprises, et que ce mondain sans foi et sans conscience réussît dans tous ses desseins ; que cette femme pieuse et remplie d'honneur passât ses jours dans l'amertume et dans de mortels déplaisirs , et que cette autre , idolâtre du monde et livrée à ses passions, menât une vie douce et commode. Vous nous apprendrez, ô mon Dieu, quels étaient les ressorts de tout cela ; et par un seul rayon de la lumière que vous répandrez dans nos esprits vous dissiperez tous les nuages, et vous ferez évanouir tous les doutes qui naissent maintenant malgré nous contre votre adorable Providence. Je me figurais qu'à force de réflexions et de considérations, je pourrais dès cette vie démêler cet embarras, et sonder les impénétrables conseils de votre sagesse : Existimabam ut cognoscerem hoc (1); mais je me trompais bien, et je me suis bien aperçu que je m'arrêtais à d'inutiles recherches : Labor est ante me (2) ; d'où j'ai conclu qu'il fallait attendre que je fusse entré dans votre sanctuaire, et que je visse où se devaient terminer les espérances des uns et des autres : Donec intrem in sanctuarium Dei, et intelligam in novissimis eorum (3).

Voilà comment raisonnait ce saint roi, et c'était l'Esprit de Dieu qui lui inspirait ce sentiment.

Mais là-dessus, mes chers auditeurs, nous n'en sommes pas encore après tout réduits à la simple soumission et à la seule obéissance de la foi. Nous avons sur ce mystère de quoi contenter notre esprit, autant et peut-être plus que sur aucun autre ; et c'est par où nous devenons tout à fait inexcusables, quand nous nous troublons et que nous tombons dans la défiance, parce que nous voyons les justes affligés, et que les pécheurs ont toutes les commodités et toutes les douceurs de la vie . Car, nous trouvons nous-mêmes des raisons qui nous justifient

1 Psalm., LXXII, 16. — 2 Ibid.

— 3 Ibid, 17.

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parfaitement la conduite de Dieu,.et qui nous persuadent que Dieu a fait sagement d'en user de la sorte. Or, si moi, avec un esprit plein d'erreurs et de ténèbres, je découvre néanmoins des raisons pour cela, ne dois-je pas être convaincu que Dieu en a de plus solides encore et de plus relevées que je ne vois pas; et ces raisons de Dieu que je ne vois pas, mais que je conjecture des miennes, ne doivent-elles pas calmer mon cœur et le rassurer? Tout ce qui me reste donc, c'est de suivre le conseil de saint Augustin, et de m'appliquer, non pas à connaître pleinement, mais du moins à entrevoir le secret de Dieu, afin que ce que j'en puis apercevoir m'apprenne à juger de ce qui échappe à ma vue, et que l'un et l'autre affermisse ma confiance : Secretum Dei intentos nos habere debet, non adversos.

Mais qu'est-ce en effet que j'en aperçois de ce secret de Dieu, et quelles sont les raisons que je puis imaginer d'un partage qui semble choquer la raison même? Vous me les demandez, Chrétiens ; et sans une longue discussion, voici celles qui se présentent d'abord à moi : que Dieu veut éprouver ses élus, et leur donner occasion de lui marquer par leur constance leur fidélité; que Dieu, selon la comparaison du Prophète-Roi, veut les purifier par le feu de la tribulation, comme l'on épure l'or dans Je creuset ; que Dieu veut assurer leur salut, et les mettre a couvert du danger inévitable qui se rencontre dans les prospérités du siècle; que Dieu, par une aimable violence, dit saint Bernard , veut les forcer en quelque sorte de se tenir unis à lui, en leur rendant tout le reste amer, et ne leur offrant partout ailleurs que des objets qui leur inspirent du dégoût; que Dieu veut leur fournir une continuelle matière de combats, afin que ce soit en même temps pour eux une continuelle matière de triomphes, et par conséquent de mérites ; que, tout justes qu'ils sont, ils ne laissent pas d'être redevables a Dieu par bien des endroits, puisque le plus juste, comme parle Salomon, tombe jusqu'à sept lois par jour; mais que Dieu d'ailleurs veut les punir en père et non en juge, et pour cela qu'il les châtie en ce monde selon sa miséricorde, afin de ne les pas punir en l'autre selon sa justice. A s'en tenir là, mes chers auditeurs, et sans vouloir pénétrer plus avant dans les desseins de Dieu, n'est-ce pas assez pour soutenir la foi du juste; et une seule de ces raisons ne suffit-elle pas pour lui servir de défense, et le fortifier contre les plus rudes attaques ? Due Dieu donc ordonne selon qu'il lui plaît, qu'il détruise et qu'il renverse, qu'il abaisse et qu'il humilie, qu'il frappe à son gré, jamais le juste n'aura que des bénédictions à lui rendre; et s'il pensait à se plaindre, ce serait bien alors que Dieu pourrait lui faire le même reproche que fit le Sauveur du monde à saint Pierre : Modicœ fidei, quare dubitasli ? Homme aveugle, laissez agir votre Dieu ; il vous aime , et il sait ce qui vous convient. S'il vous traite maintenant avec rigueur, ce n'est qu'une rigueur apparente, et tout sensibles que peuvent être les coups que son bras vous porte, c'est son amour qui le conduit.

Pensées touchantes, et puissants motifs d'une consolation toute chrétienne ! Dans ce vaste et nombreux auditoire, il est impossible qu'il ne se rencontre bien de ces âmes chéries de Dieu, et que Dieu toutefois abandonne aux traverses et aux disgrâces du monde. Or, c'est à moi de leur faire goûter ces vérités. C'est à moi, mes chers auditeurs, de vous relever par là de l'abattement où vous jette peut-être l'état de pauvreté, l'état d'humiliation, l'état de souffrances qui vous accable, et qui vous rend la vie si ennuyeuse et si pénible. C'est à moi, comme prédicateur évangélique, de vous taire trouver tout l'appui nécessaire dans votre foi. Car je ne suis point seulement ici pour vous reprocher vos infidélités, ni pour vous remplir d'une terreur salutaire des jugements éternels. Je l'ai fait selon les occurrences, je le fais encore, et je ne puis assez bénir le ciel de l'attention que vous donnez à mes paroles, ou plutôt à la parole de Dieu que je vous annonce. Mais l'autre partie de mon devoir est de vous consoler dans vos peines; et puisque je tiens la place de Jésus-Christ, qui vous parle par ma bouche, et dont je suis l'ambassadeur et le ministre : Pro Christo legatione fungimur (1);

c'est à moi de vous dire aujourd'hui ce que ce divin Sauveur disait au peuple : Venite ad me omnes qui laboratis et onerati estis , et eqo reficiam vos (2) : Venez, âmes tristes et affligées ; venez, vous qui gémissez sous le poids de la misère humaine et dans la douleur, venez à moi. Le monde n'a pour vous que des mépris et des rebuts, et vous en éprouvez tous les jours l'injustice. Les plus déréglés et les plus vicieux y font la loi aux plus justes, et c'est ce qui vous flétrit le cœur et qui vous remplit d'amertume. Mais, encore une fois, venez ; et sans rien changer à votre condition, je l'adoucirai : Venite, et ego reficiam vos. Je ne suis qu'un homme faible comme vous, et plus faible que vous;

1 2 Cor., V, 20. — 2 Matth.,

XI, 28.

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mais avec la grâce de mon Dieu, avec l'onction de sa parole et les maximes de son Evangile, j'ai de quoi vous rendre inébranlables au milieu des plus violentes secousses. J'ai de quoi réveiller toute votre foi, et de quoi ranimer toute votre espérance; de quoi vous apprendre à ne rien désirer de tout ce que le monde a de plus flatteur, et de quoi vous faire connaître le précieux avantage d'un état où Dieu veille avec d'autant plus de soin sur vous et d'autant plus d'amour, qu'il semble moins ménager vos intérêts, et moins vous aimer.

Car, pour reprendre avec ordre et pour mieux développer ce que je n'ai fait encore que parcourir, et ce qui demande toutes vos réflexions, puisque ce doit être pour vous comme un trésor et un fonds inépuisable de patience : je dis que si Dieu traite le juste avec une sévérité apparente, que s'il l'afflige, c'est pour l'éprouver. Ainsi s'en explique-t-il en mille endroits de l'Ecriture, où il déclare, en termes formels, que c'est un des offices de sa Providence, et que, par cette raison, il laisse tomber ses fléaux sur ceux qui le servent, encore plus que sur les autres. De sorte que l'affliction dans le texte sacré, est appelée communément épreuve ou tentation ; et que, suivant le même langage, ce que le Saint-Esprit appelle tentation n'est autre chose que l'affliction. C'était la belle et solide réponse que faisait un des plus zélés défenseurs de la loi chrétienne aux idolâtres et aux infidèles, lorsqu'ils lui reprochaient l'extrême abandon où l'on voyait le peuple fidèle, et qu'ils prétendaient de là tirer une conséquence, ou contre le pouvoir, ou contre la miséricorde du Dieu que nous adorons. Vous vous trompez, leur disait-il : notre Dieu ne manque ni de moyens, ni de bonté pour nous secourir : Deus ille nos ter, quem colimus; nec non potest subvenire, nec despicit. Mais que fait-il? Il nous examine chacun en particulier; et à quoi se réduit cet examen? à nous priver des biens de la vie, et à nous tenir dans l'adversité : Sed in adversis unumquemque explorat. Ces paroles sont remarquables : Dieu sonde le cœur de l'homme, il l'interroge ; par où? par les souffrances et les afflictions : Vitam hominis scitatur. Comme si Dieu disait au juste : Déclarez-vous, et faites-moi voir ce que vous êtes. Je ne l'ai point encore bien su jusqu'à présent, et je veux l'apprendre de vous-mêmes. Tandis que vous avez été heureux sur la terre, et que vous y goûtiez le calme et la paix, vous me l'avez dit, il est vrai, que vous vouliez être à moi; mais on ne pouvait guère compter alors sur votre témoignage. Dans cet état de prospérité, vous ne vous connaissiez pas encore assez bien, et vous ne pouviez juger sûrement à qui des deux vous étiez, ou à moi, ou à vous-même. Mais maintenant qu'un revers a troublé toute la douceur de votre vie ; maintenant que vous êtes dans l'infirmité, dans le besoin, et que tous les maux sont venus, ce semble, vous assaillir, c'est en cette situation que vous pouvez me donner des assurances de votre foi, et que je puis faire fond sur votre parole. Si donc je vous vois persévérer dans mon service, si je vous entends au pied de mon autel me faire toujours les mêmes protestations d'un attachement inviolable, je vous écouterai et je vous croirai; car un amour ainsi éprouvé ne doit plus être suspect. A cela que pouvons-nous répondre, chrétiens auditeurs? Si Dieu ne met pas l'impie à de pareilles épreuves, de quel sentiment, à la vue de son prétendu bonheur, devons-nous être touchés ? Est-ce d'une envie, ou n'est-ce pas plutôt d'une horreur secrète ? puisque si Dieu l'épargne, c'est' que Dieu ne le juge plus digne de lui, c'est que Dieu ne s'intéresse plus en quelque sorte à le former pour lui, c'est que Dieu le regarde comme un faux métal que l'ouvrier abandonne; au lieu qu'il jette l'or dans la fournaise, et qu'il le fait passer par le feu. De là cette sainte prière que David faisait à Dieu : Proba me, Domine, et tenta me (1) ; Ah ! Seigneur, éprouvez-moi, et ne me refusez pas la consolation et l'inestimable avantage de pouvoir vous montrer qui je suis, et quelles sont pour vous les véritables dispositions de mon cœur. Mais parce que je ne puis mieux vous les faire connaître qu'en souffrant, frappez, brûlez, et me consumez, s'il le faut, de misères et de peines : je consens à tout ; Ure renes meos.

Nous y devons consentir nous-mêmes, mes Frères, d'autant plus aisément qu'un autre dessein de Dieu sur le juste affligé est de le purifier de toutes les affections de la terre. En effet, si les prospérités temporelles étaient attachées à la vertu, nous ne servirions Dieu que dans cette vue, et par conséquent nous ne l'aimerions pas pour lui-même. C'est ce que saint Augustin a si bien observé, et sur quoi il raisonne si solidement, et avec sa subtilité ordinaire. Quand vous voyez, dit-il, les ennemis de Dieu et les libertins dans l'état d'une riche fortune, vous y êtes sensibles, et vous vous dites à vous-mêmes : Il y a si longtemps que je sers Dieu, que j'accomplis ses commandements,

1 Psalm., XXV, 2.

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et que je m'acquitte de tous les exercices de la religion ! Cependant mon sort est toujours le même, mes affaires n'en ont pas une meilleure issue, et il semble au contraire que Dieu prenne à tâche de les arrêter et de les renverser : ceux-ci vivent dans le crime, sans règle, sans retenue, sans piété, et avec cela ils ne laissent pas de jouir d'une santé florissante, d'accumuler biens sur biens, d'être honores et distingués. Mais, reprend ce saint docteur, c'était donc là ce que vous cherchiez : Talia ergo quaerebas?

C'était donc pour la saute du corps, pour les biens du monde, pour les honneurs du siècle, que vous vouliez plaire à Dieu? Or, voilà justement pourquoi il était convenable que Dieu vous en privât, afin que vous apprissiez à l'aimer, non pour ce qu'il donne aux hommes, mais pour ce qu'il est en lui-même. Car souvenez-vous, ajoute le même Père, que si vous êtes juste, vous vivez dans l'état de la grâce et dans l'ordre de la grâce. Comme donc cette grâce est toute gratuite de la part de Dieu, elle vous engage à aimer Dieu d'un amour gratuit : Si ideo gratiam tibi dedit Deus, quia gratis dedit, gratis ama ; et vous ne devez point l'aimer pour une autre récompense que lui-même, puisqu'il veut être lui-même toute votre récompense : Noli ad prœmium diligere Deum, quia ipse est prœmium tuum. Les biens de la terre rendraient votre amour mercenaire; et si vous vous plaignez quand Dieu vous les refuse ou qu'il vous les enlève, vous faites voir par là que ces biens vous sont plus chers que Dieu même, et par conséquent que vous ne méritez pas de le posséder.

Biens tellement contagieux, qu'ils peuvent pervertir les plus justes, et que souvent ils les ont précipités dans l'abîme le plus affreux et dans une corruption entière. Les exemples n'en ont été que trop éclatants et que trop fréquents, mais, par un trait encore tout nouveau de providence et de miséricorde à l'égard de ses élus, comment Dieu les garantit-il de ce danger? Par une pauvreté qui leur sert de préservatif contre la contagion des richesses temporelles, par une obscurité qui leur tient lieu de sauvegarde contre la contagion des grandeurs périssables, par une langueur et une maladie qui les met a couvert de la contagion des plaisirs sensuels et des flatteuses illusions de la chair. Le juste, il est vrai, peut maintenant ne pas vote a quoi il se trouvait exposé, lui, dis-je, en particulier, plus que bien d'autres, si Dieu n'eût usé pour lui d'une telle précaution. Mais ce qu'il ne voit pas à présent, il le verra à la fin des siècles et au grand jour de la révélation. Car c'est là que Dieu l'attend; c'est là que Dieu se réserve à lui mettre devant les yeux toutes les injustices où l'eût emporté une avare et insatiable convoitise, tous les projets criminels, et toutes les intrigues où l'eût engagé une ambition démesurée et sans bornes ; tous les excès, toutes les habitudes et les abominations où l'eût plongé une passion aveugle et une brutale volupté, si le frein de L'affliction ne l'eût retenu, et si les disgrâces de la vie n'eussent empêché le feu de s'allumer dans son cœur. Et, par une suite immanquable, c'est là qu'éclairé d'une lumière divine, et découvrant les salutaires et favorables secrets de la sagesse éternelle qui l'a conduit, il bénira Dieu mille fois de ce qui semblait devoir exciter contre Dieu tous ses murmures ; il regardera comme un coup de prédestination de la part de Dieu, comme une grâce de Dieu, et une des grâces les plus précieuses, ce que le monde regardait comme un délaissement total et comme une espèce de réprobation.

Cependant, parce qu'il ne suffit pas de s'éloigner du monde et de l'occasion du péché, si ce n'est afin de s'attacher à Dieu, je vais plus loin; et peu à peu, développant le bienfait du Seigneur, et tout ce que je puis découvrir des desseins de sa providence, j'ajoute et je prétends qu'il ne fait souffrir ses élus que pour les attirer à lui, que pour les mettre dans une heureuse nécessité de recourir à lui, de se confier en lui, de ne se tourner que vers lui : car il y a, selon saint Bernard, quatre sortes de prédestinés : les uns emportent le royaume du ciel par violence, et ce sont les pauvres volontaires, qui d'eux-mêmes quittent tout et renoncent à tout ; les autres trafiquent en quelque manière pour l'acheter, et ce sont ces riches qui, comme parle l'Evangile, se font, par leurs aumônes, des intercesseurs auprès de Dieu, et des amis qui les doivent un jour recevoir dans les tabernacles éternels ; d'autres, pour ainsi dire, semblent vouloir le dérober : et qui sont-ils? ce sont ces humbles de cœur, qui fuient la lumière, non par un respect humain, mais par un saint désir de l'abjection, et qui, dans une vie retirée, cachent aux yeux des hommes toutes les bonnes œuvres qu'ils pratiquent; enfin, plusieurs n'y entrent que parce qu'ils y sont forcés; et voilà ces justes qui ne se sont déterminés à chercher Dieu, que parce que Dieu n'a pas permis qu'ils trouvassent rien ailleurs qui les arrêtât. Si le monde

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eût été, à leur égard, ce qu'il est à l'égard de tant de mondains; c'est-à-dire si le monde les eût flattés, les eût idolâtrés, n'eût eu pour eux que des distinctions, que des respects, que des agréments, ah! Seigneur, auraient-ils jamais pensé à vous? Comme ce peuple charnel que vous aviez formé avec tant de soin et engraissé du suc de la terre, ils auraient oublié leur créateur et leur bienfaiteur; ils ne se seraient plus souvenus que vous étiez leur Dieu, et tout leur encens eût monté vers d'autres autels que les vôtres : Incrassatus, impinguatus, dilatatus dereliquit Deum factorem suum (1). Mais parce que vous avez appesanti sur eux votre bras, parce qu'en leur faveur vous avez rempli le monde d'épines qui les ont piqués, de chagrins qui les ont désolés, d'accidents et de malheurs qui les ont obligés à disparaître et à ne plus sortir de leur retraite; en leur donnant la mort, vous leur avez donné la vie, et les perdant en apparence, vous les avez sauvés : ils n'ont point trouvé d'autre ressource que vous, et c'est pour cela qu'ils sont venus à vous; ils se sont jetés dans votre sein comme dans leur asile, et vous les y avez reçus; vous les y tenez en assurance, et vous les y conservez : Cum occideret eos, revertebantur, et diluculo veniebant ad eum (2).

Ce n'est pas qu'ils n'aient toujours bien des combats à soutenir; et c'est aussi ce que Dieu prétend : pourquoi ? parce que ce sont ces combats, répond saint Ambroise, qui font leur mérite : sans combat, point de victoire a remporter; et sans victoire, point de couronne à espérer. Vous vous étonnez, continue ce Père, que Dieu exerce ainsi ses plus fidèles serviteurs , et qu'il laisse au contraire les plus grands pécheurs dans une paix profonde ; vous voulez savoir la raison de cette différence. Elle est essentielle et très-naturelle : c'est que Dieu ne couronne que les vainqueurs, et qu'il veut couronner ses élus, d'où il s'ensuit, par une conséquence nécessaire, qu'il doit donc leur fournir des sujets de triomphe. Mais la couronne n'étant point réservée aux pécheurs, il les laisse, par une conduite tout opposée, sans leur donner ni à combattre ni à vaincre. Il en use comme les princes de la terre, ou plutôt les princes de la terre en usent eux-mêmes comme lui, et nous n'en sommes point surpris. Nous ne croyons pas qu'ils abandonnent ceux qu'ils destinent à certaines dignités, quand, pour les mettre en état de s'avancer, ils les chargent de tant de soins, ou qu'ils les

1 Deut., XXXII, 15. — 2 Psalm., LXXVII, 34.

exposent à tant de périls. Ce n'est, dans l'estime du monde, ni indifférence ni rigueur pour eux ; c'est faveur et grâce.

Que dirai-je encore? et supposons même que ce soit, à l'égard des justes, rigueur de la part de Dieu, ne sera-ce pas toujours une rigueur paternelle et toute miséricordieuse ? Voici ma pensée. Il n'est point d'homme de bien, quelque juste qu'il puisse être, qui n'ait ses chutes à réparer et ses infidélités à expier. Le plus innocent et le plus juste, selon l'idée que nous en devons avoir dans la vie présente, n'est pas celui qui n'a jamais péché et qui ne pèche jamais : où est-il maintenant, et où le trouve-t-on? mais celui qui a moins péché, et qui pèche moins ; celui qui a plus légèrement péché, et qui pèche encore plus rarement ; celui qui s'est relevé , et qui se relève plus promptement de son péché. Quel qu'il soit, il est comptable à Dieu de bien des dettes, et il faut indispensablement qu'il les acquitte. Mais quand les acquittera-t-il? Si c'est après la mort, quel jugement aura-t-il à subir et quel châtiment ! 11 vaut donc mieux pour lui que ce soit pendant la vie et par les peines de la vie. Or, voilà le temps en effet que Dieu choisit, voilà le moyen qu'il emploie pour le châtier. C'est ce que saint Jérôme écrivait à l'illustre Paule, et c'était ainsi qu'il la consolait dans les pertes qu'elle avait laites, et dans la sensible douleur qu'elles lui causaient. Pourquoi tant de larmes, lui remontrait-il, et tant de regrets ? Choisissez, et tenez-vous en, pour vous soutenir, à l'une de ces deux réflexions : ou par le bon témoignage de votre conscience, et sans blesser les sentiments de l'humilité chrétienne , vous vous considérez comme juste, et alors votre consolation doit être que Dieu perfectionne votre vertu, qu'il la met en œuvre et lui fait sans cesse acquérir de nouveaux degrés : ou le souvenir de vos chutes, et la connaissance de vos faiblesses, vous porte à vous regarder comme criminelle ; et dans cette vue vous devez, pour soulager votre peine et pour vous la rendre non-seulement supportable, mais aimable, penser que Dieu vous corrige, et qu'il vous donne de quoi le satisfaire à peu de frais : Elige : aut sancta es, et probaris; aut peccatrix, et emendaris. Mais que ne corrige-t-il ce libertin ! Ah ! mon cher auditeur, contentez-vous que votre Dieu vous aime, et ne l'obligez point à vous rendre compte de la terrible justice qu'il exerce sur les autres. Je vous l'ai déjà dit tant de fois, et je ne puis trop vous le faire entendre : Dieu se venge d'autant plus

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rigoureusement, qu'il diffère plus ses vengeances; et malheur à ces riches du siècle, à ces puissants du siècle, à ces superbes et à ces orgueilleux du siècle, qu'il engraisse comme des victimes pour le jour de sa colère! c'est l'expression de Tertullien : Quasi victimœ ad supplicium saginantur.

Arrêtons-nous là; et pour conclusion de cette première partie, raisonnons, s'il vous plaît, un moment ensemble. Voilà donc, par cela seul que je viens de vous représenter, la Providence justifiée sur le partage qu'elle fait des prospérités et des adversités temporelles entre les Justes et les pécheurs. Car, cette justification doit se réduire à deux points : l'un, que Dieu, dès cette vie, prenne soin de ses élus ; l'autre, que, dès cette vie même, il se tourne contre les pécheurs, et qu'il laisse agir contre eux sa justice. Or, éprouver ses élus, purifier ses élus, préserver ses élus, se les attacher d'un nœud plus étroit, leur faire amasser mérites sur mérites,  pour les faire monter à un plus haut point île gloire, et lever par de légères satisfactions le seul obstacle qui pourrait retarder leur bonheur, ne sont-ce pas là les soins salutaires d'une miséricorde également sage et bienfaisante? Mais par une règle toute contraire, livrer les pécheurs à eux-mêmes et à leurs passions ; ne peint troubler un repos mortel, où ils demeurent tranquillement endormis ; ne répandre jamais l'amertume sur de  fausses douceurs qui les corrompent, les laisser dans une élévation qui les enfle, dans un éclat qui les éblouit, dans une abondance qui leur inspire la mollesse, dans une vie voluptueuse qui les entretient en toutes sortes de désordres, dans un oubli du salut et dans un état d'impénitence qui les conduit à une mort réprouvée, ne sont-ce pas là les coups redoutables dîme justice d'autant plus à craindre qu'elle se tait moins connaître? Ce qui nous trompe, c'est que nous ne jugeons des choses que par rapport au  temps où nous sommes,  et qui passe ;  mais que Dieu en juge par rapport à l'éternité où nous nous trouverons un jour, et qui ne passera jamais. Or, de ces deux règles, quelle est la meilleure et la plus avantageuse ? J'en conviens, dit saint Augustin : selon la première, le, pécheur a droit, ce semble, d'insulter au juste et de lui demander : Où est votre Dieu : Ubi est Deus tuus (1)? Mais selon l'autre, qui des deux est sans contredit la plus droite et l'unique même qu'il y ait à suivre, le juste peut bien répondre aux insultes du pécheur :

1 Psalm., XLI, 4.

Mon heure n'est pas encore venue, ni la vôtre; attendons, l'une et l'autre viendra, et c'est alors que je vous demanderai : Où sont ces dieux que vous adoriez, et en qui vous mettiez toute votre confiance? où est cette félicité dont le goût vous enchantait, et dont vous étiez idolâtre? que ne la rappelez-vous, pour vous retirer de l'éternelle misère où vous êtes tombé ? Ubi sunt dii eorum, in quibus habebant fiduciam (1) ?

Ainsi, mon cher auditeur, ce qui vous reste, c'est d'entrer dans les vues de votre Dieu, qui vous afflige, et de seconder, par votre patience ses desseins ; et le regret le plus vif qui doit présentement vous toucher, c'est peut-être de n'avoir point encore profité d'un talent que vous pouviez faire valoir au centuple ; c'est d'avoir trop écouté les sentiments d'une défiance toute naturelle, et de les avoir fait éclater par des plaintes si injurieuses à la providence du Maître qui veille sur vous ; c'est d'avoir trop prêté l'oreille aux discours séducteurs du monde touchant votre infortune et le malheur apparent de votre condition; c'est d'avoir trop cherché à exciter la compassion des hommes, pour en recevoir de vains soulagements, lorsque vous deviez vous regarder comme un sujet digne d'envie, et ne mettre votre appui que dans la foi ; c'est de n'avoir point assez compris la vérité de ces grandes maximes de l'Evangile, que bienheureux sont les pauvres, parce que le royaume céleste leur appartient; que bienheureux sont ceux qui soutirent persécution sur la terre, et qui pleurent, parce qu'ils seront éternellement consolés dans le ciel. Mais, Seigneur, me voici désormais instruit, et j'en sais plus qu'il ne faut pour éclaircir tous mes doutes et pour arrêter toutes les inquiétudes de mon esprit. De tant de raisons, une seule devait suffire ; et même, sans tant de raisons, n'était-ce pas assez de savoir que, quoi qu'il m'arrive, c'est vous qui l'avez voulu? Ordonnez, mon Dieu, comme il vous plaira, et faites de moi tout ce qu'il vous plaira. Que l'impie à son gré domine le juste, qu'il le foule sous les pieds, et que je sois le plus maltraité de tous, je ne m'écrierai point, comme ces apôtres éperdus : Domine, salva nos, perimus; Aidez-nous, Seigneur, nous voilà sur le point de périr : mais, me reposant sur votre infinie sagesse et votre souveraine miséricorde, je vous dirai, avec un de vos plus fidèles prophètes : In te, Domine, speravi : non confundar (2); C'est en vous, mon

2 Psalm., XXX, 2.

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Dieu, que j'espère ; mon espérance ne sera point trompée; car je suis certain que tout ira bien pour moi, tant que je me confierai en vous, et que, dans cette conduite de votre providence, qui paraît si surprenante aux hommes, il n'y a rien, non-seulement qui doive ébranler leur foi, mais qui ne la doive confirmer. C'est la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

Oui, Chrétiens, s'il y a un motif capable de me confirmer dans la foi et d'affermir mon espérance, c'est de voir que les impies s'élèvent et qu'ils prospèrent dans le monde, pendant que les Justes sont dans l'abaissement et dans l'adversité. Cette proposition vous paraît d'abord un paradoxe, mais je vais l'examiner avec vous, et bientôt vous en découvrirez avec moi l'incontestable vérité. Nous la trouverons fondée sur les principes les plus solides et même les plus évidents de la raison naturelle, de l'expérience, de la religion. Appliquez-vous à ceci : j'ose dire que c'est le point essentiel d'où dépend toute la morale chrétienne. En effet, de voir les calamités des justes sur la terre et la prospérité des pécheurs (ce qui nous semble un désordre), c'est un des arguments les plus forts et les plus sensibles pour nous convaincre qu'il y a une autre vie que celle-ci, et que nos âmes ne meurent point avec nos corps ; qu'il y a une récompense, une gloire, un salut à espérer après la mort; que toutes nos prétentions ne sont point bornées à la condition présente où nous sommes et que Dieu nous réserve à quelque chose de meilleur et de plus grand : voilà le principe de la raison. Je dis plus ; c'est ce qui nous montre que Jésus-Christ notre Maître, en qui nous nous confions, est fidèle dans sa parole, que ses prédictions sont vraies, qu'il ne nous a point trompés, et que nous pouvons compter avec assurance sur ses promesses, puisqu'elles ont déjà leur accomplissement : voilà le principe de l'expérience. Enfin, c'est ce qui se justifie, parce que rien n'est plus conforme à l'ordre établi de Dieu dans la prédestination des hommes, que les souffrances des justes et les avantages temporels des pécheurs : voilà le principe de la religion. Or, je vous demande si ce ne sont pas là trois considérations bien puissantes pour soutenir notre confiance? Je sais qu'il y a une vie future où je suis appelé, une vie bienheureuse qui m'est destinée, et ma raison me le fait connaître. Je sais que tout ce que le Fils de Dieu a prédit devoir arriver, soit aux justes, soit aux pécheurs, est certain ; par conséquent je puis faire fond sur tout ce qu'il m'a promis, et j'en ai déjà la preuve dans ma propre expérience. Je sais et je reconnais visiblement que la prédestination des hommes, de la manière que Dieu la conçue et l'a dû concevoir, que tout ce qu'il a réglé et ordonné sur cela, commence à s'exécuter. Dès qu'on est instruit de ces trois choses, y a-t-il une foi assez .faible et si chancelante qui ne se fortifie, qui ne se réveille, qui ne se ranime tout entière? Or voilà, je le répète, ce qui s'ensuit évidemment de l'état de peine et d'affliction où nous voyons les justes, tandis que les pécheurs vivent dans l'opulence et dans le plaisir. Reprenons, et mettons dans leur jour ces trois pensées.

Il n'y a point de libertin, soit de mœurs, soit de créance, qui ne cessât de l'être, s'il était persuadé qu'il y a une autre vie. Ce qui fait son libertinage, c'est qu'il ne croit pas ou qu'il ne croit qu'à demi, qu'il y ait quelque chose de réel et de vrai en tout ce qu'on lui dit de cette vie future, où nous aspirons comme au terme de notre course et à l'objet de notre espérance. Quoi qu'il en puisse penser (car ce n'est point à lui présentement que je m'adresse, ni pour lui que je parle), moi qui crois un Dieu créateur de l'univers, voici, pour me rassurer, et pour entretenir toujours dans mon cœur les sentiments d'une foi vive et d'une ferme confiance, comment je me sers de cette étrange diversité de conditions où se trouvent les gens de bien et les impies. Je me dis en moi-même : Le parti de la vertu est communément opprimé dans le monde ; celui du vice y est dominant et triomphant : on y voit des justes dépouillés de tout et misérables, des amis de Dieu persécutés, des saints méprisés et abandonnés. Que dois-je conclure de là? qu'il y a donc pour le juste, après la vie présente, d'autres biens à espérer que ces biens visibles et périssables qui lui sont refusés. C'est ce que les Pères de l'Eglise ont toujours conclu, et c'est la plus grande preuve qu'ils ont toujours employée contre ces hérétiques, qui, prévenus de la connaissance de Dieu, voulaient néanmoins douter de l'immortalité de nos âmes. Lisez, sur cette matière, l'excellent traité de Guillaume de Paris; ou plutôt écoutez-en le précis, que je fais en peu de paroles. Après bien d'autres raisonnements tirés de la nature de l'homme, il en revient toujours à celui-ci, comme au plus pressant et au plus convaincant. Vous convenez avec moi, dit-il, de l'existence d'un premier être, vous

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reconnaissez un Dieu ; mais, répondez-moi : Ce Dieu aime-t-il ceux qui le servent et qui tâchent à lui plaire? S'il ne les aime pas, et qu'il ne s'intéresse point pour eux, où est sa sagesse et sa bonté? s'il les aime, quand le fait-il paraître? ce n'est pas dans cette vie, puisqu'il les y laisse dans l'affliction ; ce n'est pas dans l'autre vie, puisque vous prétendez qu'il n'y en a point.. Cherchez, ajoute ce saint évêque ; ayez recours à toutes les subtilités que votre esprit peut imaginer; vous ne satisferez jamais à cette difficulté, qu'en avouant l'âme immortelle, et confessant avec moi qu'après la mort il y a un état de vie, où Dieu doit récompenser chacun selon ses mérites : car ce Dieu devant être, comme Dieu, pillait dans toutes ses qualités, il doit avoir une parfaite  justice. Or, une justice parfaite doit nécessairement portera un jugement parfait. Ce ingénient parfait ne s'accomplit pas en ce monde, puisque les plus impies y sont quelquefois les plus heureux. Il faut donc qu'il s'accomplisse en l'autre, et par conséquent qu'il y ait un autre siècle à venir, qui est celui que nous attendons. Sans cela, poursuit le même Père, on pourrait dire que les justes seraient des insensés, et que les impies seraient les vrais sages: pourquoi? parce que les impies chercheraient les véritables et solides biens, en s'attachant à la vie présente; au lieu que les justes souffriraient beaucoup, et se consumeraient de travaux, dans L'attente d'un bien imaginaire. Voyez-vous, Chrétiens, comment ce savant évêque tirait des adversités des justes une raison invincible pour établir la foi d'une vie et d'une béatitude éternelle?

C'est aussi ce que prétendait saint Augustin dans l'exposition du psaume quatre-vingt-onzième, lorsque, parlant à un chrétien troublé de la vue de ses misères et du renversement qui parait dans la conduite du monde, il allègue cette même raison, pour lui inspirer une force à l'épreuve des événements les plus fâcheux. Voulez-vous avoir, dit-il, toute la longanimité des saints? considérez l'éternité de Dieu. Alors les plus tristes accidents, bien loin de vous abattre, seront pour vous autant de motifs d'une foi et d'une espérance plus constante que jamais. Car, quand vous vous troublez parce que la vertu est maltraitée sur la terre et que le vice y est honoré, vous raisonnez sur un faux principe, et vous êtes dans l'erreur. Vous n'avez égard qu'à ce petit nombre de jours dont votre vie est composée, comme si dans ce peu de jours tous les desseins de Dieu devaient s'accomplir sur les hommes : Attendis ad dies tuos paucos, et diebus tuis paucis vis impleri omnia.

C'est-à-dire, que vous voudriez voir dès maintenant tous les justes couronnés et récompensés, et les impies frappés de tous les fléaux de la justice divine; que vous voudriez que Dieu ne différât point, et que l'un et l'autre s'exécutât dans la brièveté de vos années. Mais c'est ce que vous ne devez pas demander. Dieu fera l'un et l'autre en son temps, quoiqu'il ne le fasse pas dans le vôtre. Le temps de Dieu, c'est l'éternité ; et le vôtre, c'est cette vie mortelle. Votre temps est court, mais le temps de Dieu est infini. Or, Dieu n'est pas obligé de faire toutes choses dans votre temps ; c'est assez qu'il les fasse dans le sien : Implebit Deus in tempore suo. Et c'est pourquoi je vous dis que si vous voulez vous affermir dans votre foi et soutenir votre espérance, vous n'avez qu'à vous remettre sans cesse dans l'esprit l'éternité de Dieu. Comment cela? parce que , témoin de l'injustice apparente avec laquelle Dieu semble traiter les hommes sur la terre, se montrant si rigoureux pour ses amis et si favorable à ses ennemis, vous tirerez cette conséquence , qu'il prépare donc aux uns et aux autres une éternité où il leur rendra toute la justice qui leur est due, puisqu'il la rend si peu dans le temps. Tout ceci est de saint Augustin , et ce sont ses propres paroles que je rapporte.

C'est cette même vue d'une éternité qui a rendu les saints invincibles dans les plus violentes tentations. Quand est-ce que Job parlait de la vie future et immortelle avec une certitude plus absolue et une foi plus vive? Ce fut lorsqu'il se trouva sans biens, sans maison , sans famille , privé de tout secours , et réduit sur le fumier. Scio quod Redemptor meus vivit (1) : Oui, je sais, disait-il, que mon Rédempteur est vivant, et que moi-même je vivrai éternellement avec lui. Je n'en ai pas seulement une révélation obscure, mais une espèce d'évidence : Scio. Et d'où l'apprenait-il? demande saint Grégoire, pape; de ses souffrances mêmes et de toutes les calamités dont il était affligé. Quand est-ce que David eut une connaissance plus claire et plus distincte des biens éternels , et qu'il s'en expliqua comme s'il eût eu devant les yeux le ciel ouvert : Credo videre bona Domini in terra viventium (2) ? Ce fut dans le temps que Saül le persécutait avec plus de fureur. Ah! s'écriait-il, je crois déjà voir la gloire que Dieu destine à ses élus, et il me semble

1 Job., XIX, 23. — 2 Ps., XXVI, 13.

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qu'elle se découvre à moi avec tout son éclat. Mais, divin prophète, comment la voyez-vous? les afflictions, les maux vous assiègent de toutes parts, et vous prétendez apercevoir au milieu de tout cela les biens du Seigneur? Mais c'est en cela même, répond saint Jean Chrysostome, c'est dans les maux dont il était assiégé, qu'il trouvait des gages certains qui l'assuraient, pour une autre vie, de la possession des biens du Seigneur. Car sa raison seule lui dictait au fond de l'âme que les maux qu'il avait à souffrir de la part de Saül étant contre toute justice, il était de la providence de Dieu qu'il y eût dans l'avenir un autre état où son innocence fût reconnue et sa patience glorifiée ; et voilà ce qu'il entendait, et ce qu'il voulait faire entendre, quand il disait : Credo videre bona Domini in terra viventium.

Nous avons encore, Chrétiens, quelque chose de plus : ce sont les prédictions de Jésus-Christ, dont notre propre expérience nous fait voir l'accomplissement   dans   les  souffrances   des justes et dans la prospérité des pécheurs.

Ceci n'est pas moins digne de vos réflexions. Si le Fils de Dieu avait dit dans l'Evangile que ceux qui s'attacheraient à le suivre et qui marcheraient après lui, seraient exempts en ce monde de toute peine, à couvert de toute disgrâce, comblés de richesses, toujours dans le plaisir, et qu'il n'y aurait de chagrins et de traverses que pour les impies : alors, je l'avoue , notre foi pourrait s'affaiblir à la vue de l'homme de bien dans l'indigence, l'humiliation , la douleur, et du libertin dans la fortune, l'autorité, l'élévation. Il me serait difficile de résister aux sentiments de défiance qui naîtraient dans mon cœur : pourquoi? parce que je me croirais trompé par Jésus-Christ même, et que j'éprouverais tout le contraire de ce qu'il m'aurait promis. Mais quand je consulte les sacrés oracles sortis de la bouche de ce Dieu Sauveur, et que je les vois accomplis de point en point dans la conduite de la Providence ; quand j'entends ce Sauveur adorable dire clairement et sans équivoque à ses disciples : Le monde se réjouira, et vous serez dans la tristesse : Mundas gaudebit, vos autem contristabimini (1) ;

quand je l'entends leur déclarer, dans les termes les plus exprès, qu'ils seront en butte aux persécutions des hommes ; leur faire le détail des croix qu'ils auront à porter, des mauvais traitements qu'ils auront à essuyer; leur marquer là-dessus toutes les circonstances , et conclure en les avertissant, que s'il leur annonce par

1 Joan., XVI, 20.

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avance toutes ces choses, c'est afin qu'ils n'en soient point surpris ni scandalisés lorsqu'elles arriveront : Hœc locutus sum vobis ut non scandalizemini (1)

; et afin qu'ils se souviennent qu'il les leur avait prédites : Ut cum venerit hora, eorum reminiscamini , quia ego dixi vobis (2); quand, dis-je, tout cela se présente à mon esprit, et que tout cela s'exécute à mes yeux; que j'en suis instruit par moi-même, et que j'en ai les exemples les plus sensibles et les plus présents, est-il possible que ma confiance ne redouble pas, et qu'elle ne tire pas de là un accroissement tout nouveau? Si je voyais tous les pécheurs dans l'infortune, et tous les justes dans le bonheur humain , c'est ce qui m'étonnerait, parce que je ne verrais pas la parole de Jésus-Christ vérifiée. Mais tandis que les gens de bien souffriront et que les impies auront tous les avantages du siècle, je ne craindrai rien, je me consolerai, je me soutiendrai dans mon espérance. Car voici comment je pourrai raisonner. Le même Fils de Dieu qui a dit aux justes : Vous serez dans l'affliction , leur a dit aussi : Votre tristesse se changera en joie : Tristitia vestra vertetur in gaudium (3). Le même qui leur a prédit leurs peines et leurs adversités s'est engagé à leur donner son royaume , et dans ce royaume céleste une félicité parfaite. Or, il n'est pas moins infaillible dans l'un que dans l'autre ; pas moins vrai quand il annonce le bien que lorsqu'il annonce le mal, puisqu'il est toujours la vérité éternelle. Comme donc l'événement a justifié et justifie sans cesse ce qu'il a prévu des afflictions de ses élus, il en sera de même de la gloire qu'il leur fait espérer. De là je prends le sentiment du grand apôtre, et je dis avec lui : Je souffre, mais je souffre sans me plaindre, et je n'en suis point déconcerté, ni inquiet ; car je sais en qui je me confie, et sur la parole de qui je me repose. Je le sais, et je suis certain, non-seulement qu'il peut faire pour moi tout ce qu'il m'a promis, mais qu'il le veut et qu'il le fera, puisqu'il me l'a promis, et à tous ceux qui se disposent, dans le silence et la soumission, au jour bienheureux où il viendra reconnaître ses prédestinés et remplir leur attente.

Est-ce tout? non, mes chers auditeurs; mais je finis par un point qui me paraît, et qui doit vous paraître comme à moi, le plus essentiel. Car dans cette assemblée je m'adresse à celui de tous que Dieu connaît le plus juste, et que Dieu toutefois a moins pourvu de ses dons temporels. Qu'il m'écoute, et qu'il me

1 Joan., XVI, 1. — 2 Ibid, 4. — 3 Ibid, 20.

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comprenne : c'est à lui que je parle. Il est vrai, mon cher Frère, et je ne puis l'ignorer, votre sort parmi les hommes est triste et fâcheux; mais par là, si je puis m'exprimer de la sorte, à quel sceau vous trouvez-vous marqué? à celui que doivent porter les élus, à celui qui les distingue comme élus, en un mot, à celui du Fils unique de Dieu, le chef et l'exemplaire des élus. Tellement que vous entrez ainsi dans l’ordre de votre prédestination, et que Dieu commence à exécuter le décret qu'il en a formé. Je m'explique, et je vais mieux vous faire entendre ce mystère de salut. On vous l'a dit cent fois après l'Apôtre, et c'est un principe de notre foi, que Jésus-Christ étant le modèle des prédestinés, il faut pour être glorifié comme lui, avoir une sainte ressemblance avec lui. Car, selon l'excellente et sublime théologie du Docteur des nations, telle est l'indispensable condition que Dieu demande, pour faire part de sa gloire à ses élus, et c'est ainsi qu'il les a choisis : Quos prœscivit et prœdestinavit conformes fieri imaginis Filii sui (1). Or il est évident que Jésus-Christ a vécu sur la terre dans le même état où Dieu permet que le juste soit réduit, qu'il a marché dans la même voie, qu'il a été exposé aux mêmes rebuts, aux mêmes mépris, aux mêmes contradictions. 0 profondeur des conseils de la divine sagesse! Tibère régnait en souverain sur le trône, et le Fils de Dieu obéissait à ses ordres. Pilate était revêtu de la suprême autorité, et le Fils de Dieu comparaissait devant lui. Voilà comment Dieu opérait par Jésus-Christ le salut des hommes; et voilà, mon cher auditeur, comment il opère, ou comment il consomme le vôtre par vous-même. Il vous imprime les caractères de son Fils, il grave dans vous ses traits et son image. Sans cela tout serait à craindre pour vous; mais avec cela que ne pouvez-vous point espérer, puisque c'est l'exécution des favorables desseins de Dieu sur votre personne? Quos prœscivit et prœdestinavit conformes fieri imaginis Filii sui.

Vous me direz : On a vu et l'on voit encore des gens de bien , riches et opulents, honorés et distingués dans le monde. J'en conviens, mais sur cela je réponds trois choses. En effet, s'il n'y avait de justes et d'élus que les pauvres et les petits , que ceux qui, par l'obscurité de leur condition ou par le désordre de leurs affaires, occupent les derniers rangs, les autres états seraient donc exclus du royaume de Dieu? ce serait donc par eux-mêmes des états réprouvés?

1 Rom., VIII, 29.

il y faudrait donc nécessairement renoncer? Or, il était néanmoins de la Providence d'établir dans la société des hommes ces états, et il est toujours delà même Providence de les y maintenir. D'où il s'ensuit que Dieu n'a donc pas dû y attacher une damnation inévitable ; et qu'au contraire il devait y faire paraître des exemples de sainteté , afin de ne pas jeter dans un désespoir absolu tous ceux qui s'y trouveraient engagés. Je vais plus loin, et j'ajoute que si les saints se sont vus quelquefois dans l'état d'une prospérité humaine, c'est ce qui les faisait trembler, que c'est ce qui les entretenait dans une défiance continuelle d'eux-mêmes, que c'est ce qui les humiliait, ce qui les confondait devant Dieu : pourquoi? parce que, ne reconnaissant point dans leur prospérité l'image de Jésus-Christ souffrant, ils craignaient que Dieu ne les eût rejetés, et de ne régner jamais avec Jésus-Christ glorieux et triomphant. De là, pour suppléer à ce qui leur manquait, et pour acquérir cette conformité si nécessaire, que faisaient-ils? observez-le bien : c'est ce que j'ai en dernier lieu à répondre. Ils ne quittaient pas pour cela leur condition, parce qu'ils s'y croyaient appelés, et qu'ils voulaient obéir à Dieu ; mais sous les dehors spécieux d'une condition aisée et commode, ils conservaient toute l'abnégation chrétienne, et portaient sur leur corps toute la mortification de leur Sauveur. Sans renoncer à leur état, ni à certain extérieur de leur état, ils renonçaient à ses douceurs, et surtout ils se renonçaient eux-mêmes. Au milieu de l'abondance , ils savaient bien ressentir les incommodités de la pauvreté ; au milieu des honneurs, ils trouvaient bien des moyens pour se contenir dans les sentiments et s'exercer dans les actes d'une profonde humilité ; au milieu des divertissements mondains, où quelquefois ils semblaient avoir part, ils n'oubliaient pas les devoirs de la pénitence, et là même souvent la pratiquaient-ils dans toute son austérité. Tout cela, afin d'être du nombre de ceux dont l'Apôtre a dit : Quos prœscivit et prœdestinavit conformes fieri imaginis Filii sui.

Vous me direz encore qu'on a vu des pécheurs et qu'on en voit dans les mêmes adversités que les justes, et aussi affligés qu'eux. Il est vrai ; mais sans examiner toutes les raisons pourquoi Dieu ne veut pas, ni ne doit pas vouloir que le vice prospère toujours, je me contenterai d'une réponse que j'ai à vous faire, et qui servira de preuve à l'importante vérité que je vous prêche. C'est que pour ces pécheurs sujets comme les justes aux revers et aux

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disgrâces de la vie, une des plus précieuses et des plus sensibles marques, selon la doctrine de tous les Pères, que Dieu ne lésa pas entièrement abandonnés, ce sont leurs souffrances mêmes et leurs peines; que le plus grand de tous les malheurs pour eux, ce serait d'être ménagés, d'être flattés, de n'être jamais traversés dans le crime; que la dernière ressource qui leur reste pour rentrer dans la voie du salut et pour être reçus dans le sein de la miséricorde, est que Dieu à présent les châtie, qu'en les châtiant il les corrige, qu'en les corrigeant il les réforme, et que ce renouvellement et cette réformation de mœurs retrace dans eux l'image de son Fils, qu'ils y avaient effacée. De sorte qu'il en faut toujours revenir à la parole du Maître des Gentils : Quos prœscivit et prœdestinavit conformes fieri imaginis Filii sui.

Plaise au ciel, mes chers auditeurs, que vous ayez bien compris ce mystère de grâce et de sanctification que j'avais à développer; que dans les coups dont Dieu vous frappe, vous reconnaissiez l'amour qui l'intéresse pour vous ; que le juste ranime son espérance, et qu'il se soutienne par sa patience; que le pécheur ébloui du vain éclat qui l'environne, et enivré d'une trompeuse félicité qui le séduit, se détrompe enfin des idées qu'il en avait conçues, et que désormais il en détache son cœur, pour l'attacher à des biens plus solides! Vous cependant, ô mon Dieu, ne changez rien à l'ordre des choses que votre providence a réglées; agissez selon vos vues, et non selon les nôtres. Vos vues sont infinies, et les nôtres sont bornées ; vos vues sont toutes pures , et les nôtres sont toutes terrestres; vos vues ne tendent qu'à nous sauver, et les nôtres ne tendent qu'à nous perdre. Si la nature se révolte, si les sens murmurent, ah! Seigneur, n'accordez ni à la nature indocile, ni aux sens aveugles et charnels, ce qu'ils demandent. Ne nous livrez pas à nos désirs, et ne nous écoutez pas, comme vous écoutiez autrefois dans votre colère le peuple juif. Mais suivez toujours vos adorables desseins ; et quoi qu'il nous en doive coûter, exécutez-les pour votre gloire et pour notre bonheur éternel, etc.

V° DIMANCHE - EPIPHANIE

V° DIMANCHE - EPIPHANIE

SERMON POUR LE CINQUIÈME  DIMANCHE APRÈS L'EPIPHANIE.

SUR LA SOCIETE DES JUSTES AVEC LES PECHEURS.

ANALYSE.

Sujet. Tandis que les gens dormaient, l'ennemi vint, et sema de l'ivraie parmi le bon grain.

Les pécheurs sont dans cette vie parmi les justes, comme l'ivraie parmi le bon grain, et il est important que les justes soient instruits de la manière dont ils doivent se comporter, et qu'ils sachent quelle société ils peuvent avoir avec les pécheurs.

Division. Nous devons demeurer avec les pécheurs comme Dieu y demeure. Or, Dieu n'est avec les pécheurs que par la nécessité de son être, et nous ne devons demeurer avec eux que par la nécessité de notre état : première partie. Dieu tire sa gloire des pécheurs, et travaille en même temps à leur salut : et c'est ainsi que nous devons rendre notre commerce avec les pécheurs également profitable pour nous et pour eux-mêmes : deuxième partie.

Première partie. Dieu n'est avec les pécheurs que par la nécessité de son être, et nous ne devons demeurer avec eux que par la nécessité de notre état. A entendre parler l'Ecriture, on dirait que Dieu n'est pas avec les pécheurs, et qu'il y est. Il n'y est pas comme ami par une protection spéciale, et par la communication de ses dons; mais il y est comme Dieu créateur qui doit veiller au gouvernement du monde et conduire toutes les créatures. Il y est par son immensité divine, dont il ne peut se dépouiller, et qui le rend partout présent. Admirable idée de la conduite que nous devons observera l'égard des libertins du siècle. Vivons avec eux autant que nous y sommes obligés ; car il y a certaines liaisons qu'il ne nous est pas permis de rompre : mais du reste, dès que nulle nécessité ne nous relient auprès d'eux, séparons-nous-en et fuyons-les. Ainsi l'ordonnait saint Paul aux chrétiens de Thessalonique, et ainsi le pratiquait David. Ainsi Dieu lui-même le commandait en termes formels aux enfants d'Israël, leur défendant tout commerce avec les nations infidèles. Nous devons donc faire dès maintenant ce qui se fera à la résurrection générale, où les élus seront séparés des réprouvés ; et c'est eu cela que consiste par avance la gloire et la perfection des justes sur la terre. Exemple d'Achab et de Judas. Voilà pourquoi l'Eglise excommunie certains pécheurs. Si elle ne lance pas ses foudres sur les autres, ce n'est pas qu'elle nous permette de les fréquenter, et indépendamment des anathèmes de l'Eglise, nous ne pouvons nous lier avec les impies, 1° sans devenir coupables d'un mépris exprès de Dieu ; 2° sans devenir le scandale de nos frères ; 3° sans devenir ennemi de nous-mêmes, en nous perdant nous-mêmes.

1° C'est mépriser Dieu, puisque c'est s'unir avec ses ennemis. Exemple de Josaphat.

2° C'est scandaliser le prochain : car que peut-on penser d'un homme ou d'une femme qu'on voit toujours en certaines compagnies et avec des gens décriés? 3° C'est se perdre soi-même, ou s'exposer à se perdre : car qui ne sait pas combien les mauvaises compagnies sont dangereuses?

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Exemple des Juifs. Défense de l'Eglise. Passage de Tertullien. Si nous examinons bien quel est le principe de la corruption du siècle, nous n'en trouverons point de plus commun que les sociétés et les conversations du monde profane.

Deuxième Partie, Dieu tire sa gloire des pécheurs, et travaille en même temps à leur salut ; et c'est ainsi que nous de vous rendre notre commerce avec les pécheurs également profitable pour nous et pour eux-mêmes.

1° Que Dieu tire sa gloire des pécheurs, c'est ce que prouve saint Augustin en faisant voir comment Dieu s'est servi des infidèles pour opérai les merveilles de sa grâce, des hérétiques pour éclaircir les vérités de la religion, des schismatiques pour établir la perpétuité de son Eglise, et des Juifs pour rendre témoignage à Jésus-Christ. Il s'est servi des Romains pour exercer ses vengeances sur Jérusalem, et des tyrans pour avoir des martyrs sur la terre et des saints dans le ciel. Quand donc nous nous trouvons nécessairement engagés avec les pécheurs, nous devons de même en profiter pour notre sanctification et notre perfection. Car quelle occasion ne nous fournissent-ils pas de pratiquer la patience, la charité, l'humilité, les plus éminentes vertus ? Mais nous renversons là-dessus tous les desseins de la Providence. Une femme vivant avec un mari emporté et vicieux pourrait, par sa douceur et sa soumission, acquérir des mérites sans nombre ; mais elle perd tout par ses murmures et ses révoltes. Ainsi des autres. Et il ne faut point dire que dans un autre état on travaillerait mieux à se sanctifier. On ne le peut mieux faire que dans Pétât qui nous est marqué de Dieu, parce que c'est pour cet état qu'il nous a préparé les secours de sa grâce , et que c'est dans cet état que nous lui donnerons de plus solides témoignages de notre fidélité.

2° Dieu tirant sa gloire des pécheurs, pense en même temps à leur salut. Il les appelle à lui, il les invite à la pénitence, il leur en procure les moyens. Voilà comment nous devons, en profitant des pécheurs pour nous-mêmes, profiler nous-mêmes aux pécheurs. Devoir général : la charité nous oblige tous, comme chrétiens, de nous aider les uns les autres par de salutaires conseils, de sages remontrances, de bons exemples. Devoir particulier et spécialement propre de certains états : c'est à un père de corriger un fils entraîné par le feu de ses passions, à une mère de corriger une fille , à un maître de corriger un domestique. Devoir encore plus particulier pour les pécheurs eux-mêmes, lorsqu'ils ont eu le bonheur de se reconnaître : ils doivent tacher de gagner autant d'âmes à Dieu par leur zèle, qu'ils en ont perdu par leurs scandales.

Cum dormirent homines, venit inimicus homo, et superseminavit zizania in medio tritici.

Tandis que les gens dormaient, l'ennemi vint, et sema de l'ivraie parmi le bon grain. (Saint Matth., chap. XIII, 25.)

C'est dans le champ du père de famille que cette ivraie est semée parmi le bon grain, et c'est dans l'Eglise de Dieu que les pécheurs vivent au milieu des justes, et que les uns et les autres sont confondus ensemble. Ce fut durant la nuit, et lorsque les gens étaient endormis, que l'ennemi vint désoler le champ; et c'est pendant cette vie mortelle, qui est pour nous un temps de ténèbres et comme une nuit obscure, que l'ennemi commun des hommes fait ses ravages, et entretient dans le sein de L'Eglise ce triste mélange des impies et des réprouvés avec les élus. Il ne vient pas tandis que nous veillons, tandis que nous avons les yeux ouverts, et que nous sommes attentifs sur nous-mêmes ; mais il prend les moments où les traits flatteurs du plaisir nous charment; où les fausses douceurs du monde nous endorment ; où nos passions, nous fermant les yeux, nous empêchent de l'apercevoir et de remarquer le dommage qu'il nous cause : Cum dormirent homines. Voilà comment cet esprit séducteur s'insinue, comment il introduit le péché dans les âmes, et une multitude presque infinie de lâcheurs dans le christianisme : Venit inimicus homo, et superseminavit zizania. Dieu, d'un coup de son bras tout-puissant, pourrait dans un jour les exterminer tous; mais il attend la saison de la récolte, c'est-à-dire jusqu'à la fin des siècles et à sou jugement dernier, lorsqu'il enverra ses moissonneurs pour séparer l'ivraie d'avec le bon grain ; parlons sans ligure : lorsqu'il enverra les anges, exécuteurs

de ses volontés et ministres de sa justice, pour faire le discernement des justes et des pécheurs; pour mettre à la droite les justes prédestinés, et à la gauche les pécheurs réprouves; pour rassembler les uns dans son royaume, et pour précipiter les autres dans le feu éternel : Colligite zizania, et alligate ea in fasciculos ad comburendum; triticum autem congregate in horreum meum (1). Ce temps n'est pas encore venu, Chrétiens; et jusqu'à cette séparation, nous vivons au milieu dus impies, et les impies vivent au milieu de nous. Il est donc d'une conséquence extrême que vous sachiez quelle conduite vous devez tenir à leur égard, et quelle société vous pouvez avoir avec eux. Mais afin de vous en instruire plus solidement, j'ai besoin des lumières du Saint-Esprit, et je les demande par l'intercession de Marie. Ave, Maria.

De vouloir pénétrer dans les secrets de Dieu pour savoir à quelle fin Dieu souffre les impies au milieu des élus, ce serait, dit saint Augustin, vouloir découvrir un mystère qui est au-dessus de nos connaissances, et que nous devons adorer sans entreprendre de l'examiner. Dieu permet que les impies subsistent, et c'est ce que l'expérience nous fait voir; il permet qu'ils subsistent parmi les bons et les prédestinés, et c'est de quoi nous ne pouvons douter. De connaître les raisons pour lesquelles il le veut ainsi, c'est encore une fois, ce qui n'est pas de notre compétence; mais d'apprendre comment nous devons nous comporter avec les impies et les libertins, c'est ce qui nous touche, et ce qui demande toutes nos réflexions. Or, de qui l'apprendrons-nous? de

1 Matth., XIII, 30.

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Dieu même, qui en  tout, mais particulièrement en ceci, veut être notr.' exemplaire et le modèle de notre conduite.  Dieu,  Chrétiens, qui est la sainteté même, demeure avec les pécheurs; mais je remarque sur cela deux choses, qui doivent être pour nous deux importantes leçons. Car il ne demeure avec les  pécheurs que par la nécessité de son être, c'est la première; et en demeurant avec les pécheurs, il sait tout à la fois et en tirer sa gloire et procurer leur salut, c'est la seconde. Sur quoi j'établis deux obligations qui nous regardent et qui vont faire le partage de ce discours. Dieu n'est avec les pécheurs que par la nécessité de son être, et nous ne devons demeurer avec eux que par la nécessité de notre état : ce sera la première partie.   Dieu tire sa gloire des pécheurs, et travaille en même temps à leur salut; c'est ainsi que nous devons rendre notre commerce avec eux  également profitable et pour nous et pour eux-mêmes : ce sera la seconde partie. Dans la première, je vous montrerai l'obligation générale de fuir le commerce des pécheurs ; et nous verrons dans la seconde quel profit il  en faut retirer ,  lorsque nous y sommes nécessairement engagés. En deux mots, le mélange des justes et des pécheurs est communément dangereux pour les justes; mais il peut être quelquefois utile aux uns et aux autres. Autant qu'il est dangereux pour les justes, ils doivent l'éviter: et autant qu'il peut être utile aux justes et aux pécheurs, les justes doivent en profiter. Voilà tout le sujet de votre attention.

PREMIÈRE   PARTIE.

A entendre parler l'Ecriture, on dirait, Chrétiens, que Dieu, par une espèce de contradiction est tout à la fois avec les impies, et qu'il n'y est pas; qu'il s'éloigne d'eux, et qu'il ne s'en éloigne pus; qu'il les prive de sa présence, et qu'il ne les en prive pas. Car voyez comment il s'exprime différemment, selon la différence des caractères qu'il prend , et qu'il veut soutenir à leur égard. C'est moi, dit-il, qui remplis le ciel et la terre : et quoi que fasse le pécheur, il ne peut m'éviter, ni se dérober à mes yeux. Voilà Dieu présent aux pécheurs, pour l'observer et pour l'éclairer. Mais il dit ailleurs: Je me repens d'avoir créé l'homme, et je fais pour toujours divorce avec lui, parce qu'il est tout charnel. Voilà Dieu séparé du pécheur, pour se venger et pour le punir. Où irai-je, Seigneur, disait David, et où fui rai-je de devant votre face? si je descends dans les enfers, je vous y trouve, et vous y êtes en personne, exerçant les rigueurs de votre justice : Dieu donc, conclut saint Jérôme, habite même avec les réprouvés. Mais j'entends Saül au contraire invoquant Samuel, et lui témoignant sa douleur, ou, pour mieux dire, son désespoir, de ce que Dieu s'est retiré de lui : Coarctor nimis, si quidem pugnant Philisthiïm adversum me, et Deus recessif a me (1) ; il ne faut donc plus chercher Dieu dans la compagnie d'un réprouvé. Comment accorder tout cela? En voici le secret, qui consiste, répond le docteur angélique saint Thomas, en ce que Dieu, qui est le Saint des saints, n'est avec les pécheurs et les impies que par la nécessité de son être, et qu'il n'y est point par un choix d'affection et d'inclination. Je m'explique.

Il est avec les pécheurs par la nécessité de son être, parce que toutes ses perfections divines l'y engagent; sa sagesse , par laquelle il gouverne et maintient dans l'ordre toutes les créatures, jusqu'aux plus révoltés pécheurs; sa bonté, dont il répand les effets sur toutes les créatures, sans en excepter les pécheurs; sa toute-puissance, qui fait agir toutes les créatures, et conséquemment les pécheurs. Tous ces devoirs du Créateur, qui lient Dieu, pour ainsi dire, à la créature, sont des devoirs généraux, auxquels tous les hommes ont part, les méchants aussi bien que les bons; et c'est par la raison de ces devoirs que Dieu est inséparable des impies. Mais, comme j'ai dit, ce sont des devoirs de nécessité , dont Dieu , supposé le bienfait de la création, ne peut pas se dispenser lui-même. Car si vous consultez les inclinations de son cœur, ah ! Chrétiens, les choses se passent bien autrement. A peine l'homme est-il tombé dans le désordre du péché, que Dieu rompt avec lui toutes les alliances, et par conséquent tous les commerces dont sa grâce avait été le lien. De sorte qu'il n'est plus avec le pécheur, en aucune de ces manières qui marquent le penchant et le discernement de son amour; c'est-à-dire qu'il n'est plus avec le pécheur, ni par l'effet d'une protection spéciale, comme il était avec son peuple dans le désert; ni par la communication de ses dons, comme il est avec tous les justes; ni par l'union intime et mystérieuse de son adorable sacrement, comme il est singulièrement avec l'âme chrétienne qui le reçoit. A l'égard du pécheur, tout cela cesse; et c'est ce qui fait dire au Saint-Esprit que Dieu n'est plus avec les pécheurs ; et qui fait ajouter aux théologiens

1 1 Reg.,XXVIII, 15.

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que si, par une supposition impossible, Dieu pouvait se dépouiller de son immensité, il demeurerait encore présent à un grand nombre de sujets à qui sa grâce l'attache ; mais qu'il cesserait d'être avec les pécheurs, parce qu'il n'aurait plus cette nécessité d'être partout et d'agir partout. D'où saint Chrysostome conclut (et la pensée de ce Père mérite d'être remarquée), que l'immensité, qui est un des plus nobles attributs de Dieu, ne laisse pas, dans un sens, d'être à Dieu comme un tribut onéreux, puisqu'elle l'assujettit à ne pouvoir entièrement se séparer de ce qui est l'objet de son aversion et de son indignation.

Admirable idée, Chrétiens, de la conduite que nous devons observer avec les libertins du Merle. Qu'est-ce que Dieu exige de nous? que nous en usions avec eux comme il en use lui-même. Pouvons-nous nous proposer un plus saint modèle ? Il veut donc, premièrement, que nous les supportions à son exemple ; et il le veut avec raison, dit saint Augustin, puisqu'on nous a bien supportés quand nous étions nous-mêmes dans l'égarement et la corruption du vice. Voilà pourquoi, reprend ce saint docteur, nous ne devons jamais oublier ce que nous avons été, afin de conserver toujours pour les autres une compassion tendre et charitable dans l'état où ils sont : Cum tolerantia vivendum nobis est inter malos, quia cum mali essemus, cum tolerantia vixerunt boni inter nos. Mais prenez garde, s'il vous plaît, à ce terme : Cum tolerantia; car saint Augustin ne dit pas que la société des méchants nous doit être un sujet de complaisance, mais un exercice de patience ; c'est-à-dire que nous devons la souffrir, et non pas l'aimer, parce que c'est ainsi que nous nous conformons à notre règle, qui est Dieu.

Oui, je l'avoue, il y a des liaisons et des engagements avec les impies, que la loi divine, non-seulement ne nous commande pas, mais qu'elle ne nous permet pas de rompre, puisqu'elle nous en fait même des devoirs ; et c'est ce que j'appelle la nécessité de notre état, qui répond à la nécessité de l'être et de la Providence de Dieu. Autrement, dit saint Paul, il faudrait sortir hors du monde, si tout commerce avec les pécheurs y était généralement interdit : Alioquin debueratis de hoc mundo exiisse (1). Par exemple, un père doit-il se séparer de ses enfants, parce qu'il les voit dans le désordre ; une femme, de son mari, parce qu'il mène une vie licencieuse ; un inférieur, de

1 1 Cor., V, 10.

son supérieur, parce que c'est un homme scandaleux? Non, sans doute ; la loi du devoir, de la dépendance et de la sujétion le défend ; et on peut dire alors que le mélange des méchants avec les bons est autorisé de Dieu, puisque Dieu est l'auteur de ces conditions qui engagent nécessairement à cette société. Tout cela est vrai ; mais hors de là, je veux dire hors des termes de la nécessité et de la justice, quand les choses sont dans la liberté de notre choix, chercher les impies et entretenir avec eux des habitudes volontaires, des amitiés mondaines et profanes, des familiarités dont le prétexte est le seul plaisir, et que nulle raison ne justifie, je dis que c'est aller directement contre les ordres de Dieu, et je le dis après le grand Apôtre ; car voilà comment il le déclarait aux chrétiens de Thessalonique : Denuntiamus vobis, ut subtrahatis vos ab omni fratre ambulante inordinate (1); Nous vous ordonnons, leur disait-il, au nom du Seigneur, de vous retirer de tous ceux d'entre vos frères qui tiennent une conduite déréglée, et de garder ce précepte comme l'un des plus importants et des plus essentiels de la loi de Dieu. De là vient que David s'en faisait un point de conscience et de religion : Non sedi cum concilio vanitatis, et cum iniqua gerentibus non introibo ; odivi ecclesiam malignantium (2) ; Ma maxime a toujours été de n'avoir point d'union avec les partisans du vice, et de ne me point mêler avec ceux qui font gloire de commettre l'iniquité ; d'aimer leurs personnes, parce que la charité me le commande ; mais de haïr leurs assemblées, de fuir leurs intrigues, d'abhorrer leurs conversations, parce qu'une charité plus haute, qui est celle que je dois à Dieu et que je me dois à moi-même, m'empêche d'y avoir part.

Voilà, dis-je, mes chers auditeurs, ce que nous dicte la prudence chrétienne, et à quoi elle nous oblige indispensablement : d'éviter, autant que notre condition le peut permettre, les sociétés mauvaises et corrompues. Et voyez aussi comme Dieu nous en a inspiré l'horreur, soit par rapport aux païens et aux idolâtres, soit par rapport aux hérétiques et aux schismatiques, soit à l'égard même des catholiques libertins et prévaricateurs. Vous êtes mon peuple, disait-il aux enfants d'Israël, en les introduisant dans la terre de Chanaan ; vous êtes mon peuple, et je vous ai choisis parmi tous les peuples de la terre, afin que vous me soyez spécialement dévoués : mais c'est pour cela

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