Œuvres complètes (page 51)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Joan., XX, 28.

que tous les Pères de l'Eglise ont tirée de la confession de ce saint apôtre. Car enfin , disaient-ils, et avec raison, la foi de cet apôtre ne peut être suspecte, et le libertinage le plus défiant n'a rien à lui opposer. Il a cru ; ce n'est point par faiblesse, ce n'est point par légèreté, ce n'est point par une aveugle déférence au sentiment et au rapport des autres ; nous l'avons vu bien éloigné de ces dispositions : il s'ensuit donc qu'il a cru, ou par un miracle de la grâce qui s'est fait en lui, ou par une évidence parfaite qu'il a eue de la résurrection de son Maître. S'il a cru par un changement miraculeux qui s'est fait en lui, il n'en faut pas davantage pour me convaincre ; car il n'y a que Dieu qui puisse avoir été fauteur d'un pareil miracle; et quand le démon (ce qui n'est pas) aurait le pouvoir d'agir immédiatement sur les esprits des hommes, il n'aurait pas usé de ce pouvoir pour faire croire à saint Thomas ce qui relevait la gloire de Jésus-Christ, puisque le démon, capital ennemi de Jésus-Christ, bien loin de travaillera sa gloire, travaille de toutes ses forces à la détruire. Il fallait donc que ce fût Dieu même qui eût changé l'esprit et le cœur de saint Thomas, et qui, dans un  moment, d'opiniâtre et d'inflexible qu'il était, l'eût rendu souple et docile : or, cela seul serait un miracle plus convaincant que tout ce qu'il y a jamais eu de plus miraculeux. Mais non, Chrétiens, il n'y eut point proprement de miracle dans la conversion de saint Thomas. J'avoue qu'elle fut surnaturelle, puisqu'elle procéda d'une grâce surnaturelle ; mais, supposé la faveur que Jésus-Christ fit à saint Thomas de se manifester à lui, de lui découvrir ses plaies, de lui permettre de les toucher, de lui parler, de lui faire des reproches, de le consoler et de l'instruire ; supposé, dis-je, tout cela, ce ne fut point une chose surprenante que saint Thomas crût ; et si nous avions été à sa place, quelque incrédules que nous soyons, nous aurions cru comme lui. Or, cette évidence de la résurrection de Jésus-Christ, qui dissipa en un instant tout ce que l'infidélité avait formé de nuages dans l'esprit de ce disciple, qui le remplit des lumières de la foi les plus vives et les plus brillantes; qui, faisant naître cette vertu dans son cœur, la fit aussitôt éclater par sa bouche, ou plutôt, pour parler avec saint Léon,  qui, d'une bouche infidèle, tira cette excellente confession : Dominus meus et Deus meus, Mon Seigneur et mon Dieu ; voilà ce que j'appelle le remède de notre incrédulité : car qui ne croirait pas

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à un témoignage que la seule force de la vérité connue arrache à celui même qui la combattait avec plus d'obstination ? Quand saint Paul, après sa conversion, prêchait le nom de Jésus-Christ dans les synagogues, l'Ecriture dit qu'il confondait les Juifs : Confundebat Judœos :

pourquoi ? parce qu'ayant été le persécuteur déclaré du nom de Jésus-Christ , les Juifs ne pouvaient ni récuser, ni rejeter le témoignage qu'il rendait en faveur de cet Homme-Dieu. Car vous le savez, leur disait-il, mes Frères, de quelle manière j'ai vécu dans le judaïsme, et avec quel excès de fureur je faisais la guerre à cette nouvelle Eglise que je reconnais aujourd'hui pour l'Eglise de Dieu. Il est vrai, j'étais infidèle comme vous, et plus rebelle aux lumières de la grâce que vous ; mais c'est pour cela que Dieu a jeté les yeux sur moi, et que Jésus-Christ a voulu exercer envers moi ses miséricordes, afin que je devinsse un exemple qui vous obligeât à croire en lui. Oui, c'est lui-même qui m'a parlé, et qui, par le plus étonnant de tous les prodiges, m'a mis dans la disposition où vous me voyez, qui m'a abattu pour me relever, qui m'a aveuglé pour m'éclairer : qui, de blasphémateur que j'étais, m'a fait son apôtre, et qui, pour réparation des outrages qu'il a reçus de moi, veut maintenant que je lui serve de témoin auprès de vous. Ces paroles, dis-je, dans la bouche de saint Paul, avaient une vertu toute divine , et saint Luc ajoute que c'était assez qu'il assurât que Jésus-Christ était le Christ, pour fermer la bouche à tous les ennemis du nom chrétien : Confundebat Judœos, affirmans quoniam hic est Christus (1). Or je dis le même de saint Thomas : pour confondre l'incrédulité sur le sujet de la résurrection, et par conséquent de la divinité de Jésus-Christ, saint Thomas n'avait qu'à se montrer, et qu'à dire hautement : C'est moi qui combattais cette résurrection, moi qui ai fait voir tant d'opposition à la croire, mais qui suis aujourd'hui forcé de la reconnaître, et qui ne veut plus vivre que pour la publier : il m'en coûtera la vie ; mais trop heureux si, par l'effusion de mon sang, je puis rendre à une si sainte vérité le témoignage que je lui dois : ce témoignage m'attirera la haine de toute ma nation; mais je compterai pour rien d'être exposé à toute la haine du peuple, pourvu que j'annonce la gloire de mon Dieu. Encore une fois, qui pouvait inspirer à cet apôtre des sentiments si généreux? était-ce préoccupation, était-ce intérêt, était-ce

1 Act., IX, 22.

renversement d'esprit ? ou plutôt n'est-il pas évident que ce ne fut rien de tout cela ? et puisque la conversion de cet apôtre ne peut être expliquée qu'en disant que c'a été l'effet, mais l'effet incontestable et palpable de la vérité qu'il avait vue, que nous reste-t-il à souhaiter davantage pour l'affermissement de notre foi ?

Non-seulement la foi de saint Thomas est un argument qui nous convainc, mais une leçon qui nous instruit, et qui, après nous avoir réduits à la nécessité de croire, nous apprend encore ce que nous devons croire. Car, comme remarque Guillaume de Paris, par une seule parole, ce grand Saint est devenu le théologien , le docteur, le maître de toute l'Eglise, a éclairci la foi de tous les siècles, a dissipé toutes les ténèbres dont la malignité de l'hérésie devait dans la suite des temps obscurcir nos principaux mystères. Et prenez garde en effet, mes chers auditeurs : ce qui fait l'essentiel et le capital de notre foi, c'est de croire que Jésus-Christ est Dieu ; sans cela point de christianisme, sans cela point de religion, sans cela point de grâce ni de salut. Fussions-nous des anges de lumière, fussions-nous des hommes de miracles, si nous ne confessons la divinité de Jésus-Christ, et si nous ne sommes prêts à mourir pour la défendre, nous sommes des anathèmes et des réprouvés. Quiconque divise Jésus-Christ, disait le bienheureux disciple : Omnis spiritus qui solvit Jesum (1), c'est-à-dire, quiconque reconnaissant Jésus-Christ pour homme, ne l'adore pas comme Dieu, devient dès là et par là un antechrist : Qui solvit Jesum, est antichristus (2). Voilà ce qui nous justifie devant Dieu; et pour user des termes de l'Ecriture, voilà ce qui nous rend victorieux du monde, la foi de la divinité de Jésus-Christ: Quis est qui vincit mundum, nisi qui credit quoniam Jésus est Filius Dei (3) ? Or, par qui nous est venue cette foi? ou plutôt, par qui cette foi nous a-t-elle été développée ? par l'apôtre saint Thomas, qui, de tous les organes dont Dieu s'est servi pour nous révéler cet auguste mystère de la divinité de son Fils, est sans doute celui qui nous l'a déclaré plus nettement, plus positivement, plus absolument. Les autres se sont contentés d'attribuer à Jésus-Christ des qualités divines : l'évangéliste saint Jean nous a enseigné qu'il était le Verbe de Dieu ; Jean-Baptiste, son précurseur, nous la fait connaître comme agneau de Dieu ; saint Pierre, parlant au nom de tous, a protesté qu'il

1 Joan., IV, 3. — 2 Ibid. — 3 Ibid., 5.

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était le Fils de Dieu ; saint Paul, pour comble d'éloge, nous l'a représenté revêtu de la forme de Dieu : il n'y a que saint Thomas qui, par une expression d'autant plus vénérable et plus authentique qu'elle est plus simple et plus naturelle , l'ait nommé son Seigneur et son Dieu : Dominus meus et Deus meus. Cependant, Chrétiens, c'est sur la simplicité de ce témoignage que notre foi est particulièrement établie. A tout le reste, l'impiété arienne opposait dis détours et des subterfuges ; et quelque évidents que fussent les sacrés oracles en faveur de la divinité du Messie, si les partisans de l'arianisme ne pouvaient y résister, ils trouvaient moyen de les éluder. En vain saint Pierre avait dit : Tu es Christus, Filius Dei vivi ; ils prétendaient, quoique injustement, que sans être Dieu il pouvait, dans le sens même de ce passage, être appelé Fils de Dieu ; et la faiblesse de leurs réponses sur un dogme aussi solidement fondé que celui-là, ne diminuait rien de leur opiniâtreté : mais quand on leur produisait l'hommage que saint Thomas avait rendu à Jésus-Christ ressuscité, quand on les pressait par la force de ces ternies : Dominus meus et Deus meus ; quand on leur faisait entendre que, dans le style des Ecritures, jamais autre que Dieu même n'avait été traité de mon Dieu : Deus meus, la vérité remportait sur leurs artifices, ces paroles incapables d'interprétation les déconcertaient; pour peu qu'ils eussent de bonne foi, ils désespéraient de s'en pouvoir sauver; et, touchés de l'exemple du saint apôtre, ils se réduisaient souvent à faire au Sauveur du monde la même réparation que lui : Dominus meus et Deus meus, Mon Seigneur et mon Dieu. Ce qui, selon la remarque de saint Hilaire, était l'abjuration la plus solennelle de l'arianisme , et comme la formule de foi qui distinguait les orthodoxes de ceux qui ne l'étaient pas.

Ce n'est pas tout : saint Thomas a publié et annoncé cette foi dont il avait fait une si sainte profession ; et, par le succès de ses prédications apostoliques, il nous a convaincus sensiblement de la vérité de ce qu'avait prédit le Fils de Dieu ; savoir, que son Evangile serait prêché et reçu dans tout le monde : car c'est en effet par le ministère de saint Thomas que l'on a vu cette prédiction accomplie, et c'est le premier d'entre les apôtres dont on a pu dire à la lettre : In omnem terram exivit sonus eorum, et in fines orbis terrœ verba eorum (1) : Que sa voix a retenti jusqu'aux extrémités de la terre, et que

1 Psalm., XVIII, 5.

par lui la foi s'est répandue jusque dans les pays les plus éloignés. Les autres, après avoir reçu le Saint-Esprit, se partagent dans les provinces voisines de la Judée; l'Italie, l'Egypte, l'Asie-Mineure, sont comme les bornes de leur apostolat : mais Thomas, animé d'un zèle plus vaste et plus étendu, embrasse un monde entier, ou plutôt pousse ses desseins et ses entreprises jusque dans un nouveau monde. Il ne lui suffit pas d'avoir converti les Parthes et les Mèdes ; les Hyrcans et les Perses sanctifiés sont trop peu pour lui ; il ne compte pour rien d'avoir porté le nom de Jésus-Christ dans tous les lieux que le héros de la Grèce a rendus célèbres par ses conquêtes : honteux d'en demeurer là, et de finir sa course où l'ambition de ce monarque termina la sienne, il pousse plus avant; il pénètre dans la région la plus intérieure de l'Inde; il prêche à des peuples dont le nom était à peine connu ; et là, avec le secours du Dieu qui l'envoie, que fait-il? ô toute-puissante et divine foi, que ne pouvez-vous pas ! il établit le culte d'un Dieu crucifié, il inspire à des hommes charnels l'amour de la croix, il confond la superstition, il renverse les idoles, il gagne à Jésus-Christ et à l'Evangile des millions d'infidèles. Ce que je dis n'est point fondé sur une de ces traditions obscures que l'infidélité conteste, et qui servent de matière à la critique des savants : ce sont de ces faits éclatants, dont rien n'a jamais effacé le lustre. Le sépulcre de saint Thomas, qui, suivant le rapport de saint Chrysostome, était, dès les premiers siècles du christianisme, aussi vénérable que celui de saint Pierre, est encore aujourd'hui ce qui entretient la piété et la ferveur de toutes les Eglises d'Orient. C'est là que cet homme de Dieu, saint François-Xavier, passait les jours et les nuits en de profondes méditations qui le transportaient hors de lui-même ; c'est là qu'il se remplissait de zèle ; c'est de là qu'embrasé d'une sainte ardeur que les cendres de cet apôtre excitaient, il partait pour aller combattre les ennemis de son Dieu, réveillant toute sa confiance et tout son courage par cette pensée, qu'il marchait sur les traces de saint Thomas, qu'il continuait son ouvrage, et que lui ayant été destiné pour successeur, il pouvait tout attendre de sa protection. Or, ce succès de l'Evangile, tel que je viens de le marquer, a depuis été considéré des Pères comme une des plus incontestables preuves de notre foi ; et si par là notre apôtre nous a convaincus en nous faisant voir l'accomplissement de la parole et de la prédiction de Jésus-Christ, c'est

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par là même aussi qu'il nous a instruits : car qu'est-ce que cette foi qu'il a répandue dans le monde? Une lumière qui a éclairé le monde, et qui, de siècle en siècle, s'est perpétuée jusqu'à nous. Oui, mes chers auditeurs, la même foi que saint Thomas a portée si loin au delà des mers, nous sert encore de flambeau pour guider nos pas et pour nous conduire ; les mêmes vérités dont il a établi la créance parmi les nations, et en tant d'esprits indociles, d'esprits prévenus, d'esprits superbes et orgueilleux, c'est ce que nous professons comme les articles de notre religion, ce que nous suivons comme les règles de notre vie, sur quoi nous nous appuyons comme sur les fondements de notre espérance. Heureux de l'avoir conservé, ce sacré dépôt, ou plutôt heureux que Dieu l’ait fait passer dans nos mains ! mais souverainement malheureux, si jamais nous venions à le dissiper et à le perdre !

J'achève, et voici ce qui couronne la foi de saint Thomas, et ce qui y met la dernière perfection : cette foi qu'il a confessée hautement, qu'il a prêchée apostoliquement, il l'a enfin saintement et glorieusement consommée : par où ? par son martyre ; car ce qu'on a toujours regardé dans l'Eglise de Dieu, et avec raison, comme le plus signalé témoignage d'une foi parfaite, ou, si vous voulez, comme l'attachement le plus parfait à la foi, c'est de mourir pour elle, de lui sacrifier sa vie, et avec sa vie tous les intérêts humains ; de la soutenir malgré les menaces et les plus violentes persécutions, et de signer enfin de son sang la confession qu'on en fait. Or, voilà ce que nous devons encore admirer dans notre  généreux apôtre. Qui l'eût cru, Chrétiens , lorsqu'on le voyait chancelant et incertain, opiniâtre et incrédule, doutant d'une des vérités fondamentales de la foi, et refusant de s'y soumettre, qu'il en serait un jour, non-seulement le prédicateur, mais la victime et le martyr? Ce sont là, mon Dieu, de ces changements qu'opère la vertu toute-puissante de votre esprit, et que nous ne pouvons attribuer à nul autre principe. Cependant j'ajoute que, dans cet état, saint Thomas a plus que jamais de quoi nous convaincre et de quoi nous instruire: de quoi nous convaincre, parce que c'est dans cet état que son témoignage en faveur de la foi est moins suspect, et doit par conséquent avoir plus de force ; de quoi nous instruire, parce que c'est dans cet état que son exemple nous apprend ce que nous devons faire   nous-mêmes pour la foi, et quel est à l'égard de la foi un de nos devoirs les plus essentiels. Attention , s'il vous plaît, à l'un et à l'autre.

Je sais, mes chers auditeurs, qu'il y aurait toujours de la présomption et de l'injustice à soupçonner la fidélité des ministres de l'Evangile; mais après tout, quand un homme prêche la foi sans danger, sans s'exposer , sans rien hasarder , quelque respectable que soit son ministère , il n'est pas évident que ses vues, dans l'exercice de son ministère, soient tout à fait épurées, ni que le seul zèle de la vérité le fasse parler : or, moins nous sommes certains de la droiture de ses intentions et de la pureté de ses vues, moins est-il propre à nous convaincre et à nous toucher; mais quand je vois un apôtre percé de traits, comme saint Thomas , tout ensanglanté, et mourant pour confirmer la foi qu'il annonce, je me dis à moi-même : Quel autre intérêt que celui de la vérité pouvait l'engager à souffrir de la sorte et à s'immoler? il fallait qu'il lût bien persuadé d'une religion qui lui coulait si cher à défendre ; il fallait qu'il en eût des preuves bien fortes. Et à qui d'ailleurs puis-je plus sûrement et plus sagement m'en rapporter, qu'à celui même qui dut avoir été témoin oculaire de ce qu'il nous a appris et de ce qu'il a soutenu avec tant de constance? Son témoignage, surtout en de pareilles conjonctures, est donc une conviction pour nous, comme son exemple est encore une instruction qui nous montre en quelles dispositions nous devons être nous-mêmes à l'égard de la foi.

Et en effet, Chrétiens, telle doit être la préparation de notre cœur , et tel l'attachement à notre foi, que rien ne soit capable de nous en séparer. Il est vrai que nous ne sommes pas en ces temps où toutes les puissances du monde, liguées contre Jésus-Christ et son Evangile, employaient tout ce qu'elles avaient d'autorité et de forces à poursuivre les fidèles. Nous ne sommes plus exposés au bannissement et à l'exil, aux fers et à la captivité, aux tourments et à la mort; nous pouvons faire une profession libre et publique de la sainte religion que nous avons embrassée dans notre baptême, et où nous avons été élevés. Mais aussi la profession que nous en faisons maintenant sans danger, et même avec honneur, pour avoir le degré de mérite et de perfection qui lui est essentiel et absolument nécessaire, doit être accompagnée d'une si ferme résolution, que nous soyons, avec le secours de Dieu, déterminés à courir tous les périls, à essuyer tous les opprobres, à endurer tout et à perdre tout, plutôt que de

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démentir jamais le saint caractère que nous portons. Or, mes Frères, y a-t-il lieu de croire que vous soyez ainsi disposés ; et si vous prétendez l'être, par quel monstrueux assemblage voulez-vous accorder, avec une foi de créance et de spéculation , une infidélité de pratique et de mœurs ? Prenez bien garde à ce que je dis : je demande d'abord s'il y a un fondement solide, pour penser que vous soyez dans cette disposition que votre foi exige indispensablement de vous ; et mille preuves ne doivent-elles pas plutôt me faire juger que vous êtes dans une disposition tout opposée? car comment me persuaderai-je que vous auriez la force de tenir contre les menaces des tyrans et contre les efforts des persécuteurs de l'Evangile, quand vous n'avez pas seulement le courage de résister à un respect humain , quand une parole et une vaine raillerie suffit pour vous arrêter et pour vous déconcerter; quand la moindre violence qu'il faut vous faire, pour accomplir les devoirs du christianisme, vous paraît insoutenable et vous désespère ; quand, au lieu de vous élever contre l'audace de ces libertins qui, par leurs discours impies , osent profaner en votre présence ce qu'il y a de plus vénérable et de plus divin dans la religion , vous leur prêtez l'oreille, vous les écoutez avec attention, souvent avec plaisir; vous leur applaudissez , ou du moins, par un silence lâche et timide, vous les autorisez ; quand vous-mêmes vous aimez tant à raisonner sur les mystères de la foi, à former des difficultés sur certains articles, à censurer certaines dévotions que la pieuse simplicité des fidèles a établies, et qu'un long usage dans l'Eglise a confirmées? Avec cela, dis-je, peut-on présumer que vous seriez prêts à livrer les mêmes combats que les martyrs, et à remporter les mêmes victoires ?

Mais vous l'êtes, j'y consens, et je le veux supposer : quelle alliance d'ailleurs prétendez-vous faire d'une foi de spéculation avec une infidélité d'action? qu'est-ce qu'une foi stérile et sans œuvres? l'apôtre saint Jacques ne nous l'a-t-il pas appris, que c'est une foi morte? Et qu'est-ce donc encore , à plus forte raison, qu'une foi si sainte en elle-même et si pure, avec une vie toute mondaine et toute corrompue ? c'est-à-dire qu'est-ce qu'une foi qui, dans ses maximes, combat tous les sens, et une vie où vous ne cherchez qu'à contenter les sens et qu'à satisfaire leurs désirs les plus déréglés? qu'est-ce qu'une foi dont tous les principes vont à mortifier les passions et à les détruire, et une vie qui n'est employée qu'à nourrir les passions les plus honteuses, qu'à entretenir les plus criminelles habitudes, qu'à s'abrutir dans les plus infâmes plaisirs? qu'est-ce qu'une foi qui ne nous enseigne que le mépris du monde et de nous-mêmes , que le renoncement aux biens temporels, que l'humilité, que la charité, que la patience ; et une vie où vous n'êtes attentifs qu'à vous agrandir dans le monde, où vous ne pensez qu'à vous distinguer selon le monde, où vous ne travaillez qu'à vous enrichir des trésors du monde ; un vie qui se passe en intrigues, en cabales, en procès, en querelles et en dissensions? Je laisse un plus long détail que tant de fois j'ai déjà fait en d'autres discours ; et pour finir celui-ci, j'en reviens à cet avis important que donna Jésus-Christ à saint Thomas, et que je vous donne à vous-mêmes : Noli esse incredulus, sed fidelis. Préservons-nous des désordres de l'incrédulité , en nous soumettant à la foi ; soyons fidèles, et soyons-le d'esprit et de cœur. Soyons-le d'esprit, en nous rendant dociles aux vérités de la foi, et soyons-le de cœur, par un zèle ardent pour la foi. Surtout conformons notre vie à notre foi, et honorons notre foi par notre vie; que la foi soit la règle de toutes nos actions; que la foi soit le remède de toutes nos passions ; que la foi soit le principe de toutes nos délibérations. Heureux, si nous croyons ainsi ! la foi comme un guide infaillible, nous conduira dans la voie du salut, et nous fera parvenir à l'éternelle félicité, que je vous souhaite, etc.

SAINT ETIENNE

SAINT ETIENNE

SERMON POUR LA FÊTE DE SAINT ETIENNE.

ANALYSE.

Sujet. Etienne, plein de grâce et de force, faisait des prodiges et de grands miracles parmi le peuple.

Voilà en deux mots le précis de tout ce que nous avons à considérer, et, autant qu'il nous est possible, à imiter dans la personne du glorieux martyr saint Etienne.

Division. Etienne a été plein de grâce dans l'accomplissement de son ministère, et cela seul est un miracle de sainteté dont Dieu s'est servi pour commencer à former les mœurs du christianisme naissant : première partie. Etienne a été plein de force dans la consommation de son martyre, et cela seul est, non pas un prodige, mais plusieurs prodiges ensemble qui ont obscurci tout l'éclat et toute la gloire des vertus du paganisme : deuxième partie.

Première partie. Etienne plein de grâce dans l'accomplissement de son ministère. Il était diacre, et même le premier des diacres de l'Eglise. Charge honorable, mais qui l'engageait à deux choses : l'une, d'administrer les biens de l'Eglise, dont il était par office le dispensateur; l'autre, de gouverner les veuves qui, renonçant au monde, se consacraient à Dieu dans l'état de la viduité. Charge où la sainteté même trouvait des risques à courir; mais où Dieu voulait que saint Etienne, par sa probité et par sa sagesse, servît d'exemple à tous les siècles futurs.

1° Comme dispensateur des biens de l'Eglise, Etienne était responsable de sa conduite à Dieu et aux hommes : première épreuve de sa vertu, où parait sa probité et toute la grâce dont il fut rempli; car, dans un tel ministère, qu'y a-t-il de plus difficile que de conserver devant Dieu tout le mérite d'un parfait désintéressement, et d'en avoir devant les hommes toute la réputation ? Tel fut le double avantage de saint Etienne ; et qu'il serait à souhaiter que les biens ecclésiastiques fussent de nos jours ainsi dispensés!

2° Comme directeur des veuves qui vivaient séparées du monde, Etienne était chargé de leur conduite : autre épreuve bien dangereuse; car à quels périls, à quels discours et à quels soupçons n'est-on pas exposé dans un emploi où l'on est obligé de traiter souvent avec les personnes du sexe? Que n'en coûta-t-il point à saint Jérôme? mais parla-t-on jamais de saint Etienne qu'avec respect et avec éloge? Il n'y a que la probité, et la probité reconnue, qui puisse être de la sorte au-dessus de tous les jugements du monde; et voilà le fruit de la grâce dont Etienne eut la plénitude. Erreur, si nous prétendons, surtout dans un siècle comme celui-ci, échapper à la malignité du monde par une autre voie que par celle d'une exacte et constante régularité.

A cette probité se trouva jointe une sagesse toute divine. Pour en être persuadé, il n'y a qu'à lire ce beau discours qu'il fit aux Juifs ; et ce qu'il leur disait, à combien de chrétiens pourrait-on encore le dire : Dura cervice et incircumeisis cordibus et auribus, vos semper Spiritui sancto resistitis.

Deuxième partie. Etienne plein de force dans la consommation de son martyre. Deux miracles, où il a fait éclater cette force : miracle de patience dans toutes les circonstances de sa mort; miracle de charité envers les auteurs de sa mort.

1° Miracle de patience dans toutes les circonstances de sa mort. C'a été le premier martyr dont l'exemple a fortifié tous les autres, mais qui, marchant à leur tète comme leur chef, avait besoin d'une plus grande force. Il a souirert de tous les genres de martyre un des plus cruels; et au milieu de son tourment, il conserva toute la paix de son âme. Et nous, que voulons-nous souffrir? Saint Etienne a triomphé des tourments et de la mort, et tous les jours nous sommes vaincus par la mollesse et par les douceurs de la vie.

2° Miracle de charité envers les auteurs de sa mort. Non-seulement il leur pardonna, mais il pria pour eux, et avec plus de zèle que pour lui-même; car en priant pour lui-même il se tenait debout, mais en priant pour ses bourreaux il fléchit les genoux. Dans une telle charité, quelle force! Aussi Dieu l'écouta-t-il; et de là vint la conversion de Saul. Un des signes les plus certains de notre prédestination bienheureuse, c'est cette charité envers nos ennemis. Pardonnons, et Dieu nous pardonnera.

Stephanus, plenus gratia et fortitudine, faciebat prodigia et signa magna in populo.

Etienne, plein de grâce et de force, faisait des prodiges et de grands miracles parmi le peuple. (Actes des Apôtres, chap. VI, 8.)

Il ne faut pas s'étonner, dit saint Chrysostome, s'il faisait des miracles et des prodiges, puisqu'il était plein de grâce et de force. Dans l'ordre des décrets et des dons divins, l'un s'ensuivait naturellement de l'autre; et Dieu ne l'avait rempli de force et de grâce, que parce qu'il en voulait faire, pour la gloire de l'Evangile et de la loi de Jésus-Christ, un homme de prodiges et de miracles. Voilà en deux mots le précis de tout ce que nous avons aujourd'hui à considérer, et, autant qu'il nous est possible, à imiter dans la personne du glorieux martyr dont nous célébrons la fête. Arrêtons-nous donc là, Chrétiens, et n'entreprenons pas de rien ajouter à cet éloge. C'est le Saint-Esprit même qui en est l'auteur ; et il n'appartient qu'à lui de donner aux saints les vraies louanges qui leur sont dues, parce qu'il n'y a que lui qui connaisse et qui discerne parfaitement leur sainteté. Or, voici l'idée qu'il nous donne de celle de saint Etienne. Il a été plein de grâce, et en même temps plein de force : plein de grâce dans l'accomplissement de son ministère , et plein de force dans la consommation

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de son martyre. Cette double plénitude, que je regarde comme le caractère qui le distingue, et qui a l'ait tout son mérite devant Dieu et devant les hommes ; cette plénitude de grâce qui a sanctifié sa vie, et cette plénitude de force qui a couronné sa mort ; cette plénitude de grâce qui a rendu sa conduite si irrépréhensible et si édifiante , et cette plénitude de force qui a rendu sa patience et sa charité si héroïque ; cette plénitude de grâce, en vertu de laquelle il a été un parfait ministre de l'Eglise de Jésus-Christ; et cette plénitude de force, en vertu de laquelle il  a  été  non-seulement le premier martyr, mais un des plus fervents martyrs de Jésus-Christ ;  n'est-ce pas , mes chers  auditeurs ,  le partage le plus juste que je puisse me proposer dans ce discours, puisqu'il est renfermé même et si clairement exprimé clans les paroles de mon texte : Stephanus , plenus gratia et fortitudine ? Vous me demandez quels miracles en particulier a faits saint Etienne? L'Ecriture ne nous les dit pas, et elle se contente de nous assurer qu'il en fait d'éclatants, dont tout le peuple a été témoin : Faciebat prodigia et signa magna in populo. Mais je me trompe : elle nous dit en particulier les miracles qu'a faits ce grand Saint, et c'est à moi à vous les marquer : elle ne nous dit pas les malades qu'il a guéris, ni les morts qu'il a ressuscites; mais elle nous parle d'autres prodiges qui, pour être d'une espèce différente, ne méritent pas moins le nom de miracles ; d'autres prodiges dont nous sommes encore plus sûrs, et qui sont plus capables de contribuer à notre édification : car elle nous dit les excellentes vertus que saint Etienne a pratiquées, les grands exemples qu'il nous a donnés, les signalées victoires qu'il a remportées sur le monde; et tout cela, pesé dans la balance du sanctuaire, est au-dessus des miracles mêmes. Elle ne nous dit pas ce qu'il a fait d'extraordinaire dans l'ordre de la nature, mais elle  nous dit ce qu'il a fait de prodigieux dans l'ordre  de la grâce ;

elle nous dit les miracles de sa sainteté, les miracles de sa sagesse, les miracles de sa constance , les miracles de son invincible charité. Revenons donc au plan de son panégyrique, que le Saint-Esprit même nous a tracé. Saint Etienne a été plein de grâce et plein de force. Il a été plein de grâce dans l'accomplissement de son ministère ; et je prétends que cela seul est un miracle   de   sainteté   dont Dieu  s'est  servi , connue vous le verrez, pour commencer à former les moeurs   du christianisme  naissant : Stephanus, plenus gratia; c'est la première

partie. Il a été plein de force dans la consommation de son martyre; et je soutiens que cela seul est, non pas un prodige, mais plusieurs prodiges ensemble, qui ont obscurci tout l'éclat et toute la gloire des vertus du paganisme: Plenus fortitudine, faciebat prodigia; c'est la seconde partie. Plein de grâce, il a édifié l'Eglise, et plein de force, il a ravi d'admiration non-seulement la terre, mais le ciel; plein de grâce, il a condamné nos désordres, et, plein de force, il a confondu notre lâcheté : voilà tout mon dessein. Divin Esprit, soutenez-moi, afin que je puisse traiter dignement un si grand sujet, et donnez à mes auditeurs les dispositions nécessaires pour profiter des importantes vérités que je vais leur annoncer : c'est la grâce que je vous demande par l'intercession de votre sainte épouse, à qui j'adresse la prière ordinaire : Ave, Maria.

PREMIÈRE   PARTIE.

Je m'attache au texte sacré, et, suivant la remarque de saint Chrysostome, je fais consister cette grâce dont saint Etienne fut rempli clans les deux qualités , ou dans les deux conditions que demandèrent les apôtres quand il s'agit d'établir et d'ordonner ceux qui devaient faire clans l'Eglise la fonction de diacres : car voici comme ils en parlèrent à tous les disciples assemblés : Choisissez, mes Frères, leur dirent-ils, des hommes qui soient parmi vous d'une probité reconnue , et, en même temps , d'une sagesse consommée : Considerate, Fratres, viros ex vobis boni testimonii, plenos Spiritu Sancto et sapientia, quos constituamus super hoc opus (1). Probité et sagesse que saint Etienne posséda dans un éminent degré, et qui lui donnèrent non-seulement toute l'autorité, mais toute la grâce dont il eut besoin pour s'acquitter avec honneur du ministère qui lui avait été confié.

Il ne suffisait pas qu'il eût pour cela une probité véritable ; mais il lui fallait une probité reconnue, une probité éclatante, une probité éprouvée, et à laquelle toute l'Eglise rendit hautement témoignage : car c'est ce qu'expriment ces paroles : Viros boni testimonii ; pourquoi ? parce qu'il était question d'un emploi aussi difficile et aussi délicat dans l'idée même des hommes , qu'il était saint devant Dieu. Je m'explique : saint Etienne fut choisi diacre, et même le premier des diacres : Primicerius diaconorum; ainsi l'appelle saint Augustin. Charge honorable, je l'avoue, mais

1 Act., VI, 3.

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qui l'engageait par une indispensable nécessité à deux choses : l'une, d'administrer les biens de l'Eglise, dont il était par office le dispensateur; l'autre, de gouverner les veuves qui, renonçant au monde, se consacraient à Dieu dans l'état de la viduité ; charge où la sainteté même trouvait des risques à courir, mais où Dieu voulait que saint Etienne servît d'exemple à tous les siècles futurs. Développons ceci, mes chers auditeurs, et tirons-en une des plus solides morales.

Comme dispensateur des biens de l'Eglise, Etienne était responsable de sa conduite à Dieu et aux hommes : première épreuve de sa vertu; car les fidèles alors, par un esprit de pauvreté, vendant leurs fonds, et en apportant le prix aux pieds des apôtres; les apôtres d'ailleurs, comme le témoigne saint Luc, s'en déchargeant sur les diacres et leur en laissant la disposition, et saint Etienne, entre les diacres, ayant un titre de supériorité, par la prééminence de son rang, Perinde primus, dit de lui saint Chrysostome , ut inter apostolos Petrus; il s'ensuit qu'il disposait plus absolument que les autres des trésors de l'Eglise. Or cet emploi, quoique saint, devait être pour plusieurs un fatal écueil, et pour les saints mêmes une dangereuse tentation : et effet, déjà un apôtre s'y était perdu, et Dieu prévoyait qu'après lui bien d'autres s'y perdraient. Il prévoyait qu'une des plaies les plus mortelles dont serait affligé le monde chrétien dans la suite des siècles, était l'énorme abus qu'on y ferait des revenus ecclésiastiques, qui sont proprement des biens consacrés par la piété des fidèles pour être le patrimoine des pauvres : c'est-à-dire il envisageait ces temps malheureux où les ministres de l'Eglise, dominés et corrompus par une aveugle cupidité, au lieu de distribuer aux pauvres ce patrimoine, le dissiperaient en se l'attribuant à eux-mêmes ; ces temps où l'avarice, l'ambition, le luxe ayant inondé jusqu'au sanctuaire, ce fonds destiné à la subsistance des membres de Jésus-Christ serait profané, et, si j'ose user de ce terme, prostitué à des usages mondains : Dieu, dis-je, prévoyait ce scandale. Il était donc nécessaire , ajoute saint Chrysostome , qu'à ce scandale, dont un apôtre réprouvé avait été l'auteur , Dieu opposât un exemple qui en fût le remède et le correctif : je veux dire, un homme dont la fidélité irréprochable, dont le parfait désintéressement, dont l'exacte et inaltérable probité dans la dispensation des biens de l'Eglise, fût dès lors pour ceux qui les posséderaient une règle vivante et toujours présente, et servit au moins à confondre ceux qui viendraient à se relâcher de leurs obligations dans une matière aussi essentielle que celle-là. Or, je l'ai dit, c'est dans cette vue que saint Etienne a été suscité de Dieu, et c'est ce qui fait une des principales parties de sa sainteté et de son éloge. On lui confie le trésor de l'Eglise, et il le ménage d'une manière qui lui attire, non-seulement l'approbation, mais la vénération de tout le peuple de Dieu. A peine est-il chargé de cet emploi, que les Grecs cessent de se plaindre, qu'on ne murmure plus contre les Hébreux; que, sans distinction, les pauvres, soit étrangers, soit domestiques, sont abondamment secourus. La charité de ce saint diacre suffit à tout; et, avec une vigilance pleine d'équité, il fournit à tous les besoins d'une multitude qui, pour être par profession pauvre de cœur, n'était pas insensible à l'indigence, moins encore à la négligence de ceux qui y devaient pourvoir.

Ces biens de l'Eglise, entre les mains de saint Etienne, ne sont donc employés, ni à rassasier la cupidité, ni à entretenir la vanité, ni à satisfaire la sensualité ; mais il les partage selon la mesure de la nécessité : ils ne deviennent pas dans la personne d'Etienne l'héritage de la chair et du sang, mais l'héritage de l'orphelin et de l'indigent ; Etienne n'en dispose pas comme maître, mais comme serviteur prudent et fidèle, qui se souvient qu'il en doit rendre compte lui-même au souverain Maître. Ah! mes Frères, s'écriait saint Bernard, déplorant les désordres de son siècle, que ne puis-je voir l'Eglise de Dieu dans cet ancien lustre, et dans cette pureté de mœurs et de discipline où elle était autrefois ! Quis mihi det ut videam Ecclesiam Dei, sicut erat in diebus antiquis ! Et moi, je dirais volontiers, touché du même zèle que ce grand Saint : Que ne puis-je voir des hommes du caractère de saint Etienne, pourvus des bénéfices de l'Eglise ! des hommes, comme saint Etienne, pleins de religion et de justice ! des hommes aussi persuadés que saint Etienne des obligations attachées aux bénéfices et aux dignités dont ils sont revêtus! des hommes aussi convaincus que ces dignités et ces bénéfices les engagent à être les pères des pauvres ; qu'à cette seule condition, il leur est permis d'y entrer ; que l'Eglise a bien eu le pouvoir de leur en conférer les titres, mais qu'elle n'a jamais pu ni prétendu leur en donner l'entier et absolu domaine, qu'ils n'en sont les propriétaires que pour les autres, et qu'ils

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n'ont droit d'en recueillir les fruits que pour les répandre partout où il y a des misères à soulager ! que n'ai-je la consolation de voir des hommes pénétrés de ces vérités, et agissant selon ces principes ! C'est vous, Seigneur, qui les formez, ces dignes sujets ; c'est vous, et vous seul, qui pouvez faire revivre dans votre Eglise cet esprit de saint Etienne , que la corruption de l'esprit du monde semble y avoir éteint. Si ceux qui jouissent de ces sacrés revenus en comprenaient bien la nature, ils n'en craindraient jamais assez les conséquences : bien loin de s'applaudir d'en avoir la possession, ils gémiraient sous le fardeau d'une telle administration ; bien loin d'en désirer la pluralité , ils en redouteraient même, pour m'ex-primer de la sorte, la singularité et l'unité. Pourquoi ces biens sont-ils si funestes à plusieurs, et pourquoi leur attirent-ils la malédiction de Dieu ? parce qu'on ne pense à rien moins qu'au saint usage qu'il en faudrait faire; parce que, uniquement occupé des avantages temporels qu'on y recherche et qu'on y trouve, on s'en fait, aux dépens des pauvres, une matière continuelle de sacrilège et de larcin : je dis de larcin , en s'appropriant, par une criminelle usurpation , des aumônes que la charité des fondateurs avait destinées à l'entretien du troupeau de Jésus-Christ ; et c'est pour corriger cet abus, que je vous propose l'exemple de saint Etienne : exemple contre lequel ni la coutume, ni l'impunité, ni l'erreur ne prescriront jamais, et qui seul suffira pour nous confondre au jugement de Dieu.

Non-seulement saint Etienne, en vertu de la commission qu'il avait reçue, était chargé du trésor de l'Eglise, mais de la conduite des veuves qui vivaient séparées du monde, et dévouées au culte divin. C'était à lui de les instruire , de les diriger, de les consoler, et par conséquent de traiter souvent avec elles , de les voir et de les écouter. Or, c'est ici que Dieu mit encore à l'épreuve toute sa probité ; c'est ici que parut avec éclat l'intégrité de ses mœurs, et que le témoignage public lui fut également avantageux et nécessaire : car ne vous persuadez pas que la charité, ni même que la sainteté des premiers chrétiens le dût garantir de la censure, s'il y eût donné quelque lieu. Au contraire , plus le christianisme était suint, plus devait-on être disposé à condamner sévèrement jusqu'aux moindres apparences. Outre que la charité de ces premiers siècles n'était pas exempte de toute imperfection humaine car déjà la jalousie s'était glissée dans les cœurs, déjà l'esprit de dissension avait formé des partis) ; quelque sainte que fût l'Eglise, elle était composée d'hommes, ainsi qu'elle l'est aujourd'hui , et l'on y jugeait à peu près des choses comme nous en jugeons : l'histoire de saint Etienne ne nous le prouve que trop. Il n'aurait donc pas évité les fâcheux et sinistres jugements que l'on eût faits de lui, s'il s'était démenti de l'inviolable régularité dont il faisait profession ; mais c'est justement par cette régularité inviolable qu'il se soutient; et voici, mes chers auditeurs, ce que je vous prie de bien observer. Quoique l'engagement où se trouve saint Etienne de converser avec un sexe si faible lui-même, et si capable d'affaiblir les plus forts, soit une de ces fonctions qui, dans tous les temps, ont donné plus de prise à la médisance ; par un effet tout opposé, c'est ce qui augmente l'opinion et la haute estime qu'on a conçue de sa personne. Sa réputation est si bien établie, que la plus rigide censure est forcée sur ce point de le respecter. Etienne, à la fleur de son âge, et dans l'exercice de son ministère, converse avec des femmes, dirai-je sans scandale? c'est peu, si vous le voulez; dirai-je sans reproche? c'est beaucoup; dirai-je sans soupçon? c'est encore plus; mais ce n'est point assez : car il le fait avec honneur, il le fait avec fruit, il le fait avec une édification qui se communique à toute l'Eglise : voilà ce qui approche du miracle. Voulez-vous voir, Chrétiens, de quelle distinction et de quel poids est cette louange pour Etienne? souvenez-vous de ce qu'ont eu à essuyer les plus grands saints en de pareilles occasions; souvenez-vous de ce qu'il en coûta à saint Jérôme : c'était un homme vénérable, et par sa doctrine, et par son austérité ; un homme crucifié et mort au monde , un homme dont la vie était une affreuse et perpétuelle pénitence. Toutefois, quelles persécutions, quoique injustes, n'eut-il pas à soutenir? quels bruits, quoique mal fondés, la critique ne répandit-elle pas contre sa conduite ? Malgré les sages précautions dont il usa dans la direction de ces illustres Romaines qu'il avait gagnées à Dieu, de quelles couleurs, quoique fausses, n'entreprit-on pas de le noircir? de quelles apologies n'eut-il pas besoin pour justifier son zèle quoique saint, et ses intentions quoique pures? Quelles plaintes n'en faisait-il pas, et comment lui-même s'en est-il expliqué ? Chose étrange (ce sont ses propres paroles dans une de ses épîtres), avant que je connusse Pau le, tout l'univers se déclarait en ma faveur ; il n'y avait point d'éloge

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qu'on ne me donnât, point de vertu qui ne fût en moi, point de place où je n'eusse droit de prétendre , jusque-là qu'on me jugeait digne du souverain pontificat : Antequam domum sanctœ Paulœ nossem, totius in me urbis consonabant studia ; dignus summo sacerdotio decernebar ; dicebar humilis, sanctus, discretus. Mais depuis, ajoutait-il, que j'ai commencé à honorer cette servante de Dieu, et à prendre soin de son âme, dès là, par une bizarre révolution, tout s'est soulevé contre moi ; on ne m'a plus trouvé aucun mérite; j'ai cessé d'être ce que j'étais, toutes mes vertus m'ont abandonné: Sed postquam illam pro merito suœ castitatis colere cœpi, omnes me illico descruere virtutes.

Que veux-je conclure de là, Chrétiens ? Vous le voyez : que, comme il n'y a rien à quoi la censure s'attache plus malignement qu'à ce qui regarde ces fréquents entretiens des ministres de Jésus-Christ avec ses épouses ; rien où il soit plus difficile à un serviteur de Dieu d'avoir pour soi le suffrage du public, puisque les saints, même les plus autorisés , tel qu'était entre les autres saint Jérôme, y sont à peine parvenus; aussi n'est-il rien où ce qui s'appelle exactitude de devoir, sainteté de mœurs, irrépréhensibilité de vie, soit plus nécessaire et tout ensemble plus glorieux : c'est donc là ce qui fait la gloire de saint Etienne. Car pourquoi est-il respecté, révéré, canonisé par la voix publique, dans un ministère où les autres sont si sujets à être calomniés et décriés? Ah ! mes Frères, répond saint Augustin, ne vous en étonnez pas; c'est qu'il était rempli de cette grâce qui rend les hommes parfaits selon Dieu et selon le monde : Stephanus autem plenus gratia, c'est que, pour correspondre à cette grâce, il avait toute la vigilance et tous les égards que demandait l'honneur de sa profession ; c'est qu'agissant par le mouvement de cette grâce, il se comportait envers le sexe dévot comme un homme au-dessus de l'humanité, avec la pureté d'un ange et la modestie d'une vierge ; grave sans affectation, prudent sans dissimulation, mortifié et austère sans dureté, charitable et doux sans faiblesse ; c'est qu'étant sanctifié par l'onction de cette grâce, on pouvait à la lettre dire de lui qu'il était cet ouvrier dont parle l'Apôtre, qui marche la tète levée, et qui ne fait rien dont il puisse rougir: Operarium inconfusibilem (1). Pour cela, reprend saint Augustin, on lui donne la conduite des femmes, et par là il revoit authentiquement le

1 2 Tim., II, 15.

témoignage qu'on lui doit, de la plus épurée, de la plus solide et de la plus consommée vertu : Virgo prœponitur feminis, et in hoc testimonium accipit integerrimœ castitatis ; par là il s'acquiert l'estime, non-seulement des domestiques de la foi, mais des étrangers; par là il triomphe de ses ennemis, qui transportés de fureur, après avoir fait de vains efforts pour opprimer son innocence, grincent des dents contre lui, parce que toutes les accusations dont ils le chargent se détruisent d'elles-mêmes, et ne peuvent rien contre cet honorable témoignage que lui rend malgré eux la vérité: Dissecabantur cordibus suis , et stridebant dentibus in eum (1); par là, dis-je, il triomphe de la calomnie, et c'était aussi le grand moyen, le moyen unique d'en triompher; car, pour continuer à faire de cet éloge notre instruction particulière, prétendre être à couvert de la médisance sous un autre voile que celui de l'innocence ; espérer que les hommes nous épargneront, tandis que nous ne marchons pas dans les voies droites; croire qu'on excusera nos vices par la considération de nos personnes, c'est nous flatter, Chrétiens, et nous méconnaître : fussions-nous les dieux de la terre, on nous jugera ; et s'il y a du faible en nous, on nous condamnera. Il n'y a que la probité, et la probité reconnue, qui puisse être au-dessus des discours et des jugements du monde.

Venons au détail, et développons ce point de morale si naturellement enfermé dans mon sujet. Ainsi, mes chers auditeurs, prétendre, surtout dans le siècle où nous vivons, échapper à la malignité du monde par une autre voie que par celle d'une exacte et constante régularité; pour une femme, par exemple, se persuader qu'elle pourra se donner impunément toute sorte de liberté, sans que l'on pense à elle, ni qu'on parle d'elle; qu'il lui sera permis d'entretenir tels commerces qu'il lui plaira, sans qu'on en tire des conséquences au préjudice de son honneur ; qu'elle aura droit d'avoir dans le monde des liaisons dangereuses et suspectes, sans qu'on ait droit de s'en scandaliser; et que, quoi qu'elle fasse, on sera obligé à ne rien croire, à ne rien soupçonner, à ne rien voir ; ou plutôt qu'on sera obligé à s'aveugler soi-même, pour la supposer régulière et sage; n'est-ce pas une prétention aussi chimérique qu'injuste? cependant c'est la prétention de tant de femmes mondaines. On veut avoir tout le crédit de la bonne vie et toute La réputation de la vertu, sans qu'il en coûte de se contraindre, ni

1 Act., VII, 54.

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de s'assujettir à aucune règle ; disons mieux : on veut avoir tout le crédit de la vertu et de la bonne vie, avec toute l'indépendance du libertinage et du vice. Ainsi verrez-vous des femmes, engagées dans des sociétés que la charité même la plus indulgente ne peut excuser, ni favorablement interpréter, se piquer néanmoins d'être exemptes de reproches, vouloir qu'on les estime telles, trouver mauvais qu'on n'en convienne pas, prendre à partie ceux qui en doutent et qui se malédifient de leurs actions ; et cela, sous prétexte de l'obligation que Dieu nous impose de ne point juger. Obligation sur laquelle elles sont éloquentes, parce qu'elles y sont intéressées ; sans considérer que, si ce principe avait toute l'étendue qu'elles lui donnent, les plus honteux désordres régneraient tranquillement dans le monde, puisqu'il ne serait plus permis d'en condamner les apparences, qui néanmoins en font tout le scandale ; et que les apparences, ainsi autorisées, en fomenteraient les plus pernicieux effets. Mais ce sont, me direz-vous, des jugements téméraires qu'on fait de moi? et moi, je prétends que ce sont des jugements raisonnables, prudents, bien fondés. Ils peuvent être faux ; mais dans la conduite peu circonspecte que vous tenez, ils ne peuvent être téméraires : car vous devez savoir que tout jugement désavantageux n'est pas jugement téméraire ; et que souvent, dans la matière dont je parle, moins de chose que vous ne pensez suffit pour nous mettre en droit de prononcer. Et en effet, du moment que vous ne gardez pas les bienséances qui conviennent à votre état ou à votre sexe, et que vous vous donnez certaines libertés qui choquent les lois de la modestie et de la prudence chrétienne, vous justifiez tous les jugements que je fais de vous. Si je me trompe en me scandalisant, vous êtes responsable devant Dieu de mon scandale et de mon erreur. Mais cet homme, ajoutez-vous, dont on me reproche la fréquentation comme un crime, est l'homme du monde à qui je dois le plus de reconnaissance, et qui m'a le plus sensiblement obligée. Que concluez-vous de là? En est-il moins homme? en est-il moins dangereux pour vous? en êtes-vous moins un objet de passion pour lui ? n'est-ce pas pour cela même que vous devez le craindre, et que ce qui serait peut-être indifférent à l'égard d'un autre, doit à son égard alarmer votre conscience et vous troubler? C'est en ceci, mes chers auditeurs, plus qu'en tout le reste, qu'il faut accomplir le précepte de l'Apôtre, lequel nous ordonne de faire le bien, non-seulement devant Dieu, qui en est le juge, mais devant les hommes, qui en sont les témoins : Providentes bona, non tantum coram Deo, sed etiam coram omnibus hommibus (1). Voilà en quoi saint Etienne s'est signalé, et ce qu'a opéré dans sa personne la grâce dont il était rempli : Stephanis plenus gratia.

Mais allons plus avant. J'ai dit qu'en prêchant Jésus-Christ, Etienne avait fait paraître dans son ministère une sagesse toute divine, et je n'en veux point d'autre preuve que cet incomparable discours qu'il fit dans la synagogue, lorsque, toutes les sectes du judaïsme s'étant élevées contre lui, il soutint seul la cause de Dieu et l'honneur de l'Evangile. Vit-on jamais dans un discours tant de dignité avec tant de modestie, tant de véhémence avec tant de douceur; tant de force avec tant d'insinuation, tant de fermeté avec tant de charité? et ne fut-ce pas là le plus évident témoignage de la haute et sublime sagesse qui l'éclairait? Avec .cela, faut-il s'étonner s'il eut le don de persuader ou du moins de confondre le«s Juifs les plus passionnés pour leur loi ? Vous êtes infidèles à Dieu, leur disait-il, animé de zèle, et ne respirant que leur conversion (car pour votre édification, Chrétiens, soutirez que je le rapporte ici en propres termes, ce discours de saint Etienne, qui, sans contredit, est un des monuments les plus authentiques du christianisme) ; vous êtes infidèles à Dieu, mais je n'en suis point surpris, vous ressemblez à vos pères : tel a été leur aveuglement et leur sort malheureux ; ainsi ont-ils, par leur conduite, irrité Dieu dès les premiers temps. Voyez comme ils trahirent Joseph, le plus innocent des hommes et la ligure du Messie, en le vendant à des étrangers : voyez comme ils traitèrent Moïse, leur législateur et leur chef, en murmurant contre ses ordres, en se révoltant malgré ses miracles, en adorant un veau d'or pour lui faire insulte; c'était ce Moïse qui leur promettait un Dieu Sauveur, et ils ne l'ont pas cru : voyez comme ils ont reçu les prophètes; en est-il venu un seul qu'ils n'aient pas persécuté ? dites-moi celui dont ils ont épargné le sang? et néanmoins ces prophètes étaient les députés de Dieu, et leur annonçaient la venue du Christ. Il n'est donc pas surprenant, concluait Etienne, que leur mauvais exemple vous ait séduits; mais ce que je déplore, c'est que vous ne vouliez pas enfin ouvrir les yeux, que vous ne profitiez pas de leur malheur, et qu'au lieu de vous rendre sages par la vue des châtiments que Dieu a exercés sur eux, vous remplissiez la mesure de

1 Rom., XII, 17.

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leurs crimes, et vous deveniez encore plus coupables qu'eux : car ils n'ont fait mourir que les prophètes et les précurseurs du Messie ; et vous avez crucifié le Messie même, et le Dieu des prophètes. C'est ainsi, dis-je, que saint Etienne pressait les Juifs , sans qu'aucun d'eux pût résistera la sagesse et à l'Esprit divin qui parlait en lui : Et non poterunt resistere sapientiœ et Spiritui qui loquebatur (1). S'il eût dit tout cela avec fierté et d'une manière impérieuse, en les convainquant même par ses raisons, il les aurait aigris; mais parce qu'il était plein de sagesse, il accompagnait tout cela de tant de grâce, de ménagement, de respect pour leurs personnes, qu'il montrait bien que c'était en effet la sagesse qui parlait par sa bouche : Viri fratres et patres, audite (2) : Mes frères , ajoutait-il , écoutez-moi ; c'est pour votre salut que Dieu m'inspire le zèle dont je suis touché: je ne suis ni un inconnu ni un étranger à votre égard; je fais profession de la même foi que vous ; je suis comme vous de la race d'Abraham : je vous honore tous comme mes pères : mais encore une fois , ne méprisez pas ma parole , rendez-vous à mes remontrances, et ne rejetez pas la grâce que Dieu vous offre par mon ministère. Il parlait, Chrétiens, comme un ange du ciel, et ses ennemis mêmes apercevaient dans son visage je ne sais quoi de céleste : Et intuebantur vultum ejus tanquam vultum angeli stantis inter illos (3). Mais enfin parce qu'il en voit quelques-uns, malgré de si salutaires avertissements, persister dans leur incrédulité, son zèle s'enflamme, et il en vient aux reproches et aux menaces : Dura cervice et incircumeisis cordibus, vos semper Spiritui Sancto resistitis (4) ; Allez , âmes indociles, esprits durs, cœurs incirconcis, vous êtes parvenus au comble de l'obstination, et il n'y a rien à attendre de vous qu'une éternelle résistance au Saint-Esprit et à la vérité. Eh bien ! confirmez-vous dans votre malice, achevez ce que vos pères ont commencé, soyez des réprouvés comme eux : Sicut patres vestri, ita et vos (5). Autant de foudres, mes chers auditeurs , qui partaient de la bouche de saint Etienne, tandis que les Juifs confondus demeuraient dans le silence : pourquoi ? parce que c'était la sagesse, non pas de l'homme, mais de Dieu, qui s'expliquait par l'organe de ce fervent prédicateur.

Or, à combien de pécheurs pourrais-je adresser ces reproches qu'Etienne faisait à une nation

1 Act., VI, 10. — 2 Ibid., VII, 2. — 3 Ibid., V, 15.— 4 Ibid. — 5 Ibid.

aveugle et rebelle? 11 va si longtemps, Chrétiens, qu'on vous prêche dans celte chaire les vérités du salut : Dieu vous a envoyé des ministres de son Evangile, qui vous ont même persuadés; des prédicateurs éloquents et touchants, que plusieurs ont écoutés avec fruit. Si donc il y avait ici de ces cœurs indomptables et inflexibles de qui saint Etienne parlait : Dura cervice, et incircumcisis cordibus ; pourquoi,  leur dirai-je, vous obstinez-vous à ne pas sortir de votre désordre, et pourquoi opposez-vous aux saintes  maximes de la sagesse chrétienne, dont on a soin de vous instruire, une fausse sagesse du monde, qui est ennemie de Dieu? car voilà, hommes du siècle, ce qui vous endurcit et ce qui vous perd. Comme les Juifs voulaient être sages selon leur loi, et non pas selon la loi de Jésus-Christ, vous voulez être sages selon le monde, prudents selon le monde, intelligents, prévoyants, habiles, selon le monde : vous voulez accorder Jésus-Christ avec le monde, son Evangile avec les lois du monde,  son  Esprit avec l'esprit du monde; tout convaincus que vous êtes de vos devoirs envers Dieu, vous ne pouvez vous résoudre à aller contre le torrent du monde, vous craignez la censure du monde, vous vous faites une obligation et une nécessité de vous conformer aux usages du  monde, et de vivre comme on vit dans le monde. Tel est le principe de cette dureté de cœur qui, comme un obstacle invincible, arrête votre conversion: or, pensez-vous que ces Juifs soulevés contre Jésus-Christ, et dont saint Etienne avait entrepris de combattre l'infidélité, fussent plus coupables que vous dans leur endurcissement et dans leur impénitence? Je soutiens, moi, que votre endurcissement, est sans comparaison, plus criminel, et que par mille endroits leur impénitence a dû  paraître devant Dieu plus excusable et plus pardonnable que la votre.

Non, mes chers auditeurs, ne nous flattons point ; ces Juifs que saint Etienne a confondus, quelque idée que nous en ayons, étaient moins infidèles que nous. Ils péchaient par un faux zèle de religion, et nous péchons par un fonds de libertinage qui va souvent jusqu'à l'irréligion; ils fermaient leurs oreilles et leurs cœurs à la parole de Dieu , et nous, par un outrage encore plus grand, nous n'entendons cette parole que pour en être les censeurs et les prévaricateurs : ils résistaient au Saint-Esprit, mais dans un temps où le Saint-Esprit était à peine connu; notre confusion est que ce divin Esprit ayant rempli tout l'univers de ses lumières,

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et sanctifié le monde par sa venue, il trouve en nous la même résistance, et qu'après les merveilleux effets et les prodigieux changements dont son adorable mission a été suivie, on puisse encore nous dire : Vos semper Spiritui Sancto resistitis. La source de ce dérèglement, je le répète, c'est cette malheureuse sagesse du monde dont nous sommes prévenus : car avec cela il est impossible que Dieu se communique à nous, puisque cette sagesse du monde, selon saint Paul, est une sagesse charnelle, et que Dieu est un pur esprit. Tout ce que Dieu opère en nous, cette sagesse du monde le détruit : Dieu nous éclaire, et cette sagesse du monde nous aveugle ; Dieu nous anime et nous excite, et cette sagesse du monde nous rend froids et lâches ; Dieu nous donne des désirs de pénitence, et cette sagesse du monde les étouffe. Il faut donc, si je veux que l'Esprit de Dieu agisse en moi, que je renonce à cette fausse sagesse, et que la première règle de ma conduite soit la sagesse évangélique. Non , je ne veux plus vivre selon les lois de cette sagesse mondaine que Dieu réprouve. Non-seulement je déteste les folies du monde ,  les extravagances du monde, mais la sagesse même du monde : car ce monde , ennemi de Dieu, est réprouvé jusque dans sa sagesse ; et sa sagesse prétendue est son désordre capital. S'il affectait moins d'être sage, tout monde qu'il est, il serait moins corrompu, puisqu'il est évident que sa plus dangereuse corruption vient de l'orgueil que lui inspire la sagesse dont il se pique. Je veux donc, en m'attachant pour jamais à la maxime de l'Apôtre, devenir fou selon le monde , pour être sage selon Dieu ; passer pour insensé aux yeux du monde, afin d'être fidèle et chrétien aux yeux de Dieu : Si quis videtur sapiens esse in hoc sœculo, stultus fiat ut sit sapiens (1). Revenons à l'éloge de saint Etienne. Vous l'avez vu plein de grâce dans l'accomplissement de son ministère; voyez-le maintenant plein de force dans la consommation de son martyre : c'est le sujet de la seconde partie.

DEUXIÈME   PARTIE.

C'est un païen qui l'a dit, et la seule raison humaine, indépendamment de la foi, lui a suffi pour le comprendre : il n'y a point de spectacle plus digne de Dieu qu'un homme aux prises avec la mauvaise fortune, et qui triomphe par sa constance de ses disgrâces et de ses malheurs : En spectaculum ad quod respiciat intentus operi suo Deus, vir compositus cum mala

1 1 Cor., III, 18.

fortuna (1). Je puis, Chrétiens, pour la gloire de notre religion , enchérir sur la pensée de ce philosophe, et vous faire voir dans la personne de saint Etienne un spectacle encore plus divin ; je veux dire un homme, non pas simplement aux prises avec la mauvaise fortune, mais livré à la cruauté et à la rage de tout un peuple qui l'accable de coups, et dont il triomphe par son héroïque patience ; un homme vainqueur de soi-même , et qui, supérieur à tous les sentiments de la nature, triomphe de la haine de ses ennemis par son héroïque charité : deux miracles où notre Saint a fait éclater cette force dont il était rempli : Plenus forlitudine, faciebat prodigia et signa magna in populo ; deux prodiges dignes de l'attention de Dieu : Spectaculum ad quod respiciat intentus operi suo Deus ; le prodige de la patience de saint Etienne dans toutes les circonstances de sa mort, et le prodige de sa charité envers les auteurs de sa mort. Or, si ces deux prodiges ont servi de spectacle à Dieu, pouvez-vous, mes chers auditeurs, être assez attentifs aies contempler, tandis que je vous les propose comme des modèles qui doivent vous instruire et vous édifier?

Saint Etienne est le premier qui ait souffert la mort pour Jésus-Christ ; c'est-à-dire qu'il a été le premier témoin de la divinité de Jésus-Christ; le premier confesseur de son nom, le premier martyr de son Evangile, le premier combattant des armées de Dieu, en un mot, le premier héros du christianisme et de la loi de grâce. Ainsi l'Eglise le reconnaît-elle dans la solennité de ce jour. Et afin que vous ne pensiez pas que cette primauté soit un vain titre qui n'ajoute rien au mérite du sujet, souvenez-vous de ce qui arriva en figure au peuple juif, lorsque, poursuivi par Pharaon, il se trouva réduit à la nécessité inévitable de traverser la mer Rouge , pour se délivrer de l'oppression et de la servitude des Egyptiens. C'est saint Chrysostome qui fait cette remarque. Moïse, par une vertu divine, ayant étendu sa main sur les eaux, les avait déjà divisées, et montrait aux Israélites, dans la profondeur de cet abîme qui venait de s'ouvrir à leurs yeux , le chemin qu'ils devaient prendre , et qui les devait sauver. Toutes les tribus étaient rangées en ordre de milice; mais, quelque confiance qu'ils eussent tous dans la protection de leur Dieu, chacun frémissait à la vue de ce passage; les flots élevés et suspendus de part et d'autre faisaient trembler les plus hardis. Que fait Moïse ? Pour les rassurer et les fortifier, il marche le premier,

1 Senec.

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il entre dans ce gouffre affreux , le franchit, arrive heureusement à l'autre bord, et détermine, par son exemple et par son intrépidité , tout le reste du peuple à le suivre : figure dont voici l'accomplissement dans saint Etienne. Le Sauveur du monde, qui fut souverainement et par excellence le conducteur du peuple de Dieu, mourant sur la croix, avait ouvert à ses élus, pour arriver au terme du parfait bonheur, une voie aussi difficile que nouvelle ; savoir, la voie du martyre, qui, selon la pensée des Pères, devait faire, par l'effusion du sang, comme une espèce de mer Rouge dans l'Eglise. Un nombre infini de Chrétiens étaient destinés à essayer , si je puis parler de la sorte, le passage de cette mer ; mais parce qu'ils étaient faibles, il fallait les encourager et les soutenir. Qu'a fait Dieu, ou plutôt qu'a fait saint Etienne, suscité de Dieu pour être leur chef après Jésus-Christ? Comme un autre Moïse, il s'expose le premier, il marche à leur tête, il les attire par son exemple, en leur faisant voir que la mort endurée pour Dieu , que la voie du sang répandu pour le nom de Jésus-Christ , est un chemin sûr qui conduit à la gloire et à la vie : et voilà ce qui lui acquit la qualité de prince des martyrs. Après lui, tous les autres sont devenus inébranlables, et les plus sanglantes persécutions ne les ont point étonnés ; mais ils marchaient sur les pas de saint Etienne; c'était saint Etienne qui les animait tous ; et, s'il m'est permis de le dire, ils participaient tous à la plénitude de sa force : Plenus fortitudine.

Ce n'est pas assez : outre qu'il souffre le premier, il souffre de tous les genres de martyre un des plus cruels, car on le condamne à être lapidé : supplice prescrit pour punir le plus grand des crimes, qui fut le blasphème contre la loi, dont on accusait Etienne. Que dis-je? ce supplice eut quelque chose encore pour lui de singulier, et le voici : au lieu d'y procéder dans l'ordre et selon les formes de la justice, on le fait avec emportement et avec fureur : Et impetum fecerunt unanimiter in eum (1). On se jette sur ce saint diacre, on l'outrage et on l'insulte, on l'entraîne hors de la ville ; et là sans nul sentiment d'humanité, après avoir déchargé» sur son sacré corps une grêle de pierres, on le laisse expirer dans les plus violentes douleurs. Que vit-on jamais de plus barbare ! mais aussi vit-on jamais rien de plus surprenant que la patience de cet illustre martyre? sous cette grêle de pierres, il

1 Act., VII, 50.

demeure ferme et immobile ; il conserve au milieu de son tourment toute la tranquillité et toute la paix de son âme ; il s'entretient avec Jésus-Christ, il lui recommande les besoins de l'Eglise, il pense à la conversion de Paul. Quel miracle de force ! il est si grand, que le Fils de Dieu en veut être lui-même spectateur; car c'est pour cela qu'il se lève de son trône, et que, touché de ce prodige, il se tient debout pour le considérer : Video cœlos apertos, et Filium Hominis stantem a dextris Dei (1). Il ne se lève pas, dit saint Ambroise, pour compatir à saint Etienne : une si heureuse mort n'était pas un objet de compassion ; mais il se lève pour voir combattre son serviteur, dont il regarde la patience comme son propre triomphe : Surgit exsultans de Victoria famidi sui, et illius patientiam saum ducens triumphum. Il se lève pour être plus prêt à recevoir dans le sein de la gloire ce généreux athlète de la foi : Surgit, ut paratior sit ad coronandum athletam. Car c'est bien ici, Seigneur, que vous vérifiâtes à la lettre ces paroles du Psaume: Posuisti in capite ejus coronam de lapide pretioso (1). Les Juifs accablaient Etienne de pierres, et vous vous serviez de ces pierres pour le couronner; ils lui en faisaient un supplice, et vous lui en faisiez un diadème d'honneur : leur cruauté semblait être de concert avec votre magnificence ; vous vouliez mettre sur sa tête une couronne de pierres précieuses, et ils vous en fournissaient la matière : en effet, quelles pierres furent jamais plus précieuses que celles qui produisirent à l'Eglise ce premier martyr de notre religion ?

Or, pour nous appliquer ceci, Chrétiens, savez-vous ce qui m'afflige? C'est la comparaison que je fais de notre lâcheté avec cette force héroïque de saint Etienne. Je dis de notre lâcheté, soit dans les maux de la vie que nous avons à supporter, soit dans les biens dont nous avons à user, puisque dans l'un et dans l'autre état, nous la faisons également paraître : car voilà, mes chers auditeurs, ce que nous devons aujourd'hui nous reprocher devant Dieu. Saint Etienne, avec un courage invincible, a soutenu le plus rigoureux martyre, et nous, dans les moindres épreuves, nous témoignons des faiblesses honteuses ; une légère disgrâce, une contradiction, une humiliation, nous fait perdre cœur ; et de là viennent ces abattements, ces chagrins, ces impatiences et ces désespoirs où notre vie se passe. De là ces troubles qui nous agitent, qui nous désolent,

1 Act., VII, 55. — 2 Psal., XX, 4.

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qui nous ôtent toute attention à nos devoirs les plus essentiels, qui nous causent de mortels dégoûts pour les plus saints exercices de la piété, qui nous mettent dans une espèce d'impuissance de nous élever à Dieu, qui ébranlent jusqu'aux fondements de notre foi, et qui nous font non-seulement croire que Dieu nous abandonne, mais souvent douter s'il y a un Dieu et une Providence; ne considérant pas, aveugles et insensés que nous sommes, et ne voyant pas que c'est par là même que nous devons être convaincus qu'il y a un Dieu qui nous gouverne, et une Providence qui veille sur nous, puisqu'il est vrai qu'à notre égard, comme à l'égard de saint Etienne, les persécutions et les croix sont la précieuse matière dont notre couronne doit être formée, que sans cela le royaume de Dieu ne serait plus cette place de conquête qui ne peut être emportée que par violence ; que c'est pour cela que nous sommes les enfants des saints, et que nous n'avons pas encore résisté, comme eux, jusqu'à verser du sang.

Tel est, dis-je, le premier sujet de ma douleur; et voici l'autre, encore plus touchant: saint Etienne, plein de force, a triomphé des tourments et de la mort ; et nous, tous les jours, nous sommes vaincus par la mollesse et par les douceurs de la vie. Ah! mes Frères, disait saint Cyprien , parlant au peuple de Carthage, il est bien étrange que la paix dont jouit présentement l'Eglise n'ait servi qu'à nous corrompre et à nous pervertir. Tant que la persécution a duré , nous étions vifs et ardents ; mais maintenant que le christianisme respire, nous languissons ; nous n'avons plus à combattre que nous-mêmes , et nous succombons ; nos vices sont nos seuls persécuteurs, et nous leur cédons. C'est l'oisiveté qui nous affaiblit, c'est la prospérité qui nous relâche, c'est le plaisir qui nous enchante: Et nunc frangunt otio, quos bella non vicerant. Je vous dis de même, mes chers auditeurs ; notre confusion est que la foi ayant été, dans les martyrs, victorieuse de la barbarie et de l'inhumanité, elle soit aujourd'hui dans la plupart des chrétiens esclave de la volupté et de la sensualité : car, il faut l'avouer et en rougir, on ne sait plus de nos jours ce que c'est que la force chrétienne ; on ne pense pas seulement à résister au péché ; on ne se met pas même en défense contre l'iniquité du siècle. Des trois ennemis du salut que l'Apôtre nous marque, le démon, la chair et le monde , le plus redoutable c'est la chair ; mais bien loin de la traiter en ennemie, on la flatte, on l'épargne, on la nourrit autant qu'il est possible dans les délices, et l'on se trouve ensuite honteusement asservi et livré à ses désirs impurs : le plus artificieux, c'est le démon; et bien loin d'être on garde contre lui, on est d'intelligence avec lui, on se plaît à en être tenté, ou plutôt on se suscite à soi-même des tentations plus dangereuses que toutes celles qui viennent de lui : le plus contagieux, c'est le monde; et bien loin de le fuir, on le recherche, on l'idolâtre, on en veut être approuvé et applaudi, on se fait un mérite de s'y attacher : ces armes spirituelles dont le même saint Paul voulait que nous fussions revêtus pour repousser des ennemis si formidables, c'est-à-dire ce bouclier de la foi, cette cuirasse de la justice , ce glaive de la parole de Dieu , on se rend tout cela inutile, parce qu'on n'en fait aucun usage. Ces moyens établis de Dieu pour se fortifier contre les attaques et les ruses du tentateur, c'est-à-dire la pénitence, la vigilance , la persévérance dans la prière et dans les bonnes œuvres, ne nous servent à rien , parce qu'on refuse de les prendre ; on se rebute de tout, on s'effraye de tout; les moindres difficultés sont des monstres pour nous, et de spécieux prétextes pour ne rien entreprendre, ou pour tout quitter. Ce n'est pas qu'on n'en ait des remords, ce n'est pas qu'on ne s'aperçoive bien que le relâchement où l'on vit est directement opposé à l'esprit de l'Evangile; mais on se contente d’en accuser sa faiblesse, sans l'imputer jamais à son infidélité , ni à sa malice. Votre faiblesse , mon cher auditeur? et à qui est-ce de la vaincre qu'à vous-même? Or, quelles violences vous faites-vous? quelles victoires remportez-vous ? vous êtes faible dans les moindres rencontres ; mais que serait-ce donc s'il fallait rendre à votre Dieu le témoignage que lui ont rendu les martyrs? auriez-vous le courage de souffrir comme eux? et pour juger si vous l'auriez alors, l'avez-vous dès à présent? si vous ne l'avez pas , êtes-vous chrétien? si unis l'avez, que ne le faites-vous voir dans les occasions que Dieu vous en fournit? C'est là ce que saint Etienne vous prêche; et je vous annonce, moi, que quand la voix de son sang ne le dirait pas, les pierres dont les Juifs le lapidèrent vous le feront entendre malgré vous dans le jugement de Dieu : Dico vobis, quia lapides clamabunt (1).

Je dis plus : parce que saint Etienne était plein de force, j'ajoute qu'il a triomphé d'un

1 Luc, XIX, 40.

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autre ennemi plus difficile encore à vaincre que la mort, qui est la passion de la vengeance ; et voilà le prodige de sa charité. Si je vous disais qu'il s'est contenté de pardonner à ses ennemis, en ne leur voulant point de mal, peut-être vous flatteriez-vous d'accomplir aussi bien que lui la loi de la charité parfaite : car c'est, dans le style du monde, à quoi communément on la réduit. Cet homme m'a offensé, et je lui pardonne, mais qu'on ne me demande rien davantage ; j'oublie l'injure qu'il m'a faite, mais qu'on ne me parle point de lui ; je ne lui ferai nul tort, mais qu'il n'attende de moi nulle grâce. Fantôme de charité, dont on se laisse aveugler jusqu'à s'en faire une fausse conscience. Mais quand, pour vous détromper d'une erreur si pernicieuse, je vous dis que saint Etienne a voulu du bien à ceux qui le lapidaient ; quand je vous dis qu'il les a aimés jusqu'à se faire leur intercesseur auprès de Dieu, jusqu'à prier Dieu pour eux avec plus de zèle que pour lui-même, jusqu'à leur obtenir, par son crédit, des grâces insignes; qu'avez-vous à répondre, et que pouvez-vous opposer «à cet exemple? Oui, mon cher auditeur, c'est à cet exemple que j'en appelle de toutes les maximes que vous inspire le monde, pour vous justifier à vous-même vos vengeances : saint Etienne a aimé ses ennemis ; il n'avait garde de les haïr, dit saint Augustin, car il savait qu'il leur était redevable de toute sa gloire, et que c'était par eux que le royaume du ciel lui était ouvert : Nesciebat iis irasci, per quos sibi videbat regni caelestis aulam aperiri. Si vous agissiez dans les vues de la foi, ce seul motif suffirait pour étouffer tous les ressentiments qui se forment dans votre cœur. En effet, cet homme que vous prétendez être votre ennemi, cet homme qui vous a piqué, qui vous a raillé, qui vous a décrié et calomnié ; cet homme qui vous a rendu et qui vous rend sans cesse de mauvais offices, est celui que la Providence a destiné pour être un des instruments de votre salut, pour être un moyen de votre sanctification, pour servir à vous faire pratiquer ce qu'il y a de plus méritoire et de plus saint devant Dieu. Or en cette qualité, quoique d'ailleurs votre ennemi, n'est-il pas juste que vous l'aimiez et même que vous le respectiez? Non-seulementsaint Etienne a aimé ses persécuteurs, mais il les a aimés parce qu'ils étaient ses persécuteurs. Que font les Juifs, en le lapidant? Ecoutez la pensée de saint Fulgence , qui vous paraîtra aussi solide qu'ingénieuse : Saint Etienne , dit ce Père, comme premier martyr du christianisme, est une des pierres vivantes dont Jésus-Christ commence à bâtir son Eglise; et les Juifs, qui sont eux-mêmes des cœurs de pierre, frappant cette pierre mystérieuse,en font sortir les étincelles de la charité et de l'amour divin : Dum lapidei Judœi Stephanum percutiunt, ignem ex eo charitatis eliciunt. Excellente idée d'une charité vraiment chrétienne! Aimer ceux qui vous font du bien , ceux qui sont dans vos intérêts , ceux qui vous servent et qui vous plaisent, c'est la charité des païens, et pour cela il ne faut point avoir recours à l'Evangile ; mais aimer ceux qui vous haïssent, ceux qui vous persécutent, ceux qui vous oppriment, et les aimer, lors même qu'ils travaillent avec plus d'ardeur et qu'ils sont même plus obstinés à vous opprimer, c'est la charité du chrétien , c'est l'esprit de votre religion, c'est ce qui doit vous discerner du Juif et de l'infidèle : sans cette charité parfaite, dont Jésus-Christ a été le modèle et le législateur, en vain seriez-vous aussi mortifié et aussi austère que les plus fervents religieux: pour un homme du monde comme vous, voilà en quoi consiste votre essentielle austérité et votre première mortification.

Ah! Chrétiens, n'admirez-vous pas jusqu'où va la force de ce prodigieux amour d'Etienne pour ses ennemis? Pendant qu'ils le lapident, il intercède pour eux , il demande grâce pour eux, il plaide leur cause ; et il la plaide si éloquemment, dit saint Augustin , qu'il paraît bien que c'est la charité même et le Saint-Esprit qui parle par sa bouche. Seigneur, s'écrie-t-il en s'adressant au Fils de Dieu, ne leur imputez pas ce péché : c'est vous-même qui sur la croix m'avez appris, par votre exemple. à tenir ce langage ; et je ne crains point que ma prière en faveur de ces malheureux soit téméraire et présomptueuse, puisqu'elle est conforme à la votre, et fondée sur la votre. Il est vrai que leur crime est grand ; mais souvenez-vous que vous avez prié votre Père pour la rémission d'un crime mille fois encore plus grand : car vous étiez le Maître et je ne suis que le serviteur et le disciple. J'ai donc droit d'espérer que, puisque vous avez vous-même jugé digne de pardon l'attentat et le déicide commis dans votre adorable personne, l'outrage qu'on me fait aujourd'hui ne sera point irrémissible ; et qu'après que vous avez dit pour ceux qui vous crucifiaient : Pater, dimitte illis (1), je puis dire pour les auteurs de ma mort : Domine, ne statuas illis hoc peccatum (2). C'est ainsi

1 Luc, XXIII, 34. —2 Act., VII, 59.

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que la charité de saint Etienne cherche à excuser et à disculper ses ennemis. Cela vous paraît héroïque ; et moi je soutiens que cet héroïsme, bien entendu, n'est point un simple conseil, mais un précepte, et que, si vous ne priez sincèrement et de bonne foi pour vos plus cruels ennemis, il n'y a point de salut pour vous. N'est-ce pas ce que vous enseigne l'Evangile, et n'y avez-vous pas lu cent fois ces paroles si expresses : Orate pro persequentibus vos, ut sitis fllii Patris vestri (1) ; Priez pour ceux qui vous outragent, afin que vous soyez les enfants de votre Père céleste? Pouvait-on vous déclarer ce point en des termes plus forts? n'est-ce pas la règle que saint Etienne a suivie? en avez-vous une autre que lui ? l'entendez-vous mieux que lui ? pensez-vous et prétendez-vous qu'il vous en coûte moins qu'à lui ?

Qu'il est important, Chrétiens , de méditer souvent ces vérités ! Je vous ai dit que saint Etienne avait prié pour ceux qui le lapidaient avec plus de zèle que pour lui-même. C'est ce qui paraît encore dans la description que saint Luc nous a faite de son martyre : car pourquoi pensez-vous que ce saint diacre, après s'être tenu debout en recommandant son âme à Dieu, fléchisse les genoux pour recommander le salut de ses bourreaux : Positis autem genibus (2) ? c'est qu'il sait que dans cette posture il sera plus en état d'être exaucé, et d'obtenir pour eux miséricorde. Il avait donc pour ses ennemis, conclut saint Bernard, une charité plus ardente que pour sa propre personne : Ampliorem erqo pro inimicis, quant pro scipso, habebat sollicitudinem.

Mais,  de plus, pourquoi hausse-t-il alors la voix, et pousse-t-il un grand cri vers le Ciel : Clamavit voce magna ? Pour empêcher, répond le cardinal Pierre Damien, que les cris des Juifs n'aillent jusqu'à Dieu , et n'attirent sur eux sa vengeance. Les Juifs criaient par un emportement de fureur, et saint Etienne par un excès de charité : Clamor lapidantium, furoris erat, clamor Stephani, pietatis. Or il fallait, ajoute ce Père, que le cri de la charité l'emportât sur les cris de la fureur, et c'est ce qui arrive : la voix de saint Etienne est si forte qu'elle se fait seule entendre; Dieu n'a d'oreilles que pour lui ; et il est si touché de sa prière, qu'il ne peut, ce semble, lui résister , et qu'il répand sur les plus indignes sujets ses grâces les plus abondantes. C'est de la que Saul, le plus violent persécuteur de

1 Matth., V, 44.— 2 Ad., VII, 59.

l’Eglise, est changé en un apôtre, et devient un vaisseau d'élection , comme si Dieu avait entrepris de seconder, par le plus éclatant miracle de sa miséricorde, les prodiges de la charité d'Etienne : car c'est à la charité d'Etienne qu'était attachée la prédestination, la vocation, la conversion de Paul ; puisqu'il est vrai , comme l'a remarqué saint Augustin, que si saint Etienne n'eût prié, l'Eglise n'aurait pas eu ce docteur des nations et cette grande lumière : Si Stephanus non orasset, Ecclesia Paulum non haberet. Or tirez la conséquence pour vous-mêmes , mes chers auditeurs, et prenez pour un des signes les plus certains de votre prédestination bienheureuse, cette charité envers vos ennemis.

Vous êtes pécheurs, et peut-être, au moment que je vous parle votre conscience est-elle dans un désordre qui vous doit faire trembler ; mais espérez tout, si vous pouvez vous résoudre à aimer chrétiennement cet homme qui s'est tourné contre vous, et dont vous avez reçu une injure qui vous blesse ; car cette victoire que vous remportez sur vous-mêmes, ce sacrifice que vous faites de votre ressentiment, est une preuve convaincante que vous aimez Dieu; et dès que vous aimez Dieu, vous êtes en grâce avec Dieu.

Ce fut en achevant sa prière que saint Etienne s'endormit paisiblement dans le Seigneur : Cum hœc dixisset, obdormivit in Domino (1). Et il était juste, reprend saint Augustin, qu'il mourût de la sorte, et qu'il ne survécût pas à une prière si sainte. Qu'aurait-il pu dire, ou qu'aurait-il pu faire dans la suite d'une plus longue vie, qui approchât du mérite d'une telle charité? C'est par là même aussi que je finis, Chrétiens, en vous conjurant d'imiter la charité de ce saint martyr, de l'exercer comme lui, cette charité si digne de la perfection et de l'excellence de votre foi ; cette charité que le paganisme n'a point connue, et que la nature ne peut inspirer. Pardonnons afin que Dieu nous pardonne : car il nous traitera avec la même indulgence que nous aurons eue pour les autres ; il nous rendra bien pour bien, et grâce pour grâce ; autant que nous aurons remis d'offenses , autant il nous en remettra : disons mieux : pour une offense remise, il nous remettra toutes les nôtres, et nous couronnera dans son royaume éternel que je vous souhaite, etc.

1 Act., VII, 59.

SAINT JEAN L'ÉVANGÉLISTE

SAINT JEAN L'ÉVANGÉLISTE

SERMON POUR LA FÊTE DE SAINT JEAN L'ÉVANGÉLISTE.

ANALYSE.

Sujet. Pierre, se retournant, vit venir après lui le disciple que Jésus aimait, et qui pendant la cène s'était reposé sur son sein.

La plus glorieuse qualité de saint Jean a été d'être le disciple bien-aimé de Jésus-Christ; et par son exemple il nous apprend comment nous devons participer nous-mêmes à un avantage si précieux.

Division. La faveur des grands a communément trois défauts essentiels. Elle est injuste de la part du maître qui la donne, orgueilleuse et fière dans la conduite de celui qui la possède, et odieuse à ceux qui n'y parviennent pas. Mais la faveur spéciale dont Jésus-Christ a gratifié saint Jean eut trois caractères tout opposés. Elle a été parfaitement juste dans le choix que Jésus-Christ a fait de cet apôtre : première partie. Elle a été solidement humble et bienfaisante dans la manière dont cet apôtre en a usé : deuxième partie. Elle n'a rien eu d'odieux à l'égard des autres disciples, auxquels cet apôtre semble avoir été préféré : troisième partie.

Première partie. Faveur parfaitement juste dans le choix que Jésus-Christ a fait de saint Jean, 1° parce que cet apôtre a été vierge; 2° parce qu'il a été fidèle à Jésus-Christ dans la tentation.

1° Il a été vierge; et qui ne sait pas combien la virginité plaît à Jésus-Christ, qui est la pureté même? Comme donc le Sauveur des hommes voulut avoir sur la terre une mère vierge, ne nous étonnons pas qu'il ait voulu pareillement avoir sur la terre un favori vierge, et que ce soit lui qu'il ait fait reposer sur son sein.

2° Il a été fidèle à Jésus-Christ dans la tentation. Les autres apôtres abandonnèrent cet Homme-Dieu, mais saint Jean le suivit jusques au Calvaire; et voilà pourquoi ce Dieu Sauveur lui confia sa mère. C'est ainsi que nous mériterons la faveur de Jésus-Christ, soit par la pureté de l'âme et du corps, soit par la constance dans les dégoûts et les désolations.

Deuxieme partie. Faveur solidement humble et bienfaisante dans la manière dont saint Jean en a usé : 1° humble par rapport à lui ; 2° bienfaisante par rapport à nous.

1° Humble et modeste par rapport à lui. Comment parle-t-il de lui-même dans tout son Evangile? sans se nommer jamais. C'est ce disciple, dit-il toujours, comme s'il parlait d'un autre. S'il eût dit : C'est ce disciple qui aimait Jésus, il eût fait connaître en cela son propre mérite; mais il dit : C'est ce disciple qui était aimé île Jésus. Or, à être aimé, il n'y a ni louange ni mérite. Quand il s'est nommé ailleurs, c'est pour s'appeler seulement notre frère  : Jean, votre frère.

2° Bienfaisante et utile pour nous. Si saint Jean est entré dans tous les secrets de Jésus-Christ, c'a été pour nous les communiquer. C'est à lui que nous devons la connaissance des personnes divines, et des plus profonds mystères de la religion. Telle est la manière dont noua devons user nous-mêmes des faveurs et des grâces du ciel. Soyons humbles en les recevant, et ne cherchons point à nous en glorifier. Faisons-en part au prochain, et employons-les à son utilité. Par exemple, sommes-nous riches, soulageons les pauvres.

Troisième partie. Faveur qui n'a rien eu d'odieux par rapport aux autres disciples, auxquels saint Jean semble avoir été préféré; car elle ne l'a pas exempté plus que les autres de boire le calice de Jésus-Christ et de souffrir. Au lieu d'un martyre que les autres ont souffert, il en a enduré trois : l'un au Calvaire, le second dans Rome, et le troisième dans son exil.

1° Au Calvaire, et ce fut le martyre de son cœur. Que ne souffrit-il pas en voyant expirer son Maître?

2° Dans Rome, et ce fut un martyre de sang. Quel supplice d'être plongé peu à peu dans l'huile bouillante!

3° Dans son exil, où il mourut. C'est ainsi que Pieu aime ses élus, et n'espérons pas qu'il nous aime autrement. Nous buvons tous le calice des souffrances : mais combien le boivent en réprouvés, au lieu de le boire comme les amis et les élus de Dieu?

Conversus Petrus  vidit illum discipulum quem  diligebat Jesus sequentem, qui et recubuit in cœna super pectus ejus.

Pierre, se retournant, vit venir après lui le  disciple que Jésus aimait, et qui pendant la cène s'était reposé sur son sein. (Saint Jean, chap. XX, 20.)

Tel est, Chrétiens, en deux mots l'éloge du bienheureux apôtre dont nous solennisons la mémoire en ce saint jour ; voilà ce qui nous le doit rendre vénérable, ce qui nous doit inspirer pour lui et un profond respect, et une tendre dévotion. C'est le disciple que Jésus aimait : caractère qui le distingue, et qui lui donne entre tous les saints de la loi de grâce un rang si élevé. Saint Jean fut appelé comme les autres à l'apostolat; il porta, comme saint Jacques, le nom d'enfant du tonnerre. Ezéchiel nous le présente comme l'aigle entre les évangélistes : son Apocalypse en a fait le premier et le plus éclairé de tous les prophètes du Nouveau Testament ; il a souffert une cruelle persécution pour Jésus-Christ, et mérité d'être mis au nombre de ses plus zélés martyrs ; il tient dans le culte que nous lui rendons une place honorable parmi les vierges; les Eglises d'Asie l'ont reconnu pour leur patriarche et leur fondateur : mais tout cela ne nous donne point de sa personne l'idée singulière qu'expriment ces paroles de mon texte : Discipulus quem diligebat Jesus, le disciple que Jésus-Christ aimait. Attachons-nous donc à cette idée ; et puisque la règle la plus sûre pour louer les saints est

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de nous proposer leur sainteté comme le modèle de la nôtre, ne nous contentons pas de dire que saint Jean a été le bien-aimé disciple de Jésus, et, pour parler de la sorte, son disciple favori ; mais examinons comment il est parvenu à cette faveur, de quelle manière il en a usé, les effets qu'elle a produits en lui ; et de là, tirons de quoi nous édifier et nous instruire. Car, quelque imparfaits et quelque éloignés que nous soyons des voies de Dieu, nous devons, mes chers auditeurs, aspirer nous-mêmes à la faveur de Jésus-Christ; et de tous les Saints gai l'ont possédée, il n'y en a point dont l'exemple soit plus propre à nous y conduire, à nous y disposer, à nous y former, que celui du glorieux apôtre dont j'entreprends le panégyrique. Ainsi je veux aujourd'hui vous enseigner l'important secret de mériter la faveur de Jésus-Christ, de trouver grâce devant ses yeux, d'être de ses disciples bien-aimés, et de lui plaire. Fasse le ciel que ce discours ne soit ni pour vous, ni pour moi, une vaine spéculation; mais que les leçons que j'ai à vous tracer entrent dans tout le règlement et tout l'ordre de notre vie, c'est ce que je demande par l'intercession de cette divine Mère qui fut, entre toutes les femmes, la plus chérie de Jésus-Christ son fils. Ave, Maria.

Quelque avantageuse que puisse être, selon le monde, la faveur des grands et des princes de la terre, il faut néanmoins convenir que, par rapport au monde même, elle est sujette à trois défauts essentiels : car, premièrement, il n'arrive que trop souvent qu'elle soit aveugle, et qu'au lieu d'être la récompense du mérite et de la vertu elle s'attache sans discernement et sans choix, ou plutôt, par un choix bizarre à d'indignes sujets ; secondement, elle devient souvent orgueilleuse et fière, et, par l'abus qu'en fait le favori, elle renfle en l'élevant, et le corrompt; d'où il s'ensuit, en troisième lieu, qu'à l'égard de ceux qui en sont exclus, et qui auraient droit d'y prétendre, la faveur est presque toujours odieuse, et qu'en faisant le bonheur d'un seul elle est pour tous les autres un objet d'envie ; trois défauts auxquels, par une fatalité presque inévitable, la faveur des hommes est communément exposée. Pour la rendre parfaite, que faudrait-il? trois choses ; qu'elle fût juste et raisonnable dans le choix du sujet : c'est la première ; qu'elle fût modeste et bienfaisante dans la conduite de celui qui en est honoré : c'est la seconde ; et qu'elle n'excitât ni la jalousie ni les murmures de ceux qui n'y parviennent pas : c'est la troisième. Qu'elle fût juste dans le choix du sujet, parce qu'autrement ce que les hommes appellent faveur n'est plus l'ouvrage de la raison, mais un pur effet du caprice; qu'elle fût modeste et bienfaisante dans la conduite de celui qui en est honoré, parce qu'autrement il en abuse, ne la faisant servir qu'à son ambition et à son intérêt; qu'elle n'excitât ni les murmures ni la jalousie de ceux qui n'y parviennent pas, parce qu'autrement la concorde et la paix en est troublée. Or, c'est sur ces principes, Chrétiens, que je fonde l'excellence de la faveur spéciale dont le Fils de Dieu a gratifié saint Jean; car voici les trois caractères et les trois qualités qui lui conviennent : elle a été parfaitement juste dans le choix que Jésus-Christ a fait de cet apôtre ; elle a été solidement humble dans la manière dont cet apôtre en a usé, et elle n'a rien eu d'odieux à l'égard des autres disciples, auxquels cet apôtre semble avoir été préféré. Concevez bien le partage de ce discours. Je dis que le Sauveur du monde a fait un choix plein de sagesse, en prenant saint Jean pour son disciple bien-aimé, parce qu'il a trouvé dans lui un mérite particulier que n'avaient pas les autres apôtres : ce sera la première partie. Je dis que saint Jean a usé de la faveur de son maître de la manière la plus sainte, parce qu'outre qu'il ne s'en est point laissé éblouir, il en a répandu les fruits, en communiquant à toute l'Eglise ce qu'il avait puisé dans la source des lumières et des grâces, lorsqu'il reposa sur le sein de Jésus-Christ : ce sera la seconde partie. Enfin, je dis que la faveur de saint Jean n'a point été odieuse aux autres disciples, parce que tout favori qu'il était, il n'a point été plus ménagé que les autres, ni plus exempt de souffrir : ce sera la dernière partie. Trois points, mes chers auditeurs, qui me donnent lieu de traiter les plus solides vérités du christianisme, et qui demandent toute votre attention.

PREMIÈRE PARTIE.

Il n'y a que Dieu, Chrétiens, qui puisse choisir et se faire des favoris, sans être obligé, pour y garder la loi de la justice, à discerner leurs mérites ; et ce qui est encore bien plus remarquable, il n'y a que Dieu qui, se faisant ainsi des favoris sans nul discernement de leurs mérites, soit néanmoins incapable de se tromper dans le choix qu'il en fait : pourquoi? les théologiens, après saint Augustin, en apportent une excellente raison : Parce qu'il n'y a que Dieu,

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disent-ils, dont le choix soit efficace pour opérer tout ce qu'il lui plaît de vouloir; c'est-à-dire, parce qu'il n'y a que Dieu qui, choisissant un favori, lui donne, en vertu de ce choix, le mérite qu'il faut pour l'être. Il n'en est pas de même des rois de la terre. Qu'un roi honore de sa faveur un courtisan, il ne lui donne pas pour cela ce qui lui serait nécessaire pour en être digne : il peut bien le faire plus riche, plus grand, plus puissant ; il peut le combler de plus d'honneurs ; mais il ne peut le rendre plus parfait ; et quoi qu'il fasse pour l'élever, par cet accroissement d'élévation et de fortune, il ne lui ôte pas un seul défaut ni ne lui communique pas un seul degré de vertu. Il n'y a donc, encore une fois, que la faveur de Dieu qui porte avec soi le mérite. Comme Dieu, il a seul le pouvoir de perfectionner les hommes par son amour; et quand il les admet au nombre de ses favoris (c'est la belle réflexion de saint Jérôme), il ne les y appelle pas parce qu'ils en sont dignes ; mais il fait, en les y appelant, qu'ils en soient dignes : Non idoneos vocat, sed vocando facit idoneos. Cette raison seule devrait suffire pour justifier le choix que le Sauveur du monde fit de saint Jean. Ce Dieu-Homme le voulut ainsi ; c'est assez, puisque, en le voulant, il rendit son disciple tel qu'il devait être pour devenir le favori d'un Dieu. Mais sans prendre la chose de si haut, et sans remonter à la source de la prédestination éternelle, je prétends que le Fils de Dieu eut des raisons particulières qui l'engagèrent à aimer saint Jean d'un amour spécial ; et que la prédilection qu'il lui marqua fut, de la part même de ce glorieux disciple, très-solidement fondée. Sur quoi fondée ? sur le mérite de cet apôtre, lequel, entre tous les apôtres, a eu des qualités personnelles qui l'ont distingué, et qui lui ont acquis la faveur de son maître. L'Evangile et les Pères nous en proposent surtout deux, et les voici : car il a été vierge, dit saint Jérôme, et de plus il a été fidèle à Jésus-Christ dans la tentation ; il a été vierge, et c'est pour cela qu'il eut l'honneur de reposer sur le sein de cet Homme-Dieu dans la dernière cène : Qui et recubuit super pectus ejus (1) ; il a été fidèle à Jésus-Christ dans la tentation, lui seul l'ayant suivi jusqu'au Calvaire ; et voilà par où il mérita d'entendre cette consolante parole qui lui donna spécialement Marie pour mère, et qui le donna spécialement lui-même à Marie pour fils : Ecce mater tua, ecce filius tuus (2). Or, ces deux avantages qu'eut saint Jean, de reposer sur

1 Joan., XXI, 20. — 2 Ibid., XIX, 27.

le sein d'un Dieu, et d'être substitué au Fils de Dieu, pour devenir après lui le Fils de Marie, sont les deux plus illustres et plus authentiques preuves d'une faveur toute singulière, et vous voyez qu'ils ont été l'un et l'autre les récompenses de sa vertu ; celui-là de sa virginité, celui-ci de son attachement à son devoir et de sa fidélité. Il est donc vrai que le choix de Jésus-Christ fut un choix d'estime, et fondé sur le mérite de la personne. Ecoutez-moi, s'il vous plait, tandis que je vais développer ces deux pensées. Ne nous étonnons pas , Chrétiens, que saint Jean ayant été, de tous les disciples du Sauveur, le seul vierge par état, comme nous l'apprenons de la tradition, il ait eu sur eux la préférence et la qualité de disciple bien-aimé. Dans l'ordre des dons divins, l'un semblait devoir être la suite de l'autre : car de même que saint Bernard, parlant de l'auguste mystère de l'incarnation, ne craignait point d'en tirer ces deux conséquences, ou d'avancer ces deux propositions, savoir, que si un Dieu incarné et fait homme a dû naître d'une mère, il était de sa dignité que cette mère fût vierge ; et que si une vierge, demeurant vierge, a dû concevoir un fils, il était comme naturel que ce fils fût Dieu : Neque enim aut partus alius virginem, aut Deum decuit partus alter ; aussi puis-je dire aujourd'hui que si un Dieu descendu du ciel devait avoir un favori sur la terre, il était convenable que ce favori fût vierge; et que si le titre de vierge devait être nécessaire pour posséder la faveur d'un maître, ce maître ne pouvait être qu'un Dieu. En effet, qui méritait mieux d'avoir part à la faveur de Jésus-Christ, que celui de tous qui, par le caractère de distinction qu'il portait, je veux dire par sa virginité, s'était rendu plus semblable à Jésus-Christ? qui devait plutôt reposer sur ce sein vénérable où habitait corporellement la plénitude de la divinité, que cet apôtre dont la sainteté était, en quelque sorte , au-dessus de l'homme, par la profession qu'il faisait d'une inviolable pureté? qui se trouvait plus digne d'être le dépositaire et le confident des secrets du Verbe de Dieu, que ce disciple, lequel, ayant épuré son cœur de tous les désirs charnels, était, selon l'Evangile, par une béatitude anticipée, déjà capable de voir Dieu, et par conséquent ce qu'il y avait de plus intime et de plus caché dans Dieu ? Quiconque, dit le Saint-Esprit, aime la pureté du cœur, aura le roi pour ami : Qui diligit cordis munditiam, habebit amicum meum (1). Voilà, Chrétiens auditeurs, l'accomplissement

1 Prov., XXII, 11.

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plissement de cet oracle. Les autres apôtres , engagés dans le mariage, en avaient comme rompu les liens, pour s'attacher au Fils de Dieu; et c'est pour cela même que le Fils de Dieu, le Roi des rois, ne dédaigna point de s'attacher à eux par le lien d'une étroite amitié : Jam non dicam vos servos, vos autem dixi amicos (1). Mais saint Jean n'avait point de liens à rompre; et parce qu'il était vierge, il est parvenu à un degré bien plus haut; car il est entré non-seulement dans l'amitié, mais dans la familiarité, dans la privauté , dans la confidence de ce Roi de gloire : Discipulus quem diligebat Jesus (2). Ceux-là ont été les amis, parce qu'ils ont aimé la pureté ; mais celui-ci a été le favori, parce qu'il a aimé la plus parfaite pureté, qui est la pureté virginale : Qui amat cordis munditiam , habebit amicum regem. Voyez-vous, mes Frères, nous fait remarquer là-dessus saint Grégoire de Nysse, jusqu'à quel point notre divin Rédempteur a aimé cette vertu?Entre toutes les femmes, il en a choisi une pour mère ; et entre tous les disciples qui le suivaient, il en a choisi un pour son favori ; mais il a voulu que cette mère et ce favori eussent le don et le mérite de la virginité. Marie devait être vierge, pour porter dans ses chastes lianes le corps de Jésus-Christ ; et saint Jean le devait être pour devenir un homme selon le cœur de Jésus-Christ : Diligebat eum Jesus, quoniam specialis prœrogativa castitatis ampliori dilectione fecerat dignum.

Vous me demandez pourquoi ce Sauveur adorable, étant sur la croix, voulut encore, par une autre grâce, donner à saint Jean le gage le plus précieux de son amour, en lui résignant, si je puis ainsi m'exprimer, sa propre mère : et ne vous ai-je pas dit d'abord que ce fut pour reconnaître la fidélité et la constance héroïque de ce généreux apôtre qui le suivit dans sa passion et jusqu'à sa mort, lorsque tous les autres l'avaient lâchement et honteusement abandonné? Représentez-vous, Chrétiens, ce qui se passait au Calvaire : le Sauveur du monde était à sa dernière heure, et sur le point d'expirer; il avait un trésor dont il voulait disposer en mourant, c'était Marie, la plus parfaite de toutes les créatures. A qui la donnera-t-il, ou plutôt y eut-il lieu de délibérer? Un dépôt si cher ne devait être confié qu'au plus fidèle : or le plus fidèle, ne fut-ce pas celui qui lit paraître un attachement plus solide à son devoir? De tous les disciples de Jésus-Christ, Jeun est le seul qui dans l'adversité n'a point

1 Joan., XV, 15. — 2 Ibid., XIII, 23.

manqué à son Maître ; tout le reste l’a trahi, ou renoncé, ou déshonoré par une fuite scandaleuse. Il n'y a que Jean, qui, sans crainte et sans nulle considération humaine, l'ait accompagné jusqu'au pied delà croix; il n'y a que lui qui y demeure avec une fermeté inébranlable. Jésus-Christ, regardant de toutes parts, n'aperçoit que lui. C'est donc à lui que ce Sauveur se trouve comme obligé de laisser Marie; et puisqu'il veut partager avec un de ses disciples la possession de ce trésor, c'est à Jean, préférablement à tout autre, qu'il doit faire cet honneur. Mais admirez, mes chers auditeurs, la manière dont il le fait. Tout attaché qu'il est à la croix, tout réduit qu'il est dans une mortelle agonie, il jette les yeux sur son disciple : Cum vidisset discipulum stantem (1). Dans un temps où il est appliqué au grand sacrifice de notre rédemption, interrompant} si je l'ose dire, pour quelques moments l'affaire du salut du monde, ou plutôt selon l'expression de saint Ambroise, différant de quelques moments à la consommer, Paulis per publicam different salutem, il pense à saint Jean, il lui recommande sa mère, il le substitue à sa place, il en fait un autre lui-même. Comme s'il lui eût dit : Cher et fidèle disciple , recevez cette dernière marque de ma tendresse , comme je reçois ici la dernière preuve de votre zèle. Mes ennemis m'ont tout ôté, et je meurs pauvre, après avoir voulu naître et vivre pauvre : mais il me reste une mère dont le prix est inestimable, et qui renferme dans sa personne des trésors infinis de grâces. Je vous la donne, et je veux qu'elle soit à vous ; mais en sorte que vous soyez pareillement à elle. La voilà : Ecce mater tua (2); soyez son fils comme je l'ai été moi-même, et elle sera votre mère comme elle a été la mienne. Qui parle ainsi, Chrétiens? c'est un Dieu; et à qui parle-t-il? à saint Jean. Ne fallait-il pas, dit le savant abbé Rupert, que Jean fût un homme bien parfait, puisqu'on ne le jugeait pas indigne de remplir la place de Jésus-Christ? Marie, ajoute ce Père, perdait un fils (voici une pensée qui vous surprendra, mais qui n'a rien néanmoins d'outré , puisque c'est le fond même du mystère que je vous prêche), Marie perdait un fils, et elle en acquérait un autre: elle perdait un fils qui l'était par nature , et elle en acquérait un qui le devenait par adoption ; or l'adoption est une espèce de ressource pour consoler les pères et les mères de la perte de leurs enfants. Marie allait perdre Jésus-Christ, et par l'ordre de

1 Joan., XIX, 26. — 2 Ibid.

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Jésus-Christ même elle adoptait saint Jean. Il fallait donc qu'elle trouvât dans saint Jean, non pas de quoi se dédommager, ni de quoi réparer la perte qu'elle faisait de Jésus-Christ, mais au moins de quoi l'adoucir, et se la rendit! plus supportable ; il fallait qu'entre saint Jean et Jésus-Christ il y eût des rapports de conformité, tellement que Marie, voyant saint Jean, eût toujours devant les yeux comme une image vivante du fils qu'elle avait perdu et uniquement aimé, afin que la parole du Sauveur se vérifiât : Ecce Filius tuus (1). Peut-on rien concevoir de plus glorieux à ce saint apôtre? Non, répond saint Augustin ; mais aussi fut-il jamais une plus grande fidélité que la sienne, et jamais vit-on un attachement plus inviolable et plus constant ?

Voilà, mes Frères, par où saint Jean mérita la faveur de son maître, et voilà par où nous la mériterons nous-mêmes. Voulez-vous que Dieu vous aime , et voulez-vous être du nombre de ses élus; travaillez à purifier votre cœur : Qui diligit cordis munditiam, habebit amicum regem (2). Sans cela, mon cher auditeur, qui que vous soyez, vous êtes indigne et même incapable d'être aimé de votre Dieu : or, du moment que vous êtes exclu de son amour, dès là vous êtes anathème et un sujet de malédiction. Il est vrai que Dieu, comme souverain arbitre de la prédestination des hommes, n'a acception de personne : qu'il n'a égard ni aux qualités, ni aux conditions de ceux qu'il choisit : l'Ecriture nous l'apprend, et c'est un article de notre foi : Non est personarum acceptor Deus (3). Mais il n'est pas moins de la foi que le même Dieu, qui ne considère ni les conditions , ni les qualités des hommes prises dans l'ordre naturel, sans déroger à cette règle, ne laisse pas, dans l'ordre de la grâce, d'avoir des égards particuliers pour les âmes pures, jusqu'à les élever aux premiers rangs de ses prédestinés , jusqu'à les combler de ses dons les plus exquis, jusqu'à les honorer de ses plus intimes communications. C'est pour cela qu'il les traite d'épouses dans le Cantique ; c'est pour cela que, dans l'Apocalypse, les vierges seules nous sont représentées comme les compagnes de l'Agneau ; c'est pour cela qu'elles environnent son trône, et que plus elles sont pures, plus elles ont d'accès auprès de lui; c'est pour cela que rien de souillé n'entrera jamais dans le ciel, qui est sa demeure et le palais de sa gloire. Ah ! mon cher auditeur, si je vous disais qu'il dépend aujourd'hui de vous d'être en faveur

26. — 2 Prov., XXII. Il. — 3 Ad., X, 34.

auprès du plus grand roi du monde ; si je vous en marquais le moyen, et si je vous le garantissais comme un moyen infaillible, que feriez vous? y a-t-il sacrifice qui vous étonnât? y a-t-il engagement et passion qui vous arrêtât? la condition que je vous proposerais pour cela vous paraîtrait-elle onéreuse? y trouveriez-vous quelque difficulté? Or, ce que je ne puis vous promettre de la faveur d'un roi de la terre, c'est ce que je vous promets et ce qui est incontestablement vrai de la faveur d'un plus grand que tous les rois de l'univers : car je dis que la faveur de Dieu vous est acquise, pourvu que vous vous préserviez de la corruption de ce péché qui souille votre âme en déshonorant votre corps ; s'il vous reste une étincelle de toi, pouvez-vous être insensible à ce motif? Pour en venir au détail et vous mieux instruire, je dis que vous n'avez qu'à rompre ces amitiés sensuelles qui vous lient à la créature, ces funestes attaches qui vous portent à tant de désordres, ces passions que le démon de la chair inspire, ces commerces qui les entretiennent, ces libertés prétendues innocentes, mais évidemment criminelles dans les principes de votre religion : dès que vous vous ferez violence là-dessus, je vous réponds du coeur de Dieu.

Je vais plus avant, et je dis aussi que, sans cette pureté, vous êtes du nombre de ces réprouvés que l'Ecriture traite d'infâmes , et contre lesquels notre apôtre a prononcé ce formidable arrêt : Foris canes et impudici (1) ; Hors de la maison de Dieu, voluptueux et impudiques! Je dis que dès le commencement du monde, Dieu s'en est lui-même déclaré par ces paroles de la Genèse : Non permanebit Spiritus meus in œternum in homine, quia caro est (2) ; non, mon Esprit ne demeurera jamais dans l'homme, tandis que l'homme sera esclave de la chair. Et en effet, mon Dieu, ne voyons-nous pas l'accomplissement de cet oracle? n'éprouvons-nous pas tous les jours, qu'autant que nous nous laissons dominer par la chair, autant votre Esprit se retire de nous; qu'après avoir succombé à une tentation impure, confus et piqués des remords secrets de notre conscience, nous n'osons plus nous présenter devant vous; que, semblables à l'infortuné Caïn, nous fuyons de devant votre face, nous nous éloignons de vos autels, nous nous regardons comme bannis de votre sanctuaire, et absolument indignes du sacrement de votre amour? au lieu que nous en approchons avec

1 Apoc, XXII, 15. — 2 Genes., VI, 3.

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une humble et ferme confiance, quand nous croyons avoir ce cœur pur que vous béatifiez dès cette vie : Beati mundo corde (1). Sainte pureté qui nous ouvre le ciel! c'est le premier titre pour obtenir la faveur de Dieu, et l'autre est la fidélité et une persévérance que rien n'ébranle.

Car, selon la belle remarque d'un Père de l'Eglise, il se trouve assez de chrétiens qui suivent Jésus-Christ jusqu'à la cène, comme les autres apôtres; mais il y en a peu qui le suivent, comme saint Jean, jusqu'au Calvaire ; c'est-à-dire, il s'en trouve assez qui marquent de la ferveur et du zèle quand Dieu leur aplanit toutes les voies du salut et de la sainteté chrétienne, mais peu qui ne se relâchent dès qu'ils n'y sentent plus les mêmes consolations, et qu'il s'y présente des obstacles à vaincre. Or, c'est néanmoins à cette constance que la faveur de Dieu est attachée. Oui, Seigneur, une victoire que nous remporterons sur nous-mêmes, un effort que nous ferons, un dégoût, un ennui que nous soutiendrons, sera devant vous d'un plus grand prix, et contribuera plus à nous avancer, que de stériles sentiments à certaines heures où vous répandez l'onction céleste, et que les plus sublimes élévations de l'âme; car ce sera dans cette victoire, dans cet effort, dans ce dégoût et cet ennui soutenus constamment, que nous vous donnerons les preuves les plus solides d'un dévouement sincère et fidèle. Les hommes du siècle, qui n'ont nul usage des choses de Dieu, ne comprennent pas ce mystère; mais les justes, qui en ont l'expérience, et à qui Dieu se fait sentir, le conçoivent bien. C'est ainsi que saint Jean est parvenu à la faveur de Jésus-Christ : voyons de quelle manière il en a usé. Je prétends que, comme le choix de ce favori a été juste et raisonnable de la part du Fils de Dieu, la faveur du Fils de Dieu a été, de la part de ce bien-aimé disciple, également modeste et bienfaisante : je vais vous le montrer dans la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

Il n'est rien de plus rare dans le monde qu'un homme humble et élevé, puissant et bienfaisant, modeste par rapport à lui-même et charitable à l'égard des autres. Ce tempérament d'élévation et de modestie a je ne sais quoi qui tient de la nature des choses célestes et de la perfection même de Dieu; car Dieu, le plus parfait de tous les êtres, est aussi le

1 Matth., V, 8.

plus simple et le plus égal : les cieux, dont la sphère est supérieure à celle de la terre, sont, dans leurs mouvements rapides, les corps les plus réglés et les plus justes ; et c'est l'excellente idée que saint Jérôme nous donne d'une sage modération dans les prospérités humaines. Mais ce qu'il y a de plus admirable, ajoute ce Père, c'est avec cette modération un naturel heureux, ouvert, libéral et obligeant ; de sorte qu'on mette sa gloire à faire du bien, qu'on ne renferme point en soi-même les grâces dont on est comblé, qu'on se plaise à les répandre au dehors, et qu'on ne les reçoive que pour les communiquer. Alors, Chrétiens, la faveur du particulier devient le bonheur public, et le favori n'est plus que le dispensateur des bienfaits du souverain; semblable à ces fleuves qui ne ramassent les eaux et ne se grossissent que pour arroser les campagnes, ou comme ces astres qui ne luisent que pour rendre la terre, par la bénignité de leurs influences , beaucoup plus féconde. Or, voilà le second caractère de la faveur de saint Jean : elle a été modeste et bienfaisante;.en pouvait-il faire un usage plus saint, et plus propre à nous servir d'exemple?

Je dis modeste par rapport à lui. Voyez, dit saint Augustin, avec quelle humilité il parle de lui-même, ou plutôt, voyez avec quelle humilité il n'en parle pas. Jamais (cette remarque est singulière), jamais, dans toute la suite de son Evangile, s'est-il une fois nommé? jamais a-t-il marqué qu'il s'agît de lui, ni fait connaître qu'il eût part à ce qu'il écrivait? Pourquoi ce silence? Les Pères conviennent que ce fut un silence de modestie, et qu'il n'a voulu de la sorte supprimer son nom que parce qu'il n'avait rien que d'avantageux et de grand à écrire de sa personne. C'est ce disciple, dit-il toujours, Hic est discipulus ille (1), ce disciple qui rend témoignage des choses qu'il a vues; ce disciple dont nous savons que le témoignage est vrai : ne croirait-on pas qu'il parle d'un autre que de lui-même, et qu'en effet ce qu'il raconte ne le touche point? Il ne dit pas : C'est moi qui eus l'honneur d'être aimé de Jésus, c'est moi qui fus son confident, c'est moi qui entrai dans ses secrets les plus intimes ; il se contente de dire : C'est ce disciple que Jésus aimait : Discipulus quem diligebat Jesus (2); laissant aux interprètes à examiner si c'est lui qu'il entend, et, par la manière dont il s'explique, leur donnant lieu d'en douter ; disant et publiant la vérité, parce que

1 Joan., XXI, 24. — 2 Ibid.

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son devoir l'y engage, mais, du reste, dans la vérité qu'il publie, et qui lui est honorable, cherchant à n'être pas connu, et jusque dans son propre éloge pratiquant la plus héroïque humilité. Si même, sans se nommer, il eût dit : C'est ce disciple qui aimait Jésus, c'eût été une louange pour lui, et la plus délicate de toutes les louanges, puisqu'il n'y a point de mérite comparable à celui d'aimer Jésus-Christ. Mais ce n'est point ainsi qu'il parle; il dit: C'est ce disciple que Jésus-Christ aimait, parce qu'à être simplement aimé, il n'y a ni louange ni mérite, et que c'est une pure grâce de celui qui aime: voilà comment L'humilité de saint Jean est ingénieuse, voilà comment elle sait se retrancher contre les vaines complaisances que peuvent taire naître dans un cœur les faveurs et les dons de Dieu : que si néanmoins ce grand saint est quelquefois obligé de se déclarer et de parler ouvertement de lui, comme nous le voyons surtout dans son Apocalypse ; ah ! mes chers auditeurs, c'est en des termes bien capables de confondre notre orgueil, en des termes que l'humilité même semble lui avoir dictés. Ecoutez-les, et dites-moi ce que vous y trouverez qui se ressente, non pas de la fierté ou de la hauteur, mais de la moindre présomption qu'il y aurait à craindre de la part d'un favori : Ego Joannes, frater vester (1). Oui, dit-il en s'adressant à nous et à tous les fidèles qu'il instruisait dans ce livre divin, c'est moi qui vous écris, moi qui suis votre frère, moi qui me fais un honneur d'être votre compagnon et votre associé dans le service de Jésus-Christ : Ego frater vester. Un apôtre, Chrétiens, un prophète, un homme de miracles, le favori d'un Dieu se glorifier d'être notre frère, et mettre cette qualité à la tête de toutes les autres, est-ce là s'élever et se méconnaître?

Faveur non-seulement modeste dans les sentiments que saint Jean eut de lui-même, mais utile et bienfaisante pour nous ; et c'est ici que je vous prie de vous appliquer, et de comprendre combien nous sommes redevables à ce glorieux apôtre : car n'est-il pas étonnant qu'un homme si grand devant Dieu ne soit entré dans la faveur de son Maître que pour nous en faire part, et qu'il n'ait été, si je puis user de cette figure, un vaisseau d'élection, que pour contenir les lumières et les grâces abondantes qui nous étaient réservées, et que Dieu par son ministère voulait nous communiquer? Or, c'est de quoi nous avons l'évidente démonstration, et la voici : car si Jésus-Christ confie ses secrets

1 Apoc, VI, 9.

à saint Jean, saint Jean, sans crainte de les violer, et par le mouvement de la charité qui la presse, nous les révèle ; si Jésus-Christ, comme Fils de Dieu, lui découvre les plus hauts mystères de sa divinité, saint Jean se regarde comme inspiré et suscité pour en instruire toute l'Eglise; si Jésus-Christ, comme Fils de l'Homme, lui apparaît dans l'île de Pathmos, et se manifeste à lui par de célestes visions, saint Jean, animé d'un zèle ardent, prend soin de les rendre publiques, et veut, pour l'édification du peuple de Dieu, qu'on sache ce qu'il a vu et ce qu'il a entendu dansées prodigieuses extases : au lieu que saint Paul, après avoir été ravi jusqu'au troisième ciel, avoue seulement que Dieu lui avait appris des choses surprenantes, mais des choses ineffables, et dont il n'était pas permis à un homme mortel de parler : Arcana verba quœ non licet homini loqui (1) ; saint Jean, plein de cet esprit d'amour dont il a reçu l'onction, tient un langage tout opposé : Quod vidimus et audivimus, hoc annuntiamus vobis, ut et vos societatem habeatis nobiscum (2). Je vous prêche, disait-il, mes chers enfants, ce que j'ai vu et ce que j'ai ouï, afin que vous soyez unis avec moi dans la même société ; car je ne veux rien avoir de caché pour vous, et tout mon désir est de vous voir aussi éclairés et aussi intelligents que je suis moi-même dans les voies de Dieu : sans cela mon zèle ne serait pas satisfait ; sans cela les hautes lumières dont Dieu m'a rempli ne seraient pas pour moi des grâces entières el parfaites ; c'est pour vous qu'elles m'ont été données, c'est pour vous que j'ai prétendu les recevoir, et voilà pourquoi non-seulement je vous prêche, mais je vous écris tout ceci afin que votre joie soit pleine et qu'il ne manque rien à votre bonheur. Et hœc scribimus vobis ut gaudeatis, et gaudium vestrum sit plenum (1). Aussi, est-ce à saint Jean que nous devons la connaissance des personnes divines; c'est lui qui nous a découvert ce profond abîme de la Trinité, où notre foi ne trouvait que des obscurités et des ténèbres ; c'est de lui, selon la remarque de saint Hilaire, que l'Eglise a emprunté toutes les armes dont elle s'est servie pour combattre les ennemis de cet auguste mystère. Par où confondait-on les ariens? par l'Evangile de saint Jean : par où les Sabelliens, les Macédoniens et tant d'autres hérétiques étaient-ils convaincus d'erreurs dans les anciens conciles? par l'Evangile de saint Jean : c'est saint Jean qui nous a donné, en trois

1 2 Cor., XIII, 4. — 2 1 Joan., I, 3. — 3 Ibid., 4.

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courtes paroles tout le précis de la plus éminente théologie et de la plus sublime religion, quand il nous a dit que le Verbe s'est fait chair : Verbum caro factum est (1). Marie (belle pensée de saint Augustin, ne la perdez pas), Marie nous a rendu ce Verbe sensible, et saint Jean nous l'a rendu intelligible : Marie l'a exposé à nos yeux, lorsqu'elle l'a enfanté dans l'étable de Bethléem ; et saint Jean l’a développé à nos esprits, lorsqu'il nous a expliqué ce que le Verbe était en Dieu avant la création du monde, ce que Dieu faisait par lui au commencement du monde, et ce qu'il a commencé à être hors de Dieu, quand Dieu a voulu réparer et sauver le monde. Les autres évangélistes se sont contentés de nous annoncer la génération temporelle de ce Verbe incarné; mais saint Jean nous a conduits jusqu'à la source de la génération éternelle du Verbe incréé. D'où vient que le Saint-Esprit nous a représenté ceux-là sous des symboles d'animaux terrestres, et saint Jean sous la figure d'un aigle ; mais d'un aigle, dit l'abbé Rupert, lequel, après avoir contemplé fixement le soleil, se plaît à former ses aiglons, à les élever de la terre, à leur faire prendre l'essor, et à les rendre capables de soutenir eux-mêmes les rayons de ce grand astre. Or, en nous faisant connaître le Verbe, saint Jean nous a révélé tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu , puisque la plénitude de ces trésors est dans le Verbe, comme dit saint Paul, ou plutôt n'est rien autre chose que le Verbe de Dieu même ; et voilà l'essentielle obligation que nous avons, en qualité de chrétiens, à ce disciple bien-aimé et favori.

Mais admirez avec quel ordre ces secrets de la divinité nous ont été communiqués ; c'étaient des secrets inconnus aux hommes , parce qu'ils étaient cachés dans le sein du Père. Qu'a fait Jésus-Christ? lui qui repose, comme Fils unique, dans le sein du Père? il les en a tirés : Unigenitus qui est in sinu Patris, ipse enarravit (2). Mais ce n'était pas assez ; car ces secrets ayant passé du sein du Père dans le sein du Fils, il fallait quelqu'un qui les allât chercher dans le sein du Fils, et c'est ce qu'a fait saint Jean, lorsqu'il a reposé sur le sein de Jésus-Christ : et parce que saint Jean était lui-même comme un sanctuaire fermé, lui-même, par un saint zèle de notre perfection, nous a ouvert ce sanctuaire en nous révélant ce qu'on lui avait révélé, et en nous confiant ce qu'on lui avait confié. Ainsi conclut Hugues

1 Joan., I, 14.— 2 Ibid., 18.

de Saint-Victor, saint Jean reposant sur le sein du Fils de Dieu, et le Fils de Dieu dans le sein de son Père : Unigenitus in sinu Patris, Joannes in sinu  Unigeniti ; le Père n'ayant point de secret pour son Fils unique, son Fils n'en ayant point voulu avoir pour son disciple bien-aimé, et le disciple bien-aimé s'étant fait une loi et un mérite de n'en point avoir pour nous ; ces secrets, d'où dépendait notre bonheur et notre salut, sont venus , par une transfusion divine, du Père au Fils, du Fils au disciple, du disciple à nous; en sorte que nous avons connu Dieu, et tout ce qui est en Dieu.

Excellente idée, mes chers auditeurs, de la manière dont nous devons user des faveurs et des grâces du ciel. Etre humbles en les recevant, et en faire le sujet de notre charité après les avoir reçues. Prenez garde : être humbles en recevant les faveurs de Dieu ; car si nous nous en prévalons, si nous nous en savons gré, si, par de vains retours sur nous, elles nous inspirent une secrète estime de nous-mêmes, dès là nous les corrompons, dès là nous en perdons le fruit, dès là nous nous les rendons non-seulement inutiles, mais pernicieuses. Qu'avez-vous, disait l'Apôtre des Gentils, que vous n'ayez pas reçu? et si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous, comme si vous le teniez de vous-mêmes? Quid habes quodnon accepisti? si autem accepisit, quid gloriaris quasi non acceperis (1) ? Or, supposez ce principe incontestable, quelque avantage que nous ayons reçu de Dieu, il doit être aisé de conserver l'humilité de cœur : car outre que ces faveurs de Dieu, par la raison que ce sont des faveurs, ne nous sont pas dues, et qu'elles ne viennent pas de notre fonds ; outre que de nous-mêmes nous ne pouvons jamais les mériter, et, par conséquent, que nous ne pouvons sans crime nous les attribuer ; outre que nous en sommes, comme pécheurs, primitivement indignes, la seule pensée que nous en rendrons compte un jour à Dieu suffit pour réprimer tous les sentiments d'orgueil qu'elles pourraient exciter en nous. Et en effet, si nous faisions souvent cette réflexion , que ces grâces , soit intérieures , soit extérieures, soit naturelles, soit surnaturelles, dont Dieu nous favorise, en nous les donnant ou plus abondamment qu'aux autres, ou même à l'exclusion des autres ; que ces grâces, dis-je, sont ces talents évangéliques qui doivent servir à notre prédestination éternelle ou

1 1 Cor., IV, 1.

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à notre réprobation ; que plus nous en aurons reçu, plus Dieu nous jugera rigoureusement; que ce sera peu de n'en avoir pas fait un mauvais usage , mais qu'on nous en demandera l'intérêt ; et qu'un des chefs les plus terribles de l'examen que nous aurons à subir, sera notre négligence à les faire profiter ; si nous méditions bien ces vérités solides et importantes, il serait difficile que la vanité trouvât jamais entrée dans nos esprits. Le croirez-vous, Chrétiens? mais il ne dépend point de vous de le croire ou de ne le pas croire, puisque c'est un fait certain et avéré : rien n'a rendu les saints plus humbles, que les faveurs et les grâces dont Dieu les a honorés. C'est ce qui les a fait trembler, c'est ce qui leur a causé cette douleur vive et cette confusion salutaire de leurs relâchements et de leurs tiédeurs. La vue de leurs péchés les alarmait ; mais la vue des grâces qu'ils recevaient continuellement, et dont ils craignaient d'abuser, ne les étonnait pas moins. Or, il serait bien étrange que ce qui a été le fondement de leur humilité fût la matière de notre présomption, et que nous vinssions à nous enorgueillir de ce qui les a saisis de frayeur et confondus. Fussions-nous, comme saint Jean, les favoris de Jésus-Christ, il faut être humble : autrement, de favori de Jésus-Christ, on devient un réprouvé.

J'ajoute qu'il faut être bienfaisant et charitable, en communiquant aux autres les faveurs qu'on a reçues de Dieu. Voulez-vous, Chrétiens, vous appliquer utilement cette maxime? en voici le moyen facile, et maintenant plus nécessaire que jamais. Il y en a dans cet auditoire que Dieu a libéralement pourvus des biens de la terre, et en cela il les a favorisés; car les biens même temporels par rapport à leur fin, qui est le salut, sont des faveurs et des grâces. Mais, du reste , qu'a prétendu Dieu en vous donnant ces biens temporels? n'a-t-il point eu d'autre dessein que de vous distinguer, que de vous mettre à votre aise, que de vous faire vivre dans l'abondance, pendant que les autres souffrent? Ah ! mes chers auditeurs, rien n'est plus éloigné de ses intentions; et ce serait faire outrage à sa providence, de penser qu'il eût borné là toutes ses vues. En vous donnant les biens temporels, il prétend que vous en soyez les distributeurs , et qu'au lieu de les resserrer par une avarice criminelle, vous les répandiez avec largesse sur les pauvres et les misérables.

Tel est l’ordre qu'il a établi ;

et cette largesse, surtout dans un temps de nécessité publique comme celui-ci, n'est point un conseil ni une œuvre de surérogation, mais un précepte rigoureux et une loi indispensable : car tandis que les pauvres gémissent, se persuader qu'on puisse faire ou des épargnes, ou des dépenses dans une autre vue que de pourvoir à leurs besoins : ne pas augmenter l'aumône à proportion que la misère croît ; ne pas vouloir se priver de quelque chose pour contribuer au soulagement des membres de Jésus-Christ; ne pas rabattre quelque chose de son luxe pour les faire subsister, être aussi magnifique dans ses habits, aussi prodigue dans le jeu, aussi adonné à la bonne chère et aux vains divertissements du monde, c'est ce qui ne peut s'accorder avec les principes de notre religion ; et il n'y aurait plus d'Evangile, si l'on pouvait ainsi se sauver. Souffrez cette remontrance que je vous fais: ce n'est pas seulement par le zèle que je dois avoir pour les pauvres, mais par celui que Dieu m'inspire pour vous-mêmes ; ce n'est pas seulement pour l'intérêt de la charité, mais pour celui de la justice. Voilà ce que saint Jean lui-même vous demande aujourd'hui, pour reconnaître ce que vous lui devez. Il veut que vous soyez ses imitateurs ; que comme il vous a fait part des trésors du ciel, vous fassiez part à vos frères des biens du siècle. Car il adroit de vous dire ici ce que disait saint Paul aux premiers chrétiens : Si nos vobis spiritualia seminavimus , magnum est si nos carnalia vestra metamus (1) ? Quel tort vous faisons-nous, lorsque, après avoir semé dans vos âmes les biens spirituels, nous prétendons recueillir le fruit de vos biens temporels ? Si c'était pour nous-mêmes , vous pourriez vous en plaindre avec raison ; mais que pouvez-vous donc alléguer, quand c'est pour d'autres, quand c'est pour les pauvres, quand c'est pour vos frères mêmes que nous vous sollicitons? Magnum est si nos carnalia vestra metamus ? Achevons, Chrétiens, et apprenez enfin comment la faveur où fut saint Jean auprès de Jésus-Christ n'a point été, pour ceux qui n'eurent pas le même avantage , une faveur odieuse : c'est la troisième partie.

TROISIÈME PARTIE.

Ce qui rend la faveur odieuse, c'est de voir un sujet, sous ombre et par la raison seule qu'il est favori, dispensé des lois les plus inviolables, exempt de tout ce qu'il y a d'onéreux; vivant sans peine, tandis que les autres gémissent; et tellement traité, qu'on peut dire de lui ce que

1 1 Cor., IX, 11.

365

disait le Prophète royal, parlant de ceux que l'iniquité du siècle a élevés aux plus hauts rangs de la fortune humaine : il semble qu'ils ne soient plus de la masse des hommes, parce qu'ils ne ressentent plus les misères communes des hommes : In labore hominum non sunt, et cum hominibus non flagellabuntur (1). Voilà ce qui excite non-seulement la jalousie, mais l'indignation et la haine : car si le favori avait part aux obligations pénibles et rigoureuses des autres sujets; s'il portait comme eux le fardeau; si, malgré son élévation, on ne l'épargnait en rien ; dès là, quelque chéri qu'il fût d'ailleurs, sa faveur ne serait plus un objet d'envie, et nul n'aurait droit de la regarder d'un œil chagrin et d'en murmurer. Or tel est, Chrétiens, le troisième et dernier caractère de la faveur de saint Jean. Il a été le disciple bien-aimé, j'en conviens; mais cet avantage et ce titre de bien-aimé ne l'a point déchargé de ce qu'il y a de plus pesant et de plus sévère dans la loi de Jésus-Christ. Au contraire, plus il a eu de distinction entre les autres disciples, plus il a éprouvé les rigueurs de cette loi : selon qu'il a été favorisé et considéré de son Maître, il a été destiné à de plus grands travaux : de sorte que cette prérogative dont le Fils de Dieu l'honora, bien loin d'être un privilège pour lui , ne fut qu'un engagement particulier aux croix et aux souffrances. Et c'est, mes chers auditeurs, ce que Jésus-Christ voulut faire entendre, lorsque la mère de ce saint disciple s'approchant du Sauveur des hommes et l'adorant, elle le pria d'accorder à ses deux fils les deux premières places de son royaume, et d'ordonner qu'ils fussent assis l'un à sa droite et l'autre à sa gauche : ceci est bien remarquable. Que fit Jésus-Christ? Au lieu de contenter la mère, il se mit à instruire les enfants, et à les détromper de leur erreur. Allez, leur dit-il, vous ne savez ce que vous demandez : Nescitis quid petatis (2). Vous pensez que ma faveur est semblable à celle des hommes, qui ne se termine qu'à de vaines prospérités, et qu'on ne recherche que pour être plus heureux en ce monde : or, rien n'est plus opposé à mes maximes. Mais pouvez-vous, leur ajouta le même Sauveur, pouvez-vous boire le calice que je boirai, et être baptisés du baptême dont je serai baptisé ? Potestis bibere calicem quem ego bibiturus sum (3)? Ce calice plein d'amertume qui m'est préparé, ce calice de ma passion, pouvez-vous le partager avec moi ? car j'aime mes élus, mais d'un amour solide et fort; et pour

1 Psal.,

LXXII, 5. — 2 Matth., XX, 22. — 5 Ibid.

les aimer, je n'en suis pas moins disposé à les exercer..

Mon calice donc et mon baptême, c'est-à-dire mes souffrances et ma croix, voilà d'où ma faveur dépend : voyez si vous pouvez accepter et accomplir cette condition : Potestis? Et comme ils répondirent qu'ils le pouvaient : Possumus (1) ; quoique Jésus-Christ n'eût rien, ce semble, à exiger de plus, et qu'en apparence il dût être content de leur résolution, il ne voulut pas néanmoins s'expliquer sur le point de leur demande, ni leur en assurer l'effet. C'est la réflexion de saint Grégoire, pape. Il ne leur dit pas pour cela : Je vous reçois donc au nombre de mes favoris, vous serez donc placés dans mon royaume, vous y tiendrez donc les premiers rangs : non, il ne leur dit rien de semblable; pourquoi? parce qu'un tel discours eût suscité contre eux tout le reste des disciples, encore faibles et imparfaits, et par conséquent ambitieux et jaloux. Il leur dit seulement qu'ils auront part à son calice, et qu'ils le boiront; qu'ils seront persécutés comme lui, calomniés comme lui, sacrifiés et livrés à la mort comme lui : Calicem quidem meum bibetis (2). Parole bien capable de réprimer le murmure des uns et la cupidité des autres. Je sais que les apôtres ne laissèrent pas de s'élever contre saint Jean et contre son frère : Et audientes decem indignati sunt de duobas fratribus (3) ; mais vous savez aussi la sainte et sage correction que leur fit le Sauveur, lorsque, leur reprochant sur cela même leur grossièreté et leur ignorance dans les choses de Dieu, il leur, remontra que c'était ainsi que raisonnaient les partisans du monde ; qu'il n'en serait pas de même parmi eux, et que l'avantage qu'auraient quelques-uns d'être en faveur auprès de lui ne serait point une grâce odieuse comme la faveur des grands de la terre, parce que celui qui, parmi les siens, voudrait être le premier, devait s'attendre à devenir le serviteur et l'esclave de tous, à être le plus chargé de soins, le plus accablé de travaux, le plus exposé à souffrir, et le plus prêt à mourir. Divine leçon qui calma bientôt les disciples, et qui effaça pour jamais ces impressions et ces sentiments d'envie qu'ils avaient conçus contre la personne de saint Jean.

Et en effet, Chrétiens, saint Jean, qui fut le favori et le bien-aimé du Fils de Dieu, est, à le bien prendre, celui de tous les apôtres qui passa par de plus rudes épreuves. On demande s'il a été martyr; et moi je soutiens qu'au lieu d'un martyre que les autres ont souffert, il en

1 Matth., XX, 22. — 2 Ibid., 23. — 3 Ibid., 24.

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a enduré trois : le premier au Calvaire, que j'appelle le martyre de son cœur ; le second dans Rome, que nous pouvons regarder comme son martyre véritable et réel ; et le troisième dans l'exil où il mourut. Que ne souffrit-il pas, lorsqu'étant au pied de la croix, il vit expirer son maître, couvert de malédictions et d'opprobres, lui qui brûlait de zèle pour cet Homme-Dieu, lui qui en connaissait tout le mérite et toute la sainteté? Ah! dit excellemment Origène, il n'était pas nécessaire, après cela, qu'il y eût pour saint Jean une autre espèce de martyre; il ne fallait plus, pour éprouver sa foi, ni épées, ni roues, ni feu ; cela était bon pour les autres apôtres, qui n'avaient pas été présents au cruel spectacle du crucifiement de Jésus-Christ : n'ayant pas senti comme saint Jean ce martyre intérieur, il leur en fallait un extérieur, parce que d'une ou d'autre manière, ils devaient être, selon l'expression de l'Ecriture, les témoins de Jésus-Christ mourant; mais saint Jean, qui l'avait été au Calvaire, était dégagé de cette obligation, il y avait satisfait par avance; et bien loin qu'il eût été dispensé du martyre, il était devenu par là le premier martyr de l'Eglise : oui, Chrétiens, martyr de zèle et de charité, de cette charité qui est l'esprit du martyre même, et qui en fait tout le mérite; car, comme raisonne saint Cyprien, ce que notre Dieu veut de nous, ce qu'il cherche en nous, ce n'est pas notre sang, mais notre foi : Non quœrit in nobis sanguinem, sed fidem. Saint Jean, par l'excès de sa douleur, en voyant Jésus-Christ crucifié, lui avait déjà rendu le témoignage de sa foi; c'était assez : Jésus-Christ ne demandait plus le témoignage de son sang.

Mais je me trompe : le martyre du sang n'a pas manqué à saint Jean, non plus que celui du cœur; l'Eglise, autorisée de la tradition, nous l'apprend bien, lorsqu'elle célèbre le jour bienheureux où ce zélé disciple, combattant à Rome pour le nom de son Dieu, souffrit devant la porte Latine : quel tourment, si nous en croyons Tertullien et le récit qu'il nous en fait! un corps vivant plongé peu à peu dans l'huile bouillante! cette seule idée ne vous saisit-elle pas d'horreur? J'avoue que saint Jean, fortifié d'une grâce extraordinaire, eut la vertu de résister à ce supplice, et que Dieu , par le miracle le plus authentique, l'y conserva : mais, suivant le cardinal Pierre Damien, ce miracle fut un miracle de rigueur, un miracle que Dieu opéra pour mettre saint Jean en état de souffrir et plus longtemps, et plus vivement ; un miracle, pour lui faire boire à plus longs traits le calice qui lui avait été présenté, et qu'il avait accepté; un miracle plus affreux que la mort même; car voilà, Chrétiens, si je puis ainsi m'exprimer, les miracles de la faveur de Jésus-Christ, miracles que saint Pierre ne comprenait pas, quand Jésus-Christ lui disait, parlant de Jean : Que vous importe , si je veux que celui-ci demeure jusqu'à ce que je vienne ? Si eum volo manere donec veniam, quid ad te (1) ? La conséquence qu'en tira saint Pierre fut que Jean , par un privilège particulier, ne mourrait point; mais, ajoute saint Jean lui-même, ce n'était pas ce qu'avait dit le Sauveur ; il avait seulement marqué que Jean ne mourrait pas, comme les autres, d'un court et simple martyre, mais qu'il leur devait survivre pour accomplir un troisième genre de martyre à quoi Dieu l'avait réservé. Quel est-il, ce dernier martyre? C'est, Chrétiens, le rigoureux exil où notre apôtre eut tant de persécutions à essuyer, tant de calamités et de misères : se trouvant relégué dans une île déserte, séparé de son Eglise , arraché d'entre les bras de ses disciples, sans consolation de la part des hommes, sans soutien, et destitué enfin de tout secours dans une extrême vieillesse, et jusqu'au moment de sa mort.

Voilà comment saint Jean fut traité, et voilà quel fut son partage; c'est donc une erreur d'en prétendre un autre, et l'illusion la plus grossière est de nous promettre que plus nous aurons part aux bonnes grâces de notre Dieu, plus nous serons exempts de souffrir. Dire : Je suis aimé de Dieu, donc j'ai droit de lui demander une vie heureuse et tranquille ; ou dire, au contraire : Ma vie est pleine de souffrances, donc je ne suis pas aimé de Dieu : raisonnement d'infidèle et de païen. Cela pourrait convenir au judaïsme, où l'on mesurait les faveurs de Dieu par les bénédictions temporelles; mais dans le christianisme, les choses ont changé de face, et Dieu s'en est hautement déclaré. Depuis l'établissement de la loi de grâce , plus de privilèges pour les élus du Seigneur, à l'égard des biens de ce monde; plus d'exemptions pour eux , ni de dispenses à l'égard des croix de cette vie : pourquoi cela? Ah ! mes Frères, répond saint Augustin, y a-t-il rien de plus juste? le bien-aimé du Père ayant souffert, était-il de l'ordre que les bien-aimés du Fils ne souffrissent pas? Jésus-Christ, le prédestiné par excellence, ayant été un homme

1 Joan., XXI, 22.

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de douleurs, était-il raisonnable qu'il y eût après lui des prédestinés d'un caractère différent? Il est donc pour vous et pour moi d'une absolue nécessité que nous buvions le calice du Fils de Dieu ; mais le secret est que nous le buvions comme ses favoris, et c'est ce que nous n'entendons pas ; c'est ce que n'entendait pas saint Jean lui-même . quand Jésus-Christ lui demandait : Potestis bibere calicem? Mais qu'il le conçut bien dans la suite, en souffrant les trois genres de martyre dont je viens de vous parier ! Tous les jours, Chrétiens, nous buvons malgré nous, et sans y penser, le calice du Sauveur : tant de disgrâces qui nous arrivent, tant d'injustices qu'on nous l'ait, tant de persécutions qu'on nous suscite, tant de chagrins que nous avons à dévorer, tant d'humiliations, de contradictions, de traverses, tant d'infirmités , de maladies, mille autres peines que nous ne pouvons éviter, c'est pour nous la portion de ce calice que Dieu nous a préparée. Nous avalons tout cela (permettez-moi d'user de cette expression), et de quelque manière que ce soit, nous le digérons ; mais parce que nous ne le considérons pas comme une partie du calice de notre Dieu , de là vient que ce calice n'est point pour nous un calice de salut, et c'est en quoi notre condition est déplorable, de ce que buvant tous les jours ce calice si amer, nous n'avons pas appris à le boire comme il faut; c'est-à-dire à le boire, non-seulement sans impatience et sans murmure, non-seulement avec un esprit de soumission et de résignation , mais avec joie et avec action de grâces; de ce que nous ne savons pas encore faire volontairement et utilement ce que nous faisons à toute heure par nécessité et sans fruit. S'il dépendait de nous, ou d'accepter ou de refuser ce calice, et que la chose fût à notre choix , peut-être faudrait-il des raisons, et même des raisons fortes, pour nous résoudre à le prendre : mais la loi est portée, elle est générale, elle est indispensable; en sorte que si nous ne buvons ce calice d'une façon , nous le boirons de l'autre ; si nous ne le buvons en favoris, nous le boirons en esclaves ; si, comme parle l'Ecriture, nous n'en buvons le vin, qui est pour les justes et les prédestinés, nous en boirons la lie, qui est pour les pécheurs et les réprouvés. Ne sommes-nous donc pas bien à plaindre de perdre tout l'avantage que nous pouvons retirer d'un calice si précieux, et d'en goûter tout le fiel et toute l'amertume, sans en éprouver la douceur ?

Voilà , Chrétiens , la grande leçon dont nous avons si souvent besoin dans le monde; voilà , dans les souffrances de la vie , quelle doit être notre plus solide consolation, de penser que ce sont des faveurs de Dieu , qu'elles ont de quoi nous rendre agréables à Dieu, et les élus de Dieu ; que la prédestination et le salut y sont attachés, et qu'on ne peut autrement parvenir à l'héritage des enfants de Dieu. Gravez profondément ces maximes dans vos esprits et dans vos cœurs ; elles vous formeront, non point précisément à souffrir, (car où est l'homme sur la terre qui ne souffre pas ?) mais à souffrir chrétiennement et saintement. Le pouvez-vous? c'est la question que vous fait ici le Sauveur du monde, après l'avoir faite à saint Jean ; le pouvez-vous?et le voulez-vous ? Potestis ? Ah ! Seigneur, nous vous répondrons, avec toute la confiance que votre grâce nous inspire : Oui, nous le pouvons, et nous nous y engageons : Possumus. Nous ne le pouvons de nous-mêmes, mais nous le pouvons avec vous et par vous ; nous le pouvons, parce que vous l'avez pu avant nous, et qu'en le faisant, vous nous en avez communiqué le pouvoir. Daignez encore nous en donner le courage, afin que nous en recevions un jour la récompense éternelle, où nous conduise, etc.

SAINTE GENEVIÈVE

SAINTE GENEVIÈVE

SERMON POUR LA FÊTE DE SAINTE GENEVIÈVE.

ANALYSE.

Sujet. Dieu a choisi ce qu'il y avait de plus faible dans le  monde, pour confondre les forts;  et il a pris ce qu'il y avait de moins noble et de plus méprisable, même les choses qui ne sont point, pour détruire celles qui sont.

Pensée bien humiliante pour les sages et les grands du monde, mais bien consolante pour les petits et pour les pauvres. Cette conduite de Dieu a paru admirablement dans sainte Geneviève.

Division. Simplicité de Geneviève, plus éclairée que toute la sagesse du monde : première partie. Faiblesse de Geneviève, plus puissante que toute la force du monde : deuxième partie. Et, pour parler de la sorte, bassesse de Geneviève, plus honorée que toute la grandeur du monde : troisième partie.

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Première partie. Simplicité de Geneviève, plus éclairée que toute la sagesse du monde : 1° par l'union qu'elle voulut avoir avec Dieu; 2° par les saintes communications que Dieu eut réciproquement avec elle.

1° Par l'union qu'elle voulut avoir avec Dieu. Dans ce dessein elle se consacra à lui par le vœu de virginité, mais après avoir consulté là-dessus deux grands évêques, ne voulant pas suivre ses propres lumières; en cela d'autant plus sage qu'elle se. défia plus d'elle-même et de sa sagesse. Pour mieux observer son vœu et pour se tenir plus étroitement liée à Dieu, elle se sépara du monde, et embrassa la retraite; elle s'employa aux exercices les plus bas de la charité et de l'humilité, et elle pratiqua une austère pénitence. Voilà quelle fut la sagesse de Geneviève; ce fut une sagesse évangélique, et la sagesse de l'Evangile passe toute la sagesse du monde.

2° Par les saintes communications que Dieu eut avec elle; car c'est aux simples que Dieu se communique : et de quels dons ne combla-t-il pas Geneviève? Quelles connaissances, quelles vues, quel discernement des esprits!

Quatre règles pour engager Dieu à répandre sur nous ses lumières : 1° suivre le conseil de nos pasteurs et de nos directeurs; 2° fuir le monde et les vains commerces du monde; 3° s'adonner à la pratique de bonnes œuvres; 4° se purifier par la pénitence.

Deuxième partie. Faiblesse de Geneviève plus puissante que toute la force du monde : 1° pour la guérison des corps; 2° pour la guérison des âmes.

1° Pour la guérison des corps. Tant de miracles publiés, connus, avérés, le font bien voir. Il n'y a que pour elle-même qu'elle n'usa point de ce don des miracles; mais sa patience dans les maux de la vie ne fut-elle pas un miracle encore plus grand que tous les autres?

2° Pour la guérison des âmes. Combien de conversions a-t-elle opérées? combien d'afflictions a-t-elle soulagées, soit pendant sa vie, soit depuis sa mort? Assez forte dans sa faiblesse même pour fléchir les puissances du ciel, pour humilier les plus fières puissances de la terre, pour confondre toutes les puissances de l'enfer.

Voilà pourquoi nos pères ont mis sous sa protection cette ville capitale; et combien de fois en avons-nous éprouvé les salutaires effets? Mais nous avons bien lieu de craindre que nos désordres ne les arrêtent; car qu'est-ce que Paris? et quelle corruption de mœurs !

Troisième partie. Bassesse, pour ainsi dire, de Geneviève, plus honorée que toute la grandeur du monde. Honorée, 1° par les princes et par les rois; 2° par les évêques et les prélats de l'Eglise; 3° par les saints. Ce n'est pas qu'elle n'ait eu des persécutions à soutenir; mais on sait avec quel éclat elle en a triomphé.

Surtout depuis qu'elle jouit de la gloire dans le ciel, quel culte lui a-t-on rendu sur la terre? Culte le plus solennel, culte le plus universel, culte le plus ancien et le plus constant, culte le plus religieux. C'est ainsi que la mémoire du juste, selon la parole du Prophète, est éternelle, et que celle des pécheurs périra. Aspirons, non pas aux mêmes honneurs en ce monde, mais à la même gloire dans l'éternité bienheureuse.

Infirma mundi elegit Deus, ut confundat fortia, et ignobilia mundi et contemptibilia elegit Deus, et ea quœ non sunt, ut ea quœ sunt destrueret.

Dieu a choisi ce qu'il y avait de plus faible dans le monde, pour confondre les forts ; et il a pris ce qu'il y avait de moins noble et de plus méprisable, même les choses qui ne sont point, pour détruire celles qui sont. (Première Epitre aux Corinthiens, chap. I, 28.)

Tel est, Chrétiens, l'ordre delà divine Providence, et c'est ainsi que notre Dieu prend plaisir à faire éclater sa grandeur souveraine et sa toute-puissante vertu. Si, pour opérer de grandes choses, il ne choisissait que de grands sujets, on pourrait attribuer ses merveilleux ouvrages ou à la sagesse, ou à l'opulence, ou au pouvoir et à la force des ministres qu'il y aurait employés; mais, dit l'Apôtre des Gentils, afin que nul homme n'ait de quoi s'enfler d'une fausse gloire devant le Seigneur, ce ne sont communément ni les sages selon la chair, ni les riches, ni les puissants, ni les nobles, qu'il fait servir à l'exécution de ses desseins ; il prend, au contraire, ce qu'il y a de plus petit, pour confondre toutes les puissances humaines ; et, suivant l'expression de l'Apôtre, il va chercher jusque dans le néant ceux qu'il veut élever au-dessus de toutes les grandeurs de la terre : Infirma mundi elegit Deus, ut confundat fortia; et ignobilia mundi et contemptibilia elegit Deus, et ea quœ non sunt, ut ea quœ sunt destrueret. Pensée bien humiliante pour les uns, et bien consolante pour les autres : bien humiliante pour vous, grands du siècle ! tout cet éclat qui vous environne, cette autorité, cette élévation, cette pompe, qui vous distinguent à nos yeux, ce n'est point là ce qui attire sur vous les yeux de Dieu; que dis-je? c'est même, selon les règles ordinaires de sa conduite, ce qu'il rejette, quand il veut opérer, par le ministère des hommes, ses plus étonnantes merveilles; mais au même temps, pensée bien consolante pour vous, pauvres, pour vous, que votre condition a placés aux derniers rangs, pour vous, que l'obscurité de votre origine, que la faiblesse de vos lumières rend, ce semble, incapables de tout. Prenez confiance : plus vous êtes méprisables dans l'opinion du monde, plus Dieu aime à vous glorifier, et à se glorifier lui-même en vous : infirma mundi elegit Deus. En voici, mes chers auditeurs, un bel exemple: c'est celui de l'illustre et sainte patronne dont nous solennisons la fête, et dont j'ai à faire le panégyrique. Qu'était-ce, selon le monde, que Geneviève? Une fille simple, et dépourvue de toutes les lumières de la science, une fille faible et sans pouvoir, une bergère réduite, ou par sa naissance, ou par la chute de sa famille, au plus bas état. Mais en trois mots, qui comprennent trois grands miracles et qui vont partager d'abord ce discours, je vous ferai voir la simplicité de Geneviève plus éclairée que toute la sagesse du monde : c'est la première

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partie; la faiblesse de Geneviève plus puissante que toute la force du monde : c'est la seconde partie ; et, si je puis parler de la sorte, la bassesse de Geneviève plus honorée que toute la grandeur du monde : c'est la troisième partie. Quel fonds, Chrétiens, de réflexion et de morale! Ménageons tout le temps nécessaire pour le creuser et pour en tirer d'utiles et de salutaires leçons, après que nous aurons demandé le secours du ciel par l'intercession de Marie : Ave, Maria.

PREMIÈRE   PARTIE.

Dieu seul, Chrétiens, est le Père des lumières ; et une créature ne peut être véritablement éclairée, qu'autant qu'elle s'approche de Dieu, et que Dieu se communique à elle. Tel fut aussi le grand principe de l'éminente sagesse qui parut dans la conduite de l'illustre et glorieuse Geneviève. C'était une simple fille, il est vrai; mais, par un merveilleux effet de la grâce, cette simple fille trouva le moyen de s'unir à Dieu dès l'instant qu'elle fut capable de le connaître, et Dieu réciproquement prit plaisir à répandre sur elle la plénitude de ses dons et de son esprit; voilà ce qui a relevé sa simplicité, et ce qui lui a donné, dans l'opinion même des hommes, cet ascendant admirable au-dessus de toute la prudence du siècle.

Il fallait bien que Geneviève,  toute ignorante et toute grossière qu'elle était d'ailleurs, eût de hautes idées de Dieu,  puisque dès sa première jeunesse elle se dévoua à lui de la manière la plus parfaite. Ce fut peu pour elle de dépendre de Dieu comme sujette ; elle voulut lui appartenir comme épouse. Comprenant que celui qu'elle servait était un pur esprit, pour contracter avec lui une sainte alliance,  elle lit an divorce éternel avec la chair ; sachant que par un amour spécial de la virginité, il s'était l'ait le fils d'une vierge, elle forma, pour le concevoir dans son cœur, le dessein de demeurer vierge; et, pour l'être avec plus de mérite, elle voulut l'être par engagement, par vœu, par une profession solennelle : car elle était dès lors instruite et bien persuadée de cette théologie de saint Paul, que quiconque se lie à Dieu devient un même esprit avec lui ; et elle n'ignorait pas qu'une vierge dans le christianisme, je dis une vierge par choix et par état, est autant élevée au-dessus du reste des fidèles, qu'une épouse de Dieu l'est au-dessus des serviteurs, ou, pour m'exprimer encore comme l'Apôtre, au-dessus des domestiques de Dieu. C'est dans ces sentiments que Geneviève voue à Dieu sa virginité, et qu'elle lui fait tout à la fois le sacrifice de son corps et de son âme, ne voulant plus disposer de l'un ni de l'autre, même légitimement; renonçant avec joie à sa liberté, dans une chose où elle trouve un souverain bonheur à n'avoir plus de liberté ; et ajoutant aux obligations communes de son baptême celle qui devait lui tenir lieu de second baptême, puisque, selon saint Cyprien, l'obligation des vierges est une espèce de sacrement qui met dans elles le comble de la perfection au sacrement de la foi.

Mais admirons, mes chers auditeurs, l'ordre qu'elle observe en tout cela. Le Saint-Esprit, dans les Proverbes, dit que la simplicité des justes est la règle sûre et infaillible dont Dieu les a pourvus, pour les diriger dans leurs entreprises et dans leurs actions. Or, c'est ici que vous allez voir l'accomplissement de ces paroles de l'Ecriture : Justorum simplicitas diriget illos (1).

Geneviève formait un dessein dont les suites étaient à craindre, non-seulement pour tout le cours de sa vie, mais pour son salut et sa prédestination : que fait-elle? parce qu'elle est humble, elle ne s'en fie pas à elle-même ; et parce qu'elle est docile, elle évite cet écueil dangereux du propre sens et de l'amour propre, qui fait faire tous les jours aux sages du  monde tant de fausses démarches, et qui détourne si souvent de la voie du ciel ceux qui croient la bien connaître et y marcher. Pour ne pas s'engager même  à Dieu par un autre mouvement que celui de Dieu, Geneviève consulte les oracles par qui Dieu s'explique; elle traite avec les prélats de l'Eglise, qui sont les  interprètes de Dieu et de ses volontés : deux grands évoques qui vivaient alors, celui d'Auxerre et celui de Troyes, passant par Nanterre, sa patrie et le lieu de sa demeure, elle va se jeter à leurs pieds, elle leur ouvre son cœur, elle écoute leurs avis ; et parce qu'elle reconnaît que c'est Dieu qui  l'appelle,  elle s'oblige à suivre une si sainte vocation : non-seulement elle s'y oblige, mais elle accomplit fidèlement ce qu'elle a promis ; et quelques années d'épreuve écoulées, elle fait, entre les mains de l'évêque de Chartres, ce qu'elle avait déjà fait dans l'intérieur de son âme, je veux dire le sacré vœu d'une perpétuelle virginité ; n'agissant que par conseil, que par esprit d'obéissance, que par ce principe de soumission qui faisait souhaiter à saint Bernard d'avoir cent pasteurs pour veiller sur lui, bien loin

1 Prov., XI, 3.

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d'affecter, comme on L'affecte souvent dans le monde, de n'en avoir aucun : belle leçon, Chrétiens, qui nous apprend à chercher et à discerner les voies de Dieu, surtout quand il s'agit de vocation et d'état, où tous les égarements ont des conséquences si terribles, et en quelque manière si irréparables pour le salut : instruction nécessaire pour notre siècle, où l'esprit de direction abonde, quoiqu'en même temps il soit si rare ; où tant de gens s'ingèrent d'en donner des règles, et où si peu de personnes les veulent recevoir ; où chacun a le talent de gouverner et de conduire, et où l'on en voit si peu qui aient le talent de se soumettre et d'obéir : mais exemple plus important encore de cet attachement inviolable que nous devons avoir à la conduite de l'Eglise, hors de laquelle, comme disait saint Jérôme, nos vertus mêmes ne sont plus des vertus, la virginité n'est qu'un fantôme, le zèle qu'une illusion, et tout ce que nous faisons pour Dieu se trouve perdu et dissipé.

L'élément des vierges et des âmes dévouées à Jésus-Christ en qualité de ses épouses, c'est la retraite et la séparation du monde. Aussi est-ce le parti que Geneviève choisit; car d'aimer à voir le monde et à en être vu, et prétendre cependant pouvoir répondre à Dieu de soi-même; vouloir être de l'intrigue, entrer dans les divertissements, avoir part aux belles conversations ; et, quelque idée de piété que l'on se propose, se réserver toujours le droit d'un certain commerce avec le monde ;  en user, dis-je, de la sorte, et croire alors pouvoir garder ce trésor que nous portons dans nos corps comme dans des vases de terre, j'entends le trésor d'une pureté sans tache, c'est ce que la prudence du siècle a de tout temps présumé de faire,  mais c'est ce que la simplicité de Geneviève, plus clairvoyante et plus pénétrante, traita d'espérance chimérique, et ce qui ne lui parut pas possible. Dès le moment qu'elle lit son vœu, elle se couvrit du saint voile qui distinguait ces prédestinés et ces élus que saint Cyprien appelle la plus noble portion du troupeau de Jésus-Christ. Il ne lui fallut point de prédicateur pour renoncer à tous ces vains ornements  qui corrompent   l'innocence   des filles du siècle, et qui servent d'amorce à la cupidité et à la passion. Sans étude et sans lecture, elle connut qu'elle devait faire le sacrifice de toutes les vanités humaines. Une croix apportée du ciel  par le ministère d'un ange, et qui lui fut présentée par saint Germain, lui tint lieu désormais de tout ce que l'envie de paraître lui eût fait ambitionner, si c'eût été une fille mondaine ; et la manière simple dont elle traitait avec Dieu, sans disputer ses droits contre lui, et sans raisonner inutilement sur la rigueur du précepte, lui fit prendre des décisions plus exactes que celles de la théologie la plus sévère. Or, si nous agissions, Chrétiens, dans le même esprit, c'est ainsi que nous ferions voir en nous les fruits d'une sincère et véritable réformation de mœurs : car si les prédicateurs de l'Evangile gagnent si peu à vous remontrer ces vérités importantes? si, malgré tous leurs discours, vous demeurez encore aussi attachés à je ne sais combien d'amusements et de bagatelles du monde corrompu ; si, par exemple, on peut dire, à la honte de notre religion, que les dames chrétiennes sont maintenant plus païennes que les païennes mêmes en ce qui regarde l'immodestie et le luxe de leurs babils ; si la licence et le désordre sur nulle autres points croissent tous les jours, ce n'est, mes chers auditeurs, que parce que nous voulons nous persuader qu'il y a là-dessus un devoir du monde qui nous autorise ; ce n'est que parce que nous nous Hâtions de savoir bien accorder des choses que tous les saints ont jugées incompatibles, et sauver l'essentiel du christianisme au milieu de tout ce qui le détruit; enfin, ce n'est que parce que nous devenons ingénieux à nous aveugler nous-mêmes, et qu'au lieu de nous étudier à cette bienheureuse simplicité, qui fut toute la science de Geneviève, nous opposons à l'Esprit de Dieu, les fausses maximes d'un esprit mondain qui nous perd.

Que fait de plus cette sainte fille? apprenez-le. Pour conserver le mérite de sa virginité, elle s'engage, par état et par profession de vie, aux emplois les plus bas de la charité et de l'humilité : car d'être vierge et d'être superbe, elle sait que c'est un monstre aux yeux de Dieu; elle sait, sans que saint Augustin le lui ait appris, qu'autant qu'une vierge humble est préférable , selon l'Evangile , à une femme honnête dans le mariage, autant une femme humble dans le mariage mérite-t-elle la préférence sur une vierge orgueilleuse. C'est pour cela qu'elle s'humilie , et que, par un rare exemple de sagesse, elle se réduit à la condition de servante ; c'est pour cela qu'elle s'attache à une maîtresse fâcheuse, dont elle supporte les mauvais traitements, et à qui elle obéit avec une patience et une douceur dignes de l'admiration des anges; et c'est par là même aussi qu'elle évite le reproche que saint Augustin faisait à une vierge chrétienne : O tu

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virgo Dei, nubere noluisti, quod licebat ; et extollis te, quod non licet ; 0 âme insensée ! que faites-vous.? Vous n'avez pas voulu vous allier à un époux de la terre, ce que la loi de Dieu vous permettait ; et vous vous élevez par une fausse et vainc gloire, ce que la loi ne vous permet pas.

Mais pourquoi Geneviève ajoute-t-elle à ses exercices d'humilité une si grande austérité de vie? pourquoi se condamne-t-elle à des jeûnes si continuels, et fait-elle de son corps une victime de pénitence? C'était une sainte en qui le péché n'avait jamais régné; c'était une âme pure en qui la grâce du baptême s'était maintenue : pourquoi donc se traiter si rigoureusement elle-même? Ah! Chrétiens, c'est un mystère que la prudence de la chair ignore, mais qu'il plut encore à Dieu de révéler à la simplicité de Geneviève. Elle était vierge : mais elle avait à préserver sa virginité du plus contagieux de tous les maux, qui est la mollesse des sens. Elle était sainte; mais elle avait un corps naturellement corps de péché, dont elle devait faire, comme dit saint Paul, une hostie vivante. Elle était soumise à Dieu; mais elle avait une chair rebelle qu'il fallait dompter et assujettir à l'esprit. Voilà ce qui lui fit oublier qu'elle était innocente, pour embrasser la vie d'une pénitente. Le monde ne raisonne pas ainsi; mais je vous l'ai dit, la grande sagesse de Geneviève est de raisonner tout autrement que le monde. Le monde, quoique criminel, prétend avoir droit de vivre dans les délices; et Geneviève, quoique juste, se fait une loi de vivre dans la pratique de la mortification. Excellente pratique, par où elle se dispose aux communications les plus sublimes qu'une créature ait peut-être jamais eues avec Dieu. Nous avons peine à le comprendre , mais c'est la merveille de la grâce : une fille sans instruction et sans lettres, telle qu’était Geneviève, parle néanmoins de Dieu comme un ange du ciel. Elle ne sait rien ; et l'onction qu'elle a reçue d'en-haut lui enseigne toutes choses. Elle demeure sur la terre et dans ce lieu d'exil ; mais toute sa conversation est parmi les bienheureux et dans le séjour de la gloire. Tandis que les doctes peuvent à peine s'occuper une heure dans l'oraison, elle y passe les jours et les nuits. La vue de son troupeau, l'aspect des campagnes, tout ce qui se présente à elle lui fait connaître Dieu et l'élève à Dieu : c'est une fleur champêtre, que la main des hommes a peu cultivée; mais qui, exposée aux rayons du soleil de justice, en tire tout cet éclat dont brillent les justes, et toute cette bonne odeur de Jésus-Christ dont parle saint Paul. Tant d'explications, de leçons, de discours, de livres, ne servent souvent qu'à nous confondre. Geneviève, sans tous ces secours, découvre ce qu'il y a dans Dieu de plus profond et de plus caché : pourquoi? parce que notre Dieu, dit Salomon, se plaît à parler aux simples : Et cum simplicibus sermocinatio ejus (1). Délaces extases qui la ravissent hors d'elle-même, et ces visions célestes dont elle est éclairée ; ce sont des mystères impénétrables pour nous, et des secrets qu'il ne lui était pas plus permis qu'à l'Apôtre de nous révéler : Arcana verba quœ non licet homini loqui (2). Grâces singulières et faveurs divines d'autant moins suspectes, que jamais elles ne produisirent dans cette âme solidement humble ni esprit d'orgueil et de suffisance, ni esprit de censure et d'une réforme outrée, ni esprit de singularité et de distinction, mais modestie et réserve, mais soumission et obéissance, mais charité et douceur, mais discrétion la plus parfaite et prudence la plus consommée. De là ce don de discerner les esprits, de démêler l'illusion et la vérité, les voies détournées et les voies droites, les fausses inspirations de l'ange de ténèbres et la vraie lumière de Dieu, en sorte que de toutes parts on accourt à elle, qu'elle est consultée comme l'oracle, et que les maîtres même les plus éclairés ne rougissent point d'être ses disciples, de recevoir ses conseils et de les suivre. De là cette confiance avec laquelle ou lui donne la conduite des vierges et le soin des veuves, pour les préserver des pièges du monde, pour leur inspirer l'amour de la retraite, pour les former aux exercices de la piété chrétienne, pour les instruire de tous leurs devoirs, et pour les leur faire pratiquer. Sainte école où Dieu lui-même préside, parce que c'est, si j'ose parler de la sorte, l'école de la simplicité évangélique.

Mais, Chrétiens, qu'oppose le monde à cette simplicité tant recommandée dans l'Ecriture, et maintenant si peu connue dans le christianisme? Une fausse sagesse que Dieu réprouve. On veut raffiner sur tout, et jusque sur la dévotion : on se dégoûte de ces anciennes pratiques, autrefois si vénérables parmi nos pères, et de nos jours regardées par des esprits présomptueux et remplis d'eux-mêmes, comme de frivoles amusements : on veut de nouvelles routes pour aller à Dieu, de nouvelles méthodes  pour s'entretenir avec Dieu, de nouvelles

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