Œuvres complètes (page 68)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

V. Voilà, Sauveur adorable, les excellentes règles que vous venez nous tracer, et que nous devons suivre ; mais pour les pratiquer et pour les suivre, il nous faut une grâce, et une grâce puissante. Or, en est-il une plus puissante que celle même que vous apportez avec vous? Car en nous apportant une nouvelle loi, vous nous apportez une grâce toute nouvelle, qui est la grâce du Rédempteur. Avec le secours de cette grâce, de quoi ne viendrons-nous point à bout pour la gloire de votre Père et pour la vôtre? nous ne cesserons point de vous la demander avec confiance, et vous ne cesserez point de la répandre sur nous avec abondance. Elle nous éclairera, elle nous conduira, elle nous soutiendra. Mais que sera-ce quand à cette grâce intérieure vous ajouterez la force de votre exemple, et que, sortant du bienheureux sein où vous êtes enfermé comme dans un sanctuaire , vous vous montrerez au monde , et nous servirez de modèle? Hâtez-vous de paraître : nous vous attendons et nous vous désirons. Que la terre s'ouvre, et qu'elle germe le Sauveur (1) ; qu'il vienne nous remplir de son esprit, nous animer de ses sentiments, nous marquer ses voies, et nous conduire enfin à cette béatitude céleste, où , après avoir glorifié Dieu sur la terre , nous devons être nous-mêmes éternellement comblés de gloire.

1 Isa., XLV, 8.

INSTRUCTION CAREME

INSTRUCTION CAREME

INSTRUCTION POUR LE TEMPS DU CAREME (1).

ANALYSE.

Le temps du carême est un temps de pénitence.

La loi de la pénitence en général est une loi indispensable.

La pénitence du carême ne consiste pas précisément dans l'abstinence ni dans le jeûne, mais dans l'esprit d'une salutaire componction.

A cet esprit de pénitence doit nous porter a la mortification de nos passions et à un véritable changement de cœur.

A cette pénitence il faut joindre les œuvres extérieures, autant qu'elles nous peuvent convenir : mortification des sens, exercices de charité.

Surtout il faut pratiquer l'aumône.

Retrancher les plaisirs et les vaincs joies du monde.

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Se tenir dans la retraite, à l'exemple de Jésus-Christ.

Assister à la parole divine et vaquer à la lecture.

Approcher des sacrements.

Enfin méditer souvent la passion et les souffrances du Fils de Dieu.

Prière à Dieu pour le remercier de nous avoir encore accordé ce temps de miséricorde et d'expiation de nos péchés.

I.  Représentez-vous bien que le carême est un temps consacré à la pénitence, et qu'on peut par conséquent lui appliquer ce que saint Paul disait aux Corinthiens : Voici maintenant le temps favorable : voici les jours du salut (1) ; parce qu'il n'y a point de temps dans l'année plus favorable pour nous que celui où nous travaillons à apaiser la colère de Dieu, ni de jours plus précieux pour le salut que ceux qui sont employés à expier nos péchés. C'est donc à vous d'entrer dans ce sentiment de l'Apôtre. Quoique toute votre vie doive être une pénitence continuelle, eu égard aux fautes dont vous vous reconnaissez coupable devant Dieu, c'est particulièrement dans le carême que vous devez vous attacher à la pratique et aux exercices d'une vertu si importante et si nécessaire ; en sorte que vous puissiez dire : Voici maintenant le temps favorable pour moi, et qu'en effet ce soit pour vous un temps de pénitence. Car quel reproche auriez-vous à soutenir de la part de Dieu, si, pendant que toute l'Eglise est en pénitence , vous n'y étiez pas ; et si par le malheur et le désordre ou d'une vie lâche et dissipée, ou d'une vie molle et sensuelle, vous passiez ce temps du carême sans participer en aucune manière à la pénitence publique des chrétiens ! puisqu'alors , bien loin qu'il fût pour vous ce temps de grâce et de salut dont parle saint Paul, il ne servirait qu'à votre condamnation , et qu'il s'en suivrait de là que votre impénitence, criminelle en tout autre temps , le serait doublement en celui-ci.

II.  Il n'y a nulle raison qui puisse vous dispenser de la pénitence, parce que la loi de la pénitence est une loi générale, dont personne n'est excepté ; une loi qui dans tous les états de la vie se peut accomplir, et contre laquelle la prudence de la chair ne peut jamais rien alléguer que de vain et de frivole. Plus il vous paraît difficile, dans la place où vous êtes, d'observer exactement cette loi, plus vous devez faire d'efforts pour vous y assujettir, parce que c'est justement pour cela que vous avez encore plus besoin de pénitence. Vos infirmités mêmes, au lieu de vous rendre impossible l'observation de cette loi, sont au contraire , dans les desseins de Dieu, de puissants secours pour

1 2 Cor., VI, 2.

vous aider à y satisfaire , soit en vous tenant lieu de pénitence, lorsqu'elles vont jusqu'à l'accablement des forces, comme il arrive dans les maladies : soit en vous servant de sujets pour remporter sur vous de saintes victoires, quand ce ne sont que des incommodités ordinaires que vous devez alors surmonter par la ferveur de l'esprit, afin que vous fassiez de votre corps, selon l'expression du maître des Gentils, une hostie vivante et agréable aux yeux de Dieu. La pratique tout opposée où vous avez vécu doit non-seulement vous confondre, mais vous animer contre vous-même, et vous exciter fortement à réparer tout ce que l'amour-propre vous a fait commettre au préjudice de cette divine loi de la pénitence ; car voilà les sentiments avec lesquels vous devez commencer le carême : résolue d'une façon ou d'autre, de subir cette loi, que vous ne devez point regarder comme un joug pesant, ni comme une loi onéreuse , mais plutôt comme une loi de grâce d'où dépend tout votre bonheur.

III. Toute la pénitence du carême, comme l'a très-bien remarqué saint Léon, pape, ne se réduit pas à jeûner, ni à s'abstenir des viandes défendues ; c'en est bien une partie, mais ce n'est pas la principale ni la plus essentielle. Quoique le précepte de l'abstinence et du jeûne cesse en certaines conjonctures, celui de la pénitence subsiste toujours ; et comme il y a dans le monde des chrétiens relâchés, qui, par une espèce d'hypocrisie, jeûnent sans faire pénitence, ou parce qu'ils jeûnent sans renoncer à leur péché,00 parce qu'ils trouvent le moyen, par mille adoucissements, déjeuner sans se mortifier, ce qu'on peut appeler l'hypocrisie du jeûne, si souvent condamnée dans l'Ecriture : aussi, par une conduite toute contraire, les âmes fidèles à Dieu , quand le jeûne leur devient impossible, savent bien faire pénitence sans jeûner, parce que sans jeûner elles savent se vaincre elles-mêmes, s'interdire les délices de la vie, marcher dans les voies étroites du salut, et pratiquer en tout le reste la sévérité de l'Evangile. Suivez cette règle, et tenez-vous d'autant plus obligée à la pénitence, que vous vous sentez moins capable de garder à la lettre et dans la rigueur le commandement du jeûne. Car il est certain que la dispense

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de l'un ne vous peut être qu'un surcroît d'engagement pour l'autre. Si vous raisonnez en chrétienne, c'est ainsi que vous en devez user, afin que Dieu ne perde rien de ses droits, et que la délicatesse de votre santé ne vous empêche point de remplir la mesure de votre pénitence.

IV.  En conséquence de ces principes, la première chose que Dieu demande de vous, et que vous devez vous-même demander à Dieu pour tout ce saint temps, c'est l'esprit d'une salutaire componction, cet esprit de pénitence dont David était pénétré, et dont il faut qu'à son exemple vous vous mettiez en état de ressentir l'impression et l'efficace. C'est-à-dire que votre plus solide occupation pendant le Carême doit être de repasser tous les jours devant Dieu, dans l'amertume de votre âme, les désordres de votre vie, d'en reconnaître avec douleur la grièveté et la multitude, de nous en humilier, de vous en affliger, de ne les perdre jamais de vue : tellement que vous puissiez dire comme ce saint roi : Seigneur, mon péché m'est toujours présent (1). Car, selon l'Ecriture, voilà en quoi consiste l'esprit de la pénitence. Or, une excellente pratique pour cela même, c'est que pendant le carême vous fassiez toutes vos actions dans cet esprit, et par le mouvement de cet esprit ; allant, par exemple, à la messe comme au sacrifice que vous allez offrir vous-même pour la réparation de vos péchés; priant comme le publicain, et ne vous présentant jamais devant Dieu qu'en qualité de pénitente accablée du poids de vos péchés ; vous assujettissant de bon cœur aux devoirs pénibles de votre état, comme à des moyens d’effacer nos péchés; vous proposant pour motif dans chaque bonne œuvre de racheter vos péchés ; vous levant et vous couchant avec cette pensée: Je suis une infidèle, et Dieu ne nie soutire sur la terre qu'afin que je fasse pénitence de mes péchés. Cette vue continuelle de vos péchés vous entretiendra dans l'esprit de la pénitence, et rien ne vous aidera plus à l'acquérir et à le conserver, que de vous accoutumer à agir de la sorte.

V.  Cet esprit de pénitence, si vous êtes assez heureuse pour en être touchée, doit produire en vous un effet qui le suit naturellement, et qui en est la plus infaillible marque; savoir, la pénitence de l'esprit, c'est-à-dire une ferme et constante disposition où vous devez être de mortifier votre esprit, votre humeur, vos passions, nos inclinations, vos mauvaises habitudes,

1 Psal. L, 5.

mais par-dessus tout votre orgueil, qui est peut-être dans vous le plue grand obstacle à la pénitence chrétienne : car le fond de la pénitence chrétienne, c'est l'humilité ; et tandis qu'un orgueil secret vous dominera, ne comptez point sur votre pénitence. Il faut donc, pour répondre aux desseins de Dieu, qu'en même temps que vous célébrez le carême avec l'Eglise, animée de l'esprit de la pénitence, vous vous appliquiez à être plus humble, plus douce, plus patiente, plus compatissante aux faiblesses d'autrui, plus vide de l'estime de vous-même ; que vous parliez moins librement des défauts de votre prochain, que vous soyez moins prompte à le condamner; que si, malgré vous, vous en avez du mépris, vous n'y ajoutiez pas la maligne joie de le témoigner ; car si vous ne prenez sur tout cela nul soin de vous contraindre, quelque pénitence que vous puissiez faire, vous ne commencez pas par celle qui doit justifier devant Dieu toutes les autres, et sans laquelle toutes les autres pénitences sont inutiles. En vain, disait un prophète, déchirons-nous nos vêtements, si nous ne déchirons nos cœurs : c'est le changement du cœur et de l'esprit qui fait la vraie pénitence ; autrement, ce que nous croyons être pénitence n'en est que l'ombre et le fantôme. Du reste, il n'y a personne à qui convienne plus qu'à vous cette pénitence de l'esprit, puisque vous confessez vous-même que c'est principalement par l'esprit que vous avez péché.

VI. La pénitence purement intérieure ne suffit pas, et tous les oracles de la foi nous apprennent qu'il y faut joindre l'extérieure, parce que la corruption du péché s'étant également répandue sur l'homme extérieur et sur l'homme intérieur, Dieu, dit saint Augustin, exige de nous, selon l'un et l'autre, le témoignage de notre condition. Conformément à cette maxime, vous devez être pendant le carême plus fidèle que jamais aux petites mortifications que Dieu vous a inspiré de vous prescrire à vous-même, afin qu'au moins en quelque chose vous ayez la consolation , suivant la parole de saint Paul, de porter sur votre corps la mortification du Seigneur Jésus, et quelle paraisse dans votre chair mortelle (1). Par la même raison, le temps du carême doit encore allumer votre ferveur, pour rendre aux malades que Dieu confie à vos soins les visites de charité, et même les services humiliants qu'ils attendent de vous : car ces services et

1 2 Cor., IV, 11.

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ces visites sont pour vous des œuvres de pénitence ; et vous devez vous souvenir que comme la foi est morte sans les œuvres, ainsi l'esprit de pénitence s'éteint peu à peu, quand il n'est pas entretenu par les œuvres de la pénitence. Vous ne devez pas non plus négliger, autant qu'il dépend de vous, d'être plus modeste dans vos habits pendant le carême, qu'en tout autre temps de Tannée , puisque le Saint-Esprit, en mille endroits de l'Ecriture, fait consister dans cette modestie un des devoirs de la pénitence des pécheurs : d'où vient que les pénitents de la primitive Eglise se revêtaient du cilice et se couvraient de cendres. Vous ne professez pas une autre religion qu'eux ; et tout votre zèle, à proportion et dans l'étendue de votre condition, doit être de vous conformer à eux.

VII. L'aumône, selon la doctrine des Pères, ayant toujours été considérée comme inséparable du jeûne, parce que les pauvres, disaient-ils, doivent profiter de la pénitence des riches, il est évident que cette obligation des riches devient encore bien plus grande a leur égard, quand   par   des   raisons   légitimes  ils   sont dispensés   de  jeûner.

L'aumône   n'est  plus alors un simple accompagnement, mais un supplément du jeûne, dont elle doit tenir la place. Il faut donc qu'elle soit plus abondante, comme étant due à double titre, et du jeûne et de l'aumône même. C'est par Là que vous devez mesurer et régler vos aumônes  pendant ce saint temps, ne vous contentant pas des aumônes que la loi commune de la charité vous engage à faire en toute sorte de temps, mais en faisant  d'extraordinaires que  la loi de la pénitence y doit ajouter, parce qu'il est constant qu'une pécheresse doit  bien plus à Dieu   sur ce   point,   qu'une   chrétienne qui aurait conservé la grâce de son innocence. Vos aumônes, pour être le supplément de votre jeûne , et pour faire partie de votre pénitence, doivent être des aumônes qui vous coûtent ; je veux dire que vous les devez faire de ce que vous vous serez refusé à vous-même, et qu'une de vos dévotions du carême doit être de sacrifier à Dieu certaines choses dont vous voudrez bien vous priver pour avoir de quoi secourir votre prochain, préférant le soulagement de ses misères à votre sensualité, à votre curiosité, à votre vanité. C'est par de semblables victimes, dit le saint apôtre , qu'on se rend Dieu favorable.

VIII. Ce n'est pas assez : mais pour sanctifier le carême, il faut de plus retrancher les plaisirs et les vaines joies du monde;  rien n'étant plus opposé à l'esprit de la religion , beaucoup plus à l'esprit de la pénitence, que ce qui s'appelle plaisir, surtout dans un temps dédié à la pénitence solennelle de l'Eglise. Ainsi nue âme chrétienne doit alors , non-seulement abandonner tous les divertissements profanes qui ne sont permis en nul autre temps, comme les spectacles , les comédies , les danses ; mais même les jeux innocents, les conversations mondaines, les assemblées, les promenades, tout ce qui peut faire perdre l'esprit de recueillement et de componction. Il n'y a pas jusques aux personnes les plus séparées du monde par leur état de vie, qui ne doivent entrer dans cette pratique, ayant un soin particulier pendant le temps du carême, de s'abstenir de certaines récréations, et d'en faire à Dieu le sacrifice. Ce qui doit néanmoins s'entendre des choses qui ne sont ni nécessaires, ni utiles, et dont on se peut passer sans préjudice d'un plus grand bien. Ce qu'on accorde même pour lors ou à la santé, ou à une honnête relâche de l'esprit doit être accompagné d'une secrète douleur de se voir réduit à la nécessité de prendre ces petits soulagements, et à l'impuissance de faire une pénitence parfaite, telle qu'on voudrait la pouvoir faire pour s'acquitter pleinement auprès de Dieu.

IX. Jésus-Christ, durant son jeûne de quarante jours, se retira au désert, et quittâmes! ses disciples : d'où vous devez conclure que le carême des chrétiens doit être pour eux un temps de retraite et de séparation du monde, puisque le Fils de Dieu n'en usa de la sorte que pour notre instruction, et non pas pour sa propre sanctification ; et que le jeûne qu'il observa ne fut que pour servir de modèle au notre. Car c'est ce que tous les Pères de l'Eglise nous ont enseigné. Formez-vous sur ce grand exemple. Faites-vous une règle de vous séparer du monde, non par l'amour de votre repos, mais par le désir et le zèle de votre perfection. A l'exemple de votre Sauveur,  et conduite comme lui par l'Esprit de Dieu, allez passer certains jours dans votre solitude, pour j tiquer à Dieu et à vous-même. Ne vous conteniez pas de cela : mais sans changer de lieu, ni en faire dépendre votre dévotion, établissez-vous au milieu de vous-même une solitude intérieure, où, dans le silence et hors du tumulte, vous communiquiez avec Dieu, donnant tous les jours du carême plus de temps à l'oraison et à la prière. Est-il personne au monde, sans exception, à qui cet exercice de retraite, joint à l'oraison et à une sainte communication avec

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Dieu, soit si nécessaire qu'à vous? Disposez-vous donc à en tirer tous les avantages que Dieu par sa miséricorde y a attachés pour voire salut. Car c'est à vous-même et de vous-même que Dieu dit, par le prophète Osée : Je la conduirai dans la solitude et là je lui parlerai au cœur (1).

X.  La parole de Dieu a été , dès les premiers siècles du christianisme, la nourriture spirituelle dont l'Eglise , pendant le jeûne du carême, a pourvu ses enfants, et l'usage en est encore aujourd'hui très-commun. Vous devez là-dessus , non-seulement accomplir votre devoir , mais l'accomplir exemplairement : fous affectionnant à la divine parole qui vous est prêchée, vous y rendant assidue, l'estimant, la goûtant, la méditant, craignant d'en abuser ou de la négliger, portant les autres à l'entendre comme vous, et lui donnant du crédit, quand ce ne serait que pour empêcher l'avilissement où elle tombe. Par là vous aurez part à la béatitude de ceux qui l'honorent : car c'est Jésus-Christ lui-même qui les a déclarés bienheureux. Au défaut de la prédication, lorsque vous serez dois d'état d'y assister, et même quand vous y assisterez, vous devez aller à la source de cette parole toute sainte, lisant chaque jour du carême l'évangile qui lui est propre; mais le lisant avec respect, avec attention , avec foi, parce que c'est la parole pure et immédiate du Saint-Esprit, et qu'en ce sens cette parole est encore plus vénérable que celle qui vous est annoncée par le ministère des hommes.

XI.  Ajoutez qu'une des fins du carême et de son institution est de préparer les fidèles à la Communion pascale, et que c'est à quoi vous devez singulièrement penser, travaillant plus que jamais à purifier votre conscience , faisant les confessions avec plus d'exactitude, rentrant plus souvent en vous-même pour vous éprouver, afin que dans la solennité île Pâques Jésus-Christ vous trouve plus digne d'approcher de lui et de ses divins mystères. Il serait bon que nous fissiez pour cela, d'année en année, une espèce de revue durant le carême, pour remédier a nos relâchements et à vos tiédeurs. Par cette confession générale depuis la dernière, nous vous renouvelleriez et vous disposeriez à la fête qui approche, et qui doit être le renouvellement universel de toutes les âmes chrétiennes. Du reste , la plus excellente préparation pour bien communier est, selon saint Chrysostome, la communion même. Vous ne pouvez mieux vous disposer à celle de Pâques, que par les communions fréquentes et ferventes du carême. Car voilà pourquoi dans la plupart des Eglises d'Occident, comme nous l'apprenons des anciens conciles, la coutume était, pendant le carême, de communier tous les jours. Coutume que saint Charles souhaita si ardemment de rétablir dans l'Eglise de Milan, n'ayant point trouvé de moyen plus efficace pour préparer les peuples au devoir pascal, que d'ordonner dans le temps du carême la fréquentation des sacrements. Pourquoi donc ne vous conseillerais-je pas la même pratique, puisque j'en ai les mêmes raisons, et que je suppose de votre part les mêmes dispositions.

XII. Enfin le carême, de la manière qu'il est institué dans le christianisme, se rapportant tout entier au grand mystère de la passion de Jésus-Christ, qui en est le terme, c'est surtout dans cette sainte quarantaine que vous devez être occupée du souvenir des souffrances du Sauveur. Souvenir que Jésus-Christ attend de vous, et auquel vous ne pouvez manquer sans vous rendre coupable de la plus énorme ingratitude. Souvenir qui vous doit être infiniment avantageux, et que vous ne pouvez perdre sans renoncer aux plus solides intérêts de votre salut. C'est, dis-je, dans le temps du carême que vous devez vous l'imprimer profondément, ce souvenir, afin qu'il ne s'efface jamais de votre âme, et qu'à tous les moments de votre vie vous puissiez vous écrier : Ah ! Seigneur, j'oublierais plutôt ma main droite que je n'oublierais ce que vous avez souffert pour moi. Il est donc important que vous ne passiez aucun jour du carême sans lire dans les évangélistes quelque chose de la passion du Fils de Dieu et de sa mort. Quels miracles de vertu, pour peu «pie vous y soyez attentive, n'y découvrirez-vous pas? Le souvenir des souffrances d'un Dieu vous rendra tous les exercices de la pénitence non-seulement supportables, mais aimables ;

et l'une des plus douces pensées pour vous, et des pratiques les plus consolantes dans la suite du carême, sera d'unir votre pénitence à la pénitence de Jésus-Christ. Telle était la dévotion de saint Paul, quand il disait : Je suis attaché à la croix avec Jésus-Christ (1); ne séparant point la croix de Jésus-Christ d'avec la sienne, et n'en faisant qu'une des deux. Mais pour parvenir à cette dévotion du grand Apôtre, il faut que le mystère de la passion soit le sujet le plus ordinaire de vos considérations et de vos réflexions.

XIII. Voilà les avis que j'ai à vous donner pour un temps qui vous doit être si précieux. Vous ne pouvez trop reconnaître la bonté de Dieu qui vous l'accorde, et qui veut bien accepter le bon emploi que vous en ferez pour la rémission de vos fautes. Car il y a dans cette conduite de Dieu envers vous une double miséricorde, dont vous ne sauriez assez le bénir, ni lui témoigner assez votre reconnaissance, lié! Seigneur, devez-vous lui dire, qu'ai-je fait, et par où ai-je mérité que vous m'ayez ainsi attendue, et que vous m'ayez fourni un moyen si facile de payer à votre justice tant de dettes dont je me trouve chargée? Vous n'avez pas voulu me perdre comme des millions d'autres; et bien loin de me traiter comme eux dans toute la rigueur de vos jugements, vous vous relâchez en quelque sorte pour moi de tous vos droits. A combien de pécheurs et de pécheresses, moins coupables que moi, avez-vous refusé ce temps de pénitence, et quelle proportion y a-t-il entre cette pénitence que votre Eglise m'impose, et toutes les infidélités de ma vie? Mais plus vous m'épargnez, mon Dieu, moins je m'épargnerai moi-même; et plus vous usez d'indulgence envers une misérable créature pour lui faciliter la juste réparation qu'elle vous doit, plus j'userai de sévérité pour vous rendre, non pas toute la gloire que je vous ai ravie, et qui vous est due, mais toute celle au moins que je suis en état de vous procurer. Que n'ai je été toujours animée de ce sentiment! je n'aurais point tant écouté mille prétextes, que l'esprit du monde, que la nature corrompue, que ma faiblesse et mon amour-propre me suggéraient. Mais si je n'ai pas profité du passé, vous voyez, Seigneur, la résolution où je suis de ne laisser rien échapper du présent, ni de l'avenir, autant qu'il vous plaira de me donner encore de jours. Daignez, mon Dieu, me confirmer dans cette heureuse disposition; et comme votre grâce me l'inspire, qu'elle m'aide à la soutenir. Ainsi soit-il.

INSTRUCTION PAQUES

INSTRUCTION PAQUES

INSTRUCTION POUR LA SECONDE FÊTE DE PAQUES.

SUR LES DEUX DISCIPLES QUI ALLÈRENT A EMMAUS.

ANALYSE.

Jésus-Christ, s'entretenant avec ces deux disciples, raffermit leur foi, ranime leur espérance, et rallume enfin leur charité; d'où nous pouvons tirer pour nous-mêmes de très-solides leçons.

1° Comment Jésus-Christ raffermit la foi des deux disciples. Ils commençaient à se scandaliser du mystère delà croix, et à douter qu'un homme mort si ignominieusement fut le Messie. Mais il confond leur incrédulité par trois arguments invincibles. Car d'abord il leur montre que ce grand mystère d'un Dieu crucifié avait été prédit par tous les prophètes.

Ensuite il les fait souvenir crue lui-même il leur avait plusieurs fois parlé de son crucifiement et annoncé sa mort.

Enfin, il leur fait entendre et leur explique comment il était convenable et nécessaire que le Christ souffrit.

Caractère des incrédules : ce qui altère leur foi, c'est cela même qui devrait l'augmenter. Demandons à Dieu le don de la foi, et conservons-le avec tout le soin possible.

2° Comment Jésus-Christ ranime l'espérance des deux disciples. Ils commençaient à ne plus espérer, parce qu'il y avait dans leur espérance des erreurs que Jésus-Christ leur découvre : l'une par rapport au fond, et l'autre par rapport au temps.

Erreur par rapport au fond. Ils espéraient que Jésus-Christ rétablirait le royaume temporel d'Israël ; mais ce n'était point là le royaume qu'il leur avait promis, puisqu'il leur avait même expressément marqué que son royaume, n'était pas de ce monde. Ne tombons-nous pas dans une erreur tonte semblable? Nous n'espérons en Dieu que dans la vue des biens de cette vie.

Erreur par rapport air temps. Le Fils de Dieu leur avait dit qu'il ressusciterait le troisième jour : ce troisième jour n'était pas encore passé, et ils ne laissent pas de témoigner déjà leur impatience et leur défiance. Ainsi nous espérons en Dieu; mais pour peu qu'il diffère à nous exaucer, nous nous décourageons et nous perdons toute confiance. Ne nous attend-il pas lui-même en tant d'occasions? Pourquoi ne l'attendrions-nous pas?

3° Comment Jésus-Christ rallume la charité des deux disciples. Leur amour s'était beaucoup refroidi; mais il en rallume toute l'ardeur en trois manières :

Par ses discours,

Par la pratique des bonnes œuvres,

Par l'usage de la divine Eucharistie.

Or, ce sont ces trois mêmes moyens dont nous devons nous servir pour renouveler en nous la ferveur de notre dévotion et de notre amour envers Dieu. Mais de quoi parlons-nous communément, et de quoi nous  entretenons-nous? quelles bonnes œuvres pratiquons-nous? comment approchons-nous du sacrement de Jésus-Christ et de sa sainte table?

203

L'Evangile nous parle de deux disciples qui l'en allèrent à un bourg nommé Emmaüs (1), et il nous les représente en trois dispositions dangereuses. Ils ne croyaient plus que faiblement ni Jésus Christ, ils n'espéraient presque plus en lui, et, par une suite nécessaire, ils ne lui riaient plus guère attachés. Mais ce Dieu Sauveur se joignant à eux sur le chemin d'Emmaüs. et s'entretenant avec eux, raffermit leur foi, ranime leur espérance, et rallume enfin toute laideur de leur charité. Nous pouvons tirer de là de très-solides leçons pour nous-mêmes, et nous en faire une juste application.

§ I. Comment Jésus-Christ raffermit la foi des deux disciples.

La foi de ces disciples n'était plus qu'une foi chancelante et faible, depuis qu'ils avaient m leur Maître condamné à la mort, et livré au supplice honteux de la croix. Ils avaient de la peine à se persuader qu'un homme traité de la sorte, et mort si ignominieusement, put être ce Messie qu'ils attendaient, ce Messie qui devait sauver Israël, ce Messie dont ils s'étaient formé de si hautes idées. Voilà ce que nous pouvons appeler le désordre ou le scandale de four foi. Car c'est, au contraire, pour cela qu'ils devaient croire en Jésus-Christ : c'est, dis-je, parce qu'ils l'avaient vu mourir dans l'opprobre et crucifié. Ainsi, de ce qui devait être pour eux un motif de créance et de foi, ils se faisaient un obstacle à la foi même. Ils commençaient à douter et à ne plus croire, par la même raison qui eût dû les déterminer à croire; et le mystère de la croix leur devenait, comme aux Juifs incrédules, un sujet de trouble : au lieu que s'ils eussent bien raisonné , c'était le mystère de la croix qui devait les rassurer et les confirmer.

Que fait donc le Fils de Dieu? il leur reproche leur aveuglement, et les convainc par trois arguments invincibles, capables de confondre leur crédulité et la nôtre.

1. Il leur montre que Ions les prophètes qui avaient parlé du Messie, après l'avoir si hautement exalté, et l'avoir annoncé comme le libérateur d'Israël, avaient en même temps dit lare qu'il souffrirait tout ce qu'en effet il avait souffert. Il leur fait le dénombrement de toutes ces prophéties où se trouvaient marquées si distinctement et en détail les différentes circonstances de son supplice, le jour de sa mort, le prix donné a celui qui l'axait vendu, l'emploi qu'on avait fait de cet argent, le

1 Luc., XIV,

13.

partage de ses habits, le fiel et le vinaigre qu'on lui avait présenté à boire, et le reste. D'où il les oblige à conclure que leur incrédulité est non-seulement mal fondée, mais absolument insensée et déraisonnable, puisqu'il s'ensuivait de là que s'il n'avait pas été trahi et livré, s'il n'avait pas été comblé et rassasié d'opprobres, s'il n'avait pas été condamné et attaché à la croix, il ne serait pas celui qu'avaient prédit les prophètes, ou que ces prophètes se seraient trompés à son égard, leurs prophéties n'ayant pas été accomplies dans sa personne. Contradiction dont leur foi eût dû être ébranlée et scandalisée. Mais parce que ce Dieu Sauveur avait enduré la mort et le tourment de la croix, tout s'accordait parfaitement et se conciliait. Les oracles étaient vérifiés; il ne manquait rien à l'accomplissement des Ecritures; on voyait dans lui ce Messie, d'une part victorieux et triomphant, et de l'autre sacrifié et immolé ; d'une part le plus beau des enfants des hommes, et de l'autre meurtri et défiguré; d'une part le Dieu de gloire, et de l'autre l'homme de douleurs : preuve convaincante et sans réplique.

II. Il les fait souvenir que lui-même, qui avait mis lin à la loi et aux prophètes, il leur avait parlé plus d'une fois de son crucifiement et de sa mort ; qu'il les en avait avertis par avance, et qu'il les y avait ainsi préparés, afin que dans le temps ils n'en fussent point surpris, et qu'ils rappelassent la mémoire de tout ce qu'il leur avait dit. Rien donc ne devait plus les fortifier que de voir toutes ces prédictions si ponctuellement exécutées : comme, au contraire, rien n'eût dû les jeter dans une plus grande incertitude, ni ne les eût fait douter avec plus de fondement, que s'il était mort d'une autre manière, et qu'il n'eût pas été exposé à une pareille persécution, ni à tant d'indignités. Et, en effet, après leur avoir dit expressément: Nous allons à Jérusalem, et tout ce que les prophètes ont écrit du Fils de l’Homme s'accomplira, on le livrera aux Gentils, on le couvrira d'ignominie, on lui crachera au visage, il sera flagellé, et ensuite on le mettra en croix (1); après, dis-je, leur avoir tenu ce langage, si l'événement n'y eût pas répondu, qu'eussent-ils pu penser de lui? et, bien loin de le reconnaître pour le Messie, n'eussent-ils pas eu sujet de juger qu'il n'était pas même prophète? Mais, par une règle tout opposée, ayant été eux-mêmes témoins de ce qui s'était passé, ayant su la prédiction, l'ayant

1 Luc, XVIII, 31-33.

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entendue de sa bouche, et la comparant avec le succès où rien n'était omis de tout ce qu'elle contenait, n'avaient-ils pas en cela de quoi les soutenir, de quoi les consoler, et ne devaient-ils pas dire : Voilà justement ce que notre Maître nous avait marqué ; toutes ses paroles étaient véritables, et c'est sans doute l'envoyé de Dieu? Tellement que c'était dans eux une extrême folie et l'aveuglement le plus grossier, de prendre de là même un scandale directement contraire, non-seulement à la foi, mais au bon sens et à la raison.

III. Indépendamment des anciennes prophéties et de ses propres prédictions, il leur fait entendre et leur explique comment il était nécessaire que le Christ souffrit, et que par ses souffrances il entrât dans sa gloire (1). Nécessaire qu'il souffrît, parce qu'il devait satisfaire à Dieu, parce qu'il devait réformer le monde, parce qu'il devait nous donner l'exemple, parce qu'il devait être, en nous servant de modèle, notre règle, notre soutien , notre consolation. Nécessaire que par ses souffrances il entrât dans sa gloire, parce qu'une des .marques de sa divinité devait être de parvenir, par l'humiliation de la croix, à la possession de toute la gloire dont un Dieu est capable. Ce moyen si singulier et si disproportionné ne convenait qu'à Dieu , et surpassait toutes les vues et toutes les forces de l'homme. Démonstration encore plus sensible pour nous et plus touchante que pour les disciples d'Emmaüs, puisque nous voyons dans l'effet ce qu'ils ne faisaient que prévoir dans l'avenir. Jésus-Christ est monté au plus haut des cieux, et, par la voie de la tribulation et de la confusion, il est arrivé au comble de la félicité et de la gloire. Si tout cela ne sert pas à rendre notre foi plus ferme, ne peut-on pas nous dire à nous-mêmes: O hommes aveugles et incrédules (2) !

Quoi qu'il en soit, voilà le caractère de l'incrédulité, qui a été le vice de tous les siècles, et qui n'est encore que trop commune dans ces derniers âges. Combien sur le fait de la religion y a-t-il, jusqu'au milieu du christianisme, de gens incertains et indéterminés? combien y en a-t-il de lents et de tardifs à croire? combien d'ignorants et de grossiers dans les choses de Dieu ? combien même d'absolument impies et libertins? Or, à bien examiner les principes les plus ordinaires qui les font penser, juger, douter,, décider, parler, on trouvera souvent que ce qui altère leur foi, c'est cela même qui devrait l'augmenter; que

1 Luc, XXIV, 26. — 2 Ibid. 25.

ce qui trouble leur foi, c'est cela même qui devrait la calmer ; que ce qui les détache delà foi, c'est cela même qui devrait les y attacher. Une simple explication des choses, s'ils voulaient l'écouter avec docilité, et déposer pour quelques moments leurs vains préjugés, leur ouvrirait les yeux et leur ferait apercevoir terreur qui les séduit.

Demandons à Dieu le don de la foi : car c'est! un don de Dieu, et l'un des plus grands dons. Conservons-le avec tout le soin possible, et ne nous le laissons pas enlever par des opinions tout humaines, qui n'ont d'autre fondement ni d'autre attrait que leur nouveauté, pour engager les esprits frivoles et remplis d'eux-mêmes. Tenons-nous-en aux prophètes et à l'ancienne doctrine de l'Eglise. Afin d'exciter souvent notre foi et de la réveiller, formons-en de fréquents actes; et s'il nous vient des difficultés, faisons-nous instruire; mais pour l'être, écoutons avec attention, avec soumission, sans obstination. Au contraire, ne prêtons jamais l'oreille à tout ce qui pourrait blesser la foi. Ces sortes de discours sont toujours pernicieux et très-nuisibles à ceux même qui n'y veulent pas déférer. Il est rare que les âmes les plus fidèles n'en remportent pas certaines impressions, qu'elles ont de la peine à effacer, et dont il est aussi difficile de se défaire, qu'il est aisé de les prendre.

Entre tous les articles de notre foi, tâchons surtout à nous bien pénétrer de cette vérité essentielle, qu'il a fallu que Jésus-Christ endurât toutes les ignominies et toutes les douleurs de sa passion, avant que de recevoir la gloire de sa résurrection.  Cette pensée nous préservera d'un double scandale. Car le monde naturellement se révolte contre une religion qui nous propose pour objet de notre culte un Dieu crucifié :   mais plus nous comprendrons ce mystère des souffrances et des humiliations de notre Dieu, plus nous le trouverons adorable. Il y a encore un autre scandale qui n'est que trop commun : c'est d'être surpris de voir sur la terre la plupart des gens de bien dans l'affliction, et en particulier de nous y voir nous-mêmes ;  mais du  moment que nous aurons une  foi vive  de  l'obligation où était Jésus-Christ même de subir la mort, et la mort de la croix, pour entrer dans une vie éternellement glorieuse, nous nous estimerons heureux d'avoir part à son calice, nous reconnaîtrons en cela une providence et une miséricorde toute spéciale sur nous ; nous nous confondrons des plaintes et des   murmures   où   nous  nous

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sommes portés; et nous appliquant les paroles du Fils de Dieu, nous nous écrierons : O infidèles et insensés ! ne fallait-il pas que le Christ lui-même souffrit, et qu'il entrât ainsi dans sa gloire (1) ?

§ II. Comment Jésus-Christ ranime l'espérance des deux disciples.

La foi des deux disciples étant devenue si bible et si chancelante, c'était une conséquence nécessaire que leur espérance s'affaiblit à proportion. Ils avaient espéré en Jésus-Christ; mais on peut dire qu'ils n'espéraient plus, ou qu'ils n'espéraient qu'imparfaitement. Ils avaient espéré, comme ils le témoignent eux-mêmes: Nous espérions (2); mais ils n'espéraient plus, ou ils n'espéraient qu'imparfaitement ; car si leur espérance eut toujours été la même, ils n'eussent pas dit seulement : Nous espérions ; mais ils auraient ajouté : Nous espérons encore, et nous sommes sûrs que notre attente ne sera point trompée. Ce n'est plus là leur disposition : Pourquoi? parce qu'il y avait deux erreurs dans leur espérance, l'une par rapport au fond, et l'autre par rapport au temps.

I. Erreur par rapport au fond.

Ils espéraient que Jésus-Christ rétablirait le royaume temporel d'Israël, qu'il délivrerait les Juifs de la servitude où ils étaient réduits; qu'il remettrait toute la nation dans la gloire et dans l'éclat où ils avaient été ; qu'il les comblerait de prospérités, et les rendrait puissants dans le monde : voilà ce qu'ils avaient conçu,  et ce qu'ils s'étaient promis de lui. Or, en cela leur espérance Mail une espérance mondaine et toute terrestre. Espérance qui n'avait point Dieu pour objet, qui ne s'élevait point au-dessus de l'homme, qui n'allait point au solide bonheur ; mais qui l’attachait à des biens périssables, au lieu de chercher  avant toutes choses le royaume de Dieu et sa justice. Espérance qui tenait encore du judaïsme, et n'avait rien de la loi de grâce. le sorte qu'ils étaient par là semblables à ces Israélites qui avaient soupiré après les oignons d'Egypte, qui avaient méprisé la manne du ciel, et s'étaient dégoûtés des viandes délicates que bien leur préparait dans le désert. Espérance qui les rendait tout charnels, comme ces anciens Juifs, au goût desquels Dieu s'était accommodé , ne leur promettant que la fertilité le leurs moissons, que l'abondance du blé et du vin, que la défaite de leurs ennemis, en un mot, que des avantages humains. Mais parieuse tout, espérance fausse et erronée : car

1 Luc.., XXIV, 26. — 2 Ibid., 21.

Jésus-Christ leur avait fait expressément entendre que son royaume ne serait pas de ce monde. Il devait les délivrer, mais de leurs péchés , et non point de la servitude des hommes. Il ne s'était point engagé à les rendre heureux dans la vie, puisque au contraire il leur avait dit : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il porte sa croix, et qu'il me suive (1). Dieu loin de leur promettre des prospérités sur la terre, il ne leur avait annoncé que des souffrances. En quoi donc consistait leur erreur? En ce qu'ils confondaient les choses , interprétant d'un royaume temporel et visible ce qui n'était vrai que d'un royaume spirituel et intérieur, et ne comprenant pas ta nature des biens que la venue de Jésus-Christ et sa mission leur devaient procurer.

N'est-ce pas là ce qui nous arrive à nous-mêmes? Nous espérons en Dieu, mais si nous nous consultons bien, et si nous démêlons bien les vrais sentiments de notre cœur, nous trouverons que nous n'espérons en Dieu que dans la vue des biens de cette vie, que dans la vue d'une fortune passagère , que dans la vue de mille choses que nous attendons de lui, mais qui n'ont nul rapport à lui. Nous espérons en Dieu : mais nous ne l'espérons pas lui-même, ou du moins nous ne l'espérons pas lui-même préférablement à tout ; et loin d'espérer en lui de la sorte, nous le faisons servir indignement à nos espérances mondaines, n'espérant en lui que pour satisfaire nos désirs corrompus, et pour venir à bout de nos plus injustes prétentions.

De là vient que, quand nous voyons ces espérances frustrées, nous commençons à perdre confiance en Dieu , et que nous disons comme les disciples d'Emmaüs : Nous espérions. J'espérais que servant Dieu avec quelque fidélité, il aurait soin de moi, qu'il m'assisterait, qu'il me protégerait, qu'il me délivrerait de la persécution de mes ennemis. J'espérais qu'ayant recours à lui, il écouterait mes prières , il seconderait mes desseins, il bénirait mes entreprises : mais rien de tout cela ; et après tant de vœux, je me trouve encore dans le même état. Au lieu de dire : J'espérais que , m'attachant à Dieu, je recevrais de lui de puissants secours pour opérer mon salut et pour acquérir les vertus ; j'espérais, ou qu'il écarterait de moi les tentations qui m'attaquent, ou qu'il m'aiderait à les surmonter (espérances solides, espérances infaillibles, puisqu'elles sont fondées sur la parole de Jésus-Christ) ; au lieu, dis-je,

1 Matth., XVI, 24.

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de parler ainsi, on tient dans le secret du cœur un langage tout contraire : J'espérais qu'en prenant le parti de la piété , je passerais des jours tranquilles, et à couvert des orages du siècle ; j'espérais y avoir plus de douceurs et plus d'agréments. Nous espérions : marque donc que nous n'espérons plus : et pourquoi ? parce que nous espérions mal, c'est-à-dire que nous n'avions qu'une espérance trompeuse et mal conçue.

Non, mes Frères, dit saint Augustin, qu'aucun de nous ne se promette une félicité temporelle parce qu'il est chrétien. Jésus-Christ ne nous a point admis parmi ses disciples à cette condition. Quand un soldat s'enrôle dans une milice, on ne lui dit point qu'il vivra bien à son aise, qu'il sera bien traité, bien logé, bien couché ; mais on l'avertit qu'il faut agir, fatiguer, s'exposer ; et comme il s'y attend, il n'est point étonné des marches pénibles qu'on lui fait faire, ni des périls où on l'engage. Nous sommes les soldats de Jésus-Christ : ce divin conquérant des âmes nous a enrôlés dans sa sainte milice, non pas pour amasser des richesses, non pas pour parvenir à de hauts rangs ni pour être grands selon le monde, non pas pour jouir de toutes nos commodités, mais pour nous sanctifier, mais pour détruire dans nous le péché , mais pour combattre nos vices et nos passions, mais pour avoir part à ses souffrances et à ses humiliations. Il est vrai qu'il nous a en même temps promis un bonheur et une récompense; mais ce bonheur et cette récompense , non plus que son royaume, ne sont pas de ce monde. Voilà ce qu'il nous a cent fois répété dans son Evangile, et sur quoi nous avons dû compter. Par conséquent, quoi que nous ayons à soutenir de fâcheux selon la nature et dans la vie présente , nous n'en devons point être surpris ni déconcertés; et c'est même ce qui doit donner à notre espérance un nouvel accroissement et un nouveau degré de fermeté.

II. Une autre erreur des deux disciples fui à l'égard du temps. Le Fils de Dieu leur avait prédit qu'il ressusciterait le troisième jour ; ce troisième jour n'était pas encore passé, et ils ne laissent pas de témoigner déjà leur impatience : Nous voici, disent-ils, au troisième jour que toutes ces choses sont arrivées, sans que nous ayons rien vu (1). Ce n'est pas , ajoutent-ils, que quelques femmes n'aient été avant le jour au sépulcre, et qu'elles ne nous aient rapporté que le corps n'y était plus. Quelques-

1 Luc, XXIV, 21.

uns de nous y sont aussi allés, et oui en effet  trouvé les choses comme les femmes les avaient dites. Tout cela devait relever leur espérance, et les conforter : mais leur empressement l'emporte surtout cela, et au lieu d'attendre en paix et avec persévérance, ils s'inquiètent et se découragent.

Telle est encore la disposition de la plupart des chrétiens. Nous espérons en Dieu; mais nous ne savons ce que c'est que d'attendre avec tranquillité et en repos l'accomplissement des promesses de Dieu. Nous voulons que Dieu nous exauce tout d'un coup. Nous nous lassons de lui demander si souvent et si longtemps, et le moindre délai nous rebute: connue si la persévérance n'était pas une condition nécessaire de la prière pour obtenir les grâces du ciel, comme si ces grâces divines ne valaient pas bien celles que nous attendons de la part du monde, et que nous sommes si constants à poursuivre et à rechercher; comme si Dieu n'était pas le maître de ses dons, et que cène fût pas à lui de juger en quel temps et en quelles conjonctures il est à propos de les répandre sur nous.

Confions-nous en la bonté de notre Dieu, et laissons agir sa providence, sans entreprendre de lui prescrire aucun terme. S'il tarde à nous répondre,  demeurons en patience, et réprimons   les   mouvements  précipités de notre cœur. Voilà le grand principe, et en quoi nous devons au moins imiter la conduite de Dieu même à notre égard. Nous nous plaignons qu'il y a tant d'années que nous lui demandons telle grâce, et que nous ne l'avons pu encore obtenir; mais lui-même, combien y a-t-il d'années qu'il nous sollicite, qu'il nous appelle, qu'il nous presse intérieurement de renoncer à cette passion, de lui sacrifier cette inclination, de nous défaire de cette habitude, de changer de vie, et de travailler aune sainte réformation de nos mœurs? combien de fois s'est-il fait entendre là-dessus au  fond de notre âme, et combien de fois nous a-t-il fait entendre la voix et les exhortations  de   ses   ministres? Lui avons-nous accordé ce qu'il voulait de nous? n'avons-nous  point différé? ne différons-nous pas tous les jours? et néanmoins se rebute-t-il ? cesse-t-il  ses   poursuites ? nous! abandonne-t-il à nous-mêmes? ne devrait-il pas être  plus  fatigué  de  nos   retardements. que nous des siens? Car enfin les siens ne fendent, selon les vues de sa sagesse, qu'à notre bien et à notre salut ; mais les nôtres, par une obstination opiniâtre et presque insurmontable, ne

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vont qu'à le déshonorer et à nous perdre. Réglons-nous sur ce modèle. Soyons patients entera Dieu, comme il l'est envers nous. Dès que Doua persévérerons, il n'y a rien que nous ne puissions espérer de sa miséricorde.

§ III. Comment Jésus-Christ rallume la charité des deux disciples.

De l'affaiblissement de la foi et de l'espérance, suit enfin le relâchement de la charité. Os deux disciples avaient aimé Jésus-Christ; c'était à eux, comme aux  autres, que   cet Homme-Dieu avait dit: Mon Père vous aime, parce que vous m'aimez (1). Ils avaient dans les rencontres montré du zèle pour ce Dieu Sauveur : mais ce zèle, autrefois si ardent, paraissait tout refroidi. Ils étaient tristes : cette tristesse n'était qu'un dégoût qui leur avait pris de son service, qu'un chagrin secret de s'être engagés aie suivre, qu'une sécheresse de cœur, qu'un abattement d'esprit; et rien de plus opposé qu'une pareille désolation a la ferveur de l'amour de Dieu et de la piété chrétienne. Etat malheureux, quand on ne prend pas soin de s’en relever, qu'on ne fait nul effort pour cela. L'on y succombe lâchement, et l'on quitte tout. Etat dangereux pour les âmes faibles, et peu expérimentées dans les choses de Dieu : c'est la tentation la plus commune et la plus forte dont se sert le démon pour attaquer les personnes qui commencent à marcher dans la voie du salut, et pour les renverser. Etat pénible pour une âme fidèle qui veut s'y soutenir ; mais aussi état d'un très-grand mérite pour elle, braque, L'envisageant comme une épreuve, et l'estimant heureuse d'avoir cette occasion de marquer a Dieu son attachement inviolable, elle porte avec courage toutes les aridités, tous les ennuis, et avance toujours du même pas et avec la même résolution.

Comment le Fils de Dieu ranime-t-il ses disciples affligés et tout abattus? comment rallume-t-il dans leur cœur le feu de son amour? En trois manières et par trois moyens.

I. Par ses discours. Il se joint à eux, il se mêle dans leur conversation, il s'accommode à leur disposition présente, il se fait voyageur comme eux, et marche au milieu d'eux ; il leur parle, il les interroge, il leur répond. Cependant sa grâce agit secrètement, il s'insinue peu a peu dans leurs esprits. Autant de paroles qu'il prononce, ce sont autant de traits enflammés qui les touchent, qui les percent, qui les brûlent d'une ardeur toute nouvelle. C'est

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