Œuvres complètes (page 75)
III. D'une vive foi de la présence réelle de
Jésus-Christ dans l'Eucharistie; faisant intérieurement la profession de cette foi, et disant avec l'aveugle-né de l'Evangile : Oui, Seigneur, je crois (3). Je crois que c'est vous-même que je vais recevoir dans ce sacrement, vous-même qui, étant né pour moi dans une crèche , avez voulu mourir pour moi sur la croix, et qui, glorieux dans le ciel, ne laissez pas d'être caché sous ces espèces adorables : je le crois, mon Dieu , et je m'en tiens plus assuré que si je le voyais de mes yeux, parce que
1 Eccli., XIV, 14. — 2 Psal., CXVII, 24. — 3 Joan., IX, 38.
257
mes yeux me pourraient tromper, et que votre parole est infaillible. Quoique mes sens et ma raison me disent le contraire, je renonce à mis sens et à ma raison, pour me captiver sous l'obéissance de la foi ; et s'il fallait souffrir raille morts pour la confession de cette vérité, aidé de votre grâce, Seigneur, je les souffrirais, plutôt que de démentir sur ce point ma créance et ma religion.
IV. D'une adoration respectueuse, qui est comme la suite naturelle de cet acte de foi : car, puisque c'est Jésus-Christ même que vous allez recevoir, il est juste que vous lui rendiez auparavant l'hommage que vous lui devez. comme à votre souverain et à votre Dieu ; à l'exemple des premiers chrétiens, qui, selon le témoignage de saint Augustin, ne recevaient jamais la chair du Sauveur dans les sacrés mystères, sans l'avoir premièrement adorée. Ainsi. pendant que le prêtre célèbre, mais particulièrement à l'élévation de l'hostie, vous répéterez souvent d'esprit et de cœur ces paroles de saint Thomas : Mon Seigneur et mon Dieu (1); adorant Jésus-Christ sur l'autel, comme les Mages l'adorèrent dans l’étable de Bethléem, et lui protestant, avec saint Bernard, que plus il a voulu se faire petit pour se donner à vous, plus vous voulez avoir de respect, de zèle et de réitération pour lui.
V. D'un profond anéantissement de vous-même, vous étonnant qu'un Dieu d'une si haute majesté daigne bien descendre du ciel pour vous visiter; disant, avec bien plus de sujet que la mère de saint Jean-Baptiste, lorsqu'elle reçut la visite de la sainte Vierge : Et d’où me vient cet excès de bonheur (2), que mon Seigneur et mon Dieu veuille venir à moi? eu. comme le centenier : Ah! Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison (3) ; comme le saint homme Job: Et qu’est-ce que l’homme, Seigneur, pour être élevé à une telle gloire (4)? Et qui suis-je, moi pécheur, moi ver de terre, pour approcher d'un Dieu aussi saint que vous ; pour être assis a votre table, pour y manger le pain des anges et pour y être nourri de votre chair divine?
VI. D'une humble confiance : car si Jésus-Christ se plaît et se tient même honoré que l’on se confie en lui, c'est particulièrement dans ce mystère où lui-même, sans réserve, se communique à nous. Or, s'il se donne lui-même, dit admirablement saint Paul, comment ne
1 Joan., XX, 20. — 2 Luc, I, 43. — 3 Matth., VIII, 8. — 4 Job, VIII, 25.
nous donnera-t-il pas tout le reste? pourrait-il nous refuser quelque chose, en même temps qu'il se livre à nous? Vous devez donc considérer l'Eucharistie comme le trône de la miséricorde de Jésus-Christ, où vous avez droit de vous présenter, pour lui exposer vos misères, vos faiblesses, vos aveuglements, vos erreurs, sûr que vous devez être de lui que par la vertu de ce sacrement, si vous n'y apportez point d'obstacle, il vous fortifiera, il vous éclairera, il apaisera la violence de vos passions , il vous délivrera de vos mauvaises habitudes : d'emporté que vous étiez, il vous fera paraître modéré ; de tiède, il vous rendra fervent; de charnel et de mondain, il vous changera en homme spirituel et chrétien. Vous approcher, dis-je, de Jésus-Christ avec cette espérance, fondée sur sa puissance infinie et sur son infinie bonté : car n'êtes-vous pas, lui direz-vous, ô mon Dieu ! le maître de mon cœur ? et quand mon cœur sera-t-il plus absolument dans votre disposition, que quand vous y serez entré par votre adorable sacrement?
VII. D'une crainte filiale, dont il faut que cette confiance soit accompagnée, comme si vous disiez à Jésus-Christ : Mais ne serais-je point, ô mon Sauveur, assez malheureux pour avoir dans moi un péché secret qui fût un empêchement à toutes les grâces que vous me voulez faire? ne serais-je point un Judas pour vous donner aujourd'hui le baiser de paix , et pour vous trahir demain? ne vous recevrais-je point comme lui dans l'état d'une conscience criminelle? et au lieu de venir à moi, comme à un disciple fidèle, n'y venez-vous point avec horreur et avec indignation, comme à un ennemi caché? Si cela était, ah! je vous dirais, comme saint Pierre : Retirez-vous de moi, Seigneur (1), parce que je suis un sacrilège et un impie; mais la même confiance que j'ai en vous me fait espérer, Seigneur, que vous m'avez remis mon péché, et qu'ensuite, tout indigne que je suis, vous ne me rejetterez pas de votre présence.
VIII. D'un désir ardent de recevoir Jésus-Christ :
car l'une des dispositions les plus nécessaires pour bien communier, c'est de le désirer ; comme l'une des meilleures dispositions pour profiter d'une viande, c'est de la manger avec appétit. Vous témoignerez donc à Notre-Seigneur, non-seulement le désir, mais, s'il est possible, l'impatience et l'empressement que vous avez de vous unir à lui dans ce
1 Luc, V,
8.
258
sacrement, en lui disant, comme les patriarches de l'ancienne loi qui attendaient sa venue : Venez, Seigneur, et ne tardez pas davantage (1) ; venez prendre possession de mon cœur, il est tout prêt, et il ne peut être rempli que de vous : ou, comme le Prophète royal, dans ce psaume qui convient si bien à une âme chrétienne, au moment qu'elle approche de la communion : De même que le cerf soupire avec ardeur après les sources des eaux, mon âme soupire après vous, mon Dieu (2).
IX. D'une fervente contrition qui achève de sanctifier votre âme, et qui la mette dans ce degré de pureté où elle doit être pour devenir digne de Jésus-Christ; vous servant pour cela des paroles affectueuses de ce saint roi pénitent : J'espère, Seigneur, que vous m'avez déjà lavé par le sacrement de pénitence; mais lavez-moi encore davantage, et purifiez-moi de nouveau de toutes les souillures de mon péché (3), afin que je sois en état de me présenter à vous. Créez dans moi un cœur pur, et renouvelez jusqu'au fond de mes entrailles cet esprit de droiture et de justice (4), sans lequel toute la dévotion dont je me sens touché en communiant ne serait que mensonge et illusion. Comme le péché, ô mon Dieu, est l'unique chose qui puisse vous déplaire en moi, je le déleste et l'abhorre, parce qu'il vous déplaît. Quand il ne me rendrait point d'ailleurs sujet aux châtiments terribles et effroyables dont votre justice le punit, et quand il ne mériterait point l'enfer, il me suffit, pour l'avoir en exécration, qu'il m'éloigne de vous, et qu'il empêche que vous ne vous unissiez à moi par le sacrement de votre corps.
X. D'un parfait amour : car si vous êtes obligé d'aimer Jésus-Christ de tout votre cœur, et de cet amour de préférence qui vous est commandé par la loi divine, beaucoup plus devez-vous lui en donner des marques dans ce sacrement, qui est singulièrement et par excellence le sacrement de son amour et de sa charité envers les hommes. Il faut donc vous imaginer que, dans le moment de la communion, Jésus-Christ vous demande comme à saint Pierre : M’aimez-vous (5)? et ensuite lui répondre avec la même ferveur que cet apôtre: Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime (6). Mais la protestation sincère que je vous fais aujourd'hui est que je veux vous aimer d'un amour solide et effectif, qui ne consiste pas simplement dans les paroles, mais dans l'accomplissement
17. — 6 Ibid.
de mes devoirs , dans l'observation exacte de vos commandements , dans un attachement inviolable à votre loi, dans la crainte de vous offenser, dans la fuite de tout ce qui vous déplaît, dans un renoncement éternel aux fausses maximes du monde, et à tout ce qui est contraire au christianisme que je professa
XI. D'une attention particulière aux parole! du prêtre, lorsqu'il vous présentera le corps de Jésus-Christ, et qu'il vous dira : Que le corps de Notre-Seigneur Jésus- Christ garde votre âme jusque dans la vie éternelle (1) ! paroles qui doivent faire sur vous une vive impression, en vous faisant comprendre la fin pour laquelle vous communiez, qui est de persévérer dans la grâce ; c'est-à-dire de ne pas communier simplement pour observer pendant quelques jours une certaine régularité de vie, mais pour être constamment fidèle à Dieu, et vous maintenir dans l'état où vous a mis le sacrement de Jésus-Christ, en sorte qu'il soit maintenant pour vous un gage de la vie éternelle.
XII. D'une prière courte, mais affectueuse, que vous ferez à Jésus-Christ, le conjurant if suppléer par sa grâce à tous vos défauts, et de mettre lui-même dans votre cœur les dispositions nécessaires pour le bien recevoir ; reconnaissant avec humilité que, quoi que vous ayez fait pour cela, vous êtes toujours infiniment indigne de ce sacrement.
§ III. Avis pour le temps qui suit la communion.
I. Sortir de la sainte table avec un profond respect de la présence de Jésus-Christ, qui est au milieu de votre cœur, et dont il est vrai de dire dans ce moment là que la plénitude de sa divinité habite en vous corporellement. Etre quelque temps dans le silence, comme saisi d'admiration des choses qui viennent de s'accomplir en vous, et vous considérant vous-même comme le tabernacle vivant où réside alors le Saint des saints : pensée admirablement propre pour vous tenir dans un parfait recueillement, et pour arrêter toutes les distractions de votre esprit, qui ne pourraient être alors que criminelles , comme si Jésus-Christ vous disait : Appliquez-vous à me contempler, et reconnaissez que je suis votre Dieu (2), puisqu'on vertu de ce mystère vous en avez une expérience si sensible.
II. Goûter le bonheur et l'avantage que vous avez de posséder Jésus-Christ, qui est voire souverain, et qui, par la communion, se fait le gage de votre béatitude , comme il en doit être
1 Off., Div. — 2 Psal., XLV, 11.
239
l'objet pendant foute l'éternité, vous appliquant ces paroles du psaume : Goûtez, et voyez combien le Seigneur est doux (1). Il est glorieux dans le ciel, il est tout-puissant sur la terre, il est terrible dans les enfers ; mais il est doux dans ce sacrement, et la douceur dont il y remplit les âmes justes est le caractère de sa divine présence. Ah ! mon Dieu, lui direz-vous, que le goût des saintes délices que tous me faites maintenant sentir m'ôte pour jamais le goût des douceurs criminelles et des plaisirs du monde, qui ne font qu'empoisonner mon cœur et corrompre ma raison ! Que cet avant-goût que vous me donnez de votre paradis, dans l'adorable Eucharistie, corrige en moi . tous les goûts dépravés de mes passions, qui me font aimer ce que je devrais souverainement haïr, et qui me font préférer, aussi bien que l'enfant prodigue, la nourriture des pourceaux, c'est-à-dire celle qui contente ma sensualité, aux véritables biens que vous communiquez à ceux qui s'attachent à vous. Entrez dais le sentiment du saint vieillard Siméon, lorsque, pour comble de ses désirs, il vit Jésus-Christ entre ses bras : C'est maintenant, Seigneur, que j’aurai la consolation de mourir en paix (2), puisque non-seulement mes yeux vous ont vu, mais que mon âme vous possède, et que ma chair est pénétrée de vous, qui êtes la source de la vie.
III. Faire après la communion ce que David pratiquait si saintement : J'écouterai ce que le Seigneur dira au dedans de moi (3). Car c'est proprement alors qu'il est dans vous ; et si tous vous rendez attentif, il ne manquera pas de parler secrètement à votre cœur pour vous dire bien des choses auxquelles vous ne pensez pas, et que vous vous dissimulez à vous-même, mais dont il vous fera convenir. Par exemple, il vous reprochera certaines infidélités où vous tombez, certains désordres dans lesquels vous vivez, certaines lâchetés que vous ne vous efforcez pas de vaincre; il vous dira en quoi il veut que vous changiez de conduite, ce qu'il veut que vous lui sacrifiiez, à quoi il veut que vous renonciez. En un mot, lui-même s'expliquant immédiatement à vous, et remuant tous les ressorts de votre conscience, il vous déclarera ses volontés, mais d'une manière dont il sera impossible que vous ne soyez touché, aussi bien que convaincu. Dites-lui donc alors, comme Samuel ; Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur écoute (4).
IV. Vous acquitter du principal devoir que Jésus-Christ attend de vous après la communion, qui est de lui témoigner votre reconnaissance pour le bienfait inestimable que vous venez de recevoir de lui. Car quelle ingratitude ne serait ce pas , si, rempli de ses dons et de lui-même, vous n'en aviez aucun sentiment? et ne mériteriez-vous pas d'être regardé comme un monstre de la nature, si un amour aussi parlait que le sien ne trouvait dans votre âme aucun retour ? Ah ! Seigneur, devez-vous lui dire, que ma main droite s'oublie elle-même, si je vous oublie jamais ; et que ma langue demeure attachée à mon palais, si je ne me souviens éternellement de vous (1). J'ai été un infidèle , j'ai été un lâche , j'ai été un prévaricateur; mais je ne veux pas être un ingrat; et puisque le sacrement de votre corps est une véritable Eucharistie, c'est-à-dire un sacrement d'actions de grâces, non-seulement je veux vous marquer, par toute la suite de ma vie, combien je vous suis redevable de l'avoir reçu; mais je veux même qu'il me serve pour vous remercier de tous les autres biens que vous m'avez faits et que vous continuez à me faire. Car que vous rendrai-je, ô mon Dieu, pour avoir usé envers moi de tant de miséricorde ; et par où puis-je reconnaître les obligations excessives que je vous ai, les grâces dont vous m'avez comblé, les marques singulières de protection par où vous m'avez distingué, sinon en participant à ce calice mystérieux de votre passion? M'avez-vous enseigné un autre moyen que celui-là pour répondre avec quelque sorte d'égalité à votre charité infinie? Si je suis assez heureux pour avoir communié en état de grâce, ne puis-je pas me consoler dans la pensée que, vous offrant vous-même à vous-même, puisque vous êtes maintenant à moi, je satisfais pleinement à tout ce que je vous dois?
V. Faire à Jésus-Christ une oblation entière de votre personne, lui protestant qu'après l'avoir reçu dans la communion, vous ne voulez plus vivre que pour lui, afin de vérifier sa parole : Celui qui mange ma chair vivra pour moi (2) ; que vous ne voulez plus avoir de pensées, former de desseins, exécuter d'entreprises, que dans l'ordre de la parfaite soumission que vous lui devez ; que vous ne voulez plus employer votre santé, vos forces, les talents de votre esprit, votre autorité , votre crédit, vos biens, enfin tout ce qui dépend de vous, que pour les intérêts de sa gloire : lui assujettissant toutes les puissances de votre âme, en sorte qu'il en
1 Psal. CXXXVI, 5, 6. — 2 Joan., VI, 55.
260
soit le maître, et qu'il y règne absolument ; et afin que cette oblation ne soit pas vaine et d'une pure spéculation, la réduisant en pratique par l'examen que vous ferez de vous-même : c'est-à-dire que si vous étiez assez malheureux pour avoir quelque attache dans le monde, vous en fassiez le sacrifice à Jésus-Christ dans ce moment-là, en lui disant : Non, Seigneur, après la faveur singulière dont vous venez de m'honorer, je ne souffrirai pas qu'il y ait rien dans moi qui puisse partager mon cœur entre vous et aucun être créé.
VI. Demander à Jésus-Christ, tandis qu'il est encore au milieu de vous, toutes les grâces dont vous avez besoin; le forçant par une aimable et sainte violence à vous les accorder, et lui disant, comme Jacob disait à l'ange : Non, je ne vous laisserai point aller que vous ne ni ayez donné votre bénédiction (1). Je ne vous demande point, Seigneur, lui ajouterez-vous, des grâces temporelles, de la réputation, des honneurs, des prospérités, des richesses : tout cela ne servirait peut-être qu'à me perdre. Je vous demande les grâces de mon salut, un esprit humble et un cœur chrétien ; je vous demande la haine du péché, une horreur éternelle de l'impiété et du libertinage, la crainte de vos jugements, et par-dessus tout votre saint amour. Je vous demande la force et la solidité de l'esprit, qui m'est nécessaire pour me préserver de la corruption du monde, pour ne me pas laisser emporter au torrent de la coutume, pour résister à la tentation et au scandale du mauvais exemple, pour me mettre au-dessus du respect humain, pour me défendre du poison de la flatterie, pour n'être pas esclave de l'ambition, pour ne point succombera l'intérêt, pour éviter les pièges funestes que le démon de la chair me tend de tous côtés, pour conserver, au milieu des dangers auxquels ma condition m'expose, la liberté et la pureté de ma religion ; enfin pour pouvoir tout à la fois être ce que je suis et ce que votre providence m'a fait naître, et être chrétien. Voilà, mon Dieu, les grâces qui me sont nécessaires. J'ai droit en tout temps de vous les demander ; mais quand vous les demanderais-je avec plus de foi et plus d'assurance de les obtenir, que maintenant que je vous possède, vous qui en êtes l'auteur?
VII. Former de saintes résolutions sur les points particuliers où vous aurez reconnu que Dieu demande de vous quelque changement et quelque réforme de vie : par exemple, sur le
1 Genes., XXXII, 26.
défaut le plus notable que vous avez à corriger, sur l'habitude la plus vicieuse que vous devez combattre, sur l'occasion la plus prochaine du péché dont vous voulez sortir. Et afin que ces résolutions soient plus solides, les concevoir en présence de Jésus-Christ, qui, dans le fond de votre cœur, les ratifie et les accepte, comme si vous lui disiez : Oui, Seigneur, c'est à vous-même que je m'engage ; et je veux bien que vous vous éleviez contre moi, si les promesses que je vous fais ne sont sincères et véritables. J'ai juré, ô mon Dieu, de garder les ordonnances de votre divine loi (1). J'ai juré d'être plus régulier et plus exact dans mes devoirs de chrétien, d'avoir plus de charité pour mon prochain, de retrancher en moi la liberté que je, me donne de parler d'autrui, etc. J'en ai juré, et c'est vous-même que je prends à témoin de ce serment, afin que vous le confirmiez, et que votre sacrement adorable que je viens de recevoir en soit comme le sceau qu'il ne me soit jamais permis de violer, à moins de passer devant vous pour un parjure et pour un anathème.
VIII. Vous exciter à la persévérance chrétienne, qui doit être l'un des principaux fruits de votre communion, en vous demandant à vous-même, comme saint Paul : Qui est-ce qui pourra désormais me séparer de Jésus-Christ (2) après m'être uni à lui si étroitement? Puis vous répondant avec les p'aroles du même apôtre: Non, je suis sûr que ni la mort, ni la vie. ni lu prospérité, ni l'adversité, ni la grandeur, ni l'abaissement, ni quelque autre créature que ce soit, ne me séparera jamais de lui (3). Ce n'est point, mon Dieu, par un esprit de présomption que je parle ainsi ; je connais ma misère et mon néant, et je sais que si vous m'abandonniez à moi-même, je retomberais dans l'abîme de tous mes désordres. Mais uni à vous comme je le suis par votre sacrement, j'ai droit de m'élever au-dessus de moi, et de me promettre que, tout inconstant et tout fragile que je puis être, je persévérerai dans votre amour et dans la possession de votre grâce.
IX. Accomplir réellement, dans la suite de votre vie, ce que vous vous êtes proposé dans la communion, vous comportant de telle sorte qu'après avoir communié, vous puissiez encore dire, comme saint Paul : Je vis; mais non, ce n'est plus moi, c'est Jésus-Christ qui vit en moi (4) ; vous souvenant que le plus grand de tous les scandales, selon le jugement même du
1 Psal.,
CXVIII, 106. — 2 Rom., VIII, 38, 39. — 3 Ibid. — 4 Galat., II, 20.
261
monde, est de voir un chrétien qui communie, mais dont la conduite n'en est pas pour cela plus chrétienne ni plus édifiante. Il faut donc, puisque Jésus-Christ vit en vous par la communion, que ce soit lui qui désormais agisse en vous; c'est-à-dire qui vous fasse penser, agir et parler, et qu'il n'y ait rien dans toute votre conduite qui ne soit digne de lui. Car si après la communion vous viviez, comme auparavant, dans le désordre d'une vie lâche ou libertine; si vos pensées étaient aussi mondaines, vos paroles aussi dissolues, vos actions aussi déréglées qu'elles étaient avant que vous eussiez communié ; ce que Salvien disait autrefois se vérifierait dans vous à la lettre, savoir, que Jésus-Christ recevrait en vous de la confusion et de la honte, puisqu'il lui serait honteux qu'une langue, par exemple, qui a été sanctifiée par le sacrement de son corps, proférât encore des paroles lascives et impures; qu'un cœur dont il a fait sa demeure fût encore rempli de mauvais désirs.
X. Remarquer, et, s'il est possible, mettre par écrit, après la communion, certains sentiments plus tendres et plus affectueux dont vous avez été touché à la sainte table : afin que, s'il vous arrive ensuite de tomber dans la sécheresse, ou même dans le relâchement et dans la tiédeur, vous puissiez vous ranimer par le souvenir des choses qui ont fait alors impression sur votre esprit. Car vous profiterez ainsi de l'avis salutaire de David, conçu dans ces paroles du psaume : Les saintes pensées dont votre cœur a été rempli dans la communion, étant recueillies et conservées, comme autant de précieuses reliques, vous feront un nouveau jour de fête, autant de fois que vous y aurez recours et que vous les rappellerez.
FIN DES INSTRUCTIONS.
DU SALUT
DU SALUT
PENSÉES SUR DIVERS SUJETS
DE RELIGION ET DE MORALE.
PENSÉES SUR DIVERS SUJETS DE RELIGION ET DE MORALE.
AVERTISSEMENT.
DU SALUT.
NÉCESSITÉ DU SALUT , ET USAGE QUE NOUS EN DEVONS FAIRE CONTRE LES PLUS DANGEREUSES TENTATIONS DE LA VIE.
ESTIME DU SALUT ET GLOIRE DU CIEL, PAR LA VUE DES GRANDEURS HUMAINES.
DÉSIR DU SALUT, ET PRÉFÉRENCE QUE NOUS LUI DEVONS DONNER AU-DESSUS DE TOUS LES AUTRES BIENS.
INCERTITUDE DU SALUT, ET SENTIMENTS QU'ELLE DOIT NOUS INSPIRER , OPPOSÉS A UNE FAUSSE SÉCURITÉ.
VOLONTE GENERALE DE DIEU, TOUCHANT LE SALUT DE TOUS LES HOMMES.
POSSIBILITÉ DU SALUT DANS TOUTES LES CONDITIONS DU MONDE.
VOIE ÉTROITE DU SALIT, ET CE QUI PEUT NOUS ENGAGER PLUS FORTEMENT A LA PRENDRE.
SOIN DU SALUT, ET EXTRÊME NÉGLIGENCE AVEC LAQUELLE ON Y TRAVAILLE DANS LE MONDE.
SUBSTITUTION DES GRACES DU SALUT ; LES VUES QUE DIEU SY PROPOSE , ET COMMENT IL Y EXERCE SA JUSTICE ET SA MISÉRICORDE.
PETIT NOMBRE DES ÉLUS ; DE QUELLE MANIÈRE IL FAUT L'ENTENDRE, ET LE FRUIT QU'ON PEUT RETIRER DE CETTE CONSIDÉRATION.
PENSÉES DIVERSES SUR LE SALUT.
AVERTISSEMENT.
Je m'acquitte de la parole que je donnai il y a quelques années, lorsque je fis paraître les Exhortations et les Instructions du P. Bourdaloue. Dans l'avertissement qui est à la tète de ces Instructions et Exhortations, je m'engageai à un nouveau travail, sans savoir bien où il me conduirait, ni si j'aurais de quoi remplir le dessein que je m'étais proposé. Quoi qu'il en soit, je promis de l'aire une nouvelle révision des manuscrits du P. Bourdaloue, et de recueillir tout ce que j'y trouverais de pensées détachées, de réflexions, de fragments qui seraient demeurés imparfaits, et qu'il n'aurait point employés dans ses sermons.
Car avant que de composer un sermon, le P. Bourdaloue taisait ce que l'ont communément les prédicateurs : il jetait d'abord sur le papier les différentes idées qui se présentaient à lui touchant la matière qu'il avait en vue de traiter. Il marquait tout confusément et sans aucune liaison. Mais s'étant ensuite tracé le plan de son discours, il choisissait ce qui lui pouvait convenir, et laissait le reste. Ce reste néanmoins, qu'il laissait comme superflu, avait son prix, et c'est de quoi il m'a paru que je pouvais former un recueil, sous le titre général de Pensées sur divers sujets de religion et de morale.
Cependant il y fallait mettre quelque ordre, et tellement distribuer ces pensées, que celles qui ont rapport à un même sujet fussent toutes réunies sous un titre particulier. Cela même ne suffisait point encore : mais de ces pensées les unes étant bien plus étendues que les autres, il a fallu faire des premières comme autant d'articles ou de paragraphes, et ranger les autres indifféremment et sans suite, sous le simple titre de Pensées diverses. Tout cela, comme on le juge assez, demandait que l'éditeur mit un peu la main à l'œuvre, pour disposer les matières, pour les lier ou les développer, pour les finir et leur donner une certaine forme : mais je n'ai rien fait à l'égard de ce recueil de Pensées, que je n'eusse déjà fait à regard des Sermons, Exhortations, Instructions, et de la Retraite spirituelle du même auteur.
Voilà tout le compte que j'ai à rendre de ces opuscules, qui commencent à voir le jour. Car ce ne sont ici proprement que des opuscules, mais où il me semble que l'illustre auteur dont ils portent le nom ne sera point méconnaissable. Les hommes d'un génie supérieur se font partout reconnaître, et jusque dans les moindres choses ils gardent toujours leur caractère. Le public en jugera, et peut-être me saura-t-il gré de la constance avec laquelle je me suis appliqué depuis près de trente ans à lui donner une édition complète des Œuvres du P. Bourdaloue. Il n'y avait rien à perdre d'un si riche fonds, et c'est beaucoup pour moi, si je puis penser qu'il n'ait point dépéri dans mes mains.
DU SALUT.
NÉCESSITÉ DU SALUT , ET USAGE QUE NOUS EN DEVONS FAIRE CONTRE LES PLUS DANGEREUSES TENTATIONS DE LA VIE.
On parle du salut comme d'une affaire souverainement importante, et on a raison d'en parler de la sorte. Mais c'est trop peu dire : il faut ajouter que c'est une affaire absolument nécessaire ; et ce fut l'idée que le Sauveur des hommes en voulut donner à Marthe, dans cette grande leçon qu'il lui fit : Marthe, vous vous inquiétez et vous vous embarrassez de bien des choses ; mais une seule chose est nécessaire (1).
Ce n'est donc point seulement une affaire d'une importance extrême que le salut, mais une affaire d'une absolue nécessité. Entre l'un et l'autre la différence est essentielle. Qu'on me
1 Luc, X, 42.
fasse entendre qu'une affaire m'est importante et très-importante, je conçois précisément par là que je perdrai beaucoup en la perdant, sans qu'il s'en suive néanmoins que dès lors tout sera perdu pour moi, et qu'il ne me restera pins rien. Mais que ce soit une affaire absolument nécessaire, et seule nécessaire, je conclus et je dois conclure que si je venais à la perdre, tout me serait enlevé, et que ma perte serait entière et sans ressource : or tel est le salut.
Affaire nécessaire, et seule nécessaire : nécessaire, puisque je ne puis me passer du salut; seule nécessaire, puisque, hors le salut, il n'y I rien dont je ne puisse me passer. Je dis nécessaire, puisque je ne puis me passer du salut: car c'est dans le salut que Dieu a renfermé toutes mes espérances, en me le proposant comme fin dernière; et c'est de là que dépend Mon bonheur pendant toute l'éternité. Je dis seule nécessaire, puisqu'il n'y a rien, hors le salut dont je ne me puisse passer : car je puis me passer de tout ce que je vois dans le monde; je puis me passer des richesses du monde, je puis me passer des honneurs et des grandeurs du monde, je puis me passer des aises et des récréations du monde. Tout cela, il est vrai, ou une partie de tout cela, peut m'être utile, par rapport à la vie présente, suivant l'état et la condition où je me trouve; mais enfin je puis ne passer de cette vie présente et mortelle, et il faudra bien, tôt ou tard, que je la perde. Par conséquent, je n'ai de fond à faire que sur le salut : c'est là que je dois tendre incessamment, uniquement, nécessairement, à moins que, par un affreux désespoir, je ne consente à être immanquablement, pleinement, éternellement mal heureux.
Terrible alternative : ou un malheur éternel, qui est la damnation, ou une éternelle béatitude, qui est le salut ! Voilà sur quoi je suis obligé de me déterminer, sans qu'il y ait aucun tempérament à prendre. Le ciel ou l'enfer, peint d'autre destinée. Si je me sauve, le ciel est a moi, et il ne me sera jamais ravi ; si je nie damne, l'enfer devient irrémissiblement mon partage, et jamais je ne cesserai d'y souffrir ; car la mort n'est point pour nous un anéantissement : ce n'est point, comme pour la bête, une destruction totale ; au contraire, l'homme en mourant ne fait que changer de vie: d'une vie courte et fragile, il passe à une vie immortelle et permanente ; vie qui doit être, pour les élus le comble de la félicité et le souverain bien, et vie qui sera pour les réprouvés la souveraine misère et l'assemblage
263
de tous les maux. Ainsi Dieu, dans le conseil de sa sagesse, l'a-t-il arrêté, et ses décrets sont irrévocables. Voilà ma créance, voilà ma religion.
De là même, affaire tellement nécessaire, qu'il ne m'est jamais permis, en quelque rencontre que ce soit, ni pour qui que ce soit, de l'abandonner. Un père peut sacrifier son repos et sa santé pour ses enfants; un ami peut renoncer à sa fortune, et se dépouiller de tous ses biens pour son ami ; bien plus, il peut, en faveur de cet ami, sacrifier jusqu'à sa vie. Mais s'agit-il du salut, il n'y a ni lien du sang et de la nature, ni tendresse paternelle, ni amitié si étroite qui puisse nous autoriser à faire le sacrifice d'un bien supérieur à toute liaison humaine et à toute considération.
Plutôt que de consentir à la perte de mon âme, je devrais, s'il dépendait de moi, laisser tomber les royaumes et les empires; je devrais laisser périr le monde entier. Et ce n'est point encore assez : car, selon les principes de la morale évangélique, et selon la loi de la charité que je me dois indispensablement à moi-même, non-seulement il ne m'est point libre de sacrifier, en quelque manière que ce puisse être, mon salut, mais il ne m'est pas même permis de le hasarder et de l'exposer. Le seul danger volontaire, si c'est un danger prochain, est un crime pour moi ; et quoiqu'il m'en put coûter, ou pour le prévenir, ou pour en sortir, je ne devrais rien ménager ni rien épargner, fallût-il en venir à toutes les extrémités, fallût-il quitter père, mère, frères, sœurs; fallût-il m'arracher l'œil ou me couper le bras : pourquoi cela? toujours par cette grande raison de la nécessité du salut, qui prévaut à tout et l'emporte sur tout.
Allons plus loin, et, pour nous faire mieux entendre, réduisons ceci à quelques points plus marqués et plus ordinaires dans la pratique. Je prétends donc que cette nécessité du salut, bien méditée et bien comprise, est avec le secours de la grâce, le plus prompt et le plus puissant préservatif contre toutes les tentations dont nous pouvons être assaillis, chacun dans notre état. Mais sans embrasser trop de choses, et sans nous engager dans un détail infini, bornons-nous à certaines tentations particulières, plus communes, plus spécieuses, plus violentes, qui naissent de la nécessité et du besoin où l'on peut se trouver en mille occasions, par rapport aux biens temporels et aux avantages du siècle : je m'explique.
264
Il y a des extrémités fâcheuses où se trouvent réduits une infinité de personnes: et que fait alors l'ennemi de notre salut, ou pour mieux dire, que fait la nature corrompue? que fait la passion et l'amour-propre, plus à craindre mille fois pour nous que tous les démons? C'est dans des conjonctures si critiques et si périlleuses que tout concourt à nous séduire et à nous corrompre. Le prétexte de la nécessité nous devient une prétendue raison dont il est difficile de se défendre, et la conscience n'a point de barrières si fortes que cette nécessité ne puisse nous faire franchir. Par exemple, on manque de toutes choses , et pourvu qu'on voulût s'écarter des voies de l'équité et de la bonne foi, on ne manquerait de rien : on aurait non-seulement le nécessaire, mais le commode, et on l'aurait abondamment. On voit déchoir sa famille de jour en jour, elle est sur le point de sa ruine ; et pourvu qu'on voulût entrer dans les intrigues criminelles d'un grand et seconder ses injustes desseins, on s'en ferait un patron qui la soutiendrait et l’élèverait. On est embarqué dans une affaire de conséquence : c'est un procès dont la perte doit causer un dommage irréparable; il est entre les mains d'un juge accrédité dans sa compagnie : et au lieu de solliciter ce juge assez inutilement, si l’on voulait, aux dépens de la vertu, écouter de sa part d'autres sollicitations et y condescendre, on pourrait ainsi se procurer un arrêt favorable et un gain assuré. On a un ennemi dont on reçoit mille chagrins; c'est un homme sans raison et sans modération, qui nous butte en tout, qui nous persécute; et si l'on voulait user contre lui de certains moyens qu'on a en main, on serait bientôt à couvert de ses atteintes. Quel empire ne faut-il pas prendre sur soi et sur les mouvements de son cœur, pour ne pas succombera de pareilles tentations, et pour demeurer ferme dans son devoir.
Car, encore une fois, de quoi n'est-on pas capable quand la nécessité presse, et à quoi n'a-t-elle pas porté des millions de gens qui du reste axaient d'assez bonnes dispositions, et n'étaient de leur fonds ni vicieux ni méchants? De combien d'iniquités la pauvreté et l'indigence n'est-elle pas tous les jours le principe? combien a-t-elle fait de scélérats, de traîtres, de parjures, d'impies, d'impudiques, de ravisseurs du bien d'autrui, et de meurtriers qui sans cela ne l'auraient jamais été, qui ne l'ont été en quelque manière que malgré eux et qu'avec toutes les répugnances possibles; mais enfin qui l'ont été, parce qu'ils ont cru y être forcés? Non-seulement ils l'ont cru, mais de là souvent ils se sont persuadés que jusque dans leurs crimes ils étaient excusables; et voilà ce qui rend encore la nécessité plus dangereuse. On se fait aisément de fausses consciences. on étouffe tous les remords du péché, on se dit à soi-même que, dans la situation où l'on est, et dans toutes les circonstances qui l'accompagnent, il n'y a point de loi, et que tout est permis; on exagère cet état, dont on veut se prévaloir, et l'on prend pour dernière extrémité et pour nécessité absolue ce qui n'est que difficulté, qu'incommodité, que l'effet d'une imagination vive et d'une excessive timidité. Quoi qu'il en soit, tout cela mena à d'étranges conséquences, et les suites en sont affreuses.
Or, quel est pour nous, en de semblables attaques, le plus solide appui et le soutien le plus inébranlable? le voici. C'est de se retracer fortement le souvenir de cette maxime fondamentale : Il n’y a qu’une chose nécessaire (1) c'est de s'armer de cette pensée, selon la ligure de l'Apôtre, comme d'une cuirasse, comme d'un casque, comme d'un bouclier qui résiste aux traits les plus enflammés (2), de l'esprit tentateur, et que rien ne peut pénétrer. C'est, dis-je, d'opposer nécessité à nécessité, la nécessité de sauver son âme, qui est nue nécessité capitale et souveraine, à la nécessité de sauver sa fortune, de sauver ses biens, de sauver sa vie.
Car je dois ainsi raisonner : Il est vrai, je pourrais rétablir mes affaires, si je voulais relâcher quelque chose de cette intégrité si exacte et si sévère, qui n'est guère de saison dans le temps où nous sommes, et qui m'empêche de faire les mêmes profits que tant d'autres : mais en me rétablissant ainsi selon le monde je me perdrais selon Dieu, je perdrais mon âme: or il la faut sauver. Il est vrai, si je ne me rends pas à telle proposition qu'on me fait, je choquerai le maître qui m'emploie; j'aliénerai de moi le protecteur qui m'a placé, et qui peut dans la suite me faire encore monter plus haut; je serai obligé de me retirer, et n'ayant plus personne qui s'intéresse pour moi, ni qui m'avance, je resterai en arrière; et que deviendrai-je? Il n'importe : en acquiesçant à ce qu'on me demande, j'offenserais un maître bien plus puissant que tous les maîtres et tous les potentats de la terre, et pour conserver de vaines espérances, je sacrifierais un héritage éternel, je sacrifierais mon âme, et je la damnerais:
1 Luc, X, 42. — 2 Ephes., VI,
17.
265
or il la faut sauver. Il est vrai, l'occasion est belle de me tirer de l'oppression où je suis, et d'abattre cet homme qui ne cesse de me nuire et de me traverser ; mais, en me délivrant des poursuites d'un ennemi qui, malgré toutes ses violences, et quoi qu'il entreprenne contre moi, ne peut après tout me faire qu'un mal passager, je me ferais un autre ennemi bien plus redoutable, qui est mon Dieu , et qui, de sou bras vengeur, peut également et pour toujours porter ses coups sur les âmes comme sur les corps. A quoi donc exposerais-je mon âme? or il la faut sauver. Il est vrai, ma condition est dure, et je mène une vie bien triste ; je n'ai rien, et je ne vois point pour moi de ressources. On me fait les offres les plus engageantes, et si je les rejette, me voilà dans le dernier abandonnement et dans la dernière misère ; mais d'ailleurs je ne les puis accepter qu'au préjudice de l'honneur, et surtout qu'au préjudice de mon âme : or il la faut sauver. Oui, il le faut, et à quelque prix que ce soit, et quelque peine qu'il y ait à subir. Il le faut, et quelque infortune, quelque décadence, quelque malheur qui en doive suivre par rapport aux intérêts humains, il le faut, car c'est là le seul nécessaire, le pur nécessaire. Encore une fois, je le dis pur, le seul nécessaire, parce qu'en comparaison de ce nécessaire, rien n'est proprement ni ne doit être censé nécessaire, parce que dès qu'il s'agit de ce nécessaire, toute autre chose qui s'y trouve en quelque sorte opposée cesse dès lors d'être nécessaire ; parce que c'est à ce nécessaire que doivent se rapporter, comme à la règle primitive et invariable, toutes mes délibérations , toutes mes résolutions, toutes mes actions.
Ce fut ainsi que raisonna la chaste Suzanne, lorsqu'elle se vit attaquée de ces deux vieillards qui voulurent la séduire, et qui la menaçaient de la faire périr, si elle ne consentait à leur passion. Que ferais-je, dit-elle, dans le cruel embarras où je suis? quelque parti que je prenne, je ne puis éviter la mort : mais il vaut mieux que je périsse par vos mains que de pécher en la présence de mon Dieu , et de périr éternellement par l'arrêt de sa justice. Ce fut ainsi que raisonna le généreux Eléazar, lorsque de faux amis le sollicitaient de manger des viandes défendues selon la loi, et de se garantir par là de la colère du prince. Ah 1 répondit ce zélé défenseur de la religion de ses pères, en obéissant au prince et en suivant le conseil que vous me donnez, je pourrais, pour le temps présent, me sauver du supplice où je
suis condamné, et prolonger ma vie de quelques années, mais, vif ou mort, je ne me sauverai pas des jugements formidables du Tout-Puissant; et qu'y a-t-il de si rigoureux que je ne doive endurer , plutôt que d'encourir sa haine et de renoncer à ses promesses ? C'est ainsi que raisonnait saint Paul , ce vaisseau d'élection , et ce docteur des nations. Il se représentait tout ce qu'il y a de plus effrayant, de plus affligeant, de plus désolant. Il supposait que la tribulation vînt fondre sur lui de toutes parts ; qu'il fût accablé d'ennuis, pressé de la faim, tourmenté de la soif, environné de périls, comblé de malheurs; qu'il fût abandonné aux persécutions, aux croix, aux glaives tranchants ; que, dans un déchaînement général, tout l'univers se soulevât contre lui, la terre, la mer, toutes les puissances célestes, toutes les puissances infernales , toutes les puissances humaines : il le supposait, et à la vue de tout cela il s'écriait : Qui me séparera de la charité de Jésus-Christ ? Il allait plus loin; et par la force de la grâce qui le transportait , s'élevant au-dessus de tous les événements, il osait se répondre de lui-même, et ajoutait : Je le sais , et j'en sais certain, que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés , ni le présent, ni l'avenir , ni ce qu'il y a de plus haut, ni ce qu'il y a de plus bas, ni quelque créature que ce soit, ne pourra me détacher de l’amour de Dieu , mon Seigneur et mon Sauveur (1). Voilà comme en parlait ce grand Apôtre. Et d'où lui venait cette constance et cette fermeté insurmontable? c'est qu'il concevait de quel intérêt et de quelle nécessité il était pour lui de sauver son âme, en se tenant toujours étroitement et inséparablement attaché au Dieu de son salut.
Ce sont là, dit-on , de beaux sentiments , ce sont de belles réflexions; mais, après tout, on ne vit pas de ces sentiments ni de ces réflexions; et cependant il faut vivre. Avec ces réflexions, on ne fait rien ; et toutefois, il faut avoir quelque chose , il faut faire quelque chose, il faut parvenir à quelque chose. J'en conviens, on ne vit pas de ces réflexions ; mais de ces réflexions on apprend à mourir si l'on ne peut vivre sans risquer le salut de son âme. Je l'avoue, avec ces réflexions on ne fait rien dans le monde, on n'amasse rien, on ne parvient à rien ; mais de ces réflexions on apprend à se passer de tout, si l'on ne peut rien faire , ni rien amasser, ni parvenir à rien, sans exposer le salut de son âme. Disons mieux , on apprend de ces
1 Rom., VIII, 38.
266
réflexions que c'est tout faire que de faire son salut, que c'est tout gagner que d'amasser un trésor de mérites pour le salut, que c'est parvenir à tout que de parvenir au terme du salut. Voilà ce que ces réflexions ont appris à tant de chrétiens de l'un et de l'autre sexe : car, malgré la corruption dont tous les états du monde ont été infectés, il y a toujours eu dans chaque état des fidèles de ce caractère prêts à quitter toutes choses pour mettre en sûreté leur salut; il y en a eu, dis-je, et plaise au ciel qu'il y en ait toujours! La nécessité du salut était-elle autre chose pour eux que pour nous? y étaient-ils plus intéressés que nous? Non, sans doute ; c'était pour eux et pour nous la même nécessité : mais ils y pensaient beaucoup plus que nous; et en y pensant plus que nous, ils la comprenaient aussi beaucoup mieux que nous. Pensons-y comme eux, méditons-la comme eux, nous la comprendrons comme eux; et en la comprenant comme ils l'ont comprise, nous en ferons comme eux notre affaire essentielle, et nous y adresserons toutes nos prétentions et toutes nos vues.
Mais, hélas ! où les portons-nous ? Quand je vois les divers mouvements dont le monde est agité, et qui sont ce qu'on appelle le commerce du monde ; quand je vois cette multitude confuse de gens qui vont et qui viennent, qui s'empressent et qui se tourmentent, toujours occupés de leurs desseins, et toujours en action pour y réussir et les conduire à bout ; n'ayant que cela dans l'esprit, ne travaillant que pour cela, n'aspirant qu'à cela : au milieu de ce tumulte, j'irais volontiers leur crier avec le Sage : Hommes dépourvus de sens, et aussi peu raisonnables que des enfants à peine formés et sortis du sein de leur mère (1), à quoi pensez-vous? que faites-vous? Hors une seule chose, tout le reste n'est que vanité (2) ; et par une espèce d'ensorcellement, cette vanité vous charme, cette vanité vous entraîne, cette vanité vous possède aux dépens de l'unique nécessaire ! Je le dirais aux grands et aux petits, aux riches et aux pauvres, aux savants et aux ignorants. Malheur à quiconque ne m'écouterait pas I et dès à présent, malheur à quiconque demeure là-dessus dans une indifférence et un oubli qu'on ne peut assez déplorer !
ESTIME DU SALUT ET GLOIRE DU CIEL, PAR LA VUE DES GRANDEURS HUMAINES.
C'est une morale ordinaire aux prédicateurs, d'inspirer du mépris pour toutes les pompes et