Œuvres complètes (page 77)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Matth., XX, 16. —2 Ibid., VII,

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surtout quand elle est établie sur de faux principes et sur des opinions erronées. Mais qu'on la conçoive selon la vérité de la chose; qu'on la propose telle qu'elle est dans son fond, et non point telle que nous l'imaginons; qu'on la renferme en de justes bornes, hors desquelles un zèle outré et une sévérité mal réglée peuvent la porter ; qu'on l'établisse sur de bons principes, sur des maximes constantes, sur des vérités connues dans le christianisme : bien loin alors qu'elle jette dans le découragement, rien n'est plus capable de nous émouvoir, de nous exciter, d'allumer toute notre ardeur, et de nous engager à faire les derniers efforts pour assurer notre salut, et pour avoir place parmi la troupe bienheureuse des prédestinés. Il s'agit donc présentement de voir comment ce sujet doit être touché, quels écueils il y faut éviter, et selon quels principes il y faut raisonner, afin de le rendre utile et profitable.

Je l'avoue d'abord, et je m'en suis assez expliqué ailleurs, il y a certaines doctrines suivant lesquelles on ne peut prêcher le petit nombre des élus sans ruiner l'espérance chrétienne, et sans mettre ses auditeurs au désespoir. Par exemple, dire qu'il y aura peu d'élus, parce que Dieu ne veut pas le salut de tous les hommes; parce que Jésus-Christ, Fils de Dieu, n'a pas répandu son sang ni offert sa mort pour le salut de tous les hommes ; parce qu'il ne donne pas sa grâce, ni ne fournit pas les moyens de salut à tous les hommes; parce qu'il réserve à quelques-uns ses bénédictions, qu'il épanche sur eux avec profusion toutes ses richesses et toutes ses miséricordes, tandis qu'il laisse tomber sur les autres toute la malédiction attachée à ce péché d'origine qu'ils ont apporté en naissant: je le sais, encore une fois, et j'en conviens, débiter dans une chaire chrétienne de pareilles propositions, et s'appuyer sur de semblables preuves pour conclure précisément de là que très-peu entreront dans l'héritage céleste, et parviendront à la vie éternelle, c'est scandaliser tout un auditoire, et ralentir toute sa ferveur, en renversant toutes ses prétentions au royaume de Dieu. Chacun dira ce que les apôtres dirent au Sauveur du monde, et le dira avec bien plus de sujet qu'eux : Si cela est de la sorte, qui est-ce qui pourra être sauvé (1) ? Aussi l'Eglise a-t-elle foudroyé de si pernicieuses erreurs, et a-t-elle cru devoir prévenir par ses anathèmes de si funestes conséquences.

1 Matth., XIX, 25

Pour ne pas donner dans ces extrémités, et pour prendre le point juste où l’on doit s'en tenir, si j'entreprenais de faire un discours sur le petit nombre des élus, voici, ce me semble, quel en devrait être le fond. Je poserais avant toute chose les principes suivants :

1.  Que nous avons tous droit d'espérer que nous serons du nombre des élus. Droit fondé sur la bonté et sur la miséricorde de Dieu, qui nous aime tous comme son ouvrage, et dont la providence prend soin de tous les êtres que sa puissance a créés ; droit fondé sur les promesses de Dieu, qui nous regardent tous, surtout comme chrétiens : car c'est à nous, aussi bien qu'aux fidèles de Corinthe, que saint Paul disait : Ayant donc, mes très-chers frères, de telles promesses de la part du Seigneur, purifions-nous de toute souillure, et achevons de nous sanctifier dans la crainte de Dieu (1). Droit fondé sur les mérites infinis de Jésus-Christ, auxquels nous participons tous, et en vertu desquels nous pouvons et nous devons tous le reconnaître comme notre Sauveur; droit fondé sur la grâce de notre adoption, puisque nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, nous avons acquis un pouvoir spécial de devenir enfants de Dieu (2). Or tous les enfants ont droit à l'héritage du père, et par conséquent, en qualité d'enfants de Dieu, nous avons tous droit à l'héritage de Dieu.

2.  Que non-seulement nous sommes tous en droit, mais dans une obligation indispensable d'espérer que nous serons du nombre des élus. Comment cela? c'est que Dieu nous commande à tous d'espérer en lui, de même qu'il nous commande à tous de croire en lui et de l'aimer. L'espérance en Dieu est donc pour nous dune obligation aussi étroite que la foi et qui l'amour de Dieu. Or être obligé d'espérer en Dieu, c'est être obligé d'espérer le royaume de Dieu, la possession éternelle de Dieu, la gloire et le bonheur des élus de Dieu ; de sorte qu'il ne nous est jamais permis, tant que nous vivons sur la terre, de nous entretenir volontairement dans la pensée et la créance formelle que nous serons du nombre des réprouvés: pourquoi ? parce que dès lors, nous ne pourrions plus pratiquer la vertu d'espérance, ni en accomplir le commandement.

3.  Qu'il n'y a point même de pécheur qui m doive conserver cette espérance, qui ne commette un nouveau péché quand il vient à perdre cette espérance, qui ne se rende coupable du péché le plus énorme, ou plutôt qui ne

1 2 Cor., VII, 1. — 2 Joan., I, 12.

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mette le comble à tous ses péchés, quand il renonce tout à fait à cette espérance , et qu'il l'abandonne. Car, comme je l'ai déjà fait remarquer, on peut être actuellement pécheur, et être un jour au nombre des élus : témoin saint Pierre, témoin saint Paul, témoin Madeleine. Ce n'est pas, à Dieu ne plaise, en demeurant toujours pécheur, mais en se convertissant. Or il n'y a point de pécheur dont Dieu ne veuille la conversion : Ce n’est point la mort des pécheurs que je demande ; mais je veux qu'ils se convertissent et qu'ils vivent (1). Il n'y a point de pécheur que Jésus-Christ ne soit venu chercher et racheter : Lorsque nous étions encore pécheurs et ennemis de Dieu, nous avons été réconciliés par son Fils (2). Il n'y a point de pécheur qui ne doive réparer ses péchés par une vie pénitente : Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous (3). Donc tout cela étant essentiellement lié avec l'espérance en Dieu, il n'y a point de pécheur qui ne la doive toujours garder dans son cœur, quelque pécheur qu'il soit du reste, et en quelque abîme qu'il se trouve plongé.

Ces principes supposés comme autant de maximes incontestables, j'examinerais ensuite, non point s'il y aura peu d'élus, puisque Jésus-Christ nous l'a lui-même marqué expressément dans son Evangile, mais pourquoi il y en aura peu ; et il ne me serait pas difficile d'en donner la raison, savoir, qu'il y en a peu et fort peu qui marchent dans la voie du salut, et qui veulent y marcher. Je ne dis pas qu'il y en a peu qui puissent y marcher ; car une autre vérité fondamentale que j'établirais, c'est que nous le pouvons tous avec la grâce divine, qui ne nous est point pour cela refusée ; que tous, dis-je, nous pouvons, chacun dans notre état, accomplir ce qui nous est prescrit de la part de Dieu pour mériter la couronne et pour assurer notre salut. Sur quoi je reprendrais et je conclurais que si le nombre des élus sera petit, même dans le christianisme, c'est par la faute et la négligence du grand nombre des Chrétiens ; que c'est par leur conduite toute mondaine, toute païenne, toute contraire à la loi qu'ils ont embrassée, et à la religion qu'ils professent.

De là, prenant l'Evangile et entrant dans le détail, je dirais : A qui est-ce que le salut est promis à ceux qui se font violence : Depuis le temps de Jean-Baptiste jusques à présent, le royaume des cieux se prend par force, et ceux

1. — 2 Rom., V, 10. — 3 Luc, XIV, 3.

qui y emploient la force le ravissent (1) ; à ceux qui se renoncent eux-mêmes, qui portent leur croix, qui la portent chaque jour et qui consentent à la porter : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il prenne sa croix, qu'il la porte tous les jours, et qu'il me suive (2); à ceux qui observent les commandements, surtout les deux commandements les plus essentiels, qui sont l'amour de Dieu et la charité du prochain : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, et votre prochain comme vous-même ; faites cela, et vous vivrez (3); à ceux qui travaillent pour Dieu, qui agissent selon Dieu, qui pratiquent les bonnes œuvres, et font en toutes choses la volonté de Dieu : Ceux qui me disent, Seigneur, Seigneur, n’entreront pas tous dans le royaume des cieux ; mais celui qui fera la volonté de mon Père céleste, celui-là entrera dans le royaume des cieux (4); à ceux qui mortifient leurs passions, qui surmontent les tentations, qui s'éloignent des voies du monde et de ses scandales, qui se préservent du péché, qui se maintiennent dans l'ordre, dans la règle, dans l'innocence, ou qui se relèvent au moins par la pénitence, et y persévèrent jusqu'à la mort. Voilà le caractère des élus ; mais sans cela ce seraient immanquablement des réprouvés. Or y en a-t-il beaucoup, parmi les chrétiens mêmes, à qui ces caractères conviennent ? Là-dessus je renverrais à l'expérience : c'est la preuve la plus sensible et la plus convaincante. Sans juger mal de personne en particulier, ni damner personne, il suffit de jeter les yeux autour de nous, et de parcourir toutes les conditions du monde, pour voir combien il y en a peu qui fassent quelque chose pour gagner le ciel; peu qui sachent profiter des croix de la vie, et qui les reçoivent avec soumission ; peu qui donnent à Dieu ce qui lui est dû, qui l'aiment véritablement, qui le servent fidèlement, qui cherchent à lui plaire en accomplissant ses saintes volontés; peu qui s'acquittent envers le prochain des devoirs de la charité, qui en aient dans le cœur les sentiments, et qui dans la pratique en exercent les œuvres; peu qui veillent sur eux-mêmes, qui fuient les occasions dangereuses, qui combattent leurs passions, qui résistent à la tentation de l'intérêt, à la tentation de l'ambition, à la tentation du plaisir, à la tentation de la vengeance, à la tentation de l'envie, à toutes les autres, et qui ne tombent, en y succombant, dans mille péchés;

12. — 2 Ibid.,XVI, 21. —  3 Luc., X. 28. — 4 Matth., VII,

21.

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peu qui reviennent de leurs égarements, qui se dégagent de leurs habitudes vicieuses, qui fassent, après leurs désordres passés, une pénitence solide, efficace, durable. Et quel est aussi le langage ordinaire sur la corruption des mœurs? ce ne sont point seulement les gens de bien, mais les plus libertins, qui en parlent hautement. N'entend-on pas dire sans cesse que tout est renversé dans le monde, que le dérèglement y est général, qu'il n'y a ni âge, ni sexe, ni état, qui en soit exempt; qu'on ne trouve presque nulle part ni religion, ni crainte de Dieu, ni probité, ni droiture, ni bonne foi, ni justice, ni charité, ni honnêteté, ni pudeur ; que ce n'est partout, ou presque partout, que libertinage, que dissolution, que mensonge, que tromperies, qu'envie de s'agrandir et de dominer, qu'avarice, qu'usure, que concussions, que médisances, qu'un monstrueux assemblage de toutes les iniquités ? Voilà comment on nous représente le monde, voilà quelle peinture on en fait, et comment on s'en explique. Or, parler de la sorte, n'est-ce pas rendre un témoignage évident du petit nombre des élus ?

Et si l'on se retranchait à me dire que c'est la mort, après tout, qui décide du sort éternel des hommes, que ce n'est ni du commencement, ni même du cours de la vie que dépend absolument le salut, mais de la fin, et que tout consiste à mourir dans des dispositions chrétiennes : il est vrai, répondrais-je ; mais on ne peut guère espérer de mourir dans ces dispositions chrétiennes, qu'après y avoir vécu; et puisqu'il y en a très-peu qui y vivent, je conclurais qu'il y en a très-peu qui y meurent. Car il me serait aisé de détruire la fausse opinion des mondains, qui se persuadent que, pour bien finir et pour mourir chrétiennement, il n'est question que de recevoir dans l'extrémité de la maladie les derniers sacrements de l'Eglise, et de donner certains signes de repentir. Ah ! qu'il y a là-dessus d'illusions! A peine oserais-je déclarer tout ce que j'en pense.

Non, certes, il ne s'agit point seulement de les recevoir, ces sacrements si saints en eux-mêmes et si salutaires, mais il faut les recevoir saintement, c'est-à-dire qu'il faut les recevoir avec une véritable conversion de cœur, et voilà le point de l'a difficulté. Je n'entreprendrais pas d'approfondir ce terrible mystère, et j'en laisserais à Dieu le jugement. Mais, du reste , n'ignorant pas à quoi se réduisent la plupart de ces conversions de la mort, de ces conversions précipitées , de ces conversions commencées , exécutées , consommées dans l'espace de quelques moments où l'on ne connaît plus guère ce que l'on fait ; de ces conversions , qui seraient autant de miracles, si c'étaient de bonnes et de vraies conversions ; et sachant combien il y entre souvent de politique, de sagesse mondaine, de cérémonie, de respect humain, de complaisance pour des amis ou des parents, de crainte servile et toute naturelle, de demi-christianisme , je m'en tiendrais au sentiment de saint Augustin, ou plutôt à celui de tous les Pères, et je dirais en général qu’il est bien à craindre que la pénitence d'un mourant qui n’est pénitent qu'à la mort ne meure avec lui, et que ce ne soit une pénitence réprouvée. A ce nombre presque infini de faux pénitents à la mort, j'ajouterais encore le nombre très-considérable de tant d'autres que la mort surprend, qu'elle enlève tout d'un coup , qui meurent sans sacrements , sans secours, sans connaissance , sans aucune vue ni aucun sentiment de Dieu. Et de tout cela, je viendrais, sans hésiter, après le Sauveur du monde, à cette affreuse conséquence : Beaucoup d’appelés et peu d'élus (1).

Cette importante matière, traitée de la sorte, ne doit produire aucun mauvais effet, et en peut produire de très-bons. Elle ne doit désespérer personne, puisqu'il n'y a personne qui ne puisse être du petit nombre des élus. Je dis plus, et quand il y en aurait quelques-uns que ce sujet désespérât, qui sont-ils? ceux qui ne veulent pas bien leur salut, ceux qui ne sont pas déterminés, comme il le faut être, à tout entreprendre et à tout faire pour leur salut, ceux qui prétendent concilier ensemble et accorder une vie molle, sensuelle,commode, et le salut; une vie sans œuvres , sans gène, sans pénitence, et le salut ; l'amour du monde et le salut ; les passions, les inclinations naturelles, et le salut; ceux qui cherchent à élargir, autant qu'ils peuvent, le chemin du salut, et qui ne sauraient souffrir qu'on le leur proposât aussi étroit qu'il l'est, parce qu'ils ne sauraient se résoudre à tenir une route si difficile. Ceux-là, j'en conviens, à l'exemple de ce jeune homme qui vint consulter le Fis de Dieu, s'en retourneront tout tristes et tout abattus : mais cette tristesse, cet abattement, ils ne pourront l'attribuer qu'à eux-mêmes, qu'à leur faiblesse volontaire, qu'à leur lâcheté : et, tout bien examiné, il vaudrait mieux, si je l'ose dire, les

1 Matth., XXII, 14.

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désespérer ainsi pour quelque temps, que de les laisser dans leur aveuglement et leurs fausses préventions sur l'affaire la plus essentielle, qui est le salut.

Quoi qu'il en soit, tout auditeur sage et chrétien profitera de cette pensée du petit nombre des élus, et saisi d'une juste frayeur, il apprendra : 1° à redoubler sa vigilance, et à se prémunir plus que jamais contre tous les dangers où peut l'exposer le commerce de la vie ; 2° à ne pas demeurer un seul jour dans l'état du péché mortel, s'il lui arrive quelquefois d'y tomber, mais à courir incessamment au remède et à se relever par un prompt retour; 3° à se séparer de la multitude, et par conséquent du monde, à s'en séparer, dis-je, sinon d'effet, car tous ne le peuvent pas, au moins d'esprit, de cœur, de maximes , de sentiments, de pratiques ; 4° à suivre le petit nombre des chrétiens vraiment chrétiens, c'est-à-dire des chrétiens réglés dans toute leur conduite, fidèles à tous leurs devoirs, assidus au service de Dieu, charitables envers le prochain , soigneux de se perfectionner et de s'avancer par un continuel exercice des vertus, dégagés de tout intérêt humain, de toute ambition, de tout attachement profane, de tout ressentiment, de toute fraude, de toute injustice , de tout ce qui peut blesser la conscience et la corrompre; 5° à prendre résolument et généreusement la voie étroite, puisque c'est l'unique voie que Jésus-Christ est venu nous enseigner; à s'efforcer, Mon la parole du  même Sauveur, et à se raidir centre tous les obstacles, soit du dedans, soit du dehors , contre le penchant de la nature, centre l'empire des sens, contre le torrent de la coutume, contre l'attrait des compagnies, contre les impressions de l'exemple, contre les discours et les jugements du public, n'ayant en vue que de se sauver, ne voulant que cela, ne cherchant que cela, n'étant en peine que de cela ; 6° enfin à réclamer sans cesse la grâce du ciel, à recommander sans cesse son âme à Dieu, et à lui faire chaque jour l'excellente prière de Salomon : Dieu de miséricorde, Seigneur, donnez-moi la vraie sagesse, qui est la science du salut, et ne me rejetez jamais du nombre de vos enfants (1), qui sont vos élus. Oui, mon Dieu, souvenez-vous de mon âme, souvenez-vous du sang qu'elle a coûté. Elle vous doit être précieuse par là. Sauvez-la, Seigneur, ne la perdez pas, ou ne permettez pas que je la perde moi-même : car si jamais elle était perdue, c'est de moi-même que viendrait sa perte. Je la mets,

1 Sap., IX, 4.

mon Dieu, sous votre protection toute-puissante, mais en même temps je veux, à quelque prix que ce soit, la conserver : je redoublerai pour cela tous mes efforts , je n'y épargnerai rien. Telle est ma résolution, Seigneur ; et puisque c'est vous qui me l'inspirez, c'est par vous que je l'accomplirai.

Heureux le prédicateur qui renvoie ses auditeurs en de si saintes dispositions! Son travail est bien employé, et tout sujet qui fait naître de pareils sentiments ne peut être que très-solide et très-utile.

PENSÉES DIVERSES SUR LE SALUT.

J'entends dire assez communément dans le monde, au sujet d'un homme qui, après avoir passé toute sa vie dans les affaires humaines, quitte une charge , se démet d'un emploi et se retire : Il n'a plus rien maintenant qui l'occupe; il va penser à son salut. Il y va penser ? Hé quoi ! il n'y a donc point encore pensé? il a donc attendu jusqu'à présent à y penser ? il a donc vécu depuis tant d'années dans un danger continuel de mourir sans avoir pris soin d'y penser? le salut était donc pour lui une de ces affaires auxquelles on ne pense que lorsqu'il ne reste plus rien autre chose à quoi penser? Quel aveuglement ! quel renversement !

Il fera bien néanmoins d'y penser;  car il vaut mieux, après tout, y penser tard, que de n'y penser jamais : mais en y pensant, qu'il commence par se confondre devant Dieu de n'y avoir pas pensé plus tôt. Qu'il tienne pour perdu le temps où il n'y a pas pensé, l'eût-il employé dans les plus grands ministères, et eût-il paru dans le plus grand éclat. Qu'il comprenne que si les autres affaires ont leur temps particulier, L'affaire du salut est de tous les temps, et que tout âge est mûr pour le ciel. Qu'il admire la patience de Dieu , qui ne s'est point lassée de ses retardements. Surtout qu'il agisse désormais, qu'il redouble le pas, et qu'il se souvienne que la nuit approche (1), et que plus le jour baisse, plus il doit hâter sa marche. Ce ne sera pas en vain : le juste dont parle le Sage, dans l'étroit espace d'une première jeunesse, fournit une ample carrière et anticipe un long avenir (2) : pourquoi le mondain revenu du monde, en reprenant la voie du salut, quoique dans une vieillesse déjà avancée , ne pourrait-il pas, selon le même sens, rappeler tout le chemin qu'il n'a pas l'ait ?

1 Joan., IX, 4. — 2 Sap., IV,

13,

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Il est de la foi que nous ne serons jamais damnés que pour n'avoir pas voulu notre salut, et que pour ne ravoir pas voulu de la manière dont nous pouvions le vouloir ; tellement que Dieu aura le plus juste sujet de nous reprocher ce défaut de volonté, et d'en faire contre nous un titre de condamnation. N'est-ce pas, en effet, se rendre digne de toutes les vengeances divines, que de perdre un si grand bien, lorsqu'il n'y a qu'à le vouloir pour se l'assurer ? Mais est-il donc possible qu'il y ait un homme assez ennemi de lui-même et assez perdu de sens, pour ne vouloir pas être sauvé? Il est vrai, nous voulons être sauvés, mais nous ne voulons pas nous sauver. Or Dieu , qui veut notre salut, et qui nous ordonne de le vouloir, ne veut pas simplement que par sa grâce nous soyons sauvés, mais qu'avec sa grâce nous nous sauvions.

Fausse ressource du mondain : Dieu ne m'a pas fait pour me damner. Non sans doute ; mais aussi Dieu ne vous a pas fait pour l'offenser. Vous renverserez toutes ses vues : de quoi vous plaignez-vous, s'il change à votre égard tout l'ordre de sa providence ? Quoiqu'il ne vous ait pas fait pour l'offenser, vous l'offensez ; ne vous étonnez plus que, quoiqu'il ne vous ait pas fait pour vous damner, il vous damne.

Ce n'est point un paradoxe, mais une vérité certaine, que nous n'avons point, après Dieu, d'ennemi plus à craindre que nous-mêmes : comment cela? parce que nul ennemi, quel qu'il soit, ne nous peut faire autant de mal, ni causer autant de dommage , que nous le pouvons nous-mêmes. Que toutes les puissances des ténèbres se liguent contre moi, que tous les potentats de la terre conjurent ma ruine, ils pourront me ravir mes biens, ils pourront tourmenter mon corps, ils pourront m'enlever la vie , et là-dessus je ne serai pas en état de leur résister ; mais jamais ils ne m'enlèveront malgré moi ce que j'ai de plus précieux, qui est mon âme. Us auront beau s'armer, m'attaquer, fondre sur moi de toutes parts et m'accabler, je la conserverai, si je veux : et, indépendamment de toutes leurs violences, aidé du secours de Dieu, je la sauverai. Car il n'y a que. moi qui puisse la perdre ; d'où il s'ensuit que je suis donc plus redoutable pour moi que tout le reste du monde , puisqu'il ne tient qu'à moi de donner la mort à mon âme, et de l'exclure du royaume de Dieu.

D'autant plus redoutable que je me suis, toujours présent à moi-même, parce que je me porte partout moi-même, et avec moi toutes mes passions, toutes mes convoitises, toutes mes habitudes et mes mauvaises inclinations. Aussi, quand je demande à Dieu qu'il me défende de mes ennemis , je lui demande , ou je dois surtout lui demander qu'il me défende de moi-même. Et de ma part, pour me mettre moi-même en défense, autant qu'il m'est possible, je dois me comporter envers moi comme je me comporterais envers un ennemi que j'aurais sans cesse à mes côtés, et dont je ne détournerais jamais la vue; dont j'observerais jusqu'aux moindres mouvements ; sur qui je tâcherais de prendre toujours l'avantage, sachant qu'il n'attend que le moment de me frapper d'un coup mortel. Celui qui hait son âme dans la vie présente, disait en ce sens le Fils de Dieu, la gardera pour la vie éternelle (1). Triste , mais salutaire condition de l'homme, d'être ainsi obligé de se tourner contre soi-même, et de ne pouvoir se sauver que par une guerre perpétuelle avec soi-même, que par la haine de soi-même !

Nous disons quelquefois à Dieu, dans l'ardeur de la prière : Seigneur, ayez pitié de mon âme ! Les plus grands pécheurs le disent a certains moments où les pensées et les sentiments de la religion se réveillent dans eux, et où ils voient le danger et l'horreur de leur état : Ah ! Seigneur, ayez pitié de mon âme. Mais Dieu, par la parole du Saint-Esprit et par la bouche du Sage, nous répond : Ayez-en pitié vous-même de cette âme que j'ai confiée à vos soins, et qui est votre âme (2)! Je l'ai formée à mon image, je l'ai rachetée de mon sang, je l'ai enrichie des dons de ma grâce, je l'ai appelée à ma gloire, je veux la sauver ; et si elle s'écarte de mes voies, des voies de ce salut éternel que je lui ai proposé comme sa fin dernière et le terme de ses espérances, je n'omets rien pour la ramener de ses égarements, pour la relever de ses chutes, pour la purifier de ses taches, pour la guérir de ses blessures, pour la ressusciter par la pénitence, et pour lui rendre la vie. N'est-ce pas là l'aimer? n'est-ce pas en avoir pitié? Mais vous, vous la défigurez, vous la profanez, vous la sacrifiez à vos passions, vous la perdez, et tout cela par le péché. N'est-ce donc pas a vous-même qu'on doit dire: Ayez pitié de votre âme ? Ayez-en pitié, d'autant plus que c'est la vôtre. Quand ce serait l'âme d'un étranger, l’âme d'un infidèle et d'un païen, l’âme de votre ennemi, vous devriez être sensible à sa perte, et vous souvenir que c'est une âme pour qui

1 Joan., XII,

25.—2 Miserere animae tuae. (Eccli., XXX, 24)

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Jésus-Christ est mort. Mais outre cette raison générale, il y en a une beaucoup plus particulière à votre égard, dès que c'est de votre âme, que c'est de vous-même qu'il s'agit. Est-il rien de plus misérable qu'un misérable qui n'est pas touché de sa misère, et qui n'a nulle pitié de lui-même (1) ?

Un courtisan veut s'avancer, faire son chemin, s'élever à une fortune après laquelle il court et où il a porté ses vues ; il ne s'embarrasse guère si les autres se poussent et s'ils réussissent dans leurs projets. C'est leur affaire, dit-il, et non la mienne ; chacun y est pour soi . Voilà comment on parle au regard de mille affaires, comment on pense, et ce n'est pas toujours sans raison : car dans une infinité de choies, c'est à chacun en effet de penser à soi, et les intérêts sont personnels. Or, si cela est vrai dans les affaires humaines, combien l'est-il plus dans l'affaire du salut? Chacun y est pour soi. C’est-à-dire qu'à l'égard du salut chacun gagne ou perd pour soi-même, et ne gagne ou ne perd que pour soi-même, indépendamment de tous les autres. Si je me sauve, quand tout le monde hors moi se damnerait, je n'en serais pas moins heureux; et si je me damne, quand tout le monde hors moi se sauverait, je n'en serais pas moins malheureux. Non pas que nous ne puissions et que nous ne devions, par une charité et des secours mutuels, contribuer au salut les uns des autres ; mais dans le fond ce qui nous sauvera, ce ne sont ni les prières, ni les soins, ni les mérites d'autrui, mais nos propres mérites unis aux mérites de Jésus-Christ. Qu'on m'oppose donc tant qu'on voudra la multitude, la coutume, l'exemple ; qu'on me dise : c'est la l'usage du monde, c'est ainsi que le momie vit et qu'il agit ; ne pouvant réformer le monde, je le laisserai vivre comme il vit, et agir comme il agit : mais moi j'agirai et je vivrai comme il me semblera plus convenable au salut de mon âme ; et, sans égard à tous les discours, je me contenterai de répondre en deux mots : Chacun y est pour soi.

Nous sommes admirables, quand nous préludons rendre un grand service à Dieu de nous appliquer à l'affaire de notre salut, et d'y donner nos soins. Il semble que Dieu nous en soit bien redevable : comme si c'était son intérêt, et non pas le nôtre. Eh ! mon Dieu, pour qui donc est-ce que je travaille, en travaillant a me sauver? n'est-ce pas pour moi-même? et à qui en revient tout l'avantage? n'est-ce pas à moi- même ? Car qu'est-ce devant vous,

1 Quid miserius  misero non miserante seipsun ?   (Aug.)

Seigneur, et pour vous, qu'une aussi vile créature que moi? qu'est-ce que tout l'univers avec moi? Depuis que vous avez précipité du ciel des légions d'anges, et qu'ils sont devenus des démons; depuis que vous avez frappé de vos anathèmes tant de pécheurs qui brûlent actuellement dans l'enfer, et qui doivent y brûler éternellement, en êtes-vous moins grand, ô mon Dieu ? en êtes-vous moins glorieux et moins puissant? Et quand le monde entier serait détruit, et que je me trouverais enseveli dans ses ruines; quand, par un juste jugement vous lanceriez sur tout ce qu'il y a d'hommes, et sur moi comme sur les autres, toutes vos malédictions, l'éclat qui vous environne en recevrait-il la plus légère atteinte, et en seriez-vous moins riche, moins heureux ? O bonté souveraine ! sans avoir nul besoin de moi, vous ne voulez pas que je me perde, et vous me faites de la charité que je me dois à moi-même un commandement exprès ; vous m'en faites un mérite et un sujet de récompense.

On est si jaloux dans la vie, surtout à la cour, de certaines distinctions ! On veut être du petit nombre, du nombre des favoris, du nombre des élus du monde ; et moins il y a de gens qui s'élèvent à certains rangs et à certaines places, plus on ambitionne ces degrés d'élévation, et plus on fait d'efforts pour y atteindre. Si le grand nombre y parvenait, on n'y trouverait plus rien qui distinguât ; et cet attrait manquant, on n'aurait plus tant d'ardeur pour les obtenir, et l'on rabattrait infiniment de l'idée qu'on en avait conçue. Il faut du choix, de la singularité, pour attirer notre estime et pour exciter notre envie. Chose étrange ! il n'y a que l'affaire du salut où nous pensions et où nous agissions tout autrement. Car à l'égard du salut, il y a le grand nombre et le petit nombre. Le grand nombre, exprimé par ces paroles du Fils de Dieu : Plusieurs sont appelés ; le petit nombre, marqué dans ces autres paroles du même Sauveur : Peu sont élus. Le grand nombre, c'est-à-dire tous les hommes en général, que Dieu appelle au salut, et à qui il fournit pour cela les moyens nécessaires, mais dont la plupart ne répondent pas à cette vocation divine et ne cherchent que les biens visibles et présents. Le petit nombre, c'est-à-dire en particulier les vrais chrétiens et les gens de bien, qui se séparent de la multitude, renoncent aux pompes et aux vanités du siècle, et, par l'innocence de leurs mœurs, parla sainteté de leur vie, tendent sans cesse vers le souverain bonheur, et travaillent à le mériter. En

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deux mots, le grand nombre, qui sont les pécheurs et les réprouvés ; le petit nombre, qui sont les justes et les prédestinés. Mais voici le désordre : au lieu d'aspirer continuellement à être de ce petit nombre des amis de Dieu, de ses élus et de ses saints , nous vivons sans peine, et nous demeurons de plein gré parmi le grand nombre des pécheurs et des réprouvés de Dieu. Nous pensons comme le grand nombre, nous parlons comme le grand nombre, nous agissons comme le grand nombre ; et la seule chose où il nous est non-seulement permis, mais expressément enjoint de travaillera nous distinguer, est justement celle où nous voulons être confondus dans la troupe et suivre le train ordinaire.

O hommes, si jaloux des vains honneurs du siècle, apprenez à mieux connaître le véritable honneur, et à chercher une distinction digne de vous! le salut, le rang de prédestiné, voilà pour vous le seul objet d'une solide et sainte ambition.

DE LA FOI ET DES VICES

DE LA FOI ET DES VICES

DE LA FOI ET DES VICES QUI LUI SONT OPPOSÉS.

DE LA FOI ET DES VICES QUI LUI SONT OPPOSÉS.

ACCORD DE LA RAISON ET DE LA FOI.

LA FOI SANS  LES  OEUVRES : FOI  STÉRILE  ET SANS FRUIT.

LES OEUVRES SANS LA FOI : OEUVRES INFRUCTUEUSES ET SANS MÉRITES POUR LA VIE ÉTERNELLE.

LA FOI VICTORIEUSE DU MONDE.

L'INCREDULE CONVAINCU PAR LUI-MEME.

NAISSANCE ET PROGRÈS DES HÉRÉSIES.

PENSÉES DIVERSES SUR LA   FOI   ET  SUR  LES   VICES OPPOSÉS.

ACCORD DE LA RAISON ET DE LA FOI.

I. Un homme du monde qui fait profession de christianisme, et à qui l'on demande compte de sa foi, dit : Je ne raisonne point, mais je veux croire. Ce langage bien entendu peut être bon; mais dans un sens assez ordinaire il marque peu de foi, et même une secrète disposition à l'incrédulité ; car qu'est-ce à dire, Je ne raisonne point ? Si ce prétendu chrétien savait bien là-dessus démêler les véritables sentiments de son cœur, ou s'il les voulait nettement déclarer , il reconnaîtrait que souvent cela signifie : Je ne raisonne point, parce que si je raisonnais, ma raison ne trouverait rien qui la déterminât à croire ; je ne raisonne point, parce que si je raisonnais, ma raison même m'opposerait des difficultés qui me détourneraient absolument de croire. Or penser de la sorte et être ainsi disposé, c'est manquer de foi : car la foi, je dis la foi chrétienne, n'est point un pur acquiescement à croire, ni une simple soumission de l'esprit, mais un acquiescement et une soumission raisonnable ; et si cette soumission, si cet acquiescement n'était pas raisonnable, ce ne serait plus une vertu. Mais comment sera-ce un acquiescement, une soumission raisonnable, si la raison n'y a point de part  (1) ?

Il faut donc raisonner, mais jusqu'à certain point et non au delà. Il faut examiner, mais sans passer les bornes que l'Apôtre marquait aux premiers fidèles quand il leur disait : Mes Frères, en vertu de la grâce qui m'a été donnée, je vous avertis tous, sans exception, de ne porter point trop loin vos recherches dans les matières de la foi; mais d'user sur cela d'une

1 Rationabile obsequium vestrum. (Rom., XII, 1.) grande retenue, et de n'y toucher que très-sobrement (1). Quelles preuves, quels motifs me rendent la religion que je professe, et conséquemment tous les mystères qu'elle m'enseigne, évidemment croyables? Voilà ce que je dois tâcher d'approfondir, voilà ce que je dois étudier avec soin et bien pénétrer, voilà où je dois faire usage de ma raison, et sur quoi il ne m'est pas permis de dire : Je ne raisonne point. Car, sans cet examen et cette discussion exacte, je ne puis avoir qu'une foi incertaine et chancelante, qu'une foi vague, sans principes et sans consistance. Aussi est-ce pourquoi le Prince des apôtres, saint Pierre, nous ordonne de nous tenir toujours prêts à satisfaire ceux qui nous demanderont raison de ce que nous croyons et de ce que nous espérons (2). Il veut que nous soyons toujours là-dessus en état de répondre, de justifier le sage parti que nous suivons, de faire voir qu'il n'en est point de mieux établi, et de produire les titres légitimes qui nous y autorisent et nous y attachent inviolablement.

Mais quel est le fond de ces grands mystères que la religion me révèle, et qui nous sont annoncés dans l'Evangile ? en quoi consistent-ils? comment s'accomplissent-ils? C'est là que la raison doit s'arrêter, qu'elle doit réprimer sa curiosité naturelle, et qu'il ne m'est plus seulement permis, mais expressément enjoint de dire : Je ne raisonne point, je crois. En effet, il me suffit de savoir que je dois croire tout cela, que je crois prudemment tout cela, que je serais déraisonnable et criminel de ne pas croire tout cela, m'étant enseigné par une religion dont les plus forts raisonnements et les arguments les plus sensibles me font

1 Rom., XII, 3 — 2 1 Petr., XV, 3.

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connaître l'incontestable vérité. C'est là, dis-je, tout ce qu'il me faut ; et si je voulais aller plus avant, si par une présomption semblable à celle de saint Thomas, dans le temps de son incrédulité, je disais comme lui : A moins que je ne voie, je ne croirai point (1), dès lors je perdrais la foi, je l'anéantirais, et j'en détruirais tout le mérite. Je l'anéantirais : pourquoi? parce qu'il est essentiel à la foi de ne pas voir, et de croire ce qu'on ne voit pas. J'en détruirais tout le mérite : pourquoi ? parce qu'il n'y a point de mérite à croire ce qu'on a sous les yeux, ce qui nous est présent et qui nous frappe les sens, ce qu'on voit clairement et distinctement : on n'est point libre sur cela, on n'est point maître de sa créance pour la donner ou pour la refuser ; on est persuadé malgré soi ; on est convaincu, sans qu'il en coûte ni effort, ni sacrifice. Et c'est en ce sens que le Sauveur des hommes a dit : Heureux ceux qui n'ont point vu, et qui ont cru (2) !

Tel est donc l'accord que nous devons faire de la raison et de la religion. La raison éclairée d'en-haut fait comme les premiers pas, ou met comme les préliminaires, en nous convaincant que la religion vient de Dieu ; que de tous les articles qu'elle contient, il n'y en a pas un qui n'ait été révélé de Dieu, soit dans l'Ecriture, soit dans la tradition expliquée et proposa: par l'Eglise ; que Dieu étant absolument incapable d'erreur ou de mensonge, il s'ensuit que tout ce qu'il a prononcé est souverainement vrai ; enfin , que la religion ne nous annonçant que la parole de Dieu , et ne nous l'annonçant qu'au nom de Dieu, elle est par conséquent également vraie, et demande une adhésion parfaite de notre esprit et de notre cœur. Voilà où la raison agit, et ce que nous découvrons à la faveur de ses lumières. Mais ce principe posé en général, la religion prend ensuite le dessus; elle propose ses vérités particulières; et, toutes cachées qu'elles sont, elle y soumet la raison , sans lui laisser la liberté d'en percer les ombres mystérieuses. Si, par son indocilité naturelle et par son orgueil, la raison y répugne , la religion , par le poids de son autorité et par un commandement exprès, la réduit sous le joug et la tient captive. Si la raison ose dire : Comment ceci, ou, comment cela?C'est assez, lui répond la religion, d'être instruit que ceci ou cela est, et de n'en pouvoir douter selon les règles de la prudence. Or on n'en peut douter prudemment, puisque, selon les règles de la prudence , on ne peut douter

1 Joan., XX, 25. — 2 Ibid., 29.

que Dieu ne l'ait ainsi déclaré. Cette réponse, ce silence imposé à la raison, l'humilie; mais c'est une humiliation salutaire , qui empêche la raison de s'égarer, de s'émanciper, de tourner, suivant l'expression de saint Paul, à tout vent de doctrine, et qui la contient dans les justes limites où elle doit être resserrée, et d'où elle ne doit jamais sortir. De cette sorte, notre foi est ferme, sans rien perdre néanmoins de son obscurité ; et elle est obscure, sans rien perdre non plus de sa fermeté.

II. Développons encore la chose :

et, pour la rendre plus intelligible et lui donner un nouveau jour, mettons-la dans une espèce de pratique. Je suppose un chrétien surpris d'une de ces tentations qui attaquent la foi, et dont les âmes les plus religieuses et les plus fidèles ne sont pas exemptes elles-mêmes à certains moments. Car il y a des moments où une âme, quoique chrétienne , est intérieurement aussi agitée par rapport à la foi, que le fut saint Pierre sur les eaux de la mer, quand Jésus-Christ lui dit : Homme de peu de foi, pourquoi avez-vous douté (1) ? Cependant on ne doute pas, on croit, mais d'une foi troublée, d'une foi presque chancelante ; et l'impression est si vive en quelques rencontres , qu'il semble qu'on ne croit rien et qu'on ne tient à rien. Epreuve difficile à soutenir, mais que Dieu permet pour épurer notre foi même, et pour la perfectionner. Il a ses vues en cela, et, bien qu'il paraisse nous délaisser, ce sont pour nous des vues de salut, parce qu'il sait que tout contribue à la sanctification de ses élus, et qu'au lieu de dégénérer et de tomber, c'est dans une faiblesse apparente que la vertu se déploie avec plus de force, et qu'elle s'avance.

Or , en de pareilles conjonctures, dans lesquelles je puis me trouver aussi bien que les autres, que fais-je, ou que dois-je faire ! Après avoir imploré l'assistance divine , après m'être écrié comme le prince des apôtres, en levant les mains au ciel : Seigneur, sauvez-nous, autrement nous allons périr (2), je fais un retour sur moi-même; et, pour me fortifier , j'appelle tout ensemble à mon secours, et ma raison et ma religion. L'une et l'autre me prêtent, pour ainsi dire, la main, et concourent à calmer mes inquiétudes et à me rassurer.

Ma raison me rappelle ces grands motifs qui m'ont toujours déterminé à croire, et m'ont paru jusqu'à présent les plus propres à m'affermir dans la foi où j'ai été élevé. Par exemple, elle me représente ce vaste univers et cette

1 Matth., XIV, 31. — 2 Ibid., VIII, 25.

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multitude innombrable d'êtres visibles qui le composent.

Elle m'en fait admirer la diversité, la beauté, l'immense étendue, l'arrangement, l'ordre , la liaison , la dépendance mutuelle , l'utilité, la durée depuis tant de siècles et leur perpétuité. Elle me fait contempler les cieux qui roulent sur nos têtes , et dont les mouvements si rapides sont toujours si réglés; ces astres qui nous éclairent, ce nombre prodigieux d'étoiles qui brillent dans le firmament, cette variété de saisons qui, par des révolutions si constantes et si merveilleuses, se succèdent tour à tour et partagent le cours des temps. Elle me fait parcourir de la pensée, plutôt que de la vue, ces longs espaces de terres et de mers, qui sont comme le monde inférieur au-dessus du monde céleste. Que de richesses j'y aperçois ! que de productions différentes, et de toutes les espèces ! quelle fécondité! quelle abondance ! Y manque-t-il rien de tout ce qui peut servir, non-seulement à l'entretien nécessaire ou commode, mais à la splendeur et à l'éclat, mais à la somptuosité et à la magnificence , mais aux douceurs et aux délices de la vie? Sans égard à bien d'autres preuves que je passe, et sur lesquelles ma raison pourrait insister , en voilà d'abord autant qu'il faut pour m'attacher à la foi d'un Dieu toujours existant et toujours vivant, l'Etre souverain, le principe de toutes choses, et l'auteur de tant de merveilles. Car discourant en moi-même, et jugeant selon les règles d'une droite raison et selon le sens ordinaire et le plus universel, j'observe d'un premier coup d'oeil qu'un ouvrage si bien entendu , si bien assorti dans toutes ses parties, et d'une structure au-dessus de tout l'artifice humain, ne peut être le pur effet du hasard. Que ce firmament, ces cieux, ces astres, cette terre, ces mers, que tout cela et tout ce que nous voyons ne s'est point fait de soi-même, ne s'est point arrangé de soi-même, ne se remue point de soi-même, ne subsiste point par soi-même, sans qu'aucune intelligence supérieure y préside , ni jamais y ait présidé. Le sentiment qui me vient donc là-dessus et qui me touche, pour peu que j'y fasse attention , est de reconnaître une première cause et un premier moteur, un ouvrier par excellence, une puissance suprême, de qui tout est émané et qui ordonne tout, qui dispose tout, qui donne à tout l'impression , qui anime et soutient tout. Or, cet excellent ouvrier, cette puissance primitive, essentielle, indépendante , toujours subsistante,  c'est ce que  nous appelons Dieu,  et ce que nous   devons honorer comme Dieu.

Je dis honorer comme Dieu; et de degré en degré, la même raison qui me guide me porte plus avant, et me fait passer de la connaissance de Dieu à la connaissance du culte que je lui dois rendre, et qu'il a droit d'exiger de moi. Culte religieux : et qu'y a-t-il de plus raisonnable, soit dans le Créateur, que d'attendre de ses créatures les justes hommages qui lui appartiennent, et de les leur demander; soit dans les créatures, que de glorifier, selon qu'elles en sont capables, le Créateur de qui elles ont reçu l'être, que d'ajouter foi à ses oracles, de se conformer à ses volontés, de pratiquer sa loi, de lui offrir leur encens, et de se dévouer pleinement à son service? En cela consiste la religion : mais parce que dans la multiplicité des religions qui, par l'égarement des esprits, se sont introduites parmi les hommes, il yen a nécessairement de fausses, et que Dieu réprouve, puisqu'elles se contredisent les unes les autres, il est question d'en chercher une véritable, et d'examiner de plus si celle-là même n'est pas l'unique véritable. Or, entre celles qui règnent actuellement dans le monde, je trouve la religion chrétienne, et à la lueur de ma seule raison, j'y découvre des caractères de vérités si marqués, qu'ils doivent convaincre tout esprit sensé, solide, docile qui ne s'obstine pointa imaginer des difficultés, nia faire naître de vaines disputes.

Quand il n'y aurait point d'autre témoignage que celui des miracles de Jésus-Christ, ce serait une preuve plus que suffisante. Ce nouveau législateur paraît sur la terre ; il y prêche son Evangile, qui est la loi chrétienne; et, pour autoriser sa prédication, il se dit envoyé de Dieu. Il est évident que si c'est Dieu qui l'envoie, et que ce soit au nom de Dieu qu'il parle, tout ce qu'il enseigne est vrai, et que nous sommes obligés de souscrire à sa doctrine. Car il faudrait ne pas avoir la plus légère notion de Dieu, pour se persuader qu'il pût attester le mensonge et le confirmer. Ce qui reste donc à Jésus-Christ, c'est de prouver sa mission ; mais comment l'entreprend-il? parles miracles qu'il opère. Les choses que je fais, dit-il, rendent témoignage de moi ; si vous ne m'en croyez pas sur ma parole, croyez-en mes œuvres (1). Et il est encore certain que ces œuvres miraculeuses étant au-dessus des forces de la nature, et ne pouvant procéder que de la vertu d'en-haut, si Jésus-Christ a fait réellement des miracles, surtout certains miracles, et qu'il les ait faits

1 Joan., X, 38.

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pour affirmer qu'il est le Messie, on ne peut plus lui contester cette qualité, ni douter qu'il ne soit venu de la part de Dieu. Autrement Dieu serait l'auteur de l'imposture, en lui communiquant un pouvoir dont il se serait prévalu pour tromper les peuples et abuser de leur crédulité.

Or, que Jésus-Christ ait fait des miracles, et des miracles du premier ordre, et des miracles en très-grand nombre, et des miracles des plus éclatants , et des miracles dont la fin principale était de se faire connaître comme l'envoyé de Dieu ; qu'il ait chassé des corps les dénions et délivré les possédés ; qu'il ait exercé sur les éléments un empire absolu, et qu'ils aient obéi à sa voix; qu'il ait commandé à la mer, apaisé les flots, calmé les tempêtes, qu'il ait guéri toutes sortes de maladies, rendu la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, l'usage de la langue aux muets, le sentiment et le mouvement aux paralytiques, la vie aux morts ; enfin que, par le prodige le plus singulier et le plus inouï, il se soit ressuscité lui-même après avoir été mis à mort et enfermé dans le tombeau, c'est de quoi une raison éclairée et dégagée de tout préjugé ne peut refuser de convenir. Il n'y a qu'à considérer mûrement et par ordre toutes les circonstances dont ces faits se trouvent revêtus, leur variété, leur éclat, Je temps, les occasions, les lieux, les campagnes, les places publiques où ils se sont passés, la multitude des gens qui en ont été spectateurs, ou qui, sur le récit qu'ils en entendaient, comme de miracles avérés et tout récents, embrassaient la foi et formaient ces troupes de chrétiens si célèbres par leur zèle et leur sainteté ; les qualités irréprochables des témoins qui les ont vus, qui les ont rapportés, qui les ont publiés jusqu'aux extrémités de la terre, qui les ont transmis à la postérité dans leurs évangiles, qui les ont soutenus sans se démentir jamais, et en ont défendu la vérité aux dépens de leur fortune, de leur repos, de leur vie : il n'y a, dis-je, qu'à faire une discussion exacte de chacun de ces points, et d'autres que je n'ajoute pas; il n'y a qu'à les bien peser; et on avouera que, de tous les faits historiques, nuls ne sont plus solidement appuyés, ni plus a couvert de la censure. Mais, encore une fois, cette perquisition, à qui doit-elle appartenir, et du ressort de qui est-elle, si ce n'est du ressort de la raison? C'est à la raison d'éclairer d’abord tout cela, de le vérifier, et d'en tirer des preuves authentiques en faveur de la religion.

III. Cependant, après m'être convaincu par-là, et par cent autres motifs, que je dois m'en tenir à la loi de Jésus-Christ; après m'être, pour ainsi dire, démontré à moi-même, par la voie du raisonnement que c'est une loi divine, une loi que l'Esprit de vérité, qui est l'Esprit de Dieu, a dictée ; après avoir conclu en général et par une conséquence nécessaire , que cette loi ne peut donc me tromper, et que je ne puis m'égarer en la suivant; que tout ce que cette loi m'enseigne est donc tel en effet qu'elle me l'enseigne, et que tout ce qu'elle me propose de dogmes à croire sont autant d'articles de foi auxquels je suis indispensablement obligé d'adhérer ; que de vaciller là-dessus et de demeurer un moment dans une suspension volontaire, ce serait donc un crime et une infidélité digne de la damnation éternelle ; enfin, après avoir bien compris le grand oracle du prince des apôtres , que cette loi ayant été donnée aux hommes pour être la seule règle et de notre créance et de nos mœurs, il n’est point sous le ciel d'autre nom en vertu duquel nous puissions être sauvés , que le nom de Jésus-Christ (1) ; du reste, si ma raison veut aller plus loin, et qu'elle prétende percer l'abîme des impénétrables mystères que la religion nous a révélés, mais dont elle nous a caché le fond, c'est là que la foi prend le dessus, qu'elle s'élève, qu'elle défend ses droits, qu'elle me met un voile sur les yeux, et me condamne à ne plus marcher que dans les ténèbres.

La raison a beau se récrier, cette raison également curieuse et présomptueuse ; elle a beau demander : Mais qu'est-ce que le mystère d'un Dieu en trois personnes, et de trois personnes dans un seul Dieu? mais qu'est-ce que le mystère d'un Dieu fait homme sans cesser d'être Dieu, mortel et immortel tout ensemble, passible et impassible, réunissant dans une même personne toute la gloire de la divinité et toutes les misères de notre humanité? mais qu'est-ce que le mystère d'un Dieu-Homme, réellement présent sous les espèces du pain et du vin dans le sacrement de nos autels? qu'est-ce que tout le reste ? Là-dessus la foi lui dit ce que Dieu dit à la mer : Tu viendras jusque-là, mais c'est là même que tu l'arrêteras ; c'est là que tu toiseras tes flots, et que tu abaisseras les enflures de ton orgueil (2). Arrêt absolu contre lequel une raison chrétienne n'a rien à opposer ni à répliquer. Elle y trouve même des avantages infinis : car c'est ainsi que l'homme, en faisant à Dieu le sacrifice de son corps par la pénitence,

1 Act., IV. 12. — 2 Job, XXXVIII, 11.

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le sacrifice de son cœur par l'amour, lui fait encore le sacrifice de son esprit par la foi. En sacrifiant à Dieu son corps par la pénitence, il honore Dieu comme souverainement équitable; en sacrifiant à Dieu son cœur par l'amour, il honore Dieu comme souverainement aimable ; et en sacrifiant à Dieu son esprit par la foi, il honore Dieu comme souverainement infaillible et véritable.

Avantages par rapport à Dieu ;

mais de plus, à prendre la chose par rapport à l'homme et à sa tranquillité, il ne lui doit pas être moins avantageux d'avoir une règle qui seule arrête les vicissitudes perpétuelles de sa raison, lorsqu'elle est abandonnée à elle-même. Or cette règle, c'est la foi. En effet, sans une foi soumise, toutes les lumières de ma raison, au lieu de me rassurer dans le choix d'un parti et de me mettre l'esprit en repos, ne serviront au contraire qu'à me jeter chaque jour dans de nouveaux embarras, et à me causer de nouvelles agitations. Car on sait combien la raison humaine, dès qu'on lui donne l'essor, est variable dans ses vues, et combien elle est féconde en idées toujours nouvelles que l'imagination lui suggère. De sorte qu'aujourd'hui nous pensons d'une façon et demain d'une autre, qu'aujourd'hui un sentiment nous plaît, et que demain nous le rejetons, qu'aujourd'hui une difficulté nous fait de la peine, et qu'elle n'est pas plutôt résolue, qu'un autre doute vient bientôt après nous troubler : ce qui est surtout vrai en matière de religion, et ce qui est encore plus commun aux esprits vifs et pénétrants, aux prétendus sages et aux savants du siècle, qu'à des esprits simples et bornés. D'où il arrive que nous demeurons dans une perplexité où l'on se prête à tout ce qui se présente, et l'on ne tient à rien. Saint Augustin nous le témoigne assez en parlant de lui-même. Il cherchait la vérité, il en faisait son étude, il y employait toute sa philosophie : mais après bien des recherches, et après être tombé dans les erreurs les plus grossières, il était toujours flottant et incertain, et ne trouvait rien où il crût pouvoir se reposer : pourquoi ? parce qu'il ne prenait point d'autre guide que sa raison, et qu'elle ne lui suffisait pas pour tenir son esprit en arrêt, et pour le guérir de ses inquiétudes. De là tant de changements, tant de mouvements inutiles, tant de systèmes différents dont il se laissa préoccuper, et dont il ne revint que lorsqu'il pensa sérieusement à se convertir et à embrasser la foi. En quels ternies s'explique-t-il là-dessus dans ses Confessions, et déplore-t-il l'aveuglement où il avait vécu pendant plusieurs années! Quelles actions de grâces rend-il à Dieu, d'avoir rompu le charme d'une science profane qui lui fascinait les yeux , et de l'avoir réduit à la sainte ignorance d'une foi souple et docile !

Car si la raison se soumet à la foi, si, dans une parfaite intelligence, elles se donnent mutuellement le secours qu'elles doivent recevoir l'une de l'autre, voilà le moyen prompt et immanquable de pacifier mon âme, et de me prémunir contre toutes les attaques dont je puis être assailli au sujet de la religion. De quelque doute que je sois  combattu malgré moi, soit par la malice de l'esprit tentateur. soit par les discours d'une troupe de libertins, soit par les révoltes involontaires de ma raison et de son indocilité naturelle, je n'ai point de réplique plus courte ni plus difficile à faire, que celle de Jésus-Christ même au démon qui le vint tenter dans le désert : Il est écrit. Oui, il est écrit qu'il y a un premier Etre, et qu'il n'y en a qu'un, éternel, invisible, tout-puissant, par qui le monde a été créé, et par qui il est conservé et gouverné. Il est écrit que, dans cet être adorable et cette suprême divinité, il y a tout à la fois, et sans confusion, une unité de substance et une trinité de personnes. Il est écrit que de cette trinité de personnes, Père, Fils et Saint-Esprit, le Fils, égal à son Père et envoyé de son Père, est venu sur la terre pour la rédemption   des hommes; que,  tout Dieu qu'il est et qu'il n'a jamais cessé d'être, il s'est fait homme lui-même, il a vécu parmi nous, il est mort sur une croix, il est ressuscité et monté au ciel. Il est écrit que ce nouveau législateur et ce sauveur, voulant demeurer avec nous jusqu'à la consommation des siècles, nous a laissé sa chair sacrée et son précieux sang sous les apparences du pain et du vin; que nous offrons l'un et l'autre en sacrifice, et que  l'un et l'autre, pour le soutien de nos âmes, nous sert, comme sacrement, de nourriture et de breuvage. Il est écrit qu'il y aura un jugement où nous serons tous appelés, et que, dès maintenant, il y a une béatitude céleste, où les bons seront à jamais récompensés, et un enfer, où les pécheurs seront condamnés à un tourment sans mesure et sans fin : ainsi des autres articles qui me sont proposés comme des points de créance. Or, du moment que tout cela est écrit,  c'est-à-dire que tout cela m'est révélé de Dieu ou de la part de Dieu, et que cette révélation m'est tellement notifiée par des

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motifs de crédibilité, qu'il serait contre le bon sens de n'en vouloir pas convenir, je Vie demande rien de plus. Je rends à la foi, par mon obéissance, l'hommage qui lui est dû; je lui laisse prendre l'ascendant et exercer son empire. Dès qu'elle parle, je l'écoute, je me tais, je crois, parce que je me sens assuré de tout ce qu'elle me dit. Autant qu'il me vient à l'esprit de questions, d'objections, de raisonnements où je me perds et que je ne puis démêler, autant de fois j'ai recours au sentiment de l'Apôtre, et je me contente avec lui de m'écrier : O profondeur de la sagesse et de la science de Dieu ! que ses jugements sont incompréhensibles, et que ses voies sont au-dessus de ce qu'on en peut découvrir ! car qui a pénétré dans les pensées du Seigneur, et qui est entré dans son conseil (1) ? Suivant ces principes et y demeurant ferme, je résous dans un mot toutes les difficultés, je dissipe tous les doutes, je me débarrasse de mille réflexions dangereuses et pernicieuses, du moins très-importunes et inutiles; j'agis en paix, et n'ai d'autre soin que de vivre chrétiennement, selon les maximes et sous la direction de la foi.

Mais comment croire ce que l'on ne comprend pas? Esprit humain, ne te feras-tu point justice? ne connaîtras-tu point ta faiblesse, et pour la connaître, ne te consulteras-tu point toi-même et ta propre raison? Car, à ne consulter même que la raison, qui ne voit pas, à moins qu'on ne soit dépourvu de toute lumière, combien il est déraisonnable et peu soutenable de ne vouloir pas croire une chose parce qu'elle est au-dessus de nos connaissances, et qu'on ne la peut comprendre? Hé ! combien de choses existent dans toute l'étendue de l'univers, combien se passent sous nos yeux et nous sont certaines, sans que nous les comprenions? Parce que nous ne les comprenons pas, en sont-elles moins vraies? Parce qu'on n'a pas compris jusqu'à présent comme se fait le flux et le reflux de la mer, est-il un homme assez insensé pour douter de ce mouvement des eaux si régulier et si constant? Comprenons-nous bien les ouvrages de la nature, et combien yen a-t-il qui échappent à nos prétendues découvertes et à toute notre pénétration? Jugeons de là si nous devons être surpris que les mystères de Dieu soient hors de notre portée, et que nous ne puissions y atteindre, et jugeons encore de là même si c'est une juste conséquence de dire : Je ne dois point croire que cela soit, puisque je n'y conçois rien.

1 Rom., XI, 33.

A Dieu ne plaise que je pense de la sorte, ni que j'ose, Seigneur, m'ingérer dans des secrets qui me sont présentement inconnus? Ce serait une présomption; et, selon la menace de votre Saint-Esprit, en voulant contempler de trop près votre majesté, je m'exposerais à être accablé de votre gloire. Le jour viendra, je l'espère ainsi de votre miséricorde, il viendra cet heureux jour où j'entrerai dans votre sanctuaire éternel, où vous vous montrerez à moi dans tout votre éclat, où je vous verrai face à face. D'une foi ténébreuse, vous me ferez passer à une clarté sans nuage et toute lumineuse. Mais jusque-là, jusqu'à ce jour de la grande révélation, vous me mettez à l'épreuve, et vous voulez que je vous cherche dans la nuit et par des voies sombres. Ce n'est pas, Seigneur, que vous réprouviez les lumières de ma raison; au contraire, vous me l'avez donnée comme un flambeau pour me guider: mais après en avoir fait l'usage convenable, vous m'ordonnez de lui fermer les yeux, de la réprimer, de l'assujettir, et de l'accorder par cette sujétion même avec la foi, qui doit avoir toujours la supériorité sur elle et la dominer. Vous l'avez ainsi réglé, Seigneur, et pour l'honneur de votre parole, et pour mon salut. De bon cœur, j'y consens. Je crois ce qu'il vous a plu de me faire annoncer, et je le crois précisément parce que vous me l'avez dit : Je crois, mon Dieu; mais en même temps j'ajoute, comme ce père de l'Evangile : Fortifiez mon peu de foi (1); car il me semble, en certaines conjonctures, qu'elle est bien faible, cette foi, pour laquelle néanmoins je dois être en disposition de répandre mon sang. Vous la soutiendrez, ou vous me soutiendrez moi-même contre les plus violents assauts, et vous ne permettrez pas qu'un fonds si nécessaire et si précieux me soit enlevé.

LA FOI SANS  LES  OEUVRES : FOI  STÉRILE  ET SANS FRUIT.

I. Sommes-nous chrétiens? ne le sommes-nous pas? Si nous ne le sommes pas, pourquoi affectons-nous de le paraître, pourquoi en portons-nous le nom? c'est une hypocrisie et un mensonge. Mais si nous le sommes, que n'en pratiquons-nous les œuvres? et n'est-ce pas une contradiction énorme d'être chrétien dans la créance, et païen ou plus que païen dans les mœurs?

Voilà le triste état du christianisme : en voilà le désordre le plus universel. Je dis le plus

1 Marc., IX, 33.

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universel ; et pour en venir à la preuve, toute fondée sur l'expérience, nous devons distinguer trois sortes de chrétiens : des chrétiens seulement de nom, des chrétiens de pure spéculation, et des chrétiens tout à la fois de créance et d'action. Chrétiens seulement de nom, et rien de plus : c'est un certain nombre de libertins qui, dans le sein même de la religion, vivent sans religion, renonçant au baptême où ils ont été régénérés, et à la foi qu'ils y ont reçue. Non pas qu'ils s'en déclarent hautement, ni qu'ils fassent une profession ouverte d'impiété : ils gardent toujours quelques dehors ; ils ne produisent leurs sentiments qu'en ternies équivoques, ou qu'en présence de quelques libertins comme eux : leur apostasie est secrète ; mais enfin, par la corruption de leur cœur, ils en sont venus à douter de tout et à ne rien croire : Ils ont encore l'apparence d’hommes vivants, et ils sont morts (1). Chrétiens de pure spéculation, autre caractère : c'est-à-dire qu'ils n'ont pas perdu l'habitude et le don de la foi; ils ne contestent aucune de ses vérités, et ils les respectent toutes ; ils pensent bien : mais s'il faut passer à la pratique, c'est là que leur foi se dément, ou qu'ils la démentent eux-mêmes par l'inutilité de leur vie, et souvent même par les plus honteux dérèglements. Enfin, chrétiens de créance et d'action : ce sont les vrais chrétiens, d'autant plus chrétiens que l'esprit de la foi, dont ils sont remplis, les porte à une pratique plus excellente et plus constante de tous leurs devoirs ; et par un heureux retour, d'autant plus animés et plus touchés de cet esprit de foi, qu'ils le mettent plus constamment et plus excellemment en œuvre, et qu'ils s'adonnent avec plus de soin à tous les exercices d'une piété agissante et fervente : car de même que la foi vivifie les œuvres, on peut dire que les œuvres vivifient la foi. Ils croient, et pour cela ils agissent ; et parce qu'ils agissent, leur foi croît à mesure, et devient toujours plus ferme et plus vive.

Or, de ces trois espèces de chrétiens, il est évident que le plus grand nombre est de ceux que j'ai appelés chrétiens de spéculation, et qui tiennent le milieu entre les premiers et les derniers. Il est vrai qu'il y a dans le monde et parmi nous des impies en qui la foi est absolument éteinte. Bien loin d'avoir aucun sentiment de Dieu, ils ne reconnaissent ni Dieu ni loi; ou si l'aveuglement dans lequel ils sont plongés n'a pu effacer de leur esprit toute idée d'un Dieu, premier moteur de l'univers, du moins,

1 Apoc., III, 1 à l'exemple de ces philosophes dont parle saint Paul, ne le glorifient-ils pas comme Dieu, et traitent-ils de superstition populaire l'obéissance et le sacré culte que nous lui rendons selon l'Evangile, et les enseignements de Jésus-Christ. Mais il faut, après tout, convenir que ce n'est point là l'état le plus commun. Il n'y en a toujours que trop, je le sais, hélas ! et j'en gémis; mais du reste, ce libertinage entier et complet n'est répandu que dans une petite troupe de gens qui n'osent même le découvrir, ou qui tombent dans le mépris, et se diffament en le laissant apercevoir. Il est vrai, d'ailleurs, que la foi n'est point non plus tellement affaiblie ni altérée dans tout le christianisme, qu'il n'y ait encore, jusqu'au milieu du siècle, de parfaits chrétiens qui, par la divine miséricorde et le secours de la grâce, soutiennent dignement la sainteté de leur profession, aussi fidèles et aussi religieux dans la conduite, qu'ils le sont dans la doctrine; remplissant avec une régularité édifiante toutes leurs .obligations, et confessant Jésus-Christ par leur bonne vie et leurs exemples, comme ils le confessent de cœur par leurs sentiments, et de bouche par leurs paroles. Nous en devons bénir Dieu ; mais ce qu'on ne saurait en même temps assez déplorer, c'est que les chrétiens de ce caractère soient si rares, et qu'à peine nous en puissions compter un entre mille. Ce n'est pas d'aujourd'hui que cette décadence a commencé dans l'Eglise; mais pour peu qu'on ait de zèle, on ne peut voir sans une amère douleur combien le mal augmente tous les jours, et combien la charité de ces derniers siècles se refroidit d'un temps à l'autre.

Reste donc de conclure que la foi de la plus grande partie des chrétiens se réduit toute à un simple acquiescement de l'esprit, sans effets, sans fruits, et que c'est là le renversement le plus général. Car quelques plaintes que forment, au sujet de la foi, les personnes zélées, et de quelque manière que s'énoncent les prédicateurs dans leurs discours, quand ils s'écrient qu'il n'y a plus de foi sur la terre et qu'elle y est abolie; quand ils s'adressent à Dieu comme le Prophète, et qu'ils lui demandent: Seigneur, qui est-ce qui croit à la parole que nous annonçons, et où trouve-t-on de la foi ? quand à la vue de ce déluge de vices qui se sont débordés de toutes parts, et qui infectent tant d’âmes, du moins à la vue de l'extrême tiédeur et de l'affreuse inutilité où s'écoulent, jusqu'à la mort, toutes nos années, ils en attribuent la cause à un défaut absolu de

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foi : ces expressions, qu'une  sainte  ardeur inspire, ne doivent point être prises à la lettre, ni dans toute la rigueur de leur sens. Ce serait outrer la chose ; et pour ne rien exagérer, il me semble que tout ce qu'il y a de réel en tout cela, c'est que la foi subsistant encore, dans le fond, ce n'est   plus par la dépravation et le malheur des  temps, qu'une  racine  infructueuse, et que ce sacré germe, dont les productions autrefois étaient si merveilleuses, si promptes, si abondantes, n'opère plus ou presque plus : pourquoi ? parce que ce n'est plus qu'une foi languissante ou comme endormie; parce que nous ne la faisons entrer, ni dans nos délibérations, ni dans nos résolutions , ni dans nos actions ; parce que, sans l'effacer de notre cœur, nous l'effaçons de notre souvenir, et que ces vérités, quelque importantes  et quelque touchantes qu'elles soient, ne nous étant jamais présentes à la pensée, elles ne doivent faire sur nous nulle impression. D'où il arrive que, dans le plan de notre vie, elles ne servent ni à nous détourner du mal, ni à nous porter au bien, quoiqu'elles nous aient été surtout révélées pour l'un et pour l'autre.

II. Je dis que c'est pour nous détourner du mal et pour nous porter au bien, que nous ont été révélées les vérités de la foi. Car si Dieu nous a donné la foi, ce n'est point seulement afin que notre foi soit pour nous une règle de créance, mais une  règle de conduite. Avant même la création du monde, dit l'Apôtre, Dieu nous a choisis en Jésus-Christ, et il nous a appelés, afin que nous fussions saints et sans tache devant ses yeux (1). Voilà ce peuple parfait que le divin précurseur vint d'abord, selon la parole de Zacharie, préparer au Seigneur, et à qui le Seigneur lui-même a voulu mettre ensuite les derniers  traits. De là ces grandes maximes et ces principes de morale dont toute la loi évangélique est composée. Notre adorable Maître ne s'est pas contenté de les enseigner aux hommes et de nous les expliquer, nuis il a voulu, pour notre exemple, les pratiquer. Que dis-je ? il a plus fait ; et pour nous montrer combien il avait à cœur cette pratique, et combien il la jugeait essentielle dans la religion, avant que d'enseigner, il a commencé par pratiquer. De là même ces leçons si fréquentes, ces exhortations des apôtres, lorsqu'ils instruisaient les fidèles, et qu'ils les formaient m christianisme. De quoi leur  parlaient-ils plus souvent? des bonnes œuvres. Que leur recommandaient-ils plus fortement? Les

1 Ephes., I, 4.

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bonnes œuvres. Que leur reprochaient-ils plus vivement? leurs négligences et leurs relâchements dans les bonnes œuvres : c'était là presque l'unique sujet de leurs épîtres et de leurs prédications. Car, sans rapporter en particulier tous les points dont ils leur enjoignaient une pratique journalière et assidue, voilà, dans une vue générale, ce qu'ils prétendaient leur marquer en les conjurant de se comporter toujours d'une manière digne de leur vocation, de chercher en toutes choses le bon plaisir de Dieu, d'achever l'ouvrage que la grâce avait commencé dans eux, et de faire en sorte que rien ne manquât à leur perfection et à leur sanctification, afin que rien ne manquât à leur salut éternel et à leur gloire. Tels étaient les enseignements de ces premiers prédicateurs de la foi. Pleinement instruits des intentions du Fils de Dieu, et suivant le même esprit, ils réprouvaient une foi lâche et nonchalante, et ne canonisaient qu'une foi vigilante, entreprenante, édifiante.

Et certes, comment l'entendons-nous, si nous nous flattons d'obtenir la vie bienheureuse par la foi, sans les œuvres de la foi ? Est-ce à la foi seule que Jésus-Christ a promis son royaume ? Est-ce la foi seule qui nous justifie? La foi est le fondement de la sainteté chrétienne, et les œuvres en doivent être le complément : ôtez donc les œuvres, je suis en droit de vous dire, comme l'apôtre saint Jacques : Si quelqu'un a la foi et qu'il n'ait point les œuvres, de quoi cela lui servira-t-il ? Est-ce que la foi pourra le sauver (1) ?

On m'opposera la parole de saint Paul, et l'exemple d'Abraham tiré du quinzième chapitre de la Genèse, où il est dit qu'Abraham crut, et que sa foi lui fut imputée à justice. Il est vrai, Abraham et tant d'autres, soit patriarches, soit prophètes de l'ancienne loi, se sont rendus par la foi recommandables auprès de Dieu ; mais par quelle foi ? consultons le même saint Paul, et il nous l'apprendra: c'est au chapitre onzième de son Epître aux Hébreux, où il décrit avec une éloquence toute divine ce que la foi inspira de plus héroïque et de plus grand à ces hommes incomparables.

En effet, sans vouloir ici les nommer tous, et sans en faire un dénombrement trop étendu, quelle fut la foi d'Abraham? il crut, mais il ne se borna pas à croire; ou plutôt, parce qu'il crut, et qu'il crut efficacement et d'une foi parfaite, il quitta sa patrie, ainsi qu'il lui était ordonné, il s'éloigna de ses proches, il

1 Jac., II, 17.

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offrit son fils unique, il se mit en devoir de l'immoler, et ne ménagea rien pour rendre hommage à Dieu et lui témoigner son obéissance. Quelle fut la foi de Moïse? il crut, mais il ne se contenta pas de croire; ou plutôt, parce qu'il crut, et qu'il crut vivement et d'une foi pratique , il renonça à toutes les espérances humaines , il sacrifia dans une cour étrangère les titres les plus pompeux et la plus riche fortune, il se réduisit dans une condition humble et dans un état de souffrances , s'estimant plus heureux d'être affligé avec le peuple de Dieu, que de goûter les fausses douceurs du péché parmi les idolâtres. Quelle fut la foi d'un Gédéon, d'un Jephté, d'un David, de tant de glorieux combattants et de zélés Israélites? Ils crurent; mais ils ne s'estimèrent pas quittes de tout en croyant ; ou plutôt, parce qu'ils crurent, et qu'ils crurent bien et d'une foi courageuse , les uns s'exposèrent à mille périls pour la cause du Seigneur, lui soumirent les nations ennemies, et subjuguèrent les royaumes ; les autres passèrent par les plus rudes épreuves, endurèrent pour le Dieu de leurs pères et pour sa loi les plus rigoureux traitements, et périrent par le tranchant de l'épée ; d'autres, séparés du monde, confinés dans des déserts , cachés dans de sombres cavernes, menèrent la vie la plus austère, et ressentirent toutes les misères de la pauvreté et de l'indigence : tous se regardant sur la terre comme des étrangers, et n'ayant nulle prétention , nul intérêt temporel qui les attachât, ne s'employèrent qu'à chercher sans cesse , et par les vœux de leur cœur et par le mérite de leurs œuvres, cette cité céleste que la foi leur faisait entrevoir de loin et où elle les appelait ; car telle est en abrégé la peinture que l'Apôtre nous a tracée de ces saints de la première alliance. C'est ainsi que la foi agissait dans eux, ou qu'ils agissaient par la foi, persuadés qu'ils ne pouvaient sans cela espérer l'accomplissement des promesses qui leur avaient été faites, ni entrer en possession de l'héritage qui leur était destiné.

Les saints de la loi nouvelle en ont-ils jugé autrement à l'égard d'eux-mêmes ? ont-ils pensé que cette loi de grâce leur donnât un privilège particulier, et qu'indépendamment des œuvres , la qualité de chrétien leur fût un titre suffisant pour être admis au rang des élus ? Si c'était là leur morale, et s'ils ne comptaient que sur la foi, pourquoi se consumaient-ils de veilles et de travaux? pourquoi s'exténuaient-ils d'abstinences, déjeunes, de mortifications ? pourquoi se refusaient-ils tous les plaisirs des sens, et faisaient-ils à leurs corps une guerre si cruelle? qu'était-il nécessaire qu'ils s'exerçassent continuellement en des pratiques d'humilité, de patience , de charité? que leur importait-il d'être si assidus à la prière et à l'oraison, et d'y passer presque les journées entières et les nuits? que ne sortaient-ils de leurs retraites? que ne se répandaient-ils dans le monde ? que ne se donnaient-ils plus de relâches et plus de repos? Mais encore après tant d'œuvres saintes, après s'être épuisés pour la gloire de Dieu, pour le service du prochain , pour leur propre sanctification et leur progrès personnel ; après avoir amassé d'immenses trésors, comment ne se qualifiaient-ils que de serviteurs inutiles? comment, à les en croire, se trouvaient-ils les mains vides, et déploraient-ils avec autant de confusion que d'amertume de cœur leurs besoins spirituels et leur dénuement extrême? d'où leur venait ce tremblement dont ils étaient saisis au sujet de leur salut, et au souvenir des arrêts du ciel? Ils avaient tout entrepris, tout exécuté, tout soutenu, et il semblait néanmoins qu'ils n'eussent rien fait. Ne nous en étonnons pas : c'est qu'ils étaient convaincus  de l'indispensable nécessité des œuvres pour rendre leur foi salutaire, et qu'ils craignaient de ne pas remplir sur cela toute la mesure qui leur était prescrite.

Avons-nous  moins à craindre qu'eux, et sommes-nous moins exposés à cette malédiction dont le Fils de Dieu frappa le figuier stérile? Il s'approcha de ce figuier, il y chercha des fruits; mais n'y voyant que des feuilles: Que jamais, dit-il, tu ne portes de fruit, et que personne jamais ne mange rien qui vienne de toi (1). L'effet suivit de près l'anathème : le figuier dans l'instant même perdit tout son suc, et sécha jusque dans ses racines; ce ne fut plus qu'un bois mort et propre à brûler. Figure terrible ! Quand le souverain Juge viendra, ou qu'il nous appellera à lui pour décider de notre éternité, ce qu'il examinera dans nous, ce qu'il  y cherchera, ce ne sera pas seulement la foi que nous aurons conservée, mais les œuvres qui l'auront accompagnée : ainsi nous le déclare le grand Apôtre dans les termes les plus exprès : Nous paraîtrons tous devant le tribunal de Jésus-Christ, afin que chacun reçoive selon le bien qu'il aura pratiqué, ou selon le mal qu'il aura commis (2). L'Apôtre ne dit pas précisément que  nous recevrons selon que nous aurons cru ou que nous n'aurons pas

1 Matth., XXI, 19. — 2 2 Cor., V, 10.

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cru, mais selon que nous aurons agi, ou que nous n'aurons pas agi conformément à notre croyance.

Et n'est-ce pas aussi ce que nous voyons clairement exprimé  dans la sentence ou de salut ou de damnation que prononcera le Fils de Dieu, soit à l'avantage des justes en les glorifiant, soit à la ruine des pécheurs en les réprouvant? Que dira-t-il aux uns? Venez, vous qui êtes les bénis de mon Père ; possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde : car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger, et le reste. Que dira-t-il aux autres? Retirez-vous , maudits, et allez au feu éternel,parce que j'ai été pressé de la faim,et que vous n'avez pas eu soin de me nourrir (1). Il n'est point là parlé de la foi, non pas qu'elle ne soit supposée, et que dans le jugement qui sera porté, ou en notre faveur ou contre nous, elle ne doive avoir toute la part qu'elle mérite ; mais enfin il n'en est point fait mention.  Il n'est point dit aux prédestinés : Vous êtes bénis de mon Père, parce que vous   avez été soumis  aux vérités de mon Evangile ; comme il n'est point dit aux réprouvés : Allez, maudits,   au feu éternel, parce que vous avez été  incrédules; mais il semble que tous les motifs de ce double jugement ne soient pris que de la pratique ou de rémission des œuvres chrétiennes. J'ai eu soif, et vous m'avez donné ou ne m'avez pas donné à boire; je n'avais point de logement, et vous m'avez recueilli ou ne m'avez pas recueilli chez vous ; j'étais malade, et vous m'avez ou ne m'avez pas assisté (2). Tout cela ne regarde en apparence que les œuvres de miséricorde, mais comprend en général toutes les autres, qui y sont sous-entendues.

En vain donc je pourrai dire alors à Dieu : Seigneur, j'étais chrétien et j'avais la foi; si je ne puis ajouter que j'ai mis en œuvre cette foi, que j'ai profité de cette foi, que cette foi m'a servi à exciter et à entretenir ma ferveur dans l'exercice de toutes les vertus : qu'avec cette foi, et par les grandes considérations que cette foi présentait continuellement à mon esprit, je me suis détaché du monde, j'ai combattu mes passions, j'ai mortifié mes sens, j'ai jeûné, j'ai prié,j'ai fait l'aumône, je n'ai rien omis de tous mes devoirs; si, dis-je, ces mérites de l'action me manquent, Dieu produisant contre moi cette foi même que j'ai reçue sur les sacrés fonts et que j'ai professée, n'aura de sa part point d'autre réponse à me faire, que celle de ce maître de l'Evangile au serviteur paresseux :

1 Matth., XXV, 41. — 2 Ibid., 42, 43.

Méchant serviteur, pourquoi n'avez-vous pas employé votre talent? pourquoi J'avez-vous gardé inutilement dans vos mains, au lieu de le mettre à profit, afin qu'à mon tour j'en retirasse quelque intérêt?

Qu'est-ce que ce talent, sinon la foi? et qu'est-ce que ce serviteur paresseux, sinon un de ces chrétiens oisifs et négligents, qui tiennent leur foi comme ensevelie, et en qui elle paraît morte ? Ce serviteur paresseux, quoique seulement paresseux et sans avoir dissipé son talent, fut traité de méchant serviteur, et par cette raison seule il fut condamné et rejeté du maître ; et ce chrétien négligent et oisif, quoique seulement oisif et négligent, sans s'être écarté de la foi, sera traité de mauvais chrétien, et par ce titre seul Dieu le jugera coupable et le renoncera. Coupable, parce que la foi, dans les vérités qu'elle nous révèle, lui fournissant les plus puissants motifs pour allumer tout son zèle et pour l'engager à une vie toute sainte, il y aura été insensible, et n'y aura pas fait l'attention la plus légère. Coupable, parce que la foi lui dictant elle-même qu'exclusivement aux œuvres elle n'était pas suffisante pour lui assurer un droit à l'héritage céleste, il ne l'aura point écoutée sur un article aussi important que celui-là, et n'en aura tenu nul compte. Coupable , parce que la foi étant une grâce, et l'une des grâces les plus précieuses, il en fallait user, puisque les grâces divines ne nous sont point données à d'autre fin; et que n'en ayant fait aucun emploi, il ne se sera pas conformé aux vues de Dieu sur lui, et n'aura pas rempli ses desseins. Coupable, parce qu'ayant eu la foi dans le cœur, et l'ayant  même confessée de bouche, il l'aura démentie dans la pratique ; qu'il l'aura contredite et tenue dans une espèce de servitude ; qu'il aura résisté à ses connaissances et à ses lumières; qu'il l'aura déshonorée, en la dépouillant de sa plus belle gloire, qui est la sainteté des œuvres; qu'il l'aura scandalisée devant les libertins, en leur faisant dire que, pour être chrétien, on n'en est pas plus homme de bien. Enfin, coupable par comparaison avec tout ce qu'il y aura eu avant lui et après lui de chrétiens fervents, appliqués, laborieux, qui n'avaient pas pourtant une autre foi que la sienne ; et même coupable par comparaison avec une multitude innombrable d'infidèles et d'idolâtres, en qui la foi eût fructifié au centuple et dont elle eût fait autant de saints, s'ils eussent été éclairés comme lui de l'Evangile.

Voilà pourquoi Dieu le réprouvera, et lui fera entendre cette désolante parole : Je ne vous

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connais point. Non pas qu'à l'égard des chrétiens il en soit tout à fait de même qu'à l'égard du serviteur paresseux. Le maître, en condamnant ce serviteur inutile, lui fit enlever le talent qu'il lui avait confié ; maison réprouvant ce lâche chrétien, Dieu lui laissera l'excellent caractère dont il l'avait honoré. Jusque dans l'enfer, ce sera toujours un chrétien ; mais il ne le sera plus que pour sa honte, que pour son supplice, que pour son désespoir. Cette glorieuse qualité de chrétien qu'il aura si longtemps oubliée , quand il était pour lui d'un souverain intérêt d'y penser, il ne l'oubliera jamais, lorsqu'il en voudrait perdre l'idée, et que le souvenir qu'il en conservera ne pourra plus servir qu'à le tourmenter. Quels regrets fera-t-elle naître dans son cœur, quand elle lui remettra les prétentions qu'elle lui donnait au royaume de Dieu, et que, par une indolence molle où il se sera endormi, il se verra déchu de toutes ses espérances ? A quels reproches l'exposera-t-elle de la part de tant de Gentils réprouvés comme lui , mais sans avoir été revêtus du même caractère, ni avoir eu le même avantage que lui ? Hé quoi ! vous êtes devenu semblable à nous ! vous avez encouru le  même sort ! Que vous demandait-on de si difficile? et comment avez-vous perdu un bien dont votre foi vous découvrait le prix inestimable, et que vous pouviez acquérir à si peu de frais ?

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