Le Dialogue (page 32)
Il fuit sa cellule comme la peste. Il a commencé par déserter cette cellule intérieure de la connaissance de soi-même. C’est ce premier abandon qui l’a conduit à la désobéissance, et il ne peut maintenant demeurer dans sa cellule extérieure. On ne le voit guère au réfectoire : il l’évite comme un ennemi personnel, tant qu’il a de quoi suffire à sa propre dépense ; quand il est à court, c’est la nécessité qui l’y amène.
Oh ! combien plus avisés ces obéissants, qui ont voulu observer leur vœu de pauvreté, et ne rien avoir pour leur entretien, afin de demeurer fidèles toujours à cette douce table commune où, dans la paix et la tranquillité, ils trouvent tout à la fois le pain de l’âme et celui du corps. Ils n’ont point le constant souci de chercher à se procurer des mets à leur goût, comme le malheureux qui fuit le réfectoire, parce qu’il n’y trouve rien que d’amer.
Au chœur, il est toujours le dernier entré et le premier sorti. si ses lèvres disent qu’il est près de moi, son cœur est demeuré très loin. Le chapitre, il l’évite volontiers et tant qu’il peut, par peur des pénitences qu’on y donne ; quand il ne peut faire autrement que de s’y trouver, il aimerait autant rencontrer son ennemi mortel ; il a l’esprit troublé, il y éprouve une honte qu’il n’a pas eue, certes, pour enfreindre les observances, et qu’il n’a pas même de commettre le péché mortel. La raison ? la désobéissance ! Il ne connaît pas les saintes veilles de la prière. Il néglige non seulement l’oraison mentale, mais encore, maintes fois, il omettra de dire l’Office qu’il est cependant tenu de réciter. Chez lui, point de charité fraternelle : il n’aime que lui seul, et encore d’un amour bestial où la raison n’a point de part. Si grands sont les maux, si amers les fruits qui tombent sur la tête du désobéissant que la langue humaine ne les saurait dire !
O désobéissance, qui dépouilles l’âme de toute vertu pour la revêtir de tous les vices ! O désobéissance, qui prives l’âme de la lumière de l’obéissance ! Tu lui ôtes la paix pour lui laisser la guerre, tu lui prends la vie pour lui donner la mort ! Tu la jettes hors de la barque des observances de l’Ordre, tu la précipites dans la mer, où elle doit nager seule, à la force des bras, sans l’appui de ceux de la religion ! Tu la couvres de toutes les misères, tu la fais mourir de faim, en la privant du mérite de l’obéissance, qui doit être sa nourriture. Continuellement tu l’abreuves d’amertume, tu lui retires toute consolation, tu la sèvres de toute douceur, tu lui dérobes tout bien, en la livrant à tous les maux. Dès cette vie tu lui fais subir l’apprentissage des cruels tourments. Si elle ne se corrige pas, avant que ne soit déchiré par la mort le pan d’étoffe qui la rattache encore à la barque, c’est toi, ô désobéissance, qui aura conduit cette âme à l’éternelle damnation, en compagnie des démons qui, pour s’être révoltés contre moi, tombèrent du ciel jusqu’au fond des abîmes. O désobéissant, c’est là ton sort, à toi, qui toujours fus rebelle à l’obéissance ! Cette clef qui te devait servir à ouvrir la porte du ciel, tu l’as rejetée loin de toi. C’est la clef de la désobéissance que tu as voulue elle t’a ouvert l’enfer.
CHAPITRE IX
(162)
De l’imperfection de ceux qui vivent avec tiédeur dans la religion, tout en se gardant du péché mortel. Remède pour sortir de cette tiédeur.
O très chère fille, combien donc sont ceux, qui, aujourd’hui, sur cette barque de la religion, cherchent leur intérêt personnel ? Ils sont multitude ; et, en regard de ceux-là, bien petit est le nombre des vrais obéissants. Il est vrai qu’entre les parfaits et les malheureux dont je viens de parler, il se rencontre une catégorie considérable, formée de ceux qui vivent dans l’Ordre, d’une façon quelconque. Ils sont assez loin de la perfection qu’ils devraient avoir, sans être absolument mauvais. Leur conscience est assez vigilante, pour se garder du péché mortel : mais pour tout le reste leur cœur n’a que tiédeur et indifférence.
Cependant, s’ils ne règlent pas leur vie suivant les observances de l’ordre, ils demeurent en grand péril. Ils ont besoin de stimuler leur zèle, de secouer leur torpeur, pour se réveiller de leur engourdissement ; à s’y endormir, ils risquent des chutes faciles. Si par hasard ils réussissent à les éviter, ils n’en continueront pas moins à se laisser conduire en bien des occasions par leur sens propre et leur satisfaction personnelle, sous couleur de religion. Ils s’attacheront aux pratiques et aux cérémonies extérieures de la religion plus qu’ils ne s’inspireront de son esprit, et souvent ils se laisseront aller, par défaut de lumière, à juger témérairement de ceux qui se conforment plus parfaitement qu’eux à l’esprit de la règle, mais sont moins assidus dans l’accomplissement des actes extérieurs, qu’ils observent eux-mêmes.
Ainsi donc c’est tout préjudice pour eux, de se contenter de cette obéissance quelconque. Cette tiédeur leur rend l’observance très laborieuse, et ils ne s’y soumettent qu’à grand’peine, parce que leur cœur indifférent trouve ce fardeau trop lourd ; à le porter, ils se fatiguent beaucoup, pour en retirer peu de mérite. Ils manquent ainsi à la perfection qu’ils ont embrassée et qu’ils sont tenus d’observer, et s’ils font moins de mal que les autres dont je t’ai parlé, cependant ils font mal. Ils n’ont pas quitté le siècle pour garder la clef de l’obéissance commune ; c’est avec la petite clef de l’obéissance religieuse qu’il leur faut ouvrir le ciel ; et cette petite clef, ils la doivent porter attachée, par le cordon de l’abnégation et du mépris d’eux-mêmes, à la ceinture de l’humilité, et la tenir toujours à la main du fervent amour, comme je te l’ai dit.
Sache bien, ma très chère fille, qu’ils sont capables d’arriver à la grande perfection, s’ils le veulent, car ils en sont bien plus près que les autres qui sont pêcheurs. Mais aussi, dans leur état, il leur est moins aisé de sortir de leur imperfection qu’au pécheur, dans l’état de péché, de s ’arracher à sa misère.
Sais-tu pourquoi ? c’est que le pécheur voit évidemment qu’il fait mal, la conscience le lui montre. S’il ne renonce pas à sa faute, bien que la lumière naturelle lui découvre que ce qu’il fait est mal, c’est l’amour-propre qui en est cause, c’est l’amour de ses aises qui l’a tellement débilité, qu’il ne se sent plus capable de cet effort. Si on lui demandait Ne sais-tu pas que c’est mal de faire cela ? il répondrait oui, mais ma fragilité est si grande, qu’il ne me semble pas que je puisse en sortir. Cependant, ce disant, il ne dit pas vrai ; avec mon aide, s’il le veut, il en peut sortir mais il n’en sait pas moins qu’il fait mal, et, avec cette connaissance, il lui est aisé de se retirer du péché, s’il le veut. Mais, ces tièdes, qui ne font ni grand mal ni grand bien, n’ont pas conscience de leur état de torpeur, ni ne sentent dans quel péril ils se trouvent. Ne le voyant point, ils n’ont point souci d’y échapper, ni même qu’on les en avertisse. Si on leur ouvre les yeux, l’indifférence de leur cœur est telle qu’ils demeurent encore retenus par les liens d’une longue habitude.
Comment donc pourront-ils s’arracher à cette tiédeur ? Qu’avec la haine de leur propre estime et réputation, ils prennent ce bois de la connaissance d’eux-mêmes et le jettent dans le feu de ma divine charité en épousant à nouveau, comme s’ils entraient dans l’Ordre pour la première fois, la sainte obéissance, avec l’anneau de la très sainte foi. Qu’ils ne s’endorment plus dans cet état qui m’est si odieux à moi et si dangereux pour eux-mêmes. C’est à ces religieux surtout que l’on pourrait dire cette parole : " Malheur à vous, les tièdes ! Que n’étes-vous de glace ! Si vous ne changez point, vous m’obligerez à vous vomir de ma bouche. (Ap 3, 15) "
Je les vomirai en effet et de la manière que j’ai dite ; car, s’ils demeurent dans leur torpeur, ils sont tout près de tomber et, s’ils tombent, je les réprouverai. J’aimerais mieux que vous fussiez glacés, c’est-à-dire que vous fussiez restés dans le monde avec l’obéissance commune, qui est comme une glace en regard de l’obéissance religieuse. C’est en ce sens que j’ai dit : " Puissiez-vous être de glace !"
Je t’ai interprété cette parole pour que tu ne tombes pas en cette erreur, de croire que je préférerais la glace du péché mortel à la tiédeur de l’imperfection. Non, je ne puis vouloir le péché ; je suis exempt de ce poison. Il me déplaît tellement, même dans l’homme, que je n’ai pas voulu le laisser sans châtiment. Comme l’homme ne suffisait pas à porter la peine due à sa faute, j’envoyai le Verbe, mon Fils unique, qui l’infligea à son corps par l’obéissance.
Qu’ils sortent donc de leur engourdissement et qu’ils s’adonnent aux saints exercices, aux veilles, à l’humble et persévérante prière ; qu’ils aient toujours le regard fixé sur la règle et sur les patrons de cette barque, qui ont été des hommes comme eux, nés de la même manière et nourris du même pain.
Et moi ! Ne suis-je pas toujours le même Dieu que j’étais alors ? Ma puissance n’est pas affaiblie, ma volonté ne s’est pas lassée à vouloir votre salut, ma sagesse ne s’est pas épuisée à vous distribuer la lumière, pour vous faire connaître ma Vérité. Ils peuvent donc bien, s’ils le veulent, s’arracher à leur engourdissement, pourvu qu’ils consentent à voir leur état. Pour ce, il leur faut purifier le regard de leur intelligence de la nuée de l’amour-propre ; une fois éclairés de ma lumière, c’est à eux de se lancer dans la voie, à l’exemple des parfaits obéissants. Ils réussiront par ce moyen ; autrement, non. Mais toujours est-il que ce moyen est à leur disposition. Le voici.
CHAPITRE X
(163)
De l’excellence de l’obéissance et des biens qu’elle procure à qui la pratique en toute vérité.
Voici donc le vrai moyen qu’emploie le véritable obéissant, et auquel il s’attache plus étroitement chaque jour, pour accroître en lui la vertu d’obéissance, à la lumière de la foi. C’est d’aller, par ses désirs, au-devant des affronts, des mépris, des lourds fardeaux qui lui sont imposés par le supérieur, pour ne pas laisser se rouiller en lui l’obéissance et sa sœur la patience, afin de les trouver toutes prêtes dans le moment où il en a besoin pour agir. Pour ne pas éprouver de répulsion devant la tâche commandée, sans cesse il se tient en appétit de soumission ; continuellement et sans relâche, comme une musique intérieure, chante son désir. L’obéissance est une épouse pleine de zèle, qui ne veut jamais demeurer oisive.
Aimable obéissance ! Délicieuse obéissance ! Suave obéissance ! Obéissance radieuse, qui dissipe les ténèbres de l’amour-propre ! Obéissance vivifiante, qui donne la vie de la grâce à l’âme qui t’a élue pour épouse ; qui la délivre de cette volonté propre qui introduit en elle la division et la mort ! Tu es généreuse, puisque toute créature raisonnable peut faire de toi sa servante. Tu es tendre et compatissante. Avec bonté, avec mansuétude, tu acceptes tous les fardeaux, parce que tu as pour compagnes la force et la vraie patience ! Ton front est ceint de la couronne de la persévérance. Rien ne t’abat, ni les importunités du supérieur, ni les grandes charges qu’il t’impose sans discrétion la lumière de la foi t’apprend à tout supporter. Tu es tellement liée avec l’humilité, qu’aucune créature ne peut t’arracher aux mains du saint désir, dans l’âme qui te possède.
Que dire, très chère et bien-aimée fille, de l’excellence de cette vertu ? Disons qu’elle est un bien sans mélange. Elle demeure cachée dans, la barque, à l’abri de tous les vents contraires. Grâce à elle, l’âme accomplit sa traversée, par les bras de la religion et des supérieurs, et non par les siens ; car le vrai obéissant n’a pas de compte à me rendre de lui-même ; seul son prélat est responsable devant moi.
Enflamme-toi, fille bien-aimée, pour cette glorieuse vertu ! Veux-tu me remercier des bienfaits que tu as reçus de moi, Père éternel ? Sois obéissante ! C’est l’obéissance qui te prouvera que tu n’es pas ingrate, parce qu’elle procède de la charité c’est l’obéissance qui te prouvera que tu n’es pas ignorante, parce qu’elle procède de la connaissance de ma Vérité. Elle est un trésor, que vous a fait connaître mon Verbe qui vous enseigna la voie de l’obéissance, comme votre règle et votre modèle en se faisant obéissant jusqu’à la mort ignominieuse de la croix. Son obéissance est la clef qui a ouvert le ciel, et c’est sur son obéissance qu’est fondée l’obéissance soit commune, soit particulière, comme je te l’ai exposé au commencement de ce traité. Cette obéissance donne à l’âme une lumière qui lui découvre qu’elle est fidèle : fidèle à moi, fidèle à la religion et à ses supérieurs. Dans cette lumière de la très sainte foi, l’âme s’est oubliée elle-même, elle ne se cherche pas pour elle-même ; car, par l’obéissance acquise à la lumière de la foi, elle a prouvé que, dans sa volonté, elle est morte à ce sens propre, dont l’instinct est de se mêler des affaires d’autrui au lieu de s’occuper des siennes. N’est-ce pas, en effet, ce que fait le désobéissant, qui s’applique à scruter la volonté de celui qui lui donne un ordre, pour la juger d’après ses basses pensées et ses vues obscures, au lieu de s’employer à examiner sa propre volonté perverse, qui est pour lui un principe de mort.
Le véritable obéissant, au contraire, juge toujours en bien, à la lumière de la foi, la volonté de son prélat. Aussi ne cherche-t-il jamais sa volonté propre, toujours il incline la tête, et son âme est plus embaumée du parfum de sa parfaite obéissance. Plus l’âme progresse dans la lumière de la très sainte foi, plus aussi, dans l’âme, grandit cette vertu d’obéissance. Car c’est à cette lumière de la foi que l’âme se connaît et me connaît, c’est par elle qu’elle m’aime, plus elle est humble, plus aussi elle est obéissante. L’obéissance, dès lors, et sa sœur la la patience, sont donc le signe que l’âme est vraiment revêtue de cette robe nuptiale de la charité, nécessaire pour entrer dans la vie éternelle.
L’obéissance ouvre le ciel, mais elle demeure à la porte. C’est la charité qui a fourni elle-même cette clef, qui entre, portant avec elle le mérite de l’obéissance. De toutes les vertus, comme je te l’ai dit, la charité est la seule qui ait accès dans la vie qui ne passe pas. Mais la fonction propre de l’obéissance, c’est d’être la clef qui ouvre. C’est par la désobéissance du premier homme que le ciel fut fermé, et c’est l’obéissance de l’humble et immaculé et fidèle Agneau, mon Fils unique, qui rouvrit la vie éternelle, fermée depuis si longtemps.
CHAPITRE XI
(164)
Distinction de deux obéissances : celle des religieux et celle que l’on rend à une personne en dehors de la religion.
Puisque je te l’ai dit, mon Verbe vous a laissé pour règle et pour doctrine l’obéissance. Il vous la donne, comme une clef qui vous permet d’ouvrir la porte qui vous conduit à votre fin. Il vous l’a laissée sous forme de précepte, pour ce qui est de l’obéissance commune à tous, et sous forme de conseil, pour ceux qui veulent parvenir à la grande perfection, et passer par le portillon étroit de la religion.
Mais il y a encore l’obéissance de ceux qui n’appartiennent à aucun ordre religieux et qui n’en ont pas moins pris passage sur la barque de la perfection. Ce sont ceux qui observent la perfection des conseils en dehors de tout Institut. Ils ont renoncé non pas seulement d’esprit, mais aussi, réellement, aux richesses et aux pompes du monde ; ils gardent la chasteté, soit dans l’état de virginité, soit dans la vertu de continence s’ils ne sont plus vierges ; et
quant à l’obéissance, ils la pratiquent en se soumettant, comme je te l’ai di en un autre endroit, à une personne à laquelle ils s’efforcent d’obéir parfaitement jusqu’à la mort.
Si tu me demandes qui a plus de mérite, ou de ceux qui pratiquent ainsi les conseils, ou de ceux qui sont dans un ordre religieux, je te réponds que le mérite de l’obéissance ne se mesure pas à l’acte extérieur, ni au lieu, ni à la personne qui commande et qui peut être bonne ou mauvaise, séculière ou religieuse : il est proportionné à l’amour de celui qui obéit. Voilà l’exacte mesure du mérite de l’obéissance.
L’imperfection d’un mauvais prélat ne préjudicie en rien à celui qui obéit ; bien des fois, au contraire, elle lui est utile, en ce que les persécutions ou les rigueurs indiscrètes d’ordres sévères développent chez lui la vertu d’obéissance et sa sœur la patience. L’imperfection du lieu ne lui cause non plus aucun détriment. Je dis imperfection : parce que la religion est plus parfaite, plus assurée, plus stable qu’aucune autre condition, et j’appelle imparfait, en comparaison, l’état de ceux qui ont pris en main la petite clef de l’obéissance, en observant les conseils en dehors d’un ordre religieux. Je n’entends pas dire, pour autant, que leur obéissance est imparfaite et moins méritoire ; car, toute obéissance, ainsi qu’il a été dit, comme aussi toutes les autres vertus, a pour mesure l’amour .
Il est bien vrai, qu’à beaucoup de titres, soit à cause du vœu que l’on émet entre les mains du supérieur, soit à cause des observances plus lourdes qu’on y rencontre, l’obéissance est mieux éprouvée dans la religion qu’en dehors d’elle. Tous les actes extérieurs sont liés à ce joug, et l’on ne peut le rejeter à volonté sans faute mortelle, parce qu’il est approuvé par la sainte Église et qu’on s’y est obligé par un vœu. Il n’en est pas de même pour ceux du dehors. Ils ne sont liés, que par leur amour de l’obéissance et non par un vœu solennel. Ils peuvent donc, sans péché mortel, se soustraire à l’obéissance de cette personne. S’ils ont des raisons légitimes de le faire. Cependant, il ne leur est pas permis de se dégager, par défaillance ou lassitude se soustraire ainsi à l’obéissance serait une faute très grave, mais non à proprement parler un péché mortel.
Sais-tu la différence qu’il y a entre les uns et les autres ? La différence qu’il y a entre celui qui s’empare du bien d’autrui, et celui qui reprend ce qu’il avait prêté par amour, avec l’intention. il est vrai, de ne pas le réclamer, mais sans s’y être engagé positivement, par acte authentique. Le religieux, au contraire a fait une donation, par acte public, lors de sa profession, en vertu de laquelle il a renoncé à lui-même entre les mains de son supérieur et promis d’observer l’obéissance, la continence et la pauvreté volontaire. Son prélat lui a promis, en retour, s’il était fidèle à ses engagements jusqu’à la mort, de lui donner la vie éternelle.
Ainsi donc, pour ce qui est des obligations, du lieu et du mode, l’une est plus parfaite, l’autre moins parfaite ; l’une offre plus de sécurité, et, si l’on tombe, elle offre plus de secours pour se relever, l’autre est plus incertaine et présente moins de garantie. Si l’on vient à tomber, l’on y est plus exposé à tourner la tête en arrière, parce qu’on ne se sent pas lié par un vœu émis dans une profession publique ; on est dans la condition du novice avant sa profession, et qui jusque-là peut toujours se retirer. Dès qu’il a prononcé ses vœux il ne peut plus.
Mais dans l’une ou dans l’autre obéissance, je te l’ai dit et je te le répète, le mérite est mesuré à l’amour du véritable obéissant. Dans quelque état qu’il se trouve, chacun peut donc avoir un mérite parfait, puisqu’il ne dépend que de l’amour. J’appelle celui-ci à un état, celui-là à l’autre, suivant les dispositions d’un chacun, mais dans les deux, tous peuvent mériter pleinement suivant la mesure de leur amour. Si le séculier aime plus que le religieux, il recevra davantage ; si le religieux aime plus que le séculier, plus grande sera sa récompense. Et ainsi en est-il pour tous les autres.
CHAPITRE XII
(165)
Comment Dieu ne mesure pas sa récompense à l’importance ni à la durée des œuvres des obéissants, mais à la grandeur de la charité et à la promptitude de l’obéissance. Miracles que Dieu a opérés par cette vertu. De la discrétion, dans l’acte d’obéissance. Des œuvres et de la récompense des vrais obéissants.
Je vous ai tous placés dans la vigne de l’obéissance pour vous y occuper à différents travaux. Le prix que je donnerai à chacun, lui sera compté non d’après le labeur qu’il aura fourni ou le temps qu’il y aura employé, mais d’après l’amour qu’il y aura mis. Celui qui vient sur le tard ne reçoit pas nécessairement moins, que celui qui est arrivé dès le commencement. C’est ce que ma Vérité a voulu vous enseigner dans le saint Evangile, par l’exemple de ceux qui étaient oisifs, et que le Seigneur envoya travailler à sa vigne. Ceux qui étaient venus dès l’aurore, ne reçurent pas davantage que ceux qui ne vinrent qu’à la première heure (Mt 20, 6), et ceux qui se présentèrent à la troisième heure, à la sixième, à la neuvième ou même au soir, eurent autant que les premiers. Ma Vérité a voulu vous apprendre par là, que vous serez récompensés, non selon la durée ou l’importance de votre labeur, mais selon le degré de votre amour.
Beaucoup sont appliqués dès l’enfance à travailler à cette vigne : d’autres ne s’y mettent que plus tard, quelques-uns même n’y arrivent que dans la vieillesse. Ceux-ci parfois, à la vue du peu de temps qui leur reste, s’adonnent à la tache avec un si ardent amour, qu’ils atteignent ceux qui s’y sont consacrés depuis l’enfance, mais qui n’ont marché qu’à pas lents. C’est donc l’amour avec lequel on obéit qui donne aux œuvres de l’obéissance tout leur mérite : c’est par l’amour, que l’âme remplit sa coupe en moi qui suis l’océan de paix. Chez plusieurs, si prompte est cette obéissance, si incarnée en quelque sorte au plus profond de leur âme, que non seulement ils ne s’attardent pas à rechercher le pourquoi des ordres de leur supérieur, mais qu’ils attendent à peine que le commandement soit sorti de sa bouche. A la lumière de la foi, ils pénètrent l’intention du prélat. Aussi le véritable obéissant obéit-il plus à l’intention qu’à la parole, en jugeant que l’intention du prélat est dans ma volonté, et que c’est par commission de moi et par ma volonté qu’il lui commande : c’est pour cela que je t’ai dit, qu’il obéissait plus à l’intention qu’à la parole. Il n’exécute sa parole que parce que tout d’abord il s’est soumis avec amour à sa volonté, éclairé par la lumière de la foi qui lui fait voir sa volonté en moi.
On lit dans la vie des Pères, un bel exemple de cette obéissance inspirée par l’amour. Un solitaire ayant reçu un ordre de son supérieur au moment ou’ il avait commencé d’écrire un O, — une bien petite chose pourtant ! — il ne prit pas le temps de le finir ; sans le moindre retard, il alla où l’appelait l’obéissance. Pour lui témoigner par un signe extérieur, combien cette promptitude m’était agréable, ma clémence acheva en or la lettre commencée.
Cette gracieuse vertu me plaît tant, que, pour aucune autre je n’ai accompli tant de miracles, ni donné tant de signes et de témoignages de la satisfaction qu’elle me cause. C’est qu’elle procède de la lumière de la foi. Pour démontrer combien elle m’est agréable, la terre lui obéit, les animaux lui sont soumis, l’eau se fait solide pour porter l’obéissant.
La terre lui est soumise, ai-je dit ! Ne te souvient-il pas d’avoir lu l’histoire de ce disciple, à qui son abbé remit un bâton de bois sec, en lui imposant par obéissance, d’aller le planter en terre et de l’arroser chaque jour. Eclairé par la lumière de la foi, il ne s’arrêta pas à demander comment la chose serait possible : sans s’enquérir de ce qui adviendrait, simplement il obéit. En vertu de son obéissance et de sa foi, le bois sec reverdit et porta des fruits, pour témoigner que cette âme avait échappé à la sécheresse de la désobéissance, pour retrouver sa sève et produire le fruit de l’obéissance. Aussi, les saints pères appelaient-ils le fruit de cet arbre, la pomme de l’obéissance.
Et les animaux ! Veux-tu voir comme ils sont au service de l’obéissant ? Regarde ce disciple à qui son abbé commanda, au nom de l’obéissance, de s’emparer d’un dragon. Simplement il y alla et par la vertu de son obéissance ramena la bête qu’il conduisit au supérieur. Celui-ci, en vrai médecin, voulant préserver son religieux de la vaine gloire et éprouver sa patience, le chassa de sa présence en lui disant : Va, tu n’es qu’une bête qui en conduit une autre enchaînée.
Et le feu ! regarde : c’est la même soumission ! Tu as lu dans la sainte Ecriture, combien, plutôt que de transgresser mes commandements, ont préféré se laisser jeter dans les flammes ! Le feu ne leur causait aucun mal. C’est le fait des trois enfants dans la fournaise, et c’est aussi l’histoire de bien d’autres que je pourrais citer.
L’eau à son tour ! Tu connais ce trait de Maur, envoyé par l’obéissance, pour tirer de l’eau un disciple en train de se noyer. Il n’eut aucun retour sur lui-même ; il n’eut d’autre pensée, à la lumière de la foi, que d’accomplir l’ordre de son prélat, et il s’avança hardiment. Il alla sur l’eau comme s’il eut marché sur terre et sauva par ce moyen ce compagnon.
Si tu ouvres l’œil de ton intelligence, tu verras en toutes choses, éclater l’excellence de cette vertu. Pour l’obéissance il faut laisser tout le reste. Serais-tu élevée à une si haute contemplation et à une si parfaite union de ton esprit en moi, que ton corps fût emporté lui-même au-dessus dè terre, si tu recevais un ordre au nom de l’obéissance, tu devais faire tous tes efforts pour t’arracher à ta contemplation, si toutefois tu le pouvais. Car je parle en général et non pas des cas exceptionnels qui ne tombent pas sous la loi. Songe donc que tu ne dois jamais quitter l’oraison, alors même que l’heure est passée, sinon par nécessité, on par charité, ou par obéissance, et juge par là à quel point j’exige de mes serviteurs la promptitude dans l’obéissance, et combien elle me plaît.
Tout ce que fait l’obéissant est méritoire. S’il mange, c’est par obéissance ; s’il dort, c’est par obéissance. Qu’il marche ou qu’il s’arrête, qu’il jeûne ou qu’il veille, c’est par obéissance ; sort-il le prochain, c’est par obéissance. Va-t-il au chœur ou au réfectoire, ou demeure-t-il dans sa cellule, qui conduit ses mouvements ou qui le tient immobile ? L’obéissance, qui à la lumière de la foi, le jette, mort à tout ce qui est volonté propre, plein de haine et de mépris pour lui-même, entre les bras de la religion et de son prélat. Par cette obéissance il se tient tranquille dans la barque, abandonnant à son supérieur toute sa conduite. Il traverse ainsi l’océan des tempêtes qu’est cette vie, au milieu d’un calme parfait, l’esprit serein et le cœur tranquille. Il se sent fort et assuré, parce qu’il s’est délivré de toute crainte et de toute défaillance, en renonçant à la volonté propre, d’où proviennent faiblesse et peine désordonnée.
Quels sont la nourriture et le breuvage de celui qui a élu pour son épouse, l’obéissance Il se nourrit de la connaissance de lui-même et de moi. Sans cesse il a sous les yeux, que de lui-même il n’est pas ; il ne perd jamais de vue son imperfection et il découvre du même regard, que moi, Je suis celui qui suis, en qui il goûte ma Vérité, telle que ma Vérité elle-même, mon Fils unique, la lui a fait connaître. Et de quoi s’abreuve-t-il ? Du Sang, de ce sang par lequel le Verbe lui a manifesté ma Vérité et l’amour ineffable que j’ai pour lui de ce sang, par lequel mon Fils a témoigné de l’obéissance que moi, son Père éternel, je lui avais imposée à cause de vous. Aussi, s’enivre-t-il de ce sang, et dans son ivresse, ivresse du sang, ivresse de l’obéissance du Verbe, il se perd lui-même, il perd son sens propre, sa propre science, pour me posséder moi par la grâce, et me goûter par sentiment d’amour, à la lumière de la foi, dans la sainte obéissance.