La Guerre des Gaules (De bello Gallico) (page 4)
Livre III, chapitre IV
IV. Peu d’instants s’étaient écoulés depuis cette résolution, et on avait à peine eu le temps de faire les dispositions qu’elle exigeait, lorsque les ennemis accourent de toutes parts à un signal donné, et lancent sur notre camp des pierres et des pieux (1). Les nôtres, dont les forces étaient encore entières, opposèrent une courageuse résistance : lancés du haut des retranchements, tous leurs traits portaient coup : apercevaient-ils quelque point du camp trop vivement pressé faute de défenseurs, ils couraient y porter secours ; mais les Gaulois avaient cet avantage, qu’ils pouvaient remplacer par des troupes fraîches celles qui se retiraient fatiguées par un long combat, manœuvre que le petit nombre des nôtres leur interdisait. Ceux dont les forces étaient épuisées, et les blessés eux-mêmes, ne pouvaient quitter la place où ils se trouvaient, pour reprendre haleine.
Livre III, chapitre V
V. Il y avait déjà plus de six heures que le combat durait sans interruption ; et non seulement les forces, mais les traits même commençaient à manquer ; l’attaque devenait plus pressante et la résistance plus faible. L’ennemi forçait déjà le retranchement et comblait le fossé ; nos affaires enfin étaient dans le plus grand péril, lorsque P. Sextius Baculus, centurion du premier rang, le même que nous avons vu couvert de blessures à la bataille contre les Nerviens, et C. Volusénus, tribun militaire, homme également ferme dans le conseil et dans l’action, accourent auprès de Galba, et lui représentent qu’il n’y a plus de salut à attendre que d’une vigoureuse sortie, qu’il faut tenter cette dernière ressource. Les centurions sont convoqués, et on ordonne aussitôt aux soldats de suspendre un moment le combat, de parer seulement les traits qu’on leur lance, et de reprendre haleine ; puis, au signal donné, de se précipiter hors du camp et de n’espérer leur salut que de leur courage.
Livre III, chapitre VI
VI. L’ordre s’exécute, et nos soldats, s’élançant tout à coup hors du camp par toutes les portes, ne laissent pas aux ennemis le temps de juger de ce qui se passe ni de se rallier. Le combat change ainsi de face ; ceux qui se croyaient déjà maîtres du camp sont de tous côtés enveloppés et massacrés ; et, de plus de trente mille hommes dont il était constant que se composait l’armée des barbares, plus du tiers fut tué ; le reste, épouvanté, prit la fuite, et ne put même rester sur les hauteurs. Toutes les forces des ennemis ainsi dispersées et les armes enlevées, on rentra dans le camp et dans les retranchements. Après cette victoire, Galba ne voulut plus tenter le sort des combats ; mais, se rappelant qu’il avait pris ses quartiers d’hiver dans un tout autre dessein, qu’avaient traversé des circonstances imprévues, pressé d’ailleurs par le manque de grains et de vivres, il fit brûler le lendemain toutes les habitations du bourg et prit la route de la province. Aucun ennemi n’arrêtant ni ne retardant sa marche, il ramena la légion sans perte chez les Nantuates, et de là chez les Allobroges, où il hiverna.
Livre III, chapitre VII
VII. Après ces événements, César avait tout lieu de croire la Gaule pacifiée ; les Belges avaient été défaits, les Germains repoussés, les Sédunes vaincus dans les Alpes. Il partit donc au commencement de l’hiver pour l’Illyrie, dont il voulait visiter les nations et connaître le territoire, lorsque tout à coup la guerre se ralluma dans la Gaule. Voici quelle en fut la cause. Le jeune P. Crassus hivernait avec la septième légion, près de l’Océan, chez les Andes. Comme il manquait de blé dans ce pays, il envoya des préfets et plusieurs tribuns militaires chez les peuples voisins, pour demander des subsistances ; T. Terrasidius, entre autres, fut délégué chez les Esuvii ; M. Trébius Gallus chez les Coriosolites ; Q. Vélanius avec T. Sillius chez les Vénètes.
Livre III, chapitre VIII
VIII. Cette dernière nation est de beaucoup la plus puissante de toute cette côte maritime. Les Vénètes, en effet, ont un grand nombre de vaisseaux qui leur servent à communiquer avec la Bretagne ; ils surpassent les autres peuples dans l’art et dans la pratique de la navigation, et, maîtres du peu de ports qui se trouvent sur cette orageuse et vaste mer, ils prélèvent des droits sur presque tous ceux qui naviguent dans ces parages. Les premiers, ils retinrent Sillius et Vélanius, espérant, par ce moyen, forcer Crassus à leur rendre les otages qu’ils lui avaient donnés. Entraînés par la force d’un tel exemple, leurs voisins, avec cette prompte et soudaine résolution qui caractérise les Gaulois, retiennent, dans les mêmes vues, Trébius et Terrasidius ; s’étant envoyé des députés, ils conviennent entre eux, par l’organe de leurs principaux habitants, de ne rien faire que de concert, et de courir le même sort. Ils sollicitent les autres états à se maintenir dans la liberté qu’ils ont reçue de leurs pères, plutôt que de subir le joug des Romains. Ces sentiments sont bientôt partagés par toute la côte maritime ; ils envoient alors en commun des députés à Crassus, pour lui signifier qu’il eût à leur remettre leurs otages, s’il voulait que ses envoyés lui fussent rendus.
Livre III, chapitre IX
IX. César, instruit de ces faits par Crassus, et se trouvant alors très éloigné, ordonne de construire des galères sur la Loire, qui se jette dans l’Océan, de lever des rameurs dans la province, de rassembler des matelots et des pilotes. Ces ordres ayant été promptement exécutés, lui-même, dès que la saison le permet, se rend à l’armée. Les Vénètes et les autres états coalisés, apprenant l’arrivée de César, et sentant de quel crime ils s’étaient rendus coupables pour avoir retenu et jeté dans les fers des députés dont le nom chez toutes les nations fut toujours sacré et inviolable, se hâtèrent de faire des préparatifs proportionnés à la grandeur du péril, et surtout d’équiper leurs vaisseaux. Ce qui leur inspirait le plus de confiance, c’était l’avantage des lieux. Ils savaient que les chemins de pied étaient interceptés par les marées, et que la navigation serait difficile pour nous sur une mer inconnue et presque sans ports. Ils espéraient en outre que, faute de vivres, notre armée ne pourrait séjourner longtemps chez eux ; dans le cas où leur attente serait trompée, ils comptaient toujours sur la supériorité de leurs forces navales. Les Romains manquaient de marine et ignoraient les rades, les ports et les îles des parages où ils feraient la guerre ; la navigation était tout autre sur une mer fermée que sur une mer aussi vaste et aussi ouverte que l’est l’Océan. Leurs résolutions étant prises, ils fortifient leurs places et transportent les grains de la campagne dans les villes. Ils réunissent en Vénétie le plus de vaisseaux possible, persuadés que César y porterait d’abord la guerre. Ils s’associent pour la faire les Osismes, les Lexoves , les Nannètes , les Ambiliates , les Morins, les Diablintes et les Ménapes ; ils demandent des secours à la Bretagne , située vis-à-vis de leurs côtes.
Livre III, chapitre X
X. Les difficultés de cette guerre étaient telles que nous venons de les exposer, et cependant plusieurs motifs commandaient à César de l’entreprendre : l’arrestation injurieuse de chevaliers romains, la révolte après la soumission, la défection après les otages livrés, la coalition de tant d’états, la crainte surtout que d’autres peuples, si les premiers rebelles demeuraient impunis, se remissent à suivre leur exemple. Sachant donc que presque tous les Gaulois aspiraient à un changement ; que leur mobilité naturelle les poussait facilement à la guerre, et que, d’ailleurs, il est dans la nature de tous les hommes d’aimer la liberté et de haïr l’esclavage, il crut devoir, avant que d’autres états fussent entrés dans cette ligue, partager son armée et la distribuer sur plus de points.
Livre III, chapitre XI
XI. Il envoie son lieutenant T. Labiénus avec de la cavalerie chez les Trévires, peuple voisin du Rhin. Il le charge de visiter les Rèmes et autres Belges, de les maintenir dans le devoir et de s’opposer aux tentatives que pourraient faire, pour passer le fleuve, les vaisseaux des Germains que l’on disait appelés par les Belges. Il ordonne à P. Crassus de se rendre en Aquitaine, avec douze cohortes légionnaires et un grand nombre de cavaliers, pour empêcher ce pays d’envoyer des secours dans la Gaule, et de si grandes nations de se réunir. Il fait partir son lieutenant Q. Titurius Sabinus, avec trois légions, chez les Unelles, les Coriosolites et les Lexovii, pour tenir ces peuples en respect. Il donne au jeune D. Brutus le commandement de la flotte et des vaisseaux gaulois, qu’il avait fait venir de chez les Pictons , les Santons et autres pays pacifiés, et il lui enjoint de se rendre au plus tôt chez les Vénètes, lui-même en prend le chemin avec les troupes de terre.
Livre III, chapitre XII
XII. Telle était la disposition de la plupart des places de l’ennemi, que, situées à l’extrémité de langues de terre et sur des promontoires, elles n’offraient d’accès ni aux gens de pied quand la mer était haute, ce qui arrive constamment deux fois dans l’espace de vingt-quatre heures, ni aux vaisseaux que la mer, en se retirant, laisserait à sec sur le sable. Ce double obstacle rendait très difficile le siège de ces villes. Si, après de pénibles travaux, on parvenait à contenir la mer par une digue et des môles, et à s’élever jusqu’à la hauteur des murs, les assiégés, commençant à désespérer de leur fortune, rassemblaient leurs nombreux navires, dernière et facile ressource, y transportaient tous leurs biens, et se retiraient dans des villes voisines. Là ils se défendaient de nouveau par les mêmes avantages de position. Cette manœuvre leur fut d’autant plus facile durant une grande partie de l’été, que nos vaisseaux étaient retenus par les vents contraires et éprouvaient de grandes difficultés à naviguer sur une mer vaste, ouverte, sujette à de hautes marées et presque entièrement dépourvue de ports.
Livre III, chapitre XIII
XIII. Les vaisseaux des ennemis étaient construits et armés de la manière suivante : la carène en est un peu plus plate que celle des nôtres, ce qui leur rend moins dangereux les bas-fonds et le reflux ; les proues sont très élevées, les poupes peuvent résister aux plus grandes vagues et aux tempêtes ; les navires sont tout entiers de chêne et peuvent supporter les chocs les plus violents. Les bancs, faits de poutres d’un pied d’épaisseur, sont attachés par des clous en fer de la grosseur d’un pouce ; les ancres sont retenues par des chaînes de fer au lieu de cordages ; des peaux molles et très amincies leur servent de voiles, soit qu’ils manquent de lin ou qu’ils ne sachent pas l’employer, soit encore qu’ils regardent, ce qui est plus vraisemblable, nos voiles comme insuffisantes pour affronter les tempêtes violentes et les vents impétueux de l’Océan, et pour diriger des vaisseaux aussi pesants. Dans l’abordage de ces navires avec les nôtres, ceux-ci ne pouvaient l’emporter que par l’agilité et la vive action des rames ; du reste, les vaisseaux des ennemis étaient bien plus en état de lutter, sur ces mers orageuses, contre la force des tempêtes. Les nôtres ne pouvaient les entamer avec leurs éperons, tant ils étaient solides ; leur hauteur les mettait à l’abri des traits, et, par la même cause, ils redoutaient moins les écueils. Ajoutons que, lorsqu’ils sont surpris par un vent violent, ils soutiennent sans peine la tourmente et s’arrêtent sans crainte sur les bas-fonds, et, qu’au moment du reflux, ils ne redoutent ni les rochers ni les brisants ; circonstances qui étaient toutes à craindre pour nos vaisseaux.
Livre III, chapitre XIV
XIV. Après avoir enlevé plusieurs places, César, sentant que toute la peine qu’il prenait était inutile, et qu’il ne pouvait ni empêcher la retraite des ennemis en prenant leurs villes, ni leur faire le moindre mal, résolut d’attendre sa flotte. Dès qu’elle parut et qu’elle fut aperçue de l’ennemi deux cent vingt de leurs vaisseaux environ, parfaitement équipés et armés, sortirent du port et vinrent se placer devant les nôtres. Brutus, le chef de la flotte, les tribuns militaires et les centurions qui commandaient chaque vaisseau, n’étaient pas fixés sur ce qu’ils avaient à faire et sur la manière d’engager le combat. Ils savaient que l’éperon de nos galères était sans effet ; que nos tours, à quelque hauteur qu’elles fussent portées, ne pouvaient atteindre même la poupe des vaisseaux des barbares, et qu’ainsi nos traits lancés d’en bas seraient une faible ressource, tandis que ceux des Gaulois nous accableraient. Une seule invention nous fut d’un grand secours : c’étaient des faux extrêmement tranchantes, emmanchées de longues perches, peu différentes de celles employées dans les sièges. Quand, au moyen de ces faux, les câbles qui attachent les vergues aux mâts étaient accrochés et tirés vers nous ; on les rompait en faisant force de rames ; les câbles une fois brisés, les vergues tombaient nécessairement, et cette chute réduisait aussitôt à l’impuissance les vaisseaux gaulois, dont toute la force était dans les voiles et les agrès. L’issue du combat ne dépendait plus que du courage, et en cela nos soldats avaient aisément l’avantage, surtout dans une action qui se passait sous les yeux de César et de toute l’armée ; aucun trait de courage ne pouvait rester inaperçu ; car toutes les collines et les hauteurs, d’où l’on voyait la mer à peu de distance, étaient occupés par l’armée.
Livre III, chapitre XV
XV. Dès qu’un vaisseau était ainsi privé de ses vergues, deux ou trois des nôtres l’entouraient, et nos soldats, pleins d’ardeur, tentaient l’abordage. Les barbares ayant, par cette manœuvre, perdu une partie de leurs navires, et ne voyant nulle ressource contre ce genre d’attaque, cherchèrent leur salut dans la fuite : déjà ils avaient tourné leurs navires de manière à recevoir le vent, lorsque tout à coup eut lieu un calme plat qui leur rendit tout mouvement impossible. Cette heureuse circonstance compléta le succès ; car les nôtres les attaquèrent et les prirent l’un après l’autre, et un bien petit nombre put regagner la terre à la faveur de la nuit, après un combat qui avait duré depuis environ la quatrième heure du jour jusqu’au coucher du soleil.
Livre III, chapitre XVI
XVI. Cette bataille mit fin à la guerre des Vénètes et de tous les états maritimes de cette côte (2) ; car toute la jeunesse et même tous les hommes d’un âge mûr, distingués par leur caractère ou par leur rang, s’étaient rendus à cette guerre, pour laquelle tout ce qu’ils avaient de vaisseaux en divers lieux avait été rassemblé en un seul. La perte qu’ils venaient d’éprouver ne laissait au reste des habitants aucune ressource pour la retraite, aucun moyen de défendre leurs villes. Ils se rendirent donc à César avec tout ce qu’ils possédaient. César crut devoir tirer d’eux une vengeance éclatante, qui apprît aux barbares à respecter désormais le droit des ambassadeurs. Il fit mettre à mort tout le sénat, et vendit à l’encan le reste des habitants (3).
Livre III, chapitre XVII
XVII. Tandis que ces événements se passaient chez les Vénètes, Q. Titurius Sabinus arrivait sur les terres des Unelles avec les troupes qu’il avait reçues de César. Viridovix était à la tête de cette nation et avait le commandement en chef de tous les états révoltés, dont il avait tiré une armée et des forces redoutables. Depuis peu de jours les Aulerques Éburoviques et les Lexoves, après avoir égorgé leur sénat qui s’opposait à la guerre, avaient fermé leurs portes et s’étaient joints à Viridovix. Enfin de tous les points de la Gaule était venue une multitude d’hommes perdus et de brigands que l’espoir du pillage et la passion de la guerre avaient arrachés à l’agriculture et à leurs travaux journaliers. Sabinus se tenait dans son camp situé sur le terrain le plus favorable, pendant que Viridovix, campé en face de lui à une distance de deux milles, déployait tous les jours ses troupes, et lui offrait la bataille, de sorte que Sabinus s’attirait non seulement le mépris des ennemis, mais encore les sarcasmes de nos soldats. L’opinion qu’il donna de sa frayeur était telle que déjà l’ennemi osait s’avancer jusqu’aux retranchements du camp. Le motif de Sabinus pour agir ainsi était qu’il ne croyait pas qu’un lieutenant dût, surtout en l’absence du général en chef, combattre une si grande multitude, à moins d’avoir pour lui l’avantage du lieu ou quelque autre circonstance favorable.
Livre III, chapitre XVIII
XVIII. L’opinion de cette frayeur s’étant affermie, Sabinus choisit parmi les Gaulois qu’il avait près de lui comme auxiliaires, un homme habile et fin. Il lui persuade, à force de récompenses et de promesses, de passer aux ennemis, et l’instruit de ce qu’il doit faire. Dès que cet homme est arrivé parmi eux comme transfuge, il parle de la terreur des Romains, il annonce que César lui-même est enveloppé par les Vénètes, et que, pas plus tard que la nuit suivante, Sabinus doit sortir secrètement de son camp avec son armée, et partir au secours de César. Les Gaulois n’ont pas plus tôt entendu ce rapport qu’ils s’écrient tous qu’il ne faut pas perdre une occasion si belle, et qu’on doit marcher au camp des Romains. Plusieurs motifs excitaient les Gaulois : l’hésitation de Sabinus pendant les jours précédents, le rapport du transfuge, le manque de vivres, chose à laquelle on avait pourvu avec peu de diligence, l’espérance fondée sur la guerre des Vénètes, enfin cette facilité des hommes à croire ce qu’ils désirent. Décidés par tous ces motifs, ils ne laissent point sortir du conseil Viridovix et les autres chefs, qu’ils n’aient obtenu d’eux de prendre les armes, et de marcher contre nous. Joyeux de cette promesse, et comme assurés de la victoire, ils se chargent de sarments et de broussailles pour combler les fossés des Romains, et se dirigent vers leur camp.
Livre III, chapitre XIX
XIX. Le camp était sur une hauteur à laquelle on arrivait par une pente douce d’environ mille pas. Ils s’y portèrent d’une course rapide, afin de laisser aux Romains le moins de temps possible pour se rassembler et s’armer, et arrivèrent hors d’haleine. Sabinus exhorte les siens et donne le signal désiré. Il ordonne de sortir par deux portes (4) et de tomber sur l’ennemi embarrassé du fardeau qu’il portait. L’avantage de notre position, l’imprévoyance et la fatigue des ennemis, le courage des soldats, l’expérience acquise dans les précédents combats, firent que les barbares ne soutinrent pas même notre premier choc, et qu’ils prirent aussitôt la fuite. Nos soldats, dont les forces étaient entières, les atteignirent dans ce désordre et en tuèrent un grand nombre. La cavalerie acheva de les poursuivre et ne laissa échapper que peu de ces fuyards. C’est ainsi que, dans le même temps, Sabinus apprit l’issue du combat naval, et César la victoire de Sabinus. Toutes les villes de cette contrée se rendirent sur-le-champ à Titurius ; car, si le Gaulois est prompt et ardent à prendre les armes, il manque de fermeté et de constance pour supporter les revers.
Livre III, chapitre XX
XX. Presque à la même époque, P. Crassus était arrivé dans l’Aquitaine, pays qui, à raison de son étendue et de sa population, peut être estimé, comme nous l’avons dit, le tiers de la Gaule. Songeant qu’il aurait à faire la guerre dans les mêmes lieux où, peu d’années auparavant, le lieutenant L. Valérius Préconinus avait été vaincu et tué, et d’où le proconsul Manlius avait été chassé après avoir perdu ses bagages, il crut qu’il ne pouvait déployer trop d’activité. Ayant donc pourvu aux vivres, rassemblé des auxiliaires et de la cavalerie, et fait venir en outre de Toulouse, de Carcasonne et de Narbonne, pays dépendants de la province romaine et voisins de l’Aquitaine, bon nombre d’hommes intrépides qu’il désigna, il mena son armée sur les terres des Sotiates . À la nouvelle de son arrivée, les Sotiates rassemblèrent des troupes considérables et de la cavalerie, qui faisait leur principale force, attaquèrent notre armée dans sa marche, et engagèrent avec elle un combat de cavalerie, dans lequel ayant été repoussés et poursuivis par la nôtre, ils firent tout à coup paraître leur infanterie, placée en embuscade dans un vallon. Ils assaillirent nos soldats épars et recommencèrent le combat.
Livre III, chapitre XXI
XXI. Il fut long et opiniâtre : Les Sotiates, fiers de leurs anciennes victoires, regardaient le salut de toute l’Aquitanie comme attaché à leur valeur ; nos soldats voulaient montrer ce qu’ils pouvaient faire, en l’absence du général, sans l’aide des autres légions, sous la conduite d’un jeune chef. Couverts de blessures, les ennemis enfin tournèrent le dos ; on en tua un grand nombre, et Crassus, sans s’arrêter, mit le siège devant la capitale des Sotiates. Leur résistance courageuse l’obligea d’employer les mantelets et les tours. Tantôt ils faisaient des sorties, tantôt ils pratiquaient des mines jusque sous nos tranchées (sorte d’ouvrage où ils sont très habiles, leur pays étant plein de mines d’airain qu’ils exploitent) ; mais voyant tous leurs efforts échouer devant l’activité de nos soldats, ils députèrent à Crassus, pour lui demander de recevoir leur capitulation. Crassus y consentit, à la condition qu’ils livreraient leurs armes, ce qu’ils firent.
Livre III, chapitre XXII
XXII. Tandis que tous les nôtres s’occupaient de l’exécution de ce traité, d’un autre côté de la ville se présenta le général en chef Adcantuan, avec six cents hommes dévoués, de ceux que ces peuples appellent Soldures (5). Telle est la condition de ces hommes, qu’ils jouissent de tous les biens de la vie avec ceux auxquels ils se sont consacrés par un pacte d’amitié ; si leur chef périt de mort violente, ils partagent son sort et se tuent de leur propre main ; et il n’est pas encore arrivé, de mémoire d’homme, qu’un de ceux qui s’étaient dévoués à un chef par un pacte semblable, ait refusé, celui-ci mort, de mourir aussitôt. C’est avec cette escorte qu’Adcantuan tenta une sortie : les cris qui s’élevèrent sur cette partie du rempart firent courir aux armes ; et à la suite d’un combat sanglant, Adcantuan, repoussé dans la ville, obtint cependant de Crassus d’être compris dans la capitulation générale.
Livre III, chapitre XXIII
XXIII. Après avoir reçu les armes et les otages, Crassus marcha sur les terres des Vocates et des Tarusates . Les Barbares, vivement effrayés en apprenant qu’une place également défendue par la nature et par la main de l’homme était, peu de jours après l’arrivée de Crassus, tombée en son pouvoir, s’envoient de toutes parts des  députés, se liguent ensemble, se donnent mutuellement des otages, rassemblent des troupes. Ils députent aussi vers les états de l’Espagne citérieure, voisins de l’Aquitaine, pour qu’on leur envoie de là des secours et des chefs. À leur arrivée, pleins de confiance dans leur nombre, ils disposent tout pour la guerre. Ils mettent à leur tête ceux qui avaient longtemps servi sous Q. Sertorius et qui passaient pour très-habiles dans l’art militaire. Ils commencent, à l’exemple du peuple romain, par prendre leurs positions, par fortifier leur camp, par nous intercepter les vivres. Crassus s’en aperçut, et, sentant bien que ses troupes étaient trop peu nombreuses pour les diviser, tandis que l’ennemi pouvait faire des courses, occuper les chemins, et cependant ne pas dégarnir son camp, ce qui devait rendre difficile l’arrivée des vivres, le nombre des ennemis croissant d’ailleurs de jour en jour, il pensa qu’il fallait se hâter de combattre. Il fit part de cet avis dans un conseil, et le voyant partagé par tout le monde, il fixa le jour suivant pour celui du combat.
Livre III, chapitre XXIV
XXIV. Au point du jour, il fit sortir toutes les troupes, en forma deux lignes, plaça au milieu les auxiliaires, et attendit ce que feraient les ennemis. Ceux-ci, quoique, à raison de leur nombre et de leur ancienne gloire militaire, ils se crussent assurés de vaincre une poignée de Romains, tenaient cependant pour plus sûr encore, étant maîtres des passages et interceptant les vivres, d’obtenir une victoire qui ne leur coûtât pas de sang. Si la faim nous forçait à la retraite, ils profiteraient de notre découragement pour nous attaquer au milieu des embarras de notre marche et de nos bagages. Ce dessein fut approuvé de leurs chefs, et, tandis que l’armée romaine était en bataille, ils se tinrent dans leur camp. Ayant pénétré le but de cette inaction, dont l’effet fut d’inspirer à nos soldats d’autant plus d’ardeur à combattre que l’hésitation des ennemis passait pour de la crainte, et cédant au cri général qui s’éleva pour qu’on marchât sans délai contre eux, Crassus harangue ses troupes (6), et, selon leur vœu, il marche contre le camp.
Livre III, chapitre XXV
XXV. Là, tandis que les uns comblent le fossé, que les autres, en lançant une grêle de traits, chassent du rempart ceux qui le défendent, les auxiliaires, sur qui Crassus comptait peu pour le combat, employés soit à passer les pierres et les traits, soit à apporter les fascines, pouvaient cependant figurer comme combattants. De son côté l’ennemi déployait un courage persévérant, et ses traits, lancés d’en haut, ne se perdaient point. Sur ces entrefaites, des cavaliers qui venaient de faire le tour du camp, rapportèrent à Crassus qu’il était faiblement fortifié du côté de la porte Décumane, et qu’il offrait sur ce point un accès facile.
Livre III, chapitre XXVI
XXVI. Crassus recommande aux préfets de la cavalerie d’encourager leurs soldats par la promesse de grandes récompenses, et leur explique ses intentions. Ceux-ci, d’après l’ordre qu’ils ont reçu, prennent avec eux quatre cohortes toutes fraîches, restées à la garde du camp, et, leur faisant faire un long détour, pour dérober leur marche aux yeux de l’ennemi, occupé tout entier à combattre, ils arrivent promptement à cette partie du retranchement dont nous parlions, en forcent l’entrée et pénètrent dans le camp des ennemis avant que ceux-ci aient pu les apercevoir ou apprendre ce qui se passe. Avertis par les cris qui se font entendre de ce côté, les nôtres sentent renaître leurs forces, comme il arrive d’ordinaire quand on a l’espoir de vaincre, et ils pressent l’attaque avec plus de vigueur. Les ennemis, enveloppés de toutes parts, perdent courage, se précipitent du haut de leurs remparts et cherchent leur salut dans la fuite. La cavalerie les atteignit en rase campagne ; de cinquante mille hommes fournis par l’Aquitaine et le pays des Cantabres, elle laissa à peine échapper le quart, et ne rentra au camp que bien avant dans la nuit.
Livre III, chapitre XXVII
XXVII. Au bruit de cette victoire la plus grande partie de l’Aquitanie se rendit à Crassus, et envoya d’elle-même des otages. De ce nombre furent les Tarbelles , les Bigerrions, les Ptianii, les Vocates, les Tarusates, les Elusates, les Gates, les Ausques, les Garunni, les Sibuzates, et les Cocosates . Quelques états éloignés se fiant sur la saison avancée, négligèrent d’en faire autant.
Livre III, chapitre XXVIII
XXVIII. Presque dans le même temps, bien que l’été fût déjà près de sa fin, César, voyant toute la Gaule pacifiée, à l’exception des Morins et des Ménapes qui restaient en armes, et ne lui avaient jamais envoyé de députés pour demander la paix, fit marcher son armée contre eux, espérant que cette guerre serait bientôt terminée. Ces peuples arrêtèrent, pour la soutenir, un plan tout autre que le reste des Gaulois ; car, voyant tant de grandes nations repoussées et vaincues en livrant des batailles, ils se retirèrent avec tous leurs biens dans les bois et les marais, dont leur pays était couvert. César, arrivé à l’entrée de ces forêts, commençait à y retrancher son camp, sans qu’un seul ennemi se fût montré, lorsque tout à coup, et pendant que nos soldats étaient çà et là occupés aux travaux, ils accourent de tous les côtés de la forêt, et fondent sur nous. Les Romains saisissent promptement leurs armes, les repoussent dans le bois et en tuent un grand nombre, mais, les ayant poursuivis trop loin dans des lieux couverts, ils essuyèrent eux-mêmes quelques pertes.
Livre III, chapitre XXIX
XXIX. Les jours suivants, César fit travailler à abattre la forêt, et, pour empêcher qu’on ne prît en flanc et par surprise les soldats désarmés, il fit entasser en face de l’ennemi tout le bois que l’on coupait, pour s’en faire un rempart de chaque côté. Ce travail avait été, en peu de jours et avec une incroyable vitesse, exécuté sur un grand espace de terrain : nous étions déjà maîtres du bétail et des derniers rangs des bagages de l’ennemi, qui s’enfonçait dans l’épaisseur des forêts, lorsque le temps fut tel, qu’il força d’interrompre les travaux ; il ne fut plus même possible, à cause de la continuité des pluies, de tenir le soldat sous les tentes. Après avoir ravagé tout le pays et brûlé les bourgs et les habitations, César ramena l’armée, et la mit en quartier d’hiver chez les Aulerques, les Lexoves, et les autres peuples qui s’étaient récemment soulevés.
Livre IV, chapitre I
I. Dans l’hiver qui suivit, sous le consulat de Cn. Pompée et de M. Crassus, les Usipètes et les Tencthères , peuples germains, passèrent le Rhin en grand nombre, non loin de l’endroit où il se jette dans la mer. La cause de cette émigration était que les Suèves depuis plusieurs années les tourmentaient, leur faisaient une guerre acharnée, et les empêchaient de cultiver leurs champs. La nation des Suèves est de beaucoup la plus puissante et la plus belliqueuse de toute la Germanie. On dit qu’ils forment cent cantons, de chacun desquels ils font sortir chaque année mille hommes armés qui portent la guerre au dehors. Ceux qui restent dans le pays le cultivent pour eux-mêmes et pour les absents, et, à leur tour, ils s’arment l’année suivante, tandis que les premiers séjournent dans leurs demeures. Ainsi, ni l’agriculture ni la science, ou l’habitude de la guerre ne sont interrompues. Mais nul d’entre eux ne possède de terre séparément et en propre, et ne peut demeurer ni s’établir plus d’un an dans le même lieu. Ils consomment peu de blé, vivent en grande partie de laitage et de la chair de leurs troupeaux, et s’adonnent particulièrement à la chasse. Ce genre de vie et de nourriture, leurs exercices journaliers et la liberté dont ils jouissent (car n’étant dès leur enfance habitués à aucun devoir, à aucune discipline, ils ne suivent absolument que leur volonté), en font des hommes robustes et remarquables par une taille gigantesque. Ils se sont aussi accoutumés, sous un climat très froid, et à n’avoir d’autre vêtement que des peaux, dont l’exiguïté laisse une grande partie de leur corps à découvert , et à se baigner dans les fleuves.
Livre IV, chapitre II
II. Ils donnent accès chez eux aux marchands, plutôt pour leur vendre ce qu’ils ont pris à la guerre que pour leur acheter quoi que ce soit. Bien plus, ces chevaux étrangers qui plaisent tant dans la Gaule, et qu’on y paie à si haut prix, les Germains ne s’en servent pas. Les leurs sont mauvais et difformes , mais en les exerçant tous les jours, ils les rendent infatigables. Dans les engagements de cavalerie, souvent ils sautent à bas de leurs chevaux et combattent à pied ; ils les ont dressés à rester à la même place, et les rejoignent promptement, si le cas le requiert. Rien dans leurs mœurs ne passe pour plus honteux ni pour plus lâche que de se servir de selle. Aussi, si peu nombreux qu’ils soient, osent-ils attaquer de gros corps de cavaliers ainsi montés. L’importation du vin est entièrement interdite chez eux, parce qu’ils pensent que cette liqueur amollit et énerve le courage des hommes. 
Livre IV, chapitre III
III. Ils regardent comme leur plus grande gloire nationale d’avoir pour frontières des champs vastes et incultes ; ce qui signifie qu’un grand nombre de nations n’ont pu soutenir leurs efforts. Aussi dit-on que, d’un côté, à six cent mille pas de leur territoire, les campagnes sont désertes. Les Ubes les avoisinent de l’autre côté. Ce peuple, autrefois considérable et florissant autant qu’on peut le dire des Germains, avec lesquels il a une origine commune, est cependant plus civilisé que le reste de cette nation, parce que, touchant au Rhin, il a de nombreux rapports avec des marchands ; le voisinage des Gaulois l’a en outre façonné à leurs mœurs. Les Suèves lui ont fait des guerres fréquentes sans pouvoir, à cause de sa population et de sa puissance, le chasser de son territoire ; ils sont parvenus cependant à le rendre tributaire et à le réduire à un état d’abaissement et de faiblesse.
Livre IV, chapitre IV
IV. Il en a été de même des Usipètes et des Tencthères, que nous avons nommés plus haut ; ils résistèrent pendant nombre d’années aux attaques des Suèves : à la fin cependant, chassés de leurs terres, et après avoir erré trois ans à travers plusieurs cantons de la Germanie, ils arrivèrent près du Rhin, dans des contrées habitées par les Ménapes, lesquels possédaient, sur l’une et l’autre rive du fleuve, des champs, des maisons et des bourgs. Effrayés à l’arrivée d’une telle multitude, les Ménapes abandonnèrent les habitations qu’ils possédaient au-delà du fleuve, et, s’étant fortifiés en deçà, ils s’opposèrent au passage des Germains. Ceux-ci, après avoir tout essayé, ne pouvant passer ni de vive force, faute de bateaux, ni à la dérobée, à cause des gardes posées par les Ménapes, feignirent de retourner dans leur pays et dans leurs demeures ; mais, après trois jours de marche, ils revinrent sur leurs pas, et, refaisant en une nuit, avec leurs chevaux, le même chemin, ils tombèrent à l’improviste sur les Ménapes, qui, informés par leurs éclaireurs de la retraite de leurs ennemis, étaient rentrés sans crainte dans leurs bourgs au-delà du Rhin. Après les avoir taillés en pièces et s’être emparés de leurs bateaux, ils traversèrent le fleuve avant que la partie des Ménapes qui était restée tranquille sur l’autre rive eût appris leur retour ; ils se rendirent maîtres de toutes leurs habitations, et se nourrirent, le reste de l’hiver, des vivres qu’ils y trouvèrent.