Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 26)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Itinéraire de Paris à Jérusalem · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

A dix heures du soir, mes hôtes me reconduisirent par un long corridor à ma cellule. Les flots se brisaient avec fracas contre les rochers du port : la fenêtre fermée, on eût dit d’une tempête ; la fenêtre ouverte, on voyait un beau ciel, une lune paisible, une mer calme et le vaisseau des pèlerins mouillé au large. Les Pères sourirent de la surprise que me causa ce contraste. Je leur dis en mauvais latin : Ecce monachis similitudo mundi ; quantumcumque mare fremitum reddat, eis placidae semper undae videntur : omnia tranquillitas serenis animis.

Je passai une partie de la nuit à contempler cette mer de Tyr, que l’Ecriture appelle la Grande-Mer, et qui porta les flottes du roi-prophète quand elles allaient chercher les cèdres du Liban et la pourpre de Sidon ; cette mer où Léviathan laisse des traces comme des abîmes 8. ; cette mer à qui le Seigneur donna des barrières et des portes 9. ; cette mer qui vit Dieu et qui s’enfuit 10. . Ce n’étaient là ni l’Océan sauvage du Canada, ni les flots riants de la Grèce. Au midi s’étendait l’Égypte, où le Seigneur était entré sur un nuage léger, pour sécher les canaux du Nil et renverser les idoles 11. ; au nord s’élevait la reine des cités, dont les marchands étaient des princes 12. : Ululate, naves maris, quia devastata est fortitudo vestra !… Attrita est civitas vanitatis, clausa est omnis domus nullo intrœunte… quia haec erunt in medio terrae… quomodo si paucae olivae quae remanserunt excutiantur ex olea, et racemi, cum fuerit finita vindemia. " Hurlez, vaisseaux de la mer, parce que votre force est détruite… La ville des vanités est abattue ; toutes les maisons en sont fermées et personne n’y entre plus… Ce qui restera d’hommes en ces lieux sera comme quelques olives demeurées sur l’arbre après la récolte, comme quelques raisins suspendus au cep après la vendange. " Voilà d’autres antiquités expliquées par un autre poète : Isaïe succède à Homère.

Et ce n’était pas tout encore, car la mer que je contemplais baignait à ma droite les campagnes de la Galilée, et à ma gauche la plaine d’Ascalon : dans les premières je retrouvais les traditions de la vie patriarcale et de la nativité du Sauveur, dans la seconde je rencontrais les souvenirs des croisades et les ombres des héros de Jérusalem :

Grande e mirabil cosa era il vedere Quando quel campo e questo a fronte venne : Come spiegate in ordine le schiere, Di mover già, già d’assalire accenne : Sparse al vento ondeggiando ire le bandiere E ventolar su i grand cimier le penne : Abiti, fregi, imprese, e arme, e colori D’oro e di ferro, al sol lampi, e fulgori. " Quel grand et admirable spectacle de voir les deux camps s’avancer front contre front, les bataillons se déployer en ordre, impatients de marcher, impatients de combattre ! Les bannières ondoyantes flottent dans les airs et le vent agite les panaches sur les hauts cimiers. Les habits, les franges, les devises, les couleurs, les armes d’or et de fer resplendissent aux feux du soleil. " J. B. Rousseau nous peint ensuite le succès de cette journée :

La Palestine, enfin, après tant de ravages, Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages Dans le vague des airs fuir devant l’aquilon ; Et du vent du midi la dévorante haleine N’a consumé qu’à peine Leurs ossements blanchis dans les champs d’Ascalon. Ce fut à regret que je m’arrachai au spectacle de cette mer qui réveille tant de souvenirs ; mais il fallut céder au sommeil.

Le Père Juan de la Conception, curé de Jaffa et président de l’hospice, arriva le lendemain matin, 2 octobre. Je voulais parcourir la ville et rendre visite à l’aga, qui m’avait envoyé complimenter ; le président me détourna de ce dessein :

" Vous ne connaissez pas ces gens-ci, me dit-il ; ce que vous prenez pour une politesse est un espionnage. On n’est venu vous saluer que pour savoir qui vous êtes, si vous êtes riche, si on peut vous dépouiller. Voulez-vous voir l’aga, il faudra d’abord lui porter des présents : il ne manquera pas de vous donner malgré vous une escorte pour Jérusalem ; l’aga de Rama augmentera cette escorte ; les Arabes, persuadés qu’un riche Franc va en pèlerinage au Saint-Sépulcre, augmenteront les droits de Caffaro ou vous attaqueront. A la porte de Jérusalem, vous trouverez le camp du pacha de Damas, qui est venu lever les contributions, avant de conduire la caravane à La Mecque : votre appareil donnera de l’ombrage à ce pacha et vous exposera à des avanies. Arrivé à Jérusalem, on vous demandera trois ou quatre mille piastres pour l’escorte. Le peuple, instruit de votre arrivée, vous assiégera de telle manière, qu’eussiez-vous des millions, vous ne satisferiez pas son avidité. Les rues seront obstruées sur votre passage, et vous ne pourrez entrer aux saints lieux sans courir les risques d’être déchiré. Croyez-moi, demain nous nous déguiserons en pèlerins et nous irons ensemble à Rama ; là je recevrai la réponse de mes exprès ; si elle est favorable, vous partirez dans la nuit, vous arriverez sain et sauf, à peu de frais, à Jérusalem. "

Le père appuya son raisonnement de mille exemples, et en particulier de celui d’un évêque polonais, à qui un trop grand air de richesse pensa coûter la vie, il y a deux ans. Je ne rapporte ceci que pour montrer à quel degré la corruption, l’amour de l’or, l’anarchie et la barbarie sont poussés dans ce pays.

Je m’abandonnai donc à l’expérience de mes hôtes, et je me renfermai dans l’hospice, où je passai une agréable journée dans des entretiens paisibles. J’y reçus la visite de M. Contessini, qui aspirait au vice-consulat de Jaffa, et de MM. Damiens père et fils, Français d’origine, jadis établis auprès de Djezzar, à Saint-Jean-d’Acre. Ils me racontèrent des choses curieuses sur les derniers événements de la Syrie ; ils me parlèrent de la renommée que l’empereur et nos armes ont laissée au désert. Les hommes sont encore plus sensibles à la réputation de leur pays hors de leur pays que sous le toit paternel, et l’on a vu les émigrés français réclamer leur part des victoires qui semblaient les condamner à un exil éternel 13. .

Je passai cinq jours à Jaffa à mon retour de Jérusalem, et je l’examinai dans le plus grand détail ; je ne devrais donc en parler qu’à cette époque ; mais, pour suivre l’ordre de ma marche, je placerai ici mes observations, d’ailleurs, après la description des saints lieux, il est probable que les lecteurs ne prendraient pas un grand intérêt à celle de Jaffa.

Jaffa s’appelait autrefois Joppé, ce qui signifie belle ou agréable, pulchritudo aut decor, dit Adrichomius. D’Anville dérive le nom actuel de Jaffa d’une forme primitive de Joppé, qui est Japho 14. . Je remarquai qu’il y avait dans le pays des Hébreux une autre cité du nom de Jaffa, qui fut prise par les Romains : ce nom a peut-être été transporté ensuite à Joppé. S’il faut en croire les interprètes et Pline lui-même, l’origine de cette ville remonterait à une haute antiquité, puisque Joppé aurait été bâtie avant le déluge. On dit que ce fut à Joppé que Noé entra dans l’arche. Après la retraite des eaux, le patriarche donna en partage à Sem, son fils aîné, toutes les terres dépendantes de la ville fondée par son troisième fils Japhet. Enfin Joppé, selon les traditions du pays, garde la sépulture du second père du genre humain.

Selon Pococke, Shaw et peut-être d’Anville, Joppé tomba en partage à Ephraïm, et forma la partie occidentale de cette tribu, avec Ramlé et Lydda. Mais d’autres auteurs, entre autres Adrichomius, Roger, etc., placent Joppé sous la tribu de Dan. Les Grecs étendirent leurs fables jusqu’à ces rivages. Ils disaient que Joppé tirait son nom d’une fille d’Eole. Ils plaçaient dans le voisinage de cette ville l’aventure de Persée et d’Andromède. Scaurus, selon Pline, apporta de Joppé à Rome les os du monstre marin suscité par Neptune. Pausanias prétend qu’on voyait près de Joppé une fontaine où Persée lava le sang dont le monstre l’avait couvert : d’où il arriva que l’eau de cette fontaine demeura teinte d’une couleur rouge. Enfin, saint Jérôme raconte que de son temps on montrait encore à Joppé le rocher et l’anneau auxquels Andromède fut attachée.

Ce fut à Joppé qu’abordèrent les flottes d’Hyram, chargées de cèdres pour le temple, et que s’embarqua le prophète Jonas lorsqu’il fuyait devant la face du Seigneur. Joppé tomba cinq fois entre les mains des Egyptiens, des Assyriens et des différents peuples qui firent la guerre aux Juifs avant l’arrivée des Romains en Asie. Elle devint une des onze toparchies où l’idole Ascarlen était adorée. Judas Machabée brûla cette ville, dont les habitants avaient massacré deux cents Juifs. Saint Pierre y ressuscita Tabithe et y reçut chez Simon le corroyeur les hommes venus de Césarée. Au commencement des troubles de la Judée, Joppé fut détruite par Cestius. Des pirates en ayant relevé les murs, Vespasien la saccagea de nouveau et mit garnison dans la citadelle.

On a vu que Joppé existait encore environ deux siècles après, du temps de saint Jérôme, qui la nomme Japho. Elle passa avec toute la Syrie sous le joug des Sarrasins. On la retrouve dans les historiens des Croisades. L’anonyme qui commence la collection Gesta Dei per Francos raconte que, l’armée des croisés étant sous les murs de Jérusalem, Godefroy de Bouillon envoya Raymond Pilet, Achard de Mommellou et Guillaume de Sabran pour garder les vaisseaux génois et pisans arrivés au port de Jaffa : qui fideliter custodirent homines et naves in portu Japhiae. Benjamin de Tudèle en parle à peu près à cette époque sous le nom de Gapha : Quinque abhinc leucis est Gapha, olim Japho, aliis Joppe dicta, ad mare sita, ubi unus tandem Judaeus, isque lanae inficiendae artifex est. Saladin reprit Jaffa sur les croisés, et Richard Cœur de Lion l’enleva à Saladin. Les Sarrasins y rentrèrent, et massacrèrent les chrétiens. Mais lors du premier voyage de saint Louis en Orient elle n’était plus au pouvoir des infidèles, car elle était tenue par Gautier de Brienne, qui prenait le titre de comte de Japhe, selon l’orthographe du sire de Joinville.

" Et quand le comte de Japhe vit que le roy venoit, il assorta et mist son chastel de Japhe en tel point, qu’il ressembloit bien une bonne ville deffensable ; car à chascun creneau de son chastel il y avoit bien cinq cents hommes, à tout chascun une targe et ung penoncel à ses armes. Laquelle chose estoit fort belle à veoir, car ses armes estoient de fin or, à une croix de gueules paltée faicte moult richement. Nous nous logeasmes aux champs tout à l’entour d’icelui chastel de Japhe qui estoit séant rez de la, mer et en une isle. Et fist commancer le roy à faire fermer et édifier une bourge tout à l’entour du chastel, dès l’une des mers jusques à l’autre, en ce qu’il y avait de terre. " Ce fut à Jaffa que la reine femme de saint Louis accoucha d’une fille nommée Blanche, et saint Louis reçut dans la même ville la nouvelle de la mort de sa mère. Il se jeta à genoux, et s’écria : " Je vous rends grâces, mon Dieu ! de ce que vous m’avez prêté madame ma chère mère, tant qu’il a plu à votre volonté ; et de ce que maintenant, selon votre bon plaisir, vous l’avez retirée à vous. Il est vrai que je l’aimais sur toutes les créatures du monde, et elle le méritait ; mais puisque vous me l’avez ôtée, votre nom soit béni éternellement. "

Jaffa sous la domination des chrétiens avait un évêque suffragant du siège de Césarée. Quand les chevaliers eurent été contraints d’abandonner entièrement la Terre Sainte, Jaffa retomba avec toute la Palestine sous le joug des soudans d’Égypte, et ensuite sous la domination des Turcs.

Depuis cette époque jusqu’à nos jours on retrouve Joppé ou Jaffa dans tous les voyages à Jérusalem ; mais la ville, telle qu’on la voit aujourd’hui, n’a guère plus d’un siècle d’existence, puisque Monconys, qui visita la Palestine en 1647, ne trouva à Jaffa qu’un château et trois cavernes creusées dans le roc. Thévenot ajoute que les moines de Terre Sainte avaient élevé devant les cavernes des baraques de bois et que les Turcs contraignirent les Pères de les démolir. Cela explique un passage de la relation d’un religieux vénitien. Ce religieux raconte qu’à leur arrivée à Jaffa on renfermait les pèlerins dans une caverne. Breve, Opdam, Deshayes, Nicole le Huen, Barthélemy de Salignac ; Duloir, Zuallart, le Père Roger et Pierre de la Vallée sont unanimes sur le peu d’étendue et la misère de Jaffa.

On peut voir dans M. de Volney ce qui concerne la moderne Jaffa, l’histoire des sièges qu’elle a soufferts pendant les guerres de Dâher et d’Aly-Bey, ainsi que les autres détails sur la bonté de ses fruits, l’agrément de ses jardins, etc. J’ajouterai quelques remarques.

Indépendamment des deux fontaines de Jaffa, citées par les voyageurs, on trouve des eaux douces le long de la mer, en remontant vers Gaza ; il suffit de creuser avec la main dans le sable pour faire sourdre au bord même de la vague une eau fraîche : j’ai fait moi-même, avec M. Contessini, cette curieuse expérience, depuis l’angle méridional de la ville jusqu’à la demeure d’un santon, que l’on voit à quelque distance sur la côte.

Jaffa, déjà si maltraitée dans les guerres de Dâher, a beaucoup souffert par les derniers événements. Les Français, commandés par l’empereur, la prirent d’assaut en 1799. Lorsque nos soldats furent retournés en Égypte, les Anglais, unis aux troupes du grand-vizir, bâtirent un bastion à l’angle sud-est de la ville. Abou-Marra, favori du grand-vizir, fut nommé commandant de la ville. Djezzar, pacha d’Acre, ennemi du grand-vizir, vint mettre le siège devant Jaffa après le départ de l’armée ottomane. Abou-Marra se défendit vaillamment pendant neuf mois, et trouva moyen de s’échapper par mer. Les ruines qu’on voit à l’orient de la ville sont les fruits de ce siège. Après la mort de Djezzar, Abou-Marra fut nommé pacha de Gedda, sur la mer Rouge. Le nouveau pacha prit sa route à travers la Palestine ; par une de ces révoltes si communes en Turquie, il s’arrêta dans Jaffa, et refusa de se rendre à son pachalic. Le pacha d’Acre, Suleiman-pacha, second successeur de Djezzar 15. , reçut ordre d’attaquer le rebelle, et Jaffa fut assiégée de nouveau. Après une assez faible résistance, Abou-Marra se réfugia auprès de Mahamet-Pacha-Adem, alors élevé au pachalic de Damas.

J’espère qu’on voudra bien pardonner l’aridité de ces détails, à cause de l’importance que Jaffa avait autrefois et de celle qu’elle a acquise dans ces derniers temps.

J’attendais avec impatience le moment de mon départ pour Jérusalem. Le 3 octobre, à quatre heures de l’après-midi, mes domestiques se revêtirent de sayons de poils de chèvre, fabriqués dans la Haute-Égypte, et tels que les portent les Bedouins ; je mis par-dessus mon habit une robe semblable à celle de Jean et de Julien, et nous montâmes sur de petits chevaux. Des bâts nous servaient de selles. Nous avions les pieds passés dans des cordes en guise d’étriers. Le président de l’hospice marchait à notre tête, comme un simple frère. Un Arabe presque nu nous montrait le chemin, et un autre Arabe nous suivait, chassant devant lui un âne chargé de nos bagages. Nous sortîmes par les derrières du couvent, et nous gagnâmes la porte de la ville, du côté du midi, à travers les décombres des maisons détruites dans les derniers sièges. Nous cheminâmes d’abord au milieu des jardins, qui devaient être charmants autrefois : le père Neret et M. de Volney en ont fait l’éloge. Ces jardins ont été ravagés par les différents partis qui se sont disputé les ruines de Jaffa : mais il y reste encore des grenadiers, des figuiers de Pharaon, des citronniers, quelques palmiers, des buissons de nopals, et des pommiers, que l’on cultive aussi dans les environs de Gaza, et même au couvent du mont Sinaï.

Nous nous avançâmes dans la plaine de Saron, dont l’Ecriture loue la beauté 16. . Quand le père Neret y passa, au mois d’avril 1713, elle était couverte de tulipes. " La variété de leur couleur, dit-il, forme un agréable parterre. " Les fleurs qui couvrent au printemps cette campagne célèbre sont les roses blanches et roses, le narcisse, l’anémone, les lis blancs et jaunes, les giroflées, et une espèce d’immortelle très odorante. La plaine s’étend le long de la mer, depuis Gaza au midi jusqu’au mont Carmel au nord. Elle est bornée au levant par les montagnes de Judée et de Samarie. Elle n’est pas d’un niveau égal : elle forme quatre plateaux, qui sont séparés les uns des autres par un cordon de pierres nues et dépouillées. Le sol est une arène fine, blanche et rouge, et qui paraît, quoique sablonneuse, d’une extrême fertilité. Mais, grâce au despotisme musulman, ce sol n’offre de toutes parts que des chardons, des herbes sèches et flétries, entremêlées de chétives plantations de coton, de doura, d’orge et de froment. Çà et là paraissent quelques villages, toujours en ruine, quelques bouquets d’oliviers et de sycomores. A moitié chemin de Rama à Jaffa, on trouve un puits indiqué par tous les voyageurs : l’abbé Mariti en fait l’histoire, afin d’avoir le plaisir d’opposer l’utilité d’un santon turc à l’inutilité d’un religieux chrétien. Près de ce puits on remarque un bois d’oliviers plantés en quinconce, et dont la tradition fait remonter l’origine au temps de Godefroy de Bouillon. On découvre de ce lieu Rama ou Ramlé, situé dans un endroit charmant, à l’extrémité d’un des plateaux ou des plis de la plaine. Avant d’y entrer nous quittâmes le chemin pour visiter une citerne, ouvrage de la mère de Constantin 17. . On y descend par vingt-sept marches ; elle a trente-trois pas de long sur trente de large ; elle est composée de vingt-quatre arches et reçoit les pluies par vingt-quatre ouvertures. De là, à travers une forêt de nopals, nous nous rendîmes à la tour des Quarante-Martyrs, aujourd’hui le minaret d’une mosquée abandonnée, autrefois le clocher d’un monastère dont il reste d’assez belles ruines : ces ruines consistent en des espèces de portiques assez semblables à ceux des écuries de Mécène à Tibur ; ils sont remplis de figuiers sauvages. On veut que Joseph, la Vierge et l’Enfant se soient arrêtés dans ce lieu lors de la fuite en Égypte : ce lieu certainement serait charmant pour y peindre le repos de la sainte Famille ; le génie de Claude Lorrain semble avoir deviné ce paysage, à en juger par son admirable tableau du palais Doria à Rome.

Sur la porte de la tour on lit une inscription arabe rapportée par M. de Volney : tout près de là est une antiquité miraculeuse décrite par Muratori.

Après avoir visité ces ruines, nous passâmes près d’un moulin abandonné : M. de Volney le cite comme le seul qu’il eût vu en Syrie ; il y en a plusieurs autres aujourd’hui. Nous descendîmes à Rama, et nous arrivâmes à l’hospice des moines de Terre Sainte. Ce couvent avait été saccagé cinq années auparavant, et l’on me montra le tombeau d’un des frères qui périt dans cette occasion. Les religieux venaient enfin d’obtenir, avec beaucoup de peine, la permission de faire à leur monastère les réparations les plus urgentes.

De bonnes nouvelles m’attendaient à Rama : j’y trouvai un drogman du couvent de Jérusalem, que le gardien envoyait au-devant de moi. Le chef arabe que les Pères avaient fait avertir, et qui me devait servir d’escorte, rôdait à quelque distance dans la campagne ; car l’aga de Rama ne permettait pas aux Bedouins d’entrer dans la ville. La tribu la plus puissante des montagnes de Judée fait sa résidence au village de Jérémie ; elle ouvre et ferme à volonté le chemin de Jérusalem aux voyageurs. Le chéik de cette tribu était mort depuis très peu de temps ; il avait laissé son fils Utman sous la tutelle de son oncle Abou-Gosh : celui-ci avait deux frères, Djiaber et Ibrahim-Habd-el-Rouman, qui m’accompagnèrent à mon retour.

Il fut convenu que je partirais au milieu de la nuit. Comme le jour n’était pas encore à sa fin, nous soupâmes sur les terrasses qui forment le toit du couvent. Les monastères de Terre Sainte ressemblent à des forteresses lourdes et écrasées, et ne rappellent en aucune façon les monastères de l’Europe. Nous jouissions d’une vue charmante : les maisons de Rama sont des cahutes de plâtre, surmontées d’un petit dôme tel que celui d’une mosquée ou d’un tombeau de santon ; elles semblent placées dans un bois d’oliviers, de figuiers, de grenadiers, et sont entourées de grands nopals qui affectent des formes bizarres et entassent en désordre les unes sur les autres leurs palettes épineuses. Du milieu de ce groupe confus d’arbres et de maisons s’élancent les plus beaux palmiers de l’Idumée. Il y en avait un surtout dans la cour du couvent que je ne me lassais point d’admirer : il montait en colonne à la hauteur de plus de trente pieds, puis épanouissait avec grâce ses rameaux recourbés, au-dessous desquels les dattes à moitié mûres pendaient comme des cristaux de corail.

Rama est l’ancienne Arimathie, patrie de cet homme juste qui eut la gloire d’ensevelir le Sauveur. Ce fut à Lod, Lydda ou Diospolis, village à une demi-lieue de Rama, que saint Pierre opéra le miracle de la guérison du paralytique. Pour ce qui concerne Rama considérée sous les rapports du commerce, on peut consulter les Mémoires du baron de Tott et le Voyage de M. de Volney.

Nous sortîmes de Rama le 4 octobre à minuit. Le Père président nous conduisit par des chemins détournés à l’endroit où nous attendait Abou-Gosh, et retourna ensuite à son couvent. Notre troupe était composée du chef arabe, du drogman de Jérusalem, de mes deux domestiques et du Bedouin de Jaffa, qui conduisait l’âne chargé du bagage. Nous gardions toujours la robe et la contenance de pauvres pèlerins latins, mais nous étions armés sous nos habits.

Après avoir chevauché une heure sur un terrain inégal, nous arrivâmes à quelques masures placées au haut d’une éminence rocailleuse. Nous franchîmes un des ressauts de la plaine, et au bout d’une autre heure de marche nous parvînmes à la première ondulation des montagnes de Judée. Nous tournâmes par un ravin raboteux autour d’un monticule isolé et aride. Au sommet de ce tertre on entrevoyait un village en ruine et les pierres éparses d’un cimetière abandonné : ce village porte le nom du Latroun ou du Larron : c’est la patrie du criminel qui se repentit sur la croix, et qui fit faire au Christ son dernier acte de miséricorde. Trois milles plus loin nous entrâmes dans les montagnes. Nous suivions le lit desséché d’un torrent la lune, diminuée d’une moitié, éclairait à peine nos pas dans ces profondeurs ; les sangliers faisaient entendre autour de nous un cri singulièrement sauvage. Je compris à la désolation de ces bords comment la fille de Jephté voulait pleurer sur la montagne de Judée, et pourquoi les prophètes allaient gémir sur les hauts lieux. Quand le jour fut venu, nous nous trouvâmes au milieu d’un labyrinthe de montagnes de forme conique, à peu près semblables entre elles et enchaînées l’une à l’autre par la base. La roche qui formait le fond de ces montagnes perçoit la terre. Ses bandes ou ses corniches parallèles étaient disposées comme les gradins d’un amphithéâtre romain, ou comme ces murs en échelons avec lesquels on soutient les vignes dans les vallées de la Savoie 18. .

A chaque redan du rocher croissaient des touffes de chênes nains, des buis et des lauriers-roses. Dans le fond des ravins s’élevaient des oliviers, et quelquefois ces arbres formaient des bois entiers sur le flanc des montagnes. Nous entendîmes crier divers oiseaux, entre autres des geais. Parvenus au plus haut point de cette chaîne, nous découvrîmes derrière nous (au midi et à l’occident) la plaine de Saron jusqu’à Jaffa, et l’horizon de la mer jusqu’à Gaza ; devant nous (au nord et au levant) s’ouvrait le vallon de Saint-Jérémie, et dans la même direction, sur le haut d’un rocher, on apercevait au loin une vieille forteresse appelée le Château des Machabées. On croit que l’auteur des Lamentations vint au monde dans le village qui a retenu son nom au milieu de ces montagnes 19. : il est certain que la tristesse de ces lieux semble respirer dans les cantiques du prophète des douleurs.

Cependant, en approchant de Saint-Jérémie, je fus un peu consolé par un spectacle inattendu. Des troupeaux de chèvres à oreilles tombantes, des moutons à large queue, des ânes qui rappelaient par leur beauté l’onagre des Ecritures, sortaient du village au lever de l’aurore. Des femmes arabes faisaient sécher des raisins dans les vignes ; quelques-unes avaient le visage couvert d’un voile et portaient sur leur tête un vase plein d’eau, comme les filles de Madian. La fumée du hameau montait en vapeur blanche aux premiers rayons du jour ; on entendait des voix confuses, des chants, des cris de joie : cette scène formait un contraste agréable avec la désolation du lieu et les souvenirs de la nuit. Notre chef arabe avait reçu d’avance le droit que la tribu exige des voyageurs, et nous passâmes sans obstacle. Tout à coup je fus frappé de ces mots prononcés distinctement en français : " En avant ! Marche ! " Je tournai la tête, et j’aperçus une troupe de petits Arabes tout nus qui faisaient l’exercice avec des bâtons de palmier. Je ne sais quel vieux souvenir de ma première vie me tourmente ; et quand on me parle d’un soldat français, le cœur me bat : mais voir de petits Bedouins dans les montagnes de la Judée imiter nos exercices militaires et garder le souvenir de notre valeur ; les entendre prononcer ces mots qui sont, pour ainsi dire, les mots d’ordre de nos armées et les seuls que sachent nos grenadiers, il y aurait eu de quoi toucher un homme moins amoureux que moi de la gloire de sa patrie. Je ne fus pas si effrayé que Robinson quand il entendit parler son perroquet, mais je ne fus pas moins charmé que ce fameux voyageur. Je donnai quelques médins au petit bataillon, en lui disant : " En avant ! Marche ! " Et afin de ne rien oublier, je lui criai : " Dieu le veut ! Dieu le veut ! " comme les compagnons de Godefroy et de saint Louis.

De la vallée de Jérémie nous descendîmes dans celle de Térébinthe. Elle est plus profonde et plus étroite que la première. On y voit des vignes et quelques roseaux de doura. Nous arrivâmes au torrent où David enfant prit les cinq pierres dont il frappa le géant Goliath. Nous passâmes ce torrent sur un pont de pierre, le seul qu’on rencontre dans ces lieux déserts : le torrent conservait encore un peu d’eau stagnante. Tout près de là, à main gauche, sous un village appelé Kaloni, je remarquai parmi des ruines plus modernes les débris d’une fabrique antique. L’abbé Mariti attribue ce monument à je ne sais quels moines. Pour un voyageur italien, l’erreur est grossière. Si l’architecture de ce monument n’est pas hébraïque, elle est certainement romaine : l’aplomb, la taille et le volume des pierres ne laissent aucun doute à ce sujet.

Après avoir passé le torrent, on découvre le village de Keriet-Lefta au bord d’un autre torrent desséché qui ressemble à un grand chemin poudreux. El-Biré se montre au loin au sommet d’une haute montagne, sur la route de Nablous, Nabolos ou Nabolosa, la Sichem du royaume d’Israel, et la Néapolis des Hérodes. Nous continuâmes à nous enfoncer dans un désert, où des figuiers sauvages clairsemés étalaient au vent du midi leurs feuilles noircies. La terre, qui jusque alors avait conservé quelque verdure, se dépouilla, les flancs des montagnes s’élargirent et prirent à la fois un air plus grand et plus stérile. Bientôt toute végétation cessa ; les mousses mêmes disparurent. L’amphithéâtre des montagnes se teignit d’une couleur rouge et ardente. Nous gravîmes pendant une heure ces régions attristées pour atteindre un col élevé que nous voyions devant nous. Parvenus à ce passage, nous cheminâmes pendant une autre heure sur un plateau nu semé de pierres roulantes. Tout à coup, à l’extrémité de ce plateau, j’aperçus une ligne de murs gothiques flanqués de tours carrées, et derrière lesquels s’élevaient quelques pointes d’édifices. Au pied de ces murs paraissait un camp de cavalerie turque dans toute la pompe orientale. Le guide s’écria : " El-Cods ! " La Sainte (Jérusalem) ! et il s’enfuit au grand galop 20. .

Je conçois maintenant ce que les historiens et les voyageurs rapportent de la surprise des croisés et des pèlerins à la première vue de Jérusalem 21. .

Je puis assurer que quiconque a eu comme moi la patience de lire à peu près deux cents relations modernes de la Terre Sainte, les compilations rabbiniques et les passages des anciens sur la Judée, ne connaît rien du tout encore. Je restai les yeux fixés sur Jérusalem, mesurant la hauteur de ses murs, recevant à la fois tous les souvenirs de l’histoire, depuis Abraham jusqu’à Godefroy de Bouillon, pensant au monde entier changé par la mission du Fils de l’Homme, et cherchant vainement ce temple dont il ne reste pas pierre sur pierre. Quand je vivrais mille ans, jamais je n’oublierai ce désert qui semble respirer encore la grandeur de Jéhovah et les épouvantements de la mort 22. .

Les cris du drogman, qui me disait serrer notre troupe parce que nous allions entrer dans le camp, me tirèrent de la stupeur où la vue des lieux saints m’avait jeté. Nous passâmes au milieu des tentes ; ces tentes étaient de peaux de brebis noires : il y avait quelques pavillons de toile rayée, entre autres celui du pacha. Les chevaux, sellés et bridés, étaient attachés à des piquets. Je fus surpris de voir quatre pièces d’artillerie à cheval ; elles étaient bien montées, et le charronnage m’en parut anglais. Notre mince équipage et nos robes de pèlerins excitaient la risée des soldats. Comme nous approchions de la porte de la ville, le pacha sortait de Jérusalem. Je fus obligé d’ôter promptement le mouchoir que j’avais jeté sur mon chapeau pour me défendre du soleil, dans la crainte de m’attirer une disgrâce pareille à celle du pauvre Joseph à Tripolizza.

Nous entrâmes dans Jérusalem par la porte des Pèlerins. Auprès de cette porte s’élève la tour de David, plus connue sous le nom de la Tour des Pisans. Nous payâmes le tribut, et nous suivîmes la rue qui se présentait devant nous : puis, tournant à gauche, entre des espèces de prisons de plâtre qu’on appelle des maisons, nous arrivâmes a midi vingt-deux minutes au monastère des Pères latins. Il était envahi par les soldats d’Abdallah, qui se faisaient donner tout ce qu’ils trouvaient à leur convenance.

Il faut être dans la position des Pères de Terre Sainte pour comprendre le plaisir que leur causa mon arrivée. Ils se crurent sauvés par la présence d’un seul Français. Je remis an père Bonaventure de Nola, gardien du couvent, une lettre de M. le général Sebastiani. " Monsieur, me dit le gardien, c’est la Providence qui vous amène. Vous avez des firmans de route ? Permettez-nous de les envoyer au pacha ; il saura qu’un Français est descendu au couvent ; il nous croira spécialement protégés par l’empereur. L’année dernière il nous contraignit de payer soixante mille piastres ; d’après l’usage, nous ne lui en devons que quatre mille, encore à titre de simple présent. Il veut cette année nous arracher la même somme, et il nous menace de se porter aux dernières extrémités si nous la refusons. Nous serons obligés de vendre les vases sacrés, car depuis quatre ans nous ne recevons plus aucune aumône de l’Europe : si cela continue, nous nous verrons forcés d’abandonner la Terre Sainte et de livrer aux mahométans le tombeau de Jésus-Christ. "

Je me trouvai trop heureux de pouvoir rendre ce léger service au gardien. Je le priai toutefois de me laisser aller au Jourdain, avant d’envoyer les firmans, pour ne pas augmenter les difficultés d’un voyage toujours dangereux : Abdallah aurait pu me faire assassiner en route et rejeter le tout sur les Arabes.

Le père Clément Perès, procureur général du couvent, homme très instruit, d’un esprit fin, orné et agréable, me conduisit à la chambre d’honneur des pèlerins. On y déposa mes bagages, et je me préparai à quitter Jérusalem quelques heures après y être entré. J’avais cependant plus besoin de repos que de guerroyer avec les Arabes de la mer Morte. Il y avait longtemps que je courais la terre et la mer pour arriver aux saints lieux : à peine touchais-je au but de mon voyage, que je m’en éloignais de nouveau. Mais je crus devoir ce sacrifice à des religieux qui font eux-mêmes un perpétuel sacrifice de leurs biens et de leur vie. D’ailleurs, j’aurais pu concilier l’intérêt des Pères et ma sûreté en renonçant à voir le Jourdain, et il ne tenait qu’à moi de mettre des bornes à ma curiosité.

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