Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 28)
Quand on parle d’une vallée, on se représente une vallée cultivée, ou inculte : cultivée, elle est couverte de moissons, de vignes, de villages, de troupeaux ; inculte, elle offre des herbages ou des forêts ; si elle est arrosée par un fleuve, ce fleuve a des replis ; les collines qui forment cette vallée ont elles-mêmes des sinuosités dont les perspectives attirent agréablement les regards.
Ici, rien de tout cela qu’on se figure deux longues chaînes de montagnes, courant parallèlement du septentrion au midi, sans détours, sans sinuosités. La chaîne du levant, appelée Montagne d’Arabie, est la plus élevée ; vue à la distance de huit à dix lieues, on dirait un grand mur perpendiculaire, tout à fait semblable au Jura par sa forme et par sa couleur azurée : on ne distingue pas un sommet, pas la moindre cime ; seulement on aperçoit çà et là de légères inflexions, comme si la main du peintre qui a tracé cette ligne horizontale sur le ciel eût tremblé dans quelques endroits 27. .
La chaîne du couchant appartient aux montagnes de Judée. Moins élevée et plus inégale que la chaîne de l’est, elle en diffère encore par sa nature : elle présente de grands monceaux de craie et de sable qui imitent la forme de faisceaux d’armes, de drapeaux ployés, ou de tentes d’un camp assis au bord d’une plaine. Du côté de l’Arabie, ce sont au contraire de noirs rochers à pic, qui répandent au loin leur ombre sur les eaux de la mer Morte. Le plus petit oiseau du ciel ne trouverait pas dans ces rochers un brin d’herbe pour se nourrir ; tout y annonce la patrie d’un peuple réprouvé ; tout semble y respirer l’horreur et l’inceste d’où sortirent Ammon et Moab.
La vallée comprise entre ces deux chaînes de montagnes offre un sol semblable au fond d’une mer depuis longtemps retirée ; des plages de sel, une vase desséchée, des sables mouvants et comme sillonnés par les flots. Çà et là des arbustes chétifs croissent péniblement sur cette terre privée de vie ; leurs feuilles sont couvertes du sel qui les a nourris, et leur écorce a le goût et l’odeur de la fumée. Au lieu de villages, on aperçoit les ruines de quelques tours. Au milieu de la vallée passe un fleuve décoloré ; il se traîne à regret vers le lac empesté qui l’engloutit. On ne distingue son cours au milieu de l’arène que par les saules et les roseaux qui le bordent : l’Arabe se cache dans ces roseaux pour attaquer le voyageur et dépouiller le pèlerin.
Tels sont ces lieux fameux par les bénédictions et par les malédictions du ciel. : ce fleuve est le Jourdain ; ce lac est la mer Morte ; elle paraît brillante, mais les villes coupables qu’elle cache dans son sein semblent avoir empoisonné ses flots. Ses abîmes solitaires ne peuvent nourrir aucun être vivant 28. ; jamais vaisseau n’a pressé ses ondes 29. ; ses grèves sont sans oiseaux, sans arbres, sans verdure ; et son eau, d’une amertume affreuse, est si pesante, que les vents les plus impétueux peuvent à peine la soulever.
Quand on voyage dans la Judée, d’abord un grand ennui saisit le cœur ; mais lorsque, passant de solitude en solitude, l’espace s’étend sans bornes devant vous, peu à peu l’ennui se dissipe, on éprouve une terreur secrète, qui loin d’abaisser l’âme donne du courage et élève le génie. Des aspects extraordinaires décèlent de toutes parts une terre travaillée par des miracles : le soleil brûlant, l’aigle impétueux, le figuier stérile, toute la poésie, tous les tableaux de l’Ecriture sont là : chaque nom renferme un mystère, chaque grotte déclare l’avenir, chaque sommet retentit des accents d’un prophète. Dieu même a parlé sur ces bords : les torrents desséchés, les rochers fendus, les tombeaux entrouverts attestent le prodige ; le désert paraît encore muet de terreur, et l’on dirait qu’il n’a osé rompre le silence depuis qu’il a entendu la voix de l’Eternel.
Nous descendîmes de la croupe de la montagne afin d’aller passer la nuit au bord de la mer Morte, pour remonter ensuite au Jourdain. En entrant dans la vallée, notre petite troupe se resserra : nos Bethléémites préparèrent leurs fusils et marchèrent en avant avec précaution Nous nous trouvions sur le chemin des Arabes du désert, qui vont chercher du sel au lac et qui font une guerre impitoyable au voyageur. Les mœurs des Bedouins commencent à s’altérer par une trop grande fréquentation avec les Turcs et les Européens. Ils prostituent maintenant leurs filles et leurs épouses, et égorgent le voyageur, qu’ils se contentaient autrefois de dépouiller.
Nous marchâmes ainsi pendant deux heures le pistolet à la main comme en pays ennemi. Nous suivions, entre les dunes de sable, les fissures qui s’étaient formées dans une vase cuite aux rayons du soleil. Une croûte de sel recouvrait l’arène et présentait comme un champ de neige, d’où s’élevaient quelques arbustes rachitiques. Nous arrivâmes tout à coup au lac ; je dis tout à coup, parce que je m’en croyais encore assez éloigné. Aucun bruit, aucune fraîcheur ne m’avoir annoncé l’approche des eaux. La grève, semée de pierres, était brûlante, le flot était sans mouvement et absolument mort sur la rive.
Il était nuit close : la première chose que je fis en mettant pied à terre fut d’entrer dans le lac jusqu’aux genoux et de porter l’eau à ma bouche. Il me fut impossible de l’y retenir. La salure en est beaucoup plus forte que celle de la mer, et elle produit sur les lèvres l’effet d’une forte solution d’alun. Mes bottes turent à peine séchées, qu’elles se couvrirent de sel ; nos vêtements et nos mains furent en moins de trois heures imprégnés de ce minéral. Galien avait déjà remarqué ces effets, et Pococke en a confirmé l’existence.
Nous établîmes notre camp au bord du lac, et les Bethléémites firent du feu pour préparer le café. Ils ne manquaient pas de bois, car le rivage était encombré de branches de tamarin apportées par les Arabes. Outre le sel que ceux-ci trouvent tout formé dans cet endroit, ils le tirent encore de l’eau par ébullition. Telle est la force de l’habitude, nos Bethléémites avaient marché avec beaucoup de prudence dans la campagne, et ils ne craignirent point d’allumer un feu qui pouvait bien plus aisément les trahir. L’un d’eux se servit d’un moyen singulier pour faire prendre le bois : il enfourcha le bûcher et s’abaissa sur le feu ; sa tunique s’enfla par la fumée ; alors il se releva brusquement ; l’air aspiré par cette espèce de pompe fit sortir du foyer une flamme brillante. Après avoir bu le café, mes compagnons s’endormirent, et je restai seul éveillé avec nos Arabes.
Vers minuit j’entendis quelque bruit sur le lac. Les Bethléémites me dirent que c’étaient des logions de petits poissons qui viennent sauter au rivage. Ceci contredirait l’opinion généralement adoptée que la mer Morte ne produit aucun être vivant. Pococke, étant à Jérusalem, avait entendu dire qu’un missionnaire avait vu des poissons dans le lac Asphaltite. Hasselquist et Maundrell découvrirent des coquillages sur la rive. M. Seetzen, qui voyage encore en Arabie, n’a remarqué dans la mer Morte ni hélices ni moules, mais il a trouvé quelques escargots.
Pococke fit analyser une bouteille d’eau de cette mer. En 1778, MM. Lavoisier, Macquer et Sage renouvelèrent cette analyse ; ils prouvèrent que l’eau contenait par quintal quarante-quatre livres six onces de sel ; savoir : six livres quatre onces de sel marin ordinaire et trente-huit livres deux onces de sel marin à base terreuse. Dernièrement M. Gordon a fait faire à Londres la même expérience. " La pesanteur spécifique des eaux (dit M. Malte-Brun dans ses Annales) est de 1,211, celle de l’eau douce étant 1,000 : elles sont parfaitement transparentes. Les réactifs y démontrent la présence de l’acide marin et de l’acide sulfurique ; il n’y a point d’alumine ; elles ne sont point saturées de sel marin ; elles ne changent point les couleurs, telles que le tournesol ou la violette. Elles tiennent en dissolution les substances suivantes, et dans les proportions que nous allons indiquer :
Muriate de chaux…………..3,920 - de magnésie…………… 10,246 - de soude……………… 10,360 Sulfate de chaux…………. 0,054
24,580 sur 100 Ces substances étrangères forment donc environ un quart de son poids à l’état de dessiccation parfaite ; mais desséchées seulement à 180 degrés (Fahrenheit), elles en forment 41 pour 100. M. Gordon, qui a apporté la bouteille d’eau soumise à l’analyse, a lui-même constaté que les hommes y flottent, sans avoir appris à nager. "
Je possède un vase de fer-blanc rempli de l’eau que j’ai prise moi-même dans la mer Morte. Je ne l’ai point encore ouvert, mais au poids et au bruit je juge que le fluide est un peu diminué. Mon projet était d’essayer l’expérience que Pococke propose, c’est-à-dire de mettre des petits poissons de mer dans cette eau et d’examiner s’ils y pourraient vivre : d’autres occupations m’ayant empêché de tenter plus tôt cet essai, je crains à présent qu’il ne soit trop tard.
La lune en se levant à deux heures du matin amena une forte brise qui ne rafraîchit pas l’air, mais qui agita un peu le lac. Le flot chargé de sel retombait bientôt par son poids et battait à peine la rive. Un bruit lugubre sortit de ce lac de mort, comme les clameurs étouffées du peuple abîmé dans ses eaux.
L’aurore parut sur la montagne d’Arabie en face de nous. La mer Morte et la vallée du Jourdain se teignirent d’une couleur admirable ; mais une si riche apparence ne servait qu’à mieux faire paraître la désolation du fond.
Le lac fameux qui occupe l’emplacement de Sodome et de Gomorrhe est nommé mer Morte ou mer Salée dans l’Ecriture, Asphaltite par les Grecs et les Latins, Almotanah et Bahar-Loth par les Arabes, Ula-Degnisi par les Turcs. Je ne puis être du sentiment de ceux qui supposent que la mer Morte n’est que le cratère d’un volcan. J’ai vu le Vésuve, la Solfatare, le Monte-Nuovo dans le lac Fusin, le Pic-des-Açores, le Mamelife vis-à-vis de Carthage, les volcans éteints d’Auvergne ; j’ai partout remarqué les mêmes caractères, c’est-à-dire des montagnes creusées en entonnoir, des laves et des cendres où l’action du feu ne se peut méconnaître. La mer Morte, au contraire, est un lac assez long, courbé en arc, encaissé entre deux chaînes de montagnes qui n’ont entre elles aucune cohérence de forme, aucune homogénéité de sol. Elles ne se rejoignent point aux deux extrémités du lac : elles continuent, d’un côté, à border la vallée du Jourdain en se rapprochant vers le nord jusqu’au lac de Tibériade ; et de l’autre, elles vont, en s’écartant, se perdre au midi dans les sables de l’Yémen. Il est vrai qu’on trouve du bitume, des eaux chaudes et des pierres phosphoriques dans la chaîne des montagnes d’Arabie ; mais je n’en ai point vu dans la chaîne opposée. D’ailleurs la présence des eaux thermales, du soufre et de l’asphalte ne suffit point pour attester l’existence antérieure d’un volcan. C’est dire assez que quant aux villes abîmées je m’en tiens au sens de l’Ecriture sans appeler la physique à mon secours. D’ailleurs, en adoptant l’idée du professeur Michaélis et du savant Busching dans son Mémoire sur la mer Morte, la physique peut encore être admise dans la catastrophe des villes coupables, sans blesser la religion. Sodome était bâtie sur une carrière de bitume, comme on le sait par le témoignage de Moïse et de Josèphe, qui parlent des puits de bitume de la vallée de Siddim. La foudre alluma ce gouffre, et les villes s’enfoncèrent dans l’incendie souterrain. M. Malte-Brun conjecture très ingénieusement que Sodome et Gomorrhe pouvaient être elles-mêmes bâties en pierres bitumineuses et s’être enflammées au feu du ciel.
Strabon parle de treize villes englouties dans le lac Asphaltite ; Etienne de Byzance en compte huit ; la Genèse en place cinq in valle silvestri : Sodome, Gomorrhe, Adam, Seboïm et Bala ou Segor, mais elle ne marque que les deux premières comme détruites par la colère de Dieu ; le Deutéronome en cite quatre : Sodome, Gomorrhe, Adam et Seboïm ; la Sagesse en compte cinq sans les désigner : Descendente igne in Pentapolim.
Jacques Cerbus ayant remarqué que sept grands courants d’eau tombent dans la mer Morte, Reland en conclut que cette mer devait se dégager de la superfluité de ses eaux par des canaux souterrains ; Sandy et quelques autres voyageurs ont énoncé la même opinion, mais elle est aujourd’hui abandonnée, d’après les observations du docteur Hallez sur l’évaporation, observations admises par Shaw, qui trouve pourtant que le Jourdain roule par jour à la mer Morte six millions quatre-vingt-dix mille tonnes d’eau, sans compter les eaux de l’Arnon et de sept autres torrents. Plusieurs voyageurs, entre autres Troïlo et d’Arvieux, disent avoir remarqué des débris de murailles et de palais dans les eaux de la mer Morte. Ce rapport semble confirmé par Maundrell et par le père Nau. Les anciens sont plus positifs à ce sujet : Josèphe, qui se sert d’une expression poétique, dit qu’on apercevait au bord du lac les ombres des cités détruites. Strabon donne soixante stades de tour aux ruines de Sodome ; Tacite parle de ces débris : je ne sais s’ils existent encore, je ne les ai point vus ; mais comme le lac s’élève ou se retire selon les saisons, il peut cacher ou découvrir tour à tour les squelettes des villes réprouvées.
Les autres merveilles racontées de la mer Morte ont disparu devant un examen plus sévère. On sait aujourd’hui que les corps y plongent ou y surnagent suivant les lois de la pesanteur de ces corps et de la pesanteur des eaux du lac. Les vapeurs empestées qui devaient sortir de son sein se réduisent à une forte odeur de marine, à dès fumées qui annoncent ou suivent l’émersion de l’asphalte, et à des brouillards, à la vérité malsains comme tous les brouillards. Si jamais les Turcs le permettaient, et qu’on pût transporter une barque de Jaffa à la mer Morte, on ferait certainement des découvertes curieuses sur ce lac. Les anciens le connaissaient beaucoup mieux que nous, comme on le voit par Aristote, Strabon, Diodore de Sicile, Pline, Tacite, Solin, Josèphe, Galien, Dioscoride, Etienne de Byzance. Nos vieilles cartes tracent aussi la forme de ce lac d’une manière plus satisfaisante que les cartes modernes. Personne jusqu’à présent n’en a fait le tour, si ce n’est Daniel, abbé de Saint-Saba. Nau nous a conservé dans son Voyage le récit de ce solitaire. Nous apprenons par ce récit " que la mer Morte à sa fin est comme séparée en deux, et qu’il y a un chemin par où on la traverse n’ayant de l’eau qu’à demi-jambe, au moins en été ; que la terre s’élève et borne un autre petit lac, de figura ronde un peu ovale, entouré de plaines et de montagnes de sel ; que les campagnes des environs sont peuplées d’Arabes sans nombre, etc. " Nyembourg dit à peu près les mêmes choses ; l’abbé Mariti et M. de Volney ont fait usage de ces documents. Quand nous aurons le Voyage de M. Seetzen, nous serons vraisemblablement mieux instruits.
Il n’y a presque point de lecteur qui n’ait entendu parler du fameux arbre de Sodome : cet arbre doit porter une pomme agréable à l’œil, mais amère au goût et pleine de cendres. Tacite, dans le cinquième livre de son Histoire, et Josèphe, dans sa Guerre des Juifs, sont, je crois, les deux premiers auteurs qui aient fait mention des fruits singuliers de la mer Morte. Foulcher de Chartres, qui voyageait en Palestine vers l’an 1100, vit la pomme trompeuse, et la compara aux plaisirs du monde. Depuis cette époque, les uns, comme Ceverius de Vera, Baumgarten ( Peregrinationis in Aegyptum, etc.), Pierre de la Vallée ( Viaggi), Troïlo et quelques missionnaires, confirment le récit de Foulcher ; d’autres, comme Reland, le père Néret, Maundrell, inclinent à croire que ce fruit n’est qu’une image poétique de nos fausses joies, mala mentis gaudia ; d’autres enfin, tels que Pococke, Shaw, etc., doutent absolument de son existence.
Amman semble trancher la difficulté ; il décrit l’arbre, qui selon lui ressemble à une aubépine : " Le fruit, dit-il, est une petite pomme d’une belle couleur, etc. "
Le botaniste Hasselquist survient, il dérange tout cela. La pomme de Sodome n’est plus le fruit d’un arbre ni d’un arbrisseau, mais c’est la production du solanum melongena de Linné. " On en trouve, dit-il, quantité près de Jéricho, dans les vallées qui sont près du Jourdain, dans le voisinage de la mer Morte ; il est vrai qu’ils sont quelquefois remplis de poussière, mais cela n’arrive que lorsque le fruit est attaqué par un insecte ( tenthredo), qui convertit tout le dedans en poussière, ne laissant que la peau entière, sans lui rien faire perdre de sa couleur. "
Qui ne croirait pas après cela la question décidée sur l’autorité d’Hasselquist et sur celle, beaucoup plus grande, de Linné, dans sa Flora Palaestina ? Pas du tout : M. Seetzen, savant aussi, et le plus moderne de tous ces voyageurs, puisqu’il est encore en Arabie, ne s’accorde point avec Hasselquist sur le solanum Sodomaeum. " Je vis, dit-il, pendant mon séjour à Karrak, chez le curé grec de cette ville, une espèce de coton ressemblant à la soie. Ce coton, me dit-il, vient dans la plaine El-Gor, à la partie orientale de la mer Morte, sur un arbre pareil au figuier, et qui porte le nom d’ Aoéscha-èz ; on le trouve dans un fruit ressemblant à la grenade. J’ai pensé que ces fruits, qui n’ont point de chair intérieurement, et qui sont inconnus dans tout le reste de la Palestine, pourraient bien être les fameuses pommes de Sodome. "
Me voilà bien embarrassé, car je crois aussi avoir trouvé le fruit tant recherché : l’arbuste qui le porte croît partout à deux ou trois lieues de l’embouchure du Jourdain ; il est épineux, et ses feuilles sont grêles et menues ; il ressemble beaucoup à l’arbuste décrit par Amman ; son fruit est tout à fait semblable, en couleur et en forme, au petit limon d’Égypte. Lorsque ce fruit n’est pas encore mur, il est enflé d’une sève corrosive et salée ; quand il est desséché, il donne une semence noirâtre, qu’on peut comparer à des cendres, et dont le goût ressemble à un poivre amer. J’ai cueilli une demi-douzaine de ces fruits ; j’en possède encore quatre desséchés, bien conservés, et qui peuvent mériter l’attention des naturalistes.
J’employai deux heures entières (5 octobre) à errer au bord de la mer Morte, malgré les Bethléémites, qui me pressaient de quitter cet endroit dangereux. Je voulais voir le Jourdain à l’endroit où il se jette dans le lac, point essentiel, qui n’a encore été reconnu que par Hasselquist ; mais les Arabes refusèrent de m’y conduire, parce que le fleuve, à une lieue environ de son embouchure, fait un détour sur la gauche et se rapproche de la montagne d’Arabie. Il fallut donc me contenter de marcher vers la courbure du fleuve la plus rapprochée de nous. Nous levâmes le camp, et nous cheminâmes pendant une heure et demie avec une peine excessive dans une arène blanche et fine. Nous avancions vers un petit bois d’arbres de baume et de tamarins, qu’à mon grand étonnement je voyais s’élever du milieu d’un sol stérile. Tout à coup les Bethléémites s’arrêtèrent, et me montrèrent de la main, au fond d’une ravine, quelque chose que je n’avais pas aperçu. Sans pouvoir dire ce que c’était, j’entrevoyais comme une espèce de sable en mouvement sur l’immobilité du sol. Je m’approchai de ce singulier objet, et je vis un fleuve jaune que j’avais peine à distinguer de l’arène de ses deux rives. Il était profondément encaissé, et roulait avec lenteur une onde épaissie : c’était le Jourdain.
J’avais vu les grands fleuves de l’Amérique avec ce plaisir qu’inspirent la solitude et la nature, j’avais visité le Tibre avec empressement, et recherché avec le même intérêt l’Eurotas et le Céphise ; mais je ne puis dire ce que j’éprouvai à la vue du Jourdain. Non-seulement ce fleuve me rappelait une antiquité fameuse et un des plus beaux noms que jamais la plus belle poésie ait confiés à la mémoire des hommes, mais ses rives m’offraient encore le théâtre des miracles de ma religion. La Judée est le seul pays de la terre qui retrace au voyageur le souvenir des affaires humaines et des choses du ciel, et qui fasse naître au fond de l’âme, par ce mélange, un sentiment et des pensées qu’aucun autre lieu ne peut inspirer. :
Les Bethléémites se dépouillèrent et se plongèrent dans le Jourdain Je n’osai les imiter, à cause de la fièvre qui me tourmentait toujours ; mais je me mis à genoux sur le bord avec mes deux domestiques et le drogman du monastère. Ayant oublié d’apporter une Bible, nous ne pûmes réciter les passages de l’Evangile relatifs au lieu où nous étions ; mais le drogman, qui connaissait les coutumes, psalmodia l’ Ave, maris Stella. Nous y répondîmes comme des matelots au terme de leur voyage : le sire de Joinville n’était pas plus habile que nous. Je puisai ensuite de l’eau du fleuve dans un vase de cuir : elle ne me parut pas aussi douce que du sucre, ainsi que le dit un bon missionnaire. je la trouvai, au contraire, un peu saumâtre, mais, quoique j’en busse en grande quantité, elle ne me fit aucun mal ; je crois qu’elle serait fort agréable si elle était purgée du sable qu’elle charrie. <wiki />
Ali-Aga fit lui-même des ablutions le Jourdain est un fleuve sacré pour les Turcs et les Arabes, qui conservent plusieurs traditions hébraïques et chrétiennes, les unes dérivées d’Ismael, dont les Arabes habitent encore le pays, les autres introduites chez les Turcs à travers les fables du Coran.
Selon d’Anville, les Arabes donnent au Jourdain le nom de Nahar-el-Arden ; selon le père Roger, ils le nomment Nahar-el-Chiria. L’abbé Mariti fait prendre à ce nom la forme italienne de Scheria, et M. de Volney écrit El-Charia.
Saint Jérôme, dans son traité de Situ et Nominibus locorum Hebraicorum, espèce de traduction des Topiques d’Eusèbe, trouve le nom de Jourdain dans la réunion des noms des deux sources, Jor et Dan, de ce fleuve, mais il varie ailleurs sur cette opinion ; d’autres la rejettent, sur l’autorité de Josèphe, de Pline et d’Eusèbe, qui placent l’unique source du Jourdain à Panéades, au pied du mont Hémon dans l’Anti-Liban. La Roque traite à fond cette question dans son Voyage de Syrie ; l’abbé Mariti n’a fait que le répéter, en citant de plus un passage de Guillaume de Tyr, pour prouver que Dan et Panéades étaient la même ville : c’est ce que l’on savait. Il faut remarquer avec Reland ( Palestina ex monumentis veteribus illustrata), contre l’opinion de saint Jérôme, que le nom du fleuve sacré n’est pas en hébreu Jordan, mais Jorden ; qu’en admettant même la première manière de lire, on explique Jordan par fleuve du Jugement : Jor, que saint Jérôme traduit par Ῥἐεθρου, fluvius et Dan, que l’on rend par judicans, sive judicium : étymologie si juste qu’elle rendrait improbable l’opinion des deux fontaines Jor et Dan, si d’ailleurs la géographie laissait quelque doute à ce sujet.
A environ deux lieues de l’endroit où nous étions arrêtés, j’aperçus plus haut, sur le cours du fleuve, un bocage d’une grande étendue. Je le voulus visiter, car je calculai que c’était à peu près là, en face de Jéricho, que les Israélites passèrent le fleuve, que la manne cessa de tomber, que les Hébreux goûtèrent les premiers fruits de la terre promise, que Naaman fut guéri de la lèpre, et qu’enfin Jésus-Christ reçut le baptême de la main de saint Jean-Baptiste. Nous marchâmes vers cet endroit pendant quelque temps ; mais comme nous en approchions, nous entendîmes des voix d’hommes dans le bocage. Malheureusement la voix de l’homme, qui vous rassure partout, et que vous aimeriez à entendre au bord du Jourdain, est précisément ce qui vous alarme dans ces déserts. Les Bethléémites et le drogman voulaient à l’instant s’éloigner. Je leur déclarai que je n’étais pas venu si loin pour m’en retourner si vite, que je consentais à ne pas remonter plus haut, mais que je voulais revoir le fleuve en face de l’endroit où nous nous trouvions. On se conforma à regret à ma déclaration, et nous revînmes au Jourdain, qu’un détour avait éloigné de nous sur la droite. Je lui trouvai la même largeur et la même profondeur qu’à une lieue plus bas, c’est-à-dire six à sept pieds de profondeur sous la rive et à peu près cinquante pas de largeur.
Les guides m’importunaient pour partir : Ali-Aga même murmurait. Après avoir achevé de prendre les notes qui me parurent les plus importantes, je cédai au désir de la caravane ; je saluai pour la dernière fois le Jourdain ; je pris une bouteille de son eau et quelques roseaux de sa rive. Nous commençâmes à nous éloigner pour gagner le village de Rihha 30. , l’ancienne Jéricho, sous la montagne de Judée. A peine avions-nous fait un quart de lieue dans la vallée, que nous aperçûmes sur le sable des traces nombreuses de pas d’hommes et de chevaux. Ali proposa de serrer notre troupe afin d’empêcher les Arabes de nous compter. " S’ils peuvent nous prendre, dit-il, à notre ordre et à nos vêtements, pour des soldats chrétiens, ils n’oseront pas nous attaquer. " Quel éloge de la bravoure de nos armées !
Nos soupçons étaient fondés. Nous découvrîmes bientôt derrière nous, au bord du Jourdain, une troupe d’une trentaine d’Arabes qui nous observaient. Nous fîmes marcher en avant notre infanterie, c’est-à-dire nos six Bethléémites, et nous couvrîmes leur retraite avec notre cavalerie ; nous mîmes nos bagages au milieu ; malheureusement l’âne qui les portait était rétif et n’avançait qu’à force de coups. Le cheval du drogman ayant mis le pied dans un guêpier, les guêpes se jetèrent sur lui, et le pauvre Michel, emporté par sa monture, jetait des cris pitoyables ; Jean, tout Grec qu’il était, faisait bonne contenance ; Ali était brave comme un janissaire de Mahomet II. Quant à Julien, il n’était jamais étonné ; le monde avait passé sous ses yeux sans qu’il l’eût regardé ; il se croyait toujours dans la rue Saint-Honoré, et me disait du plus grand sang-froid du monde, en menant son cheval au petit pas : " Monsieur, est-ce qu’il n’y a pas de police dans ce pays-ci pour réprimer ces gens-là ? "
Après nous avoir regardés longtemps, les Arabes firent quelques mouvements vers nous, puis, à notre grand étonnement, ils rentrèrent dans les buissons qui bordent le fleuve. Ali avait raison : ils nous prirent sans doute pour des soldats chrétiens. Nous arrivâmes sans accident à Jéricho.
L’abbé Mariti a très bien recueilli les faits historiques touchant cette ville célèbre 31. ; il a aussi parlé des productions de Jéricho, de la manière d’extraire l’huile de zaccon, etc. : il serait donc inutile de le répéter, à moins de faire, comme tant d’autres, un Voyage avec des Voyages. On sait aussi que les environs de Jéricho sont ornés d’une source dont les eaux autrefois amères furent adoucies par un miracle d’Elisée. Cette source est située à deux milles au-dessus de la ville, au pied de la montagne où Jésus-Christ pria et jeûna pendant quarante jours. Elle se divise en deux bras. On voit sur ses bords quelques champs de doura, des groupes d’acacias, l’arbre qui donne le baume de Judée 32. et des arbustes qui ressemblent au lilas pour la feuille, mais dont je n’ai pas vu la fleur. Il n’y a plus de roses ni de palmiers à Jéricho, et je n’ai pu y manger les nicolai d’Auguste : ces dattes, au temps de Belon, étaient fort dégénérées. Un vieil acacia protège la source ; un autre arbre se penche un peu plus bas sur le ruisseau qui sort de cette source, et forme sur ce ruisseau un pont naturel.
J’ai dit qu’Ali-Aga était né dans le village de Rihha (Jéricho), et qu’il en était gouverneur. Il me conduisit dans ses États, où je ne pouvais manquer d’être bien reçu de ses sujets : en effet, ils vinrent complimenter leur souverain. Il voulut me faire entrer dans une vieille masure qu’il appelait son château ; je refusai cet honneur, préférant dîner au bord de la source d’Elisée, nommée aujourd’hui source du roi. En traversant le village, nous vîmes un jeune Arabe assis à l’écart, la tête ornée de plumes, et paré comme dans un jour de fête. Tous ceux qui passaient devant lui s’arrêtaient pour le baiser au front et aux joues : on me dit que c’était un nouveau marié. Nous nous arrêtâmes à la source d’Elisée. On égorgea un agneau, qu’on mit rôtir tout entier à un grand bûcher au bord de l’eau ; un Arabe fit griller des gerbes de doura. Quand le festin fut préparé, nous nous assîmes en rond autour d’un plateau de bois, et chacun déchira avec ses mains une partie de la victime.