Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 37)
Au milieu de cette désolation extraordinaire, il faut s’arrêter un moment pour contempler des choses plus extraordinaires encore. Parmi les ruines de Jérusalem, deux espèces de peuples indépendants trouvent dans leur foi de quoi surmonter tant d’horreurs et de misères. Là vivent des religieux chrétiens que rien ne peut forcer à abandonner le tombeau de Jésus-Christ, ni spoliations, ni mauvais traitements, ni menaces de la mort. Leurs cantiques retentissent nuit et jour autour du Saint-Sépulcre. Dépouillés le matin par un gouverneur turc, le soir les retrouve au pied du Calvaire, priant au lieu où Jésus-Christ souffrit pour le salut des hommes. Leur front est serein, leur bouche est riante. Ils reçoivent l’étranger avec joie. Sans forces et sans soldats, ils protègent des villages entiers contre l’iniquité. Pressés par le bâton et par le sabre, les femmes, les enfants, les troupeaux se réfugient dans les cloîtres de ces solitaires. Qui empêche le méchant armé de poursuivre sa proie et de renverser d’aussi faibles remparts ? La charité des moines ; ils se privent des dernières ressources de la vie pour racheter leurs suppliants. Turcs, Arabes, Grecs, chrétiens, schismatiques, tous se jettent sous la protection de quelques pauvres religieux, qui ne peuvent se défendre eux-mêmes. C’est ici qu’il faut reconnaître, avec Bossuet, " que des mains levées vers le ciel enfoncent plus de bataillons que des mains armées de javelots ".
Tandis que la nouvelle Jérusalem sort ainsi du désert brillante de clarté, jetez les yeux entre la montagne de Sion et le Temple, voyez cet autre petit peuple qui vit séparé du reste des habitants de la cité. Objet particulier de tous les mépris, il baisse la tête sans se plaindre ; il souffre toutes les avanies sans demander justice ; il se laisse accabler de coups sans soupirer ; on lui demande sa tête, il la présente au cimeterre. Si quelque membre de cette société proscrite vient à mourir, son compagnon ira pendant la nuit l’enterrer furtivement dans la vallée de Josaphat, à l’ombre du Temple de Salomon. Pénétrez dans la demeure de ce peuple, vous le trouverez dans une affreuse misère, faisant lire un livre mystérieux à des enfants qui à leur tour le feront lire à leurs enfants. Ce qu’il faisait il y a cinq mille ans, ce peuple le fait encore. Il a assisté dix-sept fois à la ruine de Jérusalem, et rien ne peut le décourager, rien ne peut l’empêcher de tourner ses regards vers Sion. Quand on voit les Juifs dispersés sur la terre, selon la parole de Dieu, on est surpris, sans doute ; mais pour être frappé d’un étonnement surnaturel, il faut les retrouver à Jérusalem, il faut voir ces légitimes maîtres de la Judée esclaves et étrangers dans leur propre pays : il faut les voir attendant, sous toutes les oppressions, un roi qui doit les délivrer, écrasés par la croix qui les condamne, et qui est plantée sur leurs têtes, cachés près du Temple, dont il ne reste pas pierre sur pierre ! ils demeurent dans leur déplorable aveuglement. Les Perses, les Grecs, les Romains, ont disparu de la terre ; et un petit peuple, dont l’origine précéda celle de ces grands peuples, existe encore sans mélanges dans les décombres de sa patrie. Si quelque chose, parmi les nations, porte le caractère du miracle, nous pensons que ce caractère est ici. Et qu’y a-t-il de plus merveilleux, même aux yeux du philosophe, que cette rencontre de l’antique et de la nouvelle Jérusalem au pied du Calvaire : la première s’affligeant à l’aspect du sépulcre de Jésus-Christ ressuscité ; la seconde se consolant auprès du seul tombeau qui n’aura rien à rendre à la fin des siècles !
Je remerciai les Pères de leur hospitalité ; je leur souhaitai bien sincèrement un bonheur qu’ils n’attendent guère ici-bas : prêt à les quitter, j’éprouvais une véritable tristesse. Je ne connais point de martyre comparable à celui de ces infortunés religieux ; l’état où ils vivent ressemblent a celui où l’on était en France sous le règne de la terreur. J’allais rentrer dans ma patrie, embrasser mes parents, revoir mes amis, retrouver les douceurs de la vie ; et ces Pères, qui avaient aussi des parents, des amis, une patrie, demeuraient exilés dans cette terre d’esclavage. Tous n’ont pas la force d’âme qui rend insensible aux chagrins ; j’ai entendu des regrets qui m’ont fait connaître l’étendue du sacrifice. Jésus-Christ à ces mêmes bords n’a-t-il pas trouvé le calice amer ? Et pourtant il l’a bu jusqu’à la lie. Le 12 octobre je montai à cheval avec Ali-Aga, Jean, Julien et le drogman Michel. Nous sortîmes de la ville, au coucher du soleil, par la porte des Pèlerins. Nous traversâmes le camp du pacha. Je m’arrêtai avant de descendre dans la vallée de Térébinthe, pour regarder encore Jérusalem. Je distinguai par-dessus les murs le dôme de l’église du Saint-Sépulcre. Il ne sera plus salué par le pèlerin, il n’existe plus, et le tombeau de Jésus-Christ est maintenant exposé aux injures de l’air. Autrefois la chrétienté entière serait accourue pour réparer le sacré monument ; aujourd’hui personne n’y pense, et la moindre aumône employée à cette œuvre méritoire paraîtrait une ridicule superstition. Après avoir contemplé pendant quelque temps Jérusalem, je m’enfonçai dans les montagnes. Il était six heures vingt-neuf minutes lorsque je perdis de vue la cité sainte : le navigateur marque ainsi le moment où disparaît à ses yeux une terre lointaine qu’il ne reverra jamais.
Nous trouvâmes au fond de la vallée de Térébinthe les chefs des Arabes de Jerémie, Abou-Gosh et Giaber : ils nous attendaient. Nous arrivâmes à Jérémie vers minuit : il fallut manger un agneau qu’Abou-Gosh nous avait fait préparer. Je voulus lui donner quelque argent, il le refusa, et me pria seulement de lui envoyer deux couffes de riz de Damiette quand je serais en Égypte : je le lui promis de grand cœur, et pourtant je ne me souvins de ma promesse qu’à l’instant même où je m’embarquais pour Tunis. Aussitôt que nos communications avec le Levant seront rétablies, Abou-Gosh recevra certainement son riz de Damiette ; il verra qu’un Français peut manquer de mémoire, mais jamais de parole. J’espère que les petits Bedouins de Jérémie monteront la garde autour de mon présent, et qu’ils diront encore : " En avant ! marche ! "
J’arrivai à Jaffa le 13, à midi.
notes
1. Papa Urbanus urbano sermone peroravit, etc. ; Vallis speciosa et spatiosa, etc. ; c’est le goût du temps. Nos vieilles hymnes sont remplies de ces jeux de mots : Quo carne carnis conditor, etc. (N.d.A.)
2. Le texte porte : Juxta ecclesiam sancti Stephani protomartyris, etc. J’ai traduit non loin, parce que cette église n’est point au septentrion, mais à l’orient de Jérusalem ; et tous les autres historiens des croisades disent que les comtes de Normandie et de Flandre se placèrent entre l’orient et le septentrion. (N.d.A.)
3. Le texte porte : Scilicet in monte Sion. Cela prouve que la Jérusalem rebâtie par Adrien n’enveloppait pas la montagne de Sion dans son entier, et que le local de la ville était absolument tel qu’on le voit aujourd’hui. (N.d.A.)
4. Piletus ; on lit ailleurs Pilitus et Pelez. (N.d.A.)
5. Stupent et contremiscunt adulterini cives urbis eximiae. L’expression est belle et vraie ; car non seulement les Sarrasins étaient, en leur qualité d’étrangers, des citoyens adultères, des enfants impurs de Jérusalem, mais ils pouvaient encore s’appeler adulterini à cause de leur mère Agar, et relativement à la postérité légitime d’Israël par Sara. (N.d.A.)
6. Sacra altaria. Ceci a l’air de ne pouvoir se dire que d’une cérémonie païenne ; mais il y avait apparemment dans le camp des chrétiens des autels portatifs. (N.d.A.)
7. C’était un Sarrasin d’une taille gigantesque, que Godefroy fendit en deux d’un seul coup d’épée, sur le pont d’Antioche. (N.d.A.)
8. La réflexion est singulière ! (N.d.A.)
9. On en prit cependant vingt-six. (N.d.A.)
SIXIÈME PARTIE
VOYAGE D’ÉGYPTE.
Je me trouvai fort embarrassé à mon retour à Jaffa : il n’y avait pas un seul vaisseau dans le port. Je flottais entre le dessein d’aller m’embarquer à Saint-Jean-d’Acre et celui de me rendre en Égypte par terre. J’aurais beaucoup mieux aimé exécuter ce dernier projet, mais il était impraticable. Cinq partis armés se disputaient alors les bords du Nil : Ibraïm-Bey dans la Haute-Égypte, deux autres petits beys indépendants, le pacha de la Porte au Caire, une troupe d’Albanais révoltés, El-Fy-Bey dans la Basse-Égypte. Ces différents partis infestaient les chemins ; et les Arabes, profitant de la confusion, achevaient de fermer tous les passages.
La Providence vint à mon secours. La surlendemain de mon arrivée à Jaffa, comme je me préparais à partir pour Saint-Jean-d’Acre, on vit entrer dans le port une saïque 1. . Cette saïque de l’échelle de Tripoli de Syrie était sur son lest et s’enquérait d’un chargement. Les Pères envoyèrent chercher le capitaine : il consentit à me porter à Alexandrie, et nous eûmes bientôt conclu notre traité. J’ai conservé ce petit traité écrit en arabe. M. Langlès, si connu par son érudition dans les langues orientales, l’a jugé digne d’être mis sous les yeux des savants, à cause de plusieurs singularités. Il a eu la complaisance de le traduire lui-même, et j’ai fait graver l’original :
LUI (Dieu).
" Le but de cet écrit et le motif qui l’a fait tracer est que, le jour et la date désignés ci-après 2. , nous soussignés avons loué notre bâtiment au porteur de ce traité, le signor Francesko (François), pour aller de l’échelle d’Yâfâ à Alexandrie, à condition qu’il n’entrera dans aucun autre port, et qu’il ira droit à Alexandrie, à moins qu’il ne soit forcé par le mauvais temps de surgir dans quelque échelle. Le nolis de ce bâtiment est de quatre cent quatre-vingts ghrouchs (piastres) au lion, lesquels valent chacun quarante pârahs 3. . Il est aussi convenu entre eux que le nolis susdit ne sera acquitté que lorsqu’ils, seront entrés à Alexandrie. Arrêté et convenu entre eux, et cela devant les témoins soussignés. Témoins : " Le séid (le sieur) Moustapha êl Bâbâ ; le séid Hhocéin Chetmâ. — Le réis (patron) Hhannâ Demitry (Jean Démétrius), de Tripoli de Syrie, affirme la vérité du contenu de cet écrit. " Le réis (patron) Hhannâ a touché, sur le montant du nolis ci-dessus énoncé, la somme de cent quatre-vingts ghrouchs au lion ; le reste, c’est-à-dire les trois cents autres ghrouchs, lui seront payés à Alexandrie ; et comme ils servent d’assurance pour le susdit bâtiment depuis Yâfâ jusqu’à Alexandrie ils restent dans la bourse du signor Francesko, pour cette seule raison. Il est convenu, en outre, que le patron leur fournira, à un juste prix, de l’eau, du feu pour faire la cuisine et du sel, ainsi que toutes les provisions dont ils pourraient manquer, et les vivres. " Ce ne fut pas sans un véritable regret que je quittai mes vénérables hôtes le 16 octobre. Un des Pères me donna des lettres de recommandation pour l’Espagne ; car mon projet était, après avoir vu Carthage, de finir mes courses par les ruines de l’Alhambra. Ainsi ces religieux, qui restaient exposés à tous les outrages, songeaient encore à m’être utiles au delà des mers et dans leur propre patrie.
Avant de quitter Jaffa, j’écrivis à M. Pillavoine, consul de France à Saint-Jean-d’Acre, la lettre suivante :
" Jaffa, ce 16 octobre 1806. " Monsieur, " J’ai l’honneur de vous envoyer la lettre de recommandation que M. l’ambassadeur de France à Constantinople m’avait remise pour vous. La saison étant déjà très avancée, et mes affaires me rappelant dans notre commune patrie, je me vois forcé de partir pour Alexandrie. Je perds à regret l’occasion de faire votre connaissance. J’ai visité Jérusalem ; j’ai été témoin des vexations que le pacha de Damas fait éprouver aux religieux de Terre Sainte. " Je leur ai conseillé, comme vous, la résistance. Malheureusement ils ont connu trop tard tout l’intérêt que l’empereur prend à leur sort. Ils ont donc encore cédé en partie aux demandes d’Abdallah il faut espérer qu’ils auront plus de fermeté l’année prochaine. D’ailleurs, il m’a paru qu’ils n’avaient manqué cette année ni de prudence ni de courage. " Vous trouverez, Monsieur, deux autres lettres jointes à la lettre de M. l’ambassadeur : l’une m’a été remise par M. Dubois, négociant ; je tiens l’autre du drogman de M. Vial, consul de France à Modon. " J’ose prendre encore, Monsieur, la liberté de vous recommander M. D… que j’ai vu ici. On m’a dit qu’il était honnête homme, pauvre et malheureux : ce sont là trois grands titres à la protection de la France. " Agréez, Monsieur, je vous prie, etc. " F.-A. de Ch. " Jean et Julien ayant porté nos bagages à bord, je m’embarquai le 16, à huit heures du soir. La mer était grosse et le vent peu favorable. Je restai Sur le pont aussi longtemps que je pus apercevoir les lumières de Jaffa. J’avoue que j’éprouvais un certain sentiment de plaisir, en pensant que je venais d’accomplir un pèlerinage que j’avais médité depuis si longtemps. J’espérais mettre bientôt fin à cette sainte aventure, dont la partie la plus hasardeuse me semblait achevée. Quand je songeais que j’avais traversé presque seul le continent et les mers de la Grèce ; que je me retrouvais encore seul, dans une petite barque, au fond de la Méditerranée, après avoir vu le Jourdain, la mer Morte et Jérusalem, je regardais mon retour pour l’Égypte, la Barbarie et l’Espagne, comme la chose du monde la plus facile : je me trompais pourtant.
Je me retirai dans la chambre du capitaine, lorsque nous eûmes perdu de vue les lumières de Jaffa, et que j’eus salué pour la dernière fois les rivages de la Terre Sainte ; mais le lendemain, à la pointe du jour, nous découvrîmes encore la côte en face de Gaza, car le capitaine avait fait route au midi. L’aurore nous amena une forte brise de l’orient, la mer devint belle, et nous mîmes le cap à l’ouest. Ainsi je suivais absolument le chemin qu’Ubalde et le Danois avaient parcouru pour aller délivrer Renaud. Mon bateau n’était guère plus grand que celui des deux chevaliers, et comme eux j’étais conduit par la Fortune. Ma navigation de Jaffa à Alexandrie ne dura que quatre jours, et jamais je n’ai fait sur les flots une course plus agréable et plus rapide. Le ciel fut constamment pur, le vent bon, la mer brillante. On ne changea pas une seule fois la voile. Cinq hommes composaient l’équipage de la saïque, y compris le capitaine ; gens moins gais que mes Grecs de l’île de Tino, mais en apparence plus habiles. Des vivres frais, des grenades excellentes, du vin de Chypre, du café de la meilleure qualité, nous tenaient dans l’abondance et dans la joie. L’excès de ma prospérité aurait dû me causer des alarmes ; mais quand j’aurais eu l’anneau de Polycrate, je me serais bien gardé de le jeter dans la mer, à cause du maudit esturgeon.
Il y a dans la vie du marin quelque chose d’aventureux qui nous plaît et qui nous attache. Ce passage continuel du calme à l’orage, ce changement rapide des terres et des cieux, tiennent éveillée l’imagination du navigateur. Il est lui-même, dans ses destinées, l’image de l’homme ici-bas : toujours se promettant de rester au port, et toujours déployant ses voiles ; cherchant des îles enchantées où il n’arrive presque jamais, et dans lesquelles il s’ennuie s’il y touche ; ne parlant que de repos, et n’aimant que les tempêtes ; périssant au milieu d’un naufrage, ou mourant vieux nocher sur la rive, inconnu des jeunes navigateurs dont il regrette de ne pouvoir suivre le vaisseau.
Nous traversâmes le 17 et le 18 le golfe de Damiette : cette ville remplace à peu près l’ancienne Peluse. Quand un pays offre de grands et de nombreux souvenirs, la mémoire, pour se débarrasser des tableaux qui l’accablent, s’attache à un seul événement ; c’est ce qui m’arriva en passant le golfe de Peluse : je commençai par remonter en pensée jusqu’aux premiers Pharaons, et je finis par ne pouvoir plus songer qu’à la mort de Pompée ; c’est selon moi le plus beau morceau de Plutarque et d’Amyot son traducteur 4. .
Le 19 à midi, après avoir été deux jours sans voir la terre, nous aperçûmes un promontoire assez élevé, appelé le cap Brûlos, et formant la pointe la plus septentrionale du Delta. J’ai déjà remarqué, au sujet du Granique, que l’illusion des noms est une chose prodigieuse : le cap Brûlos ne me présentait qu’un petit monceau de sable ; mais c’était l’extrémité de ce quatrième continent, le seul qui me restât à connaître ; c’était un coin de cette Égypte, berceau des sciences, mère des religions et des lois : je n’en pouvais détacher les yeux.
Le soir même, nous eûmes, comme disent les marins, connaissance de quelques palmiers qui se montraient dans le sud-ouest, et qui paraissaient sortir de la mer ; on ne voyait point le sol qui les portait. Au sud, on remarquait une masse noirâtre et confuse, accompagnée de quelques arbres isolés : c’étaient les ruines d’un village, triste enseigne des destinées de l’Égypte.
Le 20, à cinq heures du matin, j’aperçus sur la surface verte et ridée de la mer une barre d’écume, et de l’autre côté de cette barre une eau pâle et tranquille. Le capitaine vint me frapper sur l’épaule, et me dit en langue franque : " Nilo ! " Bientôt après nous entrâmes et nous courûmes dans ces eaux fameuses, dont je voulus boire, et que je trouvai salées. Des palmiers et un minaret nous annoncèrent l’emplacement de Rosette ; mais le plan même de la terre était toujours invisible. Ces plages ressemblaient aux lagunes des Florides : l’aspect en était tout différent de celui des côtes de la Grèce et de la Syrie, et rappelait l’effet d’un horizon sous les tropiques.
A dix heures nous découvrîmes enfin, au-dessous de la cime des palmiers, une ligne de sable qui se prolongeait à l’ouest jusqu’au promontoire d’Aboukir, devant lequel il nous fallait passer pour arriver à Alexandrie. Nous nous trouvions alors en face même de l’embouchure du Nil, à Rosette, et nous allions traverser le Bogâz. L’eau du fleuve était dans cet endroit d’un rouge tirant sur le violet, de la couleur d’une bruyère en automne ; le Nil, dont la crue était finie, commençait à baisser depuis quelque temps. Une vingtaine de gerbes ou bateaux d’Alexandrie se tenaient à l’ancre dans le Bogâz, attendant un vent favorable pour franchir la barre et remonter à Rosette.
En cinglant toujours à l’ouest, nous parvînmes à l’extrémité du dégorgement de cette immense écluse. La ligne des eaux du fleuve et celle des eaux de la mer ne se confondaient point ; elles étaient distinctes, séparées ; elles écumaient en se rencontrant et semblaient se servir mutuellement de rivages 5. .
A cinq heures du soir, la côte, que nous avions toujours à notre gauche, changea d’aspect. Les palmiers paraissaient alignés sur la rive comme ces avenues dont les châteaux de France sont décorés : la nature se plaît ainsi à rapporter les idées de la civilisation dans le pays où cette civilisation prit naissance et où règnent aujourd’hui l’ignorance et la barbarie. Après avoir doublé la pointe d’Aboukir, nous fûmes peu à peu abandonnés du vent, et nous ne pûmes entrer que de nuit dans le port d’Alexandrie. Il était onze heures du soir quand nous jetâmes l’ancre dans le port marchand, au milieu des vaisseaux mouillés devant la ville. Je ne voulus point descendre à terre, et j’attendis le jour sur le pont de notre saïque.
J’eus tout le temps de me livrer à mes réflexions. J’entrevoyais à ma droite des vaisseaux et le château qui remplace la tour du Phare ; à ma gauche, l’horizon me semblait borné par des collines, des ruines et des obélisques, que je distinguais à peine au travers des ombres ; devant moi s’étendait une ligne noire de murailles et de maisons confuses : on ne voyait terre qu’une seule lumière, et l’on n’entendait aucun bruit. C’était là pourtant cette Alexandrie, rivale de Memphis et de Thèbes, qui compta trois millions d’habitants, qui fut le sanctuaire des Muses, et que les bruyantes orgies d’Antoine et de Cléopâtre faisaient retentir dans les ténèbres. Mais en vain je prêtais l’oreille, un talisman fatal plongeait dans le silence le peuple de la nouvelle Alexandrie : ce talisman, c’est le despotisme qui éteint toute joie et qui ne permet pas même un cri à la douleur. Et quel bruit pourrait-il s’élever d’une ville dont un tiers au moins est abandonné, dont l’autre tiers est consacré aux sépulcres, et dont le tiers animé, au milieu de ces deux extrémités mortes, est une espèce de tronc palpitant qui n’a pas même la force de secouer ses chaînes entre des ruines et des tombeaux ?
Le 20, à huit heures du matin, la chaloupe de la saïque me porta à terre, et je me lis conduire chez M. Drovetti, consul de France à Alexandrie. Jusqu’à présent j’ai parlé de nos consuls dans le Levant avec la reconnaissance que je leur dois ; ici j’irai plus loin, et je dirai que j’ai contracté avec M. Drovetti une liaison qui est devenue une véritable amitié. M. Drovetti, militaire distingué et né dans la belle Italie, me reçut avec cette simplicité qui caractérise le soldat et cette chaleur qui tient à l’influence d’un heureux soleil. Je ne sais si, dans le désert où il habite, cet écrit lui tombera entre les mains ; je le désire, afin qu’il apprenne que le temps n’affaiblit point chez moi les sentiments ; que je n’ai point oublié l’attendrissement qu’il me montra lorsqu’il me dit adieu au rivage : attendrissement bien noble, quand on en essuie comme lui les marques avec une main mutilée au service de son pays ! Je n’ai ni crédit, ni protecteurs, ni fortune ; mais si j’en avais, je ne les emploierais pour personne avec plus de plaisir que pour M. Drovetti.
On ne s’attend point sans doute à me voir décrire l’Égypte : j’ai parlé avec quelque étendue des ruines d’Athènes, parce qu’après tout elles ne sont bien connues que des amateurs des arts ; je me suis livré à de grands détails sur Jérusalem, parce que Jérusalem était l’objet principal de mon voyage. Mais que dirais-je de l’Égypte ? Qui ne l’a point vue aujourd’hui ? Le Voyage de M. de Volney en Égypte est un véritable chef-d’œuvre dans tout ce qui n’est pas érudition : l’érudition a été épuisée par Sicard, Norden, Pococke, Shaw, Niebuhr et quelques autres ; les dessins de M. Denon et les grands tableaux de l’institut d’Égypte ont transporté sous nos yeux les monuments de Thèbes et de Memphis ; enfin, j’ai moi-même dit ailleurs tout ce que j’avais à dire sur l’Égypte. Le livre des Martyrs où j’ai parlé de cette vieille terre est plus complet touchant l’antiquité que les autres livres du même ouvrage. Je me bornerai donc à suivre, sans m’arrêter, les simples dates de mon journal.
M. Drovetti me donna un logement dans la maison du consulat, bâtie presque au bord de la mer, sur le port marchand. Puisque j’étais en Égypte, je ne pouvais pas en sortir sans avoir au moins vu le Nil et les Pyramides. Je priai M. Drovetti de me noliser un bâtiment autrichien pour Tunis, tandis que j’irais contempler le prodige d’un tombeau. Je trouvai à Alexandrie deux Français très distingués, attachés à la légation de M. de Lesseps, qui devait, je crois, prendre alors le consulat général de l’Égypte, et qui, si je ne me trompe, est resté depuis à Livourne : leur intention étant aussi d’aller au Caire, nous arrêtâmes une gerbe, où nous embarquâmes le 23 pour Rosette. M. Drovetti garda Julien, qui avait la fièvre, et me donna un janissaire : je renvoyai Jean à Constantinople, sur un vaisseau grec qui se préparait à faire voile.
Nous partîmes le soir d’Alexandrie, et nous arrivâmes dans la nuit au Bogâz de Rosette. Nous traversâmes la barre sans accident. Au lever du jour, nous nous trouvâmes à l’entrée du fleuve : nous abordâmes le cap, à notre droite. Le Nil était dans toute sa beauté ; il coulait à plein bord, sans couvrir ses rives ; il laissait voir le long de son cours des plaines verdoyantes de riz, plantées de palmiers isolés, qui représentaient des colonnes et des portiques. Nous nous rembarquâmes et nous touchâmes bientôt à Rosette. Ce fut alors que j’eus une première vue de ce magnifique Delta, où il ne manque qu’un gouvernement libre et un peuple heureux. Mais il n’est point de beau pays sans l’indépendance : le ciel le plus serein est odieux si l’on est enchaîné sur la terre. Je ne trouvais dignes de ces plaines magnifiques que les souvenirs de la gloire de ma patrie : je voyais les restes des monuments 6. d’une civilisation nouvelle, apportée par le génie de la France sur les bords du Nil ; je songeais en même temps que les lances de nos chevaliers et les baïonnettes de nos soldats avaient renvoyé deux fois la lumière d’un si brillant soleil ; avec cette différence que les chevaliers, malheureux à la journée de Massoure, furent venges par les soldats à la bataille des Pyramides. Au reste, quoique je fusse charmé de rencontrer une grande rivière et une fraîche verdure, je ne fus pas très étonné, car c’étaient absolument là mes fleuves de la Louisiane et mes savanes américaines : j’aurais désiré retrouver aussi les forêts où je plaçai les premières illusions de ma vie.
M. de Saint-Marcel, consul de France à Rosette, nous reçut avec une grande politesse ; M. Caffe, négociant français et le plus obligeant des hommes, voulut nous accompagner jusqu’au Caire. Nous fîmes notre marché avec le patron d’une grande barque ; il nous donna la chambre d’honneur, et, pour plus de sûreté, nous nous associâmes un chef albanais. M. de Choiseul a parfaitement représenté ces soldats d’Alexandre :
" Ces fiers Albanais seraient encore des héros s’ils avaient un Scanderberg à leur tête ; mais ils ne sont plus que des brigands, dont l’extérieur annonce la férocité. Ils sont tous grands, lestes et nerveux ; leurs vêtements consistent en des culottes fort amples, un petit jupon, un gilet garni de plaques, de chaînes et de plusieurs rangs de grosses olives d’argent ; ils portent des brodequins attachés avec des courroies qui montent quelquefois jusqu’aux genoux, pour tenir sur les mollets des plaques qui en prennent la forme et les préservent du frottement du cheval. Leurs manteaux, galonnés et tailladés de plusieurs couleurs, achèvent de rendre cet habillement très pittoresque ; ils n’ont d’autre coiffure qu’une calotte de drap rouge, encore la quittent-ils en courant au combat 7. . " Les deux jours que nous passâmes à Rosette furent employés à visiter cette jolie ville arabe, ses jardins et sa forêt de palmiers. Savary a un peu exagéré les agréments de ce lieu ; cependant, il n’a pas menti autant qu’on l’a voulu faire croire. Le pathos de ses descriptions a nui à son autorité comme voyageur ; mais c’est justice de dire que la vérité manque plus à son style qu’à son récit.
Le 26, à midi, nous entrâmes dans notre barques, où il y avait un grand nombre de passagers turcs et arabes. Nous courûmes au large, et nous commençâmes à remonter le Nil. Sur notre gauche un marais verdoyant s’étendait à perte de vue, à notre droite une lisière cultivée bordait le fleuve, et par delà cette lisière on voyait le sable du désert. Des palmiers clairsemés indiquaient çà et là des villages, comme les arbres plantés autour des cabanes dans les plaines de la Flandre. Les maisons de ces villages sont faites de terre et élevées sur des monticules artificiels : précaution inutile, puisque souvent dans ces maisons il n’y a personne à sauver de l’inondation du Nil. Une partie du Delta est en friche ; des milliers de fellahs ont été massacrés par les Albanais ; le reste a passé dans la Haute-Égypte.
Contrariés par le vent et par la rapidité du courant, nous employâmes sept mortelles journées à remonter de Rosette au Caire. Tantôt nos matelots nous tiraient à la cordelle, tantôt nous marchions à l’aide d’une brise du nord qui ne soufflait qu’un moment. Nous nous arrêtions souvent pour prendre à bord des Albanais : il nous en arriva quatre dès le second jour de notre navigation, qui s’emparèrent de notre chambre : il fallut supporter leur brutalité et leur insolence. Au moindre bruit ils montaient sur le pont, prenaient leurs fusils, et, comme des insensés, avaient l’air de vouloir faire la guerre à des ennemis absents. Je les ai vus coucher en joue des enfants qui couraient sur la rive en demandant l’aumône : ces petits infortunés s’allaient cacher derrière les ruines de leurs cabanes, comme accoutumés à ces terribles jeux. Pendant ce temps-là nos marchands turcs descendaient à terre, s’asseyaient tranquillement sur leurs talons, tournoient le visage vers La Mecque, et faisaient au milieu des champs des espèces de culbutes religieuses. Nos Albanais, moitié musulmans, moitié chrétiens, criaient " Mahomet ! et vierge Marie ! ", tiraient un chapelet de leur poche, prononçaient en français des mots obscènes, avalaient de grandes cruches de vin, lâchaient des coups de fusil en l’air et marchaient sur le ventre des chrétiens et des musulmans.
Est-il donc possible que les lois puissent mettre autant de différence entre des hommes ! Quoi ! ces hordes de brigands albanais, ces stupides musulmans, ces fellahs si cruellement opprimés, habitent les mêmes lieux où vécut un peuple si industrieux, si paisible, si sage ; un peuple dont Hérodote et surtout Diodore se sont plu à nous peindre les coutumes et les mœurs ! Y a-t-il dans aucun poème un plus beau tableau que celui-ci ?
" Dans les premiers temps, les rois ne se conduisaient point en Égypte comme chez les autres peuples, où ils font tout ce qu’ils veulent sans être obligés de suivre aucune règle ni de prendre aucun conseil : tout leur était prescrit par les lois, non seulement à l’égard de l’administration du royaume, mais encore par rapport à leur conduite particulière. Ils ne pouvaient point se faire servir par des esclaves achetés ou même nés dans leur maison ; mais on leur donnait les enfants des principaux d’entre les prêtres, toujours au-dessus de vingt ans, et les mieux élevés de la nation, afin que le roi, voyant jour et nuit autour de sa personne la jeunesse la plus considérable de l’Égypte, ne fît rien de bas et qui fût indigne de son rang. En effet, les princes ne se jettent si aisément dans toutes sortes de vices que parce qu’ils trouvent des ministres toujours prêts à servir leurs passions. Il y avait surtout des heures du jour et de la nuit où le roi ne pouvait disposer de lui, et était obligé de remplir les devoirs marqués par les lois. Au point du jour il devait lire les lettres qui lui étaient adressées de tous côtés, afin qu’instruit par lui-même des besoins de son royaume il pût pourvoir à tout et remédier à tout. Après avoir pris le bain, il se revêtait d’une robe précieuse et des autres marques de la royauté, pour aller sacrifier aux dieux. Quand les victimes avaient été amenées à l’autel, le grand-prêtre, debout et en présence de tout le peuple, demandait aux dieux à haute voix qu’ils conservassent le roi et répandissent sur lui toute sorte de prospérité, parce qu’il gouvernait ses sujets avec justice. Il insérait ensuite dans sa prière un dénombrement de toutes les vertus propres à un roi, en continuant ainsi : Parce qu’il est maître de lui-même, magnanime, bienfaisant, doux envers les autres, ennemi du mensonge ; ses punitions n’égalent point les fautes, et ses récompenses passent les services. Après avoir dit plusieurs choses semblables, il condamnait les manquements où le roi était tombé par ignorance. Il est vrai qu’il en disculpait le roi même ; mais il chargeait d’exécrations les flatteurs et tous ceux qui lui donnaient de mauvais conseils. Le grand-prêtre en usait de cette manière parce que les avis mêlés de louanges sont plus efficaces que les remontrances amères pour porter les rois à la crainte des dieux et à l’amour de la vertu. En suite de cela le roi ayant sacrifié et consulté les entrailles de la victime, le lecteur des livres sacrés lui lisait quelques actions ou quelques paroles remarquables des grands hommes, afin que le souverain de la république, ayant l’esprit plein d’excellents principes, en fit usage dans les occasions qui se présenteraient à lui. " C’est bien dommage que l’illustre archevêque de Cambrai, au lieu de peindre une Égypte imaginaire, n’ait pas emprunté ce tableau, en lui donnant les couleurs que son heureux génie aurait su y répandre. Faydit a raison sur ce seul point, si l’on peut avoir raison quand on manque absolument de décence, de bonne foi et de goût. Mais il aurait toujours fallu que Fénelon conservât à tout prix le fond des aventures par lui inventées et racontées dans le style le plus antique : l’épisode de Termosiris vaut seul un long poème :
" Je m’enfonçai dans une sombre forêt, ou j’aperçus tout à coup un vieillard qui tenait un livre dans sa main. Ce vieillard avait un grand front chauve et un peu ridé ; une barbe blanche pendait jusqu’à sa ceinture ; sa taille était haute et majestueuse ; son teint était encore frais et vermeil ; ses yeux étaient vifs et perçants, sa voix douce, ses paroles simples et aimables. Jamais je n’ai vu un si vénérable vieillard : il s’appelait Termosiris… " Nous passâmes par le canal de Ménouf, ce qui m’empêcha de voir le beau bois de palmiers qui se trouve sur la grande branche de l’ouest ; mais les Arabes infestaient alors le bord occidental de cette branche qui touche au désert libyque. En sortant du canal de Ménouf, et continuant de remonter le fleuve, nous aperçûmes, à notre gauche, la crête du mont Moqattam, et à notre droite, les hautes dunes de sable de la Libye. Bientôt, dans l’espace vide que laissait l’écartement de ces deux chaînes de montagnes, nous découvrîmes le sommet des Pyramides : nous en étions à plus de dix lieues. Pendant le reste de notre navigation, qui dura encore près de huit heures, je demeurai sur le pont à contempler ces tombeaux ; ils paraissaient s’agrandir et monter dans le ciel à mesure que nous approchions. Le Nil, qui était alors comme une petit mer ; le mélange des sables du désert et de la plus fraîche verdure ; les palmiers, les sycomores, les dômes, les mosquées et les minarets du Caire ; les pyramides lointaines de Sacarah, d’où le fleuve semblait sortir comme de ses immenses réservoirs ; tout cela formait un tableau qui n’a point son égal sur la terre. " Mais quelque effort que fassent les hommes, dit Bossuet, leur néant paraît partout : ces pyramides étaient des tombeaux ! encore les rois qui les ont bâties n’ont-ils pas eu le pouvoir d’y être inhumés, et ils n’ont pas joui de leur sépulcre. "
J’avoue pourtant qu’au premier aspect des Pyramides, je n’ai senti que de l’admiration. Je sais que la philosophie peut gémir ou sourire en songeant que le plus grand monument sorti de la main des hommes est un tombeau ; mais pourquoi ne voir dans la pyramide de Chéops qu’un amas de pierres et un squelette ? Ce n’est point par le sentiment de son néant que l’homme a élevé un tel sépulcre, c’est par l’instinct de son immortalité : ce sépulcre n’est point la borne qui annonce la fin d’une carrière d’un jour, c’est la borne qui marque l’entrée d’une vie sans terme ; c’est une espèce de porte éternelle bâtie sur les confins de l’éternité. " Tous ces peuples (d’Égypte), dit Diodore de Sicile, regardant la durée de la vie comme un temps très court et de peu d’importance, font au contraire beaucoup d’attention à la longue mémoire que la vertu laisse après elle : c’est pourquoi ils appellent les maisons des vivants des hôtelleries, par lesquelles on ne fait que passer ; mais ils donnent le nom de demeures éternelles aux tombeaux des morts, d’où l’on ne sort plus. Ainsi les rois ont été comme indifférents sur la construction de leurs palais, et ils se sont épuisés dans la construction de leurs tombeaux. "
On voudrait aujourd’hui que tous les monuments eussent une utilité physique, et l’on ne songe pas qu’il y a pour les peuples une utilité morale d’un ordre fort supérieur, vers laquelle tendaient les législations de l’antiquité. La vue d’un tombeau n’apprend-elle donc rien ?
Si elle enseigne quelque chose, pourquoi se plaindre qu’un roi ait voulu rendre la leçon perpétuelle ? Les grands monuments font une partie essentielle de la gloire de toute société humaine. A moins de soutenir qu’il est égal pour une nation de laisser ou de ne pas laisser un nom dans l’histoire, on ne peut condamner ces édifices qui portent la mémoire d’un peuple au delà de sa propre existence et le font vivre contemporain des générations qui viennent s’établir dans ses champs abandonnés. Qu’importe alors que ces édifices aient été des amphithéâtres ou des sépulcres ? Tout est tombeau chez un peuple qui n’est plus. Quand l’homme a passé, les monuments de sa vie sont encore plus vains que ceux de sa mort : son mausolée est au moins utile à ses cendres ; mais ses palais gardent-ils quelque chose de ses plaisirs ?
Sans doute, à le prendre à la rigueur, une petite fosse suffit à tous, et six pieds de terre, comme le disait Mathieu Molé, feront toujours raison du plus grand homme du monde. Dieu peut être adoré sous un arbre comme sous le dôme de Saint-Pierre, on peut vivre dans une chaumière comme au Louvre ; le vice de ce raisonnement est de transporter un ordre de choses dans un autre. D’ailleurs, un peuple n’est pas plus heureux quand il vit ignorant des arts que quand il laisse des témoins éclatants de son génie. On ne croit plus à ces sociétés de bergers qui passent leurs jours dans l’innocence, en promenant leur doux loisir au fond des forêts. On sait que ces honnêtes bergers se font la guerre entre eux pour manger les moutons de leurs voisins. Leurs grottes ne sont ni tapissées de vignes ni embaumées du parfum des fleurs ; on y est étouffé par la fumée et suffoqué par l’odeur des laitages. En poésie et en philosophie, un petit peuple à demi barbare peut goûter tous les biens ; mais l’impitoyable histoire le soumet aux calamités du reste des hommes. Ceux qui crient tant contre la gloire ne seraient-ils pas un peu amoureux de la renommée ? Pour moi, loin de regarder comme un insensé le roi qui fit bâtir la grande Pyramide, je le tiens au contraire pour un monarque d’un esprit magnanime. L’idée de vaincre le temps par un tombeau, de forcer les générations, les mœurs, les lois, les âges à se briser au pied d’un cercueil, ne saurait être sortie d’une âme vulgaire. Si c’est là de l’orgueil, c’est du moins un grand orgueil. Une vanité comme celle de la grande Pyramide, qui dure depuis trois ou quatre mille ans, pourrait bien à la longue se faire compter pour quelque chose.