Homélies sur la 2ème épître aux Corinthiens (page 3)

Jean Chrysostome · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 3 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Analyse.

1. Réponse de saint Paul à ceux qui pourraient. lui objecter que, s'il n'a rien voulu recevoir par lui-même, il a reçu par l’entremise de ses disciples.— Il en appelle, en ce qui concerne ses envoyés, au témoignage des Corinthiens eux-mêmes.— Du zèle parfaitement désintéressé de l'Apôtre pour l'édification des fidèles.— Comment il les réprimande ; plus ses paroles sont sévères, plus, en môme temps, elles sont tempérées par l'affection.

2. L'orgueil envieux, cause principale de tous les dérèglements.— La fornication n'est pas la seule impureté; toute espèce de péché souille l'âme.— De là, la faiblesse des pécheurs qui perdent facilement contenance devant les hommes irréprochables.— Achab, devant Elie ; Hérode, devant saint Jean.

3 et 4. Le vice ne peut soutenir l'aspect de la vertu, il la redoute.

1. Il y a certes une grande obscurité dans ces paroles, mais ce n'est pas sans dessein ni raison que l'apôtre s'exprime ainsi. II s'agissait d'argent, de justification dans des questions de ce genre, et Paul enveloppe d'une certaine ombre ce qu'il veut dire à ce sujet. Qu'entend-il par ces paroles? Il vient de dire : Je n'ai rien voulu recevoir, et je suis prêt en outre à donner, à faire des dépenses;

il y a beaucoup de protestations de cette nature, et dans sa première lettre, et dans celle-ci. Maintenant, il dit quelque chose de plus; il a l'air de prévenir une objection "et de la résoudre. Ce qu'il dit revient à ceci. Je n'ai fait aucun bénéfice sur vous. Mais peut-être me dira-t-on que si je n'ai rien reçu par moi-même, comme je suis artificieux, je me suis arrangé de manière que ceux que j'ai envoyés, vous ont de mandé en leur propre nom quelque chose, que j'ai fort bien reçu par leur entremise, que j'ai sauvé les apparences, que je n'ai rien reçu par moi-même , mais que j'ai reçu par le moyen des autres.

Eh bien! non; personne ne saurait tenir ce langage ; et vous êtes mes témoins.—Voilà pourquoi il présente sa pensée sous forme d'interrogation : " J'ai prié Tite de vous aller trouver, et j'ai envoyé avec lui un de nos frères. Tite s'est-il enrichi à vos dépens? " N'a-t-il pas marché comme moi? C'est-à-dire, Tite, lui aussi, n'a rien reçu. Vous voyez jusqu'où s'étendent les preuves de sa rigidité; non-seulement il s'est conservé personnellement sans reproche, il n'a rien reçu; mais il a discipliné ses envoyés de manière à ne pas donner, par eux, la moindre prise à ceux qui voulaient le trouver en défaut.

Il y a (169) bien plus de grandeur encore dans cette conduite que dans celle du patriarche. De retour après sa victoire, le roi lui offrant des dépouilles, Abraham refusa de rien recevoir, (Gen. XIV, 23, 24); excepté ce que ses gens auraient pris pour leur nourriture; mais Paul n'accepta pas même la nourriture qui lui était nécessaire, et, de plus, il ne permit pas à ses compagnons de l'accepter, et il ferma victorieusement la bouche à ses détracteurs effrontés. Aussi ne se borne-t-il pas à une simple affirmation, il ne dit pas que ses envoyés n'ont rien reçu; mais, ce qui est bien plus significatif, il invoque le témoignage des Corinthiens eux-mêmes, comme quoi ils,n'ont rien reçu; ce n'est pas lui qui décide la question de sa propre autorité, ce sont les Corinthiens eux-mêmes qui prononcent; c'est la conduite que nous tenons d'ordinaire dans les faits qui sont incontestés, et qui nous laissent toute notre confiance. Répondez donc, leur dit-il, y en a-t-il un seul de ceux que nous vous avons envoyés qui ait fait un bénéfice sur vous?

Il ne dit pas qui ait reçu de vous quelque chose; il se sert de l'expression " Faire d'injustes profits ", s'enrichir aux dépens de quelqu'un; l'expression est vive, mordante, c'est pour montrer que recevoir de celui qui ne veut pas donner, c'est chercher, avant tout, à faire un injuste profit. Et il ne dit pas, dans sa première interrogation : Tite a-t-il, mais : " Me suis-je servi de ceux que je vous ai envoyés?" Vous ne pouvez pas dire qu'un tel n'a pas reçu,mais que tel autre a reçu. Personne n'a rien reçu.

" J'ai prié Tite ". L'expression est éloquente. Il ne dit pas : J'ai envoyé Tite, mais : " Je l'ai prié ", montrant par là que, même s'il avait reçu quelque chose, il aurait usé de son droit; toutefois il a montré une grande rigidité. Voilà pourquoi, dans sa seconde interrogation, il dit : " Tite a-t-il fait quelque bénéfice sur vous? N'avons-nous pas suivi le même esprit? " Qu'est-ce à dire, " Le même esprit? " Il attribue le tout à la grâce, il montre que tout ce qu'il y a de glorieux dans cette conduite ne vient pas de son énergie, de son courage, que c'est un pur don de l'Esprit , un bienfait de la grâce. En effet, c'était une grâce insigne que de supporter l'indigence, la faim, et de ne rien recevoir afin d'édifier les disciples. " N'avons-nous pas marché sur les mêmes traces?" Ce qui veut dire : ils n'ont pas bronché, ils ont toujours montré la même rigidité.

" Pensez-vous que ce soit encore ici notre dessein de nous justifier devant vous (19) ? " Voyez-vous cette peur qui ne le quitte pas de passer pour un flatteur ? Voyez-vous avec quelle sagesse apostolique il reprend sans cesse la même pensée? Il a commencé par dire :

" Nous ne prétendons point nous relever encore ici nous-même, mais vous donner une occasion de vous glorifier " (II Cor. V, 12) ; et, au commencement de l'épître : " Avons-nous besoin de lettres de recommandation? " (II Cor. III, 1.) " Tout ce que nous vous disons ici, est pour votre édification ". Il y a un changement de ton dans ces dernières paroles de notre texte; elles sont caressantes. L'apôtre ne dit pas ouvertement aux fidèles : c'est pour ménager votre faiblesse que nous ne voulons rien recevoir de vous; mais nous voulons vous édifier; il parle d'une manière plus explicite qu'auparavant, il découvre la pensée dont il est pressé de se délivrer, il le fait toutefois sans les heurter. Il ne dit pas : c'est à cause de votre faiblesse, mais : c'est afin que vous soyez édifiés. " Car j'appréhende qu'arrivant vers vous, je ne vous trouve pas tels que je voudrais, et que vous ne me trouviez pas non plus tel que vous voudriez (20) ". Au moment de faire entendre une parole sévère, pénible, il s'excuse; il vient de dire : " Tout ce que nous vous disons ici, est pour votre édification " ; il ajoute : " Car j'appréhende ", afin d'adoucir l'amertume de ce qu'il prépare. Il n'y a là ni orgueil insolent, ni. cette confiance que donne à un maître son autorité; Paul montre ici la sollicitude d'un père, il éprouve plus de crainte que tes pécheurs mêmes, il tremble au moment de les corriger. Ce n'est pas tout, il rie tombe pas sur eux sans hésitation, il ne s'exprime pas de manière à tout dire, il est incertain : " J'appréhende qu'arrivant vers vous, je ne vous trouve pas tels que je voudrais " ; il ne dit pas : attachés à toutes les vertus, mais : " Tels que je voudrais " ; toutes ses expressions respirent l'amitié. Ces mots : " Que je ne vous trouve pas ", marquent une attente trompée, il en est de même de : " Et que vous ne me trouviez pas non plus ". Car ce ne peut être un effet assuré de aria volonté, mais le résultat d'une nécessité dont la cause est en vous; de là cette expression . " Que vous ne me (170) trouviez pas non plus tel que vous voudriez ". Il ne dit pas, tel que je voudrais, mais, d'une manière plus efficace pour les piquer: " Tel que vous voudriez ". En effet, il entendait suivre, dès ce moment, sa volonté à lui;

non pas sans doute une volonté absolue , mais peu importe, une volonté décidée enfin à la sévérité.

L'apôtre pouvait dire : " Tel que je ne veux pas être", et manifester ainsi son affection; mais il ne veut pas flatter le relâchement de ceux qui l'écoutent: Ou plutôt, en parlant ainsi, son discours eût été plus difficile à supporter; au contraire, sa manière présente est plus forte pour frapper et montre en même temps un esprit plus doux. C'est le caractère propre de la sagesse de Paul d'être d'autant plus caressant qu'il fait des blessures plus profondes. Ensuite, comme il y avait de l'obscurité dans son langage, il s'explique: " Je crains de rencontrer parmi vous des dissensions, des jalousies, des animosités, des médisances, des faux rapports, des esprits enflés ". Ce qu'il aurait dû dire en premier lieu, il le met à la fin; en effet, c'était l'orgueil qui les soulevait contre lui. Mais l'apôtre ne veut pas avoir l'air de combattre d'abord ce qui gêne son action sur eux; voilà pourquoi il parle d'abord de ce qu'il y a de général dans leurs égarements.

2. C'était l'envie qui les produisait, ces calomnies , ces accusations , ces dissensions. Comme une racine funeste, l'envie produisait la colère, l'esprit de dénigrement, la démence de l'orgueil et tous les autres fléaux qui, à leur tour, envenimaient cette haine jalouse. " Et qu'ainsi Dieu ne m'humilie encore, lorsque je serai retourné chez vous (29) ". Cet " Encore " est à lui seul un reproche. C'est bien assez, dit-il, de vos premiers égarements. Aussi disait-il au commencement : " C'est pour vous épargner que je ne suis pas allé à Corinthe ". (II Cor. I, 23.) Voyez-vous comme il s'entend à montrer à la fois ce qui indigne son cœur, et l'affection qu'il ressent? Mais maintenant que veut dire " Ne m'humilie? " Il est pourtant glorieux d'avoir le droit d'accuser, de punir, de demander des comptes, de siéger comme juge, et c'est ce qu'il appelle une humiliation. Il était si loin de rougir de l'Humilité, de ce qu'on trouvait de bas dans sa personne , de méprisable en son discours (II Cor. X, 10), qu'il souhaitait de rester toujours en cet état, que ses prières tendaient à n'en pas sortir. Il explique bientôt sa pensée, et ce qu'il appelle humiliation c'est, avant tout; la nécessité de châtier et de punir. Mais pourquoi, au lieu de dire : qu'en retournant chez vous je ne sois humilié, dit-il . " Que Dieu ne m'humilie lorsque je serai retourné chez vous? " C'est que si ce n'était pour Dieu, je n'aurais aucun souci, tout me serait fort indifférent. Ce n'est pas par une usurpation orgueilleuse de pouvoir que je recherche; lorsque je châtié, je ne veux qu'exécuter les ordres de Dieu. Il dit plus haut : " Que vous ne me trouviez pas tel que vous voudriez " : ici avec plus de ménagement, d'une manière plus douce, :plus affectueuse, il. dit : " Et que je n'aie à en pleurer plusieurs qui ont péché ". Il ne se contente pas de dire : " Qui ont péché "; il ajoute:

"Et qui n'ont pas fait pénitence". Il ne dit pas tous, mais " Plusieurs " ; et les pécheurs mêmes, il ne les désigne pas, il leur laisse un moyen facile de retourner à la pénitence;

il montre clairement que la pénitence peut effacer les fautes, et qu'enfin il ne pleurera que ceux qui sont incapables de faire pénitence, que les incurables, qui conservent leur plaie. Méditez donc sur la vertu apostolique de l'homme à qui sa conscience ne fait aucun reproche, qui gémit des fautes d'autrui, qui s'humilie parce que les autres ont péché. C'est là en effet ce qui doit surtout distinguer le maître, la compassion pour les malheurs de ses disciples, les chagrins, la douleur pour les blessures de ceux qu'il conduit.

Il montre ensuite la nature du péché : " De leurs dérèglements et de leur impureté ". Ce qu'il désigne par là, à mots couverts, c'est la fornication; mais si l'on tient à se rendre un compte .exact des péchés de toute nature, ce nom leur convient à tous. Car quoique le fornificateur , l'adultère soient surtout ceux qu'on traite d'impurs, les autres péchés aussi mettent l',impureté dans l'âme. Voilà pourquoi, n'en doutez pas, le Christ traite d'impurs les Juifs; ce ne sont pas seulement leurs fornications qu'il accuse, mais leur dépravation à d'autres égards. Aussi fait-il. observer qu'ils n'ont pris soin de purifier que le dehors (Matth: XXIII, 25) ; aussi dit-il ailleurs: " Ce n'est pas ce qui entre: qui souille l'homme, mais ce qui sort ". (Matth. XV, 11.) L'Ecriture dit ailleurs encore : " Tout homme au coeur insolent est impur devant le Seigneur ". (Prov. XVI, 5.) Et c'est avec raison. Rien de plus pur (171) que la vertu, rien de plus impur que le péché; car la vertu est plus éclatante que le soleil ; le péché est plus infect que la fange. C'est ce que peuvent prouver, par leur propre témoignage, ceux qui se roulent dans le bourbier, qui passent leur vie dans les ténèbres; il suffit qu'on leur fasse ouvrir un moment les yeux. Tant qu'ils restent abandonnés à eux-mêmes, enivrés de leurs passions, ils continuent, comme dans l'obscurité, à croupir dans l'opprobre, dans l'ignominie ; ils ne sentent pas leur état, ils ne s'en rendent pas un compte exact; mais s'ils se voient convaincus d'infamie par un homme vertueux, ne feraient-ils que l'apercevoir, c'est alors qu'ils reconnaissent combien leur état est misérable ; c'est comme un rayon qui tombe sur eux; ils veulent alors cacher leur honte; ils rougissent devant,ceux qui connaissent leur conduite, quand le témoin serait un esclave, et le coupable un homme libre; quand le premier serait un sujet, et l'autre un souverain. C'est ainsi que l'aspect seul d'Elie couvrait Achab de confusion, avant même que le prophète eût parlé, rien que sa vue saisissait le roi; l'accusateur gardait le silence, et le roi prononçait lui-même la sentence de sa propre condamnation; ses paroles étaient celles du coupable convaincu : " Vous m'avez trouvé; vous, mon ennemi ". (III Rois, XXI, 20.) Voilà comment Elie parlait à ce tyran avec une pleine liberté. Voilà comment Hérode, incapable de supporter la honte et les remords, (tel était l'éclat que donnait à son crime le cri retentissant de la: voix du prophète), fit jeter Jean en prison; ce roi ressemblait à un homme qui se trouve en état de nudité, qui veut éteindre un flambeau, pour rentrer dans les ténèbres. Ou plutôt il n'osa pas l'éteindre lui-même, mais il le plaça comme sous un boisseau, dans l'intérieur de sa maison; cette malheureuse et misérable femme le força enfin à l'éteindre.

Eh bien, ils ne purent pas même par ce moyen faire disparaître leur crime; ils le rendirent encore plus éclatant. Ceux qui demandaient pourquoi Jean était en prison, en apprenaient la causé, elle fut connue ensuite de tous ceux qui habitaient la terre et la mer, de tous sans exception, des hommes d'alors, des hommes d'aujourd'hui ; et ceux qui doivent naître apprendront à leur tour ce drame de forfaits, d'impuretés, d'infamie, joué par ces deux grands pécheurs, et il n'est pas de siècle qui puisse jamais en abolir la mémoire.

3. Le pouvoir de la vertu est si grand, si impérissable est le souvenir que la vertu laisse après elle, qu'elle n'a qu'à parler pour confondre ses contradicteurs. Pourquoi ce tyran jette-t-il en prison le prophète ? Pourquoi ne se contente-t-il pas de le mépriser? Est-ce que Jean allait le traîner devant un tribunal ? Est-ce qu'il parlait de le punir de son adultère? Est-ce que l'action de Jean ne se réduisait pas à des paroles? Que craint-il donc et qu'a-t-il à trembler ? Quoi de plus, ici, que des paroles, que des discours? C'est que ces paroles frappaient plus durement qu'un châtiment réel. Il ne le conduisait pas devant un tribunal, il le traînait devant sa conscience, il lui donnait pour juges toutes les consciences libres. Voilà pourquoi tremblait ce tyran, incapable de supporter la lumière de la vertu. Comprenez-vous la grandeur de la sagesse et de la vertu? C'est elle qui fait qu'un prisonnier resplendit de plus de gloire qu'un tyran, et que ce tyran a peur et qu'il tremble. Celui-ci toutefois se contenta de le charger, de fers , mais cette femme criminelle provoqua le tyran à un meurtre. Cependant c'était lui plus qu'elle , qui était accusé. En effet, le prophète n'avait pas été trouver cette femme pour lui dire : Que faites-vous? vous cohabitez avec le tyran ? Ce n'est pas qu'elle ne pût être accusée; qui en doute? mais c'est par lui que le prophète voulait que le scandale cessât: Voilà pourquoi c'est lui qu'il réprimande, et sa parole ne gronde pas d'une manière terrible. Il ne lui dit pas :

O scélérat, ô le plus scélérat de tous les hommes, violateur des lois, impie, tu as foulé sous tes pieds la loi de Dieu, tu as tourné ses commandements en dérision, tu n'as reconnu pour loi que ta brutalité. Il ne lui dit rien de pareil; dans ses reproches respire une modération, une douceur parfaite : " Il ne vous est pas permis d'avoir la femme de Philippe, votre frère ". (Marc, VI, 18.) C'était plutôt le ton de l'enseignement que de l'accusation, c'était plutôt une leçon qu'un châtiment, une réprimande qu'une poursuite , un avertissement qu'une attaque. Mais, je l'ai déjà dit, le voleur déteste la lumière, et les pécheurs détestent l'homme juste, rien que son aspect : " Il nous importune ", dit l'Ecriture, "rien que quand il paraît ". (Sag. II, 14.)

En effet, ils n'en peuvent supporter les (172) rayons; les yeux malades ne soutiennent pas les rayons du soleil. Pour la foule des méchants ce n'est pas seulement la présence de l'homme juste, qui est insupportable, mais rien que le son de sa voix. Voilà pourquoi cette femme criminelle, cette femme la plus criminelle de toutes, cette infâme qui prostituait sa fille, ou plutôt qui en était le bourreau, cette misérable, qui pourtant n'avait ni vu le prophète, ni entendu sa voix, s'élança pour obtenir son meurtre, et elle s'associa, pour cette oeuvré de sang, l'impudique qu'elle avait formée, qu'elle avait nourrie, tant elle redoutait le terrible prophète. Et que dit-elle ? " Donnez-moi ici, sur un plat, la tête de Jean ". Et pourtant, s'il est en prison, c'est pour toi, c'est à cause de toi qu'il est dans les fers, et cependant tu peux flatter ton amour insensé en te disant : J'ai triomphé du roi, il a repoussé une accusation publique, il n'a pas rejeté son amour, il n'a pas rompu nos liens adultères; il s'en faut bien; celui par qui il a été repris, il l'a chargé de chaînes. Quel est ton délire, quelle est ta rage, ô femme; même après la réprimande tu jouis de ton amour? Qu'as-tu à demander une table de furies, à préparer un banquet pour les démons tes bourreaux ? Voyez-vous le néant, la misère, la terreur, la lâcheté du vice; voyez-vous que, plus il triomphe, plus il est frappé de faiblesse? Cette femme avait moins le vertige avant que le prophète eût été jeté en prison; c'est maintenant qu'elle se trouble surtout, maintenant qu'il est dans les fers ; c'est maintenant qu'elle dit : " Donnez-moi ici, sur un plat, la tête de Jean ". Et pourquoi " ici? " Je crains, dit-elle, que le meurtre ne reste dans l'ombre, qu'il n'y ait des gens pour le soustraire au danger. Et pourquoi ne veux-tu pas tout son corps privé de vie, mais seulement sa tête? C'est cette langue, dit-elle, qui m'a affligée, que je désire voir silencieuse. Eh bien, c'est tout le contraire qui aura lieu, ô malheureuse, ô misérable , cette langue fera entendre une voix encore plus éclatante dans cette tête tranchée, après ton crime. Jusqu'à ce jour, on n'entendait ses cris que dans la Judée, mais maintenant ils vont retentir jusqu'aux extrémités de la terre, et quelle que soit l'Eglise où vous entriez, chez les Maures, chez les Perses, dans les îles mêmes des Bretons, vous entendrez la voix éclatante de Jean : " Il ne vous est pas permis d'avoir la femme de Philippe, votre frère ". Mais cette femme, qui ne comprend rien, qui ne voit rien, pousse au meurtre, elle obsède, elle y précipite ce tyran insensé; elle n'a qu'une peur, c'est qu'il ne change de volonté. Eh bien, remarquez encore cette nouvelle preuve de la puissance de la vertu. Le prophète est en prison, il est enchaîné, il est dans le silence, et cependant ce roi ne soutient pas l'aspect de l'homme juste. Comprenez-vous toute la faiblesse, toute l'impureté du vice? Au lieu de mets, c'est une tête humaine qu'il fait apporter sur un plat. Quoi de plus exécrable, de plus abominable, de plus infâme que cette jeune fille ? Quelle voix a-t-elle fait entendre sur le théâtre de Satan, au banquet des démons? Vous voyez une langue et une langue; l'une portant des remèdes salutaires, l'autre, la perdition ; l'autre , dressant pour les festins de l'enfer, la table empoisonnée. Mais pourquoi l'ordre n'a-t-il pas été donné d'exécuter le meurtre dans la salle du banquet? elle y aurait trouvé un plaisir plus exquis. Mais elle a eu peur, qu'à sa présence, qu'à sa vue, rien qu'en l'apercevant, rien qu'en entendant sa libre parole, toutes les dispositions ne fussent changées. Voilà pourquoi elle demanda sa tête, jalouse de dresser, de son infamie, ce trophée éclatant, qu'elle donna à sa mère.

4. Avez-vous bien compris ce salaire de la danse? Avez-vous bien compris ces dépouilles conquises par l'artifice du démon ? Ce n'est pas de la tête de Jean que je parle, mais de l'adultère. Il suffit de se rendre un compte exact de ce qui se passe, pour voir que ce trophée est dressé contre lé roi ; et maintenant celle qui a triomphé -a été vaincue, le décapité a obtenu la couronne, et son nom a été proclamé; après sa mort, il n'en u que plus vivement secoué la conscience des criminels. Nos paroles ne sont pas un vain bruit. Interrogez Hérode lui-même; à peine eût-il appris les miracles de Jésus-Christ : " C'est Jean, c'est lui-même qui est ressuscité ", dit-il, " d'entre les morts; et c'est pour cela qu'il se fait, par lui, des miracles ". (Matth. XIV, 2.) Ce qui prouve combien la terreur était vive et persistante en lui , et combien il ressentait d'angoisses ; et, nul n'était assez fort pour l'affranchir des terreurs de sa conscience ; le juge incorruptible continuait à le suffoquer, à lui demander chaque jour l'expiation du meurtre. Donc, instruits de ces vérités, craignons, non (173) pas de souffrir du mal, mais de commettre le mal: d'une part, c'est la victoire ; de l'autre, la défaite. Voilà pourquoi Paul aussi disait " Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt qu'on vous fasse du tort? Mais vous faites du tort aux autres, vous les frustrez, et vous faites cela à vos frères ". (I Cor. VI, 7, 8.) C'est la patience dans les maux qui mérite les couronnes, les récompenses, la gloire. C'est une vérité que manifeste la vie de tous les saints. Donc, puisque c'est ainsi que tous ont conquis leur couronne, ont conquis leur gloire, marchons, nous aussi, dans le même chemin ; demandons, par nos prières, à ne pas entrer en tentation ; si la tentation nous arrive, luttons avec énergie, avec courage, déployons l'ardeur qui convient à la vertu, afin d'obtenir les biens à venir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XXIX. VOICI LA TROISIèME FOIS QUE JE ME DISPOSE A VOUS ALLER VOIR. TOUT SE JUGERA SUR LE TéMOIGNAGE DE DEUX OU TROIS TéMOINS. ( XIII, 1, JUSQU'à XIII, 9.)

Analyse.

1. De la répugnance de saint Paul à punir ; de la sainte chaleur avec laquelle il multiplie les avertissements.

2. Sur le Christ crucifié, selon la faiblesse, et vivant par la vertu de Dieu.— De la faiblesse et de ses diverses espèces ; différents sens du mot grec qui l'exprime.

3. Les apôtres, à l'imitation de Jésus-Christ, acceptent les souffrances, non par faiblesse, mais par la grâce et par la force d'en-haut.— De la puissance qui se manifeste en supportant les traitements mimes qui semblent témoigner de la faiblesse.

4 et 5. La foi ne suffit pas pour mériter les dons de l'Esprit ; il faut y joindre les bonnes moeurs.— Admirable patience et charité de saint Paul; ses prières à Dieu, non-seulement pour être dispensé de punir, mais pour que la conduite des fidèles soi pure de tout péché; affection paternelle de l'apôtre pour ses disciples.— Combien il était exempt de vaine gloire.— De la véritable gloire ; moyens de l'acquérir.

1. Les passages abondent où Paul montre, et sa sagesse , et l'ardeur de sa charité ; c'est surtout ici que son coeur se révèle, que se fait voir sa chaleur dans les avertissements , son hésitation, sa répugnance à punir. Ce n'est pas du premier coup qu'il châtie les coupables, il les a avertis une fois, deux fois; et maintenant il ne se décide pas encore à, punir les désobéissances, il les avertit une fois de plus par ces paroles, il leur dit : " Voici la troisième fois que je me dispose à vous aller voir ";

avant de me rendre auprès de vous, je vous écris encore.

Ensuite ne voulant pas que cette hésitation de sa part produise le relâchement, il trouve encore, voyez, le moyen d'ajouter à la correction ; il continue ses menaces , il frappe de nouveaux coups, il dit " Si je viens encore une fois, je ne pardonnerai pas; et j'appréhende que je ne sois obligé d'en pleurer plusieurs ". Cette conduite, ce langage, c'est pour imiter Notre-Seigneur, le Maître de toutes les créatures ; car Dieu ne se lasse pas de menacer, souvent il avertit; mais on le voit bien moins souvent châtier et punir. C'est ce que fait Paul : voilà pourquoi il disait auparavant: " C'est pour vous épargner que je n'ai point voulu retourner à Corinthe ". (II Cor. I, 23.) Qu'est-ce que cela veut (174) dire: " C'est pour vous épargner? " C'est-à-dire: J'avais peur de trouver en vous de pécheurs incorrigibles , j'avais peur d'être obligé de châtier, de punir. Ici, il exprime 1a même pensée de cette manière : "Voici la troisième fois que je me dispose à vous aller voir. Tout se jugera sur le témoignage de deux ou trois témoins ". L'apôtre rapproche une parole qui est dans l'Ecriture d'une autre (lui n'y est pas ; c'est ainsi qu'il dit ailleurs: " Celui qui s'unit à une prostituée, est un même corps avec elle; car ceux qui étaient deux, dit l'Ecriture, ne seront plus qu'une chair ". (I Cor. VI, 16.) II est certain pourtant qu'il n'est question dans l'Ecriture, que du mariage légitime ; mais l'apôtre, tout en détournant ces paroles de leur véritable, objet, les emploie d'une manière utile, afin d'inspirer à l'adultère plus de terreur. Il fait de même ici; ces témoins dont il parle ne sont autre chose que les visites et les menaces qu'il a faites aux Corinthiens. Voici ce qu'il veut dire: Ce que je vous ai dit une fois, deux fois,, quand j'étais auprès de vous, je vous le répète en ce moment par lettres. Si vous m'écoutez, je n'ai plus rien à désirer; si vous ne m'écoutez pas, je serai forcé de tenir ma parole, et d'en venir aux châtiments. Aussi dit-il : " Je vous ai prévenus, et je vous préviens encore, au moment de vous aller voir; j'ai beau être loin de vous, je vous écris, à ceux qui ont péché auparavant, et à tous les autres, que, si je retourne auprès de vous, je ne pardonnerai pas (2) ". Car si tout doit dépendre de. deux ou trois témoins, si je vous ai visités à deux reprises, si je vous ai parlé, ce que je vous ai dit, je vous le répète encore .maintenant dans ma lettre; je serai donc désormais forcé de prouver la vérité de mes paroles. N'allez pas croire que mes lettres ne vaillent pas ma présente ; ce que je vous disais , moi présent , je vous l'écris en ce moment, avec tout autant d'autorité, loin de vous. Comprenez-vous cette sollicitude paternelle,? Comprenez-vous la sagesse , la prévoyance de, l'apôtre? Il ne garde pas le silence, il n'inflige pas non plus de punition, il accumule les avertissements, il se borne à menacer d'une manière constante, et il diffère le châtiment : ce n'est que, s'ils demeurent incorrigibles qu'il les menace d'en venir à la punition réelle. Mais quel avertissement avez-vous donné de vive voix, et qu'écrivez-vous de loin?

" Si je retourne, je ne pardonnerai pas ". il a commencé par montrer, qu'à moins d'être forcé, il ne peut se résoudre à cette rigueur ; il a parlé des pleurs qu'il serait obligé de verser ; il a parlé de son humiliation : " Et qu'ainsi Dieu ne m'humilie, lorsque je serai revenu chez vous, et que je ne sois obligé d'en pleurer plusieurs, qui ont déjà péché, et qui n'ont pas fait pénitence "; pour se justifier devant eux, il leur rappelle qu'il les a avertis une, fois, deux fois, trois fois, qu'il fait tout, qu'il emploie tous les moyens, pour repousser la nécessité dés châtiments, pour les rendre meilleurs en les effrayant par ses paroles; ce n'est qu'à la fin qu'il se sert de ces dures et menaçantes expressions : " Si je retourne , je ne pardonnerai pas ". Il ne dit point: Je châtierai, je punirai , j'exigerai une réparation; il exprime encore d'une manière paternelle même la punition, il montre que ses entrailles se troublent, que son âme s'afflige avec leur âme, que c'est pour cette bonté dont ils sont l'objet qu'il a toujours différé de les punir. Mais il ne veut plus laisser croire qu’il se bornera encore à attendre, à menacer en paroles ; voilà pourquoi il a dit d'abord: "

Tout se jugera sur le témoignage de deux ou trois témoins ", et pourquoi il a ajouté: " Si je retourne, je ne pardonnerai pas ". Ce qui revient à dire : Je n'hésiterai pas plus longtemps, si je vous trouve incorrigibles; (puisse ce malheur ne pas arriver !) je punirai, n'en doutez pas, et je tiendrai ma parole. Ensuite, il s'emporte, il s'irrite, il s'indigne contre ceux qui le représentent comme un homme faible, qui tournaient en dérision l'effet produit par sa personne, et qui disaient : " Lorsqu'il est présent, il paraît bas en sa personne, et méprisable en son discours " (II Cor. X, 10); c'est à eux qu'il adresse cette apostrophe : " Est-ce que vous voulez éprouver le Christ qui parle en moi (3) ?" C'est un coup donné à ses détracteurs, et en même temps, pour ,les fidèles, un avertissement. Ce qui revient à dire: .Puisque vous tenez à éprouver si le Christ habite en moi, et que vous me demandez dés comptes, et que vous me tournez en ridicule comme un homme vil et méprisable, entièrement dépourvu de la force d'en-haut, vous saurez que nous n'en sommes pas dépourvu, à la première occasion que vous nous donnerez de vous la faire sentir, (puisse ce malheur (175) ne pas arriver!) Eh quoi? Répondez-moi Tenez-vous à les châtier, parce qu'ils veulent faire une expérience,? Nullement, répond l'apôtre; car si j'y eusse tenu, je les aurais châtiés à la première faute , je n'aurais pas attendu. Evidemment, ce n'est, pas là ce qu'il cherche, et ce qu'il dit plus loin le montré avec une suffisante clarté : " Je prie Dieu , que vous ne commettiez aucun mal, non afin que nous ne soyons pas mis à l'épreuve, mais afin que vous soyez vous-mêmes éprouvés, vous, et que nous n'ayons pas nous-même l'occasion de nous montrer à l'épreuve ".

2. Donc ce qu'il dit ne signifie pas qu'il tienne à en venir aux effets ; c'est un cri de colère contre ceux qui le méprisaient. Quant à moi, dit-il, je ne désire pas vous faire faire: cette expérience; mais si vous êtes cause que l'expérience se fait, si vous me provoquez, la réalité des faits vous instruira. Voyez encore ce qu'il y a de gravité dans, sa parole. Il ne dit pas : puisque vous voulez m'éprouver, mais, éprouver " Le Christ qui parle en moi ": il montre ainsi que c'est envers le Christ qu'ils ont péché. Il ne dit pas : le Christ qui habite en moi, mais, " Qui parle en, moi ", montrant par là que ses paroles sont inspirées par l’Esprit. S'il n'en montre pas a force, s'il ne châtie pas encore, c'est qu'en cessant de parler de lui-même pour montrer le Christ, il rend ses menaces plus terribles; il ne fait pas preuve de faiblesse , il a -la force pour lui, mais il prouve sa longanimité. Qu'on se garde bien d'imputer sa patience à, faiblesse.,Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'il ne fonde pas sur les pécheurs, à ce qu'il ne les réduise pas sur-le-champ à lui faire réparation, à ce qu'il montre sa patience, sa longanimité-, lorsque le Christ a supporté qu'on le mît en croix, et crucifié, n'a pas envoyé le châtiment? Voilà pourquoi l'apôtre ajoute : " Qui n'est point faible devant vous, mais puissant parmi vous. Car encore qu'il ait été crucifié selon la faiblesse , il vit néanmoins par là vertu de Dieu (4) ". Ces paroles sont fort-obscures, et peuvent troubler les faibles. C'est pourquoi il est nécessaire de les expliquer, de préciser le sens es expressions qui présentent le plus d'obscurité, pour prévenir les scandales des esprits trop peu avancés.

Que signifie donc le mot " Faiblesse ", et quel sens l'apôtre y a-t-il attaché? Voilà ce qu'il faut nécessairement comprendre. Un seul mot, eu effet, peut avoir bien des sens. On entend, par le mot grec dont le premier sens est faiblesse, astheneia, les maladies du corps : de là, dans l'Evangile : " Voyez, celui que vous aimez, asthenei , est faible , est malade, à propos de Lazare " (Jean, XI , 3, 4) ; et Notre-Seigneur disait : " Cette maladie, astheneia, n'est pas mortelle " ; et Paul, au sujet d'Epaphrodite : " Car il a été en effet malade , esthenese jusqu'à la mort, mais Dieu a eu pitié de lui " (Philipp. II, 27) ; et à propos de Timothée : "

Usez d'un peu de vin à cause de votre estomac et de vos fréquentes indispositions,astheneias, faiblesses , maladies ". (I Tim. V, 23.) Toutes ces expressions marquent des maladies du corps. Maintenant le même mot indique le manque de solidité dans la foi, l'imperfection, ce que la foi a d'incomplet. C'est ce que Paul marquait par ces paroles : " Recevez avec charité celui qui est faible dans la foi, sans contester avec lui " et encore : " L'un croit qu'il lui est permis de manger de toutes choses, celui qui est faible ne mange que des légumes " (Rom, XIV, 1, 2); faible, ici, veut dire faible dans la foi. Voilà donc déjà deux sens du mot grec signifiant faiblesse, du mot astheneia a encore un troisième sens. Quel est-il? Les persécutions, les menées insidieuses, les attaques, les tentations, les dangers mortels. C'est ce que l'apôtre montré en disant : " C'est pourquoi j'ai prié trois fois le Seigneur, et il m'a répondu : Ma grâce vous suffit, car ma puissance éclate dans la faiblesse ". (II Cor. XII, 8, 9.) Qu'est-ce que cela veut dire : " Dans la faiblesse? " Dans les persécutions, dans les dangers, dans les tentations, dans les trames perfides, dans les périls où la mort menace. C'est encore en ce sens que l'apôtre disait : " Ainsi je me complais dans la faiblesse ". (Ibid. 10.) Et ensuite , expliquant de quelle faiblesse il parlait, il ne dit pas qu'il voulût faire entendre par là, soit quelque fièvre, soit quelque incertitude en ce qui concerne la foi; mais que dit-il? " Dans les outrages, dans les persécutions, dans les nécessités, dans les angoisses, dans les coups, dans les prisons, afin que la puissance de Jésus-Christ habite en moi. Car lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort ", C'est-à-dire, c'est quand on me persécute , quand on me chasse, quand on veut me faire du mal, c'est alors que je suis fort, c'est alors (176) que je triomphe le plus, que j'ai la victoire sur ceux qui veulent me nuire, et je la dois à l'abondance de la grâce qui réside en moi.

C'est dans le troisième sens que Paul emploie ici le mot faiblesse, et ce qu'il dit revient à ceci : Il veut, comme je l'ai déjà dit, ruiner ce qu'on affirmait de sa personne qui paraissait vile et méprisable à ces gens-là. Ce n'est pas assurément qu'il voulût se faire valoir, ni paraître ce qu'il était réellement, ni étaler la puissance qu'il avait de châtier et de punir;

ce qui est si vrai, que c'était précisément pour cette raison qu'il passait pour méprisable. Donc comme ces pensées où l'on était, produisaient un grand relâchement, l'engourdissement des esprits, empêchaient les repentirs, l'apôtre saisit une occasion favorable, s'exprime vigoureusement à ce sujet, et montre que ce n'est pas par faiblesse qu'il s'abstient, mais par longanimité. Ensuite, jé l'ai déjà dit, cessant de parler de lui, il fait intervenir le Christ pour augmenter la terreur et grandir l'effet de la menace. Ce qu'il dit revient à ceci : Eh bien, supposez que j'agisse que je soumette les pécheurs à des punitions, à des châtiments, est-ce que c'est moi qui inflige la punition, le châtiment? C'est celui qui habite en moi, le Christ lui-même. Si vous n'avez pas la foi sur ce point, si vous tenez à faire l'expérience, les oeuvres réelles de celui qui habite en moi, vous apprendront vite la vérité : car il n'est point faible devant vous, mais-il est puissant. Pourquoi l'apôtre a-t-il ajouté " Devant vous ", car le Christ est puissant partout? Il n'a qu'à vouloir pour châtier les infidèles, les démons, tout ce qu'il lui plait. Pourquoi donc cette addition? C'est une parole très-incisive pour rappeler aux gens une expérience qu'ils ont déjà faite; ou peut-être Paul entend-il leur dire que la puissance de Jésus-Christ s'est, assez montrée à eux pour qu'ils doivent se corriger. C'est ce qu'il exprimait ailleurs : " Qu'ai-je à faire de juger ceux qui sont dehors? " (I Cor. V, 12.)

3. Pour ceux qui sent dehors, dit l'apôtre, c'est au jour du jugement qu'ils s'entendront demander la réparation de leurs péchés;

mais pour vous , c'est maintenant que vous la subirez, afin d'être affranchis de l'autre. Eh bien, cette pensée pleine d'une sollicitude qu'inspire l'affection paternelle, voyez comme il l'exprime d'une manière terrible et avec quelle passion : " Qui n'est peint faible devant vous, mais puissant parmi vous. Car encore qu'il ait, été crucifié, selon la faiblesse, il vit néanmoins par la vertu de Dieu ". Qu'est-ce à dire : " Encore qu'il ait été crucifié selon la faiblesse? " Quoiqu'il ait consenti, dit l'apôtre, à subir un supplice qui semble autoriser des soupçons de faiblesse, il n'y a rien en cela qui diminue sa puissance; elle subsiste inexpugnable, et ce qui semble une preuve réelle de faiblesse, ne lui a porté aucune atteinte; au contraire, c'est la preuve la plus éclatante de la force qui est en lui, qu'il ait pu supporter un pareil traitement sans que sa puissance en ait été amoindrie. Donc il ne faut pas que le mot de faiblesse vous trouble en effet, ailleurs encore, il dit : La folie de " Dieu est plus sage que l'homme, et la faiblesse de Dieu est plus forte que l'homme " (I Cor. I, 25); évidemment. il n'y a en Dieu ni folie ni faiblesse, mais c'est une allusion qu'il fait à la croix pour exprimer les idées des incrédules à ce sujet. Ecoutez donc l'apôtre s'expliquant lui-même : " La parole, de la croix est une folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, c'est la puissance de Dieu et encore : " Nous prêchons, nous, un Dieu crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les Grecs, le Christ qui est, pour ceux qui sont appelés ou Juifs ou Grecs, la puissance et la sagesse de Dieu " (I Cor. I, 18, 23, 24) ; et encore " L'homme animal ne reçoit pas les choses de l'esprit ; car, pour lui, c'est folie ". (I Cor. II, 14.) Voyez-le partout exprimant les idées, des infidèles qui regardent comme une folie, comme une faiblesse, l'acte de ta croix. C'est de cette manière qu'ici encore il ne parle pas d'une faiblesse réelle, mais de Ce qui était regardé comme une faiblesse par les infidèles.

Il ne dit donc pas que celui qui fut mis en croix était un être faible ; loin de nous cette pensée. Qu'il lui fut possible d'échapper à là croix, c'est ce qu'il a montré par tous les moyens, tantôt renversant ceux qui veulent le saisir, tantôt détournant les rayons du soleil, desséchant le figuier, aveuglant ceux qui l'approchent, opérant d'autres actes innombrables de sa1puissance; que signifie donc ce que dit l'apôtre, " Selon la faiblesse? " C'est que si le Christ a été crucifié, s'il a supporté d'être victime des dangers et des haines (nous avons montré qu'aux dangers, aux attaques de la haine l'apôtre donne le nom d'astheneia, (177) de "faiblesse "), sa force pourtant n'en a reçu nulle atteinte. Mais l'apôtre parlait ainsi pour s'approprier ce qui ressort de cet exemple. Comme on voyait que les apôtres persécutés;

chassés, méprisés, ne songeaient ni à se défendre, ni à attaquer, Paul enseigne que ce n'est ni par faiblesse qu'ils supportent de pareils traitements , ni par impuissance de les écarter, et il s'élève jusqu'au souverain Maître du monde pour en déduire sa démonstration; lui-même, dit-il, a été mis en croix, chargé de fers, a souffert d'innombrables douleurs, et il ne repoussait pas ses ennemis, il endurait tout, il supportait tous les traitements qui semblent des preuves de faiblesse, et par là il manifestait la force qui est en lui, puisque, tout en s'abstenant de repousser les attaques et de se venger, il n'a reçu absolument aucune atteinte. La croix n'a donc pas supprimé la vie, n'a pas mis obstacle à la résurrection, le Christ est ressuscité et il vit. Lorsqu'on vous parle de croix et de vie, entendez cela de l'humanité de Jésus-Christ, car c'est le sujet de tout ce discours. Si l'apôtre dit : " Par la vertu de Dieu " (ce n'est pas que Jésus-Christ ne fut pas assez puissant pour revenir de lui-même à la vie quant à la chair; il n'aurait. pas refusé de dire par la vertu du Père et élu Fils. En disant : " Par la vertu de Dieu "), c'est de la vertu de Jésus-Christ qu'il parle. Ce qui preuve que c'est le Christ lui-même qui a ressuscité, (lui a le pouvoir de ressusciter sa chair, écoutez : " Détruisez ce a temple, et je le rétablirai en trois jours ". (Jean, II, 19.) S'il dit que tout ce qui lui appartient, appartient à son Père, ne vous troublez pas : " Car tout ce qui appartient à mon a Père est à moi ", dit-il (Jean, XVI, 15) ; et encore : " Tout ce qui est à moi est à vous, et a tout ce qui est à vous est à moi ". (Ibid. XVII, 10.) Donc, dit l'apôtre, de même que ce Dieu crucifié n'a reçu aucune atteinte, de même ne souffrons-nous aucun mal, nous que l'on persécute, nous à qui l'on fait la guerre. Voilà pourquoi Paul ajoute : " Nous sommes faibles aussi avec lui, mais nous vivrons avec lui par la vertu de Dieu ". Que veut dire : "Nous sommes faibles avec lui? " Nous sommes persécutés, chassés, nous souffrons les maux les plus rigoureux. Mais que signifie " Avec lui ? " Par la prédication; dit-il , et par la foi en lui. Que si nous endurons des choses sinistres, des afflictions à cause de lui, (177) il est évident que nous devons aussi être heureux avec lui ; voilà pourquoi Paul a ajouté " Mais nous sommes sauvés avec lui par la vertu de Dieu. Examinez-vous vous-mêmes. pour voir si vous êtes dans la foi ; éprouvez-vous vous-mêmes. Ne reconnaissez-vous pas vous-mêmes que Jésus-Christ est en vous, si ce n'est que vous soyez déchus? Mais j'espère que vous reconnaîtrez que nous, nous ne sommes pas déchus (5, 6) ". En effet, après leur avoir dit que, s'il ne les traite pas sévèrement, ce n'est pas qu'il ne porte pas le Christ en lui, mais c'est qu'il veut imiter la longanimité du Christ crucifié, du Dieu qui ne se défend point; il s'y prend encore d'une autre manière pour arriver au même but; il trouve dans les disciples une preuve encore plus forte à l'appui de son discours. Mais est-il nécessaire de vous parler de moi, d'un maître chargé, dit-il, de tant de soins, à qui la terre entière a été confiée, et qui a donné tant de signes de sa mission? Vous n'avez, sous, simples disciples, qu'à vous examiner vous-mêmes, vous verrez que même en vous réside le Christ; s'il réside en vous, à bien plus forte raison réside-t-il dans le maître. Oui, si vous avez la foi, le Christ est aussi en vous. Car ceux qui avaient la foi faisaient des miracles alors. Voilà pourquoi Paul ajoute . " Examinez-vous vous-mêmes, éprouvez-vous vous-mêmes, pour voir si vous êtes dans la foi. Ne reconnaissez-vous pas vous-mêmes que Jésus-Christ est en vous, si ce n'est que vous soyez déchus? " Or, s'il est en vous, à bien plus forte raison est-il dans le Maître. Quant à moi, il me semble parler ici de la foi qui fait des miracles. Car, dit-il, si vous avez cette foi , le Christ est en vous, " si ce n'est que vous soyez déchus ".

4. Voyez-vous comme il prend de nouveau un accent terrible, comme il leur montre victorieusement que le Christ est en lui ? L'apôtre me semble ici faire allusion à leur conduite. En effet, la foi ne suffisant pas pour attirer la vertu active de l'Esprit, et lui leur disant, si vous êtes dans la foi, vous avez le Christ en vous, comme il arrivait que plusieurs n'avaient pas cette vertu active, quoiqu'ils eussent la foi , il leur dit résolument : " Si ce n'est que vous soyez déchus", si ce n'est que vos moeurs soient corrompues. " Mais j'espère que vous reconnaîtrez que nous, nous ne sommes pas déchus ". La suite naturelle des (178) idées était, si vous êtes déchus, nous ne le sommes pas, nous; ce n'est pas ainsi que Paul s'exprime ; il ne veut pas les frapper durement; il s'enveloppe d'obscurité; il ne veut- ni découvrir au grand jour sa pensée, en disant, vous êtes déchus; ni procéder par interrogation, en disant: seriez-vous déchus? il glisse tout en indiquant sa pensée d'une manière obscure : " Mais j'espère que vous reconnaîtrez que nous, nous ne sommes pas déchus ". Il y a encore ici une menace sévère, un accent terrible. Puisque vous tenez maintenant, dit-il, à ce que le châtiment exercé contre vous, vous serve de preuve, nous ne serons pas embarrassés pour vous faire la démonstration. Mais l'apôtre s'exprime avec plus d'autorité et d'une manière plus menaçante: " Mais j'espère que vous reconnaîtrez que nous, nous ne sommes pas déchus ". Vous ne devriez pas, dit-il, avoir besoin de cette expérience pour savoir ce que nous sommes, pour savoir que nous portons le Christ parlant et agissant en nous; mais puisque vous tenez à faire une expérience par lw réalité des faits, vous apprendrez que nous ne sommes pas déchus. Ensuite, quand il a bien proféré la menace, montré que le châtiment est à leurs portes, quand il les a réduits à trembler, à attendre la punition, voyez-le, suivant un autre sentiment, adoucir son discours, tempérer la crainte; montrer combien il est éloigné d'ambition, plein de sollicitude pour ses disciples, sage, élevé d'esprit et de coeur, étranger à la vaine gloire. Ce sont là toutes les qualités qu'il fait paraître , dans les paroles qu'il ajoute: " Je prie Dieu, que vous ne commettiez aucun mal, et non pas que nous soyons considéré ; que vous fassiez ce qui est de votre devoir, quand même nous devrions paraître déchu de ce que nous sommes. Car nous ne pouvons rien contre la vérité, mais seulement pour la vérité. Et nous nous réjouissons, lorsqu'il arrive que nous sommes faibles, et que vous êtes forts. Car nous prions afin que vous soyez parfaits (7, 8, 9) ".

Où trouver une âme qui égale cette âme? On le méprisait, on l'abreuvait d'outrages, on lui prodiguait les moqueries, les railleries, on le traitait de personnage vil, misérable, de fanfaron, d'homme superbe dans ses paroles, mais incapable de rien produire, dans la réalité, qui fût de nature à montrer tant soit peu sa force à lui; eh bien, non-seulement il diffère de punir, non-seulement il éprouve de la répugnance à frapper, mais il prie pour n'être pas réduit à cette nécessité. " Je prie Dieu ", dit-il, " que vous ne commettiez aucun mal, et non pas que nous soyons considéré ; que vous fassiez votre devoir, quand même nous devrions paraître déchu de ce que nous sommes ". Que veut-il dire? Je conjure Dieu, dit-il, je le supplie pour que je ne trouve personne d'incorrigible, personne qui soit incapable de repentir; ou plutôt, je ne lui demande pas cela seulement, mais qu'il n'y ait pas même en vous un commencement de péché : " Afin que vous ne commettiez ", dit-il, " aucun mal " ; afin que, si vous tombez dans le péché, vous vous bâtiez de vous repentir, de vous corriger, de désarmer la colère. Et ce que je désire de toute mon âme, ce n'est pas que nous soyons considéré, c'est tout le contraire, c'est que notre gloire, à nous, ne se montre pas. Car si vous vous obstinez, si votre repentir ne suit pas vos péchés, nous sommes dans la nécessité de vous châtier, de vous punir, de frapper vos corps : ce qui s'est fait pour Sapphira et pour le magicien, nous avons prouvé alors notre force et notre puissance. Mais ce n'est pas là que vont nos prières, bien. au contraire, nous ne voulons pas que notre gloire se montre; c'est-à-dire, nous ne voulons pas prouver la puissance qui est en nous, par votre châtiment, par la punition de pécheurs atteints de maladie incurable, mais que voulons-nous? " Que vous fassiez ce qui est bien " ; voilà ce que demandent nos prières, que vous soyez toujours vertueux , toujours sans reproche, et que nous soyons comme sans gloire, n'ayant pas à montrer notre puissance pour punir. Et il ne dit pas, sans gloire : car il ne devait pas être sans gloire, en supposant même qu'il n'eût pas châtié; il était, par cela même, cou. vert de gloire; s'il en est qui soupçonnent, dit-il, qu'en ne montrant pas notre force nous nous rendons méprisables, abjects, peu nous importe cette opinion. Mieux vaut pour nous de passer pour tels auprès de ces personnes que d'être forcés, en frappant des coups sévères, en punissant des incorrigibles, de manifester la puissance que Dieu nous a donnée. " Car nous ne pouvons rien contre la vérité, mais seulement pour la vérité". Il prouve, par ces paroles, que ce n'est pas uniquement (179) pour leur être agréable qu'il tient ce discours (car sa pensée n'a rien qui respire la vaine gloire), qu'il ne fait que ce qu'exigent les circonstances, voilà pourquoi il ajoute : " Car a nous ne pouvons rien contre la vérité". Si nous vous trouvons, dit-il, exhalant les parfums de la vertu, effaçant vos péchés par le repentir, fondés à vous adresser à Dieu avec une entière confiance, nous ne pourrons pas, quand même ce serait notre volonté, vous infliger de punition; si nous entreprenions de le faire, Dieu ne serait pas- avec nous. Car s'il nous a donné sa puissance , c'est pour là vérité, c'est pour la justice,-ce n'est pas pour agir contre la vérité. Voyez-vous comme il a recours à tous les moyens pour adoucir son langage, pour corriger ce que ses menaces auraient de trop rude ? Toutefois ce désir de son coeur est aussi une raison pour lui de montrer qu'il leur- est, du fond de l'âme, étroitement uni : voilà pourquoi il ajoute : "Et nous nous réjouissons, lorsqu'il arrive que nous sommes faibles et que vous êtes forts. Car nous prions afin que vous soyez parfaits ". Voilà certes, dit-il, .où il est surtout vrai de dire que nous ne pouvons rien contre la vérité, ce qui revient à ceci, que nous ne pouvons pas vous punir quand vous êtes agréables à Dieu ; car, outre que ce n'est pas en notre pouvoir, nous ne le voulons pas, précisément parce que vous êtes agréables à Dieu; c'est tout le contraire que nous désirons. En vérité, ce qui nous réjouit surtout, c'est de ne pas trouver en vous l’occasion pour nous, de vous montrer la puissance que nous avons pour le châtiment. Si notre sévérité nous permet de montrer notre gloire, de faire briller notre autorité, notre force , ce que nous voulons, c'est, au contraire, vous trouver dans votre devoir, vous, et irréprochables, sans rencontrer jamais, en ce qui nous concerne, l'occasion de nous glorifier par votre faute. Voilà pourquoi il dit : " Nous nous réjouissons lorsque nous sommes faibles ". Qu'est-ce à dire, "lorsque nous sommes faibles? " Lorsque nous paraissons faibles; non pas lorsque nous sommes réellement faibles, mais lorsqu'il arrive qu'on nous regarde comme faibles ; c'était l'effet produit par les apôtres sur leurs ennemis, quand ils n'avaient pas encore prouvé leur pouvoir de punir. Eh bien, peu importe, nous nous réjouissons lorsque vous vous conduisez de manière à ne pas nous donner la moindre prise pour vous punir. Oui, c'est un plaisir pour nous d'être regardés comme faibles, uniquement afin que vous soyez irréprochables; c'est pour cela qu'il ajoute : " Et que vous êtes forts ", c'est-à-dire, en possession de la gloire que donne la vertu. Et ce n'est pas là seulement ce que nous voulons , mais nous prions pour obtenir ce bonheur, que vous soyez irréprochables, accomplis, exempts de tout péché qui nous donne prise sur vous.

5. Voilà bien le caractère de l'affection paternelle, préférer à sa gloire personnelle le salut de ses disciples ; voilà le propre d'une âme au-dessus de la vaine gloire;

voilà ce qui rompt surtout les attaches du corps, et vous élève de la terre au ciel, n'être pas souillé des atteintes de la vaine gloire ; tandis que, au contraire , cette vanité accumule les péchés dans, l'âme. Il n'est pas possible à l'homme entaché de cette vanité superbe, d'avoir des pensées élevées, grandes et généreuses; il faut nécessairement qu'il se traîne contre la terre, qu'il répande la destruction tout autour de lui, asservi qu'il est à la passion impure dont la tyrannie défie tout ce qu'il y a de plus barbare. Pouvez-vous concevoir une passion plus monstrueuse que celle qui s'exaspère en raison même du culte qu'on lui rend? Les bêtes féroces elles-mêmes sont moins emportées par la rage, on les apprivoise à force de soins. Pour la vaine gloire, c'est tout le contraire : méprisez cette passion, elle s'apaise; honorez-la; elle s'aigrit, elle s'arme contre celui qui l'honore. C'est pour l'avoir honorée que les Juifs ont subi de rigoureux châtiments; c'est pour l'avoir méprisée que les disciples ont mérité leurs couronnes. Mais à quoi bon parler, de châtiments et de couronnes? Ce qui donne là gloire, c'est surtout le mépris qu'on fait d'un frivole éclat. Vous verrez que, même ici-bas, ceux qui honorent la vaine gloire, se perdent; que ceux qui la méprisent, s'élèvent.

Ceux qui l'ont méprisée, les disciples, (rien n'empêche de reprendre cet exemple), ceux qui ont honoré Dieu avant tout, brillent d'un éclat plus resplendissant que le soleil, l'immortel souvenir qu'ils ont attaché à leur nom les accompagne alors même qu'ils ont cessé de vivre; ceux qui, au contraire,. se sont inclinés devant cette vanité, les Juifs, privés de leurs cités, de leurs foyers , déshonorés, fugitifs, sont terrassés, abjects, méprisés.

180 Eh bien donc, vous aussi, si vous voulez conquérir la gloire, répudiez la gloire; si vous poursuivez la gloire, vous serez précipités de la gloire. Tenez, si vous voulez bien, appliquons nos réflexions aux choses du siècle. Quels hommes poursuivons-nous de nos paroles malignes? Ne sont-ce pas ceux qui recherchent la gloire? Donc ce sont eux qui en sont les plus privés : ils ont des milliers de détracteurs, ils sont méprisés de tous. Quels hommes admirons-nous ? répondez-moi. Ne sont ce pas ceux qui la dédaignent? Donc c'est à eux que la gloire appartient. De même que le riche n'est pas celui qui a beaucoup de besoins, mais celui à qui rien ne manque; de même, l'homme couvert de gloire, ce n'est pas celui qui l'aime , mais celui qui la méprise; car cette gloire n'est qu'une ombre de gloire. Jamais un homme, devant une image qui représente un pain, quelle que soit la faim qui le tourmente, ne portera la main à cette figure d'un pain. N'allez donc pas, vous non plus, poursuivre des ombres ; ce n'est qu'une ombre de gloire que vous voyez là, ce n'est pas la gloire. Et pour vous convaincre qu'il en est ainsi, voyez l'unanimité des accusations, des discours qui s'accordent à dire qu'il faut fuir ce mal, que ceux qui la désirent doivent être les premiers à s'en écarter; voyez la confusion de l'homme convaincu de s'y être laissé prendre, ou de la rechercher. D'où vient donc, dira-t-on, ce désir funeste? comment existe-t-il en nous? C'est un effet de la faiblesse de l'âme, (car il ne suffit pas d'accuser les passions, il faut, de plus, les corriger), c'est un effet de l'imperfection de l'intelligence; c'est un effet de la puérilité. Cessons donc enfin d'être des enfants, soyons des hommes; ne recherchons plus partout que la vérité, au lieu de poursuivre les ombres, les ombres de la richesse, les ombres du plaisir, les ombres du bonheur vraiment exquis, de la gloire, de la puissance ; et nous verrons cesser, en même temps que ce mat funeste, une foule d'autres maux. Poursuivre des ombres, c'est être possédé. De là ce que disait Paul: " Tenez-vous dans la vigilance; de la justice, et ne péchez pas ". (I Cor. XV, 34.) Il y a, en effet, une espèce de possession plus funeste que celle qu'opère le malin esprit, que le transport démoniaque. Cette possession par le démon n'enlève pas toute excuse, l'autre ne peut pas se justifier; c'est dans l'âme même que réside la corruption ; l'âme a perdu la rectitude du jugement; son sens est mort; l'organe de la possession démoniaque, c'est le corps; l'autre a pour siège et pour canne l'esprit. Et de même que les fièvres les plus pernicieuses, les fièvres incurables sont celles qui s'attaquent aux corps les plus robustes, qui se retirent au plus profond des nerfs, qui se cachent dans les veines; de même cette démence, quand elle s'est retirée au plus profond de la pensée, la bouleverse et s'applique à la détruire. Eh ! n'est-ce pas, en fait de démence, ce qu'il y a de pies manifeste, de plus éclatant; D'est-ce pas le plus funeste de tous les délires que, de mépriser ce qui subsiste d'une éternelle durée, pour s'attacher à ce qui est méprisable, pour s'y consacrer avec tant d'amour? Répondez-moi : vous verriez un homme poursuivre, essayer de saisir le vent, ne diriez-vous pas que c'est un insensé? Vous verriez un homme s'attacher à des ombres, négliger lit réalité, prendre en haine celle qui est réellement sa femme pour embrasser l'ombre de cette femme; vous verriez un homme repousser son fils pour faire des caresses à l'ombre de ce fils, iriez-vous chercher une autre preuve qui montrât mieux ce que c'est que la démence? Tels sont les insensés dont je parle, ceux qui ne sont épris que des choses présentes. Toutes ces choses ne sont rien que des ombres, et la gloire, et la puissance, et l'estime des hommes, et la richesse, et les plaisirs les plus raffinés , et tout ce que vous pourrez m'énumérer des biens de ce monde. Voilà pourquoi le prophète disait : " Oui, l'homme passe comme une image, et néanmoins il se trouble, quoique inutilement"; et encore : " Nos jours ont décliné comme l'ombre ". Et ailleurs il appelle fumée, fleurs des champs, les choses humaines. (Ps. XXXVIII, 7 ; ibid. CI, 11 ; CII, 15.) Et ce ne sont pas nos joies seulement qui ne sont que des ombres; il en est de même et des afflictions, et de la mort, et de la pauvreté, et de la maladie, et de quoi que ce soit. Quelles sont, au contraire, les choses qui durent, et les biens, et les douleurs? La royauté éternelle et la géhenne sans fin. Car le ver ne finira pas, car le feu ne s'éteindra pas; les uns ressusciteront pour la vie éternelle, les autres pour le châtiment éternel. Donc si nous voulons échapper au châtiment, jouir de la vie, abandonnons ce qui n'est qu'une ombre, attachons-nous à la (181) vérité de tout notre coeur;

c'est ainsi que nous obtiendrons la royauté des cieux; puissions-nous tous entrer dans ce partage, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XXX. JE VOUS éCRIS CECI, éTANT ABSENT, AFIN DE N'AVOIR PAS LIEU, LORSQUE JE SERAI PRéSENT, D'USER AVEC RIGUEUR DE LA PUISSANCE QUE LE SEIGNEUR M'A DONNéE POUR éDIFIER ET NON POUR DéTRUIRE. (XIII, 10.)

Analyse.

1. Saint Paul cherche, dans ses lettres, à inspirer la terreur, pour être dispensé de punir en réalité. — Qu'est-ce que se réjouir . — De la joie d'une bonne conscience.— Du saint baiser.

2. Apostrophe aux impudiques profanant les temples de Jésus-Christ.— Sur la grâce, l'amour, la communication du Père, du Fils et du Saint-Esprit.— Le Saint-Esprit est de la même essence que le Père et le Fils.

3. Dieu nous prouve son amour, surtout lorsqu’il nous commande de l'aimer. — Passages de l'Ecriture qui témoignent de l'amour d'un Dieu attentif à tous nos intérêts, jusqu'à s'oublier lui-même pour nous.

1. Il s'est aperçu qu'il a parlé rudement, surtout à la fin dl sa lettre. En effet, il avait commencé par dire : " Moi, Paul, moi-même, je vous conjure par la douceur, et par la modestie de Jésus-Christ, moi qui étant présent parais bas parmi vous, au lieu qu'étant absent, j'agis envers vous avec hardiesse. Je vous prie, afin que, lorsque je serai présent, je ne sois point obligé d'user avec confiance de cette hardiesse qu'on m'attribue envers quelques-uns qui s'imaginent que nous nous conduisons selon la chair. Ayant en notre main le pouvoir de punir toute désobéissance lorsque vous aurez satisfait à tout ce que l'obéissance demande de vous ". Et encore : " J'appréhende qu'en arrivant auprès de vous, je ne vous trouve pas tels que je voudrais, et que vous ne me trouviez pas tel que vous voudriez" ; et encore : " Qu'ainsi Dieu ne m'humilie lorsque je serai arrivé auprès de vous, et que je ne sois obligé d'en pleurer a plusieurs qui, ayant déjà péché, n'ont pas fait pénitence de leur fornication et de leur impureté ". (II Cor. X, 1, 2, 6; XII, 20, 21.) Ensuite il avait ajouté : " Je vous ai prévenus et je vous préviens encore, au moment de vous aller voir, j'ai beau être loin de vous, je vous écris maintenant que, si je .reviens, je ne pardonnerai pas. Est-ce que vous voulez éprouver le Christ qui parle en moi ? " (II Cor. XIII, 2, 3.) Après ces paroles et beaucoup d'autres, sévères, incisives, amères, où il les harcèle, il sent le besoin de justifier tout ce qu'il a dit : " Je vous écris ceci, étant absent, afin de n'avoir pas lieu, lorsque je serai présent, d'user avec rigueur... " Je veux que ma rigueur soit tout entière dans mes lettres, je ne tiens pas à la mettre dans mes actions ; je veux que mes épîtres soient violentes, afin que les menaces y restent, sans aboutir à l'effet. Toutefois il donne, en se justifiant, une explication faite pour inspirer la terreur ; il montre que ce n'est pas lui qui doit punir, que c'est Dieu lui-même, car il ajoute : " De la puissance que le Seigneur m'a donnée "; et maintenant il montre que son désir n'est (182) pas du tout de faire servir sa puissance à leur châtiment, car il ajoute : "Pour édifier et non a pour détruire". Cette pensée, il ne l'indique qu'à mots couverts, comme je l'ai remarqué; mais voici une autre pensée, qu'il a livrée à leurs réflexions: c'est que, s'ils demeurent incorrigibles, c'est faire une oeuvre d'édification que de châtier de pareilles dispositions. C'est la vérité, l'apôtre ne l'ignore pas, et il a donné des preuves réelles de cette vérité. " Enfin, mes frères, soyez dans la joie, travaillez à être parfaits, consolez-vous, soyez unis d'esprit, vivez en paix ; et le Dieu d'amour et de paix sera avec vous (44) ". Qu'est-ce à dire : " Enfin, mes frères, réjouissez-vous ? " Vous nous avez affligés, remplis de craintes, d'angoisses, vous nous avez dit d'avoir peur, de trembler, comment pouvez-vous nous inviter à nous réjouir? C'est précisément pour cette raison que je vous invite à vous réjouir. Si, en effet, votre conduite répond à mes avertissements, rien ne viendra troubler la joie. J'ai fait tout ce qui dépendait de moi j'ai montré de la patience, j'ai attendu, je n'ai rien brusqué, j'ai exhorté, conseillé, inspiré la crainte, menacé, employé tous les moyens pour vous porter à cueillir le fruit du repentir. Ce qu'il faut maintenant, c'est que vous fassiez ce qui dépend de vous, et, de cette manière, votre joie ne se flétrira pas, " Travaillez à être parfaits ". Qu'est-ce. que cela veut dire : " Travaillez à être parfaits? " Devenez des hommes complets, remplissez-vous de ce qui vous manque.— Consolez-vous.— Comme les épreuves étaient grandes, comme les dangers étaient considérables, " Consolez-vous ", leur dit-il, les uns les autres, et auprès de nous, et en vous corrigeant, en vous améliorant. Si la joie vient de la conscience, si vous êtes parfaits, rien ne manque à votre tranquillité, à votre consolation. Rien, en effet, ne console tant' qu'une conscience pure, quand les épreuves tomberaient sur nous par milliers. " Soyez unis d'esprit, vivez en paix " ; ce qu'il demandait dans la première épître, dès les premiers mots. Il peut se faire qu'il y ait accord dans les esprits, et qu'on ne vive pas en paix, comme dans le cas où l'on est d'accord sur l'enseignement de la foi, mais divisé par les affaires. Paul tient à l'union des esprits et à la paix tout ensemble. " Et le Dieu d'amour et de paix sera avec vous". L'apôtre ne se contente pas d'exhortations , d'avertissements, il y joint encore ses voeux. Ou il exprime les voeux qu'il forme, ou il prédit ce qui arrivera ; croyons plutôt qu'il fait, à la fois, les deux choses. Si vous tenez cette conduite, dit-il, ce qui signifie, si vous êtes unis d'esprit, si vous vivez en paix, Dieu sera avec vous ; car c'est le Dieu d'amour et de paix, ce sont là les biens qui le réjouissent et qui lui plaisent.

Par là aussi vous aurez la- paix qui vient de son amour; par là, vous serez délivrés de tous les maux. C'est l'amour, de Dieu qui a sauvé la terre, quia terminé la guerre commencée depuis si longtemps, qui a mêlé la terre et le ciel,. qui a fait que les hommes sont devenus des anges. Donc aimons-le, cet amour, nous aussi; car d'innombrables biens sont les fruits de cet amour. C'est par lui que nous avons été sauvés, c'est par lui que nous viennent tous les présents d'un ineffable prix. Ensuite , pour provoquer cet amour au milieu des fidèles " Saluez-vous les uns les autres par un saint baiser (43) ". Qu'est-ce à dire " Saint? " Non pas un baiser trompeur, perfide, comme celui de Judas à Jésus-Christ. Si le baiser nous a été donné, c'est pour être le foyer où s'embrase l'amour, pour enflammer l'affection, pour que nous nous aimions les uns les autres, comme les frères aiment leurs frères; comme les enfants aiment leurs- pères; comme les pères aiment leurs enfants; ou plutôt d'un amour bien plus vif ; ces sentiments-là viennent de la nature; les autres de la grâce. Voilà comment les âmes se lient entre elles, et voilà pourquoi, au retour d'un voyage, nous nous donnons le baiser mutuel, les âmes s'empressent de se réunir. La bouche est de tous nos organes, celui qui se plait le plus naturellement à déclarer l'amour.

2. On peut encore , à propos de ce saint baiser, faire une autre réflexion. Quelle est-elle? Nous sommes le temple de Jésus-Christ, (II Cor. VI, 16); ce sont donc les vestibules, le portique du temple que nous baisons, quand nous nous donnons les uns aux autres le baiser mutuel. Ne voyez-vous pas combien de per. sonnes baisent les vestibules mêmes de cette église, les uns abaissant leur tête, les autres y appuyant leur main, et approchant leur main de leur bouche ? C'est par ces issues, par ces portes qu'est entre le Christ, qu'il entre pour venir à nous dans la communion. Vous qui participez aux mystères, vous savez ce que (183) je dis. Ce n'est pas un honneur vulgaire qui est fait à notre bouche, lorsqu'elle reçoit le corps du souverain Maître. Voilà surtout pourquoi nous donnons le baiser. Ecoutez nos paroles, vous qui faites entendre des choses honteuses, vous qui proférez des outrages, et frémissez d'horreur en pensant quelle est cette bouche que vous déshonorez; écoutez vous qui donnez de honteux baisers; écoutez les oracles que Dieu a prononcés par une bouche comme la vôtre, et sachez donc conserver votre bouche pure de toute souillure. Il a parlé de la vie à venir, de la résurrection, de l'immortalité, de la mort qui n'est pas une mort, de mille autres vérités ineffables. C'est comme un sanctuaire d'où partent des oracles, que la bouche du prêtre, pour celui qui doit être initié.

Ecoutons tout ce qui est rempli de redoutables mystères. Cet homme, depuis les temps de ses premiers parents, a perdu ce qui fait la vie, il s'approche pour redemander sa vie, il interroge pour savoir quels sont les moyens de la retrouver, de la reconquérir. Alors Dieu lui fait entendre, par ses oracles, comment on trouve la vie, et la bouche du prêtre est plus saintement redoutable que le propitiatoire même. Car ce propitiatoire antique ne faisait jamais entendre une voix pareille; il ne s'agissait pour lui que d'intérêts bien moindres, des guerres et de la paix d'ici-bas; mais chez nous, on ne parle que du ciel, et de la vie future, et de choses nouvelles, et qui dépassent les esprits. Après avoir dit : " Saluez-vous les uns les autres, par un saint baiser ", l'apôtre ajoute : " Tous les saints vous saluent ", voulant encore, par ces paroles, leur donner de bonnes espérances. C'est pour leur tenir lieu du saint baiser; il se sert de la formule de la salutation, pour les réunir tous ensemble; c'est la même bouche qui donne le baiser et qui fait entendre ces paroles. Voyez-vous comment l'apôtre les réunit tous, aussi bien ceux que séparent de longues distances, que ceux qui vivent les uns auprès des autres, et cela, soit par le baiser, soit par ses lettres? " Que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et l'amour de Dieu le Père, et la communication du Saint-Esprit soit avec vous tous. Amen (13) ". Après les salutations, les baisers, dont le but est d'opérer l'union des fidèles , vient , pour terminer, une prière pour cimenter l'union des fidèles avec Dieu.

Où sont maintenant ceux qui disent que le Saint-Esprit n'ayant pas été nommé au commencement des épîtres n'est pas de la même substance? Le voilà nommé maintenant avec le Père et le Fils. Indépendamment de cette réflexion, on peut en faire une autre, c'est que l'apôtre dit, dans son épître aux Colossiens : " Que la grâce et la paix vous soient données par Dieu notre Père " (Coloss. I, 3) ; et il passe le Fils sous silence, et il n'ajoute pas, comme dans toutes les épîtres, et par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Sera-ce donc une raison pour que le Fils ne soit pas non plus de la même substance ? Mais c'est le comble de la démence. Car ce qui prouve le plus que le Fils est de la même substance, c'est la diversité même des phrases de Paul. Nous n'exprimons pas ici une simple conjecture; voyez dans quelles circonstances il nomme le Fils et l'Esprit, en passant le Père sous silence. Il écrit aux Corinthiens et leur dit : " Mais vous avez été lavés, mais vous avez été sanctifiés, mais vous avez été justifiés au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et dans l'Esprit de notre Dieu ". (I Cor. VI, 11.) Eh quoi donc, répondez-moi, n'avaient. ils pas été baptisés au nom du Père? Donc ils n'avaient été ni lavés ni sanctifiés. Mais ils avaient été baptisés, baptisés, par conséquent, comme le sont ceux qu'on baptise. Comment donc se fait-il que l'apôtre n'ait pas ajouté : vous avez été lavés au nom du Père ? C'est qu'il lui est indifférent de mentionner tantôt telle personne, tantôt telle autre, et vous trouverez la preuve du peu d'importance que l'apôtre y attache dans un grand nombre de passages des épîtres. En effet, il écrit aux Romains : " Je vous conjure donc, par la miséricorde de Dieu " (Rom. XII, 1); assurément la miséricorde appartient également au Fils; et : " Je vous conjure; par la charité du Saint-Esprit " (Rom. XV, 30); assurément la charité appartient également au Père. Pourquoi donc ne parle-t-il pas de la miséricorde du Fils, ni de la charité du Père? Parce que ce sont des vérités évidentes, reconnues de tous. De là son silence. On trouvera aussi, à propos des dons divins, la même indifférence dans les paroles. Car en disant: "Que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et l'amour de Dieu le Père, et la communication du Saint-Esprit " , il n'en dit pas moins ailleurs la communication du Fils et l'amour de l'Esprit. Car "Je vous conjure ", dit-il, par (184) l'amour de l'Esprit. Et dans l'épître aux Corinthiens : " Il est fidèle, ce Dieu par qui vous avez été appelés à la communication de son Fils ". ( I Cor. I, 9.) Ainsi, la Trinité est indivisible, et où se trouve la communication de l'Esprit, se trouve aussi celle du Fils; et où se trouve la grâce du Fils, se trouve aussi celle du Père et du Saint-Esprit : " Car la grâce ", dit-il, " vous vient de Dieu le Père ". Et, dans un autre passage, après avoir énuméré les nombreuses espèces de grâces, il ajoute: " Or, ce qui opère toutes ces choses, c'est un seul et même Esprit, distribuant ces dons en particulier à chacun, selon qu'il lui plaît ". (I Cor. XII, 11.) Ce que je dis, ce n'est pas pour confondre les personnes, loin de moi cette erreur, mais pour reconnaître, tout à la fois, la propriété qui les distingue, et l'unité de leur essence.

3. Demeurons donc attachés à ces dogmes, maintenons-en la pureté, et emparons-nous de l'amour de Dieu. D'abord, nous n'avions pour lui que de la haine, et il a commencé par nous aimer; nous étions ses ennemis, et il nous a communiqué ses faveurs;

maintenant nous l'aimons et il veut nous aimer. Demeurons donc attachés à son amour, de manière à être aimés de lui. Si, quand nous sommes aimés des hommes puissants, nous devenons redoutables pour tous, à plus forte raison, quand c'est Dieu qui nous aime. Nos biens, nos corps, notre vie même, quoi qu'il faille donner; livrons tout pour son amour, ne ménageons rien. Il ne suffit pas des paroles qui disent que nous ressentons cet amour, il faut des actions qui le prouvent; ce n'est pas seulement par des paroles, c'est aussi par des actions qu'il a prouvé son amour pour nous. Montrez donc, vous aussi, montrez, par vos actions, que vous l’aimez, que vous cherchez son plaisir; car vous profiterez ainsi doublement. Il n'a aucun besoin de nous; et que c'est bien là la plus belle preuve de la pureté de son amour, que de n'avoir aucun besoin, et de ne pas cesser de tout faire pour être aimé de nous ! Aussi Moïse disait-il : " Que demande de vous le Seigneur votre Dieu, sinon que vous l'aimiez, que vous soyez prêts à marcher dans ses voies?" (Deut. X, 12.) De sorte que c'est surtout en vous invitant à l'aimer, qu'il montre son amour pour vous. Rien n'assure aussi solidement notre salut que de l'aimer. Voyez donc comme tous ses commandements tendent à notre repos, à notre salut et à notre gloire. Quand il dit : " Bienheureux les miséricordieux; bienheureux ceux qui ont le coeur pur; bienheureux ceux qui sont doux; bienheureux les pauvres d'esprit; bienheureux les pacifiques " (Matth. V, 7, 8, 4, 3, 9), lui-même n'en retire aucun fruit, c'est pour nous embellir de la sagesse des vertus qu'il nous donne ces commandements; quand il dit : " J'ai eu faim ", ce n'est pas qu'il ait besoin de nous, c'est pour répandre sur vous l'onction de la bonté. Car il pouvait, même en se passant de vous, nourrir le pauvre, mais il a voulu réserver en votre faveur le plus précieux de tous les trésors; de là ces commandements. Si le soleil, qui n'est qu'une créature, n'a ancien besoin de nos yeux, (car il subsiste, gardant l'éclat qui lui est propre, alors même que nul ne le contemple), si c'est nous qui recevons de lui des bienfaits, en jouissant de ses rayons, à combien plus forte raison faut-il appliquer de telles paroles à Dieu. Mais encore une autre preuve, écoutez : Quelle idée vous faites-vous de la distance entre Dieu et nous? est-ce comme entre les moucherons et nous? faut-il concevoir un intervalle beaucoup plus grand encore? Evidemment, la distance est bien plus considérable, distance infinie. Si donc nous, gale la vaine gloire gonfle, nous n'avons besoin ni du secours des moucherons, ni de la gloire qu'ils donnent, à bien plus forte raison faut-il appliquer cette réflexion à Dieu, si fort au-dessus de toutes les passions de l'homme et de tous les besoins. Il ne jouit de nous qu'en raison des bienfaits que nous recevons dé lui, du plaisir qu'il prend à notre salut. Voilà pourquoi, si souvent, il s'oublie pour vous. " Si un fidèle ", dit l'apôtre, a une femme infidèle, " et si elle consent à demeurer avec lui, qu'il ne la renvoie pas. Celui qui renvoie sa femme, si ce n'est en cas d'adultère, la rend adultère ". ( I Cor.

VII, 12; Matth. V, 32.) Comprenez-vous l'ineffable bonté ? Si la femme est adultère, dit-il, je ne vous force pas à la cohabitation; et si elle est infidèle, je ne l’interdis pas. Voyez encore; dans le cas d'une offense, voici ce que j'ordonne: C'est qu'avant de m'apporter son offrande, celui qui a quelque chose. contre quelqu'un, coure à qui l'a offensé : " Si, lorsque, vous présenterez votre offrande, vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez là votre don; au pied de l'autel, et allez vous (185) réconcilier auparavant avec votre frère, et puis vous reviendrez offrir votre don". (Ibid. V, 23,24.) Et la parabole de l'enfant prodigue? n'est-ce pas encore la preuve de la même bonté? Quand il eut mangé tant d'argent, son père eut pitié de lui, et lui pardonna;

quand l'homme sans entrailles réclame cent deniers à son compagnon d'esclavage, le maître appelle le méchant et le livre au châtiment; c'est ainsi que les preuves abondent de cette bonté qui veut votre soulagement et votre repos. Le roi barbare allait pécher contre là femme de l'homme juste, et Dieu lui dit: "Je vous ai préservé d'un péché contre moi ". (Gen. XX, 6.) Paul persécutait les apôtres, et Dieu lui dit: " Pourquoi me persécutez-vous? " (Act. IX, 4.) D'autres ont faim, et il dit lui-même qu'il a faim, qu'il est nu, errant, étranger, voulant par là fléchir votre coeur et vous porter à la miséricorde. Donc, considérant l'étendue de l'amour qu'il a toujours montré et qu'il continue de montrer, lui qui veut bien se faire connaître à nous, ce qui est la source la plus abondante de tous les biens, la lumière de l'intelligence, l'enseignement de la vertu; lui, qui nous fait une loi de la vie la plus aimable, qui a tout fait à cause de nous, qui nous a donné son Fils, qui nous a promis sa royauté, qui nous a préparé les biens inénarrables et la vie la plus heureuse, faisons de notre côté, par nos actions,,par nos discours, faisons tout pour nous rendre dignes de son amour et pour mériter les biens à venir; puissions-nous tous entrer dans ce partage, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit pur M. C. PORTELETTE.

FIN DES HOMéLIES SUR LA SECONDE éPîTRE AUX CORINTHIENS.

Tous les livres