Homélies sur l'épître aux Hébreux (page 2)

Jean Chrysostome · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 4 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Les hommes jurent par un plus grand qu'eux-mêmes, et le serment à leurs yeux doit clore tout débat important. Or, Dieu ne pouvant jurer par un plus grand que lui a juré par lui-même (16) ». C'est vrai. Mais qui est celui qui fit à Abraham ce serment? N'est-ce pas le Fils? Non, dites-vous. — Et pourquoi dites-vous non ? — C'est bien certainement lui; mais je ne dispute pas. Car, lorsqu'il se sert lui-même de cette formule de serment: « En vérité, en vérité, je vous le dis », n'est-ce pas, de fait, parce qu'il n'a pas non plus de supérieur par qui il puisse jurer? En effet, aussi bien que le Père, le Fils jure par lui-même, quand il s'exprime ainsi : « Eu vérité, en vérité, je vous le a dis». L'apôtre rappelle aux Hébreux les formules de serment dont le Christ usait si fréquemment : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi ne mourra point éternellement ». Mais que veut dire ceci : « Le serment clôt et confirme toute controverse ?» — Comprenez que le serment, dans toute discussion, fait évanouir les doutes; et entendez-le, non de telle ou telle discussion, mais de toutes en général. Cependant, même sans ajouter de serment , Dieu doit avoir toute notre foi.

« C'est pourquoi Dieu voulant faire voir avec plus de certitude aux héritiers de la promesse, la fermeté immuable de sa résolution, a employé le serment (17) ». Ces «héritiers »

comprennent aussi les chrétiens fidèles, et c'est pourquoi l'apôtre rappelle cette promesse faite à toute la communauté des croyants. Il a, dit-il, employé le moyen du serment. Ce serment qui sert de moyen terme, nous rappelle que le Fils a été intercesseur entre Dieu et nous. « Afin qu'étant appuyés sur ces deux choses inébranlables par lesquelles il est impossible que Dieu nous trompe... (18) ». Quelles sont ces deux choses? Sa parole et la promesse d'une part, et de l'autre le serment qu'il ajoute à sa promesse. Car, comme chez les humains, le serment paraît plus croyable que la simple affirmation, il a bien voulu le donner par surcroît.

2. Vous voyez que Dieu ne tient pas compte de sa dignité, mais que son but est de persuader les hommes; à; ce prix, il permet qu'on parle de lui-même en termes si peu dignes, parce qu'il veut nous convaincre pleinement et sûrement. Dans le fait d'Abraham, l'apôtre nous montre que tout vient de Dieu, et non pas de la longue patience de ce patriarche, puisque Dieu daigne et promettre et jurer. Les hommes jurent par Lui; Dieu aussi jure par lui-même; mais les hommes lui font appel comme à plus grand qu'eux; lui qui ne peut invoquer plus grand que soi , s'invoque cependant. Car il y a une grande différence qu'un homme jure par soi ou jure au nom de Dieu, puisque l'homme n'est aucunement maître de sa chétive personnalité. Or, voyez que ces paroles ne sont pas plus à l'adresse d"Abraham qu'à la nôtre. «Ayons », dit l'apôtre, « ayons, une très-solide consolation, nous qui avons mis, notre refuge dans la conquête des biens qui nous sont proposés par l'espérance ». Ici encore la réalisation des promesses est présentée comme étant l'effet de la patience de l'attente et non pas du serment. Quant à la nature du serment, il la définit en disant qu'on jure par plus grand que soi. C'est parce que les hommes sont incrédules, que Dieu s'abaisse ainsi à nos idées et à nos exemples.

Oui, c'est à cause de nous qu'il fait serment, bien que ce soit une indignité de ne pas le croire simplement. C'est dans le même sens qu'il est écrit : « Il a appris par, les épreuves qu'il a subies », parce que aux yeux des hommes, pour être plus digne de foi sur un point, il faut en avoir fait l'expérience. — Qu'est-ce que « l'espérance proposée? » Que le passé, dit-il, nous garantisse l'avenir. Car si une première promesse s'est ainsi réalisée après un long délai, ainsi bien certainement en sera-t-il des secondes promesses. Ce qui est arrivé à Abraham, nous fait foi des biens à venir.

« Espérance qui sert à notre âme comme d'une ancre ferme et assurée et qui pénètre jusqu'au dedans du voile, ou Jésus comme précurseur est entré pour nous, ayant été établi Pontife éternel selon l'ordre de Melchisédech (19. 20) ». Bien que nous soyons encore dans ce monde, et non délivrés de la vie présente, l'apôtre nous montre en possession des promesses. Grâce à l'espérance, en effet, nous sommes déjà dans les cieux.

Attendez, nous dit-il, le succès est certain. Et bientôt nous apportant une conviction pleine et définitive; pour mieux dire, s'écrie-t-il, l'espérance vous met déjà en possession. Il ne dit pas Nous sommes dans-le ciel; mais :Notre espérance y est entrée, ce qui est plus vrai et plus persuasif. Telle, en effet, que l'ancre une fois fixée ne laisse plus ballotter follement le navire, mais qu'en dépit des vents qui le battent, cette ancre fixée le rend ferme et immobile , ainsi fait l'espérance.

Et voyez quelle justesse dans la comparaison employée par l'apôtre. Il dit une ancre, et non pas un fondement, qui rendrait mal l'idée. Car tout en flottant sur l'eau, tout en ne paraissant avoir ni fermeté, ni stabilité, un navire se maintient sur l'eau comme sur la terre, chancelant et ne chancelant point , tour à tour. Ceux qui sont très-fermes, très-solides, vraiment sages, se trouvent admirablement dépeints dans la, parabole du Sauveur : « Ils ont », dit-il, «bâti leur maison sur la pierre ». (Matth. VII, 24.) Mais au contraire ceux qui déjà s'affaissent et veulent être portés par l'espérance, trouvent leur portrait dans ces paroles de saint Paul. Les vagues et l'effort d'une violente tempête secouent une barque; mais l'espérance l'empêche d'être emportée à l'aventure, parles vents qui sans cesse l'agitent. Si donc nous n'avions pas eu cette espérance, déjà depuis ,longtemps nous aurions sombré. Et ce n'est pas seulement dans les choses spirituelles, c'est aussi dans les nécessités de la vie que vous retrouvez cette salutaire vertu de l'espérance, par exemple : dans le commerce, dans le labour, sous les drapeaux ; nul, s'il n'avait devant soi l'espérance, ne pourrait seulement mettre la main à l'oeuvre. L'apôtre ne l' appelle pas simplement une ancre, il ajoute ancre ferme et inébranlable, pour montrer quelle fermeté elle procure à ceux qui s'appuient sur elle pour être sauvés. Aussi ajoute-t-il : Qu'elle pénètre jusqu'au dedans du voile, c'est-à-dire qu'elle monte jusqu'au ciel.

A l'espérance l'apôtre ajoute la foi, pour que nous n'ayons pas seulement l'espérance vague , mais la ferme et véritable espérance. Après le serment divin, il place une nouvelle démonstration par les faits eux-mêmes; je veux dire, par ce fait, que Jésus, comme précurseur, est entré pour nous. Un précurseur est précurseur de quelqu'un , comme Jean le fut de Jésus-Christ. Et il ne dit pas seulement : Il est entré , mais : « Où comme précurseur il est entré pour nous », parce que, nous aussi, nous devons arriver au même terme. La distance ne doit pas même être bien grande entre le précurseur et ceux qui le suivent; autrement il ne serait plus leur précurseur. Le précurseur et les suivants sont nécessairement sur la même route; l'un ouvre là marche, les autres le pressent. « Ayant été établi Pontife éternel selon l'ordre de Melchisédech». Voilà encore une consolation, puisque notre Pontife est à une telle hauteur et qu'il l'emporte si fort sur ceux des Juifs non-seulement quant au mode du sacrifice, mais quant à la résidence, au tabernacle, au testament, à la personne. Ce qu'on dit ici de Jésus, est dit de Jésus comme homme.

3. Fidèles d'un tel prêtre, nous devons donc nécessairement être d'autant plus parfaits;, oui, foute la distance qui sépare Jésus-Christ d'Aaron doit se retrouver entre nous et les Juifs. Voilà qu'en effet au ciel nous avons notre victime, au ciel notre Prêtre, au ciel notre sacrifice. Offrons donc des hosties dignes d'être placées sur un autel semblable, non plus, par conséquent, des boeufs et des brebis, non plus de la graisse et du sang. Ces symboles sont abolis et remplacés par l'introduction d'un culte raisonnable. Et qu'appelé-je un culte raisonnable? Les offrandes de l'âme, de l'esprit. « Dieu est esprit », dit le Seigneur, « et ceux qui l'adorent, doivent l'adorer en esprit et en vérité » (Jean, IV, 24), ce qui ne réclame ni le corps, ni les instruments, ni les lieux, mais bien la modestie, la tempérance, l'aumône, le support mutuel, la douceur, la patience. Ces sacrifices ont été figurés déjà dans les siècles passés.

« Offrez», dit David, « offrez au Seigneur un sacrifice de justice. Oui, je-vous sacrifierai une victime de louanges; c'est un sacrifice de « louange qui me glorifiera devant Dieu , un esprit pénitent est un sacrifice ». (Ps. IV, 6;CXV,17; XLIX,23 et L, 19) — « Que vous demande le Seigneur, sinon que vous l'écoutiez?» (Mich. VI, 8.) — « Les holocaustes offerts pour les péchés ne vous étaient plus agréables ; alors j'ai dit : Je viens pour faire, ô mon Dieu, votre volonté ». (Ps. L, 18 et XXXIX; 8, 9.) Et en d'autres Prophètes : « Pourquoi m'apportez-vous l'encens de Saba? » (Jérém. VI, 20.) — « Eloignez de moi le son de vos cantiques: je n'écouterai plus les accents, de vos instruments de musique ».(Amos, V, 23.) «Au lieu de tout cela, je veux la miséricorde et non le sacrifice». (Osée, VI, 6.)

Voyez-vous quels sacrifices rendent Dieu propice? Voyez-vous qu'il y a déjà plusieurs siècles que, cette sorte d'offrande est sans valeur, tandis qu'une offrande nouvelle y a été substituée? Présentons celle-ci. La première est le fait de là richesse et de ceux qui la possèdent ; la seconde est le propre de la vertu. L'une est extérieure, l'autre intérieure. Les premiers venus pouvaient pratiquer celle-là; celle-ci est l'oeuvre du petit nombre: Autant l'homme est meilleur et d'un plus grand prix que la brebis, autant notre sacrifice l'emporte sur l'ancien. Ici, en effet, vous apportez votre âme comme victime.

Toutefois il y a d'autres hosties encore, et qui sont à la lettre des holocaustes : j'ai nommé-le corps de nos martyrs; en eux, corps et âme, tout est saint. Tout, chez eux, respire un parfum d'agréable odeur. Et vous aussi, si vous le voulez, vous pouvez offrir un sacrifice de ce genre. Pourquoi regretter de n'avoir pu livrer votre corps aux flammes ? Ne pouvez-vous le consumer par un autre feu, par celui de la pauvreté volontaire, par celui de la souffrance? En effet, avoir la faculté. de mener vie joyeuse, abondante, délicate; et choisir un régime laborieux et crucifiant, et mortifier ainsi votre corps, n'est-ce pas vraiment offrir un holocauste? Frappez de mort, crucifiez cette chair, et vous recevrez la couronne d'un si noble Martyre. Ce que le glaive fait ailleurs, l'ardent héroïsme de votre coeur le reproduit ici. Que l'amour de l'argent ne vous brûle ni ne vous captive; mais que le feu de l'esprit chrétien, au contraire, dévore et consume cette cupidité honteuse et criminelle; qu'elle tombe sous ce glaive spirituel. Voilà un beau sacrifice; il n'a pas besoin d'une main sacerdotale, mais la victime elle-même doit l'offrir; il s'achève dans ce bas monde, mais il monte aussitôt vers les célestes hauteurs. N'admirons-nous pas qu'autrefois le feu, descendant du ciel, dévorait une oblation? Il se peut, aujourd'hui même, qu'il descende encore un leu bien autrement admirable , et qui dévore toute une offrande, ou plutôt, non, qui ne la dévore pas, mais la transporte tout entière au ciel ! Loin de réduire nos dons en cendres, cette flamme les offre à Dieu. Telles étaient les offrandes de Corneille dont il est dit : « Vos prières et vos aumônes sont montées jusqu'en la présence et au souvenir de Dieu ». (Act. X, 4.) Comprenez-vous- ce qu'il y a d'excellent dans l'union de ces deux oeuvres ? Oui, nous. sommes exaucés,quand nous exauçons nous-mêmes le pauvre qui nous prie. « Celui », dit l'Ecriture, «celui qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre la prière du pauvre, est certain que Dieu n'entendra pas non plus ses prières (Prov. XXI,13). Bienheureux qui a l'intelligence des misères du pauvre et l'indigent : au jour mauvais, Dieu le délivrera ». (Ps. XL, 2.) Ce jour mauvais n'est autre chose que celui qui sera si redoutable au pécheurs. Mais que veut dire «cette intelligence du pauvre ? c'est l'étude de l'indigence , c'est le zèle à connaître ses souffrances. Car quiconque aura compris ces souffrances du pauvre, bien certainement en prendra pitié. Si donc vous voyez un nécessiteux, ne passez pas votre chemin, mais plutôt pensez à ce que-vous seriez, si vous étiez à sa place.

Que ne voudriez-vous pas alors que chacun fit pour, vous? Celui qui a l'intelligence, dit l'Esprit-Saint; réfléchissez donc que le pauvre (503)

est comme vous, un homme libre, qu'il partage vos titres de noblesse, que tout est commun entre lui et vous; hélas ! et souvent, vous ne le faites pas même l'égal de vos chiens, que vous rassasiez de pain, tandis que lui s'endort avec la faim; souvent cet homme libre est rabaissé, dégradé au-dessous de vos esclaves. — Mais, direz-vous, ceux-ci nous rendent service. En quoi? Ils vous sont utiles ? Alors que direz-vous si je vous montre que, bien plus qu'eux, l'indigent travaille pour vos intérêts? Car c'est lui qui sera votre défenseur au jour du jugement; c'est lui qui vous arrachera aux flammes dévorantes. Quel service pareil vous rendent jamais vos esclaves? Quand Tabitha mourut, qui donc la ressuscita, de ses esclaves nombreux ou des pauvres mendiants? Mais vous, de cet homme libre vous ne voulez pas faire l'égal même d'un esclave. Le froid est intense, et le pauvre git, couvert de haillons, mourant les dents serrées et grinçantes; horrible tableau fait pour,émouvoir! Et vous, bien réchauffé, bien repu, vous passez ! Comment voulez-vous que Dieu vous sauve, quand vous serez sous le poids du malheur ? Souvent vous osez dire : «Si c'était moi, si j'avais surpris quelqu'un à m'offenser beaucoup,volontiers j'aurais pardonné, et Dieu ne pardonne pas! » Oh! ne tenez point ce langage; car voici un homme qui n'a aucunement péché contre vous, vous pouvez le sauver, et vous le méprisez. Si vous le méprisez, comment Dieu vous pardonnera-t-il, à vous qui péchez contre sa Majesté sainte? De pareils méfaits ne méritent-ils point l'enfer?

Mais faut-il s'en étonner ? Souvent vous prodiguez à un cadavre privé de sentiment, incapable d'apprécier cet honneur funèbre, vous prodiguez, dis-je, les vêtements les plus variés, les tissus d'or et de pourpre; et cet autre corps qui souffre; qui est déchiré, torturé, supplicié par la faim et le froid, vous le méprisez; vous accordez plus à la vaine gloire qu'à la crainte de Dieu. Et plût au ciel que votre dureté n'allât pas plus loin.

Mais, dès qu'il s'approche, ce pauvre, vous l'accusez aussitôt : pourquoi, dites-vous, pourquoi ne travaille-t-il pas? Pourquoi nourrir un .oisif ? Répondez-moi, à votre tour : ce que vous possédez vous-même, le devez-vous à votre travail? ne- l'avez-vous pas reçu en héritage de vos pères? En supposant même que vous travaillez, pourquoi cette insulte au prochain? l'entendez-vous pas ce que dit saint Paul : « Celui qui ne travaille pas ne doit pas manger »; voilà ce qu'il dit; mais il ajoute aussitôt : «Pour vous, faites le bien, sans jamais vous lasser ».

4. Mais que répondez-vous — Ce pauvre est un fripon. — Que dites-vous, malheureux? Quoi pour un pain, pour un vêtement vous l'appelez fripon ! —Oui , parce qu'il vend ce qu'il reçoit. — Et vous, disposez-vous toujours sagement de ce que vous avez ? Puis, tons les pauvres le sont-ils pour cause de paresse ? N'en est-il aucun qui le soit par suite d'un malheur, d'un naufrage, par exemple, ou d'un vol, ou d'un procès injuste, ou d'aventures périlleuses, ou de maladies, enfin par suite de tout autre accident ? Et dès que nous entendrons quelqu'un déplorer une semblable infortune; regarder, pauvre et nu, vers, le ciel; porter inculte sa longue chevelure, me couvrir de haillons, lui jetterons-nous aussitôt les noms d'imposteur, de vagabond, de trompeur? N'êtes-vous pas honteux de prodiguer cette appellation odieuse ?Ne lui donnez rien et ne l'insultez pas. — Mais il a de quoi , me dites-vous, et il joue la misère. — Cette accusation retombe sur vous, et non sur lui. Il sait trop qu'il a affaire à des êtres cruels, à des bêtes féroces plutôt qu'à des hommes; il sait qu'en vain voudrait-il employer le langage le plus touchant, parce qu'il ne gagnerait personne; il lui faut donc nécessairement s'envelopper de dehors plus misérables encore que sa condition même, pour vous briser le coeur. Qu'un homme ose implorer notre charité avec un vêtement honnête : Voilà bien un trompeur, disons-nous;

il se présente ainsi pour faire croire qu'il est d'une condition distinguée. Qu'il se montre avec des dehors tout opposés, nous le blâmons encore. Que feront donc ces malheureux? O cruauté! ô insensibilité! Pourquoi montrent-ils leurs membres mutilés? La faute en est à vous. Si nous étions charitables, ils n'auraient pas besoin de semblables moyens; s'ils pouvaient toucher notre coeur au premier abord, ils n'auraient pas recours à ces tristes moyens. Qui, en effet, serait assez misérable pour, se plaire à jeter les hauts cris, à se conduire de cette façon dégradée, à pleurer ainsi en public, à se lamenter avec une épouse toute nue, à se couvrir de cendres avec ses enfants ? Ces accessoires sont pires que la pauvreté même. Et toutefois ces spectacles, loin de nous inspirer la pitié pour eux, nous fournissent contre eux un prétexte d'insulte. Et nous serons, à notre tour, indignés contre Dieu, parce qu'il n'exauce pas nos prières?

Nous serons au désespoir de ne pouvoir le fléchir par nos supplications? Et nous ne frissonnons pas d'épouvante, frères bien-aimés !

Mais, direz-vous, j'ai donné souvent. — Eh bien! ne mangez-vous pas aussi tous les jours? Et bien que vos enfants souvent demandent, les repoussez-vous? O impudence! Vous appelez le pauvre impudent! Vous, qui êtes un ravisseur, vous n'êtes pas impudent sans doute; mais lui , l'humble suppliant, il est impudent, parce qu'il vous demande du pain ! Ne réfléchissez-vous donc pas aux exigences de l'estomac ? Est-ce que vous ne faites pas tout au monde pour lé satisfaire? Ne négligez-vous pas pour lui votre religion ? Le ciel, le royaume des cieux, ne vous est-il pas proposé? Mais pour contenter la tyrannie de l'appétit, loin d'en mépriser les exigences, vous supportez tout; voilà l'impudence!

Ne voyez-vous pas ces vieillards mutilés ou boiteux? — Mais, ô délire ! Celui-ci, m'objectez-vous, prête à usure tant d'écus; d'or; tel autre, tant; -et avec cela il mendie ! - Vous contez là des fables, des sottises, des folies, dignes d'enfants sans intelligence; lés nourrices, en effet, leur font de semblables contes. Eh bien, moi ! je n'y crois pas, ,je refuse d'y croire, et absolument. Quoi ! cet homme prête à usure, et. comblé de richesses il mendie? Expliquez-moi donc pourquoi? Est-il chose plus honteuse que de mendier? Jusqu'à quand serons-nous cruels et inhumains? Car enfin, (504) quoi! sont-ils tous des usuriers? sont-ils tous des fripons? N'est-il point de vrais pauvres? Sans doute, me répondez-vous, il y en a beaucoup. Pourquoi donc ne leur portez-vous pas secours, vous qui examinez de si près leur conduite? Autant de prétextes, autant d'excuses. « Donnez à quiconque vous demande, et ne vous détournez pas de celui qui vous veut emprunter. Etendez a votre main, et qu'elle ne soit pas resserrée ». Nous ne sommes pas chargés d'examiner la conduite des pauvres, autrement nous n'aurions pitié de personne. Pourquoi, quand vous priez Dieu, dites-vous: Seigneur ne vous souvenez pas de, mes péchés? Quand bien môme l'indigent, lui aussi, serait un grand pécheur, appliquez cette parole, et ne vous souvenez pas de ses péchés. Voici le temps de la charité et du pardon, et non pas d'un examen rigoureux et sévère;

de la miséricorde, et non d'un froid raisonnement. Il vous demande sa nourriture: donnez, si vous voulez; sinon renvoyez-le, mais sans chercher cruellement la cause de sa misère et de son malheur. Pourquoi non contents d'être sans pitié vous-mêmes, détournez-vous encore les autres de la charité? Que tel ou tel apprenne de vous que ce pauvre est un trompeur, cet autre un hypocrite, un comédien, ce troisième un usurier; dès lors il ne donne plus ni à ceux-ci, ni à ceux-là; car il les soupçonne d'être tous pareils. Soyons miséricordieux, non d'une façon telle quelle, mais comme l'est notre Père céleste. Il nourrit les adultères, les débauchés, les charlatans, que dis-je ? ceux mêmes qui réuniraient tous les vices. Il en faut de semblables pour composer ce monde immense; toutefois il donne à tous et la nourriture, et le vêtement; personne ne meurt de faim , à moins par hasard qu'il ne meure ainsi de son choix. Soyons aussi miséricordieux, et venons en aide à quiconque est dans le besoin.

Hélas ! de nos jours, nous sommes arrivés à un tel degré d'inhumanité, que, non contents d'appliquer notre blâme à ces pauvres qui courent les rues et les carrefours, nous n'épargnons pas même les moines. Tel ou tel de ceux-ci, dit-on, est un imposteur. Ne disais-je pas tout à l'heure, que si nous sommes résolus à donner à tous indifféremment, nous serons toujours charitables; mais que, si une fois nous écoutons une coupable curiosité, nous ne serons plus jamais charitables? Que dites-vous? Pour recevoir du pain, il joue le rôle d'un imposteur ! S'il demandait des talents d'or et d'argent, des habits précieux et magnifiques, un cortége d'esclaves, vous auriez raison de le qualifier d'escroc. S'il ne demande rien de pareil, au contraire, mais seulement la nourriture et le vêtement, ainsi qu'un philosophe, comment alors, dites-moi, comment, pour si peu, l'appeler trompeur? Brisons, mes frères, avec cette curiosité absurde, satanique, pernicieuse. Si cet homme se prétend membre du clergé, s'il se donne le titre de prêtre, faites votre examen alors, soyez curieux de savoir le vrai. Ce n'est pas sans danger qu'en cas semblable on se livre à de tels hommes; il y va de trop précieux intérêts.

Mais demande-t-il à manger? Ne cherchez rien au delà; car vous ne donnez pas, vous recevez. Recherchez, si vous voulez, oui, examinez comment Abraham se montrait hospitalier pour tous ceux qui .l'approchaient. S'il avait trop curieusement scruté pour savoir à qui il donnait refuge, il n'aurait pas donné l'hospitalité à des anges. Car, peut-être ne croyant pas qu'ils fussent des anges, les eût-il repoussés avec les autres; mais recevant tout le monde, il accueillit aussi les anges. Est-ce que Dieu vous donne la récompense d'après la conduite de ceux qui reçoivent votre aumône ? Non, mais bien d'après la libre et bonne résolution de votre coeur, d'après votre grande libéralité et générosité, d'après votre bienveillance et bonté. Ayez cela, et vous gagnerez tous les biens. Puisse-t-il nous être donné à tous de les acquérir par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel appartient, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XII. CAR CE MELCHISéDECH, ROI DE SALEM, PRêTRE DU DIEU TRèS-HAUT, QUI VINT AU-DEVANT D'ABRAHAM LORSQUE CELUI-CI REVENAIT DE LA DéFAITE DES ROIS, QUI LE BéNIT, A QUI ABRAHAM DONNA LA DIME DE TOUT CE QU'IL AVAIT PRIS, QUI S'APPELLE, SELON L'INTERPRéTATION DE SON NOM, PREMIèREMENT ROI DE JUSTICE, PUIS ROI DE SALEM, C'EST-A-DIRE ROI DE PAIX, QUI EST SANS PèRE ET SANS MèRE, SANS GéNéALOGIE, QUI N'A NI COMMENCEMENT DE SES JOURS NI FIN DE SA VIE, éTANT AINSI L'IMAGE DU FILS DE DIEU, DEMEURE PRêTRE POUR TOUJOURS. (VII, 1, 2, 3, JUSQU'A 10.)

1 et 2. Résumé de l'épître aux Hébreux : comment s'échelonnent les raisonnements de saint Paul. — Melchisédech, parle silence mystérieux de l'Ecriture sur sa naissance et sa mort, était la figure de Jésus comme Verbe éternel. — Décimateur d'Abraham qu'il bénit, il est, à ce double titre, plus grand qu'Abraham ; si telle est la figure, quelle sera la vérité ? Lévi même a payé (545) la dîme au roi de Salem, abaissant ainsi son pontificat devant lui : combien plus devant Jésus, dont Melchisédech n'est que la figure? 3 et 4. Part de notre libre arbitre dans nos bonnes oeuvres, de l'aveu des saintes écritures. — Mauvais usage de notre volonté, qui ne s'instruit pas à l'école du malheur d'autrui, et se profane par le péché. — Saint usage de notre liberté par la conversion. — Retour à Dieu qui nous appelle, nous aide,et nous purifiera.

1. Saint Paul voulant montrer la différence entre l’Ancien et le Nouveau Testament, dissémine, en plusieurs passages, ses instructions à ce sujet, pour y amener par des préludes, par des essais, qui préparent d'avance les esprits de ses auditeurs. Dès le début de son ép!tre, il a jeté comme une base fondamentale cette vérité : que Dieu a parlé aux anciens dans les prophètes, tandis qu'à nous, c'est dans son Fils ; à eux, de plusieurs manières et en divers temps, à nous, parce Fils adorable. Ensuite il a dit quel est ce Fils et quelle est son oeuvre; il a exhorté à lui obéir, pour éviter de partager le malheur des Juifs insoumis ; il a dit que Jésus est prêtre, selon l'ordre de Melchisédech ; il a voulu aborder toutefois la question de cette différence essentielle ; et après maintes préparations prudentes, après des reproches adressés, à leur faiblesse, mêlés à des encouragements et à des consolations capables de leur rendre confiance ; après les avoir mis en état d'écouter avec docilité ses enseignements, il entreprend enfin de leur expliquer la différence entre Jésus-Christ et leur grand prêtre. Car une âme abaissée et découragée ne peut facilement écouter, comme peut vous en convaincre l'écriture quand elle dit . « Et ils n'écoutèrent pas Moïse à cause de leur abattement ». L'apôtre a donc eu soin de guérir cette maladie de leur âme par ses paroles tantôt terribles, tantôt calmes et charitables; en sorte qu'il peut maintenant aborder la question de la différence entre les deux rois. Voici donc ce qu'il dit : « Car ce Melchisédech, roi de Salem, prêtre du Dieu très-Haut ». Chose admirable ! dans le-type même qu'il choisit, il montre déjà combien est grande la différence. Car, comme je l'ai dit, il emprunte toujours une figure pour concilier la foi à la vérité ; il se sert du passé pour affirmer le présent, à cause de la faiblesse de ses auditeurs. Donc : « Ce Melchisédech, roi de Salem, et prêtre du Dieu Très-Haut, qui vint au-devant d'Abraham, lorsqu'il revenait de la défaite des rois, et le bénit; à qui Abraham donna la dîme de tout ce qu'il avait pris ». Après avoir résumé tout le récit du Livre saint, il l'interprète mystiquement. C'est d'abord le nom de Melchisédech qui attire son attention. « Qui s'appelle, selon l'interprétation de son nom, premièrement Roi de Justice ». En effet, « Sédech » veut dire justice et « Melchi »; roi; d'où Melchisédech, roi de justice. Voyez-vous, jusque dans les noms, quel choix et quelle exactitude ? Or, quel est le roi de justice, sinon Notre-Seigneur Jésus-Christ? — Puis : «Roi de Salem », nom de sa cité; le sens est roi de paix, car telle est la traduction de Salem : encore un trait du Christ. Car c'est lui qui nous à faits justes et qui a pacifié tout ce qui est au ciel et tout ce qui est sur la terre. Quel homme est vraiment roi de. justice et de paix? Aucun, à l'exception du seul Jésus-Christ Notre-Seigneur. — Il ajoute bientôt une autre différence : « Sans père, sans mère, sans généalogie, qui n'a ni commencement, ni fin de sa vie, étant ainsi l'image du Fils de Dieu, qui demeure prêtre a pour toujours ». Mais ici se présentait un texte qu'on pouvait objecter : « Vous êtes prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédech », parce que celui-ci était mort, et n'était pas prêtre pour l'éternité. Voyez donc à quel point de vue élevé se place l'apôtre. On va lui objecter : Comment parler ainsi d'un homme? Aussi, dit-il, je ne prends pas cette parole au pied de la lettre, mais voici ce que je veux dire : Nous ne savons quel père ni quelle mère eut ce prince; nous ne le voyons ni naître, ni mourir.

— Eh bien ! alors, que conclure, dira-t-on ? De ce que nous ne savons rien, s'ensuit-il qu'il ne soit pas mort, qu'il n'ait pas eu de parents? — Non, vous avez raison d'affirmer qu'il est mort, qu'il a eu des parents. — Comment donc est-il sans père ni mère? Comment n'a-t-il ni commencement de ses jours, ni fin de sa vie? Comment? En ce sens que l'écriture n'en dit rien. — Et où va cette remarque ? — A dire que ce prince est sans père, parce qu'on ne donne pas sa généalogie, mais que Jésus-Christ possède ce privilège réellement et en toute vérité.

2. Voici donc un roi qui n'a ni commencement ni fin ; c'est-à-dire, que comme nous ignorons et son commencement et sa fin, parce que ces faits n'ont pas été écrits, ainsi les ignorons-nous de Jésus, non parce que l'écriture n'en dit rien, mais parce qu'en réalité il n'a ni l'un ni l'autre. Parce que le premier est la figure,, l'écriture se tait sur son commencement et sa fin ; et parce que le second est la vérité, il n'a réellement ni commencement ni fin.

Ainsi en est-il de leurs noms; pour l'un, sa royauté de justice et de paix n'est qu'un pur titre sans réalité; pour Jésus-Christ, il est tout cela véritablement. Comment donc a-t-il un principe? Vous voyez que le Fils est sans principe, non dans ce sens qu'il existe sans cause, car c'est impossible : il a un père, autrement comment serait-il Fils ? Mais il est sans principe anarkhos, en ce sens que sa vie n'a ni commencement ni fin. « Melchisédech est semblable au Fils de Dieu ». Où est la ressemblance ? C'est que de l'un comme de l'autre, nous ne savons ni le commencement ni la fin; de l'un, il est vrai, parce que ces dates n'ont pas été écrites, et de l'autre, au contraire, parce que ces termes n'existent pas : voilà la ressemblance. Que si cette ressemblance portait sur tous les points, vous ne verriez pas d'un côté la figure, et de l'autre la vérité; tous deux seraient figures. C'est ainsi que dans les portraits et images, vous trouvez et ressemblance et différence. Les traits et le dessin reproduisent la ressemblance; mais les couleurs une fois posées, la différence s'accuse évidemment, on voit similitude ici, et là, dissemblance.

« Considérez donc combien grand il devait être, puisque Abraham même lui donna la dîme de ce qu'il y avait de meilleur (4) ». Il a fait (506) ressortir la justesse de la figure. Enhardi dès lors, il montre qu'elle est plus glorieuse que les réalités juives elles-mêmes. Or, si par cela seul que ce roi portait en lui la figure de Jésus-Christ, il se trouvait ainsi plus grand et plus remarquable non-seulement que les prêtres, mais même que cet Abraham, d'où sortait la tribu des prêtres, que direz-vous de la Vérité? Voyez-vous comme il prouve surabondamment la supériorité de Jésus-Christ? —«Regardez », dit-il, « combien est grand celui à qui Abraham donna la dîme de ce qu'il y avait de meilleur ». Cette expression « de meilleur », fait allusion aux dépouilles. Et l'on ne peut dire qu'Abraham les ait partagées avec lui, parce qu'il aurait pris part au combat. Paul a soin de vous faire observer que le patriarche était revenu de la défaite des rois, quand il le rencontra. Ainsi, nous dit-il, le prince était chez lui, quand Abraham lui donna les prémices du butin conquis par ses travaux.

« Aussi ceux qui, étant de la race de Lévi, entrent dans le sacerdoce, ont droit, selon la loi, de prendre la dîme du peuplé, c'est-à-dire de leurs frères, quoique ceux-ci soient sortis d'Abraham aussi bien qu'eux (5) ». Telle est la dignité du sacerdoce, dit-il, que des hommes égaux à d'autres par les ancêtres, n'ayant avec eux qu'un seul et même père et principe de leur commune famille, se trouvent cependant préférés et privilégiés de beaucoup à l'égard des autres, puisqu'ils prélèvent la dîme sur eux. Or, si vous trouvez un personnage qui reçoive la dîme de dès privilégiés eux-mêmes, n'est-il pas vrai que ceux-ci descendent dès lors au rang des laïques, et que lui prend place parmi les prêtres ? Il y a plus : le roi de Salem n'avait pas, du côté de la naissance, l'égalité d'honneur avec eux; il était d'une antre race. Aussi Abraham n'eût-il point donné la dîme à un étranger, s'il n'avait reconnu en lui une grande supériorité d'honneur. Mais, ô ciel ! Que vient de démontrer le grand apôtre ? Une vérité incroyable, plus étonnante que celle qu'il a énoncée dans l'épître aux Romains. Car dans cette épître, il se contente de déclarer qu'Abraham est le chef et le premier père de notre religion, comme de celle des Juifs. Mais ici il ose plus encore à l'égard de ce patriarche, il montre qu'un incirconcis l'emporte sur lui de beaucoup. Et quelle preuve en donne-t-il? C'est que Lévi a donné la dîme. Abraham,dit-il, en a fait l'offrande. — Et que nous importe, à nous, diront les Juifs? — Mais beaucoup, sans doute, car vous ne pouvez prétendre que les lévites soient au-dessus d'Abraham. « Or, celui qui n'a point de place dans leur généalogie, prit la dîme sur Abraham». Et pour ne point passer légèrement sur ce fait, il ajoute : «Et il bénit celui qui avait reçu les promesses ». Ces promesses étaient incontestablement la gloire des Juifs : saint Paul montre qu'ils sont inférieurs à cet étranger, en honneur et en gloire, et cela au jugement de tout le monde. « Or; il est incontestable que celui qui reçoit la bénédiction, est inférieur à celui qui la donne », c'est-à-dire, d'après l'estimation commune, ce qui est moindre est béni par ce qui est plus grand. Donc ce roi, figure de Jésus-Christ, est plus grand que le dépositaire même des promesses.

« En effet, dans la loi, ceux qui reçoivent la dîme sont des hommes mortels; au lieu que celui qui la reçoit ici n'est représenté que comme vivant (8) ». Mais pour qu'on ne lui dise pas Pourquoi invoquer ces siècles si lointains? Que fait à nos prêtres , qu'Abraham ait donné la dîme ? Parlez de ce qui nous regarde nous-mêmes? il continue et ajoute : « Et pour ainsi dire» (Paul fait bien de ne pas parler affirmativement, de peur de blesser trop ses lecteurs), « pour ainsi dire, Lévi l'a payée aussi lui-même dans la personne d'Abraham, lui qui la reçoit des autres ». Comment l'a-t-il payée ? — « Parce qu'il était encore dans Abraham son aïeul, lorsque Melchisédech vint au-devant de ce patriarche ». Entendez :

Lévi était en lui, bien qu'il ne fût pas encore né , et par son père, il a payé la dîme. Remarquez: il ne dit pas : « Les lévites », mais : « Lévi », choisissant ainsi ce qu'il y a de plus grand pour mieux faire ressortir la supériorité de Melchisédech.

Avez-vous compris quelle distance sépare Abraham de Melchisédech, qui n'est cependant que la figure de notre pontife ? Encore l'apôtre nous y fait-il voir une prééminence de pouvoir, et non de nécessité. L'un, en effet, donné la dîme qui est un droit sacerdotal , l'autre donne la bénédiction qui prouve un pouvoir de supériorité et d'excellence. Cette prééminence a- passé jusqu'aux descendants. Et voilà comme Paul, par une victoire admirable et glorieuse, renverse l'édifice du judaïsme. Voilà pourquoi il leur disait: « Vous êtes devenus faibles ». (Hébr. V, 11.) C'était une précaution qu'il prenait pour ne pas les faire regimber, en leur montrant trop brusquement la vérité. Telle est la prudence de Paul; il n'aborde les questions qu'après y avoir préparé les esprits. Car l'esprit humain est difficile à persuader; il demande pour être redressé plus de précautions que les plantés. On ne trouvé en celles-ci que la nature des éléments et de la terre, qui obéit aux plains des laboureurs ; mais chez nous se rencontre la libre volonté de choisir, qui prend à son gré mille formes changeantes, et opte tantôt pour une chose, tantôt, pour l'autre, et qui a toujours une grande pente pour le mal.

3. Il nous faut donc constamment veiller sur nous-mêmes, pour ne jamais sommeiller. « Car », dit le Prophète, « il ne sommeillera pas, il ne dormira pas, celui qui garde Israël. N'exposez donc pas votre pied à chanceler ». (Ps. CXX, 4.)

Il n'a pas dit : Ne soyez pas ébranlés, mais n'exposez pas, ne donnez pas : donner, exposer, cela dépend de nous, à l'exclusion de toute autre puissance. Car si nous voulons nous maintenir fermes, debout, immobiles, nous ne serons pas. ébranlés. Ces paroles du Prophète insinuent ce sens.

Mais quoi ? La puissance même de Dieu n'a-t-elle ici aucune action? — Certainement tout au monde est soumis à la divine puissance, mais de telle sorte que, notre libre arbitre n'en est aucunement, blessé. — Mais alors, si tout dépend de Dieu, direz-vous, pourquoi nous attribue-t-il la faute? — Aussi bien ai-je dit : De telle sorte (507) cependant que notre libre arbitre n'en est point blessé. L'oeuvre dépend donc à la fois et de son pouvoir et de notre pouvoir. Il faut, en effet, que nous choisissions d'abord le bien, et après notre choix fait, Dieu apporte son concours. Il ne prévient pas nos volontés, pour ne pas anéantir notre liberté. Mais quand nous avons choisi, aussitôt il nous apporte un secours abondant.

Comment donc alors, si tel est notre pouvoir, Paul affirme-t-il que « cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui « fait miséricorde ? » (Rom. IX, 16.)

— Je réponds d'abord que saint Paul ne donne pas ici son sentiment personnel, mais il conclut d'après le but qu'il se propose et d'après les prémisses qu'il a posées. Il vient de dire : « Il est écrit : Je ferai miséricorde à qui il me plaira de faire miséricorde, et j'aurai pitié de celui de qui il me plaira d'avoir pitié » ; il conclut : « Cela ne dépend donc ni de celui qui veut, ni de celui qui court ; mais de Dieu qui fait miséricorde ». — Pourquoi donc alors Dieu nous blàme-t-i1, objecterez-vous?

C'est qu'il est permis de dire du principal auteur d'une couvre qu'il a fait l'oeuvre tout entière. Oui, le premier choix, la volonté est notre fait à nous. Parfaire et conduire l'oeuvre à sa fin, est la part de Dieu. Or, comme cette part, qui est de beaucoup la plus importante, se trouve être la sienne, Paul lui attribue tout, et en cela il se conforme à. nos idées et à notre langage humain; nous ne faisons pas autrement, en effet. Par exemple, nous voyons un édifice admirablement construit, nous le rapportons en entier à l'architecte, et cependant la construction n'est pas entièrement de lui, mais des ouvriers aussi, mais du propriétaire qui fournit les matériaux, mais d'une foule d'autres agents. Mais comme l'architecte a plus contribué que personne, nous le disons auteur du tout. C'est ce qui arrive ici. — De même encore, en présence d'une foule où il y a beaucoup de monde, nous disons Tout le monde est là; et s'il y a peu de monde, nous disons qu'on ne voit personne. C'est ainsi que Paul a dit dans ce passage : « Cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court; mais de Dieu, qui fait miséricorde ». II nous donne ainsi deux grandes et magnifiques leçons.

La première, que nous ne devons pas nous enorgueillir de nos bonnes oeuvres;.la seconde, qu'il convient d'attribuer à Dieu la cause de nos saintes actions. Malgré votre course empressée, dit-il, malgré le zèle que vous déployez, ne regardez pas comme vôtre l'œuvre saintement faite. Car si vous n'obtenez pas le secours d'en-haut, tout est vain. Toutefois, il est évident qu'avec cette aide puissante, vous atteindrez le but de votre effort: mais à la condition que vous saurez et courir et vouloir. L'apôtre ne dit pas : En vain courez-vous! mais : En vain courez-vous, si vous croyez que tout dépend dé votre course, si vous n'attribuez encore plus le, succès à Dieu. Dieu n'a pas voulu que tout fût son couvre à lui seul, pour n'avoir pas l'air de nous couronner au hasard; ni que tout vint de nous, pour ne pas nous exposer à l'orgueil. Car si, lorsque nous n'avons que la moindre part, nous concevons déjà un sentiment d'orgueil, un vain contentement de nous-mêmes, que ne ferions-nous pas si tout était en notre pouvoir ? Dieu a pris toutes les précautions possibles pour prévenir notre orgueil, Et d'ailleurs de combien de faiblesses sa main adorable nous a entourés, pour briser ainsi notre vaine gloire ? De combien de monstres il nous a environnés? Car lorsque bien des gens s'écrient : Pourquoi ceci? A quoi bon cela? ils parlent contre les desseins de Dieu. Il vous a placés au sein de mille terreurs, et malgré cet état, vous n'avez pas encore d'humbles sentiments de vous-mêmes; mais au moindre succès qui vous arrive, votre coeur s'enfle jusqu'au ciel !

4. Et voilà ce qui explique ces perpétuelles révolutions et ces misérables chutes, qui ne servent pas même à nous corriger. Voilà pourquoi les morts prématurées, bien que fréquentes, nous laissent encore l'orgueilleuse idée que personnellement nous sommes immortels, comme si le coup fatal ne devait jamais nous atteindre. De là nos rapines, nos attentats à la propriété d'autrui, comme si nous ne devions jamais en rendre compte. Ainsi nous bâtissons, comme si nous avions ici-bas une demeure permanente et éternelle, et ni la parole de Dieu qui retentit tous les jours à nos oreilles, ni les faits journaliers eux-mêmes ne nous servent de leçons. Il n'est pas un jour, pas une heure qui ne nous donne le spectacle de quelques convois funèbres. C'est en vain ! Rien ne peut toucher notre insensibilité. Nous ne pouvons, nous ne voulons même pas nous amender par les malheurs d'autrui. Alors seulement nous rentrons en nous-mêmes, quand seuls nous avons à gémir; et si Dieu retient la main qui nous frappe, nous relevons aussitôt la nôtre pour commettre le mal.

Personne n'a de goût pour les choses spirituelles; personne ne méprise la terre, personne ne regarde le ciel. Mais semblables à l'animal immonde dont l'œil abaissé cherche la terre, que son ventre y incline, qui se roule dans la fange, des hommes, et en,grand nombre, et sans même en être affectés, se souillent d'une boue sans nom; car mieux vaut se souiller de fange que de péché.

Ainsi souillé; on peut être lavé bientôt et redevenir semblable à celui qui ire s'est pas d'abord plongé dans le bourbier. Mais celui qui se précipite dans le cloaque du péché, y contracte une souillure que l'eau ne saurait effacer, et qui exige bien du temps, une pénitence parfaite, des larmes et des sanglots, plus de gémissements et de plus amers que ceux que vous faites entendre sur les têtes les plus chères. Il est, en effet, telle ordure qui nous arrive du dehors et dont nous sommes bientôt débarrassés; mais celles-ci naissent au-dedans de nous, et c'est à peine si tous nos efforts nous en purifient.

« C'est du coeur en effet », a dit Jésus-Christ, « que sortent les mauvaises pensées, les fornications, les adultères, les vols, les faux témoignages ». (Matth.

XV, 19.) Aussi le Prophète s'écriait : « Créez en moi un coeur pur, ô mon Dieu ». (Ps. I, 12.) Et un autre : « Lave les vices de ton coeur, ô Jérusalem! »

(Jérém. IV, 14. ) Vous voyez ici encore que le bien dépend et de nous et (508) Dieu. Et ailleurs : « Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu'ils verront Dieu ». (Matth. V, 8.) Faisons tous nos efforts pour nous rendre purs; lavons nos péchés.

Et comment peut-on les laver, le Prophète nous l'enseigne, en disant : « Lavez-vous, soyez purs ; ôtez vos vices de vos âmes devant mes yeux ». (Is. I, 16.) Devant mes yeux, qu'est-ce à dire? C'est que plusieurs paraissent être exempts de vices, mais devant les hommes; au contraire, aux yeux de Dieu, ils ne sont que des sépulcres blanchis. Et c'est pourquoi il dit : Otez-les tels que je les vois. « Apprenez à « faire le bien , cherchez la justice , rendez-la au « petit et au pauvre, et puis venez et discutons « ensemble, dit le Seigneur. Et quand vos péchés « seraient comme la pourpre, je vous blanchirai « comme la neige; et quand même ils seraient « comme l'écarlate, je vous rendrai blancs comme « la laine ». (Isaïe, 1, 17, 18.) Vous voyez que nous devons commencer à nous purifier, et alors Dieu nous purifiera. Car après avoir dit d'abord: «Soyez purs », il ajoute:« Et moi je vous blanchirai ». Que nul donc, parmi ceux qui sont arrivés au faite du crime, ne désespère de lui-même. Car, dit le Seigneur, quand même vous auriez revêtu le vêtement et presque la nature même du vice, ne craignez pas. Il ne s'agit pas de couleurs fugitives et sans consistance, mais de celles qui font partie de l'es. sente même du corps; or, ceux qui en sont imprégnés peuvent retrouver un état tout contraire, car il ne parle pas seulement de les laver, mais de les blanchir comme la neige et comme la laine, afin de nous donner bon espoir.

Quelle est donc la vertu de la pénitence, puisqu'elle nous rend beaux comme la neige, blancs comme la laine, quand bien même le péché aurait déjà envahi et imprégné nos âmes?

Etudions-nous donc à devenir purs; Dieu n'a pas fait un commandement difficile : rendez justice à l'orphelin, et traitez la veuve selon le droit. Vous voyez comment Dieu tient compte partout et toujours de la miséricorde et de la protection donnée à ceux qui sont sous le poids de l'injustice. Abordons ces bonnes œuvres et nous pourrons obtenir aussi par la grâce de Dieu les biens à venir. Puissions-nous tous en devenir dignes en Jésus-Christ Notre-Seigneur! Ainsi soit-il. HOMéLIE XIII. SI LE SACERDOCE DE LéVI, SOUS LEQUEL LE PEUPLE A REçU LA LOI, AVAIT PU RENDRE LES HOMMES PARFAITS, EUT-IL éTé BESOIN QU'IL PARUT UN AUTRE PRêTRE, APPELé PRêTRE SELON L'ORDRE DE MELCHISéDECH, ET NON PAS SELON L'ORDRE D'AARON ? (VII, 11, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.)

1-3 Le sacerdoce lévitique n'a rien perfectionné : aussi l'Ancien Testament lui-même annonçait un sacerdoce nouveau et éternel. — La tribu de Juda est appelée au sacerdoce dans la personne de Jésus-Christ; elle se trouve désormais tribu royale et sacerdotale ; mais le pontificat n'a plus de succession charnelle. — La loi de crainte est abrogée et fait place à une loi de meilleure espérance. — Nous n'avons qu'un pontife désormais; il est donc immortel et toujours prie pour nous. — Nous n'avons qu'un seul sacrifice ; encore Jésus ne l'a-t-il pas offert pour lui-même, puisqu'il était impeccable. 4 et 5. Beaucoup différaient de recevoir le baptême, et le retardaient jusqu'à leur mort : conduite dangereuse, vrai mépris de la vertu en elle-même. — En se sauvant à la dernière heure, on n'arrive qu'à la dernière place au ciel : quelle honte ! — Pourquoi tarder d'accomplir des commandements si doux, que souvent les vices contraires sont plus pénibles même à la nature ?

1. « Si donc la perfection était l'oeuvre du sacerdoce lévitique », dit l'apôtre, etc. Après avoir parlé de Melchisédech, et avoir montré qu'elle était sa prééminence sur Abraham, après avoir ainsi établi une grande différence, il continue à prouver la distance qui sépare les deux Testaments, dont l'un était imparfait, tandis que l'autre est la perfection même. Toutefois, il ne va pas au coeur même de son sujet; il ne raisonne et ne combat d'abord. que par la comparaison du sacerdoce et dé l'alliance; car pour les incrédules d'alois ces preuves étaient plus saisissables, puisque la démonstration allait porter sur le dépôt même qu'ils avaient reçu.

Il a donc montré que Lévi et Abraham restent bien en arrière de Melchisédech, lequel, même de leur aveu, a eu rang parmi les prêtres. Il part maintenant d'une autre preuve; et d'où? Du sacerdoce chrétien comparé à celui des juifs. Et voyez; je vous prie, son incomparable habileté! La raison même qui, selon toute vraisemblance, devait exclure du sacerdoce Melchisédech qui n'était pas de la race d'Aaron, lui sert au contraire à l'y maintenir et à détrôner les autres. Et pour arriver à cette conclusion, il se pose à lui-même un doute : Pourquoi n'est-il pas dit (prêtre) selon l'ordre d'Aaron? Et voici la solution qu'il donne: Et moi aussi, je me demande pourquoi il n'a pas été selon l'ordre d'Aaron; car c'est ainsi qu'il faut entendre ce qu'il dit : « Si donc la perfection eût été l'oeuvre du sacerdoce lévitique, etc. », et cette parole encore: «Pourquoi dès lors a-t-il été nécessaire», etc., phrase extrêmement significative. En effet, si Jésus-Christ était venu d'abord selon la chair pour être prêtre selon l'ordre de Melchisédech, et qu'après lui fût survenue la loi avec le sacerdoce d'Aaron, on aurait eu raison de conclure que le second (509) fait était un perfectionnement qui anéantissait le premier, puisqu'il lui succédait. Mais si Jésus Christ, au contraire, est postérieur à la loi, s'il a adopté un autre type sacerdotal, il est évident que tout le lévitisme est imparfait; car supposons un instant, dit l'apôtre, que le sacerdoce antérieur à Jésus-Christ, celui d'Aaron, était parfait et ne laissait rien à désirer ; pourquoi donc dès lors l'Ecriture nous parle-t-elle d'un prêtre selon l'ordre de Melchisédech et non selon l'ordre d'Aaron? Pourquoi laisser Aaron et introduire un autre sacerdoce, à savoir, celui de Melchisédech, si la perfection se trouvait dans le sacerdoce lévitique, c'està-dire, si ce sacerdoce lévitique avait, au complet, toute la doctrine et de la foi et des moeurs? Et remarquez, comme sans dévier d'un pas, l'apôtre avance Il avait dit «selon l'ordre de Melchisédech » et avait montré que ce sacerdoce était le plus grand, parce que Melchisédech était plus grand qu'Abraham. Puis, il prouve encore la même chose par la considération du temps, en disant que, puisque le sacerdoce selon l’ordre de Melchisédech a paru après celui d'Aaron, c'est qu'il est plus grand.

Mais que signifient ces paroles qui suivent immédiatement : « Sous lequel [sacerdoce] le peuple a reçu la loi? » Que veut dire « sous lui ? » C'est que par lui le peuple marche, le peuple fait tout par lui : on ne peut dire qu'il ait été donné à d'autres qu'à lui. C'est sous lui que le peuple a reçu la loi, c'est-à-dire, grâce à son ministère.

Et l'on ne peut dire que la loi était parfaite, mais non imposée au peuple. Le peuple , dit l'apôtre , a reçu la loi sous lui, c'est-à-dire par son organe et intermédiaire. Qu'était-il donc besoin d'un autre sacerdoce, si celui-là était parfait? « Car le sacerdoce étant transféré, il faut aussi que la loi le soit ». Si donc un autre prêtre, ou plutôt un autre sacerdoce est devenu nécessaire, il faut aussi nécessairement une autre loi. Ceci est à l'adresse de ceux qui disent : Qu'était-il besoin d'un Nouveau Testament? Il aurait pu prouver ce besoin par les prophètes eux-mêmes : « Voici », disent-ils, «le testament, l'alliance que j'ai faite avec vos « pères». Pour le moment, il n'argue que d'après le sacerdoce. Et voyez comme il brillait d'arriver à cette conclusion. Il a dit: Selon l'ordre de Melchisédech : c'était rejeter déjà le sacerdoce d'Aaron. Car si un autre sacerdoce a été introduit depuis lors, il a bien fallu aussi qu'il vint un autre testament. Car il est impossible qu'un prêtre soit sans testament, ni lois, ni préceptes; ou qu'en recevant son sacerdoce, ii se serve de l'antique alliance.

On pourrait lui objecter : Comment fut donc prêtre celui qui n'était pas lévite? Mais comme il a établi plus haut comme vérité fondamentale la maxime contraire, il ne veut pas même résoudre une telle objection, et ne lui jette qu'en passant cette réponse : Je vous ai dit que le sacerdoce a été transféré;

donc aussi le testament; et Dieu ne l'a pas seulement changé dans son mode et dans ses règles, mais même dans la tribu. Comment? C'est que le sacerdoce est transféré d'une tribu à me autre, de la tribu sacerdotale à la tribu royale, de sorte qu'à l'avenir elle réunit sacerdoce et royauté. Or, voyez le mystère. De royale qu'elle était d'abord, elle est maintenant devenue sacerdotale. Ainsi s'est-il fait en Jésus-Christ. Lui qui fut toujours roi, a été fait prêtre quand il prit notre chair, quand il offrit le sacrifice. Voyez-vous le changement? Ce qu'on lui présentait comme une objection, l'apôtre l'établit précisément et par la seule logique des faits. « En effet, celui dont ces choses ont été prédites », nous dit-il, « est d'une autre tribu dont personne n'a jamais servi à l'autel; puisqu'il est manifeste que Notre-Seigneur est sorti de Juda, tribu à laquelle Moïse n'a jamais attribué le sacerdoce (13, 14) ». L'apôtre dit donc équivalemment : Et moi aussi je sais qu'il n'a eu aucune part à votre sacerdoce; que nul de cette tribu ne l'a exercé, comme le montre évidemment cette affirmation : « Nul n'a jamais servi à l'autel ». Tout est donc transféré.

Ainsi était-il nécessaire que la loi ancienne et l'Ancien Testament fussent transférés, puisque la tribu [sacerdotale] elle-même a été changée.

2. Or, voyez comme il va dévoiler une autre différence que celle que lui fournit déjà ce changement de tribu. Il ne lui suffit pas de montrer la différence immense qui résulte de la tribu, de la personne, de la manière, du testament, mais il va la prouver par le personnage figuratif. « Lequel [Melchisédech] n'est point établi selon la disposition d'une loi charnelle, mais par la puissance de sa vie immortelle (16) ». — Il a été fait prêtre, dit-il, non pas selon la disposition d'une loi charnelle; car cette loi, dans sa plus grande partie, n'était point légitime ; et l'apôtre a raison de l'appeler une loi charnelle; car tous ses règlements étaient charnels. Car voici ce qu'elle commandait Coupez votre chair, oignez votre chair, lavez votre chair, purifiez votre chair, tondez votre chair, liez votre chair, nourrissez votre chair, donnez le repos à votre chair; ne sont-ce pas, je vous prie, autant de lois charnelles? Que si vous voulez savoir quels biens elle promettait, écoutez : Longue vie à votre chair, était-il dit, à votre chair lait et miel, paix à votre chair, plaisir à votre chair. C'est d'une telle loi qu'Aaron reçut le sacerdoce, mais non pas certes Melchisédech.

« Et ceci parait encore plus clairement, en ce qu'il se lève un autre prêtre selon l'ordre de Melchisédech (15) ».

Qu'est-ce qui parait clairement? La différence qui est très-grande entre les deux sacerdoces, et l'incontestable prééminence du personnage qui n'a pas été fait prêtre par la disposition d'une loi charnelle. Et qui est celui-ci? Est-ce Melchisédech ? Non, mais Jésus-Christ, qui l'est par la vertu de sa vie immortelle; ainsi que l'écriture le déclare par ces mots : «Vous êtes le Prêtre éternel selon l'ordre de Melchisédech (17)», c'est-à-dire, non pour un temps, non pour finir, mais selon la vertu d'une vie immortelle. Par ces paroles, il nous montre que Jésus a été fait prêtre par sa vertu et par celle de son Père, par sa vie qui n'a point de fin. Toutefois, ceci ne s'ensuit pas logiquement de ce qui a été dit plus haut : « il n'a pas été fait prêtre par la disposition d'une loi charnelle »; le raisonnement exigeait : Il l'a été par une loi spirituelle. Mais, par « charnel » l'apôtre entend plutôt temporel, comme quand il dit (510) ailleurs: Ces lois ne devaient durer que jusqu'à un temps meilleur, elles n'étaient que des justifications charnelles, en attendant la vertu de la vie; c'est-à-dire, en attendant celui qui vit par sa propre vertu. Après avoir dit que la loi subit un changement, et montré la nature de ce changement , il en cherche la cause, satisfaisant ainsi l'esprit humain, qui aime à savoir la cause de tout, et gagnant d'ailleurs ainsi notre confiance, puisqu'il nous apprend la cause et la raison de cette mutation. « Car la première loi est réprouvée comme étant impuissante et inutile (18) ». Ici les hérétiques s'élèvent contre nous et nous disent : Voilà Paul qui déclare la loi mauvaise! Mais soyez attentifs et remarquez qu'il ne dit pas : Elle est rejetée comme vicieuse et dépravée, mais comme impuissante et inutile. Il a déjà montré ailleurs cette impuissance, quand il disait par exemple : « Dans cette loi on était infirme par la chair »; nous étions donc infirmes, et non pas la loi.

« Car la loi n'a rien conduit à la perfection (19) ».

Qu'est-ce à dire, elle n'a rien conduit à la perfection ?

Elle n'a rendu parfait aucun homme, parce qu'aucun ne lui obéit; et quand bien même on l'eut écoutée, elle n'aurait pu produire la perfection, la vraie vertu. Pour le moment, il n'affirme pas même cela, et se contente de dire qu'elle n'a pas eu de force. Et c'est' vrai ; c'était la condition des lettres sacrées mêmes : Faites ceci, ne faites pas cela; elles ne pouvaient que proposer, sans apporter en même temps la force et le pouvoir d'accomplir le précepte. Telle n'est pas la véritable espérance.

Pourquoi dit-il «réprouvée? » Comprenez : Rejetée.

Et sur quoi porte ce rejet, il l'indique : « Sur la loi précédente », désignant ainsi la loi [mosaïque] qui a été rejetée à cause de son impuissance. La réprobation, c'est l'abrogation, la destruction de règles qui jusque-là avaient force et vigueur. C'est assez dire que la loi eut dans un temps vigueur et force, mais que plus tard elle fut vouée au mépris, pour n'avoir rien produit. La loi n'a donc servi de rien? Au contraire, elle eut son utilité, sa grande utilité même, mais elle ne servit aucunement à créer des hommes parfaits; car elle-même n'a rien perfectionné. L'apôtre dit que la loi n'a rien parfait, parce que sous son règne tout était figure, tout était vaine ombre, circoncision, sacrifice, sabbat. Ces institutions n'ont pu arriver jusqu'aux âmes, et partout elles cèdent et se retirent.

« Mais voici que s'introduit une espérance meilleure par laquelle nous nous approchons de Dieu. Et de plus, ce sacerdoce n'est pas établi sans serment». Vous voyez qu'ici encore le serment a été nécessaire, et ceci vous explique pourquoi, précédemment, il a discuté avec tant de sagesse cette question du serment de Dieu, et la raison qui le détermine à jurer pour que notre conviction soit plus certaine et plus pleine. — Voici « l'introduction d'une meilleure espérance » qu'est-ce à dire? La loi aussi avait une espérance, mais non telle que celle-ci,-ses observateurs espéraient posséder la terre et ne pas trop souffrir. Et nous, nous espérons qu'en faisant la volonté de Dieu, nous posséderons non pas la terre, mais le ciel; que dis-je? nous espérons bien mieux encore : c'est que nous serons auprès de Dieu, que nous arriverons. jusqu'à ce trône de notre Père, et que nous le servirons avec les anges. Car Paul disait plus haut : « Nous entrons jusqu'au-delà du voile » ; mais ici : « Par elle nous approchons jusqu’à Dieu».

« Et de plus, ce n'est pas sans un serment de sa part ».

Qu'est-ce à dire : « Et de plus, ce n'est pas sans un serment ? » C'est cela même : non sans un serment; et voilà une autre différence; car nos promesses ne sont pas sans raison, dit-il, « Car au lieu que les autres prêtres ont été établis sans serment, celui-ci l'a été avec serment, Dieu lui ayant dit : Le Seigneur a juré, et son serment demeurera immuable : Vous êtes le Prêtre éternel selon l'ordre de Melchisédech; tant il est vrai que l'alliance dont Jésus est le médiateur est plus parfaite que la première; aussi y a-t-il eu autrefois successivement plusieurs prêtres, parce que la .mort les empêchait de l'être toujours; mais comme celui-ci demeure éternellement, il possède un sacerdoce qui est éternel (21-24) ».

L'apôtre établit deux différences le sacerdoce nouveau, contrairement au sacerdoce légal, n'a pas de fin et s'appuie sur,un serment. Il le prouve par Jésus-Christ qui le reçoit et en remplit les fonctions, en effet, selon la vertu d'une vie immortelle. Il démontre le second point par le serment qu'il cite et par la nature même du pontificat; le précédent a été rejeté pour cause d'impuissance; celui-ci reste et demeure parce qu'il est puissant et fort; le prêtre nouveau lui fournit aussi une preuve, et comment? C'est qu'il est seul et unique; et il ne serait pas seul, s'il n'était immortel. Car comme les prêtres ne sont nombreux que parce qu'ils sont sujets à la mort, ainsi dans le cas pré. sent, le prêtre est unique parce qu'il est immortel.

Et Jésus est devenu le garant d'une alliance d'autant meilleure, que Dieu lui a juré de le maintenir prêtre à jamais, serment qu'il n'est point fait, si Jésus n'était vivant.

3. « C'est pourquoi il est toujours en état de sauver ceux qui s'approchent de Dieu par son entremise, .étant toujours vivant afin d'intercéder pour nous (25) ». Vous voyez qu'en parlant; ainsi, Paul considère Jésus dans son humanité. En le montrant comme prêtre, il le déclaré aussi, tôt notre intercesseur. Nous affirmer qu'il intercède pour nous, c'est sous-entendre qu'alors il agit comme prêtre. Car de celui qui, à son gré, ressuscite les morts et qui donne la vie comme le Père, comment dit-on qu'il intercède, lorsqu'il devrait sauver? Comment intercède Celui à qui appartient tout jugement ? Comment intercède Celui qui envoie les anges pour jeter ceux-ci dans la fournaise et sauver ceux-là? Aussi l'apôtre dit: « Il peut sauver», et il sauve, parce que lui-même: ne meurt point. Et parce qu'il ne meurt pas et qu'il vit à jamais, il n'a pas, selon l'apôtre, de successeur. Et s'il n'a pas de successeur, c'est qu'il, peut défendre tous les hommes. Car, en Israël, le pontife, bien qu'admirable, ne durait qu'autant que sa vie même; ainsi Samuel, ainsi tous ceux qui revêtirent cette dignité ; ensuite, ils n'étaient (511) plus rien, puisqu'ils mouraient. Pour le nôtre, c'est l'opposé, il sauve à tout jamais. Qu'est-ce à dire: « A tout jamais? » Ceci donne à entendre' quelque grand mystère. Ce n'est pas ici-bas seulement, nous répond saint Paul, c'est dans l'autre vie aussi qu'il sauve tous ceux qui par lui s'approchent de Dieu. Comment les sauve-t-il? C'est qu'il est toujours vivant afin d'intercéder pour eux. Remarquez-vous l'humilité de sa très-sainte humanité? Car il ne dit pas. qu'une fois par hasard il remplira ce rôle; mais toujours, mais tant qu'il sera besoin, il prie pour eux à tout jamais. Que signifie encore « à tout jamais? » Non-seulement dans le temps présent, mais jusque dans la vie future. Il a donc toujours besoin de prier? Et par quelle convenance s'y soumet-il? Souvent des justes, par une seule prière, ont tout obtenu : et lui doit toujours prier? Pourquoi donc est-il assis sur. un trône? Voyez-vous que c'est par condescendance que l'apôtre tient ce langage humble? Voici ce que saint Paul veut nous faire comprendre: Ne craignez pas, dit-il; et ne dites pas : Certainement il nous aime, et il a toute liberté de parler à son Père, mais il De peut pas toujours vivre. Au contraire, il vit toujours. « Car il était convenable que nous eussions un «pontife comme celui-ci, saint, innocent, sans tache, séparé, des pécheurs (26) ». Vous voyez que tout cela est dit de son humanité. Mais quand je dis l'humanité, je parle d'une humanité qui possède la divinité ; ne partageant pas Jésus, mais vous donnant facilité de mieux comprendre ce qui convient. Avez-vous vu la différence de pontifes? . Il résume ce qu'il a dit plus haut. « Il a été éprouvé de toutes manières, sauf par le péché, pour nous ressembler ». Tel convenait-il que fût notre pontife, saint, innocent.

Qu'est-ce à dire, «innocent? » Ni méchant, ni trompeur; ce qu'un . autre Prophète exprime ainsi : « Le mensonge n'a pas été trouvé sur ses lèvres ».

Qui parlerait ainsi de Dieu, et ne rougirait de dire qu'un Dieu n'est ni menteur ni fourbe? Mais de Jésus selon la chair il convient de déclarer qu'il est saint. « Sans tache » : vous ne direz rien de pareil de Dieu, parce. que sa nature est telle quelle ne peut être souillée. « Séparé des pécheurs », Ceci n'indique-t-il qu'une différence, et ne rappelle-t-il pas son sacrifice? Oui, son sacrifice aussi, et comment?

« Qui ne fût point obligé, comme les autres prêtres, d'offrir tous les jours des victimes, premièrement pour ses péchés, et ensuite. pour ceux du peuple; ce qu'il a fait une fois en s'offrant lui-même (27) ». Ces paroles sont comme l'introduction à ce qu'il dira touchant l'excellence du sacrifice spirituel. Déjà il u marqué la différence de prêtre et la différence de testament. Il ne l'a pas traitée entièrement : mais il l'a indiquée déjà cependant. Ici, il donne en quelque sorte le prélude du sacrifice même. N'allez pas croire, quand vous entendez parler de Jésus comme prêtre,'qu'il remplisse toujours la fonction du sacerdoce. Il a rempli cette charge dé sacrificateur une fois, et maintenant il s'est assis pour toujours. Ne pensez pas que parmi les habitants de la cour céleste, .il soit debout, agissant comme ministre. C'est là l'oeuvre de l'incarnation. En devenant esclave, il devint aussi prêtre et ministre. Mais de même que devenu esclave, il n'est pas demeuré esclave ; de même s'il s'est fait ministre, il n'est pas resté ministre : la marque du serviteur, eu effet, ce n'est pas d'être assis, mais debout. Ces paroles marquent donc la grandeur de son sacrifice qui, bien qu'unique, a suffi cependant; et bien qu'offert une seule fois, eut une valeur que n'ont pas eue tous les sacrifices du monde. Mais nous n'avons pas encore à traiter ce sujet.

« Il l'a donc fait une fois », ce sacrifice, dit saint Paul. Lequel? Le sacrifice « nécessaire », nous répond-il encore; il lui a fallu trouver une offrande aussi ; « non pas pour lui-même » : comment offrirait-il pour lui, étant impeccable? Mais « pour le peuple ». Que dites-vous, ô Paul ! Il n'a pas besoin d'offrir pour lui-même, et telle est sa puissance ? Certainement, nous répond-il. Car pour vous empêcher de croire que cette affirmation : « Il l’a fait une fois », s'applique aussi à lui, écoutez ce que l'apôtre ajoute : « Car la loi établit pour pontifes des hommes faibles », c'est pourquoi ils offrent toujours pour eux-mêmes; mais celui-là, qui est si puissant, qui n'a pas même de péché, pourquoi offrirait-il pour lui-même? Donc ce ne fut pas pour lui-même, mais pour le peuple qu'il offrit, et qu'il n'offrit qu'une fois. « Mais la parole de Dieu, confirmée par le serment qu'il a fait depuis là loi, établit pour pontife le Fils qui est parfait à jamais ». Parfait, qu'est-ce à dire? Paul n'établit pas d'antithèses rigoureuses. Il disait des autres prêtres qu'ils sont faibles, il ne dit pas que le Fils est puissant, mais « parfait », ce qui comprend la puissance ; et vous pourriez ajouter : Voyez-vous que le nom de Fils est ici rappelé par opposition à esclave? Par faiblesse, ici, il entend ou le péché ou la mort. — Mais que veut dire : « A jamais parfait? » Inaccessible à tout péché, non-seulement maintenant, mais toujours.

Si donc il est parfait, s'il ne pèche jamais, s'il est toujours vivant, pourquoi offrirait-il pour nous plusieurs sacrifices? Mais il n'insiste pas sur ce point; il s'appesantit seulement sur cette vérité : qu'il n'offre pas pour lui-même.

Puis donc que nous avons un tel pontife, imitons-le, marchons sur ses traces. Plus d'autre sacrifice que le sien : un seul nous a purifiés ; au delà, il n'y a plus que l'enfer et le feu. C'est pour cela que Paul remue ciel et terre pour nous répéter que nous n'avons qu'un prêtre, qu'un sacrifice; de peur que s'imaginant qu'il y en a plusieurs, quelqu'un ne pèche avec assurance.

4. Nous tous donc qui avons été admis à la dignité de chrétiens, et qui avons reçu le caractère baptismal, nous tous qui avons eu part au sacrifice, nous tous qui avons participé à la table immortelle; conservons intacte notre noblesse et notre honneur : car une chute ne serait pas sans u' immense danger. Quant à ceux qui n'ont pas été ennoblis par de semblables honneurs, qu'ils n'aient pas pour cela une triste confiance. Quand un homme pèche, en effet, avec l'idée de recevoir le baptême au dernier soupir, souvent il ne reçoit (512) pas cette grâce. Croyez-moi : ce n'est pas pour vous épouvanter que je poursuis ce que j'ai à dire. J'en connais plusieurs à qui ce malheur est arrivé;

dans l'espoir et l'attente de ce sacrement de l'illumination, ils péchaient beaucoup; et au terme de leurs jours, ils sont partis vides et nus. Car c'est pour briser les chaînes du péché et non pour les multiplier, que Dieu a donné le baptême. S'en servir pour pécher plus à l'aise, c'est se créer des raisons de lâcheté et de négligence. Si le bain sacré n'existait pas, tel vivrait avec plus de précaution, parce qu'il n'aurait pas de pardon à espérer. Vous connaissez le détestable principe : Faisons le mal pour que le bien s'ensuive; c'est nous qui pratiquons ce principe et voulons qu'on le répète ! Aussi, je vous en prie , vous qui n'avez pas encore été initiés aux saints mystères, réveillez-vous. Que nul n'aborde la pratique de la vertu en vrai mercenaire, en véritable ingrat; que personne n'y entre comme dans une entreprise pénible et ennuyeuse. Non ! mais approchons avec un coeur allègre, une âme joyeuse ! Quand bien même, en effet, on ne nous proposerait aucune récompense, ne faudrait-il pas être vertueux? Soyons-le donc encore avec l'espoir d'une récompense. N'est-ce pas ici une honte et le comble du déshonneur? Si vous ne me donnez point de salaire, dites-vous, je ne veux être ni modeste ni tempérant. Eh bien ! moi, j'ose vous dire que vous ne serez jamais tempérants ni modestes, si vous voulez l'être pour un salaire. Vous n'estimez point la vertu , si vous ne l'aimez pas. Et toutefois Dieu, à cause de notre infirmité, a bien voulu y attacher une récompense; et nous, même à ce prix, nous n'en essayons point.

Or, supposons, si vous le voulez, qu'un homme meure, après avoir commis des péchés sans nombre, et cependant après avoir reçu le baptême, ce qui, à mon sens, n'arrivera pas de sitôt. Comment cet homme partira-t-il pour le ciel? S'il n'est plus accusé du mal qu'il aura commis; il est certain cependant qu'il ne jouira pas d'une grande confiance. Car après avoir vécu un siècle, il ne montre dans sa conduite qu'un bien, c'est qu'il n'a plus de péchés; je me trompe, il ne peut même montrer si peu; il est sauvé uniquement par la grâce : or, quand il verra les autres élus couronnés, glorieux, environnés d'honneur et d'estime, quoiqu'il ne tombe pas en enfer, supportera-t-il, dites-moi, l'angoisse et la honte qui tourmenteront son âme? Un exemple éclaircira ma pensée. Voici deux soldats; l'un est voleur, habitué à l'injustice, ravisseur du bien d'autrui; l'autre, au contraire, se conduit en brave, s'illustre par des hauts faits, se couvre de trophées en trempant ses mains dans le sang des ennemis. Plus tard, quand le moment est venu, on vient le prendre dans le rang où était avec lui le soldat voleur, on le conduit soudain au trône impérial, on le revêt de pourpre; tandis que l'autre est maintenu à sa place vulgaire, et ne doit qu'à la clémence du souverain de n'être pas puni de ses crimes; mais il reste au dernier plan, mais on lui assigne sa place loin de l'empereur : supportera-t-il, dites-moi, le poids de son chagrin et de ses remords, quand il verra ainsi son compagnon d'armes élevé au faite des dignités, parvenu au comble de la gloire, dictant des lois au monde entier, lorsque lui-même reste au plus bas degré, et ne peut même s'honorer d'avoir échappé au supplice, cet honneur appartenant tout entier à la clémence et au pardon de son prince ! Ah ! quand bien même le souverain l'aurait relâché et lui aurait pardonné ses crimes, il ne vivra que couvert de honte et d'ignominie; il ne sera pas, certes, admiré des autres, car dans le cas d'une grâce semblable, on n'admire pas celui qui la reçoit, mais celui qui l'accorde; plus est grand le don octroyé, plus est affreuse la honte de celui qui en est l'objet, puisqu'il suppose de grands crimes commis.

De quels yeux donc un tel chrétien pourra-t-il voir ceux qui sont dans la cour céleste, et qui montrent et leurs blessures et leurs travaux innombrables, lorsque lui-même ne pourra rien montrer, lorsqu'il ne devra qu'à la bonté et à la clémence de Dieu d'être relâché sain et sauf ? Tel qu'un homicide, un voleur, un adultère prêt à marcher au dernier supplice, et qu'un haut personnage s'est fait donner à discrétion, et qu'il fait tenir à la porte de son palais : le misérable n'osera, d'ailleurs, regarder personne en face, bien qu'après tout il ait échappé au coup fatal : tel sera ce chrétien.

5. Car de ce qu'on appelle ce séjour la cour céleste, n'allez pas croire que tous y occupent le même rang. Dans les cours de nos princes, vous voyez des premiers officiers, et tous ceux qui font cortège au souverain, et toutes sortes de bas officiers, et jusqu'à ces licteurs qui occupent l'emploi appelé de Décan ; tous s'y rencontrent, bien, qu'entre le licteur et le grand officier, la distance soit immense. Bien plus grandes encore seront les différences dans la cour céleste. Et je ne dis pas cela de moi-même, car saint Paul établit une autre différence bien autrement considérable que . toutes celles-là. Les différences qui se remarquent entre les astres, depuis le soleil jusqu'à la lune, jusqu'aux étoiles, jusqu'à la moins brillante de celles-ci, ne sont pas en plus grand nombre ni plus grandes que celles qui existent entre les habitants de la cour divine. Or, qu'entre le grand officier et le licteur il y ait une distance bien moindre qu'entre le soleil et la moindre étoile, c'est chose évidente à tous les yeux; car le soleil éclaire à la fois et réjouit la terre tout entière, et , sa lumière éclipse la lune et les étoiles; et telle petite étoile ne parait peut-être même jamais et reste perdue dans les ténèbres, car il est bien des étoiles que nous n'apercevons même pas.

Quand donc nous verrons les autres devenir des soleils, tandis que nous irons prendre la place des moindres étoiles, de celles qui ne se devinent même pas, quelle consolation nous restera-t-il ? Ah ! je vous en prie, ne soyons pas ainsi tardifs; lourds et lâches ; ne traitons pas l'affaire du salut dont Dieu est l'enjeu, de façon à la changer en oeuvre de loisir; exerçons sur elle un saint négoce, sachons la faire valoir et la multiplier. Car enfin chacun ici, fût-ce un catéchumène, chacun connaît cependant Jésus-Christ, chacun apprécie la foi, entend la divine parole, approche plus ou moins de la connaissance de Dieu, et sait la volonté de son maître.

Pourquoi ces délais, ces hésitations, ces retards ? Rien n'est- meilleur qu'une vie vertueuse polar ce monde comme pour l'autre, pour les fidèles baptisés et pour les catéchumènes.

Car, je vous le demande, quel est le commandement qui soit pour nous lourd et intolérable ? Ayez, Dieu le dit, ayez une épouse et soyez modéré et continent : est-ce donc difficile ? Comment le prétendre, lorsque tant de personnes même sans épouse savent être chastes, non-seulement parmi les chrétiens, mais parmi les gentils ? Une passion que le gentil domine par vanité, ne sauriez-vous l'éviter, vous, par crainte de Dieu? — «Donnez », Dieu le dit, « donnez aux pauvres suivant vos moyens »

: est-ce un devoir lourd et intolérable ? Maïs ici encore les gentils nous accusent, eux qui, par vaine gloire, jettent parfois leur fortune entière à pleines. mains. — Ne tenez point de discours obscènes. Est-ce difficile ? Ne devrions-nous pas nous conduire assez honnêtement pour y voir notre propre déshonneur? C'est le contraire, c'est; veux-je dire, tenir des discours dés honnêtes qui est une difficulté, et vous le voyez avec évidence, par ce fait qu'on a la honte au coeur et la rougeur au front, lorsqu'on a laissé échapper des paroles de ce genre, qu'on ne prononcera pas, à moins d'être ivre. Pourquoi, en effet, une fois assis sur la place publique, n'y faites-vous plus ce que vous vous permettez peut-être à la maison ? N'êtes-vous pas retenu par les témoins qui sont là ? Pourquoi ne le feriez-vous pas même en présence de votre femme ? N'est-ce as de peur de la couvrir de honte ? Or, ce que vous ne faites pas par respect pour votre épouse, comment ne rougissez-vous pas de le faire en outrageant Dieu ? car il est présent partout, il entend tout. — Gardez-vous de vous enivrer c'est simple et beau. L'ivresse par elle-même n'est-elle pas un supplice? Dieu ne vous dit pas : Disloquez votre corps; mais quoi ? Ne vous enivrez pas, c'est-à-dire ne le dégradez pas au point de faire perdre à l'âme sa royauté. Quoi donc ? Faut-il refuser tous les soins à son corps? Arrière cette doctrine; je ne la prêche pas; Paul a formulé ainsi le précepte : « N'ayez aucun souci de la « chair dans ses mauvais désirs » (Rom. XIII, 14); ne vous prêtez jamais à sa concupiscence. — Ne ravissez pas ce qui n'est point à vous; gardez-vous d'envahir par avarice le bien d'autrui ; ne commettez point de parjure. Faut-il, pour accomplir ces devoirs, beaucoup travailler, beaucoup suer? N'accusez pas, est-il dit, ne calomniez pas : est-ce donc pénible ? C'est le contraire qui est pénible. Car lorsque vous prononcez une parole de détraction, vous êtes en danger; vous tremblez d'avoir été entendu par la personne, considérable ou chétive, dont vous avez ainsi parlé. Si c'est un grand de ce monde, vous êtes de fait en danger; si c'est un petit selon le siècle; il vous rendra la pareille, il vous paiera même avec usure, il vous attaquera par des discours plus malveillants. — Non, sachons vouloir, et aucun précepte ne sera pour nous lourd ni difficile. Mais si nous n'avons pas de volonté, tout ce qui est le plus facile nous paraîtra malaisé. — Quoi de plus facile que de manger ? Mais telle est la mollesse de quelques gens, qu'ils trouvent même cette fonction pénible. Et j'entends plusieurs personnes dire que manger est un travail. Aucune fonction n'est laborieuse, si vous le voulez, car avec la grâce céleste tout repose sur votre volonté. Veuillons donc le bien, afin de gagner aussi les biens éternels, par la grâce et la bonté etc.

HOMELIE XIV. TOUT CE QUE NOUS VENONS DE DIRE SE RéDUIT A CECI : LE PONTIFE QUE NOUS AVONS EST SI GRAND, QU'IL EST ASSIS DANS LE CIEL A LA DROITE DU TRONE DE LA SOUVERAINE MAJESTé. CHAPITRE VIII EN ENTIER.

1-3. Grandeurs et humiliations dans Jésus-Christ, ministre d'un nouveau tabernacle qui est le ciel. — Celui-ci n'est pas sphérique ni mobile : courte excursion dans' l'astronomie. — Le sacerdoce de la loi nouvelle est tout céleste : admirable idée des sacrements et de la liturgie chrétienne, dont les rites juifs n'avaient que l'ombre et t'ébauche. — L'alliance nouvelle a été pr dite.; .l'ancienne a été réprouvée d'avance en toutes lettres. — Caractère de la loi de grâce. — Elle n'est pas écrite ; les apôtres n'ont reçu du ciel aucun livre : témoignage écrasant contre le protestantisme. — L'alliance est nouvelle bien que contenant les débris de l'ancienne. 4. La pénitence, l'oubli de mal faire et la réparation des méfaits, rend à l’âme sa première beauté. — La nuit est le temps favorable à la contrition et à la prière. — La prière du matin et du soir est nécessaire, mais surtout le ban emploi de la nuit.

1. Saint Paul mêle dans son discours les humiliations et les grandeurs; il imite en cela son divin Maître. Les choses humbles et basses préparent la voie aux choses sublimes et divines. La vue de celles-ci nous apprend que celles-là étaient un effet de la bonté de Dieu qui voulait (514) condescendre à notre faiblesse. C'est ce plan général qu'il suit en particulier dans ce passage. Il a commencé par dire que Jésus s'est offert, et puis, nous l'ayant montré comme Pontife, il ajoute . « Voici maintenant le comble et le couronnement de tout ce qui a été dit jusqu'ici ; nous avons un Pontife si grand qu'il s'est assis dans le ciel à la droite du trône de la Majesté souveraine ». Or, être assis n'est pas le propre d'un pontife, mais de celui à qui le sacrifice est offert par le pontife. — « Etant le ministre du « sanctuaire »

; non pas simplement « ministre », mais ministre du sanctuaire; « et du vrai tabernacle que Dieu a fixé et non pas un homme ». Voyez-vous ici l'abaissement volontaire ? Car l'apôtre n'a-t-il pas établi, au début de son épître, cette différence en faveur du Fils de Dieu, que les anges « sont tous des esprits ministres », et que pour cette raison la parole : « Asseyez-vous à ma droite », ne leur sera jamais adressée ? Il affirme donc que celui qui s'assied n'est pas un ministre, un simple serviteur. Comment donc ici est-il appelé ministre, et ministre du sanctuaire ? C'est donc comme homme que cette affirmation lui convient. Quant au « tabernacle », ici, c'est le ciel. Et pour montrer la différence entre ce tabernacle et celui des juifs, il dit que c'est non pas un homme mais Dieu qui l'a fixé. Remarquez comment il élève les âmes des juifs qui ont cru en Jésus-Christ.

Vraisemblablement, ils s'imaginaient que nous n'avions point de tabernacle. Voici, leur dit-il, le prêtre, le prêtre vraiment grand, bien plus grand que les pontifes d'Israël, et qui a offert un sacrifice plus admirable. Mais ire va-t-on pas voir ici un vain étalage de mots pour séduire les esprits ? Non, car il leur rend ses affirmations dignes de foi, en les prouvant et par le serment divin, et par le tabernacle nouveau. Sur ce dernier point la différence était déjà éclatante; il leur en fait encore considérer une toute particulière : « Il a été fixé », dit-il, « non de main d'homme, mais par Dieu même ». Où sont maintenant ceux qui affirment le mouvement du ciel ? Où sont ceux qui disent que sa forme est sphérique ? L'une et l'autre idée sont détruites par ce seul texte : « Or voici le comble de tout ce qui a été dit ». Le comble, la tête, c'est tout ce qu'il y a de plus élevé. Mais il va rabaisser son langage, et après avoir parlé des grandeurs du Christ, il peut sans crainte parler des abaissements. Pour que vous sachiez donc que ce mot : « ministre », qu'il écrit ensuite, se rapporte à l'humanité de Notre-Seigneur, écoutez comme de nouveau il va le déclarer. « Car tout pontife », dit-il, « est établi pour offrir à Dieu des dons et des victimes; c'est pourquoi il est nécessaire que celui-ci ait aussi quelque chose qu'il puisse offrir (3) ». En m'entendant dire qu'il est assis, n'allez pas croire qu'il n'ait pas été appelé sérieusement pontife.

On dit qu'il est assis .pour marquer sa divinité; on dit qu'il est pontife pour montrer sa miséricorde envers nous. L'apôtre .insiste avec complaisance sur ce dernier point, il s'y étend davantage. Il craignait que l'idée de la divinité de Jésus-Christ n'empêchât de croire à ses miséricordieux abaissements.

Il y revient donc, et comme quelques-uns demandaient : Pourquoi est-il mort? Parce qu'il était prêtre, répond-il; pas de prêtre sans sacrifice; il lui faut donc un sacrifice, à lui aussi. Saint Paul, qui a déclaré d'ailleurs que Jésus est dans le ciel, dit donc et montre de toute manière qu'il est prêtre, rappelant et Melchisédech, et le tabernacle, et le sacrifice offert par Notre-Seigneur. Et, toujours dans le but de prouver le sacerdoce de Jésus-Christ, il construit un nouveau raisonnement « S'il avait été prêtre sur la terre », dit-il, « il ne serait pas prêtre, puisqu'il y avait déjà des prêtres pour offrir des dons selon la loi (4) ». Si donc il est prêtre, et il l'est certainement, il faut qu'il le soit ailleurs qu'ici-bas. Car s'il était prêtre sur la terre, il ne serait pas prêtre, et pourquoi? parce qu'il n'a jamais offert de sacrifice, et qu'il n'a pas rempli de fonction sacerdotale; et cela se comprend, puisqu'il y avait des prêtres chargés de ces sacrifices. L'apôtre prouve qu'il était même impossible à Jésus-Christ d'être prêtre sur la terre: comment, en effet, dit-il, l'aurait-il pu avant la résurrection ?

Maintenant, mes frères, il vous faut élever vos âmes, et contempler la science apostolique de Paul; car voici une nouvelle différence de sacerdoce qu'il nous dévoile. — « Dont le ministère a pour objet la figure et l'ombre des choses du ciel». Que sont ici les choses du ciel? Les choses spirituelles. Car bien que les saints mystères s'accomplissent en ce bas monde, ils sont néanmoins dignes du ciel. En effet, quand on nous met devant les yeux Jésus-Christ tué et immolé; quand l'Esprit-Saint descend; quand ici se rend présent Celui qui est assis à la droite du Père; quand le bain sacré engendre des enfants de Dieu; quand ceux ci deviennent concitoyens des habitants du ciel, puisque nous avons là-haut droit de patrie, de cité , puisque désormais ici-bas nous sommes étrangers et voyageurs, comment tous ces mystères ne sont-ils point célestes? Et quoi encore? Nos hymnes ne sont-elles point célestes? Les mêmes chants que font entendre au ciel les choeurs des puissances incorporelles, n'en avons-nous pas l'écho, nous qui sommes sur cette humble terre? Et notre autel n'est-il pas céleste aussi? Comment? C'est qu'il n'a rien de charnel; toutes les offrandes qui s'y font, sont spirituelles. Notre sacrifice ne s'évanouit pas en cendre, en graisse, en fumée; mais il ennoblit et glorifie les dons qu'on y présente. N'est-il pas céleste le sacrement qui s'accomplit en vertu de ces paroles adressées aux ministres de tous les temps: « Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez? » (Jean, XX, 23.) N'exercent-ils pas un pouvoir céleste, ceux qui possèdent même les clefs du royaume des cieux?

2. «Leur ministère a pour objet »,dit-il, «la figure et l'ombre des choses du ciel, comme il fut répondu à Moïse lorsqu'il construisait le tabernacle. Voyez» , disait le Seigneur, «et faites tout selon le modèle qui vous a été montré sur la montagne (5)»; c'est qu'en effet, l'ouïe est un (515) moyen plus lent que la vue pour apprendre une chose; ce que nous entendons ne se grave pas dans notre esprit comme ce que nous voyons. « Dieu lui montre toutes choses» ; peut-être ne les lui montre-t-il qu'en modèle et en ombre, peut-être veut-il ici parler du temple. Car il a dit d'abord : « Voyez et faites tout selon le modèle qui vous a été montré sur la montagne».

N'a-t-il vu que ce qui avait trait à la construction du temple, ou aussi ce qui se rapportait aux sacrifices et à tout en général? Ce second sentiment peut être soutenu sans erreur. Car l'église est céleste, elle n'est rien moins qu'un ciel.

« Au lieu que Jésus a reçu une sacrificature d'autant plus excellente, qu'il est le médiateur d'une meilleure alliance (6) ».Voyez combien, dit l'apôtre, le second sacerdoce l'emporte sur le premier, puisque l'ancien n'est que copies et figures, et que le nouveau est la vérité même. Mais cette assertion était peu consolante pour les Hébreux, et ne pouvait leur causer du plaisir; l'apôtre s'empresse donc d'ajouter quelque chose qui devait les combler de joie : « L'alliance nouvelle est établie sur de meilleures promesses ». Après l'avoir déjà montrée plus grande par le lieu, le prêtre et le sacrifice, il établit maintenant la différence d'alliance. Il avait déclaré plus haut que l'ancienne était faible et inutile, et toutefois remarquez les précautions qu'il prend avant d'en venir à lui faire son procès. Plus haut (VII) avant de prononcer la réprobation du sacerdoce antique, il avait eu soin de parler de l'immortalité du nouveau pontife, à qui ensuite il attribuait cette haute prérogative que « par lui « nous approchons de Dieu». Ici, ce n'est qu'après nous avoir élevés jusqu'aux cieux, après nous avoir montré que le ciel remplace pour nous le temple, et que le lévitisme ne possédait que les figures de nos saintes réalités; c'est après avoir ainsi relevé le culte nouveau qu'à bon droit dès lors il relève aussi le sacerdoce. — Mais, je l’ai dit, il établit spécialement ce qui doit causer aux Hébreux une joie incomparable, à savoir : « Que notre alliance repose sur des promesses meilleures». Et qui le prouve? Ce fait même que l'antique alliance est rejetée, et qu'une autre est introduite à sa place. Si désormais celle-ci a l'empire, c'est parce qu'elle est meilleure; car de même qu'il disait : Si par le sacerdoce lévitique la perfection était atteinte, pourquoi y a-t-il eu besoin qu'un autre prêtre se levât selon l'ordre de Melchisédech; ainsi employant ici le même argument, il dit « Car s'il n'y avait rien de défectueux dans la première alliance, il n'y aurait pas lieu d'en « substituer une seconde. Et cependant Dieu leur adresse une parole de blâme (7, 8) », c'est-à-dire, si l'alliance n'avait pas eu quelque défaut, si elle avait délivré les hommes de tout péché. Car pour vous convaincre que tel est le sens de ces paroles, écoutez la suite : « Leur adressant un blâme », aux juifs, non à l'alliance, le Seigneur dit : « Il viendra un temps où je ferai une nouvelle alliance avec la maison d'Israël et la maison de Juda. Non selon l'alliance que j'ai faite avec leurs pères au jour où je les ai pris par la main pour les faire sortir d'égypte; car ils ne sont point demeurés dans cette alliance que j'avais faite avec eux, et c'est pourquoi je les ai méprisés, dit le Seigneur ». Soit, dira-t-on ; et où est la preuve que cette alliance soit finie? Il l'a déjà fait voir par le prêtre; ruais maintenant, il démontre plus clairement et en termes exprès, qu'elle est rejetée. Comment? «Par des promesses meilleures».

Où est, en effet, je vous prie, l'égalité entre le ciel et la terre? Considérez ce terme : Meilleures promesses; il est mis pour calmer les susceptibilités. Il a dit plus haut dans la même intention : «Par cette espérance nous approchons de Dieu, espérance meilleure», dit-il. (Héb. VII, 19.)

En effet, dire meilleures promesses, meilleure espérance, c'est donner à entendre que l'ancienne alliance avait déjà ses promesses et son espérance. Mais ce peuple l'accusant toujours : « Voici », ajoute-t-il , « voici que des jours viendront, dit le Seigneur, où je consommerai une alliance nouvelle avec la maison d'Israël et la maison de Juda ». Il ne s'agit pas d'une ancienne alliance quelconque; car, pour qu'on ne pût s'y tromper, il a marqué la date même. Il ne dit pas absolument : Non pas selon l'alliance que j'ai faite avec leurs pères, parce que vous auriez pu répondre qu'il s'agit de celle que Dieu fit avec Abraham ou même avec Noé. Laquelle désigne-t-il donc? écoutez : « Non pas selon l'alliance que j'ai faite avec leurs pères qui assistaient à la sortie »; et Dieu même ajoute :

« En ce jour où je les pris par la main pour les tirer de la terre d'égypte; car ils ne sont point demeurés dans cette alliance que j'ai faite avec eux, et c'est pourquoi je les ai méprisés, dit le Seigneur ». Voyez-vous que le mal commence par nous? Ce sont eux qui n'ont point persévéré, dit-il; ainsi la négligence est notre fait. Le bien, je veux dire tous les bienfaits, viennent de Dieu. Ici, il semble lui-même faire son apologie, et il dit pour quelle raison il les abandonne.

8. «Mais voici l'alliance que je ferai avec la maison d'Israël, après que ce temps-là sera venu, dit le Seigneur; j'imprimerai mes lois dans leur esprit et je les écrirai dans leur coeur, et je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple (10) ». Dieu parle évidemment de la nouvelle alliance, puisqu'il a dit : Ce n'est plus selon l'alliance que j'ai faite jadis. Telle est la grande différence des deux alliances; la dernière est écrite dans les coeurs. La différence n'est pas tant dans les commandements que dans la manière de les donner et de les graver. « Mon alliance ne sera plus écrite en lettres», dit-il, « mais dans les coeurs ». Que le juif nous montre la réalisation de cette prophétie à une époque quelconque; mais non, il ne la trouvera pas, car ]aloi fut de nouveau reproduite en caractères écrits après le retour de la captivité de Babylone. Moi, au contraire, je leur montre que les apôtres n'ont rien reçu par écrit, mais que l'Esprit-Saint a gravé tout dans leur coeur. Aussi Jésus-Christ disait-il : « Quand il sera venu, il vous remettra toutes choses en mémoire et vous enseignera ».

« Et chacun d'eux n'aura plus besoin d'enseigner son prochain et son frère, en disant : Connaissez le Seigneur; parce que tous me connaîtront, depuis le plus petit jusqu'au plus grand; (516) car je leur pardonnerai leurs iniquités, et je ne me souviendrai plus de leurs péchés ( 11, 12) ». Voici un autre signe :

Du petit au grand, dit-il, on me connaîtra; on ne dira plus : Connaissez le Seigneur. Quand donc s'est réalisée cette prédiction, sinon maintenant? car notre grande révélation chrétienne a éclaté partout; et la leur, loin d'être ainsi manifeste, est enfermée dans un étroit recoin. On dit qu'une chose est nouvelle, quand elle est tout autre, ou quand elle montre ce que n'avait pas celle qui l'a précédée. Une chose encore devient nouvelle quand on en retranche une forte partie sans toucher au reste. Par exemple, que quelqu'un répare une maison qui menace ruine, et que sans touchera l'ensemble de la construction, il en refasse les fondations, nous dirons aussitôt Il a fait une maison neuve, parce qu'il a enlevé certaines parties qu'il a remplacées par d'autres. Nous disons aussi que le ciel est nouveau, quand, cessant d'être d'airain, il nous verse la pluie; ainsi encore parlons-nous d'une terre qui cesse d'être stérile, sans avoir été changée autrement;

ainsi appelons-nous édifice rieur celui dont on retire certaines parties en respectant les autres. Saint Paul a donc eu raison d'appeler nouvelle notre alliance, pour montrer que la précédente a vieilli, étant devenue absolument inféconde. Pour vous en convaincre, lisez les reproches d'Aggée, de Zacharie, de l'ange; lisez spécialement les griefs d'Esdras contre le peuple, comment il fut reçu, lorsqu'ils étaient transgresseurs, et qu'ils ne s'en doutaient même pas. — Voyez-vous comment votre alliance a été violée et supprimée, comment l'a mienne mérite à bon droit le titre de nouvelle?

Je n'admets pas d'ailleurs que ce texte : «Il y aura un ciel nouveau » (Isaïe, LXV, 17), ait été dit dans le sens indiqué tout à l'heure. En effet, lorsque Dieu, dans le Deutéronome, annonce que le ciel serait d'airain, il n'a pas ajouté cette antithèse : Si au contraire vous obéissez, le ciel sera nouveau; mais il déclare que c'est parce que les juifs n'ont point gardé la première alliance qu'il en donnera une nouvelle. Je la prouve par ces paroles de l'apôtre lui-même : « Car ce qui était impossible à la loi, qui était affaiblie parla chair»; et ailleurs : « Pourquoi tentez-vous Dieu, en imposant sur le cou des disciples un joug que ni nos pères, ni nous-mêmes n'avons pu porter?»

(Rom. VIII, 3; Act. XV, 10 ) Puisqu'ils n'ont pas persévéré, dit-il. Ceci montre que nous sommes honorés de faveurs plus grandes et plus spirituelles. « Car », dit-il, « leur voix a retenti par toute la terre, et leurs paroles jusqu'aux extrémités du monde ». C'est l'explication du texte : « Chacun ne dira plus à soit prochain : Connaissez le Seigneur», et ailleurs: «La terre sera remplie de la connaissance du Seigneur, comme la mer jadis l'a couverte de ses flots» : (Habac. II, 14.)

« Or, en appelant cette alliance une alliance nouvelle, il a mis la première au rang des choses « vieillies et passées.

Or, ce qui passe et vieillit, est proche de sa fin (13) » . Voyez comme il a dévoilé ce qu'il a de plus caché, la pensée même du Prophète. Il a honoré la loi, et n'a pas voulu t'appeler vieille en toutes lettres; mais il a dit qu'elle l'était cependant. Car si elle était nouvelle, il ne donnerait pas cette qualification de nouvelle à la nôtre. Ainsi Dieu donnant davantage, dit-il, par là même a mis la précédente alliance au rang des choses antiques. Donc elle se dissout et s'éteint, elle n'est déjà plus. Encouragé par le Prophète, il poursuit utilement ce thème, montrant que notre religion est florissante, par cela seul que l'autre alliance est usée. Prenant ensuite ce terme de chose antique, il en ajoute un autre encore, celui de chose vieillie, et le coup de grâce se déduit aussitôt des qualifications susdites : « Elle est », dit-il, « proche de sa fin ». Ce n'est donc pas, à proprement parler, la nouvelle alliance qui a détruit l'ancienne; c'est que celle-ci vieillit, c'est qu'elle est devenue inutile. Voilà pourquoi il disait: A raison de son impuissance et de son inutilité; et encore : La loi n'a rien mené à la perfection; et : Si la première alliance avait été sans défaut, on ne chercherait pas la place d'une seconde. Qu'est-ce qu'être sans défaut?

C'est être utile, puissant. Il parle ainsi , non que la loi doive être accusée positivement; mais, la voyant insuffisante, il s'exprime plus simple; ment, comme si l'on disait : Votre maison n'est pas sans défaut; c'est-à-dire, elle a quelque vice de construction; elle n'est c'est-à-dire, ferme ni solide; votre vêtement n'est pas sans défaut; c'est-à-dire il s'en va. Il ne dit donc pas que l'alliance antique fut mauvaise, mais qu'elle laissait prise au blâme, aux accusations.

4. Ainsi nous sommes nouveaux,ou plutôt,nous l'avons été, car maintenant nous avons vieilli, et partant nous sommes près de la mort. Toutefois,, si nous le voulons, nous pouvons conjurer, réparer cette caducité honteuse. Nous ne le pouvons plus par le baptême, mais nous le pouvons par la pénitence. Si nous avons quelque symptôme de vieillesse , rejetons-le ; si déjà nous comptons quelque ride, quelque tache, quelque souillure, sachons tout effacer et recouvrons notre beauté première, afin que le Roi nous aime dans cette beauté renouvelée. Bien, que tombés peut-être dans une laideur extrême, il nous est permis de retrouver ce charmé et cette grâce dont parle ainsi David : « Ecoutez, ô ma fille, voyez, prêtez l'oreille, oubliez votre peuple et la maison de votre père, et le roi sera épris dé votre beauté».

Ce n'est pas l'oubli qui fait la beauté de l'âme. Quel oubli est donc ici désigné? L'oubli des péchés. Car le Prophète s'adresse à l'Eglise appelée du milieu des nations païennes, et lui conseille de ne pas se souvenir de ses pères, de ceux sans doute qui sacrifiaient aux idoles; c'est parmi eux, en effet, qu'elle a été choisie. Et il ne lui dit pas:

N'en approchez point; mais ce qui est bien autrement fort : N'en concevez plus même la pensée! Ce qui s'accorde avec cet autre passage : « Je ne me souviendrai plus même de leurs noms sur mes lèvres »; et ailleurs . « Puisse ma bouche ne pas parler des rouvres de ces hommes ! » (Ps. XV, 4 et XVI, 4.) Ceci n'est pas, encore d'une grande vertu, ou plutôt c'est une vertu déjà grande, mais non parfaite. Car que dit-il ici? Il ne s'arrête pas à cet avis : Ne parlez pas le langage de vos pères; il (517) poursuit : Ne leur gardez pas même un souvenir, n'en conservez pas même l'idée. Vous voyez à quelle distance il veut nous éloigner du Vice, En effet, qui ne se souvient plus d'une chose, n'y pense pas; qui n'y pense pas, n'en parle pas; qui n'en parle pas, est bien loin de la commettre. Comprenez-vous combien d'étapes il jette entre nous et le péché, combien de haltes, d'intervalles, doivent nous en éloigner ?

Ecoutons donc, nous aussi; oublions nos maux, et non pourtant les péchés que nous avons commis. Car, souvenez-vous-en le premier, dit le Seigneur, et moi, je ne m'en souviendrai plus. Prenons un exemple : Loin d'avoir un souvenir de vol, rendons le bien volé. C'est oublier le vice que de chasser ainsi toute pensée de rapacité sans jamais plus l'accueillir, ayant même souci d'effacer la trace de nos péchés. Mais comment ainsi oublier le mal? Par le souvenir des bienfaits de Dieu. Si nous avions constamment mémoire de ce grand Dieu, nous pourrions aussi nous rappeler ses bontés. « Heureux », dit le Prophète, « si je me suis souvenu de vous sur ma couche même, si je méditais alors sur vous dès le matin !

» (Ps. LXII, 7.) Car toujours sans doute il faut se souvenir de Dieu, mais plus que jamais il le faut à l'heure où notre pensée est dans le silence et le calme, à l'heure où par ce souvenir elle peut se condamner, à l'heure où la mémoire est plus fidèle. Quand ce souvenir nous revient pendant le jour, bientôt d'autres soucis tumultueux chassent la bonne pensée. Durant la nuit, au contraire, nous pouvons nous souvenir toujours, dès que notre âme jouit de la tranquillité, du repos, qu'elle est au port et dans une atmosphère sereine. « Ce que vous dites dans vos coeurs », ajoute le Prophète, « repassez-le avec amertume dans votre lit ». (Ps. IV, 5.) Il faudrait sans doute, même durant le jour; conserver ces souvenirs; mais parce qu'alors vous êtes sans cesse inquiets et distraits par les affaires de la vie présente, au moins alors et dans votre lit, souvenez-vous de Dieu et méditez sur lui dès les heures matinales. Si telle est, dès le matin, notre Cation, nous irons ensuite à nos affaires avec une sécurité heureuse; si par la prière tout d'abord nous gagnons l'amitié de Dieu, nous marcherons dès lors sans rencontrer d'ennemi, ou, s'il s'en présente, nous en rirons, ayant Dieu pour nous. La guerre est sur la place publique, les embarras de chaque jour sont autant de combats, de vagues, de tempêtes. Nous avons besoin d'armes; les prières sont des armes puissantes. C'est quand les vents sont favorables qu'il faut tout étudier, pour que la longue journée s'achève sans naufrage ni blessure; car chaque jour voit surgir de nombreux écueils, et trop souvent contre eux la barque se brise et s'engloutit. Voilà pourquoi nous avons besoin de prière , surtout le matin et le soir. Plusieurs d'entre vous souvent ont vu les jeux Olympiques; et non contents d'en être témoins, se sont portés fauteurs et admirateurs de ceux qui concourent, prenant parti l'un pour celui-ci, l'autre pour celui-là. Vous savez que pendant ces jours et ces nuits de combats, le héraut n'a toute la nuit même qu'une pensée, qu'un souci, c'est qu'aucun des combattants ne se conduise d'une manière indigne. Ceux qui patronnent un joueur de trompette, lui conseillent de ne dire mot à qui que ce soit, de peur d'épuiser son haleine et de prêter à rire. Si donc celui qui va lutter en face des hommes y met un soin pareil, bien plus convient-il que nous soyons constamment sur nos gardes et toujours réfléchis, nous dont la vie entière est nu combat. Que la nuit donc tout entière soit pour nous une longue veille, une continuelle précaution, de peur que nos démarches de la journée ne prêtent au ridicule; et plut à Dieu que nous ne fussions jamais que ridicules !

Or sachons qu'à la droite du Père siège le Juge du combat; il écoute attentivement s'il nous échappera quelque accent discordant et qui blesse l'harmonie, car il n'est pas seulement juge des faits, mais aussi dés paroles. Veillons toute la nuit, ô bien-aimés frères, et nous aussi, si nous voulons, nous aurons des partisans. Près de chacun de nous siége un ange, tandis que nous dormons profondément toute la nuit. Et encore si nous ne faisions que dormir; mais plusieurs alors commettent des turpitudes; les uns courent aux mauvais lieux; les autres prostituent leurs maisons mêmes, en y admettant des courtisanes. Je me tais : car ceux-là n'ont aucun souci de bien combattre. D'autres s'abandonnent à l'ivresse et aux grossières conversations; d'autres aiment le bruit et le trouble; d'autres passent toute la nuit dans une veille criminelle et méditent contre ceux qui dorment des complots détestables; d'autres comptent leurs profits usuraires; d'autres sont rongés de soucis et font tout excepté ce qui convient au bon combat. Aussi je vous prie d'abandonner toute pensée semblable et de d'avoir qu'un but, c'est de recevoir la récompense, d'ambitionner pour nos fronts la couronne, de tout faire enfin pour pouvoir atteindre les biens promis. Puisse-t-il nous être donné d'en jouir par la grâce et bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ!

HOMéLIE XV. CETTE PREMIèRE ALLIANCE A EU DES LOIS ET DES RèGLEMENTS TOUCHANT LE CULTE DE DIEU, ET UN SANCTUAIRE TERRESTRE. (IX, JUSQU'A 15.)

1 et 2. Rappel, en quelques mots, des rites anciens : le tabernacle, l'arche et toua les objets qu'on y gardait, accusaient les Juifs. — Sacrifice unique et sanglant par le seul grand prêtre, et son entrée alors, une fois par an, dans le Saint des Saints image du sacrifice unique et sanglant de Jésus-Christ, et de son entrée définitive au ciel. 3 et 4. Mal du péché en général ; il le compare au cadavre empesté. —Mal de l'avarice, qui se place au-dessous de la prostitution même : détails navrants. — Mal du rire insensé, qui va se moquer de cette doctrine. — Jésus-Christ n'a jamais ri. — Mal spécial du rire dans l'église. — Objurgation spéciale aux femmes.

1. Il a montré par le prêtre, par le sacerdoce, par l'alliance même la fin certaine de celle-ci; il va la prouver enfin par la figure du tabernacle lui-même. Comment? en y distinguant le Saint, et le Saint des Saints. Le Saint contenait les symboles et les signes de la période précédente, puisque tout s'y faisait par divers sacrifices.

Le Saint des Saints, au contraire, appartient à notre époque. D'après saint Paul, le Saint des Saints marque à la fois le ciel, le voile du ciel, la chair du Christ qui entre par-delà ce voile, du Christ qui pénètre là par le voile de sa chair. Mais il est à propos de reprendre ce sujet de plus haut. Que dit-il donc?

« La première eut aussi... » Qu'est-ce à dire , la première? La première alliance. « Ses règlements « de culte ». Règlements, qu'est-ce? Des symboles ou des rites; comme s'il disait : Elle les a eus autrefois, elle ne les a plus. Il montre que déjà une alliance a supplanté l'autre : elle eut alors, dit-il. Aussi maintenant, quoique debout encore, elle n’est plus; elle eut aussi « un sanctuaire du siècle », c'est-à-dire, séculier, mondain, parce que tous les hommes pouvaient y pénétrer; il y avait un lieu ouvert et commun à tous dans le temple où se voyaient prêtres et simples juifs, prosélytes mêmes, gentils et nazaréens.

Et parce que l'entrée en était libre même aux nations étrangères, il l'appelle « mondain », car les juifs n'étaient pas le monde.

« Car dans le tabernacle qui fut dressé, il y avait une première partie où étaient le chandelier, la table et les pains de proposition, et cette partie s'appelait le Saint ».Voilà les symboles d u monde. « Après le second voile... »

Il y avait donc plus d'un voile; du côté du dehors, en effet, il y en avait un premier... Après le second voile était « le tabernacle qu'on appelle le Saint des Saints ». Vous voyez qu'il l'appelle un tabernacle, une tente, parce qu'on ne fait qu'y passer comme dans une tente; « où il y avait», dit-il, « un encensoir d'or, et l'arche de l'alliance toute couverte d'or, dans laquelle était une urne pleine de manne, la verge d'Aaron qui avait fleuri et les tables de la loi (4) ». Autant de témoignages éclatants de l'ingratitude des juifs. Ainsi les « tables de la loi »

rappelaient que Moïse les avait brisées; « la manne »

déposée dans une urne d'or, qu'ils avaient murmuré;

« la verge d'Aaron », qu'ils s'étaient révoltés.

Les juifs , ingrats et oublieux de si nombreux bienfaits, durent placer ces objets dans l'arche par ordre du législateur , et transmettre ainsi à la postérité le souvenir dé leurs méfaits.

« Au-dessus de l'arche, des chérubins de gloire couvraient le propitiatoire (5) ». Qu'est-ce à dire, chérubins de gloire? Comprenez : glorieux , ou bien qui sous Dieu même couvrent le propitiatoire. Saint Paul devait ainsi faire ressortir et exalter ces détails, pour montrer que ce qui va suivre est plus grand encore. « Mais ce n'est pas ici le lieu d'étudier une à une toutes ces choses ». Ceci nous fait comprendre qu'il y avait là non-seulement ce qu'on voyait, mais encore du mystère. De toutes ces choses, dit-il, nous ne devons pas parler en détail, peut-être parce qu'elles exigeraient un long discours.

«Or, ces choses étant ainsi disposées,les prêtres entraient à toute heure dans le premier tabernacle, pour y remplir les fonctions du sacrifice (6) ». Comprenez : tout cela existait, mais les simples juifs n'en jouissaient pas, ils ne pouvaient même y plonger la vue. Aussi, ces choses n'étaient pas tant à eux qu'à nous, pour qui ces objets étaient des figures prophétiques. « Mais dans le second tabernacle, seul, une seule fois dans l'année le pontife entrait, non sans y porter du sang qu'il devait offrir pour lui-même et pour les ignorances du peuple (7) ». Voyez-vous comment les figures ont été comme des pierres d'attente posées d'avance pour l'avenir? L'Apôtre prévient cette objection : Pourquoi un sacrifice unique? pourquoi le grand Pontife n'a-t-il offert qu'une seule fois? Il montre que cet usage datait de loin, et que le sacrifice le plus saint, le plus redoutable était unique. C'était l'antique usage que le grand prêtre n'offrit qu'une fois. Et il ajoute avec raison : « Non sans porter du sang »; il y avait du sang, à la vérité, mais ce n'était pas, celui-là, le sang divin. Le sacrifice d'alors n'avait pas cette importance. Ceci figure le sacrifice à venir que le feu ne doit pas constituer, mais qui s'accomplit surtout par le sang. Car ayant appelé sacrifice le crucifiement, où l'on ne vit ni flamme, ni bûcher, mais seulement une immolation sanglante, il montre que cet antique sacrifice avait un (519) semblable caractère: il se réduisait à cette oblation sanglante et unique... — « Qu'il devait offrir pour lui-même et pour les ignorances du peuple ». Il ne dit pas, remarquez-le, pour les péchés, mais pour les ignorances, afin d'abaisser leur orgueil. En effet, il se peut que vous n'ayez pas péché de plein gré; mais, malgré vous, l'ignorance vous a entraînés; personne n'est pur à ce titre. Et partout il fait ressortir qu'il offre « pour lui », pour montrer ainsi que Jésus-Christ est tout autrement saint et grand que le pontife dont se glorifiaient les juifs. Si celui-ci avait été séparé des pécheurs et du péché, comment -aurait-il offert pour lui-même? Où tend alors, bienheureux Paul, votre réflexion? à faire entendre que d'être exempt de péché devait être le privilège d'un pontife plus grand, de celui que je veux maintenant vous faire contempler. « Le Saint-Esprit nous montrant par là que la voie du sanctuaire n'était pas encore découverte, pendant que le premier tabernacle existait (8) ». La raison de tout cet arrangement, nous dit-il , était de nous instruire que l'entrée du Saint des Saints, c'est-à-dire du ciel , n'était pas encore ouverte. Voici ce que cela voulait dire : De ce que vous ne pénétrez pas encore dans le ciel, n'allez pas en nier l'existence; car avez-vous même l'entrée du sanctuaire terrestre?

2. « Et cela même n'était qu'une figure pour un temps d'un instant (9) ». Qu'appelle-t-il temps d'un instant? Celui qui précède l'avènement de Jésus-Christ; car après l'arrivée du Sauveur, il n'y a plus temps d'un instant. Comment y en aurait-il, puisqu'il est la consommation et la fin des temps? « C'est donc une image » ; autrement dit, « c'est une figure pour un temps d'un instant, pendant lequel on offrait des dons et des victimes qui ne pouvaient rendre parfaits selon la conscience, les serviteurs de Dieu ». Vous voyez ici la claire explication des paroles qu'il a précédemment écrites: « La loi n'a rien mené à perfection » ; et encore : « Si la première alliance avait été sans reproche ». — « Selon la conscience », qu'est-ce à dire? C'est que les sacrifices d'alors ne détruisaient pas les souillures de l'âme, mais ils n'atteignaient que le corps: « Selon la loi d'un précepte charnel ». (Hébr. VII, 16.) Ils ne pouvaient remettre l'adultère, le meurtre, le sacrilège. Lisez plutôt ces règlements : Mangez ou ne mangez pas telles ou telles choses; autant d'objets indifférents. « Ce culte ne consistait qu'en des viandes et des breuvages et en diverses ablutions (10) ». Buvez ceci, dit-il , bien qu'il n'y eût dans la loi aucune prescription sur le boire ; mais son but est de montrer la grossièreté de ces prescriptions. — « En diverses prescriptions charnelles, imposées jusqu'à une époque d'amendement ». En effet, c'était une justice purement charnelle. L'Apôtre renverse ces sacrifices, qu'il montre avoir été sans vertu aucune, et imposés jusqu'à une époque d'amendement, c'est-à-dire, pour attendre le temps qui devait amender et corriger toutes choses.

« Mais Jésus-Christ s'étant présenté comme pontife des biens futurs, est entré par un tabernacle plus grand et plus parfait, qui n'a point été fait de main d'homme (11) ». Il désigne sa chair; et il a raison d'appeler ce tabernacle plus grand et plus parfait, puisque le Dieu Verbe, ainsi que toute la vertu de l'Esprit, habite en lui : « Car Dieu ne lui donne pas son Esprit avec épargne et mesure »; ou bien encore; il est plus parfait, en ce sens que le blâme ne tomba jamais sur cette sainte humanité, et qu'elle accomplit largement les plus hautes vertus. « Tabernacle qui n'est point de cette création », et c'est en ce sens qu'il est plus grand que l'ancien. Il n'aurait pas été conçu de l'Esprit, si un homme l'avait construit. Il n'est pas non plus de cette création, en ce sens qu'il n'est pas composé die ces éléments créés que nous voyons, mais tout spirituel; en effet, c'est l'Esprit-Saint même qui l'a construit. Voyez-vous comme ce corps sacré est appelé par l'apôtre, tabernacle,voilé, ciel? « Par un tabernacle plus grand et plus parfait » ; et plus bas : « Par le voile, c'est-à-dire par sa chair »

; et encore : « Jusqu'au dedans du voile »; et ailleurs : « Entrant dans le Saint des Saints, pour paraître devant la face de Dieu ». (Hébr. VI19.) Pourquoi ce langage de l'Apôtre ? Pour nous apprendre qu'une même expression peut avoir deux sens, un sens littéral et un sens allégorique. Ainsi le ciel est un voile, parce qu'il cache le Saint; il en est de même de la chair de Jésus que nous dérobe sa divinité, et. cette chair qui possède la divinité est en même temps un tabernacle;

le ciel est encore un tabernacle, puisque le pontife y réside. — «Or, Jésus-Christ», dit-il ,« s'étant présenté comme le pontife ». — Il ne dit pas : Etant devenu, mais s'étant présenté , c'est-à-dire étant venu de lui-même pour cette fonction, sans succéder à personne. Et quand il s'est présenté, il n'a pas été fait pontife;

il est venu avec le pontificat. Et il ne dit pas qu'il soit venu comme pontife des sacrifices, mais comme pontife des biens futurs; son discours, ici, semble impuissant à tout dire.

« Et il est entré non avec le sang des boucs et des veaux ». Tout est changé; « mais c'est avec son propre sang qu'il â pénétré une fois dans le sanctuaire », c'est le ciel qu'il nomme ainsi ; « ayant trouvé ainsi pour nous une rédemption « éternelle (12)».

Ce mot « trouvé » exprime un de ces mystères profonds, inattendus; on demande comment par une seule entrée, il a trouvé une rédemption éternelle. L'Apôtre poursuit et nous donne les motifs de croire, à ce mystère.

« Car si le sang des boucs et des taureaux et l'aspersion de l'eau mêlée avec la cendre d'une génisse sanctifie ceux qui ont été souillés, en leur donnant une pureté extérieure et charnelle, combien plus le sang de Jésus-Christ, qui par le Saint-Esprit s'est offert lui-même à Dieu comme une victime sans tache, purifiera-t-il notre conscience des oeuvres mortes pour nous faire rendre un vrai culte au Dieu vivant (13, 14)? » Car, dit-il, si le sang du taureau peut purifier la chair, bien plus le sang de Jésus-Christ purifiera-t-il les souillures de l'âme. Et quand vous entendez dire : « Sanctifie», n'allez pas croire à un effet merveilleux. L'apôtre prévient votre erreur, en remarquant et démontrant quelle différence existe entre les deux (520) sanctifications, et comment l'une est sublime, l’autre grossière; et il est bien juste, selon lui, qu'il en soit ainsi, puisque, d'un côté est le sang du taureau, et de l'autre le sang de Jésus-Christ. Et il ne se contente pas d'une différence de nom ; il établit aussi la manière d'offrir : « Lui», dit-il, « s'est offert à Dieu, par le Saint-Esprit, comme une victime sans tache » . Victime sans tache signifie pure de tout péché.

Et l'expression « par le Saint-Esprit », veut dire : Non par le feu, ni par tout autre intermédiaire. Ce sang, dit-il, « purifiera notre conscience des oeuvres mortes ». — « Oeuvres mortes », est une locution très-juste; car, chez les juifs, si quelqu'un touchait un mort, il devenait impur; et chez nous toucher une oeuvre morte, c'est souiller sa conscience. « Pour nous faire rendre un vrai culte au Dieu vivant et véritable », ajoute-t-il. Il montre ici qu'il est impossible que celui qui a des oeuvres mortes, serve un Dieu vivant et véritable. Réflexion très-vraie, et qui nous montre le caractère des offrandes que nous devons faire à Dieu : oui, celles que nous présentons, sont vivantes et véritables; celles qui viennent des juifs, sont mortes et fausses: tout cela est conséquent.

3. Que nul donc n'entre au saint lieu avec des œuvres mortes. Si l'entrée en était interdite à celui qui touchait un cadavre, bien plus l'est-elle à celui qui a des oeuvres mortes; car c'est la souillure la plus honteuse. Or, j'appelle oeuvres mortes, toutes celles qui n'ont point la vie, qui déjà exhalent une odeur infecte.

De même en effet qu'un cadavre, loin de flatter nos sens, incommode quiconque s'en approche; ainsi le péché frappe et atteint notre intelligence même, enlève à notre âme tout son repos, y jette le trouble et le bouleversement. On dit que la peste a la malheureuse vertu de corrompre les corps : tel est aussi le péché. Peste affreuse et trop vraie, il ne corrompt pas l'air d'abord, et les corps ensuite, mais il attaque aussitôt l'âme elle-même.

Ne voyez-vous pas comme les victimes de la peste souffrent, s'agitent, se roulent, sont brûlées vives,exhalent une odeur repoussante, offrent un aspect révoltant, sont immondes enfin dans tout leur être? Telles sont, sans le savoir, les victimes du péché.

Car, dites-moi, n'est-il pas plus misérable qu'un fiévreux, celui qui est épris d'amour pour l'argent ou pour la chair? n'est-il pas plus immonde que les pestiférés, celui qui commet ou qui subit toutes les bontés? Se peut-il un être plus hideux que l'homme captif de l'avarice? Les courtisanes, les comédiennes ne tiennent pas une conduite plus abjecte que lui. Je crois même qu'il va plus loin qu'elles dans la honte. Il subit des traitements d'esclave, tantôt. s'abaissant à des flatteries sans nom, et tantôt audacieux et fier à l'excès; mais toujours inégal.

Souvent des scélérats, des escrocs, corrompus et abjects , incomparablement plus pauvres, d'une moindre condition que lui, le voient cependant assis à leurs côtés, comme un vil courtisan, tandis que les gens d'honneur et de vertu n'auront que ses insultés, ses outrages; ses insolences. Vous le voyez, du reste, dans les deux cas, impudent et insolent, tour à tour bas à l'excès et arrogant outre mesure. La femme perdue, elle, se tient enfermée; son crime est de trafiquer de son corps à prix d'argent. Mais elle a une certaine excuse dans la pauvreté et la faim; bien que cette excuse soit insuffisante, puisqu'elle pourrait se nourrir en travaillant. L'avare, au contraire, ne reste point chez lui; il se montre au milieu de la cité, prostituant non pas son corps, mais son âme au démon qui en abuse comme d'une prostituée, et ne la laisse qu'après en avoir joui ; et cela non en présence de deux ou de trois témoins, mais de tout une ville.

La prostituée s'abandonne à qui la paye; esclave, homme libre, gladiateur, quiconque vient avec de l'argent est bien reçu; mais sans cet or maudit, l'homme le plus riche et le plus noble n'est point admis. Ainsi fait l'avare : les meilleures pensées, quand l'or n'est pas au bout, sont rejetées; mais il embrasse pour de l'argent les plus criminelles et les plus impies, il leur sacrifie la beauté de son âme. La fille de joie est par nature laide, noire, grossière, épaisse, sans grâce ni beauté, hideuse : ainsi devient l'âme cupide, dont la laideur ne pourrait se cacher, même sous une couche et un enduit de fard. Une fois parvenue à cette laideur extrême, quelque moyen qu'il imagine, il ne peut la couvrir. Que l'impudence fait la prostituée, le Prophète même le déclare : « Vous êtes devenue impudente à la face de tous; vous avez un front de prostituée ». (Jérém. III, 3.) Pareille apostrophe pourrait s'adresser aux avares : vous êtes devenu impudent à la face de tous; non de tels ou de tels, mais de tous.. Comment ? C'est que père, fils, épouse, ami, frère, bienfaiteur, personne n'est respecté par un être ainsi déchu. Et que parlé-je d'ami, de frère ou de père ? Il ne respecte plus Dieu lui-même; tout ce qu'on en dit lui semble des fables; affolé par son ivresse, il rit de tout, et ses oreilles se refusent à admettre une parole utile, Au contraire, ô absurdité ! Quel est le langage de l'avare : Malheur à vous, argent, et à ceux qui ne vous possèdent pas ! Oh ! plutôt malheur à ceux qui parlent ainsi, quand même ils parleraient en riant ! Car, dites-moi; est-ce que Dieu n'a pas fait la terrible menace que vous savez : « Vous ne pouvez servir deux maîtres à la fois?»

(Matth. vi, 24.) Vous croyez réduire cette menace à néant, en prononçant ces blasphèmes, mais malheur à vous ! Paul n'a-t-il pas déclaré que l'avarice est une idolâtrie et l'avare un idolâtre?

4. Mais vous, par ce rire hardi, vous imitez les femmes insensées et mondaines, et comme celles mêmes qui paraissent sur les planches des théâtres, vous essayez de faire rire les autres. Voilà le renversement, voilà la destruction de tout bien. Nos affaires sérieuses deviennent des sujets de rire, de plaisanteries et de jeux de mots. Rien de ferme, rien de grave dans notre conduite. Je ne parle pas ici seulement aux séculiers; je sais ceux que j'ai encore en vue; car l'Eglise même s'est remplie de rires insensés. Que quelqu'un prononce un mot plaisant, le rire aussitôt parait sur les lèvres des assistants ; (521) et chose étonnante, plusieurs continuent de rire même jusque pendant le temps des prières publiques. Le démon partout dirige ce triste concert, il pénètre dans tout, il exerce sur tous son empire. Jésus-Christ est méprisé, il est chassé; l'église est regardée comme un lieu profane. N'entendez-vous pas saint Paul s'écrier : « Que toute honte, toute sottise de langage, toute bouffonnerie soit bannie du milieu de vous ». Il place ainsi la bouffonnerie au même rang que les turpitudes. Et vous riez toutefois ! Qu'est-ce que la sottise de langage? C'est dire ce qui n'a rien d'utile. Mais vous riez quand même; le rire sans cesse épanouit votre visage, et vous êtes moine ?Vous faites profession d'être crucifié au monde, et vous riez ! Votre état est de pleurer, et vous riez!

Vous qui riez, dites-moi : où avez-vous vu que Jésus-Christ vous ait donné l'exemple ? Nulle part; mais souvent vous l'avez vu affligé ! En effet, à la vue de Jérusalem, il pleura;

à la pensée du traître, il se troubla; sur le point de ressusciter Lazare, il versa des larmes. Et vous riez.!

Si ceux qui ne savent pas gémir sur les péchés d'autrui sont dignes de blâme, quel pardon mérite celui qui loin d'être affligé de ses fautes personnelles, ne sait que rire ?Voici le temps du deuil et. de l'affliction, le moment de châtier votre corps et de le réduire en servitude, l'heure des sueurs et des combats.

Et vous riez ! Et vous ne remarquez pas comme Sara fut reprise pour ce fait ! Et vous n'entendez pas cet anathème de Jésus-Christ.: « Malheur à ceux qui rient, parce qu'ils pleureront ! »

(Luc, V, 25.) Voilà pourtant ce que chaque jour vous répétez dans les saints cantiques. Car enfin, quelles paroles exprimez-vous alors, dites-moi ? Dites-vous avec le Prophète : J'ai ri ? Non ;

mais que dites-vous ? « Je me suis fatigué à gémir ».

Mais peut-être il en est ici de tellement dissipés, tellement efféminés, que nos reproches les font rire encore, par cela seul que nous parlons de rire. Car le caractère de ce défaut, c'est la folie et l'hébétement d'esprit; il ne comprend pas, il ne sent pas le reproche. Le prêtre de Dieu est debout, offrant la prière universelle; et vous riez, sans pudeur aucune ! Lui tout tremblant, offre pour vous des prières; vous, vous n'avez que du mépris. N'entendez-vous donc pas celte parole de l'Ecriture : Malheur aux moqueurs ! Vous ne tremblez pas : Vous ne rentrez pas en vous-même ! Quand vous entrez dans un palais, votre allure, votre regard, voir démarche, tout votre extérieur enfin sait s'ennoblir et se composer mais ici où est le palais véritable, où tout est l'image du .ciel, vous riez ! Et pourtant, il est une assistance invisible à vos yeux, je le sais, mais réelle, entendez-le ; c'est celle des anges partout présents, mais qui surtout dans la maison de Dieu font cortége au souverain roi; tout est rempli de ces puissances spirituelles.

Mon discours s'adresse aussi aux femmes. En présence de leurs maris, elles n'osent pas sitôt se permettre un tel excès;

quand elles rient alors, ce n'est pas constamment, mais à l'heure d'une honnête et nécessaire récréation : mais ici, c'est toujours ! Quoi donc, ô femme, vous mettez un voile sur votre tête, dès que vous prenez place à l'église, et vous riez ! Vous y êtes entrée avec la résolution de confesser vos péchés, de vous prosterner devant Dieu, de prier et de supplier pour les fautes que vous avez eu le malheur de commettre, et dans l'accomplissement de ces devoirs, vous riez ! Comment donc pourrez-vous apaiser votre Juge ? — Mais, dites-vous, le rire est-il donc un péché ? — Non, le rire n'est pas un péché;

mais ce qui est un péché, c'est l'excès, c'est de prendre mal son temps. Le rire nous est naturel, quand par exemple nous revoyons un ami après un long temps d'absence ; ou quand, rencontrant des personnes frappées de vaines terreurs, nous voulons les rassurer et les récréer; rions alors, mais jamais jusqu'aux éclats, mais point constamment. Notre coeur a besoin de cet épanouissement pour se détendre quelquefois, mais non pour se dissiper. Les désirs de la chair sont naturels aussi; et toutefois il n'est pas nécessaire absolument d'y obéir, et moins encore d'en user avec excès;

nous devons les dominer, loin de dire : c'est naturel, jouissons ! Servez Dieu avec larmes, pour pouvoir laver vos péchés.

Je sais que plusieurs se moquent de nous et répètent : Les larmes ! c'est leur premier mot. C'est toujours le temps des larmes. Je sais quelles sont les maximes des hommes sensuels Mangeons et buvons; car demain nous mourrons ». (I Cor. XV, 32.) Mais rappelez-vous cet oracle : « Vanité des vanités, et tout est vanité ». (Ecclés. I, 2.) Ce n'est pas moi qui parle ici, c'est celui-là même qui goûta de tout plaisir, c'est lui qui dit : « Je me suis bâti des maisons royales; j'ai planté pour moi des vignes. Je me suis créé des viviers et des bains; j'ai eu des serviteurs et des servantes pour me verser à boire ». (Ecclés, II, 4, 5.) Et après cette énumération, que dit-il ? « Vanité des vanités, et tout est vanité », Pleurons donc, ô mes bien-aimés, pleurons, pour que nous ayons un jour le rire vrai, la joie véritable au jour de la sainte allégresse, Car l'allégresse d'ici-bas est nécessairement mêlée de tristesse, et, l'on ne peut la trouver franche et pure. Mais l'autre sera sincère, exempte de mensonge et de déception, à l'abri de tout piège, sans mélange enfin. Il n'est, au reste, qu'un moyeu de l'acquérir ; c'est de choisir, dès cette vie, non pas ce qui nous plait, mais ce qui nous est utile; c'est de nous attrister bien peu de notre plein gré, mais de supporter avec action de grâces tout ce qui nous arrive. Ainsi pourrons-nous gagner le royaume des cieux, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ainsi soit-il.

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HOMéLIE XVI. AUSSI EST-IL LE MéDIATEUR D'UN NOUVEAU TESTAMENT, AFIN QUE SA MORT INTERVENANT POUR LE RACHAT DES INIQUITéS QUI SE COMMETTAIENT SOUS LE PREMIER TESTAMENT, CEUX QUI SONT APPELéS DE DIEU REçOIVENT L'HéRITAGE QU'IL LEUR A PROMIS. (IX, 15, JUSQU'A 23.)

1 et 2. Le nouveau Testament est un testament vrai : ses dispositions, ses lois, ses témoins ; mort du testateur qui le rend définitif. — La mort sanglante de notre testateur figurée par les hosties sanglantes immolées au moment où Dieu consacra le premier Testament. — Magnifique témoignage de la présence réelle. — Preuve du secret chez les premiers initiés ou premiers chrétiens. — La vertu des anciens sacrifices sanglants venait du sang de Jésus-Christ. 3 et 4. La vertu fera de notre coeur un vrai ciel : magnifique comparaison. — Exemples des saints arrivés, dès cette vie„à la hauteur des cieux et plus haut même encore. — Les funambules et bien d'autres, dont la profession est rude et dangereuse, devraient nous faire rougir. — Toujours vouloir et prouver notre volonté en mettant la main à l'oeuvre : Dieu nous aidera.

1. Vraisemblablement un certain nombre des plus faibles convertis, étonnés de la mort même de Jésus-Christ, n'avaient pas eu foi en sa promesse. Paul, pour donner à leurs idées une réfutation sans réplique, cite un exemple emprunté aux coutumes les plus communes de la vie. Quel est cet exemple? Le motif même, dit-il, qui doit vous donner confiance et joie, c'est que précisément un testament n'est pas certain, ni valide, ni d'effet définitif pendant la vie, mais bien après la mort~du testateur. Voilà pourquoi il avance que Jésus « est médiateur d'un nouveau Testament a. Un testament se fait aux approches de la mort ; son essence est de reconnaître certains héritiers et de déshériter d'autres personnes. Ainsi en est-il ici quant aux héritiers. « Je veux », a dit Jésus-Christ, « qu'ils soient où je suis moi-même ». (Jean, XVII, 24.) Et quant aux déshérités, écoutez son arrêt : « Je ne prie pas pour tous, mais pour ceux qui, par leur parole, croiront en moi ». (Jean, XVII, 20.) De plus, un testament énonce les dispositions du testateur, et. impose aux légataires certaines dispositions, aussi ; ils ont à recevoir telle chose, et à faire telle autre chose. Ainsi, dans ce même cas, Jésus après avoir fait des promesses sans nombre énonce certains devoirs qu'il exige en retour, quand il dit : « Je vous donne un commandement nouveau». (Jean, XVII, 13.) En troisième lieu, le testament doit avoir des témoins. Ecoutez ses paroles à cet endroit : « C'est moi qui rends témoignage de moi-même; mais mon Père qui m'a envoyé me rend aussi « témoignage ». Et ailleurs, parlant de l'Esprit consolateur : « C'est lui », dit-il, « qui me rendra « témoignage ». (Jean, VIII, 18 et XV, 26.) Et il envoya ses apôtres en disant : « Soyez mes témoins devant Dieu ».

« Il est », dit-il, « médiateur de la nouvelle alliance ». Quel est le droit du médiateur? Il n'a pas en son pouvoir l'objet pour lequel il s'interpose. Autre est cet objet, autre le médiateur. Ainsi l'entremetteur d'un mariage n'est pas le fiancé, mais celui qui aide le fiancé à trouver une épouse.

De même, au cas présent, le Fils fut a la fois notre médiateur et celui du Père. Le Père ne voulait pas nous laisser son héritage infini; irrité contre nous, il nous gardait comme à des ennemis sa rude et légitime sévérité.

Jésus, intercédant entre lui et nous, a fléchi son coeur. Et voyez comme il a rempli ce rôle d'intermédiaire.

Il porta et reporta les paroles échangées du ciel à la terre, transmit à , Dieu l'exposé de nos besoins, s'offrit même à subir la mort. Oui, nous avions péché, nous devions mourir; mais il mourut pour nous, et nous rendit dignes de paraître sur le testament. Et ce qui établit définitivement cet acte testamentaire, c'est que désormais il ne concerne plus des indignes. Car,dès le commencement, en père affectueux, Dieu nous avait fait un testament : mais devenus indignes, nous n'avions plus à figurer au testament, mais au supplice. Pourquoi, dès lors, dit saint Paul aux Juifs, pourquoi vous glorifier de la loi? Le péché nous a réduits à une si triste condition que désormais le salut nous était impossible, si Notre-Seigneur n'avait pour nous subi la mort; la loi faible et nulle , aurait été absolument impuissante.

Non content de confirmer ses assertions parla coutume universelle, l'apôtre l'appuie sur les circonstances qui consacrèrent l'antique Testament: Cette preuve est tout à fait choisie pour eux. On lui aurait dit: Mais personne alors ne mourut pour l'établir; où fut donc le principe de sa solidité, de sa stabilité ? Il répond : La consécration de l'antique alliance fut toute semblable. — Comment? C'est qu'on y versa le sang, comme le sang coule chez nous. Et ne vous étonnez pas si ce n'était pas alors le sang du Messie : Cette alliance ancienne n'était qu'une figure. Voilà pourquoi l'apôtre ajoute : « C'est pourquoi le premier Testament lui-même ne fut consacré qu'avec le sang (18) ». Consacré, qu'est-ce à dire?

Comprenez établi, confirmé, ratifié. Il fallut donc, dit-il, qu'on vît alors la figure et d'un testament et d'une mort. Autrement, expliquez-moi pour quelle raison le livre du Testament reçoit une aspersion sanglante ? Car voici le texte de l'histoire sainte

2. « Moïse ayant lu devant tout le peuple toutes les ordonnances de la loi, prit du sang des veaux et des boucs avec de l'eau , de la laine teinte en écarlate et de l'hysope et en jeta sur (523) le livre même et sur tout le peuple, en disant : C'est le sang du testament et de l'alliance que Dieu a faite en votre faveur (19, 20) ».Pour quelle raison, dites-moi , se fait cette aspersion et du livre, et du peuple, sinon parce qu'un sang précieux était figuré ainsi, bien des siècles à l'avance? Pourquoi l'hysope ? Parce que son feuillage épais et spongieux retenait mieux le sang. Pourquoi l'eau? Pour montrer cette purification qui se fait aussi par l'eau. Pourquoi la laine? Pour mieux absorber aussi le sang. Il montre ici que le sang et l'eau étaient la même chose : et en effet le baptême est le symbole de sa passion.

« Il jeta encore du sang sur le tabernacle et sur tous les vases qui servaient au culte. Selon la loi, enfin, presque tout se purifie avec le sang, et les péchés ne sont pas remis sans effusion de sang (21, 22) ». Pourquoi le mot « presque ? » Pourquoi ce correctif ? Parce que la purification d'alors n'était point parfaite, non plus que la rémission des péchés; la justification était incomplète et pour une partie très-peu considérable.

Chez nous, au contraire, écoutez : « C'est le sang de la nouvelle alliance. qui est répandu pour vous pour la rémission des péchés ». (Matth. XXVI, 28.) Le livre aujourd'hui est l'âme des chrétiens que Dieu purifie ; les fidèles sont les livres de la nouvelle alliance. Quels sont les vases servant au culte? Eux encore. Et le tabernacle? Eux toujours. Car « j'habiterai en eux », dit-il, « et je marcherai en eux ». Mais on ne les aspergeait ni avec la laine ni avec l'hysope? Pourquoi ? Parce que leur purification n'était plus corporelle, mais spirituelle; le sang même était spirituel ici. Comment? Parce qu'il ne coula pas des veines d'animaux sans raison, mais d'un corps préparé par le Saint-Esprit. Voilà le sang dont Jésus-Christ, et non plus Moïse, nous arrosa par la parole déjà rapportée : « C'est le sang de la nouvelle alliance pour la rémission des péchés ». Cette parole tenant lieu de l'hysope imprégnée de sang, nous a tous arrosés. Jadis le corps était purifié extérieurement, ce n'était qu'une purification matérielle. Mais ici la purification toute spirituelle pénètre Pâme et n'est pas une simple aspersion, c'est une source vive qui jaillit dans nos âmes : Ceux qui sont initiés aux saints mystères me comprennent. Moïse ne répandait l'aspersion que sur la surface, et après l'aspersion il fallait se laver de nouveau : on ne pouvait garder longtemps cette rosée de sang. Dans nos âmes il n'en va pas ainsi : le sang se mêle à leur nature ; il les rend fortes et chastes; il y produit une beauté que le langage humain ne peut expliquer.

L'apôtre démontre encore que la mort du Sauveur n'a pas seulement une vertu confirmative, mais une vertu purificative. La mort, en effet, qui paraissait une exécration, surtout celle qu'on subissait sur une croix, cette mort nous a purifiés, dit-il, et par une purification inappréciable, et pour des faits bien autrement graves. Si les sacrifices antiques ont précédé,c'est en vue de ce sang; ainsi s'explique l'immolation des agneaux, et tout ce qui s'est fait enfin. « Il était donc nécessaire que ce qui n'était que figure des choses célestes, fût purifié par le sang des animaux; mais que les choses célestes elles-mêmes le fussent par des victimes plus excellentes que n'ont été les premières (23) ». Quelles sont ces figures des choses célestes ? Quelles sont les choses que l'apôtre nomme maintenant célestes ? Entend-il par là le ciel, les anges? Non, il désigne ainsi ce que nous avons. Nos saints mystères sont donc dans le ciel, ils sont célestes, bien qu'ils se célèbrent sur la terre. Car les anges, bien que sur terre, sont appelés anges du ciel , et les chérubins sont célestes, bien qu'ayant apparu sur la terre. Apparu, que dis-je? Ils vivent sur la terre, comme dans le paradis; mais cette circonstance ne fait rien ; ils sont célestes par nature. « Et notre conversation à nous-mêmes est dans les cieux » (Philip. III, 20), bien que nous habitions ici-bas. — Ainsi, « les choses célestes mêmes ». C'est la sagesse que nous pratiquons, nous qui sommes appelés là-haut. — « Par des victimes », ajoute-t-il, « meilleures que les premières ». Qui dit « meilleur », suppose la comparaison de supériorité avec « bon ». Ainsi alors déjà il y avait des institutions bonnes et des copies de ce qui est au ciel; et les copies mêmes n'étaient pas un mal, car autrement vous déclarez mauvais les originaux eux-mêmes.

3. Si donc nous sommes tout célestes, si nous sommes montés à cette haute nature, tremblons, et ne faisons plus de cette terre notre demeure. Car dès qu'on le veut sincèrement aujourd'hui, on peut n'être plus sur la terre. Pour y être et n'y pas être à la fois, nous avons un moyen sûr, une méthode certaine.

Par exemple : on dit que Dieu est dans le ciel ; comment ? Est-ce parce qu'il y est renfermé comme dans un lieu ? Arrière cette idée; mais sans que la terre soit déserte et privée de sa sublime présence, il garde une amitié, une familiarité, une union plus intime avec ses anges. Si donc nous sommes proches de Dieu, nous habitons le ciel. Eh ! que me fait en effet le ciel même, quand je contemple le Seigneur du ciel, quand moi-même je serai devenu le ciel? Or, dit Jésus-Christ, « nous viendrons, mon Père et moi, « et nous ferons en lui notre demeure ».

Ah! faisons de notre âme un ciel ! Le ciel, de sa nature, est si beau, si joyeux, que l'orage même ne peut l'assombrir; son aspect ne change pas en réalité ; les nuages amoncelés ne font que le cacher. Le ciel possède le soleil ; nous avons, nous aussi, le Soleil de justice.

J'ai dit qu'il nous est permis de devenir autant de cieux ; et je vois même que nous pouvons surpasser le ciel en beauté, en éclat.

Et comment ? Dès que nous posséderons le Dieu du ciel. Le ciel, dans toutes ses parties, est put, sans tache ; ni la saison mauvaise, ni la nuit ne peuvent l'altérer. Pour éviter aussi de tristes vicissitudes, veillons à ne subir aucune atteinte des afflictions qui nous frappent ou des démons qui nous attaquent : restons purs et sans tache. Le ciel est élevé ; il est loin de la terre ; imitons cette perfection , séparons-nous de la terre, élevons-nous à cette hauteur; et comment ainsi quitter la terre? Par les pensées célestes. Le ciel est au-dessus des pluies (524) et des orages ; rien ne le captive. Nous pouvons y si nous voulons, arriver là; et comme il semble souffrir de ces tempêtes, tout en restant en effet impassible, ainsi sachons ne point pâtir, alors même que nous paraissons souffrants. En effet, dans la mauvaise saison, le vulgaire, ignorant la beauté inaltérable de ce dôme céleste, s'imagine qu'il subit des changements; les philosophes au contraire savent qu'il n'en a point souffert; ainsi la patience peut nous rendre immuables jusque dans les souffrances. Plusieurs nous croiront changés et supposeront que la douleur nous a touchés au cœur; mais les sages sauront qu'elle n'a pu nous frapper.

Encore une fois, devenons un ciel : montons à cette hauteur, et de là nous verrons les hommes tout pareils à de pauvres fourmis; et nous jugerons ainsi les pauvres comme les riches, les grands, l'empereur même; nous ne distinguerons plus ni souverain, ni sujet; nous ne saurons plus ce que c'est que l'or ou l'argent, la soie ou la pourpre. Assis à cette hauteur, nous verrons tout comme des moucherons; pour nous, plus de tumulte, de révolution, de clameur.

Mais comment, direz-vous, comment peut s'élever si haut un mortel qui habite ce bas monde ? Je laisse les paroles pour vous répondre par les faits, et vous montrer des hommes qui ont su arriver à cette sublime élévation. Qui sont-ils? Paul et ses disciples, qui même en habitant la terre; conversaient dans le ciel. Dans le ciel, que dis-je? Plus haut que le ciel, dans un autre ciel que celui-ci ; jusqu'à Dieu même ils montaient, ils arrivaient! « Qui nous séparera », s'écrie-t-il, « de l'amour de Jésus-Christ?

Sera-ce la tribulation ou l'angoisse, la faim ou la persécution, la nudité, le danger, le glaive ? » (Rom. VIII, 35.) Et ailleurs : « Nous ne contemplons point désormais les choses visibles, mais les invisibles ». (II Cor. IV, 18.) Remarquez-vous qu'il n'avait plus de regard pour les choses d'ici-bas? Et pour vous prouver qu'il était plus élevé que les cieux, je vous citerai sa parole . « Je suis certain en effet que ta mort ni la vie, les choses présentes ni les futures, la hauteur ni la profondeur, qu'aucune créature enfin ne pourra nous séparer de l'amour de Jésus-Christ ».

4. Voyez-vous comment sa pensée s'élevant au-dessus de tout, le rendait supérieur, non-seulement à toute créature , non-seulement à ce ciel visible, mais à tous les cieux qui peuvent exister? Avez-vous compris cette élévation d'âme? Avez-vous vu quel homme admirable était devenu ce faiseur de tentes, quand il l'a voulu, lui qui avait passé toute sa vie dans les rues et les places publiques? Non, non; avec une ferme volonté rien ne peut arrêter notre vol sublime. Car si nous apprenons parfaitement, si nous pouvons exercer certaines professions dont les résultats étonnent et surpassent le vulgaire, bien plus est-il possible d'atteindre à une perfection qui demande moins de travail. Quoi de plus difficile, de plus pénible, par exemple, dites-moi, que de marcher sur une corde tendue, comme on le ferait sur un sol uni ; et, tout en se promenant dans le vide, de s'habiller et de se déshabiller comme si on était assis sur son lit? Ces expériences ne nous semblent-elles pas tellement effrayantes, que loin de vouloir les regarder, nous tremblons, nous avons le frisson rien qu'à les apercevoir? Dites-moi encore, quoi de plus pénible et de plus difficile que de se placer une perche en équilibre sur le front, et de porter sur la pointe un misérable enfant qui fait mille évolutions dangereuses pour l'amusement du public ? Quoi de plus pénible et de- plus difficile que de jouer à la paume sur des épées dressées? Est-il rien de dangereux comme de fouiller en plongeant le fond des mers? Vous me citeriez vous-mêmes mille autres professions périlleuses.

Or, la vertu est plus aisée que tout cela, quand même une sainte ambition nous porterait à monter jusqu'au ciel. Ici, il ne s'agit que de vouloir, et tout s'ensuit. Il n'est pas permis de dire : Je ne saurais ! Ce serait accuser votre créateur; car sil nous a faits trop faibles, et qu'il nous commande cependant, l'accusation retombe sur lui. Comment donc, direz-vous, tant d'hommes ne peuvent-ils pas arriver? C'est qu'ils ne veulent pas. Et pourquoi ne veulent-ils pas? C'est lâcheté: s'ils voulaient, certainement ils pourraient. Paul n'a-t-il pas dit : « Je veux que tout homme soit comme moi-même? » (I Cor. VII, 7.) II savait, en effet, que tous peuvent être comme lui: si la chose était impossible, il n'aurait pas écrit cette parole.

Voulez-vous devenir vertueux? Avant tout, commencez. Car, dites-moi, dans toute profession, dès qu'on veut savoir, suffit-il de vouloir, sans mettre la main à l'oeuvre ? Par exemple, quelqu'un veut devenir pilote; il ne dit pas : Je le veux; c'est insuffisant, en effet; aussi, il commence. Veut-on devenir marchand? On ne dit pas seulement: Je veux; on entreprend le commerce. Veut-on voyager au loin? On ne dit pas seulement: Je veux; on se met en route. En toutes choses enfin, vouloir ne suffit pas; agir est nécessaire. Et quand vous voulez monter au ciel, vous vous contentez de dire : Je le veux. !

On m'objectera que je disais tout à l'heure: Il suffit de vouloir ! Oui, de vouloir avec des actes, de commencer la grande affaire et les saints travaux. Car nous avons un Dieu qui nous seconde et nous aide. Seulement, prenons notre parti, mettons-nous à l'oeuvre comme à une chose sérieuse, soyons diligents, soyons appliqués et attentifs, et le reste se fera. Que si nous dormons, si nous attendons en plein sommeil que le ciel s'ouvre, quand donc pourrons-nous saisir ce sublime héritage ? De la volonté, donc, je vous en prie, de la volonté! Pourquoi toujours traiter uniquement les affaires de cette vie que nous quitterons demain? Ah! plutôt, faisons choix de la vertu, qui nous suffira pour les siècles sans fin, où nous serons à tout jamais, où nous jouirons de biens impérissables ! Puissions-nous les gagner tous, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc.

HOMéLIE XVII. CAR JéSUS-CHIST N'EST POINT ENTRé DANS CE SANCTUAIRE FAIT DE MAIN D'HOMME, QUI N'éTAIT QUE LA FIGURE DU VéRITABLE, MAIS IL EST ENTRé DANS LE CIEL MêME, AFIN DE SE PRéSENTER MAINTENANT POUR NOUS DEVANT LA FACE DE DIEU. (IX, 124, JUSQU'A X, 7.)

1. Gloire du premier et du second temple juif. — Le ciel est le temple des chrétiens, et leur pontife y entre couvert de son propre sang. — Cette entrée, ce sang, ce temple, cette oblation unique et suffisante, marquent assez la prééminence de Jésus-Christ et de son Testament. 2. Il nous a délivrés de la mort, simple sommeil, en attendant la résurrection. — Il est mort pour tous les hommes, et pour les anges mêmes, dit l'orateur. 3. Un seul sacrifice est désormais suffisant : la multiplicité des victimes chez les Juifs prouve leur impuissance. — Pourquoi la messe quotidienne cependant. — Admirable doctrine dont le concile de Trente n'est que l'écho. 4 et 5. Le nombre des communions n'en fait pas le mérite, mais bien la préparation. — Celle de la sainte quarantaine ne suffit pas, surtout si la communion est suivie de rechutes. — La sainteté est nécessaire. — Voix du diacre, voix du prêtre qui nous crie : Les choses saintes sont pour les saints. — La sainteté consiste surtout à voir juste et à bien vivre. — Longue et belle métaphore tirée de l'oeil humain.

1. Un grand sujet d'orgueil pour les juifs, c'était leur temple et leur tabernacle. « Le temple du Seigneur», répétaient-ils, «le temple du Seigneur ». (Jérém. VII, 5.) Et, en effet, jamais au monde ne fut construit temple pareil, au point de vue de la dépense et de la beauté; sous tout rapport, enfin.

Dieu qui l'avait fait bâtir, avait voulu qu'on le construisit avec beaucoup de magnificence, parce que son peuple se laissait éprendre et attirer par les splendeurs matérielles. Les parois intérieures étaient donc revêtues de lames d'or, et si vous voulez savoir d'autres détails, consultez le second livre des Rois ou le prophète Ezéchiel , vous verrez quelle énorme quantité d'or y fut dépensée. Le second temple fut encore plus magnifique en beauté et sous bien d'autres rapports. Il n'était pas seulement splendide et vénérable ; il était encore inique, et ses splendeurs attiraient à lui le monde entier. On s'y rendait des confins de la terre habitée, de Babylone comme de l'éthiopie. Saint Luc .fait allusion à ce concours dans les Actes : « Il y avait», dit-il, « à Jérusalem des Parthes, des Mèdes, des Elamites, de ceux qui habitent la Mésopotamie, la Judée et la Cappadoce, le Pont et l'Asie, la Phrygie et la Pamphylie, l'égypte et la contrée de Lybie qui est autour de Cyrène ». — (Act. II, 5.) Ainsi de toute la terre, on s'y était rendu; et le nom du temple était connu au loin. Que va faire saint Paul? Il va raisonner ici, comme il a fait à propos des sacrifices. Comme en face de ces immolations antiques il a placé la mort de Jésus-Christ, ainsi va-t-il au temple ancien opposer le ciel tout entier. Et non content de cette différence matérielle, il ajoutera que le prêtre de la nouvelle alliance s'est bien plus approché de Dieu. « Jésus-Christ», dit-il, « n'est pas entré dans un sanctuaire fait de main d'homme, mais dans le ciel même, afin de se présenter maintenant pour nous devant la face de Dieu ».

Il déclare que Notre-Seigneur s'est présenté devant la face de Dieu; il grandit ainsi la sacerdoce nouveau, non-seulement à raison du ciel où il est, mais aussi pour cette entrée sublime du pontife, qui lui fait contempler non par symbole seulement, mais en face DIEU lui-même. Comprenez-vous maintenant que tout ce qu'il a dit d'humble au sujet de Jésus , il l'a dit par condescendance pour nous? Serez-vous encore étonnés que le divin Sauveur intercède, puisque l'apôtre vous montre en lui le Pontife? « Non cependant qu'il s'offre souvent lui-même, comme ce grand prêtre qui entre dans le Saint des Saints tous les ans, en se couvrant du sang d'une victime étrangère (25) » ; car Jésus n'est pas entré dans un sanctuaire fait de main d'homme, qui n'était que la figure du véritable. Ainsi celui d'à présent est véritable;

l'autre n'était que figuratif. Le temple était construit sur le modèle du ciel des cieux.

Mais que dit l'apôtre? Quoi? S'il n'était pas entré au ciel, il n'aurait pas eu la claire vision de Celui qui est partout et emplit tout? Vous voyez que c'est de Jésus-Christ comme homme que parle l’apôtre. Il dit que « pour nous » il s'est présenté devant la face de Dieu. Qu'est-ce à dire, pour nous? Il est monté, nous dit-il, avec un sacrifice capable d'apaiser le Père. — Mais pourquoi , dites-moi ? était-il ennemi lui-même? — Les anges l'étaient, mais non pas lui; car pour ce qui regarde les anges, écoutez l'oracle de saint Paul : « Jésus a pacifié tout ce qui était sur la terre et tout ce qui était au ciel ». (Colos. I , 20.) Il a donc raison de dire que Jésus est entré dans le ciel, afin de se présenter pour nous devant la face de Dieu. Il s'y présente, en effet, mais pour nous.

« Et il n'y est pas ainsi entré pour s'offrir lui-même souvent, comme le grand prêtre entre tous les ans dans le sanctuaire, en se couvrant d'un sang étranger ». Vous voyez comme les différences sont nombreuses. Une fois, lui; l'autre, souvent; l'un entre avec son propre sang, l'autre avec un sang étranger. Grandes différences. — Jésus est donc à la fois sacrifice, prêtre et victime. (526) S'il n'était pas tout cela, s'il devait offrir plusieurs sacrifices, il faudrait qu'il fût plusieurs fois crucifié : «Autrement » , dit-il, « il aurait fallu qu'il eût souffert plus d'une fois depuis la création du monde (26) ».

Mais voici une parole profonde et mystérieuse : « Au lieu », dit-il, « qu'il n'a souffert qu'une fois vers la fin des siècles ». Pourquoi : « Vers la fin « des siècles?»

Après de nombreux péchés commis dans le monde. Si tout s'était passé dès le commencement, personne ne l'aurait cru; et son incarnation avec tous ses dévouements devenaient inutiles; Jésus-Christ, en effet, n'aurait pu convenablement mourir deux fois. Mais après un long règne du péché, il convenait qu'il se montrât. C'est, au reste, ce qu'il dit ailleurs : «Où le péché a abondé, la grâce a surabondé ». (Rom. V, 20. ) « Et maintenant une seule fois vers la fin des siècles, il a souffert pour abolir le péché en s'offrant lui-même pour victime ».

2. « Et comme il est arrêté que tous les hommes meurent une fois, et qu'ensuite ils soient jugés... (27) ». Après avoir prouvé que Jésus-Christ n'avait pas besoin de subir la mort plus d'une fois, saint Paul nous apprend pourquoi il dut mourir une fois. Il est établi, dit-il, pour tous les hommes de mourir une fois, voilà donc pourquoi il est mort une fois pour tous les hommes. Mais, dès lors, comment? Est-ce que nous ne subissons plus la mort dont il s'agit ici? Sans doute, oui, nous la subissons, mais non pour y demeurer; et déjà ce n'est plus mourir. Car la tyrannie de la mort, sa terrible réalité existe tout entière quand le mort n'a plus pouvoir de revenir à la vie. Que s'il revit après le coup fatal, et surtout s'il retrouve une vie meilleure, non ce n'est plus une mort, c'est un sommeil. Or, comme nous étions condamnés à rester toujours captifs sous cette main de la mort, le Sauveur est mort précisément pour nous délivrer.

«Ainsi Jésus-Christ a été offert une seule fois (28)». Par qui, offert? Far lui-même, ce qui montre en lui non-seulement le prêtre, mais encore la victime et le sacrifice. Ensuite l'apôtre nous donne la raison de cette oblation: « Offert une fois », dit-il, « pour effacer les péchés de plusieurs». Pourquoi de plusieurs et non pas de tous? Parce que tous n'ont pas cru. Il est mort pour les sauver tous; il a fait, en ceci, tout son devoir. Cette mort divine équivalait à la mort de tous les hommes; mais elle n'a ni éteint, ni levé les péchés de tous les hommes, parce qu'eux-mêmes s'y sont refusés. Mais qu'est-ce que « lever les péchés? » Cette expression rappelle notre prière à l'offertoire, alors que présentant nos péchés, nous disons : «Que nous a ayons péché volontairement ou involontaire« ment, Seigneur, pardonnez-nous ». Ainsi les lever, c'est nous en souvenir, et en implorer aussitôt le pardon. C'est exactement ce qui s'est fait par Notre-Seigneur. Et quand l'a-t-il fait? Ecoutez sa réponse : « Pour eux, je me sanctifie moi-même ». (Jean, XVII, 19.) Il a enlevé aux hommes leurs péchés et les a offerts à son Père, non pour requérir contre eux, mais pour les leur remettre ; « Et la seconde fois il apparaîtra sans péché pour le salut de ceux qui l'attendent sans péché ». Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire qu'il ne viendra plus pour effacer nos péchés, pour anéantir nos iniquités, pour mourir de nouveau. Car s'il est mort, ce n'est pas qu'il dût ce tribut à la nature, ce n'est pas non plus qu'il eût péché. «Il apparaîtra » , comment? Comme vengeur, pouvait-il dire; mais laissant cette parole, il en prononce une bienheureuse et bien douce: « Il apparaîtra sans péché, pour le salut de ceux qui l'attendent », pour que désormais ils n'aient plus besoin de sacrifices; pour les sauver enfin, mais d'après leurs oeuvres. « Car la loi n'ayant que l'ombre même des biens à venir et non l'image même des choses réelles», c'est-à-dire qu'elle n'en avait pas la vérité. Car jusqu'à ce qu'on pose les couleurs sur un tableau, ce n'est qu'une ébauche ; mais quand le dessin a disparu sous la couleur, c'est un portrait. La loi, c'était quelque chose de pareil. Reprenons :

« Car la loi n'ayant que l'ombre des biens à venir et non la vérité même des choses (entendez le vrai sacrifice, la vraie rémission des péchés), malgré les mêmes victimes qu'on ne cesse d'offrir, elle ne peut rendre justes et parfaits ceux qui s'approchent de l'autel. Autrement on aurait cessé de les offrir, parce que ceux qui lui rendent ce culte n'auraient plus senti leur conscience chargée de péchés, en ayant été une fois purifiés. Et cependant on y fait mention de nouveau tous les ans des péchés. Car il est impossible que le sang des taureaux et des boucs ôte le péché.

C'est pourquoi le Fils de Dieu entrant dans le monde, dit: Vous n'avez pas voulu d'hostie ni d'oblation; mais vous m'avez formé un corps. Vous n'avez point agréé les holocaustes ni les sacrifices pour le péché. Alors j'ai dit: Me voici; il est écrit de moi à la tête du livre: Je viens, mon Dieu, pour faire votre volonté. Après avoir dit : Vous n'avez point voulu et vous n'avez point agréé les hosties, les oblations, les holocaustes et les sacrifices pour le péché, qui sont toutes choses qui s'offrent selon la loi; il ajoute ensuite : Me voici , je viens pour faire, ô Dieu, votre volonté. Il abolit ces premiers sacrifices, pour établir le second ». (X, 1-9.) Vous voyez quelle abondance de preuves. Notre victime est unique, dit-il; les vôtres nombreuses; et leur grand nombre même prouve leur impuissance.

3. En effet, dites-moi, à quoi bon plusieurs victimes, quand une seule suffît? Leur nombre et leur offrande perpétuelle montrent que ceux qui les offrent ne sont pas purifiés. Quand un médicament est fort, capable de rendre la santé et de guérir entièrement la maladie, il suffit de le prescrire une fois pour qu'il opère tout son effet. Et si, prescrit une fois, il a opéré parfaitement, sa force est démontrée par cela seul qu'on ne l'ordonnera plus; son action est évidente, par cela même qu'on n'y fait plus appel. Au contraire, s'il faut le répéter toujours, c'est qu'évidemment il est sans vertu; car le propre d'un spécifique, c'est d'être prescrit une fois et non pas souvent. Appliquez ici cette comparaison. Pourquoi enfin faut-il toujours (527) les mêmes victimes? S'ils étaient délivrés de tous leurs péchés, pourquoi offrir chaque jour de nouveaux sacrifices? En effet, il était établi qu'on sacrifierait pour le peuple entier tous les jours, chaque soir et même pendant ]ajournée. Cette pratique accusait les péchés des juifs et ne les remettait pas; elle avouait leur faiblesse et ne manifestait pas sa vertu. Une première immolation avait été impuissante : on en offrait une seconde; celle-ci ne produisait rien elle-même, il en: fallait une troisième; c'était donc une déclaration sans réplique de leurs péchés. Le sacrifice était une preuve du péché, le sacrifice sans cesse réitéré était un aveu de l'impuissance du sacrifice.

En Jésus-Christ, le contraire a lieu. Il a été offert une fois, et à perpétuité ce sacrifice suffit.

Aussi l'apôtre, avec raison, appelle les offrandes antiques des « copies » : elles n'ont, de leur modèle, que la figure, et non pas la vertu. C'est ainsi que les portraits ont l'image du modèle, sans en avoir la vertu. L'original et la figure ont quelque chose de commun: ils ont la même apparence, mais non la même force. Ainsi en va-t-il du ciel comparé au tabernacle; il y a similitude entre eux , sainteté de part et d'autre : mais la vertu et le reste ne sont plus les mêmes.

Comment entendre que le Seigneur, par son sacrifice, est apparu pour la ruine du péché ? Qu'est-ce que cette ruine ? C'est une sorte d'exclusion avec mépris; le péché n'a plus de pouvoir, il est ruiné, disgracié. Comment encore ? Il avait droit à réclamer notre châtiment, et il ne l'a pas obtenu ; en cela, il est exclu avec violence. Lui qui attendait l'heure de nous évincer tous et de nous détruire, a été lui-même supprimé et anéanti. — Jésus est apparu par son sacrifice, c'est-à-dire, il s'est montré lui-même, il s'est approché de Dieu. Quant aux prêtres des juifs, n'allez pas croire qu'en répétant souvent leur immolation dans une même année, ils le fissent au hasard, et non pas à cause de l'impuissance de leurs sacrifices. Si ce n'était par impuissance, pour quel autre motif agir ainsi ? Quand une plaie est guérie, il n'est plus besoin d'appliquer les médicaments. C'est pourquoi, dit saint Paul, Dieu a ordonné qu'on ne cessât d'offrir par impuissance même de guérir, pour rappeler sans cesse aux juifs la mémoire de leurs péchés.

Mais quoi ? Est-ce que nous n'offrons pas aussi tous les jours? Sans doute, nous offrons ainsi; mais nous ne faisons que rappeler la mémoire de la mort de Jésus-Christ, car il n'y a qu'une hostie et non pas plusieurs. Pourquoi une seulement et non pas plusieurs ? Parce qu'elle n'a été offerte qu'une seule fois , comme il n'y avait qu'un seul sacrifice offert dans le Saint des Saints : or ce sacrifice était la figure du nôtre, de celui que nous continuons d'offrir. Car nous offrons toujours le même, et non pas aujourd'hui un agneau, demain un autre; non, mais toujours le même. Pour cette raison, notre sacrifice est unique. En effet, de ce qu'on l'offre en plusieurs endroits, s'ensuit-il qu'il y ait plusieurs Jésus-Christ ? Non, certes, mais un seul et même Jésus-Christ partout, qui est tout entier ici, et tout entier là, un seul et même corps. Comme donc, bien qu'offert en plusieurs lieux, il est un seul corps et non pas plusieurs corps, ainsi n'avons-nous non plus qu'un seul sacrifice. C'est notre Pontife qui a offert cette victime, qui nous purifie. Et nous offrons maintenant aussi celle qui fut alors présentée et qui ne peut s'épuiser jamais.

Et nous le faisons maintenant en souvenir de ce qui se fit alors : « Faites ceci en mémoire de moi », dit-il. Ce n'est pas à chaque fois une immolation différente, comme le grand prêtre d'alors, c'est la même que nous faisons; ou plutôt d'un seul sacrifice nous faisons perpétuellement mémoire.

4. Mais, puisque j'ai rappelé ce grand sacrifice, il faut que je vous en parle un peu, à vous qui êtes initiés aux mystères; je dis un peu, parce que je serai court; je devrais dire grandement, à cause de l'importance et de l'utilité de ce sujet, car ce n'est pas moi qui parle, mais le Saint-Esprit. Que dirai-je donc ?.Plusieurs, en toute une année, ne participent qu'une fois à ce sacrifice; d'autres, deux fois; d'autres, souvent. Je m'adresse donc à tous les chrétiens, non-seulement à ceux qui sont ici, mais encore à ceux qui demeurent dans le désert;

car les solitaires n'y prennent part qu'une fois l'an, souvent même à peine une fois en deux ans. Mais, après tout, qui sont ceux que nous approuverons le plus de ceux qui communient une fois, de ceux qui communient souvent, ou de ceux qui communient rarement? Pas plus les uns que les autres; mais ceux-là seuls qui s'y présentent avec une conscience pure, avec la pureté du coeur, avec une vie à l'abri de tout reproche. Présentez-vous ces garanties?

venez toujours! Ne les offrez-vous point? ne venez pas même une fois. Pourquoi? parce que vous y recevriez votre jugement, votre condamnation, votre supplice. N'en soyez pas étonnés : car ainsi qu'un aliment nourrissant de sa nature, ruais qui tombe dans un corps rempli déjà d'autres aliments mauvais ou d'humeurs malignes, achève de tout perdre et de tout gâter, et occasionne une maladie ; ainsi agissent nos augustes mystères.

Quoi ! vous jouissez d'une table spirituelle, d'une table royale, et de nouveau votre bouche se souille de fange? Vous parfumez vos lèvres pour les remplir bientôt d'ordure? Dites-moi, lorsqu'au terme d'une longue année vous participez à la communion, pensez-vous que quarante jours vous suffisent pour purifier les péchés de toute cette période? Et même encore, à peine une semaine se sera-t-elle écoulée après votre communion, que vous vous livrerez à vos anciens excès! Or, si après quarante jours à peine de convalescence d'une longue maladie, vous vous permettiez sans mesure tous les aliments qui engendrent les maladies, ne perdriez-vous pas votre peine et vos efforts passés? Car si les forces naturelles subissent elles-mêmes des altérations, combien plus celles de nos résolutions et de notre libre arbitre! Par exemple, la vue est une faculté naturelle; nous avons naturellement les yeux sains, mais souvent une indisposition blesse chez nous ce précieux organe. Si donc ces facultés physiques peuvent (528) s'altérer, combien plus facilement celles qui dépendent de notre liberté! Vous accordez quarante jours, peut-être même moins, à la santé de votre âme, et vous croyez avoir apaisé votre Dieu ! O homme! vous moquez-vous enfin?

Je parle ainsi, non pour vous éloigner de cet unique et annuel accomplissement d'un devoir, mais parce que je voudrais que tous nous pussions le remplir assidûment. Au reste, je ne suis que l'écho de ce cri du diacre qui tout à l'heure appellera les saints, et qui par cette parole semblera sonder les dispositions de chacun, afin que personne n'approche sans préparation. De même que dans up troupeau où la plupart même des brebis sont saines, s'il s'en trouve qui soient malades, il faut qu'on les sépare des brebis saines, ainsi en est-il dans l'Eglise; parmi nos ouailles, les unes sont saines, les autres malades, et la voix du ministre de l'autel partout retentissante, les sépare; et cette voix terrible est l'écho de celle du prêtre qui appelle et attire exclusivement les saints. En effet, il est impossible à l'homme de connaître la conscience de son prochain : « Car », dit l'apôtre, « qui parmi.

les hommes connaît les secrets de l'homme, sinon la conscience humaine, parce qu'elle est dans l'homme? » (1 Cor. II, 11.) C'est pourquoi la voix terrible retentit au moment où s'est achevé le sacrifice, afin que personne ne s'approche avec irréflexion et témérité de la grande source des grâces.

Dans un troupeau (car rien ne nous empêche d'exploiter encore cet exemple), dans un troupeau, nous démêlons, pour les enfermer à part, les animaux malades; nous les retenons dans les ténèbres, nous leur donnons une nourriture spéciale; nous ne leur permettons ni de respirer l'air trais, ni de se nourrir de l'herbe pure, ni de sortir pour aller boire aux fontaines. Eh bien ! cette voix du sanctuaire est aussi comme une chaîne. Vous ne pouvez dire : J'ignorais, je ne savais pas que la chose eût des conséquences dangereuses. C'est contre cette ignorance surtout que Paul a tonné. Vous direz peut-être : Je ne l'ai pas lu. Cela vous accuse, loin de vous excuser. Vous venez tous les jours à l'Eglise et vous ignorez un point de cette importance !

5. Au reste, pour que vous ne puissiez vous couvrir d'un tel prétexte, le prêtre debout en un . lieu éminent, et levant la main, comme le héraut de Dieu, crie à haute voix et d'un ton terrible-; vous l'entendez au milieu d'un silence redoutable appeler d'une voix forte les uns, et repousser les autres : c'est le prêtre, il ne fait pas seulement le geste de la main, mais ses lèvres s'expriment plus clairement, plus nettement qu'une main menaçante. Cette voix pénétrant dans nos oreilles, est comme un bras puissant qui expulse les uns et les chasse dehors, tandis qu'il fait entrer et placer les autres. Dites-moi, je vous prie, aux jeux olympiques, n'avez-vous pas vu se lever le héraut, criant à haute et intelligible voix : Est-il quelqu'un qui accuse tel candidat d'être un vil esclave, un voleur, un libertin ? Or,ces combats n'ont rien pour l'esprit, le coeur ni les moeurs; tout y représente le corps et la force physique. Si donc pour ces exercices purement corporels, on fait une enquête si sérieuse des habitudes et de la conduite, bien plus est-elle requise quand il s'agit entièrement d'un combat de l'âme. Voici donc parmi nous aussi un héraut debout, prêt déjà, non pas à nous prendre et à nous conduire en nous tenant par la tête, mais à nous tenir tous ensemble par notre conscience; le voici qui ne fait pas appel à des accusateurs contre nous, mais qui nous oblige à nous accuser nous-mêmes.

Il ne demande pas : Est-il quelqu'un pour accuser cet homme? Mais, écoutez; est-il quelqu'un qui s'accuse lui-même? Car lorsqu'il dit : Les choses saintes sont pour les saints, il dit quelque chose d'équivalent : Arrière celui qui n'est pas saint! Il faut,-dit-il, non-seulement être pur de. péchés, mais être saint. La délivrance et- le pardon des fautes ne suffisent pas pour sanctifier; il faut encore là présence de l'Esprit-Saint, et l'abondance des bonnes oeuvres.Je vous veux, ajoute-t-il, non-seulement exempts de souillures, mais déjà splendides de beauté et de blancheur. Car si le roi de Babylone, en choisissant les jeunes gens de la captivité, s'arrêta sur les mieux faits de corps et les plus beaux de visage, bien plus faut-il que les convives de cette table du souverain Roi, brillent par la beauté de leur âme, que l'or éclate sur eux, que leurs vêtements soient irréprochables, leur chaussure royale et toute leur physionomie spirituelle pleine de grâce, qu'ils aient parure d'or et ceinture de vérité. Qu'il approche le chrétien ainsi disposé, qu'il trempe ses lèvres au royal breuvage !

Mais s'il en est un, couvert de haillons, souillé d'ordure, et qu'il veuille avec ce honteux appareil approcher du banquet royal, imaginez quel supplice et quels remords l'attendent, puisque quarante jours ne suffisent pas à laver les péchés commis pendant une longue période de temps. Car si l'enfer ne suffit pas, bien qu'il soit éternel, (il n'est éternel, en effet, que parce qu'il est insuffisant), bien moins doit-on se contenter de ce temps si court de la sainte quarantaine. Ainsi faite, notre pénitence n'est point valide, mais impuissante. Le divin Roi demande surtout de saints eunuques. Par eunuques j'entends ceux qui ont le coeur pur, sans souillure, sans tache, ceux dont l'âme est élevée ; je leur demande surtout un ceil du coeur, doux et pacifique, un oeil pénétrant et vif, sévère et attentif, et non pas somnolent et paresseux; un oeil libre et franc, mais non point hardi ni présomptueux; un oeil vigilant et fort, ennemi de la tristesse exagérée autant que d'une gaieté folle et dissipée. L'oeil de notre coeur avec toutes ses vertus, sera notre oeuvre; si nous voulons, nous pouvons nous former un regard très. beau et très-pénétrant. Evitons d'exposer cet organe de la vue à la fumée et à la poussière, image trop vraie de toutes les choses humaines; nourrissons-le d'air pur et vif; dressons-le à contempler les hauteurs et les sommets sublimes, à plonger dans les milieux calmes, purs, réjouissants: bientôt nous l'aurons à la fois guéri et fortifié, en le baignant dans ces perspectives enchanteresses

Ainsi, avez-vous aperçu des richesses mal acquises et excessives? Ne levez pas les yeux de ce côté : votre organe y trouverait boue et fumée, vapeur malsaine et ténèbres, angoisses.

cuisantes et ennuis suffocants. Avez-vous vu au contraire un homme juste, content de ce qu'il a, très-large à pardonner, sans souci ni inquiétude des biens présents? Fixez, élevez sur lui votre regard; votre cil n'en deviendra que plus beau et plus clair, si vous le repaissez non de la vue des fleurs, mais plutôt de celle de la vertu, du désintéressement, de la modération, de la justice, de tontes les saintes habitudes. Car rien ne trouble l'oeil, autant que la mauvaise conscience. « Mon coeur s'est troublé de colère », dit le Prophète; rien ne répand en effet de plus épaisses ténèbres. Epargnez-lui cette triste épreuve, et vous le rendrez joyeux, vif et fort, et capable de se nourrir toujours de saintes espérances.

Que Dieu nous donne à tous d'acquérir cet oeil parfait et de régler ainsi toutes les opérations de notre âme selon la volonté de Jésus-Christ, afin que devenus dignes du chef sublime qui nous commande, nous partions un jour pour son saint rendez-vous. Car il dit : où je suis, je veux qu'ils soient aussi avec moi, et qu'ils aient la vision de ma gloire. (Jean, XVII, 24.) Puisse-t-il nous être donné de. la gagner en Jésus-Christ Notre-Seigneur, avec lequel soient au Père et au Saint-Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XVIII. VOUS N'AVEZ POINT VOULU ET VOUS N'AVEZ POINT AGRéé LES HOSTIES, LES OBLATIONS, LES HOLOCAUSTES ET LES SACRIFICES POUR LE PéCHé, TOUTES CHOSES QUI S'OFFRENT SELON LA LOI. (X, 8, JUSQU'A 18.)

Analyse. 1. Les sacrifices étaient abolis dans la volonté de Dieu, quand arriva Jésus-Christ. — La volonté de Dieu ne se confond pas avec son désir : il n'exige pas toujours ce qu'il désirerait de nous. — Pourquoi Notre-Seigneur attend avant de frapper, ses ennemis ? Qui sont, ceux qui encourent son inimitié ? 2 et 3. La pauvreté enseignée déjà comme vertu dans l'Ancien Testament, est déclarée comme telle avec bien plus d'évidence dans le Nouveau. — C'est la pauvreté qui donne aux prophètes et aux apôtres leur sublime courage, et à tout homme une sainte liberté. — La pauvreté est une véritable richesse. — Elle vous donne, à vous personnellement, de grandes vertus et des facilités pour le ciel; extérieurement, d'ailleurs, elle vous affranchit du besoin dés autres et vous rend plus heureux qu'un roi. — La pauvreté fait des miracles avec saint Pierre, et vous gagne le ciel quand, par amour pour elle et pour les indigents, on s'est dépouillé de tout.

1. L'apôtre a démontré précédemment l'inutilité des sacrifices juifs pour la pureté et la sainteté parfaite de nos âmes; il a fait voir en eux des figures et des images, et encore bien impuissantes. Une objection se présentait : Pourquoi, si c'étaient des figures et des ombres, pourquoi n'ont-ils pas cessé, aussitôt l'avènement de la vérité? Comment, loin d'avoir fini, se célèbrent-ils encore ?Il prouve donc maintenant avec évidence qu'ils ne s'accomplissent déjà plus, pas même à titre de copies et de figures, puisque Dieu ne veut plus les accepter. Il n'invoque, au reste, aucun nouvel argument pour les condamner; il lui suffit de produire un témoignage antique autant qu'irréfragable, celui des prophètes qui rappellent aux juifs la fin et la mort imminente de ces rites usés, et qui leur reprochent d'agir avec témérité en toutes choses et. de résister toujours à l'Esprit-Saint. il prouve même clairement que leurs sacrifices n'ont pas cessé du jour où il parle, mais dès celui où Notre-Seigneur entra dans le monde, et même avant son avènement; de sorte que Jésus-Christ n'a pas dû les réprouver ni les abolir, mais qu'aussitôt leur abolition et réprobation, le Messie arriva. Afin que les juifs ne pussent dire : Nous pouvons encore plaire à Dieu sans le nouveau sacrifice, le Christ a attendu pour venir que les anciens sacrifices fussent reconnus inutiles même parmi eux. Voici en effet ce que dit le Seigneur, par la bouche du Prophète :.« Vous n'avez plus voulu, de sacrifices ni d'offrandes » ; paroles qui anéantissent tous les anciens rites; et après s'être ainsi exprimé en général, il condamne chacun de ces rites en particulier : « Vous n'avez pas agréé les holocaustes pour le péché », continue-t-il. Tout ce qu'on présentait à Dieu, en dehors du sacrifice, s'appelait offrande.

« Alors j'ai dit : Voici que je viens ». Quel est le personnage désigné ici par le Prophète ? Nul autre que Notre-Seigneur Jésus-Christ, lequel en ce passage n'accuse point ceux qui faisaient les offrandes; montrant. que, s'il ne les agrée plus, ce n'est pas à cause de leur malice et de leurs péchés, raison qu'il allègue ailleurs pour réprouver leurs présents ; mais qu'il les repousse aujourd'hui parce qu'il est d'ailleurs prouvé, parce que l'expérience a démontré que tout ce culte est sans puissance aucune et n'est plus en harmonie avec, son époque. N'est-ce pas ajouter une nouvelle raison à celle déjà donnée, de la multiplicité des sacrifices? Mais ce n'est pas seulement cette multiplicité qui, selon, lui, en révèle l'impuissance et le néant; c'est ce fait encore, que Dieu n'en veut, puis comme étant inutiles et stériles. Aussi dit-il (530)

ailleurs: « Si vous aviez voulu un sacrifice, j'en aurais offert u (Ps. L, 18); indiquant encore qu'il n'en veut plus. Donc les sacrifices ne sont plus le désir de Dieu, qui en veut au contraire l'abolition, et c'est contre son gré que désormais on les fait.

« Pour faire votre volonté ». Qu'est-ce à dire? Pour me donner moi-même; car telle est la volonté de Dieu, volonté par laquelle nous avons été sanctifiés.

Il nous révèle ainsi que la volonté de Dieu, et non pas les sacrifices, purifie les hommes; la continuation des sacrifices n'était donc pas dans la volonté de Dieu. Serez-vous étonnés, au reste, qu'ils ne soient plus maintenant dans le désir de Dieu, lorsque déjà, dès le commencement ils lui étaient plus qu'indifférents? « Car», dit-il dans Isaïe, « qui donc vous a demandé ces offrandes de vos mains?»

(Isaïe, I, 12.) — Et toutefois, il les avait commandées ; pourquoi ? Pour s'abaisser à leur niveau, comme quand Paul disait : « Je désire que tous les hommes vivent comme moi dans la continence » (I Cor. VII, 7); ajoutant au contraire : « Je veux que les jeunes « veuves se marient, qu'elles aient des enfants ». (I Tim. V, 45.) Voilà l'expression de deux volontés, mais qui ne sont pas toutes deux son désir, bien qu'il commande dans les deux cas : la première est bien la sienne, et il la déclare sans y apporter de motif; la seconde, bien qu'il l'énonce, n'est pas son désir, aussi en a-t-il formulé la raison, commençant par accuser ces femmes de s'adonner au luxe et au plaisir contre la loi de Jésus-Christ, et ajoutant en conséquence : « Je veux que les jeunes veuves se marient, qu'elles aient des enfants ». C'est ainsi que Dieu, s'accommodant à la faiblesse de son peuple, avait réglé son culte. Sa volonté première n'était pas pour ce rite des sacrifices. Ainsi quelque part il déclare qu'il ne veut pas la mort du pécheur, mais plutôt qu'il se convertisse et qu'il vive. (Ezéch. XVIII, 23.) Ailleurs, au contraire, il déclare non-seulement qu'il l'a voulue, mais qu'il l'a désirée. Voilà deux idées contraires : car le désir est une forte volonté. Comment pouvez-vous, ô mon Dieu, refuser ici ce que vous désirez ailleurs, puisque ce désir indique votre volonté plus grande? C'est dans le sens que nous avons dit ici. « Et c'est cette volonté de Dieu qui nous a sanctifiés », ajoute-t-il. « Sanctifiés », comment? Lui-même l'explique : « Par l'oblation du corps de Jésus-Christ qui a été faite une seule fois. Aussi, au lieu que tous les prêtres se tiennent debout tous les jours devant Dieu sacrifiant et offrant plusieurs fois les mêmes victimes ». La position debout accuse donc le serviteur et le ministre; tandis que la position assise indique celui qui reçoit le service et l'hommage. « Celui-ci ayant offert une seule hostie pour les péchés, est assis pour toujours à la droite de Dieu, où il attend ce qui reste à accomplir : Que ses ennemis soient réduits à lui servir de marchepied. Car par une seule oblation il a rendu parfaits pour toujours ceux qu'il a sanctifiés. Et c'est ce que l'Esprit-Saint nous a déclaré lui-même ». Il déclare que ces oblations n'ont plus lieu, et il le démontre par les faits écrits et non écrits.

Au reste, il avait cité auparavant le texte du Prophète « Vous n'avez plus voulu de sacrifice ni d'offrande ». Il avance aussi que Dieu a remis nos péchés, et il le prouve cette fois par un témoignage d'Ecriture sainte : « L'Esprit-Saint », dit-il, « nous l'a déclaré lui-même, car après avoir dit : Voici l'alliance que je ferai avec eux; après que ce temps-là sera arrivé, dit le Seigneur, j'imprimerai mes lois dans leur coeur et je les écrirai dans leur esprit, il ajoute : Et je ne me souviendrai plus de leurs péchés ni de leurs iniquités : or, quand les péchés sont remis, il n'y a plus d'oblation à faire pour les péchés (10-18)

».

Il a donc remis les péchés, quand il nous a donné son testament; et il nous a donné son testament par son sacrifice. Si donc il a effacé les péchés par ce sacrifice unique, il n'en faut plus même un second. « Il est assis », remarque-t-il, « à la droite de Dieu, attendant le reste ». Quelle est la cause de ce délai ? C'est que ses ennemis doivent être placés sous ses pieds. « Car une seule offrande, d'ailleurs, a rendu parfaits pour toujours ceux qu'il a sanctifiés ».

— Mais, dira peut-être quelqu'un: Pourquoi ne pas prosterner sur-le-champ ses ennemis? — A cause des fidèles qui devaient naître et lui être engendrés. — Mais qu'est-ce qui prouve qu'un jour cet abaissement aura lieu? — C'est cette position assise et majestueuse que lui donne Dieu même. — L'apôtre a donc rappelé le magnifique témoignage de David : « Jusqu'à ce « qu'il place ses ennemis sous ses pieds », et ses ennemis sont les juifs. Après avoir rappelé cette promesse de Dieu au Christ, de réduire ses ennemis à lui servir de marchepied, comme cette promesse ne s'accordait pas avec l'état actuel des choses, puisqu'alors les juifs persécutaient les chrétiens, saint Paul pour rassurer les fidèles, leur parle longuement de la foi dans ce qui suit. Mais encore une fois, qui sont ses ennemis ? Les juifs, sans doute, mais aussi tous les infidèles et les démons.

Et pour indiquer à demi-mot leur humiliation complète, il ne dit pas qu'ils lui seront soumis seulement, mais qu'ils seront placés sous ses pieds. Gardons-nous donc d'être de ses ennemis, et sachons que les infidèles et les juifs ne sont pas les seuls dans son inimitié, mais aussi tous ceux dont la vie est remplie d'impuretés et de péchés. « Car la prudence de la chair est ennemie de Dieu ; elle n'est pas soumise, en effet, elle ne peut même l'être à la loi de Dieu ». Quoi donc? direz-vous; est-ce là un crime ? — Et un très-grand. Le méchant, tant qu'il reste dans sa malice, né peut être soumis à Dieu ; mais le repentir qui lui est possible, peut le rendre bon et fidèle.

2. Bannissons donc les pensées et les sentiments charnels. Charnels, qu'entends-je par là? Tout ce qui rend le corps florissant et brillant de santé, et qui apporte à l’âme la laideur et la maladie : comme par exemple, tout ce qu'on appelle richesses, délices, gloire. Le principe charnel se reconnaît tout entier en un mot . c'est l'amour de nos corps. Ne désirons point la richesse, embrassons plutôt la pauvreté , car elle est un grand (531) bien. —Mais elle rabaisse, dira-t-on; elle dégrade et avilit aux yeux des hommes. — C'est précisément ce dont nous avons le plus besoin, c'est notre plus grand intérêt. « La pauvreté », dit le Sage, « donne l'humilité ». Et Jésus-Christ « Bienheureux les pauvres de bon gré! » Quoi ! vous plaindrez-vous d'être sur la voie qui conduit à la vertu? Ignorez-vous que la pauvreté nous donne une grande confiance auprès de Dieu? — Mais, répliquez-vous, « le Sage a dit que la sagesse du pauvre n'est pas estimée » (Eccl. IX, 16); il s'écrie ailleurs : « Seigneur, ne me donnez pas la pauvreté ! » (Proverb. XXX, 8.) Et «De cette fournaise de la pauvreté, Seigneur, délivrez-moi !

» Mais, s'il est vrai que les richesses comme la pauvreté viennent de Dieu, comment seraient-elles un mal? Comment accorder tout cela? — Je réponds que l'on parlait ainsi dans l'Ancien Testament, sous l'empire duquel les richesses comptaient pour beaucoup, tandis que la pauvreté était en grand mépris, tellement qu'on voyait en celle-ci une exécration et une malédiction, tandis que celles-là étaient une bénédiction.

Mais voulez-vous entendre l'éloge de la pauvreté? Jésus-Christ même l'a prise pour lui : « Le Fils de l'homme », dit-il , « n'a pas où reposer sa tête». Et parlant à ses disciples : « Ne possédez », leur prescrit-il, « ni or, ni argent, ni deux tuniques ». (Matth. VIII, 20; X, 9.) Paul écrivait . Nous sommes comme n'ayant rien, et possédant « tout ». (Il Cor. VI, 10.) Pierre disait à cet homme boiteux de naissance : « Moi, je n'ai ni or ni argent ». (Act. III, 6.) Jusque dans l'Ancien Testament, d'ailleurs, alors que les richesses étaient tant admirées, quels étaient cependant, dites-moi, les hommes admirables? N'est-ce pas Elie, qui ne possédait que son vêtement de peau de brebis? N'est-ce pas Elisée? N'est-ce pas Jean-Baptiste?

Que nul donc, à raison de sa pauvreté, ne soit humilié à ses propres yeux. Ce n'est pas la pauvreté qui humilie;

c'est plutôt la richesse qui vous condamne à avoir besoin de tant de personnes et vous crée à leur égard mille obligations de reconnaissance. Qui fut plus pauvre que Jacob qui disait : « Si le Seigneur me donne du pain à manger et un vêtement pour me couvrir? » (Gen. XXVIII, 20.) Et cependant étaient-ils humiliés de leur pauvreté, Elie et Jean-Baptiste ? Ne parlaient-ils pas au contraire avec beaucoup de hardiesse et de liberté? N'accusaient-ils pas hautement les rois; l'un, Achab ; l'autre, Hérode ? A celui-ci, Jean disait : « Il ne t'est pas permis de garder la femme de Philippe ton frère ». (Marc, VI, 8.) A celui-là, Elie répondait librement et hardiment : « Ce n'est pas moi, c'est vous-même et la maison de votre père , qui jetez le trouble en Israël ». (III Rois, XVIII, 18.) Voyez-vous que cette condition même, que leur pauvreté donnait encore une plus grande confiance et une plus grande liberté de parole ?

En effet, un riche n'est qu'un esclave, parce qu'il peut perdre quelque chose, et qu'il prête le flanc par là même à qui veut le maltraiter. Mais celui qui n'a rien, ne craint ni la confiscation de ses biens, ni le bannissement. Si la pauvreté enlevait aux hommes leur liberté de parole, Jésus-Christ n'aurait pas envoyé ses disciples avec cette pauvreté pour seule arme, à une conquête qui exigeait avant tout une parole libre et confiante. Le pauvre, lui, est fort et courageux; il ne donne pas prise à l'injustice, on ne sait par où le maltraiter; le riche, au contraire, est attaquable et prenable de tous côtés. Qu'un malheureux traîne autour de lui-même des liens nombreux et prolongés, facilement on l'arrête ; mais il est malaisé de saisir et de retenir un homme nu. La première partie de cette image vous peint le riche esclaves, argent, vastes domaines, affaires infinies, soins innombrables, ennuis, accidents, besoins, sont autant de chaînes par lesquelles tout le monde peut aisément le prendre et l'arrêter.

3. Que personne donc n'envisage la pauvreté comme une cause d'infamie et de déshonneur. Ayez la vertu, et toutes les richesses de la terre ne vous seront que de la boue, qu'un fétu de paille en comparaison. Embrassons la pauvreté, si nous voulons entrer dans le royaume des cieux : « Vendez », a dit Jésus, « vendez tout ce que vous avez et donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel ». Et encore : « Il est difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux ». (Matth. XIX, 21, 23.) Voyez-vous que si la pauvreté n'est pas déjà votre patrimoine, il faut tâcher de l'acquérir? tant elle est un bien inappréciable ! Oui, car elle vous mène comme par la main sur le chemin qui conduit au ciel ; elle est comme l'onction des athlètes, comme une gymnastique sublime et merveilleuse, comme un port tranquille. — Mais j'ai de grands besoins, dites-vous, et je ne veux rien recevoir gratuitement de personne. En cela le riche est encore bien plus à plaindre que vous. Peut-être, en effet, ne demandez-vous que le nécessaire; tandis qu'il a, lui, mille raisons honteuses de désirer la richesse, en particulier l'avarice. Les riches ont des besoins nombreux. Que dis-je, nombreux? Souvent ils manifestent des besoins indignes d'eux-mêmes; par exemple, il leur faut faire appel à des soldats, à des esclaves! Le pauvre, lui, n’a pas même besoin de l'empereur, et, pauvre de bon gré, eût-il besoin, il n'est que plus admirable de s'être réduit à l'indigence volontaire, pouvant être riche.

Non, que personne n'accuse la pauvreté d'être la cause de maux sans nombre; ce serait démentir Jésus-Christ qui la déclare, au contraire, la perfection de la vertu, quand il dit : « Si vous voulez être parfait ».... Il l'a proclamé par ses paroles, il l'a montré par ses exemples, il l'a enseigné par ses disciples. Encore une fois, embrassons la pauvreté : car elle est un grand bien pour les vrais sages. Peut-être déjà me comprend-on parmi mes chers auditeurs, et j'ose croire que plusieurs m'applaudissent. En effet, la grande maladie chez la plupart des hommes est là : telle est la tyrannie de cette passion de l'argent, qu'ils n'auraient pas même le courage de le refuser en paroles, et qu'il est pour eux comme une religion et un dieu. Loin de vous ce malheur, âmes chrétiennes! Sachez que rien n'est riche (532) comme celui qui volontairement et de grand coeur choisit la pauvreté. Est-ce possible? oui, et j'affirme même, si vous voulez, que celui qui choisit cette pauvreté volontaire est plus riche qu'un roi. Car celui-ci a de nombreux besoins, des ennuis, des craintes, par exemple, pour ses convois militaires qui peuvent manquer; celui-là, au contraire, jouit d'une quiétude parfaite, et loin d'éprouver mille craintes, n'en garde aucune. Or, dites-moi, quel est le vrai riche, de celui qui chaque jour est inquiet, qui pense, qui s'étudie à amasser encore et toujours, et qui craint de manquer un jour; ou de celui qui n'amasse rien, à qui tout suffit et abonde, qui n'éprouve aucun besoin, car la vertu et la crainte de Dieu, et non l'argent, donnent une sainte confiance? L'or possède même le privilège de vous asservir. « Les cadeaux et les présents », dit l'Ecriture, « aveuglent les yeux des sages; ils sont dans leurs bouches comme un frein qui empêche leurs arrêts et leurs réprimandes ». (Ecclés.

XX, 31.)

Considérez comment Pierre, ce noble indigent, punit le riche Ananie. Car celui-ci n'était-il pas riche ; et celui-là, pauvre? Or, écoutez-le parlant avec autorité et disant :

« Est-ce bien à tel prix que vous avez vendu votre champ?

» et l'autre humblement. répond : « Oui, c'est à ce prix! » (Act. V, 10.) — Mais, dites-vous, qui me donnera d'arriver à la hauteur de Pierre? — Vous pouvez être aussi grand que Pierre, si vous voulez vous dépouiller de tout ce que vous avez. Semez, donnez aux pauvres, suivez Jésus, et vous serez un autre Pierre. — Mais comment? car (me dites-vous) il a fait des miracles. — Est-ce donc là, répondez-moi, ce qui a rendu cet apôtre admirable;

et n'est-ce pas plutôt la pleine confiance qu'il a gagnée auprès de Dieu par la sainteté de sa vie? N'entendez-vous donc pas Jésus-Christ déclarer « Ne votas réjouissez pas de ce que les démons vous obéissent; si vous voulez être parfaits, vendez ce que vous avez et donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans les cieux? » (Matth. XIX, 20.) Ecoutez ce que dit Pierre lui-même : « Je n'ai ni or ni argent; mais ce que j'ai, je te le donne »..(Act. III, 6.) Ceci, voyez-vous, on ne l'a point, quand on a l'or et l'argent. — Mais, répondez-vous , bien des gens n'ont ni le don de Pierre, ni ceux de la fortune! — C'est qu'ils ne sont pas pauvres de leur gré; car tout pauvre vraiment volontaire, possède tous lesbiens. Encore qu'il ne ressuscite point les morts, encore qu'il ne redresse point les boiteux, il possède, et ce don vaut mieux que ceux du thaumaturge, il possède la confiance en Dieu. De tels pauvres entendront au grand jour ce bienheureux arrêt « Venez, les bénis de mon Père ! (Se peut-il quelque chose de meilleur?) Possédez le royaume qui vous a été préparé dès la création du monde. Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais étranger, et vous m'avez recueilli;

j'étais nu, et vous m'avez habillé ; j'étais malade et en prison, et vous m'avez visité. Possédez le royaume qui vous a été préparé dès la création du monde ». (Matth. XXV, 34-36.) Fuyons donc l'avarice et la cupidité, pour gagner le royaume des cieux. Nourrissons les pauvres, afin de nourrir Jésus-Christ, et de devenir les cohéritiers de ce Sauveur Jésus, Notre-Seigneur, avec lequel soient au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XIX. AYANT DONC, MES FRèRES, LA CONFIANCE QUE NOUS ENTRERONS DANS LE SANCTUAIRE PAR LE SANG DE JéSUS, PAR CETTE VOIE NOUVELLE QUI MèNE A LA VIE, ETC. (X, 20, JUSQU'A 26.)

1. L'orateur résume les différences déjà trouvées entre le culte israélite et le culte chrétien, et conclut par nous commander la confiance, la foi pleine et entière, et les oeuvres saintes. — Il nous recommande une sainte rivalité dans la pratique du bien, une grande droiture dans nos rapports mutuels. 2. L'amour mutuel, plénitude de la loi, n'a qu'une règle : aimer son prochain comme soi-même. — Le pardon des injures est l'application de ce principe. — Nul ne voudrait se haïr : ne haïssons point nos frères. — Le Nouveau Testament et même l'Ancien nous donnent des exemples. — Aimer ses ennemis, c'est au fond s'aimer soi-même et centupler sa récompense.

1. « Ayez confiance », Paul peut nous parler ainsi quand il a montré la différence de pontife, de sacrifice, de tabernacle, de testament, de promesses; différence très-grande en effet, puisque chez les Juifs tout cela est temporel, et chez nous, éternel; que là tout s'efface et tombe; ici, tout est permanent; d'un côté, on voit la faiblesse ; de l'autre, la perfection; des ombres et des figures enfin, en face de l'immuable vérité. Ecoutez, en effet :

« Ce n'est pas selon la disposition d'une loi charnelle, c'est en vertu de sa vie immortelle » que Jésus est prêtre, nous dit-il ; ajoutant qu'il est écrit ailleurs : « Vous êtes prêtre pour l'éternité » voilà déjà la perpétuité du sacerdoce. Quant au testament, « celui-là », dit-il , « est ancien; or ce qui passe et vieillit, va bientôt finir ». (Hébr. VII, 16; VIII, 13.) — Le Nouveau possède la rémission des péchés : l'autre n'a rien de semblable : « Car la loi », nous dit-il, « n'a rien mené à perfection ». (Hébr. VII, 19.) Et encore : «Mon (533) Dieu! vous n'avez voulu ni offrande ni sacrifice». — Le tabernacle était fait de main d'homme : la main de l'homme n'a point construit le nôtre. — L'un vit couler le sang des boucs, l'autre le sang du Seigneur: en celui-là le prêtre se tient debout; dans notre sanctuaire, il est assis.

Tout étant donc bien moindre d'un côté, et bien plus grand de l'autre , il conclut et nous dit : « C'est pourquoi, mes frères, ayez confiance ». Et pourquoi, confiance? à cause du pardon. Car, dit-il, comme le péché produit et apporte la honte, ainsi la confiance naît et se produit par la certitude que tous nos péchés nous ont été remis. Et ce n'est pas pour cette raison seulement ; c'est aussi parce que nous sommes devenus ses cohéritiers et les objets de cette immense charité. — « Dans l'entrée au sanctuaire ». Où, cette entrée ? Au ciel, dans une voie et un progrès tout spirituels. — « La voie qu'il a ouverte pour nous » , c'est-à-dire, qu'il a construite, et par où il est entré tout d'abord.

En effet, ouvrir signifie ici commencer d'user. Or il l'a préparée, cette voie, nous dit-il, et lui-même est entré « dans cette voie nouvelle et vivante ». Il montre ici la plénitude de notre espérance. Cette voie est nouvelle, dit-il; car il veut nous montrer que nous sommes bien plus grandement partagés que les anciens, puisqu'à présent les portes du ciel sont ouvertes, bonheur que n'avait pas l'époque d'Abraham. Et c'est avec raison qu'il l'appelle voie nouvelle et vivante; car l'antique voie était un chemin de mort conduisant aux enfers; celle-ci mène à la vie. Et toutefois il ne l'appelle pas la route de vie, mais la route vivante, c'est-à-dire permanente. — « Par le voile », dit-il, « par sa chair »; car cette chair sacrée lui ouvrit à lui-même et tout d'abord ce bienheureux chemin, qu'il est dit avoir inauguré, puisqu'avec cette chair, il y est entré le premier. Cette chair, il l'appelle un voile, et à bon droit; car lorsqu'il eut été enlevé dans le ciel, alors tout ce qui est dans les cieux s'est dévoilé.

« Approchons-nous », dit-il, « avec un coeur sincère ». Qui pourra donc approcher de lui?

L'homme saint, armé de la foi et de l'adoration en esprit;

— « avec un coeur sincère et dans la plénitude de la foi », parce qu'en effet, rien chez nous n'est visible , ni le prêtre, ni le sacrifice, ni l'autel; bien que, chez les juifs mêmes, le grand prêtre t'ut invisible aussi, entrant seul au Saint des Saints, tandis que tous les autres, tout le peuple restait dehors. Ici au contraire, non content de montrer que notre prêtre a pénétré dans le sanctuaire, (ce qu'il déclare en ces termes : « Nous avons aussi un grand prêtre qui est établi sur la maison de Dieu »), il déclare que nous y entrerons après lui.

« Ayons donc », dit-il, « la plénitude de la foi (21, 22) ». Il peut arriver, en effet, que vous croyiez, mais avec des doutes; comme plusieurs même à présent prétendent que tels ressusciteront, et que tels autres ne ressusciteront pas. Ce n'est pas là une foi pleine et entière. Il faut croire comme vous croyez à ce que vous voyez, et bien plus fermement encore; car notre vue peut se tromper même dans les objets qu'elle perçoit;

mais dans les enseignements de la foi , l'erreur est impossible. Dans le premier cas, nous écoutons un de nos sens; dans le second, l'Esprit divin est notre maître.

« Ayant le coeur purifié des souillures de la mauvaise conscience (23) ». Il enseigne que non-seulement la foi est exigée pour le salut, mais aussi la conduite et la vie vertueuse, et une conscience qui ne se reproche aucune iniquité. A défaut de cet ensemble de dispositions, l'on ne peut recevoir en leur plénitude les choses saintes car saintes en elles-mêmes, les choses saintes sont surtout pour les saints. Aucun profane n'entre donc ici ; Israël se purifiait de corps, nous de conscience. Une sainte aspersion nous est encore permise, celle de la vertu. « Ayant eu aussi le « corps lavé dans l'eau qui purifie ». Il parle ici d'un bain qui ne purifie pas le corps, mais l’âme. — « Car l'auteur de nos promesses est fidèle ». Mais à quelles promesses doit-il être fidèle? C'est que nous avons à sortir d'ici, pour entrer dans un royaume. Au reste, ne sondez pas avec curiosité la parole divine, n'en exigez pas les raisons. Nos saintes vérités requièrent la simplicité de la foi.

« Et ayons les yeux les uns sur les autres pour nous provoquer mutuellement à la charité et aux bonnes oeuvres, ne nous retirant pas de l'assemblée des fidèles, comme quelques-uns ont accoutumé de faire, mais nous exhortant les uns les autres, d'autant plus que vous voyez que le jour approche (24, 25) ». — Conformément à ce qu'il dit ailleurs : « Le Seigneur est proche; soyez sans inquiétude (Philip. IV, 5); Car aujourd'hui notre salut est plus près de nous ». Et encore : « Le temps est court ». (I Cor. VII, 29.) — Mais pourquoi faut-il « ne pas abandonner l'assemblée des fidèles?» C'est qu'il sait qu'une réunion, une congrégation présente, devant Dieu, une force particulière. « Car », a dit le Seigneur, « quand deux ou trois d'entre vous se rassemblent en mon nom, je suis là, au milieu d'eux ». Il dit aussi : « Qu'ils ne soient qu'un, comme nous ne sommes qu'un ». (Jean, XVII, 11.) Et on lit ailleurs: « Tous n'avaient qu'un coeur et qu'une âme ». (Act. IV, 32.) Et ce n'est pas là le seul avantage d'une réunion; par sa nature, une assemblée chrétienne commande et augmente la charité ; et cet accroissement de charité emporte et attire un surcroît de bénédictions divines. « La prière », est-il dit, « se faisait sans relâche par tout le peuple ». (Act. XII, 5.) — « Comme quelques-uns ont l'habitude de s'isoler» il ne s'en tient pas à exhorter, il sait reprendre aussi. — « Et ayons les yeux les uns sur les autres pour nous provoquer mutuellement à la charité et aux bonnes oeuvres ». Il sait que déjà leurs réunions suivent cette règle. Comme le l'or aiguise le fer, ainsi le rapprochement augmente la charité; et si une pierre broyée contre une autre pierre, fait jaillir le feu, combien plus une âme qui se fond dans une âme ! Voyez : il ne dit pas : Pour rivaliser entre vous; mais: « Pour provoquer votre charité mutuelle ». Mais, qu'est-ce que cette provocation de charité? C'est le désir d'aimer et d'être aimé davantage; « et vos bonnes (534) oeuvres », pour en devenir plus zélés. Car si l'exemple a toujours, bien plus que la parole, la force d'enseigner, vous avez bien des docteurs et des maîtres parmi votre multitude même, puisqu'ils paieront ainsi d'exemple.

« Approchons avec un cœur sincère ». Qu'est-ce à dire? c'est l'horreur de toute hypocrisie, de toute dissimulation. « Malheur», est-il écrit, « au coeur hésitant, aux mains lâches et paresseuses! » (Ecclés. II, 14.)

Qu'aucun mensonge non plus n'ait lieu parmi nous. N'allons pas avoir une parole contraire à notre pensée : c'est là le mensonge.

Gardons-nous de la pusillanimité : ce n'est pas la marque d'un cœur vrai. C'est notre défaut de foi qui nous rend pusillanimes. Comment acquerrons-nous la vertu opposée? si nous savons nous former par la foi des convictions inébranlables. — « Ayant le cœur aspergé ». Pourquoi n'a-t-il pas dit : purifié, mais aspergé?

Il veut montrer le caractère propre de ce qui fait l'aspersion. Car elle suppose à la fois une couvre de Dieu et notre oeuvre aussi. Asperger et laver la conscience, c'est l'action divine; mais s'offrir à l'aspersion avec sincérité, avec une conviction pleine et assurée qui vient de la foi, c'est notre part. — Ensuite il attribue aussi à la foi une grande vertu, fondée sur sa vérité et sur la force divine de l'auteur des promesses. — Mais que veut dire : « Ayant aussi le corps lavé par l'eau pure?» Entendez:

par l'eau qui donne une pureté vraie, ou encore par l'eau non mêlée de sang. —Ensuite il ajoute un commandement de perfection, c'est-à-dire la charité : « Ne délaissant pas nos saintes assemblées, comme font plusieurs », qui produisent les schismes. il le leur défend expressément. « Car le frère secondé par le frère est comme une ville fortifiée ». (Prov.

XVIII, 19.) — « Mais considérons-nous les uns les autres pour nous provoquer à la charité». Qu'est-ce que nous considérer mutuellement? C'est imiter nos frères vertueux; c'est avoir les yeux sur eux, pour les aimer et en être aimé. Car la charité est la source des bonnes oeuvres. Répétons-le donc : se réunir est chose bien utile ; c'est le moyen de rendre la charité plus ardente , et de la charité naissent tous les biens, puisqu'il n'en est aucun que la charité ne puisse produire.

2. Confirmons donc entre nous la charité; « car l'amour est la plénitude de la loi ». (Rom. XIII, 10.) Aimons-nous les uns les autres, et nous n'aurons besoin ni de travaux ni de sueurs pour nous sauver. Ce chemin, de lui-même, conduit à la vertu. Ainsi qu'un voyageur, dès qu'il a trouvé la tête d'une route publique, se trouve aussitôt conduit par elle et n'a pas besoin d'autre guide : ainsi, pour la charité, saisissez-en seulement le commencement, et ce début vous conduira et vous dirigera.

« La charité », dit saint Paul, « est patiente, elle est bienveillante ; elle ne suppose point le mal ». (I Cor. XIII, 4.) Que chacun de nous réfléchisse en soi-même sur la manière dont il est disposé pour lui-même; et qu'il ait pour le prochain ce même sentiment. Ainsi nul n'est jaloux de soi-même; chacun se souhaite tous les biens; l'on se préfère naturellement aux autres; pour soi l'on est disposé à tout faire. Si nous avons les mêmes sentiments pour le prochain, tous les maux de l'humanité sont guéris : plus d'inimitiés désormais, plus d'avarice, plus de cupidité. Car qui voudrait se frustrer soi-même ? Personne; on ferait plutôt le contraire. Dès lors nous posséderons en commun tous les biens, et nous ne cesserons pas de resserrer nos rangs.

Si telle est notre ligne de conduite, le ressentiment des injures n'est plus possible entre nous. Qui pourrait, en effet, se mettre au cœur une haine contre soi-même, et garder le souvenir d'une injure qu'il se serait faite volontairement? Qui voudrait se fâcher contre soi-même? Ne suis-je pas, de tous les hommes, celui à qui je pardonne le plus volontiers ? Si donc tels sont aussi nos sentiments à l'égard du prochain, la mémoire des injures est à jamais éteinte.

Mais, direz-vous, est-il possible d'aimer son prochain comme soi-même? — Si cette charité est sans exemple, vous avez le droit de la déclarer impossible. Mais si d'autres l'ont pratiquée, il est évident qu'en ne les suivant pas nous faisons uniquement preuve de lâcheté et de paresse. D'ail. leurs Jésus-Christ n'a jamais pu commander ce qui serait impraticable; il s'est vu bien des chrétiens qui ont même dépassé ses lois. — Quels sont ces héros?

— Paul, Pierre, tout le choeur des saints. Si j'avance qu'ils ont aimé le prochain, je ne fais que faiblement leur éloge; car ils ont aimé leurs ennemis autant qu'on aime l'ami le plus intime. Quel homme au monde, en effet, libre d'aller prendre la céleste couronne, choisirait l'enfer pour sauver ses amis intimes? Aucun. Et Paul, toutefois, l'a choisi pour ses ennemis, pour ceux qui l'avaient lapidé, pour ceux qui l'avaient battu de verges. Quel pardon pouvons-nous donc attendre, quelle excuse aurons-nous, si nous n'accordons pas même à nos amis la plus faible partie de l'amour que Paul a montré pour ses ennemis? Avant lui déjà, le bienheureux Moïse demandait à être rayé du livre de vie, à la place d'ennemis qui l'avaient reçu à coups de pierres, (Exod: XXXII, 32.) David aussi, voyant périr ceux qui lui avaient résisté, disait : « C'est moi, leur pasteur, qui ai péché: mais eux, qu'ont-ils fait? » (II Rois, XXIV, 17.) Et quand Saül fut entre ses mains, loin de vouloir attenter à ses jours, il le sauva, alors même que sa générosité allait le mettre en danger. Or, si l'Ancien Testament a fourni de pareils exemples, quel pardon obtiendrons-nous, nous qui vivons sous le Nouveau, et qui ne savons pas arriver même à la hauteur où ils sont parvenus?

« Car si notre justice n'abonde pas plus que celle des Scribes et des Pharisiens, nous n'entrerons pas dans le royaume des cieux ». Et si nous avons moins de justice que ces gens-là mêmes, comment entrerons-nous? « Aimez », dit le Seigneur, « aimez vos ennemis et vous serez semblables à votre Père qui est dans le ciel ». (Matth. V, 44, 45.)

Aimez donc votre ennemi. Ce n'est pas à lui que vous faites ainsi du bien, c'est à vous-même. Comment? C'est que vous devenez semblable à Dieu. Aimé de vous, votre prochain n'y gagne (535) que bien peu; c'est un compagnon de service qui le chérit. Mais vous, en aimant ce compagnon de service, vous y gagnez beaucoup; vous vous rendez pareil à Dieu. Voyez-vous que le bénéfice est à vous et non pas à votre prochain ? Car Dieu vous propose la couronne, et non à lui. — Mais qu'arrivera-t-il, si c'est un méchant? — Votre récompense n'en sera que plus grande; vous serez donc reconnaissant à votre ennemi pour la malice qu'il montre encore après vos innombrables bienfaits. Car s'il n'avait été profondément méchant, votre trésor au ciel n'aurait pas si merveilleusement augmenté. Sa malice, qui vous autorisait à ne l'aimer point, est donc vraiment un motif pour l'aimer davantage. Faites disparaître votre adversaire. votre antagoniste, vous détruisez l'occasion que vous avez d'être récompensé. Ne voyez-vous pas comme les athlètes s'exercent avec des corbeilles pleines de sable? Vous n'avez pas besoin de vous imposer ce labeur; la vie est pleine d'occasions qui vous tiennent en haleine et nourrissent en vous la force et le courage. Ne remarquez-vous pas que les arbres sont d'autant plus vigoureux et plus solides, qu'ils sont plus fortement battus des vents? Chez nous aussi, avec l'épreuve et la patience, grandira la vigueur. « Car », dit le Sage, « l'homme patient et longanime abonde en prudence ; le pusillanime au contraire n'apprend ni ne sait rien ». (Prov. XIV, 29.) Comprenez-vous ce magnifique éloge de l'un, cette grave accusation de l'autre? Il est fort ignorant, le paresseux; il ne sait rien. Gardons-nous donc de porter cet esprit étroit et petit dans nos rapports mutuels; car notre malheur ne viendrait pas de ces inimitiés qu'on rencontre toujours, mais bien de notre propre coeur, faible et rancunier. S'il est fort, ce coeur, il supportera aisément tous les orages ; aucun ne pourra le faire sombrer; ils contribueront même à le conduire au port tranquille. Puissions-nous y toucher et aborder un jour, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel soient au Père et au Saint-Esprit, gloire, empire et honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XX. SI NOUS PéCHONS VOLONTAIREMENT APRèS AVOIR REçU LA CONNAISSANCE DE LA VéRITé, IL N'Y A DéSORMAIS PLUS D'HOSTIE POUR NOS PéCHéS ; IL NE NOUS RESTE QUE L'ATTENTE EFFROYABLE DU JUGEMENT ET D'UN FEU ARDENT QUI DOIT DéVORER LES ENNEMIS DE DIEU. (X, 27, JUSQU'à 32.)

1. Après les motifs d'honneur, les raisons de crainte. Toutefois saint Paul n'enseigne pas l'erreur des Novations et ne proscrit pas la pénitence, mais seulement l'anabaptisme. 2. L'enfer a un véritable et redoutable feu pour les prévaricateurs, et surtout pour les communions indignes. — La vengeance réservée et patiente n'en est que plus à craindre. 3 et 4. La richesse est une lourde chaîne, un préjugé. — Un mot aux femmes luxueuses et avares tout à la fois. — La cupidité est un esclavage comparable à celui des Israélites courbés sous le joug de Pharaon. — Ceux-ci emportèrent l'or d'Egypte ; nous n'emportons que les verges. — La ruine n'est qu'un mot, pour qui conserve l'action de grâces. — Exemple de Job; sortie contre les femmes. — Pourquoi la richesse n'échoit pas à tous. — Malheur à qui la reçoit et n'en est pas meilleur!

1. Tout arbre dont la plantation et la culture auront demandé la main et les sueurs du laboureur, doit rapporter son fruit, sous peine d'être déraciné et jeté au feu. Cette comparaison s'applique aux âmes qui auront reçu la lumière, c'es-tà-dire le baptême. Après avoir été plantés par Jésus-Christ et avoir reçu sa rosée spirituelle, si nous ne donnons aucun fruit, le feu de l'enfer nous attend, avec ses flammes qui ne peuvent s'éteindre. Et c'est pourquoi non content de nous exhorter à pratiquer la charité et à produire les fruits des bonnes oeuvres, par les motifs les plus saints et les plus doux, tels que notre entrée assurée dans le ciel et la voie nouvelle que Jésus-Christ nous y a ouverte, saint Paul recommence à nous y exciter, en faisant appel aussi à des motifs plus terribles et plus redoutables. Il venait d'écrire : Ne délaissez pas nos saintes réunions, comme c'est l'habitude de quelques-uns; mais consolez-vous mutuellement, d'autant plus que vous voyez approcher le grand jour, qui suffit, en effet, à lui seul, pour vous consoler de tout. Maintenant il ajoute « Si nous péchons volontairement après avoir « reçu la connaissance de la vérité», tremblons, car il faut, entendez-le, il nous faut absolument des bonnes pauvres; autrement, « il ne nous reste a plus désormais de victime pour nos péchés ». Comprenez donc. Vous voilà purifié, délivré de vos crimes, monté au rang de fils. Si vous revenez à votre ancien vomissement, il ne vous reste que l'anathème, le feu, et tout ce que rappelle cet arrêt. Car vous n'avez pas une seconde victime.

A ce propos, nous sommes attaqués par l'hérésie qui déclare la pénitence impossible, et par ceux qui diffèrent à recevoir le baptême. Ceux-ci prétendent qu'il y a danger à recevoir le baptême, puisqu'il n'y a point de second pardon; ceux-là déclarent qu'il y a péril à admettre les pécheurs aux saints mystères, puisque le second pardon est impossible. Aux uns comme aux autres, que (536) dirons-nous? Que saint Paul ici ne détruit ni la pénitence , ni l'expiation qui en est l'oeuvre; et qu'il ne prétend ni chasser, ni abattre par le désespoir celui qui est tombé. Paul n'est pas à ce point l'ennemi de notre salut; il ne détruit que l'espoir d'un second baptême. En effet, il ne dit pas : Point de pénitence ! plus de pardon ! mais simplement. Désormais pas de victime, c'est-à-dire, la croix, qu'il appelle victime, ne se dressera pas une seconde fois. Une seule immolation a rendu parfaits à tout jamais ceux qui se sont sanctifiés, à la différence de l'oblation judaïque et des offrandes multipliées. Tel a été le dessein de l'apôtre, quand parlant de notre victime, il a si fort insisté sur cette vérité, qu'elle est une, absolument une; voulant ainsi, non-seulement montrer l'avantage qu'elle a sur les sacrifices judaïques, mais aussi pour rendre plus vigilants les Hébreux convertis, puisqu'ils ne doivent plus attendre une nouvelle victime comme autrefois sous l'ancienne loi.

« Si nous péchons volontairement », dit-il. Voyez-vous comme Dieu est porté à la clémence? Il s'agit de nos péchés volontaires : nos fautes involontaires obtiennent donc le pardon.— «Après avoir reçu la connaissance de la vérité », c’est-à-dire de Jésus-Christ ou de tous ses dogmes, « il ne nous reste plus d'hostie pour nos péchés»; que reste-t-il, au contraire ? « Une attente effroyable du jugement, un feu jaloux qui doit dévorer les ennemis de Dieu ». Ainsi les infidèles n'en seront pas seuls les victimes, mais tous ceux encore qui commettent des actes contraires à la vertu ; ou bien entendez que le même feu qui dévorera les ennemis, consumera aussi les enfants rebelles. Puis, pour nous montrer combien ce feu est dévorant, il lui prête une espèce de vie, en déclarant que c'est un feu jaloux qui doit consumer les ennemis. Pareille à une bête féroce irrite, exaspérée, qui n'a point de repos jusqu'à ce qu'elle ait saisi et dévoré quelqu'un, cette flamme de l'enfer parait obéir à l'aiguillon de la jalousie cruelle, saisit pour ne plus lâcher, ronge et déchire à tout jamais.

Ensuite l'apôtre nous donne la raison de ces menaces redoutables, et nous prouve qu'elles sont l'effet d'une justice inattaquable. Nous croirons, en effet, plus facilement l'existence du châtiment, quand nous en comprendrons le droit et le motif. « Celui qui a violé la loi de Moïse est condamné à mort sans miséricorde, sur la déposition de deux ou trois témoins (28) ».

Sans miséricorde, remarque-t-il; ainsi en Israël, ni pardon , ni pitié; et pourtant ce n'est que la loi de Moïse; il est l'auteur d'un grand nombre de ses prescriptions. Que veut dire : « La déposition de deux ou trois témoins? » Que si deux ou trois personnes attestent la prévarication, aussitôt elle est punie. Si donc, dans l'Ancien Testament, une violation de la loi de Moïse est châtiée immédiatement par le dernier supplice , combien plus chez nous! Aussi conclut-il : «Combien donc croyez-vous que méritera de plus grands supplices, celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu, qui aura tenu pour chose vile et profane le sang de l'alliance, et qui aura fait outrage à l'Esprit de la grâce (29) ! »

2. Mais comment un homme foule-t-il aux pieds le Fils de Dieu? C'est quand, admis à participer à ses mystères, il commet, nous dit l'apôtre, un péché grave. Alors n'est-il pas vrai qu'il le foule aux pieds? N'est-il pas vrai qu'il le méprise? Nous foulons aux pieds ainsi ce dont -nous ne faisons aucun cas : ainsi les pécheurs ne tiennent aucun cas de Jésus-Christ, et c'est là le caractère du péché. Quoi! vous êtes devenu le corps de Jésus-Christ, et vous le jetez sous les pieds du démon! — « Il a tenu pour vil et profane le, sang de l'alliance ». Qu'est-ce qu'une chose vile et profane? C'est une chose impure, ou qui n'a rien de plus que la plus vile matière.- « Il a fait outrage à l'Esprit « de grâce »; car ne pas accepter un bienfait, c'est faire outrage au bienfaiteur. Il t'a fait son enfant; tu veux devenir esclave? Il est venu, il a fait en toi son séjour; et tu laisses entrer en ton coeur de coupables pensées? Jésus-Christ a voulu, chez toi, faire sa demeure, avoir une place ; et tu le foules aux pieds par le libertinage ou l'ivrognerie? Ecoutons, écoutons, nous qui participons indignement aux saints mystères; nous qui indignement approchons de la table sainte! « Gardez-vous de donner les choses saintes aux chiens », dit le Seigneur, « de peur qu'ils ne les foulent aux pieds» (Matth. VII, 6) ; c'est-à-dire de peur qu'ils n'aient pour elles que du mépris et du dégoût.

Paul n'a pas seulement répété cette parole; il en a fait retentir une plus redoutable encore, bien capable de terrifier les âmes, et meilleure pour les faire rentrer en elles-mêmes qu'une douce et consolante exhortation. Il montre combien le sang de Jésus-Christ l'emporte sur la loi de Moïse, quel châtiment était infligé aux violateurs de celle-ci, puis il conclut en disant : Jugez vous-mêmes combien plus grande doit être la punition de ceux qui foulent aux pieds le sang de Dieu ! Je vois là une allusion aux sacrilèges commis contre nos saints mystères; et ce qui suit confirme cette interprétation.

« C'est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant; car il est écrit : La vengeance m'est réservée et je saurai bien la faire, dit le Seigneur ». Et encore: « Le Seigneur jugera son peuple (30 et 31) ». Nous tomberons, dit-il, dans les mains du Seigneur, et non pas dans les mains des hommes. Oui, cette main divine vous attend, si vous ne faites pénitence. O terreur! ce n'est rien, après tout, que de tomber aux mains des hommes; et quand nous verrons un homme. puni en ce monde, nous dit l'apôtre, ne craignons pas pour lui le présent, tremblons pour son avenir! « Car autant le Seigneur a de miséricorde, autant est grand son courroux, et sa fureur s'appesantira sur les pécheurs ».

(Ecclés. V, 7.)

Mais l'apôtre nous laisse deviner ici une autre leçon.

« La vengeance m'est réservée », dit le Seigneur, « et je saurai la faire! » Cette menace atteint l'ennemi qui vous fait du mal, et non pas vous qui subissez l'injustice. Ceux-ci, au contraire, l'apôtre les console en leur disant, presque en propres termes : Dieu est vivant, il demeure éternellement... Que si ceux-là ne reçoivent pas dès (537) maintenant leur châtiment, plus tard ils le recevront. Ce sont eux qui doivent gémir, ce n'est pas nous. Nous tomberons dans leurs mains; eux, dans la main de Dieu! Ce n'est donc pas la victime qui est à plaindre, c'est l'oppresseur; comme ce n'est pas l'obligé, en définitive, mais le bienfaiteur, qui reçoit le bienfait.

Instruits de ces vérités consolantes, sachons être faciles à supporter le mal et l'injustice autant que prompts à faire du bien aux autres. Nous arriverons à cette disposition, si nous méprisons l'argent et la gloire. L'homme qui se dépouillera de ces peux passions sera, plus que personne, libre et grand, plus riche même que celui qui revêt la pourpre. Ne voyez-vous pas que de mal fait commettre la passion de l'or? Je ne parle pas des maux qu'engendrent l'avarice et la cupidité, mais de ceux qui naissent du seul amour de l'argent même bien acquis. Qu'un homme, par exemple, soit ruiné, il mène désormais une vie plus pénible que tout genre de mort. O homme ! pourquoi ces gémissements? Pourquoi tant de larmes? Est-ce parce que Dieu t'a délivré du triste et inutile souci de garder ton or, ou parce que désormais tu n'es plus assis auprès de ton trésor, dans la crainte et tremblement? Si un étranger t'avait lié à son coffre-fort, te forçant à rester là constamment assis, et à veiller pour lesbiens d'un autre, tu gémirais, tu serais furieux. Et lorsque spontanément tu t'étais chargé toi-même de chaînes si lourdes, maintenant délivré d'une pareille servitude, tu gémis!

Nos douleurs ou nos joies ne sont, en vérité, que préjugés , puisque nous gardons nos richesses , comme si elles étaient la propriété d'autrui.

Un mot maintenant aux femmes. Une femme a-t-elle un vêtement tissu d'or? Avec quel soin elle en secoue la poussière, elle le plie, elle l'enveloppe! Dans la crainte de le gâter, elle n'en jouit presque pas. En effet, en attendant, elle meurt ou devient veuve. La crainte qu'elle a de l'user en le portant trop souvent, fait qu'elle s'en prive pour le ménager. — Mais elle le laissera pour une autre. — Rien n'est moins certain; et d'ailleurs en le laissant à une autre, celle-ci en usera de même. — Au reste, si l'on voulait fouiller ce que recèlent nos opulentes maisons, l'on verrait que maints habits précieux, maints objets recherchés sont plus honorés que leurs propriétaires vivants. Loin de s'en servir constamment, en effet, telle femme craint et tremble pour eux, elle en écarte les vers et tout ce qui peut les ronger, elle les dépose pour la plupart dans les parfums et les aromates, elle n'en permet pas même la vue, mais, d'accord avec son mari, elle ne fait que les ranger et les déranger.

3.Saint Paul, dites-moi, n'a-t-il pas eu raison d'appeler l'avarice une idolâtrie? L'honneur, en effet, que les païens rendent à leurs idoles, ces malheureux le rendent à leurs tissus, à leurs bijoux d'or. Jusques à quand remuerons-nous cette fange? Jusques à quand serons-nous attachés à la boue et aux briques?

Comme les enfants d'Israël travaillaient pour le roi d'Egypte, ainsi travaillons-nous pour le démon, qui nous maltraite plus cruellement encore que Pharaon les Hébreux. Ne voyez pas ici une hyperbole. Car plus l'âme l'emporte sur le corps, plus il est triste et pénible de la voir maltraiter par l'avarice qui sans cesse la flagelle, l'inquiète, la tourmente.

Gémissons donc et élevons vers Dieu nos regards suppliants!

Il nous enverra non pas Moïse, non pas Aaron, mais sa parole, et une componction salutaire. Dès que cette parole sera venue et aura pénétré nos coeurs ; elle nous délivrera d'une cruelle servitude, et nous fera sortir de cette autre Egypte, de cette passion inutile et vainement laborieuse, de cet esclavage sans profit. Au moins les Israélites, sortant d'exil, reçurent de l'or, juste salaire de leurs travaux; mais nous autres, nous sortirons les mains vides, et encore serions-nous heureux si nous n'emportions rien; mais nous emportons avec nous, non les vases d'or et d'argent de l’Egypte, mais ses maux, ses péchés et les supplices dont Dieu les punit.

Apprenons donc à recueillir un vrai profit; apprenons à bien souffrir une injustice : c'est le caractère du chrétien. Méprisons les vêtements d'or, méprisons les richesses, de peur de mépriser notre salut. Méprisons l'argent, oui, et non point notre âme. A elle, en effet, le châtiment; à elle, le supplice un jour. Ces prétendus biens restent sur la terre; notre âme s'en ira ailleurs.

Pourquoi, dites-moi, vous déchirer vous-mêmes et ne pas le sentir? Je parle ici à ces avares, qui sont travaillés du désir de posséder toujours davantage. Mais il est bon de le dire aussi à ceux que les avares exploitent et volent. Supportez, chères victimes, les dommages que les avares vous font subir. Ils se suicident, et ne sauraient vous tuer. Ils vous privent de votre argent; mais ils se privent eux-mêmes de l'amour et du secours de Dieu. Or, dépouillé de cette grâce, possédât-on les richesses du monde entier, on est le plus pauvre de la terre; tandis que le plus pauvre des hommes, s'il jouit de la grâce de Dieu, est certainement le plus riche de tous, puisqu'il peut dire avec le Prophète: « Le Seigneur me conduit, rien ne me manquera jamais ». (Ps.

XXII, 1.)

Si vous aviez, dites-moi, un protecteur haut placé et admirable qui vous aimât extrêmement, qui vous portât intérêt;

et si d'ailleurs vous saviez qu'il vivra toujours, que vous ne mourrez pas vous-même avant lui, et qu'il vous fera part de tout ce qu'il a, pour en jouir en toute sûreté comme d'un bien qui vous sera propre et personnel , dès lors vous mettriez-vous en peine de rien acquérir? En vous supposant même dépouillé de tout, ne vous croiriez-vous pas plus riche que personne? Pourquoi donc pleurez-vous? — De n'avoir pas d'argent? Mais pensez que, par là même, l'occasion de pécher vous est ôtée. — D'avoir perdu vos biens? Mais vous avez gagné l'amitié de Dieu. — Et comment l'ai-je gagnée, dites-vous? C'est lui-même qui vous dit : « Pourquoi ne souffrez-vous pas l'injustice » plutôt que de la commettre? Et :« Rendez grâces au ciel de toutes choses » ; et « Bienheureux les pauvres de bon gré!

» (I Cor. VI, 7; I Thess. V, 18; Matth. V, 3.) Imaginez donc à quelle hauteur vous êtes dans son amitié, si vous mettez ces conseils en pratique.

En effet,on ne nous demande qu'une chose: c'est de remercier Dieu en tout et toujours; dès lors, nous aurons tout en abondance. Par exemple, avez-vous perdu dix mille livres d'or? Remerciez Dieu tout aussitôt et vous avez gagné cent mille livres par cette parole d'abnégation et de reconnaissance. Car, dites-moi : à quel moment appelez-vous Job bienheureux? Est-ce quand il est propriétaire de tant de chameaux, de tant de gros et menu bétail? N'est-ce pas plutôt quand il fait entendre cette parole ? « Le Seigneur m'a donné, le Seigneur m'a ôté, son nom soit béni! » (Job, I, 21.) Quand le démon nous veut perdre, ce n'est pas en nous enlevant les richesses, il sait qu'elles ne sont rien ; mais il veut par cette ruine nous forcer à prononcer quelque blasphème. Ainsi agissait-il à l'égard du bienheureux Job; son but unique n'était pas de le réduire à la pauvreté, mais de lui arracher un blasphème. Voyez plutôt quel langage il lui tient par l'épouse même du patriarche. Dès que celui-ci est dépouillé de tout : « Prononcez », lui dit-elle, « une parole contre Dieu, et puis mourez ». — Mais, maudit Satan, tu l'as déjà dépouillé de tout! — Je n'ai pas ainsi atteint mon but. J'ai tout fait pour arriver et je n'ai pu parvenir à le priver aussi du secours de Dieu. Voilà ce que je veux; ce que j'ai fait d'ailleurs n'est rien. Si je n'atteins pas mon but ultérieur, non-seulement Job n'aura subi aucun mal, mais son épreuve lui aura servi.

4. Voyez-vous comment le démon sait le prix de cette ruine spirituelle? Aussi emploie-t-il à cette fin le piège même d'une épouse impie. Ecoutez ici, vous tous qui avez des femmes passionnées pour l'argent, lesquelles vous forceraient à blasphémer contre Dieu! Souvenez-vous de Job. Mais plutôt voyons, s'il vous plait, la grande douceur avec laquelle il lui ferme la bouche. « Pourquoi », lui dit-il, « avez-vous parlé comme une femme insensée?

» (Job, II, 10.) En effet, « les mauvais « discours corrompent les bonnes moeurs ». (1 Cor. XV, 33.) Toujours, hélas! mais surtout dans le malheur, l'influence des mauvais conseils est grande. Notre âme se sent déjà portée d'elle-même à la colère et au désespoir : combien plus elle y obéit, quand elle rencontre un mauvais conseiller! N'est-elle pas alors poussée au précipice? La femme est un grand bien, comme elle est un grand mal. Remarquez, en effet, comment le démon cherche à faire brèche dans ce mur inexpugnable. La perte de tous ses biens n'a pu l'entamer; cette ruine n'a pas produit contre lui grand effet. Convaincu d'avoir en vain dit à Dieu : « Vous verrez que Job vous maudira en face» (Job, I, 11), le démon arme l'épouse, pour arriver à vaincre. Vous avez ouï ce qu'il en espérait!

Mais cet engin de guerre ne lui a pas réussi.

Ainsi, nous-mêmes, si nous supportons tout avec reconnaissance, nous recouvrerons même nos biens; sinon, du moins aurons-nous une plus magnifique récompense, comme il est advenu à ce coeur de diamant, à ce patriarche qui, après une lutte courageuse et victorieuse, a vu le Seigneur lui donner encore la fortune. Job avait prouvé au démon qu'il ne servait pas Dieu par un motif de vil intérêt; le Seigneur, en retour, voulut bien lui rendre plus qu'il n'avait auparavant. C'est en effet ce qui arrive. Quand Dieu voit que nous ne sommes pas attachés aux biens de la vie, il nous les donne; quand il nous voit préférer les biens spirituels. il nous accorde les biens temporels par surcroît, mais jamais ceux-ci d'abord, de peur que nous n'oubliions les biens spirituels. C'est donc par un ménagement de sa providence qu'il nous refuse les biens du corps, afin de nous en séparer même malgré nous.

Mais non, direz-vous; quand je reçois, au contraire, je suis comblé et je rends grâces plus volontiers! — Cela n'est pas, ô homme ; tu n'en es que plus lâche et plus ingrat. — Mais pourquoi Dieu donne-t-il à d'autres? — Etes-vous bien sûr que c'est lui qui donne? — Qui est-ce, si ce n'est lui? — Leur avarice, leur rapacité sait s'enrichir. — Alors comment Dieu permet-il ces crimes? — Comme il tolère le meurtre, les vols, les violences.- Alors que dites-vous de ceux qui, bien que remplis d'iniquités Bans -nombre, reçoivent de leurs ancêtres un riche héritage ? Comment Dieu les en laisse-t-il jouir? — Comme il fait pour les voleurs, les meurtriers et tous les autres malfaiteurs. L'heure n'est pas venue de les juger, mais bien de régler parfaitement votre conduite. Ce que j'ai dit déjà, je le répète. Ils seront d'autant plus sévèrement châtiés, qu'ayant ainsi reçu tous les biens, ils n'en seront pas devenus meilleurs. Car tous les méchants ne seront pas également punis. Ceux qui, couverts des bienfaits de Dieu, demeurent mauvais, seront plus durement châtiés. Mais il n'en sera pas ainsi des hommes qui auront vécu dans la pauvreté. Pour vous convaincre de cette divine justice, écoutez ce que Dieu dit à David: « Ne vous ai-je pas donné tous les biens du roi votre maître?»

(II Rois, XII, 8.) Quand donc vous verrez un jeune homme recevoir sans travail l'héritage paternel et persévérer dans le péché, soyez sûr que son châtiment vient de s'accroître, et son supplice d'augmenter. Ne portons pas envie à de tels misérables, mais rivalisons avec ceux qui savent hériter de la vertu et acquérir les biens de la grâce. « Car, malheur », dit l'Ecriture, « à ceux qui se confient dans leurs richesses!» et:

« Bienheureux ceux qui craignent le Seigneur ! » (Ps. XLVIII, 7 et CXXVII, 1.) De quel côté vous rangez-vous, dites-le-moi? Du côté de ceux qu'elle proclame bienheureux , sans doute?

Soyons donc saintement jaloux de ceux-ci et non point des autres,afin d'acquérir,comme les premiers, lesbiens promis. Puissions-nous les gagner tous par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel soient au Père et au Saint-Esprit, gloire , honneur, empire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. HOMéLIE XXI. RAPPELEZ EN VOTRE MéMOIRE CE PREMIER TEMPS Où, APRèS AVOIR éTé ILLUMINéS PAR LE BAPTêME, VOUS AVEZ SOUTENU DE GRANDS COMBATS DE SOUFFRANCES, ETC. (X, 32, JUSQU'A XI, 3.)

1 et 2. Après la terreur, l'encouragement. — Louanges adressées aux Hébreux qui ont souffert pour Jésus-Christ, et se sont associés aux souffrances de ses apôtres. — La souffrance voulue, cherchée, subie avec joie, est un héroïsme véritable : c'est celui des apôtres. — La patience est nécessaire toujours; elle naît comme nécessairement de la foi et de l'espérance. — Magnifique idée de la foi. 3 et 4. La foi est appuyée sur les prophéties du Sauveur; celles qui se sont réalisées ne pouvaient l'être humainement; elles garantissent celles qui concernent le jugement à venir. — La fin des temps est proche. — Celle du monde, dit l'orateur, peut n'être pas loin; mais celle de chacun de nous est proche : notre vie est si courte! Tremblons! Il y va de l'enfer! — Nous jouons trop avec le péché, et surtout avec celui de la détraction. — Vains subterfuges pour couvrir la médisance. — Nous répondrons de nos paroles peu charitables au jugement de Dieu.

1. Quand un grand médecin vient de faire à son malade une incision profonde et d'ajouter à ses douleurs une plaie cuisante, il s'empresse de soulager le membre souffrant et de prodiguer à cette âme troublée les secours et les encouragements; bien loin de vouloir trancher de nouveau dans le vif, l'homme de l'art emploie sur la première plaie les médicaments les plus adoucissants, et tout ce qui peut enlever le sentiment de la douleur. Telle est aussi la méthode de Paul. Il lui a fallu secouer fortement ses chers disciples, et les toucher de componction par le souvenir de l'enfer dont il a parlé; il a dû leur déclarer que le prévaricateur qui aura violé la loi de grâce est certain de périr; et il a démontré cette perte assurée par les lois de Moïse;

il a même confirmé son dire par d'autres témoignages, et déclaré qu'il est horrible de tomber dans les mains du Dieu vivant. Maintenant, il craint que leur âme,arrivant au désespoir par l'excès de la crainte, ne reste absorbée dans sa douleur; et il les console par les louanges, il les relève par l'exhortation, il leur présente une sainte rivalité avec eux-mêmes.

« Rappelez-vous », leur dit-il en effet, « ce premier temps où, après avoir été illuminés par le baptême, vous avez soutenu de grands combats de souffrances (32) ». Douce et puissante exhortation que celle qui est tirée de leurs propres oeuvres ! Aussi bien faut-il que celui qui débute dans une entreprise, fasse des progrès par la suite. C'est donc comme s'il disait : Au temps de votre initiation, quand vous n'étiez encore que disciples, vous avez montré une ardeur, une générosité d’âme que vous ne montrez plus au même degré. Cette exhortation, vous le voyez, s'appuie sur leurs propres exemples. Et il ne dit pas : Vous avez soutenu des combats, mais de grands combats. Il n'emploie pas seulement le mot tentations, ruais celui de combats qui porte avec lui son éloge et tout un ensemble de magnifiques louanges. Ensuite il repasse une à une leurs victoires, développant son thème, redoublant les éloges. écoutez : « Ayant été d'une part exposés devant tout le monde aux opprobres et aux mauvais traitements (33) ». C'est chose grave, en effet, qu'un opprobre; c'est chose capable de percer le coeur et de bouleverser l'âme, et de répandre les ténèbres dans une raison humaine. Entendez à ce sujet le Prophète : « Mes larmes ont été mon pain jour et nuit, tant qu'on m'a dit chaque jour : « Où est votre Dieu ? « Et encore : » Si mon ennemi m'avait outragé, je l'aurais enduré ». (Ps. XLI, 4; LIV, 13.) Comme les humains ont surtout la maladie de la vaine gloire, l'opprobre est un piège qui les prend facilement. Et, non content de rappeler les opprobres, l'apôtre témoigne qu'ils ont eu un caractère public de gravité : « Ils ont « été donnés en spectacle ». Lorsque quelqu'un se voit poursuivi de malédictions, sa peine est vive, mais elle l'est beaucoup plus quand elles retentissent devant tout le monde. Pour eux qui avaient quitté les rites si imparfaits du judaïsme, pour passer à une religion parfaite, en sacrifiant les traditions de leurs ancêtres, quel chagrin c'était, dites-moi, que de subir les mauvais traitements de leurs compatriotes, sans pouvoir même se défendre ! Bien que vous ayez tant souffert, ajoute-t-il, on ne peut dire que vous ayez fait entendre des plaintes, puisqu'au contraire vous en avez témoigné toute votre joie.

C'est dans le même sens qu'il leur dit. « Et d'autre part, ayant été compagnons de ceux qui ont souffert de pareilles indignités, vous avez compati à ceux qui étaient dans les chaînes (34) », mettant en scène ici les apôtres.

Non-seulement, dit-il, vous n'avez point rougi d'être maltraités par ceux de votre nation, mais vous avez été les compagnons d'autres martyrs encore, qui ont enduré les mêmes souffrances que vous. Vous reconnaissez ici dans saint Paul la voix qui console et qui encourage. Il n'a pas dit. Vous subissez avec moi les afflictions, vous partagez mes combats; mais: « Vous avez compati à ceux qui étaient dans les chaînes ». Voyez-vous comme il parle de lui-même sans doute, mais, aussi d'autres captifs ? Vous n'avez point considéré ces chaînes comme des chaînes, leur dit-il, et sans vous effrayer, vous êtes demeurés fermes comme de (540) courageux athlètes; et loin d'avoir besoin d'être consolés dans vos tribulations, vous avez su consoler les autres. « Et vous avez accueilli avec joie le pillage de vos biens ». Dieu ! quelle foi chez eux, pleine, certaine, convaincue ! Saint Paul fait bien voir la cause de leur fermeté, non-seulement pour les exhorter à de nouveaux combats, mais pour les engager à ne pas déchoir de cette foi sublime. Vous avez vu, dit-il, le pillage de vos biens, et vous l'avez supporté ; car vos regards se portaient alors vers les biens invisibles que vous envisagiez déjà comme visibles;

preuve d'une foi éminente, que vous avez, d'ailleurs, manifestée par vos oeuvres. — Mais ce pillage était peut-être, de la part de vos ennemis, un acte de pure violence que vous n'auriez pu empêcher? Il n'est donc pas évident que vous ayez subi votre ruine pour le motif de la foi ? — Au contraire, c'était si évidemment pour la foi, que vous pouviez, en abjurant votre religion, conjurer ce pillage. Aussi avez-vous fait bien plus encore que. de consentir à le subir; vous l'avez supporté avec joie, ce qui est une vertu toute apostolique et digne de ces grandes âmes dont la joie éclatait jusque sous les fouets. Car il est dit « qu'ils revinrent joyeux de l'assemblée des juifs, parce qu'ils avaient été trouvés dignes d'être accablés d'outrages pour le nom de Jésus ».

(Act. V, 41.) Au reste, cette joie dans la souffrance révèle dans un martyr l'espoir d'une récompense, et la conviction que loin d'y perdre, il y gagne certainement. Et ce mot : « Vous avez accueilli », montre une souffrance volontiers acceptée. Et pourquoi l'avez-vous choisie et accueillie ? C'est parce que « vous saviez que vous aviez d'autres biens plus excellents et permanents». — «Permanents », c'est-à-dire fermes et durables, et non pas périssables comme ceux de la terre. Après les avoir ainsi loués, il dit :

2. « Ne perdez donc pas la confiance que vous avez, qui doit être récompensée d'un grand prix (35) ». Que dites-vous, bienheureux Paul? Vous ne prononcez pas qu'ils ont perdu la confiance, et qu'ils ont à la regagner; loin de leur ôter ainsi l'espoir, vous dites qu'ils l'ont encore, qu'ils ne doivent pas la perdre; et ainsi vous les encouragez. Vous l'avez encore, dit l'apôtre. Pour acquérir de nouveau ce qu'on a perdu, il faut plus de travail; il en faut bien moins pour éviter de perdre ce qu'on possède encore. Aux Galates son langage est tout autre : « Mes petits enfants, pour lesquels je souffre des douleurs de mère, jusqu'à ce que Jésus-Christ soit formé en vous ». (Galat. IV, 19.) Il trouvait chez eux plus de paresse et de lâcheté; aussi avaient-ils besoin d'entendre des paroles plus énergiques. Les Hébreux avaient seulement le coeur faible et découragé; leur état réclamait donc un discours de guérison et d'encouragement. Ne perdez donc pas, leur dit-il, votre confiance : ils étaient donc en grande faveur auprès de Dieu. « Parce qu'elle doit être récompensée d'un grand prix ». Qu'est-ce à dire, sinon: nous la. recevrons plus tard? Si donc elle est réservée à une vie future, il ne faut pas la demander à celle-ci. Et de peur qu'on ne lui objecte : Mais nous avons tout sacrifié! — Il prévient cette difficulté de leur part en disant équivalemment : Si vous savez que le ciel vous garde des biens tout autrement précieux, ne cherchez plus rien ici-bas. Car la patience vous est nécessaire, non pas que vous deviez combattre encore plus, mais pour que vous restiez dans les mêmes combats, et que vous ne jetiez pas à vos pieds la palme que vous tenez déjà. Vous n'avez qu'un besoin donc : c'est de résister, comme vous l'avez fait jusqu'ici afin qu'arrivés au terme de la carrière, vous receviez la récompense promise.

« Car la patience vous est nécessaire, afin que faisant la volonté de Dieu, vous puissiez obtenir les biens qui vous sont promis (36) ». Votre unique et nécessaire devoir est donc de supporter le délai de Dieu, mais non pas de subir de nouvelles luttes. Déjà, leur dit-il, vous touchez à la couronne, vous avez vaillamment tout subi, combats, chaînes, afflictions ; tous vos biens ont été pillés. Que reste-t-il donc ? Désormais vous ne faites plus qu'attendre l'heure du couronnement ; vous ne supportez plus qu'une peine légère, celle du délai de votre couronne à venir. O magnifique consolation ! Il semble qu'on parle à un athlète qui a renversé et vaincu tous ses antagonistes, et qui ne voit plus se. lever aucun adversaire pour accepter la lutte; n'ayant désormais qu'à recevoir la couronne, il s'irrite du temps que le juge du combat met à venir enfin pour placer le laurier sur son front; impatient, il veut sortir de l'arène et fuir l'amphithéâtre, n'y tenant plus de chaleur et de soif. Que dit donc l'apôtre, dans une circonstance semblable ? « Encore un peu de temps, et celui qui doit venir viendra, et ne tardera pas (37) ». Pour prévenir ce cri de leur impatience: Quand donc viendra-t-il? l'apôtre les console par les saintes Ecritures. Déjà, dans un autre passage, il encourage ses disciples, en disant : « Notre salut est plus proche », parce qu'il reste peu de temps à courir. Et il ne parle pas de lui-même, mais d'après les saints Livres. Car, si déjà dans ces temps lointains, on disait : « Encore un peu de temps, et celui qui doit venir viendra, et ne tardera pas » (I Rom. XIII, 11), il est évident que le Libérateur est plus voisin encore. L'attendre donc, c'est accroître encore la récompense.

« Or, le juste vivra de la foi. Que s'il se relire, il ne plaira pas à mon coeur (38) ». Exhortation bien pressante qui leur apprend que même après avoir été jusque-là parfaits dans leur conduite, ils perdraient tout par le ralentissement. « Mais quant à nous, nous ne sommes point les enfants de la révolte, ce qui serait notre ruine; mais nous demeurons fermes dans la foi pour le salut de nos âmes (39) ».

« Or la foi est la substance des choses que l’on doit espérer et une pleine conviction de celles qu'on ne voit point. C'est par la foi que les anciens Pères ont reçu un témoignage si avantageux ». (XI, 1, 2.) Ciel ! quelle admirable exactitude d'expression! La foi est la « démonstration », dit-il, « des choses qui ne paraissent pas encore » c'est-à-dire, la conviction pleine de l'invisible. La démonstration, d'ordinaire, ne se dit que d'une (541) vérité certaine. La foi est donc une vue de vérités non manifestes encore, et l'invisible qu'elle nous révèle doit être admis avec une persuasion aussi certaine que le visible. Ce que nous voyons, il nous est impossible de ne le pas croire ; or, si l'objet de la foi qui échappe à notre oeil ne nous paraît pas aussi vrai et plus sûr même que le monde visible, nous n'avons pas la foi. Comme les choses que nous espérons paraissent n'avoir pas de corps ni de consistance, la foi donne une substance et un corps à ces objets de l'espérance; ou plutôt, elle ne leur donne pas, elle est elle-même leur essence. Prenons un exemple : La résurrection n'est pas encore arrivée ; elle n'a donc pas encore de substance, elle n'existe pas; mais l'espérance lui crée une subsistance dans notre âme, voilà ce que veut dire : « La substance des choses qu'on doit espérer ».

Si donc la foi seule a la démonstration de l'invisible, pourquoi voulez-vous voir celui-ci, et vous exposer à perdre la foi, à compromettre ce principe par lequel vous êtes justes, puisque le « juste vivra de la foi? » Si vous voulez être voyants, vous cessez d'être croyants. Vous avez travaillé et combattu, je me plais à le dire ; mais, attendez! Attendre, c'est la foi; ne cherchez pas tout ici-bas.

3. Ces paroles ont été dites aux Hébreux; mais l'avis qu'elles renferment s'adresse à un grand nombre de ceux qui sont ici rassemblés. A qui surtout? A ceux qui ont le coeur étroit et défaillant, à ceux aussi qui manquent de patience. Les uns et les autres ne peuvent voir la prospérité des méchants, ni leurs adversités à eux-mêmes, sans être accablés de tristesse et d'indignation, appelant sur ceux-là le supplice et la vengeance du ciel, en même temps que fatigués d'attendre leur propre récompense.

« Encore un peu de temps », disait saint Paul, « et celui qui doit venir viendra et ne tardera pas ». Répétons-le, nous aussi, aux lâches et aux paresseux : la punition arrivera certainement, elle viendra , la résurrection même déjà est à nos portes. — Mais qui le prouve, dira-t-on? — Je ne demanderai pas mes preuves aux prophètes. Je ne parle pas seulement à des chrétiens en ce moment, mais mon auditeur fût-il un gentil, j'ai pleine confiance, j'apporte. des preuves certaines ; je puis le convaincre, lui aussi; et comment? écoutez-moi.

Jésus-Christ a fait plusieurs prophéties. Si les unes ne se sont pas réalisées, ne croyez pas aux autres; mais si elles se sont accomplies en tous points, pourquoi douteriez-vous de celles qui restent à accomplir? Lorsqu'une partie de ces prophéties se sont accomplies, il serait aussi déraisonnable de ne pas croire aux autres, qu'il le serait d'y croire, si rien ne s'était encore accompli. Au reste, un exemple va rendre la chose évidente : Jésus-Christ a dit que Jérusalem serait prise, et qu'elle le serait avec des circonstances inouïes jusqu'alors, et qu'elle ne serait jamais rebâtie : sa prédiction s'est réalisée. — Il a dit qu'une terrible affliction frapperait le peuple juif : elle est arrivée. — Il a prédit l'extension de son Evangile, pareil d'abord au grain de sénevé : et nous le voyons se propager de plus en plus dans l'univers entier.

Il a prédit que quiconque abandonnerait son père, sa mère, ses frères, ses soeurs, retrouverait son père et sa mère;

et nous voyons ce fait réalisé. — Il a dit à ses disciples : « Vous aurez des tribulations en ce monde, mais ayez confiance, j'ai vaincu le monde »; c'est-à-dire, personne ne vous vaincra, et l'événement nous l'a prouvé. — Il a dit que les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre l'église, bien qu'elle doive souffrir persécution, et que personne n'éteindra son évangile : cette prédiction est vérifiée par l'expérience. — Et quand le Seigneur faisait ces prophéties, elles avaient un caractère incroyable. Pourquoi? C'est que l'on ne pouvait y voir que des paroles, et que lui-même n'apportait pas de preuve de l'avenir qu'il annonçait. Aussi ces prophéties n'en sont que plus dignes de foi aujourd'hui. — Il a dit que la fin viendrait après que l'évangile aurait été annoncé à toutes les nations. Voici qu'en effet nous touchons à la fin; car la prédication a été faite à la plus grande partie de la terre. (Luc, XIX, 44 ; Marc, XIII, 2 ; Matth. XXIV, 14, 21 ; Luc, XIII, 19 ; Matth. XIX, 29 ; XVI, 18 ; Jean, XVI, 33.) Donc la fin est proche. Tremblons, mes frères. Mais quoi ! vous qui m'entendez, êtes-vous même inquiets de cette fin redoutable? Et pourtant la voici pour vous déjà imminente et présente.

La vie s'achève, pour chacun de nous, et de plus en plus, la mort s'avance. Car, dit l'écriture : « La somme de nos jours l'un dans l'autre est de soixante-dix ans; et pour les mieux partagés, quatre-vingts ans ». Le jour de notre jugement est proche; tremblons encore une fois. « Le frère ne rachète pas le frère : quel homme donc vous rachètera? » Nos regrets seront immenses, dans l'autre vie : « Mais dans la mort, personne ne pourra louer Dieu ! » Aussi est-il dit : « Prévenons sa face, pour le louer » (Ps. LXXXIX,10; XLVIII, 8 ; VI, 6 et XCIV, 2), c'est-à-dire devançons son avènement. De ce côté, nos efforts ont leur prix et leur puissance ; ils ne pourront rien dans l’autre monde. Dites-moi, je vous prie, si l'on nous renfermait pour un temps assez court dans une fournaise embrasée, ne ferions-nous pas tous les sacrifices pour être délivrés, fallût-il donner toute notre fortune, fallût-il subir l'esclavage? Combien d'hommes sous le poids de maladies graves seraient prêts à donner tout pour guérir, si on leur laissait le choix! Si donc une maladie, si peu qu'elle dure, nous ennuie et nous tourmente à ce point, que ferons-nous dans cet autre monde où la pénitence même sera impossible?

Que de maux nous accablent, que nous ne sentons même pas! nous nous mordons les uns les autres, nous nous entre-dévorons par mille injustices, accusations, calomnies, jalousies chagrines de la gloire du prochain. Et voyez quel péché grave! Quand on veut blesser la réputation du prochain, l'on dit : « Un tel ou un tel a dit cela! Que Dieu me pardonne!... Qu'il ne m'examine pas moi-même; je ne suis coupable que d'avoir entendu ». — Mais si vous n'y croyez pas, (542) pourquoi le dites-vous, enfin? Pourquoi le répétez-vous ? Pourquoi à force d'en répandre le bruit, rendez-vous le fait croyable? Pourquoi colporter un mensonge? Vous n'y croyez pas, et vous demandez que Dieu vous épargne son redoutable examen ? Ah ! plutôt, ne dites rien, taisez-vous, et alors seulement soyez rassuré.

4. Je ne sais vraiment comment cette maladie a pu envahir les hommes. Non, nous ne sommes que des comédiens; nous ne savons rien garder dans notre âme. Ecoutez l'avis du Sage : « Avez-vous entendu un bruit fâcheux? qu'il meure dans votre sein; ne craignez pas; votre coeur n'en crèvera point! » Et ailleurs : « L'insensé a entendu une parole; il est en travail pour la redire, comme la femme qui enfante ». (Ecclés. XIX, 10, 11.) Nous sommes si prompts à l'accusation, si disposés à condamner! Ah! quand nous n'aurions pas commis d'autre péché, celui-là suffirait pour nous perdre et nous conduire en enfer. Il nous enveloppe, il nous jette dans un réseau inextricable de fautes sans nombre. Pour mieux l'apprécier, écoutez le Prophète : « Tu t'asseyais pour parler contre ton frère ». (Ps. XLIX, 20.) — Mais ce n'est pas moi, dites-vous, c'est cet autre. — Non, c'est vous autant que lui. Car si vous n'aviez rien dit, il n'aurait rien appris. Et dût-il même l'apprendre d'ailleurs, au moins ne seriez-vous pas coupable de péché, lorsque votre devoir est de couvrir et de cacher les fautes du prochain. Mais vous, sous prétexte d'aimer la vertu, vous les révélez, et vous êtes moins un accusateur, qu'un hypocrite, un homme en délire, un insensé. Triste habileté ! vous vous couvrez de honte autant que votre victime, et vous ne le sentez même pas !

Or, voyez que de maux découlent d'une seule faute! Vous irritez Dieu, vous désolez votre prochain, vous vous rendez digne de l'éternel supplice. N'entendez-vous pas ce que Paul dit ait sujet des veuves : « Non-seulement elles sont curieuses et veulent tout savoir; mais encore intarissables de la langue et des yeux, elles courent les maisons, et disent ce qui ne convient pas ». (I Tim. V, 13.) C'est pourquoi, lors même que vous croiriez ce que l'on dit contre votre frère, vous n'avez pas même dans ce cas le droit d'en parler; à plus forte raison, si vous n'y croyez pas.

Ah ! plutôt, étudiez ce qui vous regarde ; tremblez que Dieu ne vous examine. Car ici vous ne pouvez me répondre : Est-ce que Dieu m'examinera pour des bagatelles? — Je le veux, ce sont des riens; mais pourquoi les colportez-vous? Pourquoi grossir le mal? Cette conduite peut nous perdre; et c'est pourquoi Jésus-Christ disait: « Ne jugez pas, pour que vous ne soyez pas jugés ». Mais nous ne tenons pas compte même du divin Maître. La punition du pharisien ne nous corrige pas, et ne nous rend ni plus modestes ni plus réservés. Il disait avec vérité, cet orgueilleux : « Je ne suis pas semblable à ce publicain! » et il le disait sans témoin, et il fut cependant condamné. Si énonçant un fait véritable, et l'énonçant loin de toute oreille étrangère, il fut pourtant condamné; qu'adviendra-t-il à ceux qui vont répétant partout des mensonges, dont ils n'ont aucune preuve, pareils en cela à des femmes frivoles et loquaces? Quel ne sera pas leur châtiment, leur juste punition ?

Mettons désormais une porte et une serrure à notre bouche.

Ces riens dangereux engendrent des maux sans nombre; des familles sont bouleversées, des amitiés brisées ; des misères infinies en résultent. O homme! n'examinez point curieusement les affaires de votre prochain. — Mais vous êtes bavard, c'est votre maladie? —Parlez de vos affaires à Dieu ; ce ne sera plus un vice et un danger pour vous, mais un avantage. Racontez-les à vos amis, aux hommes justes, à ceux qui possèdent votre confiance, afin qu'ils prient pour vos péchés. Si vous parlez des faits et gestes du prochain, loin d'y gagner, loin d'en profiter, vous êtes perdu. Si Dieu est notre confident pour tout ce qui vous regarde, vous amasserez une belle récompense. « Je l'ai dit », chantait le Psalmiste: « J'accuserai contre moi-même et à Dieu toutes mes iniquités! Et vous, Seigneur, vous m'avez pardonné l'impiété de mon coeur! » Vous voulez juger? Jugez vos oeuvres. Personne ne vous accusera plus, si vous vous condamnez vous-même; mais on vous accusera, si vous ne vous jugez pas. Oui, l'on vous accusera si vous ne faites pas votre aveu; on vous accusera si vous n'avez pas de repentir. Voyez-vous quelqu'un s'irriter , s'emporter, commettre quelque péché grave et indigne ? Pensez aussitôt à vos propres actions; ainsi vous ne le condamnerez pas sévèrement, et vous vous épargnerez un faix énorme de péchés.

Si nous réglons ainsi notre vie, si nous l'occupons de la sorte, si nous prononçons nous-mêmes notre condamnation, nous ne commettrons peut-être que bien peu de péchés ; tandis que celte douceur, cette réserve nous enrichira d'actions honnêtes et glorieuses, et nous fera jouir de tous les biens promis à ceux qui aiment Dieu. Puissions-nous les conquérir par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel soient au Père, dans l'unité du Saint-Esprit, gloire, empire, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.

Ainsi soit-il.

HOMéLIE XXII. C'EST PAR LA FOI QUE NOUS SAVONS QUE LES SIèCLES ONT éTé CRééS PAR LA PAROLE DE DIEU, ET QUE TOUT CE QUI éTAIT INVISIBLE A éTé FAIT VISIBLE. (XI, 3, JUSQU'à 7.)

1 et 2. L'orateur résume les généralités sur la foi, et la fin de l'instruction précédente. — Il montre que la foi, qui parait un système en l'air, est la base même de la philosophie. — Celle-ci, en définissant Dieu, est obligée de faire un acte de foi. — Après le monde en général, l’apôtre aborde en particulier l'homme, et surtout les grands hommes. — Magnifique exemple d'Abel, au sujet duquel l'orateur donne des détails qu'on ne trouve pas dans la Genèse. — La foi d'Enoch, que la mort d'Abel aurait dd décourager. — Enoch est d'autant plus méritant qu'à son époque on ignorait la résurrection à venir? Où est Enoch ? Où est Die? Questions purement curieuses que l'Esprit-Saint n'a pas résolues. — Ce qu'il nous apprend suffit à notre instruction et à notre édification. 3. Il faut chercher Dieu avec la même âpreté qu'on met à chercher l'or. —L'obstacle étant la hauteur de Dieu, élevons nos âmes comme le mineur élève les yeux du fond de la carrière ou de la fosse. — Allusion à la prière Manibus extensis. — Volons par-dessus les obstacles, comme l'oiseau au-dessus des abîmes. —A cette hauteur, le démon ne peut nous atteindre : ses traits retombent sur lui. —Mais le moyen de repousser ses traits, c'est surtout la douceur. — La colère est mauvaise et puérile.

1. Le caractère de la foi est d'exiger une virilité d'âme, une jeunesse de coeur, une force qui nous élève au-dessus des choses sensibles, et qui laisse loin derrière elle la faiblesse des raisonnements humains. Il est impossible d'être vraiment fidèle, qu'a une condition : c'est qu'on se place au-dessus de tonte habitude vulgaire. Or, précisément, les Hébreux avaient laissé faiblir leurs âmes; après avoir débuté par la foi, ils avaient subi l'influence des événements; les troubles de coeur et les afflictions du dehors les avaient rendus pusillanimes; leur déchéance allait croissant. C'est pour les relever et leur rendre le courage, que l'apôtre a fait d'abord appel à leur première vertu, en disant : « Souvenez-vous de vos premiers jours ». Puis, invoquant l'écriture sainte, il leur a dit avec elle : « Le juste vivra de la foi ». (Habac. II, 4.) Enfin, employant aussi le raisonnement, il a défini la foi, « la substance des choses que nous devons espérer, et la conviction de celles que nous ne voyons pas encore ».

A présent, il rappelle le témoignage et l'exemple de leurs ancêtres, de ces hommes si grands et si admirables, et leur dit équivalemment : Si pouvant jouir à discrétion des biens de la terre, ils ont cependant fait leur salut par la foi, combien plus cette voie doit-elle être la nôtre! Notre âme est ainsi faite que quand elle trouve un compagnon de souffrances, elle se calme et respire. Si la communauté d'afflictions console, la communauté de foi a le même avantage : « On se console mutuellement par la communauté de la même foi ». Car notre nature humaine est infidèle, défiante à l'excès; elle ne peut se confier en elle-même, elle craint pour les biens qu'elle croit posséder, elle a grand souci de l'opinion. Que fait donc saint Paul ? Il les relève et les exhorte d'après les exemples de leurs ancêtres, remontant même aux faits précédents et qui sont connus du genre humain. Comme on reprochait à la toi d'être un Tain système que l'on ne peut ni prouver ni démontrer, et qui semble même une duperie, l'apôtre fait voir que les plus grandes vérités et les plus grandes vertus sont dues à la foi et non au raisonnement.

Et comment le prouve-t-il, direz-vous? « C'est par la foi », avance-t-il, « que nous savons que le monde a été fait par la parole de Dieu, de sorte que de l'invisible a jailli le visible ». Il est évident, dit l'apôtre, que de ce qui n'était pas, Dieu a fait ce qui est ; de ce qui ne se peut voir, il a fait ce qu'on voit; de ce qui n'a ni corps ni consistance, il a fait les corps et les êtres consistants. Et comment est-il évident que la parole divine a tout fait? Car la raison ne suggère point cette vérité ; elle enseignerait plutôt le contraire, savoir que ce qui ne parait point vient de ce qui parait. Ainsi, les philosophes disent que de rien, rien ne se fait, parce que le philosophe, homme animal, n'accorde rien à la foi. Et cependant quand la sagesse humaine proclame une maxime noble et grande, quand, par exemple, elle avance que Dieu n'a point de principe qui le crée ni qui lui donne naissance, aussitôt elle est prise en flagrant délit d'emprunt à la foi : car la raison ne révèle point ce fait, mais plutôt tout l'opposé. Or voyez un peu l'immense folie de ces soi-disant sages. Ils disent que Dieu est incréé, sans principe, ce qui est bien autrement étonnant que d'être tiré du néant : car avancer de Lui qu'il est ainsi sans principe, ainsi incréé, qu'il ne doit sa naissance ni à lui-même, ni à aucun autre, voilà une proposition bien autrement inexplicable que celle qui dit : Dieu a fait de rien tout ce qui est. Il y a en ceci beaucoup de choses que la raison admet sans peine, par exemple, que Dieu a fait quelque chose, que les êtres faits ont eu un commencement, qu'ils ont été vraiment et absolument faits et créés.

Mais l'autre vérité proclame Dieu existant par lui-même, spontanément, sans recevoir la naissance, sans avoir eu de commencement, sans être soumis au temps : cette affirmation, dites-moi, n'a-t-elle pas besoin de foi pour qu'on l'admette ?

Cependant l'apôtre n'a pas proposé cette première vérité bien autrement sublime, et il n'a (544) avancé que la seconde, bien inférieure : « La foi », a-t-il dit, «nous apprend que le monde a été créé par la parole de Dieu». Vous objecterez ici Comment pouvez-vous dire que Dieu d'une parole ait fait toutes choses? Car la raison ne le découvre pas, et personne n'était présent à ce moment de la création. Qui donc la prouve? — La foi, oui, la foi, qui seule ici vous donne l'intelligence; aussi a-t-il dit , que nous le savons par la foi. — Mais par cette expression « la foi », qu'entendons-nous? Que de l'invisible a jailli le visible. Voilà l'objet de la foi. Après avoir exprimé cette vérité d'une manière générale, l'apôtre la poursuit dans ses applications particulières; car un grand homme est comme un petit univers. Saint Paul le donnera lui-même à entendre dans la suite. En effet, quand il aura fait sa preuve par l'exemple de cent ou de deux cents personnages qu'il va faire comparaître devant nous, il s'apercevra que ce nombre de témoins est petit comme quantité, mais il le grandira en ajoutant que du moins « le monde n'en était pas digne ».

(Hébr. XI, 38.)

« C'est par la foi qu'Abel offrit à Dieu une plus excellente hostie que Caïn (4) ». Remarquez quel personnage il nomme le premier : c'est aussi le premier qui ait souffert, et qui ait souffert de la main de son frère, lequel pourtant est resté impuni, et n'a encouru que la haine de Dieu. Voilà, pour les Hébreux, l'exemple d'une persécution semblable à la leur, puisqu'ils étaient persécutés par leurs frères : « Et vous aussi », avait-il dit, «vous avez souffert les mêmes indignités de la part même de vos concitoyens». (I Thess.

II,14.) Et il démontre que ceux-ci, nouveaux Caïus, obéissent à l'envie et à la haine. Abel honora Dieu, et mourut même pour l'avoir honoré; et il n'a pas encore obtenu la résurrection. Abel a signalé son zèle, il a fait tout ce qu'il devait faire; mais ce que Dieu, en retour, doit faire pour lui, Abel ne l'a pas encore reçu. L'apôtre appelle ici « une plus excellente hostie », une hostie plus honorable, plus glorieuse, plus filiale. Et nous ne pouvons pas prétendre, dit-il, qu'elle n'ait pas été acceptée; car elle a été reçue, si bien que Dieu disait à Caïn : « Je te refuse, si tu offres bien , mais que tu partages mal » (Gen. IV, 7); ce qui indique qu'Abel offrit bien et partagea également bien. Et pourtant de justice, quelle récompense a-t-il reçue? Il fut tué de la main de son frère; et la condamnation que son père entendit prononcer pour son péché, Abel, qui s'était conduit saintement, la subit le premier, et fut frappé d'autant plus cruellement qu'il le fut ainsi et le premier et par la main d'un frère. Et ces vertus, il les pratiqua sans exemple précédent qu'il pût contempler.

Qui, en effet, aurait-il pu considérer pour s'animer à servir Dieu? Son père ou sa mère? Mais au lieu de reconnaître les bienfaits divins, ceux-ci avaient déshonoré Dieu. Son frère, peut-être? Mais celui-ci, à son tour, outrageait le Seigneur. Il ne puisa donc la vertu que dans son propre coeur. Or, étant digne de tant d'honneur, que souffrit-il cependant? Une mort violente. L'apôtre lui adresse encore une autre louange : «Par sa foi », dit-il, « il reçut le témoignage qu'il était juste; Dieu lui-même rendant ce témoignage aux offrandes d'Abel; par cette foi, enfin, il parle encore après sa mort ». Mais quel autre témoignage a-t-il reçu, et qui l'a déclaré juste? C'est le feu du ciel, qui, dit-on, descendit et consuma ses victimes. Car il est dit de lui : « Dieu regarda favorablement Abel et ses sacrifices»; et une version ajoute, que Dieu les consuma. Or, quoique ayant rendu par ses paroles et ses miracles ce témoignage à la vertu d'Abel, tout en le voyant périr à cause de sa foi en lui, Dieu ne le vengea pas, et laissa sa mort impunie.

2. Il n'en va pas ainsi de vous, leur dit l'apôtre; n'avez-vous pas en effet, et les prophètes, et les exemples, et d'innombrables consolations, et des miracles, et des prodiges tant de fois opérés? Chez Abel, c'était une foi vraie et pure : car quels miracles avait-il vus, pour croire ainsi aux récompenses à venir? N'est-ce pas la foi seule qui lui fit choisir la vertu?

Mais qu'est-ce que veut dire ceci : « Par la foi, il parle encore après sa mort? » Saint Paul craignant de pousser les Hébreux au désespoir, montre qu'Abel a reçu déjà en partie un dédommagement. En quel sens? C'est, dit-il, qu'on lui garde up grand honneur, une magnifique estime : l'expression, «il parle encore », donne cela à entendre, et signifie que s'il fut ravi au monde, au moins avec lui ne fut point ravie sa gloire, sa renommée. Non, il n'est pas :port, et vous-mêmes ne mourrez point! Plus auront été cruelles les souffrances d'un saint, plus grande est aussi sa gloire. Comment parle-t-il encore? C'est qu'une marque éclatante de vie, c'est certainement d'être célébré par tous les hommes, admiré partout, regardé comme bienheureux.

En portant les autres à la vertu, il parle éloquemment. Un discours fera toujours moins d'effet que ce martyre. Et de même que le ciel nous parle, rien qu'en se dévoilant, ainsi ce grand saint nous prêche dès qu'il se révèle à notre souvenir. Il aurait prêché, il aurait eu mille voix, il vivrait encore, qu'il serait moins admiré qu'il ne l'est encore de nos jours. De telles vertus ne sont pas impunément frappées; elles ne peuvent passer inaperçues ni s'oublier avec les âges.

« C'est par la foi qu'Enoch a été enlevé du monde, afin qu'il ne mourût pas; et on ne l'y a plus vu, parce que Dieu l'a transporté ailleurs et l'écriture lui rend ce témoignage qu'avant d'avoir été ainsi enlevé, il plaisait à Dieu; or, il est impossible de plaire à Dieu sans la foi; car pour s'approcher de Dieu, il faut croire premièrement qu'il y a un Dieu, et qu'il récompensera ceux qui le cherchent (56) ». L'apôtre révèle ici une foi plus grande que celle d'Abel. Comment? C'est que, bien qu'Enoch ait vécu après lui, l'exemple de sa mort affreuse suffisait pour détourner Enoch de suivre sa voie. En effet, Dieu avait prédit ce meurtre, quand il disait à Caïn : «Tu as péché , ne vas pas. plus loin! » Et cependant il ne vengea point cet Abel qu'il honorait. Enoch ne fut point découragé par cette triste histoire; il ne se dit pas à lui-même : Que gagne-t-on à subir les travaux et les dangers? Abel a honoré Dieu, et n'en a point reçu de secours. Car (545) que servit-il à la victime de Caïn, que celui-ci ait subi une certaine condamnation et un supplice? Qu'y a-t-il gagné pour lui-même ? Supposons même que le meurtrier ait été sévèrement puni. Qu'importe à celui qui est mort si. prématurément? Enoch ne tint point ce langage, il n'eut point ces pensées; passant par-dessus toutes ces considérations, il comprit que s'il est un Dieu, ce Dieu est nécessairement rémunérateur.

Or, ces anciens ne savaient rien encore de la résurrection. Si donc, avec l'ignorance entière de ce dogme consolant, voyant même tout l'opposé en apparence, ils ont su néanmoins chercher te bon plaisir de Dieu : combien plus y sommes-nous obligés ? Car ils n'avaient, eux, ni cette connaissance de la résurrection, ni la facilité de contempler des modèles. Et c'est précisément pour n'avoir rien reçu de Dieu, que ce saint personnage fut agréable à Dieu. Car enfin, répondez-moi . il tenait pour sûr que Dieu est rémunérateur; mais d'où le savait-il?

Abel n'avait certes point été rémunéré.

Ainsi la raison suggérait de tout autres pensées que celles de la foi ; celle-ci disait le contraire de ce qu'on voyait. Donc, vous aussi, chers disciples, s'écrie l'apôtre, si vous n'êtes point rétribués en ce monde, ne vous en troublez pas!

Comment Enoch fat-il « transporté par la foi, hors de ce monde? » il plaisait à Dieu, et c'est pourquoi il fut enlevé; et la cause de cette amitié de Dieu pour lui fut sa foi. Car s'il eût ignoré que Dieu lui gardât une récompense, comment l'eût-il servi ? « Sans la foi il est impossible de plaire à Dieu ». Un homme croit ces deux points, l'existence de Dieu et la récompense à venir: il recevra le salaire de ses oeuvres. C'est cette foi qui rendit Enoch agréable au Seigneur. « Car il faut, pour s'approcher de Dieu, croire qu'il est », et non savoir ce qu'il est. Or si, rien que pour croire à son existence, il faut la foi déjà, et non les raisonnements, comment, par la raison, pourrions-nous comprendre sa nature ?« Et qu'il récompense ceux qui le cherchent ». Si ce second point exige aussi la foi, et non pas seulement la raison, comment, encore une fois, notre raison pourrait-elle comprendre l'essence et les perfections de Dieu ? Quel raisonnement pourrait atteindre à ces hauteurs? En effet, il se rencontre des hommes qui attribuent au hasard l'existence même de cet univers. Vous voyez donc que si, sur tous les points, nous ne gardons pas la foi, si elle n'est pas là pour nous faire accepter, je ne dis pas seulement la rémunération à venir, mais la vérité si élémentaire de l'existence de Dieu, tout est perdu pour nous !

Plusieurs demandent comment et pourquoi Enoch fut transporté hors de ce monde, pourquoi il n'est pas mort, non plus qu'Elie, et, supposé qu'ils vivent encore, comment et dans quel état ils vivent; autant de problèmes inutiles à résoudre. Que l'un, Enoch veux-je dire, ait été transféré ailleurs ;

que l'autre, c'est-à-dire Elie, ait été enlevé, l'Ecriture le déclare. Où sont-ils maintenant, et comment sont-ils, l'Ecriture ne l'a pas dit aussi clairement. C'est qu'en effet, elle ne nous enseigne que les vérités à nous nécessaires.

Cette première translation a ou lieu dans les commencements du monde, pour donner au genre humain la double espérance que la loi de la mort serait un jour abrogée et la tyrannie du démon à jamais vaincue. J'ai dit que la loi de la mort serait abrogée : car Enoch fut transféré, non pas après sa mort, mais « pour qu'il ne mourût pas » ; et c'est pourquoi l'apôtre ajoute : Il fut transféré tout vivant, parce qu'il avait plu au Seigneur. Ainsi qu'un père, après avoir menacé son fils, veut tout bas oublier ses menaces , et toutefois soutient son premier mot et y persévère pour le châtier en attendant, et pour le tenir comme averti, laissant ainsi à ses menaces un caractère de durée et d'immutabilité; ainsi notre Dieu, agissant pour ainsi dire à la façon des hommes,. au lieu de soutenir son rôle menaçant, a montré dès le commencement que la mort était déjà abrogée, mais il a laissé d'abord le juste Abel subir le trépas; voulant, par l'exemple du fils, effrayer le père. Son dessein étant de montrer que sa sentence première est sérieuse et stable, s'il ne châtie point aussitôt les méchants, du moins il laisse périr cruellement un serviteur qu'il aimait, j'ai nommé ce bienheureux Abel ; mais presque aussitôt après celui-ci, il transporte hors du monde Enoch. tout vivant. Ainsi, par la mort d'Abel, Dieu imprime la terreur; et par l'enlèvement d'Enoch, il inspire aux hommes un saint zèle, une sainte rivalité à le servir. C'est assez vous dire combien déplaisent à Dieu ceux qui prétendent que tout marche à l'aventure, que le hasard dirige tout, et qui n'attendent pas la rémunération : idée et conduite vraiment païennes. Car, pour ceux qui le cherchent, et par les bonnes couvres et par la croyance, Dieu saura les récompenser.

3. Nous avons un rémunérateur ; faisons donc tout au monde, pour ne pas être privés d'une récompense qui ne se donne qu'à la vertu. Qui pourrait assez pleurer le mépris que l'on ferait d'une telle récompense, et l'indifférence que l'on témoignerait pour une si glorieuse couronne; car comme Dieu saura payer largement ceux qui le cherchent, ainsi saura-t-il traiter tout autrement ceux qui n'ont point souci de lui.

« Cherchez », est-il écrit, « et vous trouverez ». (Matth. VII, 7.) Or, comment peut-on trouver le Seigneur? Réfléchissez comment on trouve l'or avec bien des travaux ! « J'ai levé mes mains vers Dieu durant la nuit », disait le Prophète, « et je n'ai pas été déçu ». (Ps.

LXXVI, 3.) Quant à nous, cherchons le Seigneur, comme nous cherchons un objet perdu et de grand prix. N'est-il pas vrai qu'alors nous tournons vers un seul point tout notre esprit? N'examinons-nous pas tous les passants ? Reculons-nous devant un lointain voyage ? Ne promettons-nous pas de l'argent? Et si c'était un de nos enfants qu'il fallût retrouver, que ne ferions-nous pas? Quelle terre, quelle mer ne verrait nos démarches? Argent, maisons, propriétés, tout serait sacrifié volontiers au prix d'une telle découverte. Et l'avons-nous retrouvé, nous le saisissons, nous l'embrassons, nous ne pouvons le quitter. Pour rentrer en possession d'un si précieux trésor, enfin, aucun sacrifice ne nous paraît (546) pénible; combien plus, quand il s'agit de Dieu, devons-nous avoir de pareils sentiments, et le poursuivre comme notre bien indispensable, je devrais dire même comme incomparable à tout autre bien ? Mais nous sommes si misérables, que le me borne à dire : Cherchons Dieu, comme nous ferions pour l'argent, pour un enfant égaré. Encore une fois, pour cette tête si chère, un voyage vous effraie-t-il, ou n'auriez-vous jamais voyagé pour un motif pécuniaire? Ne sondez-vous pas tous les recoins? Et cet enfant une fois rendu à votre amour, n'ôtes-vous pas au comble de la joie?

« Cherchez», est-il dit, « et vous trouverez ».

Ce qu'on cherche , surtout quand il s'agit de Dieu, exige un inquiet empressement. Bien des obstacles, en effet, nous arrêtent; bien des ombres nous offusquent, bien des luttes contrarient nos désirs. Par lui-même, le soleil éclate, il s'offre à tout regard, on n'a pas besoin de le chercher. Mais supposons qu'on veuille s'enterrer et qu'on soulève des flots de poussière, il faudra dès lors de vrais et de pénibles efforts pour voir le soleil. Ainsi en sera-t-il, si nous nous plongeons dans les bas-fonds des passions mauvaises, dans les ténèbres qui peuvent troubler le coeur, ou dans les inutiles soucis des affaires temporelles : alors à grand'peine regarderons-nous en haut, à grand peine nous élèverons-nous. Toutefois, l'homme qui se trouve au fond d'une fosse, aperçoit le soleil de plus en plus, à mesure que lui-même élève davantage son regard.

Secouons donc, nous aussi, la poussière ; perçons les brouillards qui pèsent sur nos têtes. lis sont si épais et si compacts, qu'ils ne permettent pas à nos yeux de regarder en haut. — Mais, dira-t-on, comment percer ces impénétrables nuages? — En appelant et attirant vers nous les rayons du soleil, de ce soleil de justice qui éclaire les intelligences; en élevant nos mains vers le ciel, car « l'élévation de mes mains», dit le Prophète, « est mon sacrifice du soir » (Ps. CXL, 2), et surtout en élevant à la fois et nos bras et nos coeurs. Vous me comprenez, vous qui ôtes initiés aux saints mystères. Peut-être reconnaissez-vous ce que je désigne, vous voyez dans vos pensées ce que je fais entendre à demi-mot. Elevons en haut nos pensées. Je connais, moi, des hommes presque suspendus au-dessus. de cette pauvre terre, et qui regrettent de ne pouvoir prendre leur vol vers les cieux, tant ils prient avec un coeur ardent et sublime. Je voudrais que cette image, cette prière, fut la vôtre, à tous et toujours; sinon toujours, du moins souvent; sinon souvent, du moins quelquefois, du moins le matin, du moins chaque soir. Au reste, si vous ne pouvez ainsi garder vos bras étendus et élevés, du moins qu'ainsi s'élève et s'étende la libre ardeur de votre âme. Etendez-la, oui, jusqu'au ciel; si vous voulez en toucher les sommets, et même arriver plus haut, vous le pouvez.

Car notre âme est plus légère, et notre pensée est plus prompte et plus rapide que l'oiseau du ciel, par sa nature. Que si, par surcroît, elle reçoit la grâce que donne l'Esprit divin, Dieu ! qu'elle devient vive, agile, capable de tout gravir, incapable de se porter en bas, et surtout de tomber par terre ! Procurons-nous ces ailes merveilleuses ; grâce à elles, nous pourrons franchir l'océan tumultueux de ce monde. Les oiseaux les plus agiles passent au vol et sans se blesser, les monts et les précipices, les mers et les écueils. Telle est aussi notre âme; une fois qu'elle est pourvue de ses ailes, une fois qu'elle plane au-dessus des misères de la vie, rien désormais ne peut la captiver; elle est plus élevée que tout au monde, et même que les traits enflammés du démon. Non, le démon ne peut lancer ses traits ni si juste ni si haut, qu'il puisse arriver jusqu'à elle; il prodigue ses flèches, il est vrai, car il est impudent ; mais il n'atteint pas le but, mais son dard retombe inutile, et non-seulement inutile, mais redoutable pour sa tête, sur laquelle il revient. Une fois lancée, une flèche doit toujours frapper. Le projectile qui part d'une main d'homme, frappe toujours, ou son adversaire qu'il a visé, ou un oiseau, un mur, un vêtement, une planche; ou du moins il fend l'air : tel est aussi un trait du démon; il faut nécessairement qu'il frappe. S'il ne blesse pas la personne qui sert de point de mire, il déchire la main qui l'a, envoyé. Plus d'un exemple nous prouverait que, quand nous n'avons pas souffert de ses coups, c'est lui qui les reçoit tout entiers. Ainsi, pour ne citer que ces deux faits: Il a tenté Job, ne l'a pas atteint, et a reçu le coup;, il a assailli Paul, ne la pas blessé, et s'est blessé lui-même. Et si nous sommes sages et vigilants, nous verrons ainsi que de pareils faits arrivent partout : dès qu'il frappe, il se blesse lui-même. Mais surtout lorsque nous saurons nous armer contre, lui de l'épée et du bouclier de la foi, nous serons en pleine sûreté contre ses assauts, et sans péril d'être vaincus.

Tout mauvais désir est un trait du démon. Plus qu'aucun autre, du reste, la colère est un feu, une flamme qui saisit, mord et embrase. Eteignons-le par la douceur et la patience. Comme un fer rouge plongé dans l'eau perd son feu, ainsi la colère tombant sur une âme douce et patiente, loin de la blesser, lui fait du bien, puisqu'elle en devient plus forte. Point de vertu comparable à la douceur et à la patience. Celui qui en est armé, ne sent plus l'outrage; et comme le diamant que rien ne peut entamer, ainsi devient une âme de cette trempe; elle est au-dessus de tous les traits; car l'homme doux et patient est élevé, si élevé même qu'aucun dard ne peut arriver à sa hauteur.

Un homme s'emporte, riez, vous, non pas en face de lui, de peur de l'irriter davantage, mais riez dans votre âme en vous-même et pour vous. En effet, qu'un enfant nous frappe dans sa petite colère en croyant se venger ainsi, nous rions. Si donc vous riez d'un outrage, vous mettrez entre vous et le furieux la même distance qui sépare un homme d'un enfant. Que si vous vous emportez, vous devenez enfant au contraire; car quiconque s'irrite a moins de sens que ces pauvres petits. Dites-moi, quand l'un d'entre eux s'emporte, n'en rit-on pas, encore une fois? L'homme irrité prête ainsi le flanc. Et s'il est pusillanime, il est insensé, (547) puisque, selon le Sage, « quiconque est pusillanime manque complètement de sens ». (Prov. XIV, 29.) Et qui manque ainsi de raison, n'est qu'un enfant. Au contraire, ajoute Salomon, « celui qui est patient est aussi très-prudent ». Et c'est pourquoi, mes frères, tendons à cette grande patience, qui procure à l'homme vertueux cette grande prudence, laquelle nous fera gagner les biens promis en Notre-Seigneur Jésus-Christ. Qu'avec lui soient au Père, en union avec l'Esprit-Saint, gloire, empire, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.

Ainsi soit-il.

HOMéLIE XXIII. C'EST PAR LA FOI QUE NOé, DIVINEMENT AVERTI, ET APPRéHENDANT CE QU'ON NE VOYAIT PAS ENCORE, BâTIT L'ARCHE POUR SAUVER SA FAMILLE, ET EN LA BâTISSANT CONDAMNA LE MONDE, ET DEVINT HéRITIER DE LA JUSTICE QUI NAIT DE LA FOI. (CHAP. XI, 7-12)

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