Homélies sur la Genèse (page 2)
ANALYSE.
1. Saint Chrysostome, après avoir félicité ses auditeurs de leur zèle à entendre la parole divine, preuve l'excellence de la femme par ces paroles : " Il ne se trouvait point pour Adam d'aidé semblable à lui ; " et il en fait ressortir sa supériorité sur les animaux qui ne sont que les serviteurs de l'homme, tandis que la femme est sa compagne. — 2. Il explique ensuite le sommeil mystérieux envoyé à Adam, et la manière dont le Seigneur forma la femme. — 3. Le mode seul de cette formation montre, selon la parole de l'Apôtre, que la femme a été créée pour l'homme; aussi en la voyant. Adam s'écria-t-il par suite d'une révélation prophétique : " Voilà l’os de mes os et la chair de ma chair ! " — 4. L'orateur explique ensuite comment Adam et Eve ne rougissaient pas de leur nudité en disant qu'ils étaient revêtus d'innocence et de- pureté, et que leur vie, avant le péché, était tout angélique.
— 5. En terminant, il ramène l'attention de ses auditeurs à la manière, dont ils ont passé la première moitié du carême, et les engage à éviter les différents péchés qui se commettent par la langue.
1. Je vous suis bien reconnaissant de ce que trier vous m'avez écouté avec tant de bienveillance. La longueur de notre entretien n'a point paru vous fatiguer, et votre attention s'est soutenue depuis le commencement jusqu'à la fin. Aussi suis-,fie fondé à espérer que vous mettrez mes conseils en pratique. Car celui qui écoute 7a parole sainte avec tant de plaisir témoigne bien qu'il veut y conformer sa conduite; et `d'ailleurs le nombreux concours de ce soir suffirait seul pour me garantir vos heureuses dispositions. Un bon appétit est un signe de bonne santé, et de même la faim de la parole divine est l'indice d'une âme très-bien disposée. Mais puisque votre zèle me promet des fruits abondants, et qu'il me garantit que vous vous conformerez à mes enseignements , comment ne pas vous donner, mes chers frères, la récompense que je vous promis hier ? J'entends cette doctrine spirituelle que je vous distribue sans m'appauvrir, et qui néanmoins vous rend plus riches. Telle est en effet la nature des biens spirituels , qui sous ce rapport sont fort différents des biens temporels. Car à l'égard de ces derniers, on ne saurait en être prodigue,ni enrichir les autres qu'à ses dépens ; ici au contraire on augmente ses propres trésors en les distribuant , et l'on multiplie les richesses de ses frères.
De mon côté , je suis tout disposé à vous communiquer ces biens spirituels, et du vôtre les âmes s'ouvrent et se dilatent pour les recevoir; il faut donc que je vous donne de ma plénitude, et que je m'acquitte de ma dette en vous expliquant les versets de la Genèse qui viennent d'être lus. Oui je veux , mes chers frères en faire le sujet de cet entretien, en rechercher avec soin le sens caché , et vous enrichir de leurs abondants trésors. L'Ecriture nous dit : Mais pour Adam il ne se trouvait point d'aide qui lui fût semblable; que signifie cette parole, mais pour Adam ? et pourquoi employer ici cette conjonction? ne suffisait-il pas de dire : pour Adam il ne se trouvait pas d'aide ? ce n'est point sans raison , ni par simple curiosité que j'entre dans ce détail, et je me propose de vous apprendre par ce minutieux examen due dans l'Ecriture il ne faut passer légèrement ni sur un mot, ni sur une syllabe.
Car ce ne sont point ici (82) des paroles jetées au hasard, mais le langage de l'Esprit-Saint. Aussi peut-on y découvrir de précieux trésors même sous une seule syllabe. Veuillez donc, je vous en conjure , m'écouter avec soin , et ne faites paraître ni lâcheté, ni nonchalance. Soyez au contraire attentifs, et ne vous laissez point distraire par les préoccupations des affaires, ou les soucis des choses temporelles. Car chacun doit être touché de la dignité de cette sainte assemblée , et ne pas oublier que c'est Dieu lui-même qui nous parle par la bouche de son prophète. Ainsi qu'en vous l'oreille et l'esprit soient ouverts et éveillés afin que vous ne perdiez pas un seul mot, et que la semence de la parole divine ne tombe point sur la pierre, ou le long du chemin, ni parmi les épines. Puisse-t-elle au contraire se répandre sur une bonne terre ! je veux dire en des coeurs bien préparés, alors elle se multipliera et vous produira des fruits abondants.
Expliquons donc le sens de cette phrase : Mais pour Adam, il ne se trouvait point d'aide qui lui fût semblable; et voyez d'abord avec quelle exactitude s'exprime la sainte écriture ! Après nous avoir dit: Mais pour Adam, il ne se trouvait point d'aide, elle poursuit et ajoute ces mots : qui lui fût semblable. Cette addition nous fait comprendre le sens de la conjonction. Je pense que , parmi vous , quelques esprits plus éclairés devinent presque ce que je vais dire ; mais il est de mon devoir d'instruire tous mes auditeurs, et de me faire comprendre de chacun d'eux. C'est pourquoi je vous expliquerai les raisons qu'a eues Moïse de parler ainsi, mais il faut un peu de patience. Vous vous souvenez que l'écrivain sacré a précédemment rapporté cette parole du Seigneur : Faisons à Adam une aide qui lui soit semblable, et qu'ensuite il est revenu sur la création des bêtes, des reptiles et de tous les animaux. Et Dieu, dit-il, avait formé de la terre tous les animaux et tous les oiseaux du ciel, et il les fit venir devant Adam, afin qu'Adam vît comment il les nommerait. Ainsi Adam leur imposa à tous un nom, comme étant le maître de tous ; et selon la sagesse qu'il avait reçue du Seigneur, il donna aux bêtes féroces , aux oiseaux et aux animaux domestiques, le nom qui est resté leur propre nom. Mais quoique les animaux servent aux usages de l'homme , et qu'ils lui aident dans ses travaux, néanmoins par cela seul qu'ils sont privés de raison, ils lui sont bien inférieurs. C'est pourquoi nous ne saurions penser que c'est d'eux que le Seigneur a voulu parler quand il a dit: faisons une aide à Adam.
Sans doute les animaux nous prêtent leur secours, et ils nous sont utiles en bien des choses; -mais ils n'en sont pas moins privés de raison. Qu'ils nous soient utiles , l'expérience le prouve, car nous employons les uns à tirer des fardeaux et les autres à cultiver la terre. Ainsi le boeuf traîne la charrue, ouvre les sillons et opère les divers travaux de l'agriculture. L'âne est très-propre à porter des fardeaux, et la plupart des autres animaux servent aux besoins de notre existence. La brebis nous donne la laine pour nous vêtir, et le poil de la chèvre se prête à mille usages; de plus elle nous nourrit de son lait. Ainsi, pour que nous ne puissions appliquer aux animaux cette parole : faisons à Adam une aide, l'écrivain sacré commence son récit par ces mots : Mais pour Adam il ne se trouvait point d'aide qui lui fût semblable. C'est comme s'il nous disait: tous les animaux ont été créés pour le service de l'homme, et ils ont reçu de lui leur nom, mais aucun n'est digne d'être son aide. Aussi voulant nous raconter la formation de la femme, a-t-il soin d'introduire le Seigneur qui prononce cette parole : faisons à Adam une aide qui lui soit semblable, qui soit digne de lui, produite de la même substance et son égale. C'est pourquoi Moïse dit : Mais pour Adam il ne se trouvait point d'aide qui lui fût semblable; et il nous indique par là que quelque grands que soient à l'égard de l'homme les services des animaux , l'aide de la femme sera pour Adam bien plus excellente en toutes manières.
2. Aussi n'est-ce qu'après avoir. créé tous les animaux, et les avoir conduits au premier homme pour qu'il leur donnât un nom , que Dieu s'occupe de lui former une aide qui lui soit semblable. Déjà l'homme avait été le but de toute la création, et il avait produit pour lui toutes les créatures. Mais Dieu voulut alors y ajouter l'aide de la femme, et observez ici avec quelle précision de détails l'écriture décrit la formation de la femme.
Elle nous avait déjà appris que le Seigneur se proposait de donner à l'homme une aide qui lui fût semblable, car elle nous avait rapporté cette parole : faisons à Adam une aide selon lui; et encore celle-ci : Mais pour Adam il ne se trouvait point d'aide (83) qui lui fût semblable. Maintenant elle va nous apprendre que Dieu forma la femme de la substance même de l'homme. Et le Seigneur Dieu, dit-elle, envoya à Adam un profond sommeil, et pendant qu'il dormait, il prit une de ses côtes et mit de la chair à la place. Et le Seigneur Dieu produisit la femme de la côte qu'il vivait ôtée à Adam et l'amena devant Adam. (Gen. 21, 22.)
L'énergie de ces paroles est grande, et elles surpassent l'intelligence de l'homme. C'est pourquoi l'on ne saurait les comprendre qu'en les approfondissant avec l’oeil de la foi.
Dieu, dit Moïse, envoya à Adam un profond sommeil , et pendant qu'il dormait. Quelle exactitude de doctrine et quelle sublimité de langage ! L'écrivain sacré, ou plutôt l'Esprit-Saint, par sa plume, nous apprend ici deux choses, le profond sommeil d'Adam , et les suites de ce sommeil. Mais ce sommeil ne ressemblait en rien au sommeil ordinaire. Car le Dieu créateur, sage et puissant, voulait éviter qu'Adam ressentît la moindre douleur , de crainte que ce souvenir pénible ne l'aigrît contre la femme qui devait être formée d'une de ses côtes. C'est pourquoi il lui envoya un profond sommeil, ou plutôt un profond assoupissement qui le priva de l'usage de ses sens. Alors, le Seigneur, comme un habile ouvrier, ôta à Adam une de ses côtes, mit de la chair en sa place, et de la côte enlevée forma dans sa bonté le corps de la première femme. Il envoya donc à Adam un profond sommeil, et pendant qu'il dormait, il lui enleva une de ses côtes, et il prit de la chair à la place. C'était pour qu'à son réveil Adam ne s'aperçût pas de ce qui était arrivé.
Car il devait plus tard en être instruit, quoique dans le moment même il n'en eût aucune connaissance. Aussi le Seigneur disposa-t-il toutes choses afin de lui ôter tout sentiment de douleur et de tristesse. Il enleva donc une de ses côtes sans qu'il en ressentît aucune souffrance, et il mit de la chair à la place, pour qu'il ne s'aperçût de rien. Or c'est de cette côte que Dieu forma la femme. Récit admirable, et qui surpasse de beaucoup l'intelligence de l'homme. Au reste, tel est le caractère de toutes les oeuvres de Dieu; et ce n'est pas ici un moindre miracle que d'avoir formé Adam d'un peu de poussière et de boue.
Mais observez encore comme l'écriture s'accommode à notre faiblesse. Et Dieu, dit-elle; prit une des côtés d'Adam, Gardons-nous bien d'interpréter ces paroles d'une manière toute humaine, et ne voyons, dans leur humble simplicité, qu'une pure condescendance envers notre infirmité. Car si l'écriture ne se fût ainsi exprimée, comment aurions-nous pu comprendre ces profonds mystères? Arrêtons-nous donc bien moins au sens littéral, qu'à des pensées dignes de Dieu. Ainsi cette parole : Et Dieu prit et toute autre semblable ne sont que pour se proportionner à notre faiblesse. Au reste, l'écriture emploie ici les mêmes expressions dont elle s'était servie en parlant d'Adam. Elle avait dit précédemment : Le Seigneur Dieu prit l'homme; le Seigneur Dieu fit à Adam ce commandement; et encore Le Seigneur Dieu dit : raisons-lui une aide qui lui soit semblable. De même ici elle dit : Le Seigneur Dieu forma la femme de la côte qu'il avait ôtée à Adam; et un peu auparavant elle avait dit : Et le Seigneur Dieu envoya à Adam un profond sommeil. Ainsi ces expressions n'indiquent aucune différence entre le Père et le Fils, et l'écriture les emploie indifféremment, parce que ces deux personnes divines n'ont qu'une seule et même nature. Aussi retrouvons-nous la même façon de s'exprimer quand il s'agit de la formation de la femme : Et le Seigneur Dieu forma la femme de la côte qu'il avait ôtée à Adam.
Que diront ici les hérétiques, qui veulent tout examiner curieusement, et qui se flattent de connaître même la génération du Créateur? Mais quelle parole expliquerait ce mystère !
et quelle intelligence pourrait le comprendre : Le Seigneur, dit l'écriture, prit une des côtes d'Adam, et de cette seule côte il forma la femme tout entière. Eh ! pourquoi ne parler que de ce second miracle ? Car dites-moi d'abord comment Dieu ôta cette côte, et comment Adam ne ressentit aucune douleur ? Ce sont autant de mystères que vous ne sauriez expliquer, et que le Créateur seul qui les a opérés peut comprendre. Mais puisque nous ne pouvons concevoir des choses qui sont sous nos yeux, ni comprendre la création de la femme qui a été formée de la substance de l'homme, il n'appartient qu'au délire et à la folie de rechercher curieusement l'essence du Créateur, et de se vanter d'en avoir l'intelligence. Les esprits célestes ne peuvent eux-mêmes sonder cet abîme, et ils se contentent de glorifier le Seigneur avec crainte et tremblement.
3. Et le Seigneur Dieu produisit la femme (84) de la côte qu'il avait ôtée à Adam. Admirez l'exactitude de l'Ecriture ! Elle ne dit pas, Dieu forma, mais produisit, parce qu'il prit une portion d'une chair déjà formée, et qu'il ne fit que l'augmenter, Dieu produisit donc la femme, non par l'acte d'une création nouvelle, mais en ôtant à Adam une portion de chair, et produisant de cette faible portion un être complet en toutes ses parties. Combien donc est grande la puissance du Créateur qui, avec si, peu de matière, a formé les membres souples et élégants de la femme, et a produit cet être si parfait, qui est doué d'une exquise sensibilité et qui procure à l'homme une douce société et une grande consolation! Car c'est pour la consolation de l'homme (lue la femme a été formée; aussi l'Apôtre dit-il que l'homme n'a pas été créé pour la femme, niais la femme pour l'homme. (I Cor. II, 9.)
Voyez donc comment toutes choses sont faites pour l'homme ! L'univers était créé, ainsi que les animaux qui devaient servir à sa nourriture, ou l'aider en ses travaux ; mais il lui manquait une compagne qui pût converser avec lui, et qui étant de la même nature, pût embellir son existence. C'est pourquoi Dieu prit une de ses côtes, et par un acte de sa suprême sagesse en forma un être doué de raison, en tout semblable à l'homme, et capable de lui venir en aide dans les besoins, comme dans les douceurs de la vie. Or c'est Dieu lui-même qui dans son infinie sagesse a ainsi disposé et arrangé toutes ces choses, et quoique notre esprit soit trop faible pour les comprendre; nous ne laissons pas de les croire, parce que tout est soumis à sa volonté et à son commandement.
Et le Seigneur Dieu produit la femme de la côte qu'il avait ôtée à Adam, et il l'amena devant Adam. Comme la femme n'avait été formée que pour Adam, le Seigneur la lui amène, et semble lui dire : La création entière ne pouvait vous offrir une aide qui vous fût semblable, aussi vous avais-je promis une compagne digne de vous. J'acquitte aujourd'hui ma promesse en vous présentant ce nouvel être parfait et accompli. Le Seigneur amena donc la femme devant Adam, et Adam dit: Voilà maintenant l'os de mes os, et la chair de ma chair. Cette parole nous montre qu'Adam reçut alors de Dieu l'esprit de prophétie, de même qu'il en avait reçu le don admirable de la science. Ce fut en effet par suite de ce don qu'il imposa à chacune des espèces si nombreuses des animaux leur nom propre et véritable. Mais ici l'écrivain sacré a eu bien soin de nous avertir qu'Adam avait été plongé dans un profond assoupissement, en sorte qu'il n'avait eu aucune sensation de ce qui s'était passé en lui. Aussi, lorsqu'à la vue de la femme il se montre instruit de tout, nous ne pouvons douter qu'il n'ait reçu l'esprit prophétique, et qu'il n'ait parlé par l'inspiration du Saint-Esprit.
Adam ignorait humainement la création de la femme, et cependant dès que Dieu la lui amène, il dit : Voilà maintenant l'os de mes os, et la chair de ma chair. Un autre interprète, au lieu du mot, maintenant, écrit une fois; comme si Adam eût déclaré que pour cette fois-ci seulement la femme était formée de cette manière , et que ce mode de génération ne se renouvellerait plus. C'est comme s'il eût dit : maintenant la femme a été formée de l'homme, mais dorénavant l'homme naîtra de la femme, ou plutôt de l'union des deux sexes. Car, dit l'Apôtre, l'homme n'a point été tiré de la femme, mais la femme a été tirée de l'homme;
et l'homme n'a pas été créé pour la femme, mais la femme l'a été pour l'homme. (I Cor. II, 8, 9.) Eh!
direz-vous en m'interrompant, ces paroles montrent que la femme est formée de l'homme. Attendez donc un peu, et admirez avec quelle exactitude s'exprime l'Apôtre. Cependant, continue-t-il, ni l'homme n'est point sans la femme, ni la femme sans l'homme (Ibid. 2), voulant dire que depuis la formation de la première femme, et l'homme et la femme naissent de la même manière, par. l'union des sexes. Tel .est le sens de cette parole qu'Adam dit de la femme : Voilà maintenant l'os de me os, et la chair de ma chair.
4. Mais voulez-vous mieux connaître encore la certitude de cette prophétie, et son éclatant accomplissement qui durera jusqu'à la fin du monde? écoutez ces autres paroles d'Adam : Celle-ci s'appellera d'un nom pris du nom de l'homme, parce qu'elle a été tirée de l'homme. C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme, et ils seront deux dans une même chair. Voyez-vous avec quel soin Adam lui-même nous explique sa pensée, et comme il pénètre l'avenir de son regard prophétique?
Celle-ci, dit-il, s'appellera d’un nom pris du nom de l’homme, parce qu'elle a été tirée de l'homme. Cette première parole nous rappelle que Dieu prit une des (85) côtes d'Adam pour en former la femme, et la suivante nous révèle l'avenir. C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme; et ils seront deux dans une même chair. Mais qui lui avait appris toutes ces choses? d'où pouvait-il connaître l'avenir, et le mode de la propagation du genre humain? Quelle idée surtout pouvait-il se former de l'union des deux sexes, puisque cette union n'exista qu'après la chute de nos premiers parents? jusqu'à ce moment ils vécurent dans le paradis terrestre d'une vie tout angélique, et ne connurent ni les feux de la concupiscence, ni la révolte des passions. Ils ignorèrent également les maladies, et les divers besoins du corps, car ils avaient été créés incorruptibles, et immortels.
Quant à l'usage des vêtements, l'Ecriture nous dit qu'ils étaient nus et qu'ils n'en rougissaient pas. C'est qu'avant le péché et la désobéissance, la grâce divine était comme leur vêtement; aussi ne rougissaient-ils point de leur nudité. Mais dès qu'ils eurent violé le précepte du Seigneur, ils connurent qu'ils étaient nus, et ils en rougirent. Qui suggéra. donc à Adam les paroles qu'il prononça alors ? et n'est-il pas évident qu'il reçut le don de prophétie, et qu'il découvrit l'avenir du regard de l'intelligence? Ce n'est pas sans raison que j'appuie sur ces détails, car ils nous montrent l'immense bonté du Seigneur envers le premier homme. Il menait dans le principe la vie des anges, était enrichi de mille bienfaits, et possédait même l'esprit prophétique. Aussi lorsque vous le voyez, après tant de grâces et de faveurs, devenir prévaricateur, gardez-vous de rejeter la faute sur Dieu, et n'en accusez que l'homme. C'est lui seul, comme je le dirai plus tard, qui s'est privé. de tant de biens par sa désobéissance , et qui a été légitimement condamné pour son péché.
Rappelons-nous donc l'état d'innocence où le Seigneur l'avait établi, et les bienfaits sans nombre dont il l'avait comblé. Et d'abord avant même que l'homme existât, il avait produit pour lui l'univers et toutes les créatures; il le créa ensuite lui-même afin qu'il en jouît pleinement, et lui donna pour demeure le paradis terrestre. Bien plus , il l'éleva au-dessus de tous les- animaux qu'il soumit à sa puissance, et voulut qu'il nommât chacun d'eux comme un maître nomme ses esclaves. Enfin, parce que l'homme était seul, et qu'il avait besoin d'une aide qui lui fût semblable, le Seigneur n'omit point de lui donner cette satisfaction ; et, après avoir créé la femme selon le type de sa divine sagesse, il la remit entre ses mains. Enfin le Seigneur couronna ces immenses bienfaits par l'honneur du don de prophétie et le privilège de régner en souverain sur l'univers entier. Il voulut même qu'Adam frit exempt de toute inquiétude comme de tout souci par rapport aux besoins du corps et à l'usage des vêtements :
en sorte que sur la terre il menait la vie des anges. Oui, au seul souvenir de ces ineffables bienfaits, je ne sais qu'admirer la bonté du Seigneur , et je m'étonne de voir l'homme si ingrat, et le démon si rempli d'une noire jalousie. Car cet esprit mauvais ne put supporter que dans un corps mortel l'homme fût l'égal des anges.
5. Mais je m'arrête ici pour ne pas trop prolonger ce discours, et je remets à demain l'explication des embûches que le démon tendit à nos premiers parents. Je termine donc en vous priant de retenir mes paroles d'aujourd'hui, et d'en faire le sujet de vos entretiens, afin que vous les graviez plus profondément dans votre mémoire. Car le souvenir habituel (les grâces dont Dieu combla le premier homme ne peut que nous porter à une juste reconnaissance, et nous exciter puissamment à la vertu. II est certain en effet que celui qui nourrit en son coeur la pensée des bienfaits du Seigneur, s'efforcera de ne pas s'en montrer indigne. Bien plus, il s'appliquera à mériter par sa reconnaissance que Dieu lui en accorde de nouveaux. Eh ! notre Dieu n'est-il pas généreux ! et s'il soit que nous lui sommes reconnaissants de ses premières grâces, il nous en donnera de plus abondantes encore. Soyons donc toujours attentifs à l'affaire de notre salut, et ne laissons point nos journées s'écouler dans une lâche oisiveté. Préoccupons-nous beaucoup moins d'avoir passé la moitié du carême, que de savoir si nous avons avancé dans la vertu, et si nous nous sommes corrigés de quelque défaut.
Et en effet, si, nourris chaque jour de la parole sainte, nous restons toujours les mêmes, sans croître en vertus, et sans déraciner de notre coeur aucun germe de péché, le jeûne nous deviendra plus nuisible qu'utile; car celui qui rend infructueux tant de secours spirituels se prépare de rigoureux châtiments. Je vous conjure donc de bien employer ce qui nous (86) reste du carême; et pour cela, chaque semaine, ou plutôt chaque jour, rentrons en nous-mêmes, purifions notre âme de tout péché, et appliquons-nous à la pratique des bonnes oeuvres. C'est le conseil que nous donne le Psalmiste quand il dit : Eloignez-vous du mal, et faites le bien (Ps. XXXVI, 27); et telle est l'essence du véritable jeûne. Ainsi l'homme violent et emporté doit modérer sa colère par de pieuses pensées, et devenir doux et patient; ainsi encore l'intempérant et le paresseux doivent se montrer sobre et laborieux; et le voluptueux, trop épris d'une beauté mortelle, doit chasser de son coeur tout désir criminel, et graver dans son esprit cet oracle du divin Sauveur : Celui qui aura regardé une femme pour la convoiter, a déjà commis l'adultère dans son coeur.
(Matth. V, 28.) Cette pensée l'aidera à fuir l'incontinence et à pratiquer la chasteté.
J'exhorte également ceux dont la parole précipitée et téméraire s'épanche au hasard, à dire avec le Psalmiste : Seigneur, mettez une garde à ma bouche, et une porte à mes lèvres (Ps. CXL, 9) ; désormais, ils ne devront plus proférer que des paroles sages et utiles, selon ce précepte de l'Apôtre : Que toute aigreur, tout emportement, toute colère, toute querelle, toute médisance et toute malice soit bannie d'entre vous; et encore : Que toute parole soit bonne, utile, édifiante et propre à donner la grâce à ceux qui l'écoutent.
(Eph. IV, 31, 29.) Quant à l'habitude du jurement, il faut absolument l'extirper du milieu de nous, car Jésus-Christ a dit : Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras point; et moi, je vous dis de ne jurer en aucune sorte. (Matth. V, 33, 34.) Ne m'objectez donc point que vous jurez pour une cause légitime, puisqu'il n'est jamais permis de jurer , que la chose soit juste ou injuste. Mais afin que notre bouche ne prononce aucun jurement, sachons modérer notre langue, nos paroles et même nos pensées; car, en empêchant que des (86) pensées mauvaises se produisent en notre esprit, nous éviterons de les traduire au dehors par des paroles coupables. Enfin, ayez soin aussi de fermer l'oreille à tout discours vain et médisant, selon cet avis de Moïse : N'écoutez point la voie du mensonge. Le Psalmiste nous dit également : J'éloignais celui qui médisait secrètement de son prochain. (Exod. XXIII, 1 ; Ps. I, 5.)
Concluez de tout ceci, mon cher frère, que l'acquisition des vertus chrétiennes exige de généreux efforts et une vigilance continuelle. La moindre négligence suffit quelquefois pour tout perdre; et c'est le reproche que le saint roi David adressait aux Juifs. Tranquillement assis, leur disait-il, vous parlez contre votre frère, et vous préparez un piège au fils de votre mère. (Ps. XLIX, 20.) Cette attention à régler tous nos sens nous facilitera beaucoup les divers exercices de la piété. Ainsi, notre langue louera et glorifiera le Seigneur, nos oreilles s'ouvriront à la parole sainte et à ses salutaires instructions, et notre esprit s'appliquera à méditer les vérités de la foi; nos mains, pures de tout acte d'avarice ou de rapine, s'exerceront aux bonnes oeuvres et à l'aumône, et nos pieds ne nous conduiront point au théâtre et à ses dangereux spectacles, ni au cirque et aux courses des chars; mais aux églises, aux maisons de la prière, et aux tombeaux des martyrs, afin que, parleur intercession, nous obtenions les bénédictions du ciel et la grâce de ne pas succomber aux embûches du démon. Cette active sollicitude pour notre salut fera encore que le jeûne du carême nous sera grandement utile, que nous éviterons les piéges du tentateur, et que nous obtiendrons les miséricordes divines; puissent-elles se répandre sur nous tous, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient, avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneur et l'empire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SEIZIèME HOMéLIE. " Ils étaient nus et ils n'en rougissaient pas. (Gen, II, 25.) "
ANALYSE.
1. Après un court exorde, l'orateur aborde l'histoire de la chute de nos premiers parents, et prouve, par le fait seul de l'entretien d'Eve avec le serpent que tous les animaux étaient soumis à l'homme. — 2. Il réfute ensuite l'opinion de ceux qui prétendaient que ce serpent était doué de raison, et établit qu'il ne fut que l'organe et l'instrument du démon. — 3. Il décrit alors longuement le colloque de celui-ci avec la femme, et reproché amèrement à cette dernière son imprudente confiance.
— 4. Il n'est pas moins sévère pour Adam qui préféra se montrer complaisant envers son épouse plutôt qu'obéissant envers Dieu. — 5. Le premier effet du péché ayant été de faire connaître à Adam et à Eve leur nudité, saint Chrysostome explique en quel sens l'écriture dit que leurs yeux furent ouverts; il combat à cette occasion ceux qui soutenaient qu'avant sa désobéissance Adam n'avait pas la connaissance du bien et du mal, et explique pourquoi l'écriture nomme l'arbre fatal, l'arbre de la science du bien et du mal. — 6. Il montre la sagesse de Dieu dans la facile défense faite à l'homme, et termine par un éloquent parallèle entre l'arbre du paradis terrestre et l'arbre de la croix.
1. Je veux aujourd'hui, mes chers frères, mettre à votre disposition un trésor spirituel qui ne se vide jamais, quoiqu'on y prenne à pleines mains: il possède même le double privilège d'enrichir tous ceux qui se l'approprient et de se remplir de nouveau, lorsqu'on le croit épuisé. Souvent une légère portion d'un trésor matériel suffit pour nous rendre puissamment riches; et à plus forte raison les moindres paroles de l'écriture contiennent d'excellentes vérités qui sont comme d'abondantes richesses. Le propre de ce trésor est d'enrichir tous ceux qui le trouvent , et d'être lui-même inépuisable, parce qu'il s'alimente sans cesse aux sources de l'Esprit-Saint. Il faut donc que de votre côté vous reteniez mes explications avec soin, et que du mien, je m'efforce de vous les rendre plus intelligibles, car la grâce est toute prête, et ne demande que des coeurs sur lesquels elle se puisse largement répandre. Au reste, l'explication du passage qui vient d'être lu, sera bien propre à nous montrer l'immense bonté du Seigneur, et son extrême bienveillance à l'égard de notre salut.
Et ils étaient tous deux nus, Adam et la femme, et ils n'en rougissaient pas. (Gen. II, 25.) Considérez, je vous y invite, l'éminent bonheur de nos premiers parents. Combien ils étaient élevés au-dessus de toutes les créatures sensibles et grossières ! ils habitaient moins la terre que le ciel; et quoique revêtus d'un corps , ils n'en sentaient pas les infirmités, puisqu'ils n'avaient besoin ni de toit, ni d'habits, ni d'aucun autre secours extérieur. Or ce n'est point sans raison et sans motif que la sainte écriture entre dans ce détail, et nous apprend que leur vie était exempte de. douleur et de tristesse, et que leur état était presque celui des anges. Elle veut qu'en les voyant ensuite dépouillés de tous ces privilèges, et tombés d'une haute opulence dans une profonde misère, nous n'attribuions leur chute qu'à leur propre négligence. Au reste, il est important de faire attention à ce passage entier de la Genèse. Car Moïse a dit d'abord qu'Adam et Eve étaient nus, et qu'ils n'en rougissaient pas. Eh ! comment eussent-ils connu leur nudité, puisque la gloire céleste les parait comme d'un superbe vêtement ! Puis il ajoute que le serpent était le plus rusé de tous les animaux que (88) le Seigneur Dieu avait créés sur la terre, et le serpent dit à la femme: Pourquoi Dieu vous a-t-il dit: ne mangez pas du fruit de tous les arbres qui sont dans le paradis ?
Voyez-vous la noire jalousie du démon, et ses embûches multipliées ! il ne put souffrir que l'homme fût placé dans un rang d'honneur qui l'égalait presque aux anges. Et en effet, le Psalmiste dit de l'homme: Seigneur, vous l'avez un peu abaissé au-dessous des anges (Ps. VIII , 6) ; et encore, cette expression, un peu abaissé se rapporte-t-elle à l'état qui a suivi le péché de la désobéissance, puisque David parlait après la chute de l'homme. Le démon voyait donc que l'homme était un ange sur la terre, et la vue de son bonheur faisait sécher d'envie cet auteur de tous les maux. Car lui-même avait fait partie des choeurs célestes , mais sa volonté mauvaise et sa grande malice l'avaient précipité du plus haut des cieux. C'est pourquoi il tenta de rendre l'homme désobéissant, afin que lui faisant perdre la grâce divine, il pût le dépouiller des biens dont le Seigneur l'avait enrichi. Comment s'y prit-il? Il se servit du serpent, qui était le plus rusé de tous les animaux, ainsi que nous l'apprend :Moise : Or, le serpent était le plus rusé de tous les animaux que le Seigneur Dieu avait créés sur la terre. Ce fut l'instrument qu'il mit en oeuvre pour tromper la femme, et pour la séduire par une insidieuse familiarité, comme étant plus faible et plus simple que l'homme. Et le serpent dit à la femme. Cet entretien nous montre que dans le principe, ni l'homme, ni la femme n'avaient frayeur des animaux, et que ceux-ci reconnaissaient tous leur empire et leur autorité. Les bêtes sauvages et féroces étaient alors aussi soumises que le sont aujourd'hui les animaux domestiques.
2. Ici peut-être me demandera-t-on si le serpent était doué de raison. Assurément non et le sens de l'Ecriture est que ce fut le démon qui emprunta son organe, et qui trompa l'homme par un effet de sa noire jalousie. Le serpent ne fut donc que l'instrument docile de sa malice, et il s'en servit pour tenter d'abord la femme, comme étant plus faible, et ensuite pour entraîner, par elle, le premier homme. Ainsi, il dressa ses embûches par l'intermédiaire du serpent, et, par son organe, il entra en conversation avec la femme : Pourquoi lui demanda-t-il, Dieu vous a-t-il dit: ne mangez pas du fruit de tous les arbres qui sont dans le paradis ? Mais, considérez la malice de cet esprit artificieux. On dirait qu'il ne veut qu'insinuer une bonne pensée, et qu'il n'interroge la femme sur cette défense que par le motif d'un tendre intérêt. C'est ce que montre lien cette parole : Pourquoi Dieu vous a-t-il dit : Ne mangez pas du fruit de toits les arbres qui sont dans le paradis? " Cet esprit mauvais semble lui dire : Pourquoi Dieu vous a-t-il interdit une si douce jouissance? et pourquoi ne vous a-t-il pas accordé l'usage de tous les fruits que produit ce jardin ? il ne vous en a permis la vue que pour vous en rendre la privation plus pénible et plus amère. Pourquoi Dieu vous a-t-il dit? Eh quoi ! ajouta-il encore, y a-t-il réellement pour vous avantage d'habiter ce jardin, puisque vous ne pouvez jouir de ses productions ? ou plutôt n'est-ce pas un véritable supplice que de voir ces beaux fruits, et de ne pouvoir en manger?
Observez comme des paroles insinuèrent le poison dans le coeur de la femme. Elle devait dès le début soupçonner la malice de son interlocuteur, car il lui mentait sciemment, et ne semblait lui porter intérêt que pour connaître le commandement du Seigneur , et l'engager ensuite à le transgresser. Eve pouvait donc apercevoir facilement l'imposture; et elle devait soudain repousser les paroles de l'esprit mauvais et ne point devenir le jouet de sa malice : mais elle ne le voulut pas. Il fallait, dis-je, que dès le principe elle rompît l'entretien, et que, désormais, elle se bornât à parler à l'homme pour qui seul elle avait été formée, et dont elle était la compagne et l'égale, non moins que l'aide et la consolation. Mais elle se laissa, je ne sais comment, engager dans ce funeste colloque, et elle écouta les insidieuses paroles que le démon lui adressait par l'organe du serpent. Du moins il lui était aisé de reconnaître que ces paroles n'étaient que tromperie et mensonge, puisqu'elles affirmaient tout le contraire de ce que Dieu leur avait commandé. C'est pourquoi à l'instant même elle eût dû prendre la fuite, rompre toute relation et maudire cet esprit méchant qui osait censurer les ordres du Seigneur. Mais Eve fut si légère et si irréfléchie que, loin de fuir, elle révéla au démon le précepte divin, et, selon l'expression de l'Evangile , elle jeta des pierres précieuses devant un pourceau. Ainsi elle agit contre ce commandement du Sauveur : Ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu'ils (89) ne les foulent aux pieds, et que se retournant, ils ne vous déchirent. (Matth. VII, 6.)
C'est ce qui arriva alors : Eve jeta devant le démon, ce pourceau immonde et cette bête farouche, les perles du précepte divin; et cet esprit mauvais, qui agissait par l'organe du serpent, les foula indignement par ses audacieux mensonges; bien plus, se retournant ensuite contre la femme, il la fit tomber, ainsi que l'homme, dans l'abîme de la désobéissance , tant il est dangereux de révéler indistinctement les secrets divins ! Avis à ceux qui causent de religion indifféremment avec tous ! Car Jésus-Christ, dans cet endroit de l'Evangile, désigne bien moins des pourceaux véritables que ces hommes dont les moeurs sont dépravées, et qui se plongent, comme de vrais pourceaux, dans la fange du péché.
Il nous enseigne donc à observer les personnes et les moeurs de ceux auxquels nous expliquons les enseignements de la religion, de peur que ces entretiens ne nous soient mutuellement nuisibles. Car, outre que des esprits de ce caractère ne profitent guère de nos paroles, ils entraînent souvent dans l'abîme ceux qui, sans nulle discrétion, répandent devant eux ces perles divines. Ainsi, soyons en cela prudents et réservés, afin de ne pas nous laisser séduire comme nos premiers parents. Car si la femme n'eût point jeté les perles devant ce pourceau, elle n'eût point désobéi elle-même à Dieu et n'eût point entraîné l'homme dans son péché.
3. Mais écoutons la réponse de la femme. Le tentateur demande : pourquoi Dieu vous a-t-il dit : Ne mangez pas de tous les fruits des arbres du Paradis? et la femme lui répond: Nous mangeons du fruit de tous les arbres de ce jardin; mais pour le fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu nous a dit : N'en mangez point et n'y touchez point, de peur que vous ne mouriez. Voyez-vous la malice du démon ? il avait avancé un mensonge, afin d'engager la conversation et d'apprendre ainsi quel était le commandement du Seigneur. Et, en effet, la femme trop confiante en sa prétendue bienveillance, lui découvrit, avec le précepte, toute l'économie des, décrets divins; mais elle s'enleva ainsi tout moyen de défense. Eh! que pouviez-vous, ô femme, répondre à une telle parole: Le Seigneur a dit : Ne mangez pas de tous les fruits des arbres du Paradis? vous deviez soudain chasser cet insolent, qui osait parler autrement que Dieu, et lui dire : Retire-toi, imposteur; tu ignores l'importance du commandement qui nous est fait, et tu ne connais ni les biens dont nous jouissons, ni l'abondance où nous sommes de toutes choses. Tu oses dire que Dieu nous a défendu l'usage des fruits de ce jardin ! mais, tout au contraire, le Dieu créateur a daigné, dans son immense bonté, nous permettre de jouir de toutes choses et de manger de tous les fruits, à la réserve d'un seul, qu'il a excepté dans notre intérêt, de peur que nous ne mourions.
C'est ainsi que la femme eut dû repousser le tentateur, et la plus légère prudence lui conseillait de rompre l'entretien et de ne point le prolonger. Mais, peu contenté d'avoir révélé au démon le précepte et le commandement divin, elle prêta l'oreille à ses perfides et dangereux conseils; la femme avait dit : Nous mangeons du fruit des arbres de ce jardin , mais pour le fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu nous a dit: Ne mangez pas de ce fruit et n'y touchez point, de peur que vous ne mouriez; et voilà que l'esprit mauvais lui souffle un conseil tout opposé à celui de Dieu. C'était par un trait de providence envers l'homme, et pour le soustraire à la mort, que le Seigneur lui avait fait cette défense; mais le démon dit à Eve : Vous ne mourrez pas. Comment excuser une telle imprudence? et comment Eve put-elle prêter l'oreille à un si audacieux langage? Dieu avait dit : Ne mangez point de ce fruit, de peur que vous ne mouriez ; et le démon ose lui dire : Non, vous ne mourrez point. En outre , il ne lui suffit pas de contredire la parole divine, il accuse encore le Créateur d'agir par esprit de jalousie, et il conduit sa fourberie avec tant d'adresse qu'il séduit la femme et réalise ses iniques projets. Non, vous ne mourrez point, dit-il, mais Dieu sait que le jour où vous aurez mangé de ce fruit, vos yeux s'ouvriront et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. (Gen. III, 5.) Voilà donc l'appât funeste et le poison mortel que le démon présente à la femme, et celle-ci ne soupçonne pas le danger, quoique, dès le principe, il lui soit bien facile de le reconnaître. Mais en apprenant que si Dieu leur avait fait cette défense, c'était parce qu'il savait que leurs yeux seraient ouverts, et qu'ils seraient eux-mêmes comme des dieux, connaissant le bien et le mal, elle s'enorgueillit de cette flatteuse espérance et conçut de superbes pensées, (90) Tel est aujourd'hui encore l'artifice du démon il nous élève par ses trompeuses suggestions et nous laisse ensuite tomber dans un profond abîme. C'est ainsi qu'Eve, rêvant déjà l'égalité avec Dieu, se hâta de cueillir le fruit défendu; ses yeux, son esprit et son coeur s'y arrêtèrent, fixement et elle ne songea qu'à épuiser la coupe empoisonnée que le démon lui avait préparée. Telles furent certainement ses dispositions depuis l'instant où elle écouta les pernicieux conseils du démon, et l'écriture nous l'atteste. Car la femme, dit-elle, vit que le fruit était bon à manger, et beau à voir, et d'un aspect délectable; et elle en prit et en mangea.
Véritablement, comme le dit l'Apôtre, les mauvais entretiens corrompent les bonnes moeurs. (I Cor. XV, 33.) Eh ! d'où vient qu'avant le conseil du démon, la femme n'avait point eu de pareilles pensées, et qu'elle n'avait ni fixé particulièrement cet arbre, ni considéré la beauté de son fruit? c'est qu'elle respectait la défense du Seigneur, et qu'elle redoutait le châtiment dont il menaçait sa désobéissance. Mais dès qu'elle eut écouté cet esprit pervers et méchant, elle crut et qu'ils n'avaient rien à craindre en mangeant du fruit défendu, et que même ils deviendraient égaux à Dieu. Cette espérance l'excita donc à cueillir le fruit, et, se flattant de s'élever au-dessus de l'humanité, elle ajouta plus de foi aux perfides insinuations de l'ennemi de notre salut qu'aux paroles de Dieu. Mais son expérience lui apprit bientôt les funestes suites de ce pernicieux conseil et les effroyables malheurs qui allaient l'envelopper. Car, dès qu'elle vit, dit l'écriture, que le fruit était bon à manger, et beau à voir, et d'un aspect délectable, elle suivit l'impulsion de l'esprit mauvais qui lui parlait par l'organe du serpent, et raisonna ainsi en elle-même : Si ce fruit paraît bon à manger, s'il charme le regard et s'il est d'un aspect délectable, et s'il doit, en outre, nous élever aux suprêmes honneurs et nous rendre aussi grands que le Créateur, pourquoi hésiterais-je à le cueillir?
4. Voyez-vous avec quel art le démon captiva la femme, et comment il troubla sa raison? Elle osa donc porter ses espérances au-dessus de sa condition, et l'orgueilleux espoir d'obtenir des biens imaginaires lui fit perdre ceux qu'elle possédait réellement. Ainsi, elle prit ce fruit et en mangea, et elle en donna à son mari, et ils en mangèrent, et leurs yeux furent ouverts, et ils connurent qu'ils étaient nus. Qu'avez-vous fait, ô femme ! Cédant à de perfides conseils, vous avez foulé aux pieds la loi du Seigneur et méprisé ses commandements ! Eh quoi ! par un excès d'intempérance, l'usage de tous ces fruits si nombreux et si variés ne vous a pas suffi, et vous avez osé cueillir celui-là même dont Dieu vous avait défendu de manger ! Enfin, vous avez ajouté foi aux paroles du serpent, et vous avez estimé ses conseils plus salutaires que les ordres du Créateur ! Hélas ! votre présomption rend ce crime irrémissible. Mais celui qui vous parlait était-il votre égal? Non, sans doute; c'était un de vos sujets : il vous était soumis et il était votre esclave. Pourquoi donc vous dégrader jusqu'à abandonner l'homme pour qui vous avez été formée et dont vous avez été créée l'aide et la consolation? Vous partagez la dignité de sa nature et la noblesse de sa parole, et vous avez bien pu causer familièrement avec le serpent, qui devenu l'organe du démon, vous a insinué des conseils manifestement contraires aux ordres du Seigneur. Vous deviez le repousser; mais, flattée de ses vaines promesses, vous avez cueilli le fruit défendu.
Eh bien, soit ! vous avez voulu vous précipiter dans l'abîme et descendre du faîte des honneurs ; mais pourquoi entraîner votre époux dans le même malheur? Vous deviez être son secours, et vous lui tendez des embûches. Quoi ! pour un misérable fruit, vous perdez l'un et l'autre la grâce et l'amitié de Dieu ! Quelle étrange folie vous a inspiré cette audace?
Ne vous suffisait-il pas de mener une vie douce et d'être revêtue d'un corps, sans en éprouver les faiblesses ? Vous jouissiez de tous les fruits du paradis terrestre, à l'exception d'un seul, et, reine de l'univers, vous commandiez à toutes les créatures;
et voilà que, séduite par de vaines promesses, vous vous flattez de vous élever jusqu'aux honneurs suprêmes de la divinité ! Hélas ! vous apprendrez par une dure expérience que, loin d'obtenir ces biens si enviés, vous perdrez, vous et votre époux, tous ceux dont le Seigneur vous avait comblés. Mais, lorsque le repentir aura rendu votre douleur profonde et amère, l'esprit mauvais qui vous a suggéré ce funeste conseil rira de vos maux ;
il insultera votre chute et s'applaudira de vous avoir entraînés dans son malheur. Car c'est parce que, enflé d'orgueil, il a voulu s'élever au-dessus de sa condition, (91) qu'il a été dépouillé de sa dignité et précipité du ciel sur la terre; et de même il a voulu vous faire encourir, par votre désobéissance, l'anathème de la mort, et satisfaire ainsi sa noire jalousie, selon cette parole du Sage : Par l'envie de Satan, la mort est entrée dans l'univers. (Sag. II, 24.)
La femme prit donc du fruit et en donna à son mari; et ils en mangèrent, et leurs yeux furent ouverts. Combien l'homme fut coupable ! car, quoique la femme fût une portion de sa substance et même son épouse, il devait préférer le précepte du Seigneur à ses vains désirs, et ne point se rendre complice de sa désobéissance. Un plaisir si frivole méritait-il qu'il se privât lui-même des plus excellents avantages, et qu'il offensât le Maître qui l'avait enrichi de tant de biens et qui lui avait accordé une existence exempte de douleurs et de fatigues? Est-ce qu'il ne lui était pas permis de jouir abondamment de tous les fruits du paradis terrestre? Pourquoi donc, ô homme ! n'as-tu pas voulu, et toi aussi, observer cette légère défense? C'est que, sans doute, tu as connu par ton épouse la promesse de l'esprit tentateur; et soudain, enflé de la même présomption, tu as mangé du fruit défendu. Aussi tous deux serez-vous cruellement punis et apprendrez-vous, par une dure expérience, qu'il valait mieux obéir à Dieu que suivre les conseils du démon.
5. La femme prit donc le fruit et en donna à son mari, et ils en mangèrent; et leurs yeux furent ouverts, et ils connurent qu'ils étaient nus. Ici se présente la question importante dont je vous parlais hier; car on peut demander avec raison quelle vertu avait cet arbre, dont le fruit ouvrait les yeux de ceux qui en mangeaient, et pourquoi il est appelé l'arbre de la science du bien et du mal. Attendez un peu, s'il vous plaît, et je satisferai votre juste curiosité. Et d'abord, observons qu'une étude droite et éclairée des saintes Ecritures en résout facilement les difficultés.
Ainsi, ce n'est point précisément parce qu'Adam et Eve mangèrent de ce fruit que leurs yeux furent ouverts, puisque auparavant ils avaient l'usage de la vue; mais, parce que cet acte d'intempérance était en même temps un acte de désobéissance aux ordres du Seigneur, on lui attribue la privation de la gloire qui les entourait et dont ils s'étaient eux-mêmes rendus indignes.
C'est pourquoi l'Ecriture dit, selon son langage ordinaire, qu'ils en mangèrent, et que leurs yeux furent ouverts, et qu'ils connurent qu'ils étaient nus. Oui, le péché, en les dépouillant de la grâce céleste, leur donna le sentiment de leur nudité;
en sorte que cette honte qui les saisit soudain leur fit voir dans quel abîme leur désobéissance les avait précipités.
Avant cette désobéissance, ils vivaient dans une parfaite sécurité et ne se doutaient pas qu'ils étaient nus;
du reste, ils ne l'étaient point, puisque la gloire céleste les couvrait bien mieux que tout vêtement. Mais, quand ils eurent mangé du fruit défendu et qu'ils eurent ainsi violé le précepte du Seigneur, ils furent réduits à une si profonde humiliation que le sentiment de la honte les porta à chercher un voile à leur nudité. C'est que la transgression du précepte divin les avait dépouillés de la gloire et de la grâce céleste qui les revêtaient comme d'un splendide vêtement; et, en leur faisant connaître leur nudité, elle les avait pénétrés d'un vif sentiment de honte.
Et ils entrelacèrent des feuilles de figuier et s'en firent des ceintures. Mesurez, mon cher frère, je vous y invite, la profondeur de l'abîme où, du faîte de la gloire, le démon fit tomber nos premiers parents. Naguère ils étaient revêtus d'un éclat céleste, et maintenant ils sont contraints d'entrelacer des feuilles de figuier et de s'en faire des ceintures. Tel fut le résultat des tromperies du démon et des embûches qu'il leur tendit.
Certes, il ne se proposait point de leur procurer quelques avantages nouveaux, mais il ne voulait que les dépouiller de ceux qu'ils possédaient, et les réduire ainsi à une honteuse nudité. Et, parce que leur désobéissance eut pour occasion le fruit défendu, l'Ecriture dit qu'ils en mangèrent et que leurs yeux furent ouverts, ce qui doit s'entendre de la perception de l'esprit bien plus que de l'organe de la vue; car, après leur péché, Dieu leur fit ressentir des impressions que, par un effet de son extrême bonté, ils ignoraient auparavant. Cette expression leurs yeux furent ouverts signifie que Dieu leur fit sentir la honte de leur nudité et la privation de la gloire dont ils jouissaient. Au reste, ce langage est ordinaire à l'Ecriture, comme lé prouve cet autre passage de la Genèse : Agar, esclave fugitive, errait dans le désert, et, ayant placé son enfant Sous un palmier, elle s'éloigna pour ne point le voir mourir. Alors, Dieu lui ouvrit les yeux. (Gen. XXI, 19.) Ce n'est pas (92) qu'elle ne vît auparavant, mais c'est que Dieu éclaira son intelligence; en sorte que ce mot ouvrit doit s'entendre plutôt de l'esprit que de l'organe de la vue.
Je donnerai la même solution à une seconde difficulté.
Car quelques-uns disent : pourquoi cet arbre est-il appelé l'arbre de la science du bien et du mal ? Et l'on en voit même qui s'opiniâtrent à soutenir qu'Adam n'eut le discernement du bien et du mal qu'après avoir mangé du fruit de cet arbre, mais c'est une pure extravagance. Déjà même, et comme pour y répondre par avance, j'ai parlé longuement de la science. infuse d'Adam; or, cette science se révéla par la justesse des noms qu'il imposa à tous les oiseaux et à tous les animaux, et par le don de prophétie qui en fut le radieux couronnement. On ne saurait donc affirmer que celui qui nomma tous les animaux, et qui énonça au sujet de la femme une si admirable prophétie, ignorât le bien et le mal.
D'ailleurs une telle, supposition ferait, ce qu'à Dieu ne plaise ! rejaillir sur Dieu même un horrible blasphème. Car eût-il pu donner des ordres à l'homme, si celui-ci eût invinciblement ignoré que la désobéissance était un mal ?
Mais il n'en a pas été ainsi ; et Adam savait parfaitement bien ce qu'il faisait, puisque dès le principe il posséda le libre arbitre. Dans le cas contraire, sa désobéissance n'eût pas été plus digne de châtiment que sa soumission de louange. Il est au contraire évident, et par les paroles mêmes du précepte, et par la suite des événements, que l'acte seul de leur désobéissance soumit nos premiers parents à la mort. C'est ce que la femme elle-même dit au serpent : Pour le fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : N'en mangea point, de peur que vous ne mouriez. Ainsi avant leur péché ils étaient immortels, autrement leur prévarication n'eût pu être punie du supplice de la mort.
6. Peut-on donc soutenir que c'est en mangeant du fruit défendu que l'homme acquit la connaissance du bien et du mal? Mais n'avait-il pas déjà cette connaissance, lui qui était rempli de sagesse et orné du don de prophétie? et comment pourrait-on raisonnablement admettre que les chèvres, les brebis et les autres animaux herbivores savent distinguer les plantes utiles des plantes nuisibles pour brouter les unes et s'éloigner des autres, et que l'homme, doué de raison, ne sût pas discerner 1e bien d'avec le mal? Mais il n'est pas moins vrai, direz-vous, que cet arbre est nommé dans l'écriture l'arbre de la science du bien et du mal. J'en conviens; et toutefois il suffit d'être un peu familiarisé avec le style dé l'écriture pour se rendre compte de cette expression. Il a été ainsi appelé, non qu'il ait donné à l'homme la science du bien et du mal, mais parce qu'il a été l'occasion de sa désobéissance et qu'il a introduit la connaissance et la honte du péché.
Et en effet. souvent l'écriture désigne les faits par les circonstances qui les accompagnent; et comme cet arbre devait être pour l'homme une occasion de péché ou de mérite, elle l'appela l'arbre de la science du bien et du mal.
Le Seigneur voulut dès le principe faire connaître à l'homme que le Dieu qui avait créé l'univers lui avait aussi donné l'être. Il lui fit donc ce léger commandement afin qu'il reconnût son titre de Maître et de Seigneur. C'est ainsi qu'un généreux propriétaire qui accorde à son intendant l'usufruit d'un magnifique palais, en exige une légère redevance, comme témoignage de son droit de propriété.
L'intendant sait ainsi que ce palais ne lui appartient point, et qu'il n'en jouit que par la bonté et la libéralité de son maître. Et de même le Créateur, qui avait établi l'homme roi de la nature; et qui l'avait placé dans le paradis terrestre dont il jouissait pleinement, voulut éviter que, séduit par ses propres pensées, il ne crût que l'univers existait par lui-même , et qu'il ne s'enorgueillît de sa supériorité.
C'est pourquoi il lui interdit le fruit d'un seul arbre, et le menaça, en cas de désobéissance; des plus graves châtiments, pour l'obliger à reconnaître un Maître, et à proclamer qu'il tenait tous ses avantages de sa pure libéralité. Mais la présomptueuse témérité d'Adam le précipita avec Eve dans une ruine effroyable; ils transgressèrent le commandement, et mangèrent du fruit défendu. Voilà pourquoi cet arbre a été appelé l'arbre de la science du bien et du mal. Ce n'est pas qu'ils ne connussent auparavant le bien et le mal, comme le prouvent ces paroles de la femme au serpent : Dieu nous a dit : Ne mangez point de ce fruit, de peur que vous ne mouriez. Ils savaient donc bien que la mort serait la punition de leur désobéissance; aussi est-ce après avoir mangé d fruit défendu qu'ils furent dépouillés de leur vêtement de gloire, et qu'ils ressentirent la honte de leur nudité. Cet arbre est donc appelé l'arbre de la science du (93)
bien et du mal, parce qu'il était destiné à éprouver leur obéissance.
Vous comprenez maintenant dans quel sens l'Ecriture dit que leurs yeux furent ouverts, et qu'ils connurent qu'ils étaient nus. Vous comprenez également pourquoi cet arbre a été appelé l'arbre de la science du bien et du mal. Mais appréciez, s'il est possible, quelle fut leur honte, lorsqu'après avoir mangé du fruit défendu, et transgressé le précepte du Seigneur, ils entrelacèrent des feuilles de figuier et s'en firent des ceintures. Voyez comme du faîte de la gloire ils furent précipités dans la plus profonde humiliation ! Ceux qui auparavant vivaient sur la terre comme des anges, en sont réduits à se couvrir de feuilles de figuier, tant le péché est un grand mal ! Car il nous prive d'abord de la grâce et de l'amitié divine, et nous couvre ensuite de honte et de confusion. Bien plus, après nous avoir dépouillé des biens que nous possédions, il nous ôte jusqu'à l'espérance de les recouvrer.
Mais je me reprocherais de terminer cet entretien par les si tristes considérations que me fournit l'intempérance de l'homme, sa désobéissance et sa chute. C'est pourquoi, s'il vous plaît, à l'occasion de cet arbre, je parlerai de l'arbre de la croix, et aux maux que le premier a enfantés, j'opposerai les biens que le second nous a produits. Toutefois ce n'est point proprement l'arbre qui a causé ces désastres, mais la volonté de l'homme pécheur et son mépris du précepte divin. Je dirai donc que le premier arbre a introduit la mort dans le monde, car la mort a suivi le péché, et que le second nous a rendus à l'immortalité. L'un nous a chassés du paradis, et l'autre nous a ouvert l'entrée du ciel. Celui-ci a fait peser sur Adam, pour une seule faute, le dur fardeau des misères humaines, et celui-là nous a délivrés du poids de nos péchés, et nous a donné une douce et pleine confiance au Seigneur.
Armons-nous donc, mes frères, je vous en conjure, armons-nous de la vertu de ce bois vivifiant, et par son secours, mortifions les affections mauvaises de nos âmes. Tel est le conseil de l'Apôtre, quand il nous dit que ceux qui appartiennent à Jésus-Christ ont crucifié leur chair avec ses passions et ses désirs déréglés. (Gal V, 24.) Le sens de cette parole est que ceux qui se sont entièrement dévoués à Jésus-Christ ont dompté cette concupiscence de la chair qui ne tend qu'à corrompre en nous les opérations de l'esprit. Imitons ces généreux chrétiens, et à leur exemple réduisons notre corps en servitude, afin que nous puissions résister aux suggestions de l'esprit mauvais. Ce sera aussi le moyen le plus assuré de traverser heureusement la mer orageuse de la vie présente, et d'aborder au port tranquille du salut. Puissions-nous ainsi obtenir les biens que Dieu a promis à ceux qui l'aiment en Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui soit la gloire, avec le Père et l'Esprit-Saint, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
DIX-SEPTIèME HOMéLIE. " Et ils entendirent la voix du Seigneur Dieu qui s'avançait dans le jardin, après le milieu du jour. " (Ge. III, 8)
ANALYSE.
1. L'orateur, après avoir expliqué qu'il ne faut point entendre ce passage dans un sens grossier et matériel, dit que le sentiment et le remords de leur péché, forcèrent Adam et Eve à se cacher, et il décrit éloquemment la force et. la puissance de la conscience. il montre ensuite la bonté du Seigneur qui, le premier, vient au-devant de l'homme coupable, et ne l'interroge que pour lui donner occasion de s'humilier, et d'obtenir son pardon. — 2.- 4. Il développe alors admirablement cette parole de Dieu : " Adam, où es-tu? " et montre toute la faiblesse de l'excuse qu'il apporte, en rejetant la faute sur la femme. — 5. La question que le Seigneur adresse ensuite à celle-ci, et sa réponse qui accuse le serpent, fournit à l'orateur cette judicieuse réflexion qu'Eve était libre dans le consentement qu'elle a donné aux insinuations du serpent. — 6. Mais Dieu qui avait parlé avec bonté à Adam et à Eve, maudit le serpent, sans lui adresser la parole, pour lui témoigner toute son indignation, et mêle à cette malédiction la première révélation dit mystère de la rédemption.
— 7.-8. Il prononce ensuite à la femme l'arrêt qui la condamne aux douleurs de l'enfantement, et à la soumission envers l'homme ; et l'orateur met ici dans la bouche de Dieu un langage à la fois doux et sévère, rigoureux et paternel. — 9. Enfin, Adam lui-même entend sa sentence : la terre sera maudite en son oeuvre; il ne la rendra féconde qu'à la sueur de son front; et cela durant tous les jours de sa vie, jusqu'à ce qu'il retourne en la poussière d'où il a été tiré. — 10. Après quelques réflexions sur cette sentence, et ses effets, l'orateur exhorte ses auditeurs à conserver le souvenir de ces grandes vérités, et à se rendre dignes, par leur conduite chrétienne, d'obtenir les biens éternels que le Fils de Dieu nous a mérités par le mystère de l'incarnation.
1. Je pense que hier je vous expliquai suffisamment et selon mes forces ce qui concerne l'arbre de la science du bien et du mal, en sorte que maintenant vous comprenez , mes très-chers frères, pourquoi l'Ecriture lui donne ce nom. Je vais donc aborder la suite du récit de la Genèse, afin de vous faire mieux connaître encore l'ineffable bonté du Seigneur, et cette admirable providence avec laquelle il prend soin de tout ce qui nous concerne. Il avait, dans le principe, créé et disposé toutes choses pour que l'homme, cet être raisonnable sorti de ses mains, fût comblé d'honneurs; et, voulant l'égaler aux anges, il lui avait formé un corps doué de gloire et d'immortalité. Toutefois il ne retira pas entièrement dé dessus lui sa miséricorde, lorsqu'il le vit transgresser ses ordres et braver les menaces qui devaient le retenir. Mais alors même, toujours semblable à lui-même, il se souvint que l'homme était sa créature. Quand le fils d'un patricien, oubliant son rang, se dégrade par ses vices, et du faîte des honneurs, tombe dans un profond avilissement, son père sent ses entrailles s'émouvoir; mais toujours bon envers cet indigne enfant, il ne l'abandonne point et ne cesse de l'assister de ses secours et de ses conseils pour le retirer de l'abîme et lui rendre sa dignité première. Et de même, le Dieu bon et miséricordieux s'attendrit sur l'homme qui, avec son épouse, s'était laissé séduire par le démon et avait cru aux pernicieux conseils du serpent. Aussi le voyons-nous accourir vers lui comme un charitable médecin s'empresse auprès d'un malade dont les maux et la détresse réclament ses soins et son art.
Mais si nous voulons comprendre mieux encore toute l'étendue de cette bonté, il ne sera pas inutile de reprendre le passage qui vient d'être lu. Et ils entendirent la voix du Seigneur Dieu qui s'avançait dans le jardin, après le milieu du jour; et Adam et son épouse se cachèrent parmi les arbres du jardin pour éviter la présence de Dieu. Ici, mes chers frères, il ne faut ni passer légèrement sur ces paroles, ni s'arrêter comme à l'écorce des mots; mais (95) nous devons considérer avec quelle condescendance l'Ecriture se proportionne à notre faiblesse, et donner à ces paroles un sens digne de Dieu et de notre salut. Et, en effet, ces paroles prises à la lettre seraient indignes de Dieu, et n'offriraient-elles pas, je vous le demande, un sens absurde? Car que lisons-nous dans ce passage de la Genèse ? Ils entendirent la voix du Seigneur, qui s'avançait dans le jardin, après le milieu du jour, et ils se cachèrent. Que dites-vous, ô Moïse? est-ce que Dieu marche? croirons-nous qu'il ait des pieds, et n'aurons-nous de lui aucune idée plus sublime? mais comment marcherait Celui qui remplit l'univers de sa présence ? et comment Celui dont le ciel est le trône et la terre le marchepied serait-il renfermé dans l'espace d'un jardin? Il faudrait être insensé pour le dire. Que signifient donc ces paroles : Ils entendirent la voix du Seigneur, qui s'avançait dans le jardin, vers le milieu du jour ? Elles nous apprennent que le Seigneur voulut leur faire sentir leur faute en les amenant à une extrême angoisse d'esprit et de coeur. C'est ce qui arriva ; car ils furent tellement saisis de honte, qu'à l'approche de Dieu ils se cachèrent. Ils avaient donc, à la suite de leur péché et de leur désobéissance, connu le remords et la confusion.
Et, en effet, ce juge incorruptible, que nous nommons la conscience , se soulève contre l'homme et l'accuse à haute voix; il lui met ses péchés devant les yeux et lui en représente toute la grièveté. Voilà pourquoi Dieu, en créant l'homme, établit au dedans de lui-même ce censeur qui ne se tait jamais et qu'on ne saurait tromper. Sans doute, on peut dérober ses fautes et ses crimes à la connaissance des hommes, mais il est impossible de les cacher à la conscience; et, en quelque lieu que se transporte le coupable , il porte en lui-même cette conscience qui l'accuse, le trouble, le déchiré et ne se repose jamais. Elle s'attaque à lui dans l'intimité du foyer domestique, sur le forum et dans les réunions publiques, et le poursuit durant les festins, pendant son sommeil et à son réveil. Elle ne cesse ainsi de lui demander compte de ses fautes, et de lui en remettre sous les yeux la grièveté et le châtiment. Tel, un charitable médecin se rend assidu auprès d'un malade, et, malgré ses rebuts, persiste à lui offrir ses remèdes et ses bons offices.
2. Au reste, le principal devoir de la conscience est de nous rappeler nos fautes et de protester contre leur coupable oubli; elle nous en présente donc le tableau, ne serait-ce que pour nous retenir et nous empêcher d'y retomber. Et cependant, malgré l'appui et le secours de la conscience, et malgré ses reproches violents et les remords qui déchirent notre tueur, et qui sont pour notre âme autant de cruels bourreaux, la plupart des hommes ne peuvent vaincre leurs passions; aussi dans quel abîme ne tomberions-nous pas, si elle n'existait point? Ce furent donc les reproches de la conscience qui révélèrent à nos premiers parents l'approche du Seigneur; et soudain ils se cachèrent. Pourquoi le firent-ils? je vous le demande. Parce que la conscience, comme un accusateur sévère, leur reprochait leur crime. Et en effet, ils n'avaient d'autre censeur, ni d'autre témoin de leur péché que celui qu'ils portaient en eux-mêmes;
toutefois aux reproches de la conscience se joignait encore la privation de la gloire qui les revêtait. Ainsi, le sentiment de leur nudité les avertissait de là grièveté de leur faute, et, parce qu'ils furent saisis de honte à la suite de leur grave désobéissance, ils tentèrent de se cacher. Ils entendirent, dit l'Ecriture, la voix du Seigneur Dieu, qui s'avançait dans le jardin, après le milieu du jour; et Adam et son épouse se cachèrent parmi les arbres du paradis, pour éviter la présence de Dieu.
Rien n'est donc plus funeste que le péché, mes très-chers frères, car, dès que l'homme le commet, il le remplit de confusion, et il rend insensés ceux qui brillaient auparavant par la solidité du jugement. Eh ! voyez Adam ! c'est la conduite d'un insensé; et cependant il était doué du don de prophétie et de cette haute sagesse qui avait éclaté dans ses oeuvres. Mais il entend la voix du Seigneur qui s'avançait dans le jardin, et il se cache, ainsi que son épouse, parmi les arbres du paradis, pour éviter la présence de Dieu. N'est-ce pas là un trait véritable de folie? Quoi ! Dieu est présent partout, il a tiré du néant toutes les créatures, et nulle n'est cachée à ses yeux; il a formé le coeur de l'homme, et il en connaît toutes les secrètes affections; il scrute les reins et les coeurs, et il pénètre jusqu'aux plus intimes pensées de l'âme. Et voilà celui aux regards duquel Adam et Eve tentent de se cacher. Mais ne vous en étonnez point, mon cher frère telle est la méthode du pécheur. Il sait bien (96) qu'il ne peut éviter la présence de Dieu, et cependant il essaye de s'y soustraire.
La conduite de nos premiers parents eut aussi pour principe la honte qui les saisit, lorsque le péché les eut dépouillés de leur glorieuse immortalité. C'est ce que prouve le choix même de leur retraite, puisqu'ils se cachèrent parmi les arbres du paradis terrestre. Les serviteurs fripons ou paresseux cherchent, sous l'impression de la crainte et du châtiment, à se cacher dans tous les coins de la maison, quoiqu'ils sachent bien qu'ils n'éviteront point l’oeil d'un maître irrité. Et de même Adam et Eve, ne sachant où se réfugier, couraient çà et là dans le paradis terrestre. Ce n'est pas non plus sans raison que l'Ecriture désigne l'heure : Ils entendirent, dit-elle, la voix du Seigneur Dieu qui s'avançait dans le jardin, après le milieu du jour. Elle veut ainsi nous faire connaître l'extrême bonté du Seigneur. Il ne différa donc pas un seul moment à secourir l’homme pécheur, et, dès qu'il le vit tombé, il se hâta d'accourir; du premier coup d'oeil il sonda toute la profondeur de sa blessure, et pour en prévenir les suites et les progrès, il s'empressa d'y porter un bienfaisant appareil. C'est ainsi que sa bonté ne lui permit pas de laisser, même un seul instant, l'homme privé de tout secours.
L'ennemi de notre salut avait donné un libre cours à sa rage; et parce qu'il enviait à l'homme les biens qu'il possédait, il lui avait tendu des piéges pour le faire déchoir de cet heureux état. Mais le Seigneur, dont la providence et la sagesse règlent nos destinées, a vu et la malignité du démon et la faiblesse de l'homme c'est cette faiblesse qui fit céder celui-ci aux insinuations de son épouse et tomber dans le honteux abîme du péché. Aussi le Seigneur paraît-il soudain, et, comme un juge bon et indulgent, il s'asseoit sur son tribunal, qu'environnent la crainte et l'horreur, et il instruit l'affaire avec la plus grande attention. Il nous apprend ainsi à ne point condamner nos frères sans avoir bien examiné leur conduite.
3. Ecoutons donc, s'il vous plaît, ce solennel interrogatoire les demandes du Juge et les réponses des coupables, la sentence qui les frappe, et la condamnation du tentateur qui leur a tendu ces perfides embûches. Mais apportez ici toute votre attention , et frémissez en assistant à ce jugement. Lorsqu'un juge mortel se place sur son tribunal, cite devant lui les coupables et les soumet à la torture, un frisson dé terreur saisit les spectateurs. Tous veulent entendre les demandes du juge et les réponses des accusés. Quelles seront donc nos pensées, lorsqu'en notre présence, le Dieu, créateur de l'univers, va entrer en jugement avec ses créatures ! Et toutefois vous observerez combien, même ici, la clémence divine l'emporte sur la sévérité des juges de la terre.
Le Seigneur Dieu appela donc Adam, et lui dit: Adam, où es-tu? Dans cette interrogation elle-même, nous trouvons une marque étonnante de la suprême bonté de Dieu; non-seulement il appelle Adam, mais il l'appelle lui-même, en personne : or c'est ce que dédaignent de faire les juges de la terre pour les coupables qui sont hommes comme eux et de la même nature qu'eux. Vous savez en effet que lorsqu'assis sur leur tribunal, nos juges font rendre compte aux malfaiteurs de leur conduite, ils ne leur adressent pas directement la parole, mais qu'ils se servent d'un intermédiaire qui communique à l'accusé les questions du jugé et au. juge les réponses de l'accusé;
on en use ainsi à peu près partout pour faire sentir aux malfaiteurs jusqu'à quel point ils se sont dégradés en commettant le, crime. Dieu n'agit pas de même, il interroge directement : Le Seigneur Dieu appela donc Adam et. lui dit Adam, où es-tu ? Ces quelques mots renferment une grande énergie de pensées. Car. d'abord c'était en Dieu une immense et ineffable bonté quo d'appeler lui-même ce grand coupable qui rougissait de honte, et qui n'osait ni ouvrir la bouche, ni: articuler une seule parole. Oui, l'interroger, et lui donner ainsi l'occasion d'implorer son pardon, atteste une infinie miséricorde. Adam, où es-tu? Oh ! que cette seule question est à la fois pleine de force et de douceur ! C'est comme si Dieu lui eût dit: Qu'est-il donc arrivé ?
Je t'avais laissé dans un état, et je te retrouve dans un autre. Je t'avais laissé revêtu de gloire, et je te retrouve dans une honteuse nudité. Adam, où es-tu ? quelle est donc la cause de ton malheur? et qui t'a plongé dans cet abîme de maux ? quel est le scélérat ou le voleur qui t'a enlevé tous tes biens, et qui t'a réduit à cette extrême indigence ? qui t'a fait connaître la nudité, et qui t'a dépouillé de ce splendide vêtement dont je t'avais revêtu? quel changement subit ! et quelle tempête a soudain englouti toutes tes richesses ? qu'as-tu donc fait, que tu veuilles éviter celui qui t'a comblé des plus grands bienfaits et qui t'a élevé à tant d'honneur? et que crains-tu, pour chercher ainsi à te cacher? est-ce qu'un accusateur te poursuit, et que des témoins te confondent? enfin, d'où vient cette crainte et cette terreur?
Mais Adam répondit : J'ai entendu votre voix dans le jardina, et, comme l'étais nu, j'ai été saisi de crainte, et je irae suis caché. (Gen. III, 10.) Alors Dieu lui dit : Eh ! qui t'a appris que tu étais nu? quel est ce langage nouveau et inouï? et qui t'eût fait connaître ton état, si toi-même n'étais l'auteur de cette ignominie? tu as donc mangé du fruit du seul arbre dont je t'avais défendu de manger. — Voyez-vous quelle est la bonté et la patience du Seigneur?, II pouvait, sans adresser une seule parole à ce grand coupable, le punir sur-le-champ comme il l'en avait menacé; mais il agit patiemment, il l'interroge, et il écoute sa réponse. Bien plus, il l'interroge une seconde fois, comme pour lui faciliter une défense qui lui permettrait d'user envers lui de clémence et de miséricorde. Grande leçon ! qui apprend aux juges que dans l'exercice de leurs fonctions, ils ne doivent ni parler inhumainement aux coupables, ni les traiter avec une cruauté qui ne convient qu'à des bêtes féroces.
Il faut alors leur témoigner quelque indulgence et quelque bonté, et en prononçant sur leur sort, ne pas oublier qu'ils sont nos frères. Cette pensée que notre origine est commune attendrira nos coeurs et adoucira les rigueurs de la justice. Ce n'est donc point sans motif que la sainte, Ecriture se proportionne ici à notre faiblesse, et emploie ce langage simple et familier. Elle nous invite à imiter, selon nos forces, l'ineffable bonté du Seigneur.
4. Et le Seigneur dit d Adam : qui t'a appris que tu, étais nu, si ce n'est que tu as mangé du fruit du seul arbre dont je t’avais défendu de manger? Oui, comment aurais-tu connu ta nudité, et serais-tu saisi de honte, si par intempérance, tu n'avais transgressé mon commandement? Appréciez, mon cher frère, toute l'excellence de la bonté divine. Le Seigneur parle à Adam comme à un ami, et il traite ce grand coupable avec une douce familiarité Qui t'a appris que tu étais nu, si ce n'est que tu as mangé du fruit du seul arbre dont je t'avais défendu de manger ? Observons aussi l'emphase, et l'ironie secrète de cette expression : le fruit du seul arbre, c'est comme s'il lui eût dit : est-ce que je t'avais étroitement restreint l'usage des fruits de ce jardin ? ne t’avais-je pas au contraire placé au sein d'une riche abondance ? et ne t'avais-je pas abandonné tous les fruits du paradis terrestre, à l'exception d'un seul? Cette défense n'avait pour but que de te rappeler que tu avais un Maître, et que tu devais lui obéir. Elle est donc insatiable cette intempérance, qui, peu satisfaite de tant de biens, ne s'est point abstenue de ce seul fruit ? Et comment as-tu pu courir à une désobéissance qui devait te précipiter dans un tel abîme de maux? que te revient-il maintenant de ton péché? Ne vous ai-je pas avertis l'un et l'autre, et n'ai-je pas voulu vous retenir par la crainte du châtiment ? Je vous ai prédit toutes les suites de votre péché, et je vous avais fait cette défense pour vous prémunir contre l'esprit séducteur. Et aujourd'hui, une si noire ingratitude ne rend - elle pas votre faute irrémissible ? Comme un bon père instruit un fils chéri, je vous ai clairement précisé mes ordres; et en vous permettant l'usage de tous les autres fruits, j'ai formellement excepté celui-là, afin que vous puissiez conserver tous les biens dont je vous avais comblés. Mais vous avez cru le conseil d'un autre meilleur et plus respectable que mon commandement. C'est pourquoi vous l'avez méprisé, et vous avez mangé du fruit défendu. Eh bien ! que vous est-il arrivé ? Aujourd'hui une dure expérience vous révèle toute la malice de ce pernicieux conseil.
Voyez-vous la clémence du juge, sa douceur et sa patience inaltérable ? Entendez-vous ce langage si plein de condescendance, et si élevé au-dessus de nos idées et de nos pensées ? Enfin comprenez-vous comment le Seigneur ouvre à l'homme pécheur la porte du repentir, en lui disant : Qui t'a appris que tu étais nu, si ce n'est que tu as mangé du fruit du seul arbre dont je t'avais défendu de manger ? N'était-ce pas lui déclarer que, malgré sa grave désobéissance, il était encore prêt à lui pardonner. Mais écoutons la réponse du coupable.
Et Adam dit : la femme que vous m'avez donnée pour compagne, m'a présenté du fruit de cet arbre, et j'en ai mangé.
Cette réponse est en elle-même En cri de détresse et de douleur; et il semble au premier abord qu'elle est un appel à cette miséricorde divine qui toujours surpasse en bonté et en indulgence la malice de nos péchés. Et en effet, le Seigneur (98) venait, par son ineffable patience, de toucher le coeur d'Adam et de lui faire sentir la grièveté de sa faute; et voilà que celui-ci cherche à s'excuser en disant: la femme que vous m'avez donnée pour compagne m'a présenté du fruit de cet arbre et j'en ai mangé. C'est comme s'il eût dit : J'ai péché, je le sais, mais la femme que vous m'avez donnée pour compagne, et dont vous avez dit vous-même : faisons à l'homme une aide qui lui soit semblable, a été la cause de ma chute. Pouvais-je soupçonner que cette femme que vous m'aviez donnée pour compagne me serait un sujet de honte et d'ignominie? je savais seulement que vous l'aviez formée pour être ma consolation. Vous me l'avez donnée, vous me l'avez amenée, et j'ignore quel motif l'a portée à me présenter le fruit que j'ai mangé.
Cette réponse semble donc au premier abord justifier Adam; mais en réalité sa faute était inexcusable. Car comment excuseras-tu, pouvait lui repartir le Seigneur, 'l'oubli de mon commandement, et l'assentiment accordé à la femme plutôt qu'à mes paroles? Celle-ci t'a offert le fruit; soit, mais le souvenir de ma défense, et la crainte du châtiment devaient suffire pour te détourner d'en manger. Ignorais-tu mes ordres, et ne connaissais-tu pas mes menaces? Dans ma prévoyante tendresse je vous avais avertis l'un et l'autre afin que vous évitassiez ces malheurs. Aussi quoique la femme soit à ton égard l'instigatrice du péché, tu ne saurais être innocent. Eh ! ne devais-tu pas te montrer fidèle à mon commandement , repousser le présent fatal et même représenter à la femme l'énormité de sa faute.
Tu es le chef de la femme; et elle n'a été formée que pour toi. Mais tu as interverti l'ordre, et, au lieu de la retenir, tu t'es laissé entraîner par elle. Les membres devaient obéir à la tête, et, par une coupable interversion, ce sont les membres qui ont commandé, en sorte que les rangs et l'ordre ont été renversés. Et voilà comment tu es tombé dans cette profonde humiliation, toi qui étais revêtu de gloire et de splendeur.
Qui pourrait donc assez déplorer ton infortune et la perte de biens si précieux ? Toutefois seul tu as fait ton malheur, et tu ne saurais en attribuer la cause qu'à ta propre faiblesse. Car si tu n'y avais consenti, jamais la femme ne feût entraîné dans cet immense désastre. A-t-elle employé à ton égard les prières, le raisonnement ou la séduction?
Il lui a suffi de te présenter le fruit, et soudain avec une complaisance extrême tu en as mangé, sans te souvenir de ma défense.
Tu as donc cru que je t'avais trompé, et que je ne t'avais interdit l'usage de ce fruit que pour te priver, par jalousie, d'un état plus glorieux encore. Mais comment aurais-je pu te tromper, moi qui t'avais comblé de tant de biens ! et n'était-ce point déjà une grande bonté que de t'avoir à l'avance prévenu des suites qu'entraînerait ta désobéissance. Je voulais donc que tu évitasses le malheur où tu es tombé. Mais tu as tout méprisé, et aujourd'hui, qu'une dure expérience te fait sentir l'énormité de ta faute, il ne te reste plus qu'à t'en reconnaître coupable, sans en accuser ton épouse.
5. C'est ainsi que le Seigneur reprochait à Adam la grièveté de son péché; et celui-ci, tout en l'avouant, cherchait à se justifier en le rejetant sur la femme. Mais voyons maintenant avec quelle bonté ce même Dieu s'adresse alors à celle-ci. Et Dieu, ajoute l'Ecriture, dit à la femme : Pourquoi as-tu fait cela ? tu as entendu ton époux qui t'accuse de toute cette désobéissance, et qui en fait peser la responsabilité sur toi qui lui avais été donnée pour lui venir en aide, et qui n'avais été tirée de sa propre substance que pour être sa consolation.
Pourquoi donc, ô femme, as-tu commis ce péché, et pourquoi as-tu attiré sur lui et sur toi cette profonde humiliation ? Quels avantages te procure aujourd'hui cette criminelle intempérance, et quels fruits retires-tu de ce coupable égarement ? Tu as été séduite par ta faute, et tu as rendu ton époux complice de ton péché.
Mais, que répond la femme? Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé du fruit. Voyez-vous comment, elle aussi, cherche dans son effroi à excuser sa désobéissance ? Adam avait rejeté sa faute sur la femme, en disant : elle a cueilli le fruit et me l'a présenté, et j'en ai mangé. Et de même celle-ci avoue son péché, et ne trouve nulle autre excusa que de dire : le serpent m'à trompée, et j'ai mangé du fruit. Ce maudit animal a été la cause de ma chute, et ce sont ses pernicieux conseils qui m'ont entraînée dans cette profonde humiliation. Il m'a trompée, et j'ai mangé du fruit. Ne passons point légèrement sur ces paroles, mes très-chers frères; car un examen attentif nous y fera découvrir d'utiles instructions. Les jugements du Seigneur sont terribles et (99) effrayants; mais si nous les méditons avec soin, ils seront salutaires à notre âme. Ecoutons donc Adam qui dit à Dieu : La femme que vous m'avez donnée pour compagne m'a présenté le fruit, et j'en ai mangé. Ainsi il reconnaît qu'il n'y a eu,à son égard, ni contrainte, ni violence, et qu'il a agi volontairement, et avec une entière liberté. Eve lui a seulement présenté le fruit, et elle n'a exercé sur lui aucune pression, ni aucune violence. Et de même celle-ci ne dit point, pour s'excuser, que le serpent fa portée à manger malgré elle du fruit défendu.
Elle se borne à dire : le serpent m'a trompée. Or il dépendait d'elle de repousser la séduction comme d'y succomber : le serpent m'a trompée, dit-elle. Il est donc vrai que l'ennemi de notre salut, parlant par l'organe de ce maudit animal, donna un conseil funeste, et trompa la femme. Mais il ne la violenta point et ne la contraignit point : il usa seulement de fraude pour accomplir ses pernicieux desseins, et s'il s'adressa de préférence à la femme, c'est qu'il la crut plus susceptible de se laisser séduire et de commettre une faute irrémissible.
Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé du fruit. Voyez combien le Seigneur est bon. Il se contente de ce seul aveu, et il ne presse ni Adam ni Eve de nouvelles questions. Et certes, quand il les interrogeait, ce n'était point qu'il ignorât leur crime : il le connaissait et en savait toutes les circonstances; aussi ne s'abaissait-il jusqu'à entrer en discussion avec eux, qu'afin de faire mieux éclater sa miséricorde, et les engager à un humble et sincère aveu; c'est pourquoi il ne leur adresse point de nouvelles questions. Sans doute il convenait que Dieu nous fît connaître le genre de séduction qui avait été présenté à nos premiers parents; mais pour montrer qu'il ne les interrogeait point par ignorance du fait, il se contente d'une première réponse. Et, en effet, en disant que le serpent l'avait trompée, et qu'elle avait mangé du fruit défendu, la femme laissait facilement deviner la fatale espérance dont le démon l'avait flattée par l'organe du serpent, en lui promettant qu'ils deviendraient des dieux. Avez-vous bien observé avec quel soin le Seigneur interroge Adam, et avec quelle indulgence il traite la femme? Avez-vous également remarqué la manière dont ils se justifient? Appréciez donc maintenant l'ineffable miséricorde de ce Juge suprême.
La femme a dit : Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé du fruit défendu; et cependant le Seigneur ne daigna point interroger cet animal, ni lui donner lieu de se défendre. Il ne lui adressa aucune question, ainsi qu'il l'avait fait à l'homme et à la femme; mais dès que ceux-ci eurent présenté leur justification, il déchargea toute sa colère sur le serpent, comme sur l'auteur du péché. Car le Seigneur, aux yeux duquel rien n'est caché, n'ignorait point que le serpent avait été l’instrument du piège où la noire jalousie du démon avait fait tomber nos premiers parents. Voyez donc comme il use envers ceux-ci de miséricorde et de bonté. Il savait tout, et cependant il dit à Adam : Où es-tu ? et qui t'a appris que tu étais nu ? Il dit également à Eve : Pourquoi as-tu fait cela? Mais il tient au serpent un langage bien différent: Et le Seigneur Dieu dit au serpent : Parce que tu as fait cela. Voyez-vous la différence? Dieu dit à la femme : Pourquoi as-tu fait cela ? Et, au serpent : Parce que tu as fait cela. Oui, parce que tu t'es prêté à ce crime, et que tu as insinué ce perfide conseil; parce que tu as favorisé la jalousie du démon, et que tu as secondé sa malice contre ma créature, tu es maudit entre tous les animaux et toutes les bêtes de la terre; lu ramperas sur le ventre, et tu mangeras la poussière durant tous les jours de ta vie. Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et la sienne. Elle t'écrasera la tête, et tu la blesseras insidieusement au talon. (Gen. III, 14-15.)
6. Remarquez, je vous prie, l'ordre et l'arrangement de ce passage, et vous y trouverez à l'égard de l'homme un précieux témoignage de la bonté divine. Le Seigneur interrogea d'abord Adam, et puis Eve; et quand celle-ci eut désigné son séducteur, il dédaigna d'en écouter la défense, et fulmina contre lui un châtiment qui durera autant que sa vie. Désormais donc la vue seule du serpent rappellera aux hommes qu'ils doivent repousser ses perfides conseils et éviter ses trompeuses embûches. Mais peut-être demanderez-vous pourquoi le serpent est puni, tandis qu'il n'a été que l'instrument du démon qui seul a causé tout ce désastre? Ici encore éclate l'ineffable bonté du Seigneur. Car, de même qu'un,bon père, non content de poursuivre le meurtrier de son fils, brise et met en pièces le glaive ou le poignard qui a servi au crime, le Seigneur punit le serpent qui a été l'instrument de la malice du démon, et veut que la vue de ce châtiment (100) proclame la sévérité avec laquelle il a traité le de mon lui-même. Car si l'instrumenta été châtié si rigoureusement, quel supplice n'a pas été infligé à celui qui l'a mis en œuvre !
Au reste, Jésus-Christ nous en révèle quelque chose dans son Evangile, lorsqu'il nous apprend qu'au jour du jugement il dira à ceux qui seront placés à sa gauche : Retirez-vous de moi, maudits; allez au feu éternel qui été préparé au diable et à ses anges. ( Matth XXV, 41.) C'est donc pour le démon qu'a été préparé ce feu qui ne s'éteindra jamais; et quelle destinée plus affreuse que celle de ces malheureux qui négligent leur salut, et s'exposent ainsi à partager les supplices réservés au diable et à ses anges !
Si nous voulons au contraire embrasser la vertu et observer les lois de Jésus-Christ, nous nous assurerons ce royaume, dont il dit : Venez, les bien-aimés de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde. (Matth. XXV, 34.) Ainsi d'un côté sont les feux éternels de l'enfer, et de l'autre, si nous sommes pieux et fervents, le royaume du ciel. Puissent ces pensées nous encourager à travailler au salut de notre âme, à fuir le péché, et à éviter les embûches du démon !
Mais, si vous n'êtes pas trop fatigués, je parlerai encore du châtiment infligé au serpent, afin de vous montrer de plus en plus comment la miséricorde divine' s'y exerce envers nous. Au reste, chaque jour, un concours nombreux entoure le tribunal d'un juge qui instruit la cause de quelques criminels; on y passe des journées entières, et l'on ne se retire pas avant que la séance ne soit levée. A plus forte raison est-il convenable que nous attendions avec un saint empressement l'énoncé du jugement que le Seigneur va prononcer contre le serpent. Il lui infligera un terrible châtiment, parce qu'il a été l'instrument du crime; et la vue de cette peine nous fera comprendre quels supplices éternels le même Dieu réserve au démon. Nous y verrons également avec quelle miséricorde il châtie Adam et Eve, auxquels il adresse plutôt une sévère remontrance qu'il n'inflige une grave punition; et nous en concluerons que nous ne saurions assez admirer la bonté divine ni louer son indulgente providence à notre égard. Ecoutons donc l'écrivain sacré : Et le Seigneur Dieu dit au serpent Parce que tu as rait cela, tu es maudit entre tous les animaux et toutes les bêtes de la terre; tu ramperas sur le ventre, et tu mangeras la poussière durant tous les jours de ta vie. Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et la sienne : elle te brisera la tête, et tu la blesseras insidieusement au talon.
7. La colère et l'indignation éclatent dans ces paroles : mais aussi il est grand et énorme le péché dans lequel le démon, par l'organe du serpent, entraîna nos premiers parents. Or, le Seigneur Dieu dit au serpent : parce que tu as fait cela; parce que tu as été le ministre du démon dans ses projets homicides, et que tuas secondé sa malice en servant d'organe à ses mauvais conseils et ses flatteries empoisonnées; parce que tu as fait cela, et que tu as contribué à déshériter mes créatures de mes grâces et de ma bienveillance, en te prêtant aux perfides desseins de l'ange rebelle qui, en punition de son orgueil et de sa noire jalousie, a été précipité du ciel sur la terre ; parce que, dans toutes ces horribles machinations, tu t'es montré son docile instrument, je t'inflige un châtiment qui durera toujours. Il suffira donc au démon de te voir, pour qu'il sache quels supplices lui sont réservés, et aux hommes, pour qu'ils apprennent à éviter ses piéges et à se garantir de ses embûches, s'ils ne veulent un jour partager ses tourments. Ainsi tu es maudit entre tous les animaux, parce que tu as fait un perfide usage de la finesse qui te distinguait entre eux tous, et que tu n'as usé de ce don que pour causer les plus grands maux.
N'oublions pas en effet cette parole de l'Ecriture : Le serpent était le plus rusé de tous les animaux qui étaient sur la terre.
C'est pourquoi le Seigneur lui dit : Tu seras maudit entre tous les animaux et toutes les bêtes de la terre. Mais comme cette malédiction eût échappé à nos sens et à nos yeux, Dieu voulut lui infliger un châtiment visible qui nous rappelât sans cesse son crime et son supplice. Aussi ajoute-t-il : Tu ramperas sur le ventre, et tu mangeras la poussière durant tous les jours de ta vie. Tu as abusé de tes qualités naturelles, et tu as bien osé entrer en conversation avec l'homme raisonnable que j'avais créé : tu as donc imité le démon, auquel tu as servi de complaisant ministre, et qui a été chassé du ciel, parce qu'il affecta des pensées au-dessus de sa condition. Et de même je t'inflige un châtiment qui va changer ta nature. Tu ramperas sur la terre, et tu te nourriras (101) de la poussière. Ainsi, tu ne pourras jamais t'élever vers le ciel, ruais tu demeureras toujours dans cet état d'humiliation, et seul de tous les animaux, tu te nourriras de la poussière. Bien plus : Je mettrai inimitié entre toi et la femme; entre ta postérité et la sienne. Car peu content de te voir ramper sur la terre, je ferai de la femme ton ennemie irréconciliable, en sorte que la guerre subsistera toujours entre ta postérité et la sienne. Enfin elle t'écrasera la tête, et tu la blesseras insidieusement au talon. Oui, je lui donnerai la force de te marcher sur la tête, et tu t'agiteras vainement sous ses pieds.
Cette punition du serpent nous manifeste, mon cher frère, la grande bonté du Seigneur à l'égard de l'homme. Mais ce que l'Ecriture dit ici du serpent matériel, peut surtout, et dans un sens véritable, s'entendre du serpent spirituel, et s'appliquer au démon. Et en effet, pour humilier cet esprit superbe, Dieu le contraint à ramper sous nos pieds, et il nous donne le pouvoir de lui marcher sur la tête. N'est-ce pas là ce que signifient ces paroles de Jésus-Christ : Foulez aux pieds les serpents et les scorpions? Et de peur que nous ne les entendions d'un serpent matériel, il ajoute : Et toute puissance de l'ennemi. (Luc, X, 19.)
C'est ainsi que. l'ineffable bonté du Seigneur éclate dans le châtiment qu'il inflige au serpent, complice et organe du démon. Mais revenons à la femme, s'il vous plaît. Le serpent a été puni lé premier, parce qu'il a été l'instigateur du péché : et maintenant la femme qui s'est laissée séduire, et qui a entraîné l'homme, entendra avant lui sa sentence, et ce terrible avertissement: Et le Seigneur dit à la femme : Je multiplierai tes calamités et tes gémissements : tu enfanteras dans la douleur; tu seras sous la puissance de ton mari, et il te dominera. (Gen. IX, 16.) Admirez ici encore la bonté du Seigneur, et voyez avec quelle indulgence il traite la femme, même après un si grand crime. Je multiplierai, lui dit-il, tes calamités. Je te destinais dans le principe une existence qui eût été exempte de douleur et d'affliction, et qui, affranchie de tout chagrin et de toute tristesse, n'aurait connu que la joie et le plaisir. Revêtue d'un corps mortel, tu n'aurais ressenti aucune de ses tristes nécessités; mais parce que tu n'as pas su user de ces précieuses faveurs, et que l'excès même du bonheur t'a rendue ingrate, je t'imposerai un frein qui te retiendra dans le devoir, et je te condamne désormais aux pleurs et aux gémissements.
Je multiplierai donc tes calamités et tes gémissements, et tu enfanteras dans la douleur. La joie que tu éprouveras de devenir mère commencera donc par la douleur; et cette douleur, qui se renouvellera à chaque enfantement, te rappellera incessamment la grièveté de ta faute et de ta désobéissance. Mais de peur que la suite des années n'en affaiblisse le souvenir, et afin que tu n'oublies point que c'est là le châtiment de ton péché, je multiplierai tes calamités et tes gémissements, et tu enfanteras dans la douleur.
8. Cette sentence fut comme une prophétie des souffrances et des maux auxquels la femme est assujétie : une grossesse de neuf mois, pénible et laborieuse, et des douleurs intolérables qu'il faut avoir ressenties pour les comprendre. Cependant le Seigneur, toujours bon et miséricordieux, a voulu adoucir pour la femme ces peines si cruelles par les joies de la maternité. Ainsi elle oublie, à la naissance d'un fils, toutes les douleurs qui ont précédé et accompagné, cette naissance. Aussi voyons-nous que la femme, au milieu même des souffrances inouïes qui mettent sa vie en péril, n'est pas plutôt devenue mère, qu'elle s'épanouit à la joie, et qu'oubliant toutes ses angoisses, elle ne songe qu'à allaiter son enfant. Reconnaissons en cela une bienfaisante disposition du Seigneur, qui pourvoit à la conservation du genre humain. Car toujours l'espoir d'un bien à venir rend plus légers les maux présents. C'est ainsi que les marchands traversent l'immensité des mers, affrontent les tempêtes et lés pirates; et lorsqu'échappés à mille dangers, ils voient s'évanouir toutes leurs espérances, ils ne laissent pas néanmoins d'entreprendre une nouvelle navigation. Ainsi encore, le laboureur défonce profondément son champ, 1e cultive avec soin, et lui confie une abondante semence; et trop souvent la sécheresse, ou la pluie, et même la rouille et la nielle font périr ses moissons au moment où il va les recueillir;
toutefois il ne se rebute point, et il recommence ses travaux dès que la saison le lui permet.
Cette observation s'applique à tous les divers genres d'industrie, et se vérifie également dans la femme. Elle a donc supporté pendant neuf mois d'intolérables douleurs, des nuits sans sommeil et des tortures affreuses; quelquefois (102) par suite d'un accident, elle est accouchée avant terme, et a donné le jour à un foetus informe, ou bien elle a mis au monde un enfant estropié, idiot ou mort-né; et à peine est-elle échappée à ces graves dangers, qu'elle oublie tous ses maux, et s'expose de nouveau aux périls de la maternité. Que dis-je ! elle en affronte même de plus grands encore, car il n'est pas rare de voir des mères mourir de suites de couches; et néanmoins ces exemples n'épouvantent point les autres femmes, et ne les détournent point du mariage, tant le Seigneur a mélangé leurs douleurs de joie et de contentement ! Voilà pourquoi il dit à Eve : Je multiplierai tes calamités et tes gémissements; et tu enfanteras dans la douleur. C'est à cette parole que faisait allusion Jésus-Christ, lorsqu'il comparait l'excès des tribulations de la mère avec la plénitude de ses joies. Quand une femme, dit-il, enfante, elle est dans la tristesse, parce que l'heure est venue. Voilà bien la douleur; et puis il ajoute, pour nous montrer que cette douleur passe, et que la joie et l'allégresse lui succèdent : Mais après qu'elle a enfanté un fils, elle ne se souvient plus de son affliction, à cause de sa joie, parce qu'un homme est né au monde. (Jean, XVI, 21.)
Voyez-vous donc comme se manifestent à notre égard la bonté du Seigneur et sa providence , et comme cette parole : Tu enfanteras dans la douleur, est pour la femme une punition et un sévère avertissement. Dieu ajoute Tu seras sous la puissance de ton mari, et il te dominera. Ne semble-t-il pas qu'ici Dieu cherche à s'excuser? et c'est comme s'il disait à la femme : dans le principe je t’avais assigné le même rang d'honneur et de gloire qu'à l’homme ; je t'avais communiqué tous les privilèges, et je t'avais donné comme à lui l'empire de l'univers ; mais puisque tu as abusé de ta dignité, je te soumets à l'homme. Tu seras sous la puissance de ton mari, et il te dominera. Tu as abandonné celui dont tu partageais la gloire et la nature , et pour qui tu avais été formée, afin de lier des relations avec le serpent, et de recevoir par lui les perfides conseils du démon : eh bien ! je te soumets à l'homme, et je l'établis ton maître;
tu reconnaîtras son autorité, et parce que tu n'as pas su commander, tu apprendras à obéir. Ainsi tu seras sous la puissance de ton mari, et il te dominera. Car il vaut mieux pour toi de lui être soumise et de reconnaître son autorité, que de vivre libre de tout joug, et exposée à te précipiter dans le mal. C'est ainsi qu'il est plus utile au cheval d'obéir au frein, et de marcher d'un pas sûr et réglé, que de s'élancer çà et là d'une course aventureuse et désordonnée. Je te soumets donc à l'homme pour ton propre avantage, et je veux que tu lui obéisses sans contrainte, comme dans le corps les membres obéissent à la tête.
9. Mais je m'aperçois que la longueur de ce discours vous fatigue; et néanmoins je vous demande encore quelques instants d'attention. Car il serait indécent de nous retirer quand le juge est encore assis sur son tribunal, et de ne pas entendre l'énoncé entier du jugement. Au reste nous touchons à la fin. Ecoutons donc la sentence que Dieu, après avoir parlé à la femme, prononça à l'homme, et le châtiment qu'il lui infligea. Et Dieu dit à Adam : Parce que tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé du seul fruit dont je t'avais ordonné de ne pas manger, la terre est maudite dans ton oeuvre; et tu ne mangeras de ses fruits, durant tous les jours de ta vie, qu'avec un grand travail. Elle ne produira pour toi que des épines et des chardons, et tu te nourriras de l'herbe de la terre. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, jusqu'à ce que tu retournes dans la terre d'où tu as été tiré; car tu es poussière et tu retourneras en poussière. (Gen. VII, 17, 18, 19.)
Ces paroles renferment de nombreux traits de bonté et de providence à notre égard : mais pour bien les apprécier, il faut approfondir chaque mot. Or Dieu dit à Adam : tu as écouté la voix de ta femme, et tu as mangé du seul fruit dont je t'avais ordonné de ne pas manger; tu as donc, en écoutant sa voix, et en mangeant de ce fruit, préféré ses insinuations â mon commandement, et tu n'as pas voulu t'abstenir du seul fruit dont je (avais ordonné de ne point manger, car ma défense se bornait à cette exception : cependant tu né l'as pas respectée , et tu as enfreint mes ordres pour obéir à ton épouse : aussi tu vas connaître toute l'énormité de ta faute.
Ecoutez , ô hommes ! écoutez, ô femmes ! que ceux-ci ne souffrent point de semblables insinuations, et que celles-là ne se les permettent pas! Car si Adam ne put se justifier en rejetant son péché sur la femme, il servirait peu à un mari de dire : j'ai commis cette faute par complaisance pour mon épouse. La femme (103) a été placée sous la puissance de l'homme, et il en a été établi le maître, afin de s'en faire obéir. Les pieds ne doivent point commander à la tête. Et néanmoins nous voyons trop souvent que celui qui par son rang devrait être la tête, s'abaisse à devenir les pieds, et que celle qui devrait être les pieds, s'attribue les fonctions de la tête. C'est cette confusion que prévoyait le grand Apôtre, le Docteur des nations, quand il s'écriait: Femme, savez-vous si vous sauverez votre mari ? et vous, mari, savez-vous si vous sauverez votre femme? (I Cor. VII, 15.) Cependant il appartient à l'homme de repousser vivement tout mauvais conseil que la femme se permettrait de lui donner; et celle-ci ne doit jamais oublier le châtiment dont Eve fut punie pour avoir suggéré à Adam cette funeste désobéissance.
Elle doit encore, loin d'imiter Eve, et de reproduire ses criminelles insinuations, s'instruire à son malheur, et ne jamais donner à son mari un conseil qui ne serait pas salutaire et utile à l'un et à l'autre. Mais revenons à notre sujet.
Or Dieu dit à Adam :Parce que tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé du seul fruit dont je t'avais ordonné de ne point manger; parce que tu as négligé d'observer mon commandement, et que ni la crainte, ni les menaces des châtiments qui suivraient ton péché, n'ont pu te retenir, et parce que tu as commis la faute énorme de toucher au seul fruit que j'avais excepté, en t'abandonnant l'usage de tous les autres, la terre est maudite dans ton oeuvre. Reconnaissons ici la bonté divine dans la manière différente dont il punit le serpent, animal irraisonnable , et l'homme, être doué de raison. Il dit au premier : tu es maudit sur la terre; et au second : la terre est maudite dans ton oeuvre. Et c'est à juste titre : car elle avait été créée pour l'homme, afin qu'il jouît de ses productions. Mais parce que l'homme a péché, elle est maudite; et l'effet de cette malédiction sera de troubler le repos et la tranquillité de l'homme.
Voilà donc, dit le Seigneur, que la terre est maudite dans ton oeuvre; et pour nous apprendre les effets de cette malédiction, il ajoute : et tu ne mangeras de ses fruits, durant tous les jours de ta vie, qu'avec un grand travail. Ne voyez-vous pas ce châtiment traverser tous les siècles, et après avoir été utile au premier homme, apprendre encore à ses descendants quelle est l'origine de leurs malheurs. Mais écoutons les paroles suivantes qui spécifient mieux encore le genre de cette malédiction, et la cause de ce pénible travail. Et Dieu dit : la terre ne te produira que des épines et des chardons. Ce seront là comme les monuments de ma malédiction; et tu ne rendras la terre féconde qu'à force de soins et de labeurs. Ainsi toute ta vie s'écoulera dans la tristesse et le travail, afin qu'ils soient un frein qui réprime l'arrogance de ton orgueil, et te ramène forcément à la pensée de ton néant; tu ne seras donc plus tenté de te bercer de coupables illusions, car tu te nourriras de l'herbe de la terre, et tu mangeras ton pain d la sueur de ton front.
Mais avant d'expliquer ces paroles, observons comment le péché de l'homme a changé pour lui toutes les conditions premières de la vie. Car c'est comme si Dieu lui disait : je t'avais préparé, en te créant, une existence exempte de douleurs, de travail, de fatigues et d'inquiétudes. Tu eusses joui d'un bonheur parfait, et sans connaître aucun des tristes assujettissements du corps, tu aurais pleinement goûté toutes les délices de la vie.
Mais tu n'as pas su apprécier cet heureux état, et voici que je maudis la terre. Désormais, si tu ne l'ensemences et si tu ne la cultives , elle ne te donnera plus, comme auparavant, ses diverses productions; je joindrai même à ces travaux, et à ces pénibles labeurs, les maladies et de continuelles fatigues, en sorte que tu ne réussiras en quelque chose qu'au prix de tes sueurs, et ainsi cette dure existence te sera une continuelle leçon d'humilité, et un souvenir de ton néant.
En outre, cette malédiction ne se bornera pas à quelques années, mais elle s'étendra à tout le cours de ta vie; et tu mangeras ton pain à la sueur de ton front jusqu'à ce que tu retournes dans la terre d'où tu as été tiré, car tu es poussière , et tu retourneras en poussière. Oui, telle sera ta destinée , jusqu'à la fin de tes jours, et jusqu'à ce que tu retournes dans la terre d'où tu as été tiré. Car c'est du limon de la terre qu'a été formé le corps que je t'ai donné dans ma bonté, et c'est en ce même limon qu'il se résoudra. Tu es poussière, et tu retourneras en poussière. En vain pour te faire éviter tous ces maux, j'avais dit : Ne mangez pas de ce fruit, et le jour où vous en mangerez, vous mourrez certainement ; je ne voulais donc point ta mort, et de mon côté, je n'ai rien négligé de tout ce que je pouvais faire ; (104) mais tu t'es précipité toi-même dans cet abîme de maux, et tu ne dois en accuser que ta propre négligence.
Ici se présente une question que je vais résoudre en peu de mots, et qui mettra fin à cet entretien. Dieu dit à nos premiers parents : Le jour où vous mangerez du fruit défendu, vous mourrez certainement. Or il est indubitable qu'après leur péché et leur désobéissance, ils ont vécu un grand nombre d'années. Cette difficulté n'en est une que pour ceux qui lisent superficiellement l'Ecriture sainte; car un lecteur attentif l'explique aisément, et découvre sans peine le sens de ce passage. Sans doute Adam et Eve vécurent encore bien des années, et néanmoins le jour où ils entendirent cette parole: Vous êtes terre, et vous, retournerez en terre, une sentence de mort leur fut prononcée, en sorte qu'on peut dire que dès ce moment ils subirent la mort. Ainsi le sens de ce passage : Le jour où vous mangerez du fruit, défendu, vous mourrez certainement , est que dès ce moment ils surent qu'ils étaient soumis à la mort. Eh ! ne voyons-nous pas que dans les tribunaux, le criminel condamné à mort est reconduit en prison, et que même il y reste assez longtemps. Cependant on le regarde déjà comme mort, parce qu'une sentence capitale a été rendue contre lui. Et de même depuis le jour où le Seigneur prononça contre nos premiers parents un arrêt de mort, ils furent sous le coup de cet arrêt, quoique l'exécution en ait été différée pendant bien des années.
Cet entretien s'est prolongé au delà des bornes ordinaires;
mais puisque j'ai pu, par la grâce de Dieu, et selon mes forces, terminer l'explication du passage de la Genèse qui avait été lu, je conclus immédiatement. Sans doute il serait facile de développer encore ce sujet, et de montrer que la miséricorde divine surnage même au-dessus de ces flots de mort qui submergent tous les hommes. Cependant je n'en dirai rien pour ne pas trop fatiguer votre mémoire, et je vous prie. seulement de ne point, au sortir de cette assemblée, vous rendre à d'insipides réunions, ni vous amuser à de frivoles conversations. Le sujet d'un intéressant entretien serait de résumer en soi-même, ou de vous réciter les uns aux autres les principaux points de cette instruction : les questions du luge suprême, et les réponses des coupables; la justification d'Adam, qui rejette sa faute sur la femme, et l’excuse de celle-ci qui accuse le serpent; la punition de cet animal, et son châtiment éternel, châtiment qui atteste la colère du Seigneur contre lui, et sa miséricordieuse bonté envers ceux qu'il a séduits.
Et en effet, puisque Dieu punit si sévèrement le séducteur, c'est une preuve qu'Adam et Eve, victimes de ses fourberies, lui étaient agréables, et qu'il s'intéressait encore à leur bonheur.
Rappelez-vous ensuite la sentence prononcée à la femme, la punition, et le sévère avertissement qu'elle reçut, et enfin n'oubliez point cet arrêt prononcé à Adam : Tu es terre, et tu retourneras en terre.
Ces diverses réflexions vous feront admirer de plus en plus l'ineffable miséricorde du Seigneur. Car quoique nous ne soyons que poussière, et que nous devions retourner en poussière, nous pouvons, par la pratiqué de la vertu et la fuite du vice, obtenir ces biens ineffables qu'il a préparés à ceux qui l'aiment, et dont il est écrit : 1'œil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, et le coeur de l'homme n'a point compris. (I Cor. II, 9.) Il est donc juste que nous offrions au Seigneur d'éternelles actions de grâce pour tant de bienfaits, et que }fous n'en perdions jamais le souvenir. Nous devons également nous appliquer, par l'exercice des bonnes oeuvres, et par la fuite constante du péché, à calmer sa colère, et à nous le rendre propice. Eh ! ne serait-ce pas une monstrueuse ingratitude si nous venions à oublier que Dieu, immortel et impassible de sa nature, n'a pas dédaigné, pour nous délivrer de la mort, de prendre notre chair mortelle et terrestre, de l'élever au plus haut des cieux, de la faire asseoir à la droite de son Père, et de lui assurer les adorations des anges? Mais nous, hélas ! nous tenons une conduite tout opposée; nous ensevelissons dans la chair et la boue notre âme qui est immortelle, nous l'assujettissons à la terre et à la mort, et nous la rendons incapable, de rien faire pour le ciel et la vie éternelle. Ah ! je vous en conjure, ne nous montrons pas ingrats jusqu'à ce point envers un tel bienfaiteur; et soyons au contraire obéissants à ses préceptes, et empressés à faire tout ce qui peut lui plaire, afin qu'il nous rende lui-même dignes des félicités célestes.
Fuissions-nous tous les obtenir, par la grâce et la bonté de J.-C. N.-S., à qui soient, avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneur et l'empire maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
DIX-HUITIèME HOMéLIE. " Et Adam donna à sa femme le nom d'Eve, parce qu'elle est la mère de tous les vivants. Et le Seigneur Dieu fit à Adam et à sa femme des tuniques de peau, et il les en revêtit ; et il dit : Voici Adam devenu comme l'un de nous. " (Gen. III; 20, 21; 22.)
ANALYSE.
1. Saint Chrysostome rappelle d'abord que la punition de nos premiers parents doit nous rendre attentifs et vigilants à éviter le péché, puis il explique pourquoi Adam donna à son épouse le nom d'Eve. — 2.-3. Les habits de peaux dont le Seigneur les revêtit, attestent sa bonté, et nous avertissent d'éviter le luxe et la somptuosité des vêtements. — L'orateur prend l'occasion d'une sévère leçon aux riches, puis il explique, comme un ironique accomplissement des promesses du démon, cette parole : " Voilà qu'Adam est comme l'un de nous. " Ce fut aussi par un effet de miséricorde que Dieu chassa Adam du paradis terrestre, avant qu'il eût mangé du fruit de l'arbre de vie;
parce que l'immortalité l'eût conduit toujours à pécher.
— Il l'obligea aussi à demeurer vis-à-vis du paradis terrestre, afin que la vue de ce lieu lui rappelât sa faute , et il l'assujettit à un dur travail pour qu'il ne s'attachât pas trop à la vie. — 4. Au sujet de ces mots : " Adam connut son épouse, " saint Chrysostome fait observe que la virginité fut le premier état d'Adam et d'Eve, et il en relève l'excellence. — 5. Il dit ensuite que si Dieu agréa les présents d'Abel, et rejeta ceux de Caïn, ce fut par suite de leurs dispositions intérieures, et il s'étend longuement sur la bonté avec laquelle le Seigneur parla à Caïn et chercha à lui inspirer de meilleurs sentiments. — 6. Il termine enfin par quelques mots sur le: soin que bous devons avoir de fuir le péché dans lequel tomba Caïn.
1. Hier, vous avez pu apprécier l'indulgence du juge supérieur, et la bienveillance de ses paroles. Vous avez vu également la diversité des châtiments infligés aux coupables. Ainsi le tentateur a été puni tout autrement que ceux qu'il avait séduits;
et la miséricorde divine a éclaté éminemment même dans la sentence rendue contre nos premiers parents. Il nous a donc été utile d'assister à ce solennel jugement, et d'en suivre tous les détails. Car nous avons connu de quels biens Adam et Eve se sont eux-mêmes privés par leur désobéissance;
et nous avons appris comment le péché les a dépouillés d'une gloire. toute céleste et d'une existence tout angélique. Enfin, nous avons admiré la patience du Seigneur, et nous avons compris quel grand mal est la faiblesse puisqu'elle a entraîné pour l'homme la perte de si précieux avantages, et l'a plongé dans une humiliante dégradation. C'est pourquoi je vous en supplie, veillons sur nous-mêmes, afin que cette chute nous soit un salutaire avertissement, et que ce châtiment nous retienne dans une sage défiance. Nous serons en effet punis très-sévèrement, si ce terrible exemple ne nous détourne pas d'offenser Dieu. Car tout péché de rechute mérite d'être châtié plus rigoureusement. C'est ce que nous apprend l'illustre docteur des nations, le bienheureux Paul, quand il nous dit que tous ceux qui ont péché sans la loi, périront sans la loi, et que tous ceux qui ont péché sous la loi, seront jugés par la loi. (Rom. II, 12.) Le sens de ce passage est que ceux qui ont péché avant la loi évangélique seront traités avec plus d'indulgence que nous qui vivons sous cette loi, et qui mériterons un plus rigoureux châtiment parce que nous péchons après l'avoir reçue. Car tous ceux qui ont péché sans la loi, périront sans la loi; et ce leur sera un avantage par rapport au châtiment de n'avoir reçu ni la connaissance, ni les secours de la loi... Mais tous ceux qui ont péché sous la loi, seront jugés parla loi; parce qu'elle leur enseignait, (106) dit l'Apôtre, ce qu'ils devaient faire, et qu'ils n'ont point voulu suivre ses prescriptions. Aussi seront-ils, pour les mêmes péchés, punis plus sévèrement que les infidèles.
Mais expliquons le passage qui vient d'être lu. Et Adam donna à sa femme le nom d'Eve, qui signifie vie, parce qu'elle est la mère de tous les vivants. Observez ici le soin que prend, l'écrivain sacré de nous transmettre ces détails. Nous apprenons ainsi qu'Adam donna un nom à son épouse, et qu'il l'appela Eve, c'est-à-dire vie, parce qu'elle est la mère de tous les vivants. Elle est en effet la tige du genre humain et comme la racine et le principe de toutes les générations. Mais après nous avoir instruit de quelle manière Adam donna un nom à son épouse, Moïse nous fait connaître de nouveau la bonté de Dieu qui n'abandonna pas ses créatures dans la honteuse nudité où elles s'étaient plongées. Et le Seigneur Dieu, dit-il, fit à Adam et à sa femme des tuniques de peau, et il les en revêtit. Le Seigneur agit alors comme un bon père se conduit envers un enfant prodigue. Ce fils de famille était doué d'un bon naturel et avait été élevé avec soin.
Il jouissait dans la maison paternelle d'une riche abondance, portait des vêtements de soie, et avait à sa disposition un opulent patrimoine. Mais voilà que l'excès même de la prospérité le précipite dans le mal; et alors son père lui retranche tous ces divers avantages, le retient de plus près sous sa dépendance, et remplace ses somptueux vêtements par un habit simple et commun qui cache seulement sa nudité. C'est ainsi qu'Adam et Eve s'étant rendus indignes de cette gloire brillante qui les couvrait et qui les affranchissait de tous les besoins du corps, Dieu leur retira cet éclat ainsi que la possession de tous les biens dont ils jouissaient avant cette épouvantable chute. Cependant, il eut compassion d'une si grande infortune, et les voyant honteux d'une nudité qu'ils ne pouvaient ni couvrir, ni cacher, il fit des tuniques de peau et les en revêtit.
Voilà donc où aboutissent les artifices du démon.
Dès que nous prêtons l'oreille à ses suggestions, il nous séduit par l'amour de quelque plaisir passager, et nous entraîne dans l'abîme du péché. Puis il nous abandonne, tout couverts de honte et de confusion, à la pitié et aux regards de tous. Mais le Seigneur, qui s'intéresse toujours au salut de nos âmes, ne détourna point ses yeux du triste état où nos premiers parents étaient réduits, et il leur donna un vêtement dont la simplicité seule était un souvenir de leur chute. Et le Seigneur Dieu fit donc à Adam et à son épouse des tuniques de peau, et il les en revêtit. Observez ici, je vous le demande, avec quelle condescendance l'Ecriture se proportionne à notre faiblesse. Mais, je l'ai dit, et je le répète, il faut toujours lui donner un sens digne de Dieu. Ainsi ce mot : Dieu fit des tuniques, doit être pris dans ce sens qu'il commanda que ces tuniques existassent; et il voulut que nos premiers parents s'en couvrissent, afin que ce vêtement leur rappelât sans cesse leur désobéissance.
2. Ecoutez, ô riches ! ô vous qui vous enorgueillissez du travail des vers à soie, et qui vous parez des plus superbes étoffes ! écoutez cette leçon de modestie que le Seigneur nous a donnée dès les premiers jours de la création. L'homme avait mérité la mort par son péché, et il avait besoin d'un vêtement pour cacher sa nudité; et voilà que Dieu se borne à le revêtir d'une tunique de peau. Il voulut ainsi nous apprendre à fuir une vie molle et voluptueuse, et à embrasser de préférence une vie dure et austère. Mais peut-être les riches, rebutés de cette morale sévère, me diront-ils Eh quoi ! voulez-vous que nous nous habillions de peaux de bêtes? Je ne dis point cela; et nos premiers parents eux-mêmes n'ont pas toujours porté cette sorte de vêtements, car la bonté divine ne cesse jamais de se montrer généreuse et bienfaisante. C'est ainsi que du jour où Adam et Eve furent soumis aux besoins de la nature, et qu'ils perdirent cette douce et angélique existence dans laquelle ils avaient été créés, le Seigneur leur permit de tisser la laine pour s'en faire des vêtements. Il convenait en effet que l'homme, être raisonnable, fût vêtu, et qu'il ne vécût point, comme un animal, dans la honte et la nudité. Nos habits nous rappellent donc les biens que nous avons perdus, et le châtiment que, par leur désobéissance, Adam et Eve, ont attiré sur tout le genre humain.
Mais comment excuser ce luxe effréné qui rejette l'usage de la laine, pour ne porter que de la soie, et qui même pousse l'extravagance jusqu'à la rehausser de broderies d'or. Ce sont principalement les femmes qui s'adonnent à ces vanités; et moi, je leur dis : pourquoi parer ainsi votre corps? et pourquoi vous (107) enorgueillir de ce pompeux attirail? Vous oubliez donc que les habits sont une suite du châtiment infligé à nos premiers parents. Aussi l'Apôtre nous dit-il : Ayant de quoi nous nourrir et de quoi nous couvrir, nous devons être contents. (I Tim. 6, 8.) Ainsi il faut borner notre sollicitude au strict nécessaire; et il suffit que notre corps soit couvert, sans nous inquiéter de la beauté, ni de la variété des habits. Mais poursuivons le récit de la Genèse.
Et le Seigneur Dieu dit : Voici Adam devenu comme l'un de nous, sachant le bien et le mal; maintenant donc craignons qu'il n'avance la main et ne prenne aussi de l'arbre de vie, et qu'il n'en mange et ne vive éternellement. Et le seigneur Dieu le mit hors du jardin de délices, pour qu'il cultivât la terre d'où il avait été tiré.
(Gen. III, 22, 23.) Ici encore le Seigneur use d'expressions proportionnées à notre faiblesse : Et le Seigneur Dieu dit : voici Adam devenu comme l'un de nous, sachant le bien et le mal. Quelle simplicité de langage ! mais comprenons-le dans un sens digne de Dieu. Il nous rappelle donc de quelle manière le démon, par l'organe du serpent, trompa nos premiers parents. Il leur avait dit : Si vous mangez de ce fruit, vous serez comme des dieux; et ils en mangèrent dans le fol espoir de s'égaler à la divinité. C'est pourquoi Dieu, voulant de nouveau leur faire sentir la grièveté de leur faute, et l'illusion de leurs espérances, dit ironiquement: Voici Adam devenu comme l’un de nous.
Cet amer reproche était tout personnel et ne pouvait que jeter Adam dans une extrême confusion. C'est comme si le Seigneur lui eût dit : tu as transgressé mon commandement pour t'égaler à moi. Eh bien! ce que tu as désiré est arrivé, ou plutôt ce que tu ne désirais pas, mais ce que tu méritais justement. Car tu es devenu comme l'un de nous, sachant le bien et le mal. Le démon avait encore dit à Eve, par l'organe du serpent : Vos yeux seront ouverts, et vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal. Aussi le Seigneur ajouta-t-il : Et maintenant craignons qu'il n'avance la main, et ne prenne de l'arbre de vie, et qu'il n'en mange et ne vive éternellement. Ici encore se manifeste la miséricorde divine; mais il nous faut approfondir chacune de ces paroles pour n'en rien perdre, et en découvrir toutes les richesses cachées. Lorsque Dieu fit un commandement à Adam, il lui permit l'usage de tous les fruits, à l'exception d'un seul, le menaçant de mort, s'il osait y toucher. Mais en lui faisant ce commandement et cette menace, il ne lui dit rien de l'arbre de vie. Adam, créé immortel, pouvait donc, selon moi, et autant que je comprends ce passage, manger du fruit de cet arbre, comme de tous les autres; et ainsi il eût pu s'assurer l'immortalité, puisqu'il n'avait reçu aucune défense touchant cet arbre.
3. Si l'on me demandait curieusement pourquoi cet arbre est appelé l'arbre de vie, je répondrais que la raison humaine est incapable par elle-même de comprendre toutes les oeuvres de Dieu. Nous savons seulement qu'il a plu au Seigneur que, dans le paradis terrestre, l'homme eût comme une matière à la vertu d'obéissance et au péché de désobéissance. C'est pourquoi il planta ces deux arbres, l'un de vie et l'autre de mort, pour ainsi parler. Car c'est pour avoir mangé du fruit de ce dernier contre l'ordre de Dieu, que l'homme a été assujetti à la mort. Mais dès l'instant ou il toucha au fruit défendu, le péché entra dans le monde et l'homme devint sujet à la mort, et à toutes les infirmités de la nature. Cependant cette mort était dans les conseils divins une grâce plus encore qu'un châtiment; aussi le Seigneur ne voulut-il plus qu'Adam habitât le paradis terrestre. Il l'en chassa donc, lui prouvant, par cette rigueur même, qu'il n'agissait que par bonté et dans son intérêt. Mais cette doctrine exige un examen plus approfondi de ce passage. Et maintenant, dit le Seigneur, craignons qu'Adam n'avance la main, et ne prenne aussi du fruit de l'arbre de vie, et qu'il n'en mange et ne vive éternellement. C'est comme s'il eût dit : Un excès d'intempérance a porté l'homme à transgresser mon commandement, et son péché l'a soumis à la mort. Aujourd'hui donc, s'il osait toucher au fruit de l'arbre de vie, il acquerrait l'immortalité et ne cesserait de pécher. C'est pourquoi il lui est avantageux que je le chasse du paradis terrestre; et je lui donnerai en cela plutôt une marque de bonté que de colère et de vengeance. Ainsi parla le Seigneur; et il est vrai de dire que ses châtiments comme ses bienfaits font éclater sa miséricorde. Ainsi ce dur exil devint pour Adam une salutaire leçon. Car si Dieu n'eût prévu que l'impunité rendrait les hommes plus coupables, il n'eût point chassé Adam du paradis terrestre. (108) Mais ce fut pour empêcher en eux les progrès du vice et fermer la voie à une malice qui n'aurait point su s'arrêter, qu'il châtia Adam dans une pensée toute de miséricorde; et c'est ce qu'il fait encore chaque jour à l'égard des pécheurs.
Il ordonna donc, par bienfaisance et par bonté, que l'homme fût chassé du paradis terrestre. Et le Seigneur Dieu, dit l'Ecriture, mit Adam hors du jardin de délices, pour qu'il labourât la terre d'où il avait été tiré. Remarquez ici l'exactitude de l'écrivain sacré. Il nous apprend que le Seigneur Dieu mit Adam hors du jardin de délices, pour qu'il labourât la terre d'où il avait été tiré. L'arrêt divin reçoit dès lors son exécution, et l'homme, chassé du jardin de délices, fut contraint de travailler la terre. Ce n'est pas non plus sans raison que l'Ecriture ajoute : d'où il avait été tiré. Car ce travail devait être pour lui une leçon continuelle d'humilité, en lui rappelant que son corps avait été formé du limon de la terre. Aussi est-il dit expressément : Pour qu'il travaillât la terre d'où il avait été tiré. C'est encore comme la conséquence de cette autre parole du Seigneur : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front , qu'Adam reçut alors l'ordre de travailler la terre d'où il avait été tiré.
L'Ecriture nous apprend ensuite à quelle distance du paradis terrestre Dieu l'établit, puisqu'elle ajoute que le Seigneur Dieu chassa Adam, et le fit habiter en face du jardin de délices. Mais ici observons comme dans toutes ses couvres Dieu se montre plein de miséricorde, même quand il nous châtie. Ainsi c'est par bonté et par miséricorde qu'il châsse Adam du paradis terrestre; et s'il l'établit ensuite en face de ce même séjour, c'est afin que chaque jour il conçoive un nouveau regret de son ancien état, et une douleur nouvelle de ses malheurs présents. Sans doute cette vue lui était bien triste et bien amère, et toutefois il y trouvait une utile leçon; car elle le rendait plus sage et plus vigilant, et l'empêchait de pécher. Il n'est en effet que trop ordinaire à l'homme d'abuser des biens dont il jouit, et de ne se corriger que quand il les a perdus. Car l'expérience lui révèle sa faute, et son infortune lui fait apprécier le bonheur dont il est déchu et ressentir les maux qui l'environnent. Ce fut donc de la part de Dieu un trait de providence et de bonté que d'établir Adam en face du paradis terrestre, puisque la vue de ce lieu devait entretenir en lui de salutaires remords. Enfin pour l'empêcher que par un trop grand attachement à la vie, il n'essayât de rentrer dans le jardin de délices et de manger du fruit de l'arbre de vie, le Seigneur, selon le récit de l'Ecriture, récit proportionné à notre faiblesse, le Seigneur plaça un chérubin avec un glaive flamboyant qui s'agitait toujours, pour garder la voie de l'arbre de vie.
La négligence de nos premiers parents à observer le commandement divin, fut cause que le Seigneur fit garder avec tant de précaution l'entrée du paradis. Et il est juste d'observer que si sa bonté et sa miséricorde avaient déjà paru lorsqu'il bannit Adam, elles n'éclatèrent pas moins quand il plaça un chérubin avec un glaive flamboyant qui s'agitait sans cesse pour garder l'entrée du jardin de délices. Ce n'est pas sans raison aussi qu'il est dit de ce glaive qu'il s'agitait sans cesse. Car nous comprenons par là que tous les chemins qui pouvaient conduire à ce jardin étaient fermés, et que ce glaive flamboyant en défendait toutes les approches. Mais quels souvenirs il rappelait, et quelle terreur il inspirait à Adam !
4. Or, Adam connut Eve, son épouse. (Gen. IV, 1.) Remarquez la date précise de ce fait. Ce ne ne fut qu'après leur désobéissance et leur exil qu'Adam et Eve eurent commerce ensemble. Auparavant ils vivaient comme des anges, et ils ignoraient les plaisirs de la chair. Ah ! comment les eussent-ils connus, puisqu'ils n'étaient point assujettis aux besoins du corps ! Ainsi, dans l'ordre des temps, la virginité possède la palme de la priorité; mais lorsque la faiblesse de l'homme eut introduit la désobéissance et le péché, elle se retira, parce que la terre n'était plus digne de la posséder; et alors s'établit la loi de la concupiscence. Comprenez donc, mon cher frère, quelle est la dignité de la,virginité.
Elle est une vertu bien élevée et bien sublime, et sa possession est trop au-dessus des forces humaines pour que nous puissions l'acquérir sans un secours tout spécial de la puissance divine. Et, en effet, Jésus-Christ lui-même nous déclare que les vierges sont dans un corps mortel les émules des anges. Les Sadducéens l'interrogèrent un jour surfa résurrection et lui dirent : Maître, il y avait parmi nous sept frères; et le premier ayant épousé une femme, est mort, et, n'ayant point eu d'enfants, il laissa sa femme à son frère. Il en fut de même du second, du troisième, et de tous jusqu'au septième. Au jour de la résurrection, duquel des sept sera-t-elle femme ? car (109) tous l'ont eue pour épouse. Mais Jésus-Christ leur répondit : Vous êtes dans l'erreur, ne sachant ni les Ecritures, ni la puissance de Dieu. Car au jour de la résurrection les hommes n'auront point de femmes, ni les femmes de maris; mais ils seront comme les anges. (Matth. XXII, 25-30.) Comprenez-vous maintenant que ceux qui, par amour pour Jésus-Christ, embrassent la sainte virginité, mènent sur la terre et dans un corps mortel la vie des anges? Mais plus cet état est grand et élevé, et plus brillantes sont les couronnes, plus magnifiques les récompenses et plus abondants les biens qui sont promis à tous ceux qui joignent à la chasteté la pratique des autres vertus.
Or, Adam connut son épouse qui conçut et enfanta Caïn.
Le péché était entré dans le monde par la désobéissance de nos premiers parents, et l'arrêt divin les avait soumis à la mort. C'est pourquoi le Seigneur, qui veillait à la conservation du genre humain, permit qu'il se propageât par l'union de l'homme et de la femme. Et Eve dit : J'ai possédé un homme par la grâce de Dieu. Voyez-vous comme le châtiment infligé à la femme l'a rendue meilleure et plus réservée?
Car elle n'attribue point aux seules lois de la nature la naissance de cet enfant; mais elle la rapporte à Dieu et lui en fait hommage. Ainsi le châtiment a été pour elfe une utile leçon.
Car J'ai possédé un homme, dit-elle, par la grâce de Dieu, et je le tiens plutôt de sa bonté que de la nature.
Et de nouveau elle enfanta Abel, son frère. La naissance de ce second fils fut la récompense de sa vive reconnaissance pour celle du premier. Car c'est ainsi que le Seigneur nous traite; et quand nous le remercions d'un premier bienfait, il paie nos hommages par de nouvelles faveurs. Eve devint donc mère une seconde fois, parce que dans la première elle avait reconnu la main du Seigneur. Or, cette fécondité, depuis que le péché l'avait soumise à la mort, lui était une bien grande consolation. Aussi Dieu voulut-il dès le principe diminuer pour nos premiers parents la sévérité du châtiment, et comme effacer l'image de la mort sous le tableau de générations nouvelles. Et, en effet, ces générations qui se succèdent les unes aux autres, sont un emblème de l'immortalité. Et Abel, dit l'Ecriture, fut pasteur de brebis, et Caïn laboureur. Nous apprenons ainsi que chacun des deux frères exerça un art différent; l'un embrassa la vie pastorale, et l'autre s'adonna à l'agriculture.
Mais il arriva, longtemps après, que Caïn offrit au Seigneur un sacrifice des fruits de la terre. (Gen. IV, 3.) Observez ici quelles lumières le Créateur avait répandues dans la conscience de l'homme. Car qui avait révélé à Caïn la notion du sacrifice? La voix de sa conscience ; il offrit donc au Seigneur un sacrifice des productions de la terre, parce qu'il ne pouvait méconnaître qu'il devait lui faire hommage des fruits de son travail. Ce n'est pas que Dieu eût besoin de ses sacrifices; mais il convenait que, recevant ses bienfaits, il lui témoignât sa reconnaissance. Et en effet, Dieu, qui se suffit à lui-même et qui ne réclame rien de nous, veut bien, dans son extrême bonté, s'abaisser jusqu'à notre pauvreté, et permettre par intérêt pour notre salut, que la connaissance de ses attributs nous soit une école de vertus.
Et Abel offrit aussi les premiers-nés de son troupeau. Ce n'est pas sans raison que dans notre précédent entretien je vous disais que Dieu, qui ne fait acception de personne, sonde les volontés et récompense l'intention du coeur. Cette remarque trouve ici sa juste application. C'est pourquoi ce passage de la Genèse mérite un profond examen, et il convient de s'y arrêter sérieusement pour bien comprendre ce qui est dit de Caïn et d'Abel. Car il n'y a rien d'inutile dans l'Ecriture, et une syllabe, une lettre même recèle un riche trésor, puisqu'on peut toujours en tirer un sens moral. Or que nous dit-elle? Et il arriva, longtemps après, que Caïn offrit au Seigneur un sacrifice des fruits de la terre, et Abel offrit aussi les premiers-nés de son troupeau et les plus gras.
5. Un esprit pénétrant comprend à la simple lecture le sens de ce passage. Mais je me dois à tous, et la doctrine évangélique s'adresse également à tous; je vais donc entrer dans quelques explications, afin que vous en soyez mieux instruits. Caïn, dit l'Ecriture, offrit au Seigneur un sacrifice des fruits de la terre. Quant à Abel il choisit pour matière du sien les productions de l'art pastoral. Et il offrit les premiers-nés de son troupeau et les plus gras. Déjà ces seuls mots nous montrent toute la piété d'Abel, car il n'offre pas seulement quelques brebis prises au hasard dans son troupeau, mais les premiers-nés, c'est-à-dire les plus beaux et les plus précieux; et même parmi ceux-ci les (110)
plus gras, c'est-à-dire tout ce qu'il y avait de meilleur et de plus excellent. Mais à l'égard de Caïn , l'écriture n'entre dans aucun détail ; elle se contente de nous dire qu'il offrit un sacrifice des fruits de la terre et nous laisse ainsi supposer qu'il prit les premiers qui lui tombèrent sous la main, et qu'il dédaigna de choisir les plus beaux.
Je l'ai déjà dit, et je ne cesserai de le redire. Si Dieu reçoit nos sacrifices, ce n'est pas qu'il en ait besoin. Il veut seulement nous faciliter les moyens de lui témoigner notre reconnaissance. C'est pourquoi l'homme qui offre en sacrifice les biens mêmes qu'il tient de Dieu, doit, pour remplir ce devoir religieux, choisir tout ce qu'il a de meilleur. Autrement, il ne comprendrait pas combien Dieu lui est supérieur et combien il est lui-même honoré de remplir ces fonctions sacerdotales. Observez aussi, mon cher frère , et concluez de cet exemple quels rigoureux châtiments mérite le chrétien qui, par lâcheté, néglige son salut.
J'ajoute que nul docteur n'instruisit Caïn et Abel et que nul conseiller ne leur suggéra l'idée d'offrit un sacrifice : leur conscience seule les en avertit, et les lumières que le Seigneur avait répandues dans l'esprit de l'homme. Ce fut aussi la pureté de l'intention qui fit agréer le sacrifice de l'un et la malice de la volonté qui fit rejeter celui de l'autre.
Et Dieu, dit l'écriture, regarda Abel et ses dons. Voyez-vous comme s'accomplit ici cette parole de l'évangile: les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers? (Matth. XIX, 30.) Car celui qui avait le privilège du droit d'aînesse, et qui le premier offrit son sacrifice, fut mis au-dessous de son frère, parce que son intention n'était pas droite. Tous deux offrirent un sacrifice; mais c'est seulement d'Abel que l'écriture dit : le Seigneur regarda Abel et ses dons. Que signifie ce mot , regarda ? il marque que Dieu approuva l'action d'Abel , loua son intention, couronna sa bonne volonté et, en un mot, fut satisfait de sa conduite. Car si nous osons dire quelque chose de Dieu et ouvrir la bouche pour parler de cet Etre éternel, nous ne pouvons le faire, parce que nous sommes hommes , que dans un langage humain. Mais, ô prodige ! Dieu regarda Abel et ses dons, c'est-à-dire l'offrande qu'il lui fit de ses brebis les plus grasses et les meilleures. Ainsi Dieu regarda Abel, parce que son sacrifice partait d'un coeur pur et sincère. Il regarda aussi ses dons, parce que les brebis étaient sans tache et précieuses, soit par rapport à l'intention de celui qui les offrait, soit en elles-mêmes, puisqu'elles avaient été prises parmi les premiers-nés du troupeau, et qu'elles en étaient les plus grasses, c'est dire qu'elles étaient un choix fait dans tout ce qu'il y avait de meilleur.
Et Dieu regarda Abel et ses dons; mais il ne regarda ni Caïn ni ses sacrifices. (Gen. VII, 5.) Le sacrifice qu'Abel offrit, avec un coeur pur et une volonté droite, fut donc agréable au Seigneur,qui l'agréa et qui daigna même le. louer. Ainsi il appela dons l'offrande d'Abel pour mieux honorer la sincérité de son intention. Mais il ne regarda ni Caïn ni ses sacrifices. Observez ici avec quelle exactitude s'exprime l’écrivain sacré. En disant que Dieu ne regarda point Caïn, il nous apprend qu'il rejeta ses présents, et en appelant ceux-ci du nom de sacrifices, il nous donne une utile leçon. L'action et la parole divine nous apprennent donc que le Seigneur exige nos sacrifices comme un témoignage extérieur des sentiments de notre âme et comme une protestation publique que nous le reconnaissons pour notre Maître et pour le Créateur qui nous a tirés du néant. Et en effet, l’Ecriture, qui nomme dons l'offrande de quelques brebis, et sacrifices celle de quelques fruits de la terre, nous enseigne que le Seigneur recherche la pureté de l'intention bien plus qu'il ne se soucie qu'on lui offre des animaux ou des fruits. C'est donc cette pureté qui rendit le sacrifice d'Abel agréable à Dieu; et c'est une disposition toute contraire qui fit rejeter celui de Caïn.
Il faut également entendre dans un sens digne de Dieu ces paroles : Le Seigneur regarda Abel et ses dons; mais il ne garda ni Caïn, ni ses sacrifices. Elles signifient que le Seigneur fit comprendre à l'un qu'il approuvait sa bonne volonté, et à l'autre qu'il repoussait son ingratitude. Telle fut la conduite de Dieu; et maintenant expliquons le verset suivant. Et Caïn fut violemment attristé, et son visage fut abattu. D'où provenait cette violente tristesse ? d'un double principe : Le Seigneur avait rejeté son sacrifice, et il avait agréé celui d'Abel. Voilà donc pourquoi Caïn fut violemment attristé, et pourquoi son visage fut abattu. Ces deux causes se réunissaient pour aggraver sa tristesse; le Seigneur avait repoussé son offrande, et il avait reçu celle d'Abel.
Or, (111) puisqu'il avait péché, il devait faire pénitence et se corriger, car notre Dieu est toujours plein de miséricorde, et il hait en nous moins le péché que (endurcissement dans le péché. Mais Caïn n'en tint aucun compte.
6. Au reste, la conduite du Seigneur montra bien alors toute la grandeur de sa miséricorde, non moins que l'excellence de sa bonté, et même l'excès de sa patience. Et en effet, quand il vit Caïn violemment attristé, et comme submergé par les flots de la douleur , il ne détourna point ses regards de dessus lui, mais il se souvint qu'il avait agi envers Adam avec une tendre compassion, qu'il lui avait facilité après son crime l'occasion d'en obtenir le pardon, et qu'il lui avait comme ouvert la porte d'un humble aveu par cette interrogation : Adam, où es-tu? Aussi le voyons-nous témoigner à cet ingrat la même bonté, et lui tendre, sur le bord de l'abîme, une main secourable. C'est ainsi que pour lui aplanir les voies de la pénitence et du repentir, il lui adressa ces paroles : Pourquoi es-tu triste, et pourquoi ton visage est-il abattu ? Ton offrande était bonne en elle-même, mais n'as-tu pas péché dans le choix des fruits ? apaise donc ton irritation; son recours sera en toi et tu le domineras. Considérez ici, mon cher frère, l'indulgente et ineffable bonté du Seigneur. Il vit que Caïn était en proie à un mal violent, et qu'une noire jalousie l'assaillait fortement; et voilà qu'il se hâte, dans sa miséricordieuse tendresse, de lui présenter un salutaire remède. Bien plus, il lui tend une main secourable pour l'arracher aux flots qui menacent de le submerger.
Pourquoi es-tu triste, lui dit-il; et pourquoi ton visage est-il abattu? D'où vient cette tristesse si grande qu'on lit sur ton front les signes d'un profond chagrin ? Pourquoi ton visage est-il tout abattu ? et quelle est la cause de cette mélancolie ? Pourquoi n'as-tu pas réfléchi à ce que tu faisais ? et croyais-tu offrir tes sacrifices à un homme qu'on peut tromper ? Enfin ignores-tu que je n'ai nul besoin des présents de l'homme, et que je ne considère dans le sacrifice que l'intention de celui qui l'offre ? Pourquoi donc es-tu triste ? et pourquoi ton visage est-il abattu ? ton offrande était bonne en elle-même; mais n'as-tu pas péché dans le choix des fruits? Oui, la pensée de m'offrir un sacrifice était louable; et le choix mauvais des fruits offerts m'a seul fait rejeter ce sacrifice. L'oblation d'un sacrifice exige de grandes précautions, et la distance infinie qui sépare le Dieu qui le reçoit de l'homme qui le lui présente, commande à. celui-ci une sévère attention dans le choix de la matière. Mais tu n'as fait aucune de ces réflexions, et tu m'as offert les premiers fruits que tu as trouvés sous ta main. Aussi n'ai-je pu agréer ton sacrifice. Les dispositions mauvaises avec lesquelles tu as offert ton sacrifice, me l'ont fait rejeter; et au contraire la pureté du coeur et le choix exquis des victimes m'ont fait accepter celui de ton frère. Toutefois je ne me hâte pas de punir ton péché, et je ne veux en ce moment que te le remettre sous les yeux, et te donner un bon conseil. Si tu le suis, tu obtiendras ton pardon, et tu éviteras d'affreux malheurs. Quel est donc ce conseil ? tu as péché, et grièvement; mais je punis moins le crime que l'endurcissement dans le crime, car je suis bon, et je neveux point la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. (Ezéch. XVIII, 27.) Aussi parce que tu as péché, apaise ton ressentiment, rends le calme à tes pensées, bannis de ton esprit le trouble et l'inquiétude, et arrache ton âme aux flots tumultueux qui menacent de l'engloutir, mais surtout garde-toi de tomber dans un péché plus grave encore, et de te précipiter dans un désespoir irrémédiable.
Tu as péché, apaise donc ta colère.
Le Seigneur savait bien que Caïn s'élèverait contre son frère, et c'est pourquoi il s'efforçait de prévenir en lui cette coupable résolution. Car tous les secrets de nos coeurs lui sont connus, et il découvrait les mouvements qui agitaient celui de Caïn. Aussi cherche-t-il à le guérir par de paternels avis, et par un langage plein de condescendance pour ses coupables dispositions. Il n'omet donc nulle tentative qui eût pu ramener Caïn à de meilleurs sentiments; mais le malheureux repoussa le remède, et se précipita dans l'abîme du fratricide. Tu as péché, lui disait le Seigneur, apaise donc ta colère. Sans doute j'ai rejeté ton sacrifice à cause de tes mauvaises dispositions, et j'ai agréé celui de ton frère par suite de son intention pure et droite; mais ne pense pas que je veuille pour cela te priver de l'honneur et des privilèges du droit d'aînesse. Apaise ta colère, car quoique j'aie honoré Abel, et reçu ses dons; tu n'en seras pas moins son aîné, et il te sera soumis. Ainsi, même après ton péché, je (112) maintiens à ton égard les privilèges du droit d'aînesse, et je veux que ton jeune frère reconnaisse ta supériorité et ton autorité.
Admirez donc avec quelle bonté le Seigneur cherche à modérer la fureur et l'irritation de Caïn, et par quelles douces paroles il s'efforce de calmer l'emportement de sa colère ! Il voit le trouble et l'agitation de son coeur, et il n'ignore pas ses projets cruels et homicides; c'est pourquoi il essaie d'éclairer sa raison; et pour ramener dans son âme le calme et la sérénité, il l'assure que son frère lui sera soumis, et qu'il ne perdra rien de son autorité. Mais tant de bontés et de prévenances furent inutiles; Caïn n'en profita point, et il s'opiniâtra dans sa malice et son obstination.
7. Je m'arrête, car je craindrais qu'un plus long discours ne fatiguât vos oreilles, et que mes paroles ne devinssent un fardeau et peut-être un ennui pour votre bienveillante attention. Je termine donc en vous exhortant à ne point imiter ce malheureux. Notre devoir est de renoncer au péché, et d'observer fidèlement les préceptes divins, surtout après ces grands et fameux exemples. Car désormais qui pourrait s'excuser sur son ignorance ! Caïn n'avait sous les yeux aucun exemple précédent qui pût le retenir, et néanmoins il fut condamné à ce terrible et affreux châtiment que nous connaissons tous. Quel sera donc celui des chrétiens qui, comblés de grâces, commettent les mêmes péchés, et de plus énormes encore ! Ne méritent-ils pas le feu éternel, le ver qui ne meurt point, le grincement des dents, les ténèbres extérieures, les flammes de l'enfer, et tous les supplices qui nous sont inévitablement réservés? Eh ! de quelles excuses pourrions-nous pallier notre négligence et notre lâcheté ! Ne savons-nous pas ce que nous devons faire, et ce que nous devons omettre? D'ailleurs, ignorons-nous que ceux qui pratiquent la vertu, obtiendront des couronnes immortelles, et que ceux qui commettent le mal, sont destinés a des supplices éternels? Je vous en conjure donc, ne rendez pas nos assemblées inutiles, mais traduisez en actions les paroles que vous y entendez. C'est ainsi que, rassurés par le bon témoignage de notre conscience, et appuyés sur l'espérance chrétienne, nous traverserons la mer orageuse de cette vie, et arriverons au port de l'heureuse éternité. Puissions-nous y jouir de ces biens ineffables que le Seigneur a promis à ceux qui l'aiment ! Et puissions-nous les obtenir, par la grâce et la miséricorde de son Fils unique, à qui soient, avec son saint et adorable Esprit, la gloire, l'honneur et l'empire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par DUCHASSAING.
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HOMELIES TOME 5 * DIX-NEUVIèME HOMéLIE. " Caïn se retira de devant la face de Dieu et habita dans la terre de Naïd, en face de la région d'Eden. " (Gen. IV, 16, etc.) * VINGTIèME HOMéLIE. " Et Caïn dit à son frère Abel : Sortons dans la campagne. " (Gen. IV. 8.) * VINGT-UNIèME HOMéLIE. "Voici le dénombrement de la postérité d'Adam ; * autour que Dieu: créa l'hommes, Dieu le fit à sa ressemblance ; il les créa mâle et femelle, et il leur donna le nom d'Adam, au jour qu’il les créa. " (Gen. V, 1 , 2.) * VINGT-TROISIèME HOMéLIE. " Noé trouva grâce devant le Seigneur Dieu. Voici les générations de Noé. Noé était un homme juste, accompli dans son temps : Noé plut à Dieu. " (Gen. VI, 9.) * VINGT-TROISIèME HOMéLIE. " Noé trouva grâce devant le Seigneur Dieu. Voici les générations de Noé. Noé était un homme juste, accompli dans son temps : Noé plut à Dieu. " (Gen. VI, 9.) * VINGT-QUATRIèME HOMéLIE. " Noé engendra,trois fils, Sem, Cham et Japhet. Or la terre était corrompue * devant Dieu et remplie d'iniquité." (Gen. VI 16.) * VINGT-CINQUIèME HOMéLIE. " Noé avait six cents ans lorsque les eaux du déluge inondèrent la terre. "(Gen VII. 6.) * VINGT-SIXIèME HOMéLIE. " Et Dieu se souvint de Noé, de toutes les bêtes * sauvages, de tous les animaux domestiques, de tous les volatiles et de tous les reptiles qui étaient avec lui dans l'arche. Et Dieu fit venir un vent sur la terre et l'eau arrêta. " (Gen. VIII, 1) * VINGT-SEPTIèME HOMéLIE. " Et Noé dressa un autel au Seigneur, et il prit de tous les oiseaux purs, et il offrit un holocauste sur l'autel. " (Gen. VIII, 20.) * VINGT-HUITIèME HOMéLIE. Dieu dit encore à Noé et à ses enfants aussi bien, qu'à lui : " Je vais faire alliance avec vous et avec votre race après * vous, et avec tous les animaux vivants qui sont avec vous, tant les oiseaux que les animaux domestiques et toutes les bêtes de la terre. " (Gen. IX, 9, 10). * VINGT-NEUVIèME HOMéLIE. " Noé, s'appliquant à l'agriculture, commença à cultiver la terre, et il planta une vigne, * et il but du vin et il s’enivra. " (Gen. IX. 20, 21.) * TRENTIèME HOMéLIE. " Toute la terre avait une même, langue et une même parole. " (Gen. XI, 1.) * TRENTE-UNIèME HOMéLIE. " Et Thara prit Abram, et Nachor, ses fils, et Loth fils d'Aran, et Gara, sa bru, femme d'Abram, son fils, et il les emmena de la terre des Chaldéens pour les * conduire au pays des Chananéens ; et il vint jusqu'à Charran et s'y établit. " (Gen. II, 31.) * TRENTE-DEUXIèME HOMéLIE. " Le Seigneur apparut à Abraham et lui dit : Je donnerai à ta postérité cette terre ; et là Abraham dressa un autel au Seigneur qui lui était apparu. " (Gen. XII, 9) *
DIX-NEUVIèME HOMéLIE. " Caïn se retira de devant la face de Dieu et habita dans la terre de Naïd, en face de la région d'Eden. " (Gen. IV, 16, etc.)
ANALYSE.
1. L'âme subjuguée par le péché n'entend même plus les exhortations qui la rappellent à la vertu; ce n'est pas un effet de son impuissance; non, l'âme est libre et elle reste libre, même sous le joug du péché, de suivre les inspirations de Dieu qui veut bien l'aider, mais non la forcer. — 2. Dieu est si bon qu'il daigna encore interroger Cain après son crime, il l'interrogeait pour l'exciter an repentir, et trouver moyen de lui faire miséricorde. — 3. Caïn après sa réponse arrogante et impie, fut maudit de Dieu. Différence entre cette malédiction et celle que Dieu prononça après le péché d'Adam ; celle-ci frappe la terre, celle-là le pécheur Caïn lui-même. — 4. La pénitence et la confession sont inutiles quand on y a recours hors du temps convenable. — 5. Que signifient les sept vengeances réservées à celui qui tuera Caïn ? — 6. Exhortation.
1. Comme il y a des blessures incurables qui ne cèdent ni aux remèdes énergiques ni à ceux qui ont pour effet d'adoucir;
de même quand une âme est une fois devenue captive du démon, qu'elle s'est livrée à quelque péché et qu'elle ne veut plus même comprendre son intérêt, alors on a beau lui prodiguer les instructions et les conseils, c'est peine perdue, et elle ne retire pas plus d'utilité de l'exhortation que si le sens de l'ouïe était mort en elle, ce qui arrive non pas faute de pouvoir, mais faute de vouloir. C'est en quoi les vices de la volonté diffèrent des infirmités du corps. Car pour ce qui est du corps les affections qui viennent de la nature sont la plupart du temps inguérissables; il en est tout autrement de la volonté libre. Si mauvais que l'on soit, on peut, si l'on veut, changer et devenir bon, et l'on peut également, quoique bon, glisser au mal si l'on se néglige. Après avoir fait notre nature capable de se déterminer elle-même, le Dieu auteur de toutes choses, qui est la bonté par essence, ne néglige rien pour nous amener au bien, et comme il connaît les sentiments les plus intimes, les pensées les plus secrètes qui s'agitent au fond de nos coeurs, il nous exhorte, il nous conseille, il prévient nos mauvais desseins. Ce n'est pas qu'il emploie la contrainte, mais, il use de remèdes appropriés aux maux de chacun, et ensuite il abandonne le tout à la décision du malade.
Telle est la conduite qu'il a tenue particulièrement à l'égard de Caïn. Voyez néanmoins dans quel abîme de malice celui-ci est tombé, malgré les efforts d'une providence si attentive ! Il devait, puisqu'il avait conscience du crime qu'il méditait, s'appliquer uniquement à corriger la perversité de sa pensée; mais non dominé par une sorte d'ivresse, à la blessure qu'a déjà reçue son âme il en apporté une seconde; quant au remède qui lui était appliqué d'une main si douce,, il ne le supporte pas, mais il se hâte d'exécuter le meurtre dont il a conçu le noir dessein; il s'y prend par la ruse et l'astuce, il trouve des paroles trompeuses pour faire tomber son frère dans le piège. Telle est la férocité de l'homme qui tourne au mal. Grand et respectable quand son effort tend au bien, cet animal raisonnable devient aussi bassement cruel que les bêtes féroces lorsque c'est vers le mal que se dirige son énergie.
Sa (114) douceur et sa raison naturelles se changent en férocité et en brutalité, tellement qu'il l'emporte à cet égard sur les bêtes mêmes des forêts.
Mais voyons le récit. Et Caïn dit à son frère : sortons dans la campagne. Paroles fraternelles destinées à voiler un projet homicide. Que fais-tu, Caïn? Ne sais-tu pas à qui tu parles? Oublies-tu que c'est à ton frère que s'adresse cette parole? Ne réfléchis-tu pas qu'il est sorti du même sein que toi? Ta conscience n'est-elle pas frappée de ce qu'il y a d'abominable dans ton dessein? Ne crains-tu pas le juge infaillible? Est-ce que tu ne frissonnes pas à la seule pensée de ton entreprise ? Quel est ton but en entraînant ton frère dans la campagne, en l'arrachant des bras paternels? Pourquoi veux-tu le priver du secours de son père? Qu'y a-t-il de nouveau pour que tu emmènes ton frère dans la campagne, pour que tu fasses ce que tu n'as pas l'habitude de faire, pour que, sous prétexte de lui témoigner l'amitié d'un frère, tu te disposes à le traiter avec la cruauté d'un implacable ennemi? D'où te vient cette fureur? Pourquoi cette rage ? Soit, ta conscience est aveuglée, les sentiments que l'on a pour un frère, tu les as étouffés, tu as fait taire la voix de la nature; mais pourquoi déclarer la guerre à celui qui ne t'a point fait de mal? Et tes parents? qu'as-tu à leur reprocher pour leur infliger, de propos délibéré, un deuil qui accablera désormais leur existence, pour étaler le premier sous leurs yeux l'affreux spectacle de la mort, et d'une mort violente? Est-ce ainsi que tu les récompenses de t'avoir élevé? Quel artifice du diable t'a donc poussé à cette action? Tu ne peux pas même dire que la bienveillance du souverain Maître à l'égard de ton frère ait inspiré à celui-ci du dédain pour toi. Est-ce que pour prévenir les emportements de ton homicide nature, le Seigneur n'a pas soumis ce frère à ton autorité? N'a-t-il pas dit : En toi sera son recours, et tu seras son maître ? Ces paroles en effet marquent la soumission d'Abel à Caïn. Quelques interprètes les entendent du sacrifice offert à Dieu, qui aurait dit à Caïn : le retour ( e apostrophe peut signifier également recours et retour) de lui, c'est-à-dire de ton sacrifice, sera vers toi, et tu seras maître de lui, c'est-à-dire tu en jouiras. Je livre ces deux interprétations à votre intelligence, et je vous laisse libres de choisir celle qui vous semblera plus convenable. Quant à moi, j'incline pour la première.
Et il arriva, comme ils étaient dans la campagne, que Caïn s'éleva contre son frère Abel et le tua. Effroyable attentat ! horrible forfait ! abominable action ! péché impardonnable ! dessein conçu dans une âme féroce ! Il s'éleva contre son frère Abel et le tua. O main scélérate ! ô bras criminel ; ou plutôt ce n'est pas la main qu'il faut appeler scélérate, mais la pensée dont la main ne fut que l'instrument. Disons donc, ô pensée téméraire, misérable et criminelle ! disons tout ce que nous voudrons, car nous n'en dirons jamais assez. Comment cette main ne s'engourdit-elle pas ? Comment, soutint-elle le fer, porta-t-elle le coup ? Comment l'âme du meurtrier ne s'envola-t-elle pas loin de son corps ? Comment eut-elle la force d'exécuter un si horrible attentat ? Comment ne fléchit-elle pas, et ne changea-t-elle pas son dessein ? Comment étouffa-t-elle la voix de la nature ? Comment, avant d'exécuter, ne considéra-t-elle pas les conséquences de l'exécution? Comment, après le meurtre, le meurtrier eût-il le coeur de voir le corps de son frère palpiter sur le sol ? Comment put-il soutenir la vue d'un corps mort, étendu par terre, sans sentir se dénouer en lui les liens de la vie ? Si nous qui vivons tant de siècles après, qui chaque jour voyons des mourants, nous sommes si émus par le spectacle d'une mort même naturelle, et cela quand il s'agit d'hommes qui ne nous sont rien, que nous sentons nos forces nous abandonner, que notre haine la plus forte ne survit pas au trépas d'un ennemi ; combien Caïn n'avait-il pas plus de raison pour que la vie s'éteignît dans son coeur, pour que son âme s'enfuît pour toujours loin de son corps, lui qui voyait celui qui venait de lui parler, ce frère qui avait la même mère et le même père que lui, celui qui avait été porté dans le même sein, celui pour qui Dieu avait témoigné une bienveillance particulière, lui . qui le voyait tout à coup privé de vie et de mouvement et ne faisant plus que palpiter sur le sol où il était étendu ?
2. Mais voyons encore , après un si noir for. fait, après un si impardonnable attentat, voyons de quelle condescendance, de quelle bonté use envers le coupable le souverain Seigneur de toutes choses. Et Dieu dit à Caïn. Quelle preuve de bonté déjà d'adresser la parole à celui geai venait de commettre un tel crime ! Si nous repoussons comme odieux nos parents que le crime a déshonorés, c'est une raison de (115) plus pour admirer le Dieu bon lorsqu'il use d'une si grande patience. Car Dieu c'est un médecin, c'est un père très-tendre : comme médecin il apporte tous ses soins à la guérison de ceux qui souffrent : comme père tendre il cherche à ramener à leur félicité première ceux de ses enfants qui sont déchus par leur faute des privilèges de leur naissance. Il veut donc en raison de son immense bonté témoigner de la bienveillance à ce grand coupable, et il lui dit: Où est ton frère Abel ? Etonnante, et infinie patience de Dieu ! S'il interroge, ce n'est pas qu'il l'ignore : il avait déjà interrogé le père après sa faute, rien ne s'opposait à ce qu'il en usât de même avec le fils. Envoyant Adam qui se cachait à cause de la honte que lui donnait sa nudité, il lui demanda: Où es-tu? (Gen. III, 9.) Il n'ignorait pas où il était, mais il voulait, en l'excitant à la confiance, l'amener à effacer son péché par l'aveu qu'il en ferait. Telle est sa conduite ordinaire: il provoque et exige d'abord la confession des péchés, puis il en accorde le pardon; c'est pourquoi il interroge maintenant Caïn, et lui dit : Où est ton frère Abel ? Il feint d'ignorer, ce Maître miséricordieux; il essaie d'amener par ses questions le coupable à l'aveu de son péché, afin qu'il puisse ainsi obtenir son pardon et trouver miséricorde. Où est ton frère Abel ?
Que répond cet homme sans coeur, sans entrailles, ce téméraire, cet impudent ? Il devait bien penser que Dieu n'ignorait rien quoiqu'il interrogeât, qu'il voulait provoquer une confession, en même temps que nous apprendre qu'il ne faut condamner personne avant de l'avoir entendu et convaincu; il devait se souvenir du conseil de Dieu, qui avait essayé d'empêcher ce crime; de Dieu qui voyant d'avance ses coupables desseins, avait tenté d'en prévenir l'exécution;
il devait faire toutes ces réflexions et ne pas pousser plus loin sa criminelle folie; il devait dire ce qu'il avait fait, montrer sa plaie au médecin, et recevoir de lui des remèdes pour sa guérison : mais au contraire il aggrave encore sa plaie, il rend sa blessure plus profonde. Il répondit: je ne sais. Quelle impudente réponse ! Celui à qui tu parles est-il un homme, pour que tu essayés de le tromper ? Ne sais-tu pas , homme misérable, quel est Celui avec qui tu parles ? Ne vois-tu pas que c'est par bonté qu'il t'interroge, qu'il cherche une occasion de faire éclater sa miséricorde, qu'il veut faire pour toi tout ce qui dépend de lui, afin qu'au jour de la condamnation tu n'aies plus aucune excuse à présenter, puisque tu auras couru de toi-même au-devant du châtiment ?
Et il répondit : je ne sais. Est-ce que je suis le gardien de mon frère ? Remarquez ici avec moi la force d'une conscience accusatrice , voyez comment, poussé par cette conscience, il ne se borne pas à dire : Je ne sais, mais il ajoute : est-ce que je suis le gardien de mon frère? Parole par laquelle il se condamne, peu s'en faut, expressément. Oui, certainement, si l'on voulait avec toi procéder à la rigueur, on te dirait que, selon la loi de la nature, tu étais obligé d'être le gardien du salut de ton frère. C'est en effet une loi de la nature que ceux qui sont nés du même sein se doivent mutuellement garder et défendre. Si tu ne voulais pas remplir ce devoir, ni être le gardien de ton frère, pourquoi es-tu devenu son meurtrier? pourquoi as-tu tué celui qui ne l’avait point fait de mal? Croyais-tu donc qu'il ne se trouverait aucun .témoin pour te convaincre? Mais attends, et tu verras s'élever un accusateur dans celui-même que tu as tué; oui, ce frère mort et étendu par terre va t'accuser à haute voix, toi qui vis, toi qui marches.
Et Dieu dit: pourquoi as-tu fait cela? Que de choses dans cette brève parole ! Pourquoi as-ttu fait cela, commis cet abominable forfait, cette action exécrable, ce crime inexpiable, cette oeuvre d'une incroyable folie, ce meurtre, péché nouveau, inouï, et pour la première fois introduit par, ta main dans la vie des hommes? Pourquoi as-tu commis ce grand, cet. affreux péché, Je plus grief qui se puisse commettre? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu'à moi. Penses-tu que je sois comme les hommes qui n'entendent d'autre voix que celle dont la langue est l'organe? Je suis Dieu, et j'entends la voix du sang que le meurtre a versé; j'entends les plaintes du malheureux terrassé par l'homicide. Vois-tu à quelle distance porte la voix de ce sang ! elle monte de la terre jusqu'au ciel, elle traverse même les régions célestes, arrive pins haut que les puissances d'en-haut, jusqu'au trône du grand Roi, où elle accuse en gémissant ton parricide. La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu'à moi. Ce n'est pas un étranger, un ennemi que ta main a frappé; c'est ton frère, ton frère qui ne t'avait nullement offensé. Peut-être la bienveillance que je lui (116) ai montrée a-t-elle été la cause de sa mort, et ne pouvant t'en prendre à moi, tu as fait retomber sur lui le poids de ta colère. C'est pourquoi je t'infligerai un châtiment qui ne laissera pas tomber ton crime dans l'oubli, un châtiment qui servira d'exemple et de leçon à tous les hommes à venir. Et maintenant, puisque tu as fait cela, puisque tu as exécuté ton mauvais dessein, et que l'excès de l'envie t'a précipité dans le meurtre : Tu seras maudit sur la terre.
3. Voyez-vous, mon cher auditeur, comme cette malédiction diffère de celle d'Adam? Ne passez pas négligemment, mais par la grandeur de la malédiction comprenez l'énormité du crime. Combien ce péché était plus grief que la prévarication du premier homme, vous pouvez en juger par la différence de la malédiction. Dieu avait dit à Adam : La terre est maudite en tes oeuvres (Gen. III, 17), répandant la malédiction sur la terre et épargnant l'homme par bonté; mais ici, comme l'oeuvre est d'une grièveté mortelle, qu'il s'agit d'un forfait, d'une iniquité monstrueuse et impardonnable, c'est Caïn lui-même qui est frappé de malédiction Et maintenant te voilà maudit sur la terre. Il avait à peu près fait la même chose que le serpent, il avait comme lui servi d'instrument à la pensée du diable, comme lui employé la ruse pour introduire la mort dans le monde, puisqu'il avait trompé son frère pour le faire sortir dans la campagne, et qu'ayant armé sa main, il l'avait tué. Aussi Dieu qui avait maudit le serpent : Tu seras maudit parmi les bêtes de la terre, Dieu maudit de même Caïn, dont l’oeuvre ressemblait à celle du serpent. Le diable était tourmenté par l'envie; il ne pouvait voir sans un dépit amer les immenses bienfaits dont Dieu avait comblé l'homme dès le premier jour de sa vie, c'est pourquoi il ourdit une traîne artificieuse qui introduisit la mort dans le monde. De même Caïn regarda d'un oeil envieux et jaloux la bienveillance particulière de Dieu pour Abel, et de l'envie il passa au meurtre. Voilà pourquoi Dieu lui dit : Tu seras maudit sur la terre. Tu seras en abomination à cette même terre qui a ouvert sa bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère. Oui, elle te repoussera avec horreur, cette terre, parce qu'elle s'indigne d'avoir été arrosée d'un tel sang, souillée d'un tel forfait, outragée par ta main homicide.
Ensuite la sainte Ecriture, interprétant la malédiction, ajoute : Quand tu l'auras cultivée, elle ne donnera pas son fruit. Terrible châtiment et qui dénote une grande indignation en celui qui l'inflige. Tu supporteras le poids du travail, tu emploieras tout ce que tu as de force à cultiver cette terre souillée de ce sang, et tu ne recueilleras aucun fruit de tes pénibles travaux ; quelle que soit la peine que tu endures, elle ne produira rien. Là ne se bornera pas ton châtiment, mais tu iras gémissant et tremblant par toute la terre. Quel plus grand supplice de toujours gémir et trembler ! Puisque tu ne t'es pas servi comme il fallait de la force de ton corps et de la vigueur de tes membres, voici que je t'impose la peine d'une agitation et d'un tremblement continuel, non-seulement afin que tu aies toi-même un perpétuel avertissement et un impérissable souvenir de ton crime, mais encore afin que tous ceux qui te verront soient instruits par la seule vue, afin que ton seul aspect soit comme une voix puissante qui avertisse les spectateurs de s'abstenir du crime, s'ils veulent éviter le châtiment, afin que la punition qui pèsera sur toi enseigne aux hommes à ne plus souiller la terre du sang de leurs frères. Et pour mieux atteindre ce but, je ne te ferai pas mourir trop tôt, de peur que ton forfait ne tombe dans l'oubli, mais je ferai en sorte que tu traînes une vie plus pénible que la mort, afin que tu saches quel est ton crime.
Et Caïn dit au Seigneur : Mon crime est trop grand pour que j'en obtienne la rémission. Voilà une parole qui, si nous sommes attentifs, nous fournira un enseignement très-important et très-utile à notre salut. Et Caïn dit : Mon crime est trop grand pour que j'en obtienne la rémission. La confession est complète.
Mon péché est si grand, dit-il, qu'il n'est pas possible que j'en reçoive le pardon. Il s'est donc confessé, et confessé entièrement? Oui, mais sans aucun profit, car il l'a fait d'une manière intempestive. Il aurait fallu le faire en temps convenable, alors que le Juge était disposé à la miséricorde.
Souvenez-vous de ce que je vous disais naguère, que dans ce terrible dernier jour, et devant le Tribunal où il ne sera fait aucune acception des personnes, chacun de nous sentira un vif repentir de ses péchés, lorsqu'il aura devant ses yeux les supplices et les châtiments désormais inévitables de l'enfer, mais ce sera un repentir inutile , parce qu'il (117) ne se produira pas dans un temps convenable.
Lorsqu'elle précède la peine, la pénitence vient en son temps, et sa vertu est immense. C'est pourquoi, je vous en conjure, tandis que cet admirable remède conserve encore son efficacité, hâtez-vous d'en profiter; appliquons-nous le traitement de la pénitence pendant que nous sommes en cette vie, et persuadons-nous bien qu'il ne nous servira de rien de nous repentir après que la tragédie de ce monde sera jouée et lorsque le temps des luttes sera passé.
4. Revenons à notre sujet. C'est lorsque le Seigneur lui demandait : Où est ton frère Abel? que Caïn devait confesser son péché, se prosterner, prier, implorer miséricorde.
Mais alors il a refusé le remède, et maintenant, après la sentence prononcée, quand tout est fini, quand la voix du sang versé a fait entendre hautement une accablante accusation , il se confesse , mais confession tardive et inutile, contre laquelle s'élève la parole du Prophète : Le juste est lui-même son accusateur en premier lieu. (Prov. XVIII, 77.) Caïn lui-même, s'il avait prévenu la réprimande, eût été jugé digne de quelque pitié, tant est grande la divine miséricorde. Il n'y a pas de péché, si énorme qu'il soit, qui surpasse la charité de Dieu pour les hommes, pourvu que nous fassions pénitence au temps qu'il faut et que nous implorions notre pardon.
Et Caïn dit: Mon crime est trop grand pour que j'en obtienne la rémission. Confession suffisante, mais intempestive. Caïn dit encore : Si vous me chassez aujourd'hui de dessus la terre, j'irai me cacher de devant votre face, et je serai gémissant et tremblant sur la terre ; et il arrivera que quiconque me trouvera me tuera. Paroles qui excitent la pitié ! malheureusement elles viennent trop tard , et le défaut d'opportunité leur ôte toute valeur : Si vous me chassez, dit-il, de dessus la terre, j'irai me cacher de devant votre face, et je serai gémissant et tremblant sur la terre; et il arrivera que quiconque me rencontrera me tuera. Puisque vous m'avez rendu exécrable à la terre, puisque vous me repoussez vous-même, que vous me livrez à un châtiment si sévère, qu'il doit me faire gémir et trembler, rien n'empêchera désormais, qu'étant en cet état, et dénué de tout secours de votre part, je ne sois tué par le premier qui me rencontrera. Je serai facile à vaincre pour le premier venu qui voudra m'ôter la vie. Je n'ai pas la force de résister par moi-même avec ces membres perclus et agités par un continuel tremblement; de plus, on saura que vous m'avez privé de votre secours, et ce motif déterminera à me donner la mort ceux qui en auraient le désir.
Que répond le Maître miséricordieux et bon? Et le Seigneur Dieu lui dit : il n'en sera pas ainsi. Ne crois pas qu'il en advienne ainsi. Il ne sera permis à personne de te tuer, en eût-on la volonté; mais je prolongerai ta vie pour augmenter ta peine, je te laisserai pour instruire, exemple vivant, les générations futures; ton aspect rendra sage, et personne, en te voyant, n'aura le désir d'imiter ta conduite. Et le Seigneur dit : non, il n'en sera pas ainsi, quiconque tuera Caïn se rendra responsable de sept vengeances. Peut-être suis-je long, peut-être vous ai-je fatigués, matériellement du moins? Mais que voulez-vous ? Votre vive attention, l'espèce d'avidité avec laquelle vous recevez la nourriture de la parole sainte, en sont la cause; c'est là ce qui m'encourage à poursuivre mon explication jusqu'au bout suivant mes forces. Que veut dire cette parole : se rendra responsable de sept vengeances ? Mais me voici encore retenu par la crainte d'entasser tant de choses dans vos mémoires, que les dernières né vous fassent oublier les premières ; je ne voudrais cependant pas être fastidieux. Mais, s'il vous reste encore un peu de courage , prenez patience, j'achève l'explication des versets que j'ai récités, et je finis.
Et le Seigneur Dieu lui dit: il n'en sera pas ainsi. Quiconque tuera Caïn se rendra responsable de sept vengeances. Et le Seigneur Dieu mit un signe sur Caïn de peur que personne ne le tuât, venant à le rencontrer. Tu crains que l'on ne te tue? Aie confiance, cela ne sera pas. Et quiconque le fera, attirera sur sa tête sept châtiments.
C'est pourquoi je te marque d'un signe, de peur que personne ente tuant sans te connaître n'encoure cette terrible punition.
5. Mais il convient que je vous montre plus clairement comment le meurtrier de Caïn se rendra passible de sept châtiments. Soyez attentifs, je vous prie. Comme je l'ai déjà dit souvent à votre charité ces jours passés, si, maintenant que le temps du jeûne nous procure une si grande tranquillité, et qu'il éloigne de nos esprits les pensées qui seraient de nature à les troubler, nous n'étudions pas avec beaucoup de soin les enseignements compris dans les (118) divines Ecritures, dans quel autre temps pourrons-nous le faire? Je vous prie donc, je vous supplie, et, tout prêt à me jeter à vos genoux, je vous conjure d'écouter ce que je vous dis avec un esprit attentif, afin que vous ne vous retiriez pas dans vos maisons sans emporter d'ici quelque chose qui élève vos âmes et les porte vers Dieu.
Que signifie donc cette parole : se rendra responsable de sept vengeances ? Observons d'abord que dans la sainte Ecriture le nombre sept s'emploie souvent d'une manière indéterminée et signifie plusieurs ou un grand nombre ; par exemple, on lit au premier livre des Rois (II, 5) : Celle qui était stérile est devenue mère de sept, c'est-à-dire d'un grand nombre d'enfants. Il y a beaucoup d'exemples d'une semblable acception. Ici l'Ecriture nous fait entrevoir l'énormité du forfait de Caïn, puisqu'elle le considère non comme un péché unique, mais comme constituant sept péchés, pour chacun desquels un châtiment sévère est destiné. Essayons d'énumérer ces péchés. Premièrement, il a porté envie à son frère à cause de la bienveillance que Dieu lui a témoignée, et il n'en eût pas fallu davantage pour le perdre; deuxièmement, c'est à son propre frère qu'il porte envie; troisièmement, il tend un piège; quatrièmement, il commet un meurtre; cinquièmement, c'est son propre frère qu'il tue; sixièmement, il est l'auteur du premier meurtre qui se soit commis; septièmement, il ment à Dieu. Avez-vous suivi cette énumération, ou s'il faut que je la reprenne en vous montrant que chacune de ces circonstances aggravantes méritait par elle-même un grave supplice? Porter envie à celui que Dieu favorise est-ce excusable? Voilà donc déjà une faute impardonnable. Elle s'aggrave encore lorsque c'est à un frère, de qui l'on n'a souffert aucune injustice, que l'on porte envie. Voilà donc encore un péché qui n'est pas des plus petits. C'est une troisième faute de tendre un piège, de tromper, d'entraîner dans la campagne, de fouler aux pieds la nature. Le meurtre forme le quatrième péché. Le cinquième résulte de la circonstance que c'est un frère qui est mis à mort, un frère né du même sein. Introduire dans le monde une nouvelle espèce de péché, voilà le sixième péchés Le septième péché : le meurtrier ose mentir à Dieu qui daigne l'interroger. Voilà pourquoi Dieu dit : celui qui tentera de le tuer prendra sur soi le fardeau de sept vengeances. Ainsi, ne crains pas cela; car voici que je,mets sur toi un signe qui te fera reconnaître de quiconque te rencontrera. Ton infirmité sera utile aux générations futures, et ce crime que tu as commis sans témoin, tous l'apprendront en te voyant trembler et gémir; ce tremblement de tout ton corps sera comme une voix entendue de tous, qui dira : que personne ne fasse ce que j'ai fait, de peur que, s'il l'ose, il ne soit frappé d'un semblable châtiment.
6. Que ces enseignements se gravent dans vos esprits, mes très-chers frères; et qu'ils ne fassent pas seulement que, les effleurer en passant. Venir ici chaque jour se nourrir de l'aliment de la parole sainte, c'est très-bien, mais cela ne suffit pas, il ne vous servira de rien d'entendre expliquer la loi de Dieu si vous ne la pratiquez point. Ayant toujours présent à la pensée le péché de Caïn, ses causes et son impardonnable énormité, de Caïn devenu homicide par envie, homicide d'un frère qui ne lui avait fait aucun mal, craignons beaucoup moins de souffrir nous-mêmes du mal que d'en causer aux autres. Le mal ne frappe véritablement que celui qui tente de nuire à son prochain. Afin que vous en soyez convaincus, regardez ici avec moi lequel des deux est le plus malheureux, de celui qui tue ou de celui qui est tué. N'est-il pas évident que c'est le meurtrier? Pourquoi? parce que là louange de celui qui a été tué, est encore aujourd'hui dans toutes les bouches, parce que son nom est toujours prononcé avec admiration, comme celui du premier martyr de la vérité, selon ce que dit le bienheureux Paul: Tout mort qu'il est, Abel parle encore. (Hebr. XI, 4.) Mais le meurtrier, outre qu'il a vécu plus misérablement que tous les hommes, est demeuré odieux à tout le genre humain, et la sainte Ecriture l'offre continuellement à tous les âges comme un exemple terrible de la vengeance et de la malédiction divines. Tel est le parallèle pour cette vie présente et périssable;
mais si on voulait le poursuivre jusqu'à l'autre vie où le juste Juge rendra à chacun selon ses oeuvres, quel discours pourrait exprimer tout ce qu'il y aura de bonheur d'une part, de malheur de l'autre. Pour Abel, le royaume des cieux, les tabernacles éternels, les choeurs des patriarches, des prophètes et des apôtres, et la grande assemblée des saints, où il règnera dans les siècles des siècles en compagnie du Roi Jésus-Christ, (119) Fils unique de Dieu et Dieu lui-même; pour Caïn, la géhenne du feu, et des milliers d'autres supplices qui le tourmenteront à jamais; il s'y trouvera en compagnie de tous les meurtriers comme lui; toutefois, la vengeance divine sévira avec plus de rigueur, contre ceux qui, sous l'empire de la loi de grâce, se seront faits esclaves des plus viles passions. Ecoutez, en effet, ce que dit saint Paul : Tous ceux qui ont péché sans la loi, périront sans la loi (Rom. II, 12) ; c'est-à-dire subiront une peine plus légère parce qu'ils n'ont pas eu de loi pour les maintenir dans le bien par une sanction menaçante, mais tous ceux qui ont péché sous la loi, seront jugés par la loi; c'est-à-dire toutes les autres conditions étant égales, ceux qui auront joui du secours de la loi endureront des châtiments plus rigoureux. Et rien de plus juste, puisque ni la loi, ni l'exemple des malheurs des autres ne les auront rendus plus tempérants et plus vertueux. Je vous en conjure donc, profitez du moins, à partir de maintenant , des enseignements des autres pour devenir plus sages; dirigeons enfin notre vie selon la loi du Seigneur, obéissons à ses commandements. Que ni l'envie, ni la jalousie, ni l'amour charnel, ni la gloire, ni les autres avantages misérables de cette vie, ni les grossiers plaisirs de la table, ni aucune autre mauvaise passion ne règne sur les pensées de nos coeurs. Défaisons-nous de toute obscénité, de toute volupté mondaine; disons adieu à tous nos attachements honteux et illicites, et tendons de toutes nos forces vers cette vie bienheureuse, à ces biens ineffables que Dieu a préparés à ceux qui l'aiment; puissions-nous en être trouvés dignes, par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui gloire, puissance, honneur, soient au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles ?
Ainsi soit-il.
VINGTIèME HOMéLIE. " Et Caïn dit à son frère Abel : Sortons dans la campagne. " (Gen. IV. 8.)
ANALYSE.
1. L'orateur résume son enseignement sur l'histoire de Cain et d'Abel. — 2. Continuant l'explication du texte, il arrive à Lamech dont il commente la confession. Il fait ressortir le mérite de cette confession à laquelle Lamech s'est soumis par la seule impulsion de sa conscience. — 3. Il prend de là occasion de parler de la confession en général, de sa nécessité, de son efficacité, de sa facilité comme moyen de guérison. — 4. Interprétation du texte concernant la naissance de Seth. — 5. Eloquente exhortation à la pratique de l'aumône.
1. La suite du texte expliqué hier nous fournira encore la matière de l'instruction d'aujourd'hui; nous continuerons à vous entretenir des livres de Moïse, ou plutôt des oracles de l'Esprit-Saint, oracles que la grâce divine nous a communiqués par l'organe de son prophète. Mais pour plus de clarté , il ne sera pas hors de propos de rappeler à votre charité ce que nous avons déjà exposé , et où notre enseignement en est resté ; de la sorte nous pourrons le reprendre où nous l'avons laissé, et l'enchaînement de la doctrine ne sera pas rompu.
Nous avons donc traité le sujet d'Abel et de Caïn; nous avons montré (120) par leur histoire , comme par les sacrifices qu'ils offraient au Seigneur , que la connaissance du bien que nous devons faire et du mal que nous devons éviter de faire est inhérente à notre nature ; que l'Ouvrier divin, Celui qui a tout fait, nous a doués du libre arbitre; que c'est la disposition de notre coeur qui nous vaut la condamnation ou la couronne; que ce fut, en effet, la raison pour laquelle le sacrifice d'Abel fut agréé et celui de Caïn rejeté ; que la jalousie que Caïn en conçut le poussa au meurtre de son frère ; qu'après cet exécrable forfait, Dieu le provoqua à faire l'aveu de son péché, que le malade repoussa ce remède divin, qu'il attira enfin sur sa tête le sévère châtiment que vous savez, pour avoir ajouté le mensonge au meurtre; qu'il se priva ainsi de tout secours d'en-haut, devint un exemple capable de retenir dans le devoir ceux qui viendraient après lui; que par la sentence portée contre lui, il instruit tout le genre humain, comme s'il lui disait à haute- voix : que personne parmi vous ne commette le même crime, s'il ne veut éprouver le même châtiment. A ce sujet je vous ai fait remarquer la bonté du Seigneur, qui a voulu, parla peine qu'il a infligée, non-seulement corriger Caïn, mais encore apprendre à tous ceux qui naîtraient après lui, à se garder d'un crime semblable.
Voyons donc maintenant la suite, et considérons ce que raconte aujourd'hui ce bienheureux prophète instruit par la vertu de l'Esprit-Saint. Après qu'il eut entendu sa sentence, Caïn sortit de devant la face de Dieu. Que veut dire cette parole : sortit de devant la face de Dieu ? Elle veut dire qu'il fut privé de l'assistance divine à cause de son abominable action. Et il habita dans la terre de Naïd, en face de l'Eden. L'écrivain sacré nous dit le lieu où Caïn fit désormais sa demeure, et il nous enseigne qu'il vécut non loin du paradis, afin qu'il conservât perpétuellement le souvenir et de ce qui était arrivé à son père après sa prévarication et de l'énormité de son propre crime, et du châtiment qui lui avait été infligé, parce qu'il n'avait pas su profiter, pour se conduire sagement, de l'exemple de son père. Le lieu lui-même qu'il habitait, lui rappelait continuellement par son nom à lui et à ses descendants, l'agitation et le tremblement, supplice de sa vie terrestre, car le nom de Naïd est un mot hébreu qui signifie agitation.
Dieu l'établit donc là, afin que le lieu lui-même ne cessât Je lui reprocher son crime, comme s'il eût été gravé sur une colonne d'airain.
La sainte Ecriture continue : Et Caïn connut sa femme, et, ayant conçu, elle enfanta Enoch. Puisque les hommes étaient devenus mortels, ils avaient raison de se perpétuer par la procréation des enfants. Mais, me dira peut-être quelqu'un, où Caïn eut-il une femme, puisque, à cet âge du. moins, l'Ecriture ne fait mention d'aucune autre que d'Eve? Ne vous en étonnez point, mon cher auditeur ; nulle part l'Ecriture ne donne exactement la généalogie des femmes; toujours soigneuse d'éviter le superflu, elle ne mentionne individuellement que les hommes et encore pas tous , car souvent elle dit sous une forme abréviative qu'un tel engendra des fils et des filles. Il faut donc croire qu'Eve mit au monde, après Caïn et Abel, une fille que Caïn prit pour femme. Dans ces premiers commencements du monde, la nécessité de propager la race faisait qu'il était permis aux hommes d'épouser leurs soeurs. Nous laissant donc faire ces conjectures, d'ailleurs certaines, la sainte Ecriture se. borne à raconter que Caïn connut sa femme, laquelle ayant conçu, enfanta Enoch. Et il construisit une ville du nom de son fils Enoch. Voyez comme ils deviennent peu à peu ingénieux et avisés.
Mortels, ils veulent du moins immortaliser leur mémoire, soit en engendrant des enfants, soit en bâtissant des villes auxquelles ils donnent les noms de leurs enfants. On pourrait dire avec raison que toutes ces choses étaient autant de monuments de leurs péchés et de leur déchéance de cette gloire primitive dont jouissaient Adam et Eve, dans laquelle ils n'avaient nul besoin de toutes ces précautions, puisqu'alors ils étaient dans un état où ne pouvait.
les atteindre aucun des accidents contre lesquels ils se prémunissaient maintenant.
A Enoch lui-même naquit Gaïdad, et Gaïdad engendra Maléléel, et Maléléel engendra Mathusala, et Mathusala engendra Lamech. Vous voyez comme l'écrivain sacré passe en courant sur les généalogies, ne mentionnant que les hommes, et laissant les femmes sans les nommer. De même, qu'au sujet de Caïn, il dit qu'il connut sa femme, sans nous dire d'où il l'avait eue; de même encore, à propos de Lamech , il dit : et Lamech épousa deux femmes ; la première se nommait Ada, et la (121) seconde se nommait Sella. Et Ada enfanta Jobel; celui-ci fut le père de ceux qui habitent sous des tentes et qui nourrissent des troupeaux. Et le nom de son frère fut Jubal : c'est lui qui inventa le psaltérion et la cithare.
2. Remarquez ici l'exactitude de l'Ecriture. Elle nous apprend les noms des enfants (le la femme de Lamech, ainsi que leurs occupations : l'un faisait paître des troupeaux, l'autre inventa le psaltérion et la cithare. Sella mit au monde Tobel, qui travailla les métaux, le cuivre et le fer. Ici encore, la sainte Ecriture nous fait connaître de genre d'occupation du fils de Sella; il était forgeron. Remarquez de quelle manière naissent peu à peu les arts utiles à la vie des hommes. Premièrement, Caïn donne le nom de son fils à la ville qu'il fonde. Ensuite les fils de Lamech s'occupent, l'un à nourrir des troupeaux, l'autre à travailler les métaux, le troisième découvre le psaltérion et la cithare.
Or, la soeur de Tobel fut Noéma. Voici dans une généalogie le nom d'une fille; c'est une chose nouvelle, mais qui a sa raison, raison secrète et mystérieuse que nous réservons pour un autre temps, afin de ne pas interrompre le fil de notre histoire. Le passage qui suit est en effet très-important, il exige tous nos efforts et le plus sérieux examen pour être bien expliqué et pour nous fournir les plus précieux enseignements.
Lamech dit à ses femmes, Ada et Sella écoutez ma voix, femmes de Lamech, prêtez l'oreille à mes paroles : j'ai tué un homme qui m'a blessé, et un jeune homme qui m'a meurtri. On expiera sept fois la mort de Caïn et septante fois sept fois celle de Lamech. Prêtez-moi, je vous prie, toute votre attention, et rejetant toute pensée séculière et toute distraction , scrutons avec soin ces paroles ; il faut que nous descendions à toute la profondeur que nous pourrons, pour que nous recueillions, sans rien perdre, tout le trésor qui est enfoui dans cet étroit espace. Et Lamech dit à ses femmes Ada et Sella écoutez ma voix, femmes de Lamech, prêtez l'oreille à mes paroles. Et d'abord remarquez combien la punition de Caïn a été utile à Lamech. Il n'attend pas qu'un autre vienne le convaincre de son crime, mais, sans que personne l'accuse, ni lui fasse de reproche, il se découvre lui-même, il avoue ce qu'il a fait, il dévoile à ses femmes la grandeur de son crime, il accomplit presque la parole du Prophète : Le juste est lui-même son accusateur en premier lieu. (Prov. XVIII, 17.) Pour la correction des péchés, il n'existe pas de meilleur remède que la confession. C'est quelque chose de plus grave que le péché lui-même, que de le nier après qu'on l'a commis : le fratricide Caïn l'a bien éprouvé, lui qui, interrogé par le Dieu bon, non-seulement n'avoua pas son forfait, mais osa mentir à Dieu, et fut pour cela condamné à traîner une longue et misérable existence sur la terre. Tombé dans le même péché, Lamech a compris que ce qui avait aggravé le châtiment de Caïn, c'était d'avoir nié sa faute; c'est pourquoi il appelle ses femmes, et, sans que personne le contraigne ou témoigne contre lui, il fait lui-même de sa propre bouche la confession de ses péchés, et comparant son crime avec celui de Caïn, il détermine lui-même sa peine.
Voyez-vous la sollicitude de Dieu, comme il se ménage des occasions de montrer sa miséricorde, jusque dans les punitions qu'il inflige, comme les effets de cette miséricorde ne s'arrêtent pas à celui qui- reçoit la punition, mais s'étendent, tels que des remèdes salutaires, à tous ceux qui ont la bonne volonté d'en profiter? Quel autre motif aurait pu amener Lamech à faire cette confession, excepté le souvenir qu'il avait des maux soufferts par Caïn, souvenir qui bouleversait son âme? Il dit donc : Ecoutez ma voix et prêtez l'oreille à mes paroles. C'est comme un tribunal qu'il dresse contre lui-même, et la chose lui paraît si grave qu'il veut qu'on l'écoute avec une profonde attention. Car ces mots : Ecoutez ma voix, prêtez l'oreille à mes discours, équivalent à ceux-ci : Rendez votre esprit attentif, appliquez-vous, écoutez soigneusement ce que je vais dire. Ce ne sont pas des choses indifférentes que celles dont j'ai à vous entretenir, j'ai à vous révéler des faits cachés, des faits que personne ne sait que moi seul, et cet oeil qui ne se ferme jamais; c'est la crainte que me donne ce témoin, qui me presse et me force aujourd'hui à. vous découvrir ce que j'ai eu le malheur de faire, et à vous dire à quelle vengeance je me suis exposé par mes oeuvres criminelles ; car j'ai tué un homme qui m'a blessé, et un jeune homme qui m'a meurtri. Et s'il a été tiré sept vengeances de Caïn, il en sera tiré de Lamech septante fois sept. Grande, et même très-grande parole et qui dénote en cet homme une âme des mieux disposée. Non-seulement il avoue ce (122) qu'il a fait, et dévoile le meurtre qu'il a commis, mais il s'impose une peine en comparant son crime à celui de Caïn. De quel pardon semble-t-il dire, est digne celui qui n'a pas profité de l'exemple d'autrui pour devenir meilleur, celui qui ayant continuellement dans l'esprit le souvenir du châtiment infligé au premier meurtrier, n'a pas laissé néanmoins que de commettre deux meurtres? J'ai tué, dit-il, un homme qui m'a blessé, et un jeune homme qui m'a meurtri. C'est comme s'il disait : J'ai moins fait de mal à ceux que j'ai tués que je ne m'en suis fait à moi-même. Car j'ai encouru un châtiment inévitable, puisque j'ai commis des crimes trop énormes pour être pardonnés. Si Caïn, pour un seul meurtre, a mérité sept vengeances, j'en ai encouru, moi, septante fois sept. Pourquoi, par quelle raison ? En effet, bien qu'il ait été homicide et même fratricide, cependant il n'avait point devant les yeux l'exemple d'un homme qui eût osé un pareil crime, qui en eût été châtié, qui eût par là attiré sur soi le poids de la colère de Dieu; deux circonstances aggravantes pour moi, puisque j'avais sous les yeux le double exemple du crime et du châtiment, et que je n'en ai pas été meilleur. C'est pourquoi, dusse-je subir septante fois sept vengeances, je n'aurais pas encore suffisamment payé ce que j'ai fait.
3. Voyez-vous, mon cher auditeur, comment Dieu a créé nôtre volonté libre et maîtresse de ses déterminations;
comment, lorsque nous tombons, c'est notre négligence qui en est cause, et comment, lorsque nous voulons être vigilants, nous savons clairement distinguer le devoir? Qui donc, dites-moi, a poussé cet homme à faire une telle confession? Personne, si ce n'est la conscience, cet incorruptible juge. Après que, suivant le penchant de la mauvaise nature, il eut mis à exécution un dessein coupable, aussitôt la conscience se souleva en lui en élevant la voix contre l'énormité des crimes commis et en lui dénonçant de combien de punitions il s'était rendu passible. Tel est le péché avant qu'il soit commis et accompli, il obscurcit le raisonnement et trompe l'esprit. Mais lorsqu'il est consommé, c'est alors que nous en voyons clairement l'absurdité; et ce rapide et absurde plaisir s'envole, nous laissant après lui une douleur durable; il s'envole, emportant avec soi cette noble assurance qui faisait la joie de la conscience, après y avoir substitué la honte dans laquelle reste abîmé le malheureux pécheur. Le Dieu bon nous a attaché cet accusateur intime, avec ordre de ne jamais nous quitter, de crier sans cesse, en nous demandant compte de nos prévarications. Il ne faut, pour s'en convaincre, que consulter l'expérience. Le fornicateur, l'adultère, ont beau n'avoir pas été surpris, ils n'en sont pas plus tranquilles; grâce à cet énergique et infatigable accusateur, ils ont peur des soupçons, ils tremblent pour une ombre, ils craignent ceux qui savent, ceux qui ne savent pas, c'est dans leur âme une tempête- incessante, des flots succédant aux flots. Le sommeil, pour un tel homme, n'a plus de douceur, il n'a plus que des craintes et des terreurs. Rien ne le récrée, rien n'apaise son trouble intérieur: ni la suavité des mets, ni le charme d'une conversation amicale. Après cette mauvaise action, faite cependant sans témoin, il est comme s'il portait partout en lui-même un bourreau qui le flagellerait toujours. Telles sont les peines qu'il endure sans autre juge, sans autre accusateur que lui-même.
Si cependant le coupable veut profiter des avertissements de sa conscience, recourir à la confession de ses fautes, montrer sa blessure au médecin spirituel qui l'attend pour le guérir et non pour lui faire des reproches, s'il veut recevoir ses remèdes, s'entretenir seul à seul avec lui sans témoin et tout dire sans rien dissimuler, il obtiendra vite et facilement l'absolution de ses péchés.
La confession du mal qu'on a fait est l'abolition des péchés commis. Si Lamech n'a pas refusé d'accuser devant ses femmes les meurtres commis par lui; de quel pardon serons-nous dignes, nous, si nous ne voulons pas accuser nos péchés devant Celui qui sait exactement jusqu'à la moindre de nos fautés? Car il n'ignore rien et ce n'est pas pour s'instruire qu'il veut que nous nous confessions, puisqu'il sait toutes choses avant même qu'elles arrivent. Il commande la confession afin que nous ayons nous-mêmes le sentiment de nos fautes, et afin que nous fassions preuve de bonne volonté à son égard.
Est-il question en cela de grandes dépenses à faire, de longs voyages à entreprendre? Le traitement à subir est-il pénible et douloureux? Au contraire, la guérison a lieu sans frais, sans douleur et promptement. Le divin Médecin approprie ses remèdes au degré de bonne volonté de celui qui vient à lui pour être guéri de ses blessures. Que celui donc qui veut promptement (123) recouvrer la santé et soigner les plaies de son âme, vienne au médecin, l'âme sobre et vigilante, et dégagée de toutes les préoccupations séculières, qu'il répande d'abondantes larmes, qu'il donne des marques d'une grande assiduité, qu'il apporte une foi ferme et une entière confiance dans la science du médecin, et il ne tardera pas à retrouver sa santé. O médecin dont la bonté efface celle du père le plus tendre ! Est-il rien de moins pénible et de moins dur que les conditions qu'il demande de nous, la contrition du coeur, la componction de l'âme, l'aveu de la faute, une assiduité constante? Et il ne nous fait pas seulement la grâce de guérir nos blessures, mais il en efface jusqu'à la moindre trace. Nous étions auparavant accablés du poids de mille péchés et il nous fait justes. O miséricorde infinie, bonté incomparable! Un pécheur vient, il confesse ses péchés, il en demande pardon, il montre une ferme résolution de ne plus pécher à l'avenir, et le voilà juste. Et pour que vous ne doutiez pas de ce miracle, écoutez cette parole du prophète : Dis tes péchés le premier, afin que tu sois justifié.
(Isaï. XLIII, 26.) Il ne dit pas simplement : dis tes péchés, mais il ajoute : le premier; c'est-à-dire, n'attends pas qu'un autre t'accuse et te convainque; préviens l'accusation, hâte-toi de prendre la parole, ferme cette bouche étrangère qui parlerait contre toi.
4. Voyez-vous la clémence du juge ? Devant les tribunaux humains, si un accusé suivait cette conduite ; si, prévenant les preuves, il avouait tout ce qu'il a fait, il s'épargnerait peut-être la question avec ses épreuves et ses tortures, si toutefois il avait affaire à un juge clément; mais la sentence qui condamne au dernier supplice, il ne l'éviterait certainement pas. Quant à notre Dieu, ce charitable médecin de nos âmes, sa bonté est infinie, et sa miséricorde ineffable. Si nous prenons les devants sur notre adversaire, sur le diable qui se fera notre accusateur au. dernier jour et qui l'est déjà dès cette vie, si nous faisons notre confession avant que de comparaître devant le tribunal, si de nous-mêmes nous prenons la parole pour nous accuser, nous exciterons la miséricorde du souverain Juge, au point que non content de nous absoudre de nos fautes, il inscrira encore notre nom parmi ceux des justes. Lamech n'était instruit par aucune loi positive; il n'avait pas entendu de prophètes, il n'obéissait à aucune exhortation venue du. dehors, il n'avait que sa conscience pour lui faire sentir la gravité de ses fautes, et néanmoins cette voix intérieure suffit pour lui arracher l'aveu et la condamnation de ce qu'il avait fait, et nous serions excusables, nous, de ne pas montrer soigneusement nos blessures au médecin charitable qui n'exige que cela pour les guérir ! Et cette confession, si nous ne la faisions pas maintenant que le temps du jeûne nous en offre l'occasion propice, par le calme qu'il a mis dans nos pensées, par .l'exclusion qu'il a donnée à toute espèce de volupté, quand donc pourrions-nous rentrer en nous-mêmes de manière à mettre ordre aux affaires dé notre conscience ? Soyons donc sobres et vigilants, je vous en conjure, consacrons-nous tout entiers à cette affaire importante, et à force d'assiduité et de soin évitons un châtiment qui sera si sévère, sauvons-nous du feu de l'enfer. C'est maintenant qu'il y faut travailler, maintenant que le temps du jeûne vous offre plus de ressources parles fréquentes instructions que vous recevez.
Or, Adam connut Eve sa femme, et celle-ci ayant conçu, enfanta un fils, et elle le nomma Seth, disant : Dieu m'a suscité une autre postérité à la place d'Abel, que Caïn a tué.
Arrêtant la liste généalogique à Lamech, la sainte Ecriture remonte à Adam et à sa femme, et dit : Or, Adam connut sa femme, et celle-ci ayant conçu, enfanta un fils, et elle le nomma Seth, disant : Dieu m'a suscité une autre postérité ci la place d'Abel tué par Caïn. Elle enfanta, est-il écrit, un fils, et elle lui donna le nom de Seth. Non contente d'avoir donné un nom à son nouveau-né, la mère ajoute encore : Dieu m'a suscité une autre postérité ci la place d'Abel tué par Caïn. Remarquez le soin que prend cette mère, par le nom qu'elle donne à son fils, de perpétuer la mémoire de ce crime abominable; c'est afin que les générations futures apprennent le meurtre commis par Caïn, qu'elle dit : au lieu d'Abel tué par Caïn. Parole d'une mère affligée par la douleur, troublée par le souvenir d'un triste événement, parole d'action de grâce pour le fils que Dieu envoie, mais parole qui, dans le nom du nouveau-né, imprime d'une manière. ineffaçable le crime d'un autre fils. Et en vérité, quel deuil amer Caïn n'avait-il pas causé à ses parents, lorsqu'il avait armé sa main contre son frère, lorsqu'il leur avait fait voir cet enfant si tendrement (124) aimé, étendu par terre, mort, privé de mouvement. Adam avait bien entendu prononcer son arrêt : Tu es terre et tu retourneras en terre; et encore : Le jour où vous en mangerez, vous mourrez de mort; mais jusque là la sentence était demeurée en paroles, et nos premiers parents n'avaient pas encore vu ce que c'était que la mort; Caïn poussé par sa haine contre son frère, et par l'envie qui le rongeait intérieurement , se jeta sur Abel et le tua, et il fit voir à ses parents un horrible spectacle. C'est pourquoi la mère, à qui la naissance d'un nouvel enfant aidait à soulever un peu le poids de son deuil, rend grâce au Seigneur de la consolation qu'il lui accorde, mais en même temps elle veut perpétuer le souvenir du fratricide, punissant ainsi à son tour le coupable d'un nouveau et sévère châtiment.
Voyez-vous quel mal c'est que le péché ; comme il inflige une marque publique de honte et d'infamie à ceux qui le commettent; comme après avoir privé Caïn du secours d'en-haut, il en a fait le jouet du monde ? Voyez-vous comme, par son détestable péché, il est devenu odieux même à ses parents, que la nature cependant incline si fort à la tendresse pour leurs enfants. Fuyons donc, je vous en conjure, ce péché qui nous environne de tant de maux, et embrassons la vertu, qui nous procurera la faveur céleste, et éloignera de nous la punition.
Et il naquit un fils à Seth : et il lui donna le nom d’Enos ; celui-ci mit sa confiance à invoquer le nom du Seigneur. Remarquez ici de quelle manière les hommes prennent peu à peu l'habitude. de témoigner à Dieu leur reconnaissance dans les noms qu'ils donnent à leurs enfants. Seth eut donc un fils et il le nomma Enos, raconte la sainte Ecriture ; puis pour interpréter le sens de ce nom elle ajoute : Celui-ci mit sa confiance à invoquer le nom du Seigneur. Aussi est-ce par Seth, et par Enos et leurs descendants que le bienheureux Prophète établira sa généalogie;
désormais il laisse de côté Caïn et sa descendance depuis Lamech. Caïn a perdu son privilège de naissance, je veux dire son privilège de premier-né : il l'a perdu librement par sa méchanceté, et lui et sa postérité sont exclus de la liste. Au contraire, Seth obtient par sa vertu une prérogative que la nature lui a refusée: les droits de primogéniture lui sont transférés en dépit de la nature, parce que sa volonté s'est tournée vers le bien , et ses descendants sont appelés à l'honneur de former la généalogie des premiers ancêtres de l'humanité. Enos fut ainsi appelé à cause de sa confiance à invoquer le nom du Seigneur Dieu, et ceux qui naîtront de lui porteront le même nom. Ici notre bienheureux Prophète suspend sa narration, et remonte encore une fois à l'origine pour commencer un autre récit.
5. Mais ne nous lançons pas dans ce nouveau chapitre, pour ne pas prolonger notre instruction au delà des bornes; à l'exemple de l'auteur sacré, arrêtons-nous à cet endroit, et remettons- à une autre fois, si Dieu le permet, l'explication de la suite. Maintenant je voudrais exhorter votre charité à profiter de plus en plus de notre enseignement, à vous examiner chaque jour, vous demandant à vous-mêmes quel fruit vous avez retiré de telle instruction, quel fruit de telle autre; à ne pas vous contenter de recevoir nos paroles dans vos oreilles sans les faire pénétrer plus loin, mais à leur ouvrir vos coeurs pour qu'elles s'y fixent à demeure, affermies et fortement implantées par la méditation. Je voudrais aussi que; non contents de vous instruire pour vous-mêmes, vous devinssiez des .maîtres pour les autres, pour les avertir et les guider dans le chemin de la vertu, non-seulement par vos paroles, mais surtout par vos exemples. Songez que si vous vouliez, chaque fois que vous venez ici, en remporter quelque fruit, corriger quelque chose des mauvaises passions qui vous tourmentent, songez en combien peu de temps vous pourriez parvenir au faite même de la vertu. En effet, nous n'oublions jamais dans nos instructions de vous inculquer lés principes de la vie parfaite, afin de vous amener à extirper de vos âmes ces passions qui leur donnent la mort, telles que la colère, la jalousie, l'envie. Celles-là supprimées, votre amour déréglé des richesses se corrigera plus aisément, et quand vous l'aurez enfin éteint, il vous sera beaucoup plus facile de vous défaire de vos pensées déshonnêtes, de vos impures imaginations.
La racine de tous les maux, c'est en effet l'amour de l'argent. (I Tim. VI, 10.) Si donc nous tranchons la racine, si nous l'arrachons entièrement, nous viendrons ensuite facilement à bout des rameaux. Oui, dirai-je à mon tour, la forteresse des maux, la citadelle de tous les péchés, c'est la rage des richesses, et si nous voulions en triompher, nous aurions (125) beau jeu pour nous débarrasser de toutes les funestes passions qui en dépendent. Et ne pensez pas que ce soit une chose bien grande et bien difficile que de mépriser les richesses. Lorsque je considère que tant d'hommes qui, pour une frivole satisfaction à donner à leur vanité, sacrifient de si grosses sommes pour rien, pour gagner la faveur de cette vile multitude, de cette populace en haillons qui encombre les places d'une ville, faveur qui prend fin avec le soir, qui n'attend pas même souvent le soir pour se dissiper, faveur qui produit quelquefois tant de déboires même avant que le jour finisse; lorsque je considère aussi ces autres qui, chez les Gentils, conçoivent une telle passion pour la gloire qu'ils renoncent à tout ce qu'ils possèdent pour l'acquérir, ne se réservant qu'un vieux manteau avec un bâton, qu'ils se résignent à passer ainsi toute leur vie, à supporter toute cette peine et cette misère parce qu'ils espèrent s'acquérir ainsi un peu de renommée chez les hommes; lorsque je réfléchis à ces choses, je ne sais plus sur quelle excuse, sur quel pardon nous pouvons compter, nous qui n'avons pas le courage de nous imposer les plus légers sacrifices pour accomplir les commandements de Dieu, pour acquérir une immortelle et impérissable gloire. Oui, nous faisons moins que ces hommes, et cependant quelle différence entre les récompenses à conquérir ! Eux, c'est pour le gain d'une vaine renommée parmi les hommes leurs semblables qu'ils font ces grands sacrifices, au lieu que nous c'est pour notre Maître, pour Celui de qui nous tenons tout, pour Celui qui nous promet encore d'ineffables biens, que nous ne voulons pas même donner la plus petite aumône à un pauvre !
Et de quels yeux regarderons-nous notre Juge après avoir négligé un commandement si facile? Je ne vous demande pas de renoncer à tous vos biens. Jouissez largement de votre abondance, et lorsque vos besoins seront satisfaits, employez à un usage nécessaire ce que vous avez de superflu et d'inutile; distribuez-le, ce superflu, à ceux qui souffrent de la faim, à ceux qui grelottent de froid, et, par leur moyen, envoyez-le dans votre patrie où vous irez bientôt le retrouver. Ces malheureux vous serviront beaucoup au transport de vos richesses dans l'autre monde; et quand vous y arriverez, vous les retrouverez parfaitement conservées, en sorte que vous vivrez dans l'abondance, grâce à ces biens ainsi transportés, et même multipliés par la bonté de Dieu. Est-ce donc là une chose bien difficile, bien laborieuse, bien épineuse? Ce transport s'effectue sans bête de somme, sans escorte, sans aucun appareil. Nul voleur ne fréquente cette route et ne peut dérober ce que vous expédiez ainsi. Ce que vous mettez dans les mains des pauvres, vous le déposez en lieu sûr; puisque vous le déposez dans la main de Dieu. Elle conservera votre dépôt intact, cette main divine et lorsque vous entrerez dans votre patrie elle vous le rendra; elle vous le rendra avec des éloges, avec des couronnes, avec la plénitude d'un bonheur sans limites comme sans déclin. Ainsi donc versez, versez vos richesses et vos épargnes dans le sein des pauvres; semons tandis qu'il en est temps, afin que nous moissonnions quand la saison sera venue; ne laissons point passer le temps opportun, notre négligence serait suivie de regrets inutiles.
Si Dieu vous a départi les biens de ce monde plus largement qu'à d'autres, est-ce donc pour qu'employant à votre seul usage une partie de ce qu'il vous donne, vous entassiez le reste dans vos coffres et dans vos greniers? Non, il n'en est pas ainsi; mais selon la parole de l'Apôtre, il veut que votre abondance subvienne à l'indigence de vos frères. (II Cor. VIII, 14.) Et peut-être usez-vous de ces biens plus qu'il n'est permis, dépensant votre argent en voluptés, en vêtements, en luxe de toutes sortes, en esclaves, en bêtes de toutes espèces? Le pauvre ne demande rien de tout cela; ce qu'il attend de vous, c'est que vous apaisiez sa faim, que vous lui donniez le pain de chaque jour, que vous lui procuriez les autres choses nécessaires pour qu'il vive, qu'il ne périsse pas, et vous ne daignez pas le faire ! et cependant vous devriez songer que là plupart du temps, subitement enlevé , vous abandonnez tout ce que vous avez amassé, parfois à des étrangers, à des ennemis; et vous, que vous reste-t-il ? vos péchés que vous avez commis pour amasser ces biens, voilà tout ce que vous emportez avec vous. Et que direz-vous en ce jour terrible ? comment vous excuserez-vous d'avoir traité avec tant de négligence l'affaire de votre salut? Ainsi écoutez mes conseils , et pendant qu'il en est encore temps, distribuez vos richesses superflues aux pauvres, c'est le moyen d'assurer votre salut en l'autre monde et d'obtenir, en échange de vos biens périssables, des biens immortels que je vous souhaite à tous, (126) par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, .avec qui soient, au Père et au Saint-Esprit , gloire, puissance et honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. JEANNIN.
VINGT-UNIèME HOMéLIE. "Voici le dénombrement de la postérité d'Adam ; autour que Dieu: créa l'hommes, Dieu le fit à sa ressemblance ; il les créa mâle et femelle, et il leur donna le nom d'Adam, au jour qu’il les créa. " (Gen. V, 1 , 2.)
ANALYSE.
1. Quoiqu'il n'y ait que des noms propres dans ce verset, il n'en est pas moins fécond en enseignements utiles. — 2. Les descendants de Caïn devenant de plus en plus mauvais, Moïse arrête leur histoire à Lamech, et passe à la postérité plus vertueuse de Seth. — 3. Le nom de Seth, expression de la reconnaissance d'Eve. Enos, fils de Seth, porte un nom qui signifie confiance en Dieu. — 4. L'écriture dit jusqu'à deux fois qu'Enoch fut agréable à Dieu après avoir engendré Mathusala. Saint Chrysostome en conclut contre certains hérétiques que le mariage. est agréable à Dieu. Par l'enlèvement d'Enôch, Dieu a comme révoqué tacitement la sentence portée contre Adam. — 5. Explication du nom de Noé, il signifie repos. Sa vertu sera un repos pour le monde au milieu de la corruption générale. — 6. Exhortation.
1. Quel trésor, quelles ineffables richesses, mes bien-aimés, dans les paroles qu'on vient de vous lire ! Je n'ignore pas qu'un grand nombre de personnes; à la vue des noms composant un catalogue, se contentent d'une lecture superficielle, et s'imaginent. que les noms n'ayant aucune utilité particulière ne sont simplement que des, mots ; mais moi , je vous exhorte tous à ne pas simplement passer outre, sans vous arrêter, devant ce que tient en réserve l'écriture sainte. Vous n'y trouverez pas un seul mot, qui ne renferme une grande abondance de pensées; car c'était l'Esprit de Dieu qui inspirait les bienheureux prophètes; voilà pourquoi les paroles, écrites sous la dictée de l'Esprit, renferment tant de trésors cachés. Ne vous étonnez pas que, dans ce catalogue de noms, je m'engage à vous montrer la richesse des pensées qu'il recèle.
Il n'est pas une syllabe, il n'est pas une lettre de l'écriture qui ne contienne un trésor de pensées profondes. C'est pourquoi il convient, en suivant la grâce d'en-haut qui nous guide, en nous éclairant de la lumière de l'Esprit-Saint, d'aborder les expressions de Dieu. La divine écriture n'a que faire de la sagesse humaine pour être comprise; ce qu'il faut ici, c'est la révélation de l'Esprit, afin qu'instruits par, son secours du vrai sens des pensées, nous en puissions recueillir un précieux avantage. Si, dans les affaires du siècle, les écrits de la main des hommes, souvent détériorés par le temps, doivent, à une date qui se trouve en tête du manuscrit, à une simple syllabe, une grande importance, à bien plus forte raison peut-on dire de même de la divine écriture, de cette composition de l'Esprit-Saint; seulement, montrons ici notre sagesse, ne courons pas sans nous arrêter; soyons attentifs, diligents, séchons tout considérer avec une exactitude minutieuse, ne le cédons pas à ceux qui montrent pour les choses sensibles un zèle si ardent. Voyez en effet ceux qui font des fouillés, qui déterrent des métaux; ils ne (127) s'arrêtent pas à la surface, ils descendent à une grande profondeur. S'ils ont pu trouver des parcelles d'or, que d'activité, que de soin pour séparer l'or de la terre ! et, après tant de fatigues, ils trouvent une mince consolation de leurs labeurs; ils savent bien pourtant que l'avantage qu'ils recueilleront ne répond pas à leurs peines ; que, souvent, même , après tant de veilles et de travaux, ils ont été frustrés dans leur attente. Qu'importe. Ils persistent dans leurs efforts; l'espoir qui les nourrit les rend insensibles à la souffrance. Eh bien ! si ces hommes montrent tant d'ardeur pour des richesses corruptibles, incertaines, d'une possession si douteuse, à plus forte raison nous, qui poursuivons des richesses que rien ne peut enlever, un trésor que rien ne peut dissiper, nous, que n'égare pas une vaine espérance, devons-nous montrer autant de zèle, plus de zèle, pour obtenir le bien désiré, pour en recueillir le fruit précieux, pour nous pénétrer de la bonté ineffable du Seigneur, lui prouver notre reconnaissance ; et, forts de l'affection pleine de tendresse que nous aurons arrachée au Dieu Notre-Seigneur, nous rendre invincibles, inexpugnables, supérieurs à tous les piéges du démon.
Eh bien donc ! puisque vous avez entendu la lecture de tout à l'heure, examinons avec soin, en détail, chacune des expressions, et puissiez-vous, après avoir reçu l'instruction habituelle en rapporter le bienfait dans vos demeurés ! Voici le dénombrement de la postérité d'Adam, dit le texte. Au jour que Dieu créa l'homme, Dieu le fit à sa ressemblance; il les créa mâle et femelle, et il leur donna le nom d'Adam au jour qu'il les créa. Faites attention, je vous en conjure; voyez la sagesse de ce prophète admirable, ou plutôt, l'enseignement du Saint-Esprit; car, comme nous l'avons souvent dit, c'est par l'inspiration du Saint-Esprit qu'il nous parle; il n'a fait que lui prêter sa langue, c'est la grâce du Saint-Esprit qui instruit, en se servant de lui, toute l'espèce humaine. Voyez donc comme il ramène le discours à l'origine des choses, comme il reprend les choses qui ont précédé.
Pourquoi , et dans quel but ? C'est qu'il a vu les hommes de ce temps manifester une grande ingratitude ; le malheur de notre premier père ne les avait nullement corrigés; ils étaient plongés dans l'abîme d'une malignité aussi profonde. Celui qui était né du premier homme, excité bientôt par l'envie, s'était jeté dans le fratricide; il avait, après un tel crime, subi le plus terrible châtiment; cet enseignement, mes frères , nous nous sommes empressés de vous l'exposer. Ses descendants ne s'étaient en rien amendés par ce châtiment; ils s'enveloppèrent d'un tissu de crimes encore pires. Vous avez entendu hier Lamech racontant son péché à ses épouses , et décrétant contre lui-même le châtiment. Le Prophète vit donc la perversité de ces hommes croître peu à peu, comme une humeur malsaine qui se répand par tout le corps; c'est pourquoi il supprime, dans son histoire ce débordement de la corruption ; ces générations depuis Caïn jusqu'à Lamech, il ne daigne pas les rappeler ; mais , comme s'il voulait raconter le commencement des choses, consoler le deuil où la main fratricide armée contre Abel avait jeté Adam et Eve, il commence son récit de cette manière : Voici le dénombrement de la postérité d'Adam. Au jour que Dieu créa l'homme , Dieu le fit à sa ressemblance; il les créa mâle et femelle, et il leur donna le nom d'Adam, c'est-à-dire terrestres, au jour qu'il les créa.
2. Voyez comme il se sert des mêmes paroles qu'au commencement, pour nous apprendre que ces générations infâmes, il ne les juge plus désormais dignes de mémoire; il commence à l'enfant qui vit le jour alors, je veux dire à Seth, la généalogie, pour nous apprendre combien la vie des hommes est considérable devant Dieu, et comment Dieu déteste les âmes sanguinaires. Il les passe sous silence, comme si elles n'avaient pas vécu, nous montrant par là tout ce qu'il y a de funeste dans le péché, nous enseignant que les pervers. s'attirent les plus grands maux. Voyez ; les voici dorénavant rayés du catalogue; on ne rappelle leur souvenir que pour montrer l'infamie de leur perversité, que pour l'exemple et la correction des générations qui les suivent. Mais celui que l'injustice a mis à mort, que la main. d'un frère a privé de la vie, depuis ces temps jusqu'à nos jours, est loué par toutes les bouches. Aucun temps n'a éteint la mémoire de l'un, ni diminué le crime de l'autre; celui-ci, tous les jours, est célébré par tous les hommes; l'autre demeure, pour jamais, comme attaché à un infâme poteau.
Comprenez-vous tout ce qu'a de funeste la corruption, tout ce que la vertu a de force? Comprenez-vous comment la malice même, (128) qui attaque et qui triomphe, est frappée de mort et s'évanouit?
comment la vertu, attaquée, persécutée dans des combats sans nombre, acquiert par cela même plus d'éclat et plus de gloire? On pourrait encore tirer d'autres événements semblables le même enseignement pour vous, mes bien-aimés, mais ne nous écartons pas de notre sujet; reprenons les paroles que vous avez entendues : Voici le dénombrement de la postérité d'Adam. Au jour que Dieu créa l'homme, Dieu le fit à sa ressemblance; il les créa mâle et femelle, et il leur donna le nom d'Adam au jour qu'il les créa. Voyez comment, par cette manière de reprendre le récit dès le commencement du monde, la divine Ecriture nous rappelle l'honneur insigne que l'homme a reçu de son Créateur. Au jour, dit l'Ecriture, que Dieu créa l'homme, Dieu le fit à sa ressemblance, c'est-à-dire, le mit à la tête de toutes les créatures visibles ; en effet, cette expression, à sa ressemblance, doit s'entendre de la domination et du commandement; car, de même que Dieu commande à toutes les créatures, tant aux visibles qu'aux invisibles; puisque c'est lui qui a tout créé, qui a tout fait; de même, quand il forma l'animal qui a le privilège de la raison, il a voulu lui conférer l'honneur insigne de commander à toutes les créatures visibles. En conséquence il lui a donné la substance de l'âme, voulant qu'il possédât, lui aussi, l'immortalité, la perpétuité. Et maintenant, quand l'homme fut déchu par sa faute, quand il eut transgressé le commandement qui lui avait été fait, même alors, Dieu ne se détourna pas tout à fait de lui. Toujours miséricordieux, il lui enleva sans doute l'immortalité, mais il maintint dans le même honneur celui qui était condamné à mourir. Plus tard, quand le fils du premier homme se laissa emporter à une telle fureur, lorsque Caïn eut, le premier, fait voir au monde la face de la mort, le meurtre dans toute sa violence, et, joignant au meurtre le mensonge, eut manifesté toute espèce de perversité, Dieu voulut, par un long châtiment, le corriger, non-seulement pour qu'il pût tirer son avantage de ce qui lui arrivait à lui-même, mais aussi pour que les générations suivantes pussent connaître l'étendue du forfait, l'excès, l'infamie du crime. Maintenant, lorsque ces générations lâches, corrompues, tombèrent insensiblement dans des vices plus affreux encore, Dieu voulut, pour ainsi dire, consoler Adam, qui n'était pas seulement attristé de sa faute, mais plongé, par le crime de Caïn, dans un deuil insupportable. Il avait vu, de ses propres yeux, le corps d'Abel massacré; il ne savait pas auparavant quel était l'aspect de la mort, quoique la sentence de mort eût été portée. Adam subissait donc une double et triple cause de deuil, car ce fut pour la première fois qu'on vit la mort introduite dans la vie, la mort violente, l'oeuvre d'un fils contre un frère, né du même père et de la même mère, et ce frère n'avait fait aucun mal à son meurtrier. Dieu voulant donc, dans sa bonté, donner au premier père une consolation égale à ses douleurs;
lui accorde un autre fils; vous savez son nom, Seth ; et, après lui avoir envoyé cette consolation suffisante, il tire, de ce fils, le commencement de la nouvelle postérité. Voilà pourquoi le bienheureux prophète commence par ces paroles : Voici le dénombrement de la postérité d'Adam. Ensuite, comme il a promis de raconter la suite des générations humaines, voyez la succession qu'il expose : Adam ayant vécu cent trente ans engendra un fils à son image et à sa ressemblance, et il le nomma Seth; après qu'Adam eut engendré Seth, il vécut sept cents ans, et il engendra des fils et des filles; et tout le temps de la vie d'Adam ayant été de neuf cent trente ans, il mourut. (Gen. V, 3, 4, 5.)
3. N'avais-je pas raison de dire en commençant que rien n'est laissé au hasard, que chaque mot renferme des pensées dans l'Ecriture sainte? Voyez encore ici le soin diligent du bienheureux prophète : Adam, dit-il, engendra un tels à son image et à sa ressemblance, et il le nomma Seth. Quand il parlait de son premier fils, de Caïn, il n'a rien dit de pareil, faisant déjà pressentir le penchant qui le portait au mal, et le prophète avait raison; car il ne conserva pas les moeurs qui caractérisaient son père, mais il se laissa bien vite emporter vers le mal. Ici, au contraire, il dit : A son image et à sa ressemblance, ce qui veut dire : ayant les mêmes moeurs que celui qui l'avait engendré, conservant les mêmes caractères de vertu, destiné à reproduire par ses oeuvres l'image de son père, à réparer, par sa vertu particulière, la faute de son frère aîné. En effet, l'Ecriture ne parle pas ici des traits du corps, quand elle dit: A son image et à sa ressemblance, mais des qualités de l'âme, afin que nous comprenions que celui-ci ne ressemblera pas à Cain. Aussi (129) la mère de Seth, en donnant un nom à son fils, fait entendre des actions de grâces; et ce n'est ni à la nature, ni à l'enfantement, qu'elle attribue son nouveau fils, mais à la vertu de Dieu. C'est, en effet, cette vertu qui l'a rendue féconde; elle le nomme du nom de Seth, en disant : Dieu a fait renaître en moi un autre germe à la place d'Abel que Caïn a tué. (Gen.
IV, 25.) Voyez le choix de l'expression ! elle ne dit pas: Dieu m'a donné, mais, Dieu a fait renaître. Faites attention, voyez comme le texte montre ici, à mots couverts, les préludes de la résurrection; elle semble dire: A la place de celui qui est tombé, Dieu a fait renaître en moi celui-ci. Abel, frappé par la main de son frère, est tombé, dit-elle : il est mort, mais la vertu de Dieu, à la place de celui qui est mort, a suscité celui-ci.
Comme ce n'était pas encore l'heure de la résurrection, il n'a pas rappelé à la vie celui qui est tombé, mais il en a fait revivre un autre à sa place,voilà pourquoi elle dit: Dieu a fait renaître en moi un autre germe à la place d’Abel que Caïn a tué. Avez-vous compris la reconnaissance de la femme? Avez-vous compris la bonté de Dieu, sa promptitude à leur envoyer la consolation ? Imitons notre mère, tous tant que nous sommes; sachons reconnaître toujours la grâce d'en-haut; quoi qu'opère la nature, elle n'opère rien pourtant, par sa vertu propre, mais par l'ordre dé Celui qui l'a créée. Il commande, elle obéit. Et que les femmes ne se livrent jamais à la douleur, pour n'avoir pas d'enfants; qu'elles se réfugient dans une affection pleine de gratitude, auprès du Créateur de la nature. Ce qu'elles demandent, qu'elles aillent le réclamer au Maître et Seigneur de la nature, qu'elles n'attribuent pas à leur époux, à quelque cause que ce puisse être, la naissance de leurs enfants, mais au Créateur de tous les êtres, à celui qui a produit de rien la nature, à celui qui peut corriger les défaillances de la nature. La première femme a trouvé, même dans sa douleur, un motif de glorifier Dieu;
c'est au Seigneur qu'elle attribue tout : Dieu a fait renaître en moi un autre germe, à la place d'Abel que Caïn a tué.
Voyez, non-seulement elle ne se plaint pas, elle ne prononce aucune parole amère (la sainte Ecriture aurait rapporté toute parole de ce genre, qu'elle aurait pu prononcer), mais, au contraire, elle supporte avec courage ce qui est arrivé; elle se console promptement; elle manifeste une reconnaissance plus vive; elle célèbre le bienfait du Seigneur. Voyez avec quelle bonté le Seigneur fait, de son côté, ce qui dépend de lui; il ne se contente pas de lui donner un autre fils, mais il indique d'avance la vertu qui sera en lui. En effet, dit l'Ecriture, Adam engendra un fils à son image et à sa ressemblance. Et pour nous faire comprendre, tout de suite, la vertu de ce fils, voyez comment Adam lui-même fait voir, par le nom qu'il donne à son fils, la piété de son âme: Il naquit aussi un fils à Seth qu'il appela Enos ; celui-ci commença d'invoquer le nom du Seigneur Dieu. (Gen. IV, 26.) Voyez-vous ce nom plus beau qu'un diadème, plus brillant que la pourpre? qui pourrait être plus heureux que celui qui se fait une parure de l'invocation du Seigneur et qui la porte dans son nom?
Voyez-vous, ce que je disais en commençant, que l'on trouve dans des noms, dans de simples noms, de riches trésors? Ici, en effet, se montre, non-seulement la piété des parents, mais leur attention, leur diligence pour leurs enfants. Nous voyons, ici, comment tout de suite, dès le commencement, ils instruisaient leurs enfants qui venaient de naître; comme ils les avertissaient, par les noms qu'ils leur avaient donnés, de pratiquer la vertu. Ce n'était pas alors , comme aujourd'hui, au hasard , et le premier nom venu qu'on donnait; l'enfant, dit-on aujourd'hui, s'appellera comme son aïeul ou son bisaïeul; autrefois on procédait autrement; on mettait tout son soin à donner aux enfants des noms qui excitaient à la vertu, non-seulement ceux qui avaient reçu ces noms, mais aussi tous les autres hommes, même dans les âges à venir:
ces noms étaient tout un enseignement de sagesse. La suite de ce discours nous le fera bien voir. En conséquence , nous aussi, ne donnons pas aux enfants les premiers noms venus, les noms des aïeuls, des bisaïeuls, les noms qui marquent une naissance illustre; donnons-leur les noms des saints , de ceux dont les vertus ont brillé, de ceux qui ont dû leur gloire à leur confiance, à leur force dans le Seigneur; ou plutôt, que ces noms ne fondent la confiance, ni des parents, ni des enfants qui les portent. En effet, à quoi sert un mot, vide par lui-même de vertu? Ce qu'il faut à chacun de nous, c'est d'attendre son salut, en l'opérant par la vertu; la sagesse ne réside pas dans les noms, dans la parenté avec les saints, dans quelque titre extérieur, mais dans la confiance (130) que l'on puise dans ses propres oeuvres. Disons mieux: il ne faut pas que nos couvres exagèrent le sentiment que nous avons de nous-mêmes; au contraire, soyons humbles, soyons modestes, encore plus quand nous pouvons entasser des trésors de vertus; c'est par là, en effet, que nous mettrons en sûreté, qu'il nous sera donné de conserver les richesses acquises, et de nous concilier la bienveillance de Dieu. C'est pour cela, erg effet, que le Christ disait à ses disciples : Lorsque vous aurez accompli tout ce qui vous est commandé, dites-nous sommes des serviteurs inutiles (Luc, XVII, 10), réprimant par tous les moyens l'orgueil de la confiance, persuadant la modestie, prévenant la présomption qui résulterait des bonnes oeuvres, leur faisant voir que la première de de toutes les vertus c'est, dans les bonnes oeuvres, la sagesse qui garde la mesure.
4. Revenons maintenant à notre sujet, voyons la suite des générations qui ont succédé. Il est probable qu'en nous avançant pas à pas nous trouverons un plus grand trésor d'abondantes et d'ineffables richesses. Et, dit l'écriture, Enos, fils de Seth, ayant vécu cent quatrevingt-dix arts, engendra Caïnan; et Caïnan engendra Malaléel; etMalaléelengendra Jared; et .Iared engendra Enoch. Enoch vécut cent soixante-cinq ans et engendra Mathusala. Or, dit l'écriture, Enoch fut agréable à Dieu, et il vécut, après avoir engendré Mathusala, deux cents ans, et il engendra. des fils et des filles. Et tous les jours de la vie d'Enoch furent de trois cent soixante-cinq ans. Enoch fut agréable à Dieu, et il ne parut plus parce que Dieu l'enleva. (Gen. V, 7, 24.) N'avais-je pas raison de dire qu'en nous avançant pas à pas, nous trouverions dans ces noms un trésor spirituel, ineffable? Considérez ici, mon bien-aimé, et la vertu de l'homme juste , et l'excès de la bonté de Dieu, et le soin diligent de l'écriture sainte. Enoch, dit le texte, vécut cent soixante-cinq ans et engendra Mathusala, et, dit l'écriture, Enoch fut agréable à Dieu, après avoir engendré Mathusala.
Que tous écoutent, et les hommes et les femmes , que tous apprennent la vertu de l'homme juste, et que nul ne s'imagine que le mariage soit un empêchement pour qui veut se rendre agréable à Dieu ; car la divine écriture se propose ici de nous instruire quand elle nous dit, à deux reprises : Engendra Matlausala et alors fut agréable, quand elle reprend ce détail et nous dit: Et il fut agréable à Dieu après l'avoir engendré.
C'est pour que nul ne regarde le mariage comme un obstacle à la vertu. Si nous avons la tempérance, ni l'éducation des enfants, ni le mariage, ni quoi que ce soit, ne sera un obstacle pour devenir agréables à Dieu. Voyez, en effet, cet homme de la même nature que nous; il n'avait pas reçu la loi, il n'avait pas été instruit par l'écriture, il n'avait aucun guide pour le conduire à la sagesse. Eh bien ! il a trouvé en lui-même, dans les ressources de sa volonté, de quoi se rendre agréable à Dieu, de telle sorte qu'il est vivant, vivant encore aujourd'hui, qu'il n'a jamais éprouvé la mort. Si le mariage, mes bien-aimés, ou l'éducation des enfants était un empêchement à la vertu, le Créateur de toutes choses n'aurait pas fait du mariage un des états de notre vie , pour nous blesser dans nos premiers intérêts, pour nous faire perdre ce qui nous est le plus nécessaire; mais, non-seulement le mariage n'oppose aucun obstacle à la sagesse que Dieu commande, non-seulement il ne nous gêne en rien si nous voulons pratiquer la tempérance; mais, au contraire, c'est une grande consolation, c'est un frein qui réprime la fougue insensée de la nature, qui prévient comme le trouble des flots qui nous tourmentent, c'est un moyen pour nous de faire heureusement voguer notre barque jusqu'au port, et voilà pourquoi la divine grâce a donné aux hommes cette consolation, Ce juste, dont nous vous parlons, montre bien la vérité de nos paroles; après qu'Enoch, dit l'écriture, eut engendré Mathusala, Enoch fut agréable au Seigneur. Et il ne pratiqua pas la vertu pendant un petit nombre de jours; il vécut, dit l'écriture, deux cents ans. Après la transgression d'Adam, il s'est trouvé un homme capable de s'élever jusqu'au faîte le plus haut de la vertu, de réparer la faute de notre premier père, par la faveur particulière dont il jouissait auprès de Dieu.
Voyez ici comme surabonde la bonté divine ! Aussitôt que Dieu eut trouvé un homme capable de réparer le péché d'Adam, Dieu, pour montrer parla réalité qu'il n'avait pas voulu frapper de mort le genre humain, à cause de la désobéissance d'autrefois, quand il condamnait cette désobéissance , prend Enoch et l'enlève vivant. Enoch, dit l'écriture, fut agréable à Dieu, et il ne parut plus, parce que Dieu l'enleva. Voyez-vous la sagesse du Seigneur ! il l'enlève vivant, (131) il ne lui donne pas l'immortalité, de peur d'affaiblir la crainte du péché;
mais il laisse au milieu des hommes cette crainte dans toute sa force. C'est par cette raison qu'il révoque, pour ainsi dire, d'une manière obscure et latente, la sentence portée contre Adam. Il ne le fait pas visiblement, parce qu'il faut que la crainte serve à nous corriger. Voilà pourquoi , comme Enoch lui était tout à fait agréable, il l'enleva. Maintenant, si la curiosité s'avise de faire des questions : Et où l'a-t-il enlevé ? est-ce qu'il est vivant aujourd'hui encore ? je réponds à la curiosité que cette complaisance pour la pensée humaine est peu convenable, qu'il ne faut pas explorer si curieusement les actions de Dieu, qu'il faut croire à la parole. Quand Dieu prononce, il ne doit pas y avoir de contradiction; ce que Dieu révèle par ses paroles mérite, quoique invisible, plus de foi que tous les objets soumis à nos regards; l'Ecriture dit que Dieu l'enleva, que Dieu l'enleva vivant, qu'il n'a pas éprouvé la mort, que, par la faveur particulière dont il jouissait auprès de Dieu, il est devenu supérieur au décret porté contre tous les hommes. Où Dieu l'a-t-il enlevé? que fait-il aujourd'hui d'Enoch? l'Ecriture ne l'a pas dit.
5. Vous voyez la bonté de Dieu : il trouve un homme d'une vertu parfaite, et il ne lui ravit pas la dignité qu'il avait accordée au premier homme avant sa désobéissance. Dieu nous montre par là que, si la séduction du démon n'avait pas prévalu chez Adam contre l'obéissance, il l'aurait honoré d'une dignité égale, supérieure peut-être. Mathusala, ayant vécu cent quatre-vingt-sept ans, engendra Lamech ; Lamech, ayant vécu cent quatre-vingts ans, engendra un fils qu'il nomma Noé, en disant Celui-ci nous fera reposer de nos travaux, et des fatigues de nos mains, et nous consolera dans la terre que le Seigneur a maudite. (Gen. V, 25-29.) Voyez maintenant dans le nom du fils de Lamech une nouvelle preuve de la grandeur des mystères, de l'excellence de la prophétie, de l'ineffable bonté de Dieu. Dieu , dans sa prescience, prévoyait les choses à venir; quand il vit que la malice des hommes croissait de jour en jour, il prédit, dans le nom de cet enfant, les maux qui devaient fondre sur toute la race des hommes, afin que, corrigés par la terreur, ils pussent renoncer à leurs vices et embrasser la vertu ; et voyez la patience du Seigneur, qui a soin que la prophétie précède l'événement longtemps d'avance, pour montrer sa miséricorde et priver de toute excuse ceux qui étaient réservés, dans l'avenir, au châtiment.
Mais peut-être me dira-t-on : d'où Lamech avait-il reçu une telle puissance de prophétie ? Est-ce que l'Ecriture nous apprend que sa vertu fut sublime, admirable? Cessez de vous étonner, mon bien-aimé; dans sa sagesse, dans sa puissance, Notre-Seigneur emploie souvent des êtres indignes à la prédiction d'étonnantes merveilles, et c'est ce que nous voyons, non-seulement dans l'Ancien Testament, mais aussi dans le Nouveau. Ecoutez l'Evangéliste, nous parlant de Caïphe, le grand prêtre des Juifs : Or il ne disait pas ceci de lui-même ; mais, étant grand prêtre cette année-là, il prophétisa que Jésus-Christ devait mourir pour la nation des Juifs, et non-seulement pour cette nation, mais aussi pour rassembler et réunir les nations qui étaient dispersées. (Jean, XI, 51.) Vous trouverez un exemple du même genre à propos de Balaam. En effet, appelé pour maudire le peuple, non-seulement il ne le maudit pas, mais encore il prédit beaucoup de choses étonnantes, non-seulement concernant le peuple, mais encore sur l'avènement de notre Sauveur. (Nomb. XXIV.) Cessez donc de vous étonner du nom qu'ici Lamech a donné à son enfant, mais rapportez le tout à la sagesse de Dieu, qui dispose toutes choses. Et il l'appela Noé. Ce nom signifie : repos. Ainsi cette destruction universelle, qui doit venir après tant. d'années, on l'appelle repos;
c'est ainsi que Job, dit : La mort est un repos pour l'homme. (Job, III, 23.) C'est que la corruption est une fatigue, un travail, un excès de peines; et ce qui l'arrête, et ce qui la retranche, le désastre qui devait la faire disparaître, on l'appelle repos; et il l'appela, dit le texte, du nom de Noé. Suit l'explication du nom : Celui-ci nous fera reposer de nos travaux, c'est-à-dire, nous détournera de notre iniquité, et des fatigues de nos mains; c'est la même pensée: nous détournera, veut dire le texte, de nos oeuvres mauvaises. L'Ecriture, en effet, n'entend pas les douleurs proprement dites des mains, mais les oeuvres mauvaises , les actions criminelles qui ont augmenté les douleurs; et nous consolera dans la terre que le Seigneur a maudite, c'est-à-dire nous affranchira de tous les maux qui nous pressent, des fatigues et des misères que nous subissons en cultivant la terre qui a encouru (132) la malédiction, à cause de la désobéissance du premier homme. . Faites ici une remarque, mon bien-aimé; ce petit enfant grandit peu à peu, et il est, pour tous ceux qui le voient, une occasion de s'instruire, car bientôt chacun de ceux qui s'informaient du nom de l'enfant a dû connaître , en entendant l'explication de ce nom , la destruction universelle qui devait arriver. Supposez qu'un homme inspiré l'eût seulement annoncée par avance , la prédiction eût été aussitôt oubliée, tous n'auraient pas connu le terrible châtiment; mais voici que celui que tous les yeux peuvent voir annonce en temps opportun, et bien avant le temps, la colère du Dieu indigné. Et maintenant pour que nous sachions exactement combien de temps, rien que par le nom qu'il portait, le fils qui portait ce nom a continué d'avertir tous les hommes de renoncer au péché et d'embrasser la vertu , afin de pouvoir se soustraire à la colère, l'Ecriture dit : Noé, ayant cinq cents ans, engendra trois fils. (Gen. V, 32.) Vous voyez encore une fois un autre juste avec une épouse et des fils; qui s'est rendu, en opérant le bien, tout à fait agréable à Dieu; qui, faisant le contraire de tous les autres , a choisi le chemin de la vertu ; et, ni le mariage, ni l'éducation des enfants n'ont été pour lui un obstacle. Et maintenant ce qu'il faut admirer, c'est l'ineffable patience de Dieu et la corruption prodigieuse des hommes de ce temps. Voilà, en effet, pendant cinq cents ans, un juste qui crie, dont le seul nom proclame le déluge universel, qui viendra pour punir l'excès de la malice humaine, et, malgré cet avertissement, ils n'ont pas renoncé à leurs iniquités.
Cependant le Dieu de clémence , même après une prophétie si éloquente, après tant d'années, n'envoie pas encore le châtiment; il ajoute encore à sa patience, il ajoute encore quelques années à sa douceur qui supporte le mal. C'est qu'en effet il n'a pas créé le genre humain pour le punir, mais, tout au contraire , pour le combler d'innombrables biens, dont il nous verrait jouir. Voilà pourquoi vous voyez partout Dieu même hésitant, ajoutant les délais aux délais, retardant le châtiment. Mais nous ne voulons pas, sous la multitude de nos paroles, accabler votre mémoire ; nous nous arrêterons ici, ajournant à demain les autres explications.
6. Ne nous contentons pas d'entendre simplement ces paroles, mes bien-aimés; mais appliquons-nous à pratiquer la vertu, à regarder comme un grand bien de nous rendre agréables à Dieu; ne faisons pas, du gouvernement de notre maison, ni des inquiétudes que nous concevons pour nos femmes, ni des soins que nous devons à nos enfants, ni de tout autre motif, un prétexte, une excuse, suffisante à nos yeux, pour qu'on nous pardonne notre négligence et notre paresse; ne répétons plus ces paroles, sans portée, sans raison : Je suis du monde, j'ai une femme, je m'occupe de mes enfants; ce que l'on a coutume de nous dire, quand nous demandons que l'on s'applique aux travaux de la vertu, qu'on se livre avec ardeur à la lecture de l'Ecriture sainte. Ce n'est pas mon affaire, me répond-on; est-ce que t'ai renoncé au monde? est-ce que je suis un moine? Que dites-vous, ô homme? N'appartient-il qu'aux moines d'être agréables à Dieu? Ce sont tous les hommes qu'il veut sauver, qu'il veut voir venir à la connaissance de la vérité (I Tim. II, 4), pratiquant toutes les vertus. Entendez-le, nous disant par le Prophète : Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. (Ezéchiel, XVIII, 23.) Voyons, répondez-moi, est-ce que ce juste a trouvé un obs. tacle dans l'union qui l'attachait à son. épouse, ou dans le soin qu'il prenait de ses enfants?
Donc, je vous en conjure, ne soyons pas les premiers à nous tromper nous-mêmes. Plus nous sommes en proie aux inquiétudes, plus nous devons être avides des remèdes que nous fournit la lecture de l'Ecriture sainte. N'est-il donc pas vrai que ces justes furent des hommes comme nous, et n'eurent pas, autant que nous, des secours pour la vertu? Quelle sera donc notre excuse à nous, qui jouissons d'une telle doctrine, qui avons obtenu tant de grâces, qui sommes fortifiés d'en-haut, qui avons reçu la promesse de ces biens ineffables, si nous n'allions pas plus avant que les hommes d'autrefois dans la vertu ! Si nous voulons pratiquer la sagesse, il suffit simplement des paroles entendues aujourd'hui pour exciter en nous l'amour du bien, pour nous montrer qu'entre le bien et nous il n'y a pas d'obstacle. Si les hommes qui vivaient avant la loi ont pu, par les seules lumières de la nature, atteindre à une vertu si haute, que pourrons-nous dire, nous, qui, après tant de soins qu'on a pour nous, après l'avènement du Christ, après tant de miracles sans nombre, sommes encore si loin de la vertu ? Aussi, je vous en conjure, (133) ne nous contentons pas devenir simplement pour voir ce qu'il y a dans l'Ecriture sainte; soyons attentifs; lisons-la pour qu'elle nous soit utile, pour en retirer aussi tard que vous voudrez, pour en extraire, un jour, quelque vertu chère à Dieu, et dont nous ferons notre conquête. Car, s'il faut que tous les jours nous vous annoncions à grands cris cette doctrine spirituelle, tandis que vous resterez dans la même inertie, à quoi vous servira ce continuel enseignement? Quelle sera pour nous la consolation, a voir que tant d'efforts que nous prenons sont inutiles, et que nous ne gagnons rien avec tout notre zèle? Voyons, parlez-moi ; est-ce que nous ne sommes pas composés de deux substances, je dis d'une âme et d'un corps? Eh bien! donc, pourquoi ne dépensons-nous pas également nos soins pour tous les deux? Comment se fait-il que nous soignons notre corps de toutes les manières, que nous faisons venir les médecins, que personnellement nous le soignons avec la plus grande diligence, nous le couvrons d'étoffes précieuses, nous prenons de la nourriture plus qu'il n'en faut, nous voulons qu'il soit dans un état de prospérité continuelle, qu'aucun mal ne vienne jamais le tourmenter? Si, parfois, quelque trouble le dérange, nous mettons tout en mouvement pour écarter ce qui l'importune. Et ce que je dis, je le dis de ce corps qui n'est que la seconde de nos substances; car enfin, voyons : quelle est la plus noble? Est-ce l'âme ou le corps? S'il faut en faire voir à vos yeux la différence, remarquez donc que votre corps n'est plus rien, du moment que l'âme s'en est séparée.
Eh bien ! vous, qui prenez pour ce corps un si grand souci, par quel motif, en vue de quoi, méprisez-vous tant votre âme, au point de ne pas lui donner sa part de nourriture? J'entends par là les avertissements de l'Ecriture Sainte. Aux blessures, aux ulcères qui énervent ses forces, qui détruisent sa confiance, vous n'apportez pas les remèdes convenables; vous la laissez, cette âme méprisée, se dessécher par la faim, pourrir dans ses ulcères; passez-moi le mot, vous la jetez aux chiens, aux pensées mauvaises, aux pensées criminelles, qui la déchirent, qui décomposent, qui ruinent tout ce qu'elle avait d'énergie.
Nous prenons soin du corps que nous avons sous les yeux: pourquoi ne soignons-nous pas également l'âme, incorporelle, invisible, et cela, quand les soins qu'elle réclame, non-seulement sont chose aimable et facile, niais encore ne réclament ni dépenses, ni fatigues? Quand le corps est malade, il faut de l'argent et de l'argent, soit pour les médecins, soit pour d'autres nécessités, nécessités de vêtements, d'aliments. Je ne veux pas mentionner ici les dépenses au delà du nécessaire, les dépenses du luxe. L'âme, au contraire, n'a nul besoin pareil. Si vous voulez, puisque chaque jour vous fournissez au corps de la nourriture, puisque vous dépensez pour le corps, de l'argent, si vous voulez, de même, que votre âme ne meure pas de faim, si vous consentez à lui donner la nourriture convenable, vous connaissez bien le texte de l'Ecriture, l'avertissement spirituel : L'homme ne vit pas seulement de pain, dit le Seigneur, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (Matth. IV, 4) , prenez donc le parti le plus sage, occupez-vous de la substance qui est proprement la nôtre. Eh bien donc ! comme vous fournissez au corps des vêtements variés, vous tenez compte de la diversité des saisons dans la diversité de vos vêtements, faites de même pour l'âme, ne la négligez pas, ne la laissez pas aller et venir nue, dépourvue de bonnes œuvres; revêtez-la des vêtements qui lui vont, et aussitôt vous la réconforterez, vous lui rendrez la santé qui convient à sa nature. Quels sont les vêtements de l'âme? L'aumône, l'argent prodigué aux pauvres; c'est là le plus beau vêtement de l'âme; voilà ce qui lui fait un splendide manteau. Et maintenant, si vous voulez non-seulement lui donner des vêtements, mais, de plus, la parer, l'embellir, comme vous faites du corps, ajoutez-y le secours qui vient des prières, la confession des péchés; ne cessez pas de laver la face de votre âme dans les larmes de la pénitence. Tous les jours vous vous lavez le visage avec une entière sollicitude, de peur que quelque tache n'enlaidisse votre figure, appliquez à votre âme un soin du même genre; purifiez-la chaque jour par vos larmes brûlantes. Voilà qui enlève les taches de l'âme, et lui rend sa pureté et sa gloire.
Et puisque l'indolente vanité d'un grand nombre de femmes méprise ce précepte de l'Apôtre : Qu'elles se parent non avec des cheveux frisés, ni des ornements d'or, ni des perles, ni des habits somptueux (I Tim. II, 9), puisqu'elles déploient un grand luxe dans la violation de ce précepte; et puisque (134) non-seulement les femmes, mais aussi tout ce qu'il y a d'hommes indolents et mous, se rabaissent à l'état de femmelettes, et que nous les voyons, des bagues aux doigts, couverts, chargés de pierreries, dont ils devraient rougir, qu'ils devraient cacher; je dis que ces hommes, je dis que ces femmes, si nos discours étaient entendus, au lieu de rechercher ces parures, funestes aux hommes, funestes aux femmes, feraient mieux d'employer ces ornements à embellir leur âme. Appliqués sur un corps, même quand ce corps a la beauté en partage, ces ornements l'enlaidissent ; appliqués à l'âme , même à une âme laide, ces ornements lui communiquent tout l'éclat de la beauté. Et comment, me dira-t-on, sur l'âme, des parures d'or? Encore une fois, attachez-les par la main des pauvres. Ce sont eux qui, en les recevant , composent cette beauté. Mettez-leur entre les mains vos parures d'or, donnez-les-leur à manger, et, en échange, ils donneront à votre âme cet éclat de beauté qui attirera près d'elle son vrai fiancé, avec ses mille et mille trésors. Quand vous avez par votre beauté, forcé votre Seigneur à venir près de vous, vous tenez alors, vous possédez tous les biens en foule; vous voilà riche au sein de l'ineffable abondance : donc, si nous voulons devenir les bien-aimés du Seigneur, cessons d'admirer d'un oeil ébahi la beauté factice du corps; ne pensons plus, chaque jour, qu'à la beauté de l'âme, pour nous concilier la bienveillance du Dieu de bonté, pour entrer dans le partage des biens qu'aucune expression ne peut rendre, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l'honneur, et maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. C. PORTELETTE.
VINGT-DEUXIÈME HOMÉLIE.
« Et Noé était âgé de cinq cents ans, et Noé engendra trois fils, Sem, Cham et Japhet. Et il arriva quand les hommes eurent commencé à se multiplier sur la terre, qu’il leur naquit des filles. » (Gen. 5,31-6,1)
ANALYSE. 1. L’histoire de Noé, sujet de la dernière instruction, le sera encore de celle-ci. Admirable spectacle que celui de Noé, seul juste au milieu de l’iniquité universelle. L’orateur en tire une conclusion en faveur de la liberté de l’homme. – 2. Les fils de Dieu volant que les filles de l’homme étaient belles, en prirent pour épouses parmi toutes celles qu’ils choisirent. Qu’étaient ces fils de Dieu ? des anges ? non. Saint Chrysostome traite cette opinion d’absurde et la réfute vivement. – 3. Ces fils de Dieu ne sont autres que les descendants de Seth. – 4. Tableau de la corruption croissante du monde, et patience de Dieu. – 5. Dieu se repentit d’avoir créé l’homme, manière de parler accommodée à notre faiblesse. Les animaux périssent avec l’homme parce qu’ils sont faits pour lui. – 6. Exhortation.
1. Je veux vous offrir les restes du repas d’hier, mais ne vous offensez pas, mes bien-aimés, si je sers de restes. Les aliments matériels, après un jour ou deux, se corrompent et ne peuvent plus servir, mais dans un festin spirituel on n’a rien de pareil à craindre. Plus il s’est écoulé de temps, plus ce festin est agréable, plus il semble frais et fortifiant. Remplissons donc la promesse que nous avons faite hier, et puisque nous sommes encore redevables d’une partie de l’instruction, acquittons-nous-en avec joie. Cela sera profitable, non seulement, comme pour les autres dettes, à ceux qui seront payés, mais à moi qui payerai. Et comment en profiterai-je, moi qui payerai ? Telle est la nature d’une dette spirituelle ; plus on paye, plus on s’enrichit, les biens se multiplient et celui qui donne recueille d’immenses richesses aussi bien que ceux qui reçoivent. Voyez quelle nouvelle espèce de dette, et quelle étrange espèce de payement ! Voilà ce qu’il y a de particulier dans les choses spirituelles, c’est qu’elles augmentent à mesure qu’on les distribue, et plus il y a de personnes qui y participent, plus elles sont abondantes. Celui qui a payé ne s’aperçoit pas qu’il ait rien payé, puisqu’il s’est enrichi, et ceux qui ont reçu n’en ont pas moins gagné. Aussi la nature de ces dettes spirituelles est telle que nous les acquittons avec joie ; vous, de votre côté, préparez votre attention pour recevoir mes paroles au fond de votre âme et les remporter avec vous. Je veux encore vous parler de Noé et de sa justice, afin que vous puissiez voir sa vertu, l’ineffable bonté de Dieu et sa patience qui dépasse tout ce que l’on peut dire. Vous avez appris hier comment ce juste, depuis le jour de sa naissance, où il reçut de son père le nom qu’il devait porter, n’avait cessé de prévenir les hommes des malheurs qui les attendaient, puisqu’il leur disait et leur criait par son nom lui-même : cessez de faire le mal, pratiquez la vertu, craignez le châtiment qui vous menace, il y aura un déluge sur tout l’univers. La colère de Dieu est au comble, ainsi que votre méchanceté. Et cet avertissement ne dura pas seulement deux ou trois ans, mais cinq cents ans. Voyez la tolérance de Dieu, son excessive bonté, et sa patience ineffable ! Voyez l’accroissement du mal et l’étendue de la perversité ! C’est là, comme vous le savez, où nous en étions restés hier aujourd’hui nous allons apprendre comment le Dieu de miséricorde ne s’est point contenté d’une patience de cinq cents ans, mais qu’il a encore ajouté un autre délai en faveur de ceux qui avaient tant péché. Noé était âgé de cinq cents ans. Profitons de ce que l’Écriture sainte a compté les années du juste, afin d’apprendre combien de temps il a vécu pour avertir les hommes ; comment ceux-ci ont suivi la mauvaise voie et s’y sont perdus, tandis que le juste marchait loin des autres dans le sentier de la vertu. Aussi s’est-il concilié la bienveillance de Dieu, et tandis que les autres étaient punis, il échappa seul avec sa famille. Cela nous montre que, si nous sommes modérés et actifs, non seulement la société des méchants ne peut nous nuire, mais qu’elle peut même nous attacher davantage à la vertu. Car Dieu, en permettant qu’il y eût des bons et des méchants, a voulu dans sa clémence, faire obstacle à la méchanceté et faire briller la vertu ; il a voulu aussi que les hommes faibles profitassent, s’ils y consentaient, de la société des hommes énergiques. Songez, je vous prie, à toute la sagesse de ce juste, qui seul, au milieu d’une multitude immense entraînée au mal, suivait un sentier opposé et préférait la vertu au vice. Il accomplissait déjà ce que le bienheureux Moïse devait dire plus tard : Tu ne suivras pas la foule dans le mal. (Ex. 23,2) Et ce qui est encore plus admirable, c’est que la plupart des hommes, tous les hommes même l’excitaient au vice et aux mauvaises actions, et personne ne lui donnait l’exemple de la vertu ; mais il y était poussé avec une si grande puissance qu’il se maintenait dans le sentier opposé à la foule : il n’était ni intimidé ni épouvanté en voyant le concours des méchants, et il ne ressemblait nullement aux lâches, qui, observant l’avis de la majorité, s’en font un prétexte et une occasion pour déguiser leur faiblesse, en disant : Pourquoi suivre devant tout ce monde une résolution qui paraîtra étrange ? pourquoi me faire l’adversaire d’une telle multitude et me mettre en guerre avec tout un peuple ? Faut-il que je sois plus juste qu’eux tous ? A quoi me serviraient tant d’inimitiés ? quel avantage retirerai-je de tant de haine ? Il n’avait dans l’esprit aucune de ces pensées inutiles ; mais il accomplissait d’avance les paroles du prophète : Un seul homme faisant la volonté de Dieu est préférable à une foule de prévaricateurs. (Sir. 16,3) Si je suis lié, disait-il, avec cette multitude emportée vers le mal, et si elle m’y entraîne, pourra-t-elle me sauver du châtiment ? Il savait, en effet, il savait bien que chacun est responsable lui-même de son salut, et ne peut pas être puni pour les fautes des autres, ni profiter de leurs mérites. Comme une étincelle qui serait plongée dans la mer, et qui, loin de s’éteindre, acquerrait chaque jour une plus brillante clarté, ainsi Noé, resté juste au milieu de l’iniquité universelle, instruisait tous les hommes par ses exemples.
Voyez comme le Seigneur nous a donné une nature maîtresse d’elle-même ! Comment se faisait-il, dites-moi, que les uns fussent portés à la perversité et courussent au-devant de leur punition, tandis que cet homme, préférant la vertu et fuyant le commerce des méchants, évita cette punition ? N’est-il pas évident que chacun est libre de choisir la vertu ? S’il n’en était pas ainsi, et si notre nature n’avait point ce pouvoir, les uns ne mériteraient pas le châtiment du vice, ni les autres la récompense de la vertu. Mais puisque tout est laissé à notre volonté, après la grâce d’en haut, les méchants doivent attendre des punitions et les bons des récompenses.
Noé était âgé de cinq cents ans, et il engendra trois fils : Sem, Cham et Japhet. Voyez la précision de l’Écriture sainte ! Après avoir compté les années du patriarche, et montré l’extrême patience du Seigneur, elle veut encore nous montrer jusqu’où va sa clémence et jusqu’où était allée la perversité des hommes.
2. Mais écoutons les paroles mêmes de Moïse ; comme il est inspiré par l’Esprit-Saint, il ne peut enseigner que la vérité : Quand les hommes eurent commencé à se multiplier sur la terre, il leur naquit des filles. – S’il ajoute : il leur naquit des filles, c’est pour insister sur l’idée qu’ils étaient nombreux. En effet, quand il y a tant de racines il faut qu’il en sorte bien des rameaux. Les fils de Dieu voyant que les filles des hommes étaient belles, en prirent pour épouses parmi toutes celles qu’ils choisirent. Étudions chaque parole avec attention pour ne rien perdre de leur sens profond. Il faut, en effet, discuter avec soin ce passage, pour détruire les fables que l’on a faites avec irréflexion sur ce sujet. Voici d’abord la plus audacieuse, dont nous allons vous montrer l’absurdité, en présentant à votre recueillement le vrai sens de l’Écriture pour ne pas vous laisser ouvrir l’oreille à ceux qui profèrent de tels blasphèmes et qui osent parler contre eux-mêmes. Ils disent qu’il ne s’agit pas ici d’hommes, mais d’anges, et que ce sont les anges qu’on appelle fils de Dieu. D’abord c’est à eux à montrer où les anges sont appelés fils de Dieu, mais jamais ils n’ont pu le trouver ; les hommes ont été appelés fils de Dieu ; mais les anges, jamais. L’Écriture dit en parlant d’eux : Il a envoyé ses anges au milieu des vents, et ses ministres au milieu des feux ardents. (Ps. 103,4) Mais elle dit des hommes J’ai dit : vous êtes des dieux (Ps. 81,6) ; et de plus : J’ai engendré des fils et je les ai élevés (Is. 1,2) ; et aussi : Israël, mon fils aîné (Ex. 4,22) ; mais jamais l’ange n’est appelé fils, ni fils de Dieu. Du reste, voici ce que l’on ose encore ajouter. Oui, c’étaient des anges : mais à cause de ces unions indignes, ils sont déchus de leur rang. Quoi donc ? Ils sont tombés, et voilà la cause de leur chute ? Mais l’Écriture nous enseigne au contraire qu’avant la création du premier homme, le diable était tombé de son rang avec ceux qui lui ressemblaient par leur orgueil ; comme le dit un sage : Par la jalousie du diable, la mort est entrée dans le monde. (Sag. 2,24:) Eh bien ! dites-moi : si sa chute n’avait pas précédé la naissance de l’homme, comment, en gardant sa dignité, aurait-il pu être jaloux de l’homme ? Comment la raison peut-elle admettre, qu’un ange immatériel et honoré d’une telle supériorité, fût jaloux de l’homme enchaîné par la chair ? Mais, après avoir été précipité de la gloire céleste dans le plus grand opprobre, lui, qui était immatériel, voyant l’homme sortir des mains du Créateur et en recevoir, malgré sa nature corporelle, tant de marques d’honneur, fut dévoré de jalousie, et, par cette perfidie pour laquelle il prit la forme d’un serpent, il rendit l’homme sujet à la mort. Telle est sa méchanceté ; il ne peut supporter tranquillement le bonheur des autres. Il y avait donc longtemps que le diable et toute sa phalange avaient été déchus de leur gloire et couverts d’ignominie ; cela est clair pour tout le monde. D’ailleurs, quelle extravagance n’y a-t-il pas à dire que les anges aient été ainsi déchus pour leur liaison avec les femmes, et que cette nature incorporelle ait pu s’unir avec des corps ? Ne savez-vous pas ce que dit le Christ à propos de la nature des anges ? Dans la résurrection, il n’y a ni mariages, ni union : on est comme les anges de Dieu. (Mt. 22,30 ; Mc. 12,25 ; Lc. 20,35) Une nature immatérielle ne peut jamais avoir de pareils désirs. Mais, en dehors même de cela, il faut réfléchir que c’est de toute manière une chose trop absurde pour être admise. En effet, les saints, même inspirés par le Saint-Esprit, n’ont pu voir les anges (Dan. 10,7, 11) : car l’homme des désirs, Daniel, n’a vu que l’apparence d’un ange et non sa substance (comment voir une substance immatérielle ?) ; mais devant cette apparition il fut sur le point de perdre toutes ses forces et même la vie. Si donc un pareil homme a presque expiré à cette vue, quelle folie n’y aurait-il pas à admettre ce blasphème insensé qu’une nature incorporelle et spirituelle ait pu s’unir à des corps humains !
3. Mais il ne faut pas consacrer trop de temps à cette discussion ; les réflexions que je viens d’offrir à votre charité suffisent sans doute pour vous prouver qu’une pareille opinion ne se peut soutenir. Je vais donc vous montrer quelle est la vérité à ce sujet, en relisant les paroles de l’Écriture sainte : Et il arriva, quand les hommes eurent commencé à se multiplier sur la terre, qu’il leur naquit des filles. Les fils de Dieu, voyant que les filles des hommes étaient belles, en prirent pour épouses parmi toutes celles qu’ils choisirent. Nous vous avons déjà prouvé que l’Écriture a l’habitude de donner à des hommes le nom de fils de Dieu. Ceux qu’elle appelle ainsi descendent de Seth et de son fils Enos, celui de qui il est dit qu’ il se confia dans l’invocation du nom de Dieu. (Gen. 4,26) Ces descendants sont appelés fils de Dieu dans les saintes Écritures, parce qu’ils avaient imité jusque-là les vertus de leurs ancêtres ; le nom de fils des hommes fut donné à ceux qui étaient nés avant Seth, c’est-à-dire aux fils de Caïn, et aussi à leurs descendants. Il arriva, quand les hommes se furent multipliés sur la terre, qu’il leur naquit des filles. Dès que les fils de Dieu (les descendants de Seth et d’Enos) eurent vu les filles des hommes (celles dont on indiquait tout à l’heure la naissance), ils les trouvèrent belles. Voyez comme ce seul mot montre l’impureté ! Ils ne songeaient pas seulement à avoir des enfants, mais aux plaisirs des sens. Dès qu’ils virent que les filles des hommes étaient belles, les désirs excités par cette beauté les entraînèrent à leur perte ; l’aspect de la beauté fut pour eux l’occasion d’un libertinage effréné. Et ce n’est pas tout ; ils prirent pour épouses toutes celles qu’ils choisirent. Cela achève de nous montrer l’excès de leurs désordres ; vaincus par la beauté, ils ne purent imposer un frein à la violence de leurs désirs, mais ils furent enivrés et domptés par la vue au point de s’aliéner, par cette conduite impie, le cœur de Dieu. Et pour nous faire concevoir qu’ils ne s’attachaient point au mariage ni à la paternité, l’Écriture ajoute : Quand ils virent qu’elles étaient belles, ils prirent pour épouses toutes celles qu’ils choisirent. Quoi donc ? faudra-t-il blâmer les simples regards ?
Non, ce n’est pas l’œil qui est cause de notre ruine, c’est la faiblesse de notre volonté et le dérèglement de notre concupiscence. Car l’œil est fait pour célébrer le Créateur en voyant les créatures de Dieu. Ainsi l’œil est fait pour voir ; mais si la vue nous porte au mal, c’est la faute de la pensée qui règne à l’intérieur. Car nos organes nous sont utiles et tous sont donnés par le Seigneur pour faire le bien ; en même temps il leur a donné pour les gouverner une substance incorporelle, c’est-à-dire l’âme. Mais celle-ci peut être négligente et lâcher les rênes, comme un écuyer maladroit qui laisse échapper les guides, tandis que les chevaux et lui-même sont entraînés dans le précipice ; de même notre volonté, quand elle tee sait pas faire de ses membres l’usage qu’il convient, se laisse submerger par ses désirs désordonnés. Aussi Notre-Seigneur Jésus-Christ, connaissant la fragilité de notre nature et la faiblesse de notre volonté, nous a prémunis par une loi destinée à modérer la curiosité de nos regards, et à éteindre l’incendie avant sa naissance ; il dit : Celui qui regarde une femme pour la désirer a déjà commis l’adultère dans son cœur. (Mt. 5,27) Ainsi, dit-il, je vous défends les regards coupables pour vous préserver des actions coupables. Ne croyez pas pécher par l’action seule ; c’est la volonté qui est condamnable. Ces hommes furent donc séduits par l’aspect de la beauté. Voyant qu’elles étaient belles, ils prirent pour épouses toutes celles qu’ils choisirent. Cependant, même après leurs actions coupables et leurs pensées impures, admirez encore là bonté de Dieu. Le Seigneur Dieu dit : Mon Esprit ne restera pas perpétuellement dans ces hommes, car ce sont des hommes de chair. Leurs jours seront cent vingt ans. On peut voir dans ce peu de paroles l’abîme de la miséricorde. Le Seigneur Dieu dit : Mon Esprit ne restera pas perpétuellement dans ces hommes, car ce sont des hommes de chair. Par esprit il entend ici sa puissance qui nous protège, et il prédit ainsi leur perte. Et pour faire voir que c’est bien de cela qu’il s’agit, il ajoute : parce que ce sont des hommes de chair ; c’est-à-dire qui s’abandonnent tout entiers aux œuvres de la chair en négligeant les biens de l’âme, et passent leur vie comme s’ils n’étaient formés que de chair et si l’âme leur manquait. C’est, en effet, un usage constant de l’Écriture d’appeler chair les hommes charnels ; pour les hommes vertueux, au contraire, elle dit qu’ils n’ont pas de chair. C’est ainsi que s’exprime saint Paul : Vous n’êtes pas de chair (Rom. 8,9) ; ce n’était point qu’ils n’eussent pas de chair, mais c’est que, malgré cela, ils étaient supérieurs aux impressions charnelles et aux sens. Car, de même qu’il leur disait : Vous n’êtes pas de chair, parce qu’ils méprisaient tout ce qui était charnel ; on appelle hommes de chair ceux qui sont continuellement occupés de choses charnelles. Comme ce sont des hommes de chair, je ne tolérerai pas plus longtemps la souillure de leurs péchés.
4. Vous avez vu combien son indignation était grande, ses menaces terribles ; voyez comme la miséricorde se mêle à cette indignation et à ces menaces. Tel est Notre-Seigneur : souvent il nous fait des menaces, non pour les accomplir, mais pour nous corriger et ne pas les réaliser. Car s’il voulait punir, pourquoi prévenir ? Mais comme il ne le voudrait pas, il hésite et diffère toujours, il attend, il prévient, offrant aux coupables une occasion d’éviter le châtiment en fuyant le vice et pratiquant la vertu. Ainsi il a commencé par menacer d’une destruction générale ; en effet, ces mots : Mon Esprit ne restera pas perpétuellement dans ces hommes, car ce sont des hommes de chair ; ces mots signifient : je ne les laisserai pas vivre longtemps. Cependant, non content des cinq cents ans de patience qu’il avait montrée pendant toute la vie de Noé, dont le nom seul devait avertir, il recule et diffère encore l’effet de son indignation, il le reporte à une époque Plus éloignée et il leur dit : Je vous ai menacés, j’ai annoncé publiquement la colère que la multitude de vos péchés a justement excitée en moi ; mais comme je désire le salut, même des pécheurs incurables, et que je ne voudrais faire périr personne, je vous accorde encore un sursis de cent vingt ans. Si vous voulez vous purifier de vos péchés, revenir à de meilleurs sentiments et pratiquer la vertu, vous éviterez le châtiment qui vous attend. Leurs jours, dit-il, seront cent vingt ans. En ce temps-là, il y avait des géants sur la terre, après que les fils de Dieu eurent connu les filles des hommes et qu’elles leur eurent donné des enfants ; c’étaient des géants qui sont restés célèbres depuis ce temps-là. L’Écriture sainte veut dire, je crois, que ces géants étaient robustes de corps. Leur race augmenta donc celle des coupables. C’est ce que montre ailleurs cette autre parole : Les géants viennent pour satisfaire ma fureur. (Is. 13,3) Quelques personnes pensent que ce nombre de cent vingt ans est le terme de la vie. Ce n’est pas là ce que Dieu veut dire, mais il veut montrer jusqu’où va la patience qu’il conserve encore après tant de péchés. Mais nous pouvons voir qu’après tant d’indignation et de menaces, après un si long délai qu’il leur avait laissé pour faire pénitence, non seulement les pécheurs n’avaient profité de rien, mais qu’ils avaient persévéré dans leurs fautes ; aussi dit-il : Après que les fils de Dieu eurent connu les filles des hommes, elles leur donnèrent des enfants : c’étaient des géants qui sont restés célèbres depuis ce temps-là. Voyez quel excès de perversité, quelles âmes insensibles ! Ni la crainte du châtiment, ni le délai accordé par la clémence divine ne put les détourner de leurs actions coupables : une fois emportés vers l’abîme, privés des yeux de la conscience, ils étaient trop plongés dans l’ivresse de leurs désirs criminels pour avoir la pensée de revenir en arrière. C’est ce que dit le Sage : Quand l’impie est dans l’abîme de ses maux, il méprise. (Prov. 18,3) En effet, c’est une chose grave, bien grave, mes bien-aimés, de tomber dans les pièges du diable. L’âme saisie dans ces filets est entraînée ; et comme le pourceau se plaît à se vautrer dans la fange, de même, ensevelie sous ses habitudes vicieuses, elle ne sent même plus l’infection de ses péchés. Il faut donc beaucoup de modération et de vigilance pour ne laisser au démon aucun accès, pour ne pas laisser obscurcir notre jugement, de crainte que notre raison, étant ainsi aveuglée, nous ne tombions dans l’état de ceux qui sont privés des rayons du soleil, au point de ne plus voir le Soleil de la justice et de tomber ainsi dans l’abîme : c’est ce qui est arrivé à ces hommes. Apprenez encore à connaître la clémence divine. Le Seigneur Dieu voyant que les crimes des hommes s’étaient multipliés sur la terre. Que veut dire ce mot voyant ? Le Seigneur ignorait cela ? non certes ; mais l’Écriture sainte ménage toujours notre faiblesse elle nous montre, ainsi que ceux qui avaient éprouvé tant de clémence avaient persisté dans les mêmes fautes et en avaient commis de plus graves encore. Quand il vit que les crimes des hommes s’étaient multipliés sur terre. De cette liaison coupable étaient sortis, comme d’une source, une foule d’autres péchés ; aussi est-il dit : les crimes des hommes. Car là où se trouvent le libertinage, l’impudicité et les débordements de cette nature, il est probable que l’ivresse la plus crapuleuse, l’iniquité de toute espèce, l’avarice et une foule d’autres vices s’y trouveront en même temps. Le Seigneur Dieu voyant que les crimes des hommes s’étaient multipliés sur la terre et que chacun ne songeait dans son cœur qu’à faire du mal chaque jour.
5. Voyez comme chaque parole montre la grandeur des péchés ! Après avoir dit, en général, que les crimes des hommes s’étaient multipliés sur la terre, on ajoute chacun. Ce mot a une grande force. Il ne s’agit pas seulement du jeune homme, mais aussi du vieillard, aussi coupable que le jeune homme : ce n’est pas seulement l’homme, mais la femme ; l’esclave, mais l’homme libre ; le riche, mais le pauvre. Voyez aussi toute l’importance de ce mot : songeait. Ce n’étaient pas seulement des fautes d’entraînement, mais préméditées dans le cœur ; ils y pensaient à toute heure, ils y mettaient toute leur ardeur. Ils ne ressemblaient pas à ceux qui, après avoir succombé une fois ou deux au péché, s’en détournent ensuite ; mais ils se livraient avec joie à faire le mal. Ils le faisaient avec fureur, sans relâche et sans hésitation ; ce n’était pas pour un temps plus ou moins court, mais constamment ; enfin ils y consacraient toute leur vie. Voyez quel comble d’iniquité ! Voyez comme ils n’avaient pas d’autre désir que celui du crime, et comment tous les âges t’apportaient leur contingent. Chacun, est-il dit ; l’âge le plus tendre n’en était pas exempt, malgré son innocence ordinaire ; mais dès le berceau on luttait de perversité, et l’on cherchait mutuellement à se surpasser en actions coupables.
Réfléchissez, je vous prie, à l’extrême sagesse du juste, qui, au milieu d’un pareil ensemble de crimes, eut la force d’éviter le mal et de ne mériter aucun blâme : comme s’il avait été d’une nature supérieure, son esprit eut tant d’énergie et une disposition si naturelle à la vertu, qu’il put se soustraire à ces funestes exemples et échapper à la ruine universelle.
Et le Seigneur Dieu se demanda pourquoi il avait fait l’homme sur terre. Voyez quel mot vulgaire et approprié à notre faiblesse ! Il se demanda signifie, il se repentit. Ce n’est point que Dieu puisse se repentir ; non certes ! Mais l’Écriture sainte nous parle suivant les habitudes humaines, pour nous montrer combien étaient énormes les péchés qui avaient excité à ce point la colère du Dieu de clémence. Et le Seigneur Dieu se demanda pourquoi il avait fait l’homme sur terre. Ne l’ai-je donc créé que pour qu’il tombât dans un malheur pareil et qu’il fût lui-même l’auteur de sa perte ? Est-ce pour cela que dès ses premiers jours je l’ai honoré de tant de gloire, je l’ai environné de ma providence dans l’intention de lui faire choisir la vertu et fuir sa destruction ? Puisqu’il a abusé de ma bonté, il vaut mieux désormais couper court à sa perversité.
Le Seigneur Dieu réfléchit et dit : J’enlèverai de la surface de la terre l’homme que j’ai créé, et avec l’homme les troupeaux, les reptiles et les oiseaux du ciel, parce que je me suis demandé pourquoi je les avais créés. J’ai fait, dit-il, tout ce qui dépendait de moi. J’ai amené l’homme du néant à l’existence ; je lui ai donné l’idée naturelle de ce qu’il faut faire et de ce qu’il ne faut pas faire, je lui ai donné le libre arbitre, j’ai employé une patience ineffable ; après un délai bien long, après ma colère et mes menaces, j’ai encore accordé un autre sursis, désirant pouvoir révoquer mon arrêt s’il comprenait ses péchés. Mais puisque tout cela ne sert à rien, il faut accomplir mes menaces et les détruire entièrement : je ferai disparaître, comme un mauvais levain, cette race criminelle, pour qu’elle ne puisse enseigner le mal aux créations futures. Et le Seigneur Dieu dit : J’enlèverai de la surface de la terre l’homme que j’ai créé, depuis l’homme lui-même jusqu’aux animaux. On, dira peut-être : Si l’homme est coupable, pourquoi les animaux sont-ils punis ? En voici la raison : c’est qu’ils ne sont pas faits pour eux-mêmes, mais pour l’homme. Celui-ci étant anéanti, à quoi les animaux auraient-ils servi ? De plus, ils partagent la punition pour nous montrer toute l’indignation du Seigneur. Dans l’origine, quand le premier homme eut péché, toute la terre fut maudite : maintenant que l’homme va être détruit, les animaux sont entraînés dans sa perte. De même, quand l’homme était encore agréable à Dieu, toute la nature participait à son bonheur, comme le dit saint Paul : Toute créature sera délivrée de la servitude de la corruption par la délivrance des fils de la gloire de Dieu. (Rom. 8,21) Maintenant l’homme devant être puni de ses innombrables péchés, et abandonné à une destruction universelle, les troupeaux, les reptiles et les oiseaux du ciel sont destinés à périr par le déluge qui va tout engloutir. Et de même que si l’intendant d’une maison s’est attiré la colère du maître, ceux qui servent sous lui partagent sa tristesse ; de même les hommes venant à périr, tous les êtres qui occupaient le même séjour, et qui étaient soumis à ses lois devaient subir la même peine. Je me suis demandé pourquoi j’avais fait les hommes. Voyez comme ce mot est approprié à notre faiblesse. Je ne voulais pas, dit Dieu, leur infliger une punition si terrible. Ce sont eux-mêmes qui m’ont irrité à ce point par l’excès de leur iniquité. Du reste, Dieu ne voulait pas détruire absolument le genre humain et anéantir radicalement notre espèce ; mais nous apprenons ici toute la laideur du péché et toute la beauté de la vertu ; nous voyons qu’un seul homme faisant la volonté de Dieu vaut mieux que mille prévaricateurs Noé trouva grâce devant le Seigneur Dieu. Quoique toute cette foule se soit laissée aller à de tels désordres, ce juste a conservé l’étincelle de la vertu ; il a parlé à tous les hommes, il les a exhortés à quitter leurs vices dont il a évité la contagion. Enfin, de même que ceux-ci avaient excité par leurs méfaits la colère du Dieu de clémence, celui-là, fidèle à la vertu, trouva grâce devant le Seigneur Dieu. Sans doute, Dieu ne considère pas les personnes. (Act. 10,34) Mais si dans une multitude pareille il trouve un seul homme qui a cherché à lui plaire, il ne le néglige pas. Au contraire, il l’honore d’une protection particulière et veille sur lui avec d’autant plus d’attention que, parmi tant d’autres qui sont entraînés au mal, il a suivi constamment la route de la vertu.
6. D’après cela ne songeons uniquement qu’à lui plaire et nous obtiendrons ainsi grâce devant lui. N’abandonnons jamais la vertu pour toutes les séductions de l’amitié et de l’habitude, profitons de la patience de Dieu, puisqu’il en est temps encore, employons tout notre zèle à suivre ardemment la vertu et à fuir le vice avec horreur. Si nous n’avons pas un immense amour pour l’une et autant de haine pour l’autre, nous ne pourrons jamais éviter le mal ni embrasser le bien. Pour savoir quel effet produit la vertu chez ceux qui la désirent et brûlent pour elle, écoutez le prophète : Les jugements de Dieu sont vrais et justifiés par eux-mêmes : ils sont plus désirables que l’or et les pierreries. (Ps. 18,10) Sans doute, ils sont bien plus désirables, mais nous ne connaissons pas de matières plus précieuses ; aussi il ajoute : et plus doux que le miel le plus pur. Ici encore il a employé cette comparaison parce qu’il n’y a rien de plus doux que le miel. Or, nous voyons que ceux qui ont un désir ardent et insensé pour amasser des richesses, y déploient tout leur zèle et tous leurs efforts, sans jamais se rassasier ; en effet, l’avarice est une ivresse insatiable, et de même que les ivrognes sentent leur soif s’enflammer à mesure qu’ils se gorgent de vin, de même ceux-ci ne peuvent modérer leur folie indomptable, et plus leurs richesses s’augmentent, plus leur avidité s’enflamme ; cette détestable passion ne leur laisse point de trêve qu’elle ne les ait poussés à l’abîme du mal. Eh bien ! s’ils mettent autant de soins et d’ardeur à assouvir cette convoitise, cause de tous leurs maux, n’est-il pas bien plus juste que ces jugements de Dieu, si préférables à l’or et aux pierreries, soient toujours présents à notre esprit, que nous mettions la vertu au-dessus de tout, que nous arrachions de notre cœur ces passions funestes en réfléchissant que le plaisir temporel fait naître d’ordinaire une douleur éternelle et des tourments sans fin ; enfin que nous évitions de nous tromper nous-mêmes, et de croire que tout finit pour nous ici-bas ? Cependant c’est là ce que pensent bien des gens, quoiqu’ils ne le disent pas : ils prétendent croire à la résurrection et à la rétribution future ; mais je fais attention à la conduite journalière et non aux paroles. Si vous attendez la résurrection et la rétribution, pourquoi cet empressement pour la gloire de la vie présente ? Pourquoi nous tourmenter chaque jour à entasser des pièces d’or plus nombreuses que les grains de sable, à acheter des champs, des maisons, des bains, souvent à se les approprier par la rapine et l’avidité, et en accomplissant cette parole du prophète : Malheur à ceux qui réunissent une maison à une autre, un champ à une autre, pour dépouiller le voisin ! (Is. 5,8) N’est-ce pas ce qui se fait tous les jours ? Un homme dit : cette maison donne de l’ombre à la mienne, et il imagine mille prétextes pour s’en emparer ; un autre enlève à un pauvre son champ pour le réunir au sien. Mais voici le plus extraordinaire, le plus inouï et le moins pardonnable de tout : un homme n’a : qu’une seule habitation, que souvent il ne peut pas quitter, quand même il voudrait changer de résidence, soit à cause de ses occupations, soit que la maladie le retienne ; cet homme cependant, partout et presque dans toutes les villes, veut posséder des monuments de sa cupidité, élever des colonnes pour immortaliser ses vices ; et tous les péchés par lesquels il a ramassé tout cela, il ne les sent pas peser sur sa tête de toute la lourdeur de leur poids. Il abandonne à d’autres l’avantage qu’on peut retirer de tous ces biens, non seulement après sa mort, mais aussi pendant sa vie. C’est avec peine qu’il fait cet abandon, mais ses amis dissipent et même ruinent tout, sans qu’il profite de la moindre chose. Et que parlé-je de profit ! Comment un homme qui n’a qu’un seul estomac pourrait-il dévorer tant de richesses ?
7. La cause de tout ce mal est l’orgueil et le désir de faire donner son nom à ces champs, à ces bains, à ces édifices. Quel avantage t’en revient-il, homme insensé, lorsque bientôt après la fièvre te prend, la vie t’abandonne tout à coup et te laisse nu et dépouillé de tout, mais surtout de vertu ? pour t’envelopper tu n’as plus que les injustices, les rapines, l’avarice, les fraudes, les trahisons, ainsi que les gémissements, les sanglots, les larmes des orphelins. Comment pourras-tu, chargé du poids de tes péchés, passer par cette porte étroite qui ne pourra jamais donner accès à un si énorme volume ? Il te faudra rester dehors et, ainsi écrasé soins ton fardeau, te repentir inutilement, lorsque tu auras devant les yeux les préparatifs de tes tourments, ce feu terrible qui ne doit jamais s’éteindre, et le ver qui ne doit jamais mourir. Si donc nous avons quelque souci de notre salut, tandis qu’il en est encore temps, fuyons l’iniquité, recherchons la vertu et méprisons la vaine gloire. On dit qu’elle est vaine, parce qu’elle est vide et n’a rien de solide ni de stable ; elle ne fait que tromper les yeux, et à peine l’a-t-on entrevue qu’elle disparaît. Ne voyons-nous pas souvent celui qui hier était précédé de licteurs et entouré de gardes, jeté aujourd’hui dans une prison et mêlé aux malfaiteurs ? Quoi de plus passager que cette gloire vaine et trompeuse ? Quand même elle ne subirait point de vicissitudes dans cette vie, la mort vient tout à coup détruire cette félicité : celui qui hier marchait fièrement sur la place publique, envoyait en prison et s’asseyait sur un trône, celui qui, gonflé d’orgueil regardait tous les hommes comme des ombres, sera aujourd’hui gisant, cadavre infect, accablé de malédictions par ceux auxquels il a fait du mal, et même par ceux auxquels il n’en à pas fait, mais qui partagent les peines des autres. Est-il un état plus misérable ? Tout ce qu’il avait rassemblé est partagé d’ordinaire entre ses amis et ses ennemis : quant aux péchés qui lui avaient servi à tout amasser, il les emporte avec lui, et il lui en sera demandé un compte sévère. Aussi, je vous en conjure, fuyons cette vaine gloire, et désirons la véritable qui dure éternellement ; ne succombons jamais à l’amour des richesses, ne nous laissons jamais brûler du feu de la concupiscence, flétrir par la jalousie et l’envie, ni enflammer par la colère et la fureur. Éteignons ces ardeurs impures et funestes par la rosée du Saint-Esprit, méprisons le présent, aspirons à l’avenir et, songeant au jour qui doit arriver, veillons avec soin sur toutes les actions de notre vie ; car cette vie ne nous a pas été donnée seulement pour boire et manger.
Nous ne devons donc pas vivre pour manger et boire, mais boire et manger pour vivre. Craignons de faire le contraire et d’être esclave de notre estomac et des plaisirs de la chair comme si nous étions faits pour cela : regardons tout ce qui vient de la chair comme dangereux pour nous, réprimons ses mouvements avec constance et ne permettons jamais qu’elle gouverne notre âme. Si Paul, cet homme incomparable, qui passait en courant dans l’univers comme avec des ailes, et s’était rendu supérieur aux exigences du corps ; qui avait eu l’honneur d’entendre des paroles mystérieuses que personne jusqu’à ce jour n’avait entendues ; si cet homme écrivait : Je châtie mon corps et je le réduis en servitude, de peur que, moi qui prêche les autres, je ne tombe en faute à mon tour (1Cor. 9,27) : si donc lui, honoré de tant de grâces, après tant et de si grands travaux, avait besoin de châtier, d’asservir et de soumettre à la puissance de l’âme un corps indocile (car on ne châtie que les rebelles et l’on n’asservit que les révoltés) ; que dirons-nous donc, nous, privés de toutes vertus, chargés de tous les péchés, et de plus si indolents et si faibles ? Une pareille guerre a-t-elle des trêves ? l’attaque n’est-elle pas imprévue ? Il faut donc redoubler de modération et de vigilance, et ne jamais être en sécurité ; car l’instant n’est pas déterminé et nous ne savons quand l’ennemi fondra sur nous. Soyons toujours attentifs et inquiets sur notre salut, afin de rester invincibles : en évitant ainsi les embûches de l’ennemi, nous méritons la miséricorde de Dieu, par la grâce et la pitié de son Fils unique, auquel, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, sont gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
VINGT-TROISIèME HOMéLIE. " Noé trouva grâce devant le Seigneur Dieu. Voici les générations de Noé. Noé était un homme juste, accompli dans son temps : Noé plut à Dieu. " (Gen. VI, 9.)
ANALYSE.
1. La vertu met l'homme à l'abri de tous les maux, tandis que le vice l'expose à tous les orages qui bouleversent la vie humaine. — 2. Courage et constance de Noé qui demeure seul juste au milieu de la corruption universelle. — 3. Il est impossible que l'homme juste jouisse de l'approbation universelle. Malheur à vous lorsque tous les hommes diront du bien de vous. (Luc, VI, 86.) — 4. L'écriture évite de donner le nom d'hommes aux méchants. Elle le donne à Noé, elle le donne aussi à Job. — 5. Explication du mot juste, il exprime la possession de toutes les vertus. — 6. Exhortation. 143
1. Vous avez reconnu, dans ce qui précède, l'étendue de la bonté de Dieu et l'excès de sa patience: vous avez vu la prodigieuse perversité des hommes de ce temps; vous avez appris quelle avait été, au milieu d'une pareille foule, la vertu du juste, qui n'avait souffert en rien de cet accord de tous dans le mal, et qui, loin de se laisser entraîner avec les autres, avait suivi la route opposée. De même qu'un bon pilote , maintenant d'une main ferme la direction de son esprit, il ne laissa pas submerger son vaisseau par les flots des vices déchaînés, mais il domina la tempête au milieu de cette mer, et parvint au port au moyen du gouvernail de la vertu, évitant le déluge qui devait engloutir tous les habitants de la terre. Tant il est vrai que la vertu est puissante, immortelle, invincible et supérieure à tous les accidents de cette vie : elle plane au-dessus des piéges de la méchanceté; placée, pour ainsi dire, sur un poste élevé, elle voit les choses humaines sous ses pieds et reste inaccessible à tout ce qui blesse les autres. De même que l'homme, debout sur une falaise élevée, se rit des flots qu'il voit frapper le rocher avec grand fracas et retomber ensuite en écume, de même celui qui cultive la vertu, en sûreté sans cet abri, ne souffre d'aucun trouble; il reste calme et tranquille, et comprend que la vie humaine ressemble à un fleuve, puisqu'elle s'écoule si rapidement.
De même que nous voyons les flots de la mer tantôt s'élever, tantôt s'abaisser, de même nous voyons aussi ceux qui négligent la vertu et s'abandonnent au vice, tantôt montrer une joie orgueilleuse et se confier aux succès de cette vie , tantôt être abattus et tomber dans la dernière détresse. Ce sont eux que le bienheureux David indique, quand il dit : Ne crains rien en voyant s'augmenter la fortuné d'un homme et se multiplier la gloire de sa maison : quand il mourra, il n'emportera pas tout cela. (Ps. XLVIII, 17.) Il a raison de dire : Ne crains rien, ce qui signifie que l'opulence et la gloire du riche ne te troublent pas. Tu le verras bientôt gisant à terre, incapable d'aucune action, cadavre en proie aux vers, dépouillé de tout ce qu'il avait et qu'il a été obligé de laisser sans rien emporter. Que la vue des choses présentes ne t'inquiète donc pas et ne dis pas qu'un homme est heureux de ce qu'il possède, puisqu'il en est sitôt dépouillé.
Telle est la nature de la félicité actuelle avec toutes ses richesses : elles ne nous suivent pas et il faut partir sans elles. Les riches laissent tout, ils sont nus en quittant la terre; ils ne (144) sont couverts que de leur perversité et de l'amas de leurs péchés. Quelle différence avec la vertu ! même ici-bas, elle rend ceux qui l'aiment plus puissants que leurs ennemis et les rend même invincibles; elle leur donne un bonheur sans mélange et ne leur laisse même pas sentir les accidents de la vie : mais en outre, quand ils partent d'ici, elle les accompagne, et surtout à l'instant où nous avons le plus besoin de son appui, elle nous offre son secours tout-puissant dans le jour terrible où elle apaise pour nous l'oeil de notre Juge; ainsi elle nous épargne dans le présent les misères de cette vie, et dans l'avenir les tourments de l'autre. Elle a encore un autre effet, c'est de nous faire jouir de biens inexprimables. Pour vous en assurer, pour vous faire concevoir que ces paroles ne sont pas de vaines déclamations, je vais en chercher la preuve dans les paroles qui ont été offertes à votre charité. Voyez comme cet homme admirable , je veux dire Noé, tandis que le genre humain tout entier parvenait à exciter la colère d'un Dieu de clémence, put lui seul éviter par sa vertu l'effet de cette colère et se concilier toute la bienveillance de Dieu. Parlons, si vous le voulez bien, de ce qui arrive dans la vie présente. Il y a peut-être bien des hommes qui ne croient pas aux choses futures et invisibles. Examinons donc ce qui se passe ici, voyons quel est le sort de ceux: qui se livrent au mal , et de ceux qui embrassent la vertu. Après que Dieu, malgré, sa bonté, eut décidé, à cause de l'accroissement des crimes, de punir le genre humain par une catastrophe universelle, et qu'il eut dit : J'enlèverai de la terre l'homme que j'ai créé, il montra jusqu'où allait son indignation en prononçant la sentence, non-seulement contre l'homme, mais contre les quadrupèdes, les reptiles et les volatiles; en effet, puisque les hommes devaient être détruits et submergés, il était juste et naturel de faire partager leur sort aux êtres qui avaient été créés pour eux. Cet arrêt était encore illimité et ne faisait point de distinction entre les hommes, pour faire voir que Dieu ne s'attache pas aux individus, mais aux coeurs qu'il visite sans dédaigner personne, et que, si nous lui en offrons la moindre occasion, il déploie son ineffable miséricorde s aussi, pour montrer qu'il ne voulait pas absolument détruire le genre humain, mais qu'il désirait en conserver l'étincelle, en sauver une racine qui pût donner encore d'immenses rameaux, l'Ecriture dit: Noé trouva grâce devant Dieu.
2. Voyez combien l'Ecriture est précise, et comme elle ne contient pas une seule syllabe inutile t Après nous avoir exposé l'énormité des fautes dés hommes et la peine terrible réservée aux méchants, elle nous indique celui qui, dans une pareille foule, avait pu conserver la pureté de sa vertu.. En effet, la vertu par elle-même est toujours admirable, mais celui qui la pratique au milieu d'hommes qui la repoussent, mérite encore plus d'admiration. Aussi l'Ecriture sainte nous fait admirer ce juste mêlé à ceux qui allaient éprouver la colère de Dieu, et elle dit : Noé trouva grâce devant le Seigneur Dieu. Non-seulement il trouva grâce, mais devant le Seigneur Dieu. Elle nous enseigne ainsi qu'il n'a pas eu d'autre but que d'être bien vu de cet oeil qui ne connaît ni le sommeil ni l'assoupissement, et qu'il ne s'est pas inquiété de la gloire humaine, de la honte et des moqueries. Il est probable que lui, qui cultivait la vertu en opposition avec tout le monde , devait être un sujet de risées et de plaisanteries pour ceux qui faisaient le mal; en effet, c'est encore leur habitude à l'égard de ceux qui recherchent la vertu au lieu de les imiter. Nous voyons bien des hommes faibles qui, ne pouvant supporter ces vices et ces plaisanteries, préfèrent la gloire humaine à la gloire immortelle et seule véritable, et se laissent emporter et attirer par la malice des autres. En effet, il faut une âme énergique et constante pour résister à ceux qui cherchent à l'entraîner, et ne rien faire dans le but de plaire aux hommes, pour tenir son regard fixé sur 1'œil vigilant d'où elle attend sa sentence en méprisant celle du monde, pour ne pas tenir compte des louanges ou des injures humaines, mais les regarder comme des ombres ou des rêves. Car la honte mène au péché. (Eccl.
IV, 25.) Bien des gens auraient cédé à ces risées, ces sarcasmes, ces plaisanteries; mais tel n'était pas le juste. Car il résista non-seulement à dix, à vingt, à cent hommes, mais à toute l'espèce humaine, à tous ces milliers de pécheurs. Il est probable qu'on se moqua de lui, qu'on le bafoua, qu'on l'insulta, qu'on l'injuria de toute manière; peut-être même l'aurait-on mis en pièces si l'on avait pu. Telle est toujours la fureur du vice contre la vertu; mais, loin qu'il lui porte aucun préjudice, il la fortifie par ses attaques. En effet, telle est la force (145) de la vertu, qu'elle triomphe de ses ennemis par ses souffrances, et qu'elle est plus victorieuse à mesure qu'on l'attaque davantage. Cela se voit dans une foule de circonstances. Mais pour vous donner l'occasion de le reconnaître, car, donnez l'occasion au sage et il deviendra plus sage (Prov. IX, 9), il faudrait vous citer bien des exemples de l'Ancien et du Nouveau Testament. Ainsi, dites-moi , je vous prie, Abel n'a-t-il pas été terrassé et tué par Caïn? Ne vous attachez pas seulement à ce fait que Caïn a vaincu et tué le frère dont il était jaloux et qui ne lui avait rien fait : mais considérez la suite. Observez qu'à partir de ce moment la victime a obtenu la couronne de la gloire avec celle du martyre, et que tant de siècles n'ont pu effacer son souvenir : voyez aussi que le meurtrier, le vainqueur, a mené depuis cet instant une existence plus pénible que la mort, et que depuis lors, jusqu'à présent, il est voué à l'infamie universelle pendant que toutes les bouches chantent chaque jour sa victime. Voilà ce qui regarde la vie actuelle; quant à celle de l'avenir, quelles paroles, quelle intelligence pourraient être à sa hauteur? Je sais que vous êtes bien capables de trouver dans les Ecritures beaucoup d'exemples analogues, car elles sont faites pour notre profit, pour nous engager à fuir le vice et à rechercher la vertu. Voulez-vous trouver d'autres preuves dans le Nouveau Testament ? Ecoutez ce que saint Luc raconte des apôtres qui se réjouissaient d'avoir été flagellés publiquement parce qu'ils avaient été dignes de supporter cet opprobre au nom du Christ. (Act. V, 41.) Cependant les coups,de fouet sont un sujet de chagrin et d'abattement plutôt que de joie, mais les recevoir pour Dieu et à cause de lui, voilà ce qui les réjouissait. Quant à ceux qui les avaient flagellés, ils étaient consternés et embarrassés au point de ne savoir que faire: après le supplice ils se consultent entre eux : Que ferons-nous à ces hommes? (Act. IV, 16.) Eh quoi ! Vous les avez fait flageller, vous leur avez fait subir mille souffrances et vous hésitez encore ? Tant il est vrai que la vertu est forte et invincible et que, par les tortures même, elle triomphe de ceux qui les lui infligent.
3. Mais pour ne pas nous arrêter trop longtemps sur ce sujet, il faut revenir à notre juste et admirer profondément comment sa vertu portée au comble put mépriser et dominer ce peuple qui riait de lui, s'en moquait, le plaisantait, le bafouait (je me répète, je le sais, mais je ne puis me détacher d'un tel sujet). Comment donc s'explique ce triomphe? Je vais vous le dire : Noé ne cessait de contempler l'oeil qui ne dort pas; là se fixait toujours le regard de sa pensée; tout le reste l'occupait aussi peu que s'il n'eût pas existé. On peut en être certain celui qui est possédé de l'amour divin au point de porter toujours ses désirs vers Dieu, finit par ne plus rien voir des choses visibles ; il songe continuellement à celui qu'il aime, la nuit et le jour, en se couchant comme en se levant. Ne vous étonnez donc pas que le juste, tenant sa pensée uniquement dirigée vers Dieu, ne se soit pas inquiété de ceux qui voulaient le faire succomber. Déployant tout son zèle et soutenu par la grâce d'en-haut, il leur était supérieur à tous. Noé trouva grâce devant le Seigneur Dieu. Devant la race des hommes du temps il ne trouvait ni grâce ni affection, car il ne suivait pas la même route, mais il trouva grâce devant celui qui sonde les cceurs et qui approuva ses pensées. Quel mal, dites-moi, pouvaient lui faire lès railleries et- les sarcasmes de ces contemporains, puisque Celui qui forme nos coeurs et connaît toutes nos actions le félicitait et le couronnait ? De quoi servent à un homme les éloges et l'admiration de toute la terre, si le Créateur de toutes choses, le Juge infaillible, le condamne dans le jour terrible ? Réfléchissons-y bien, mes bien-aimés, comptons pour rien les louanges des hommes et ne les recherchons en aucune manière, mais fuyons le vice et pratiquons la vertu uniquement pour Celui qui sonde les coeurs et les reins.
C'est pour cela que le Christ, en nous enseignant à ne pas être avides des louanges humaines, finit par dire : Malheur à vous, lorsque tous les hommes diront du bien de vous! (Luc, VI, 26.) Observez que ce mot : Malheur indique ce que sera la peine réservée. Cette exclamation présagé une calamité; c'est presque en déplorant déjà leur sort qu'il leur dit : Malheur à vous, lorsque tous les hommes diront du bien de vous ! Et voyez la précision de ces paroles. Il ne dit pas seulement: les hommes ; mais : tous les hommes. Il est impossible, en effet, que l'homme de bien qui suit la route étroite et pénible, et obéit à tous les ordres du Christ, soit loué et admiré par tous les hommes. Car le vice est bien puissant et bien hostile à (146) la vertu. Le Seigneur sait que celui qui ne s'écarte pas de la vertu et ne demande d'autre approbation que celle d'en-haut, ne peut être loué et approuvé par tous les hommes, et voilà pourquoi il plaint ceux qui négligent la vertu pour la gloire des hommes; car s'ils se réunissent tous pour vous louer, c'est la meilleure preuve que vous n'estimez pas assez la vertu. Comment, en effet, l'homme de bien pourrait-il plaire à tout le monde s'il veut délivrer les opprimés de leurs oppresseurs, les victimes des bourreaux ? De même, s'il veut corriger les pécheurs et louer les justes, n'est-il pas probable qu'il sera approuvé d'un côté et blâmé de l'autre? Aussi le Christ dit-il : Malheur à vous lorsque tous les hommes diront du bien de vous! Comment donc ne serions-nous pas frappés d'admiration pour ce juste ? ce que le Christ nous a annoncé en paraissant parmi nous, lui, sans autre instruction que la loi naturelle, il l'a accompli d'une manière parfaite, et méprisant l'opinion des hommes, il n'a recherché la vertu sur terre que pour obtenir la grâce de Dieu, car Noé trouva grâce devant le Seigneur Dieu. Du reste, c'est à cause des vertus dont il était doué qu'il a trouvé grâce devant le Seigneur Dieu, comme l'explique l'admirable prophète inspiré par le Saint-Esprit; il faut étudier la suite pour voir ce que Dieu pense de lui. Voici les générations de Noé: Noé fut un homme juste, accompli dans son temps ; Noé plut à Dieu. Voilà une manière étrange de commencer une généalogie.
L'écriture sainte commence par dire: voici les générations de Noé ; elle excite notre attention comme si elle allait raconter sa généalogie, dire quel était son père, d'où venait sa famille, comment lui-même était venu au monde, et enfin tout ce que l'on .trouve d'ordinaire dans les généalogies; mais elle laisse tout cela de côté, et, se mettant au-dessus des usages reçus, elle dit : Noé était un homme juste, accompli dans son temps; Noé plut à Dieu. Voyez quelle admirable généalogie ! Noé était un homme. Remarquez que le nom qui nous est commun à tous est employé ici pour glorifier le juste. Car, tandis que les autres, plongés dans les voluptés charnelles , avaient perdu la qualité d'hommes, Noé seul, au milieu d'un si grand peuple, gardé la vraie condition de l'homme. Ainsi il est homme parce qu'il cultive la vertu. En effet, avoir l'apparence d'un homme, les yeux, le nez, la bouche; les joues et tout le reste, ce n'est pas là ce qui fait l'homme, car tout cela appartient au corps. Nous appelons homme celui qui conserve intact le type de l'homme. Mais comment le définir ? On dit que c'est un être raisonnable. Quoi donc ! les méchants n'avaient-ils pas aussi la raison? Si, mais cela ne suffit pas: il faut aussi chercher le bien et fuir le mal, dominer les mauvaises passions et obéir aux ordres du Seigneur: voilà l'homme !
4. Pour vous persuader que c'est l'usage di l'écriture de ne pas accorder le nom d'hommes aux hommes qui se livrent au vice et négligent la vertu, écoutez les paroles de Dieu, que je vous citais hier : Mon Esprit ne restera pas chez ces hommes, car ils ne sont que chair. Cela veut dire : Je leur ai donné une nature composée de chair et d'âme, mais la chair les a tellement enveloppés qu'ils ne songent plus qu'à elle et négligent les vertus de l'âme.
Voyez-vous comment, à cause de leur perversité, il les appelle de la chair et non des hommes ? Et une autre fois, comme vous allez le voir, l'écriture dit qu'ils ne sont que de la terre, parce qu'ils s'absorbent dans les pensées de la terre, car elle dit : La terre était corrompue devant Dieu. Il ne s'agit pas ici de la terre proprement dite; ce sont les habitants eux-mêmes qu'elle appelle terre. Dans un autre endroit, elle ne les appelle ni chair, ni terre, mais elle ne les regarde pas comme vivants parce que la vertu leur manque. écoutez les cris du prophète au milieu de Jérusalem et de cette multitude innombrable: Je suis venu, et il n'y avait pas un homme ; j'ai appelé et personne ne m'entendait. (Is. L, 2.) Ce n'était pas qu'il n'y eût bien du monde présent, mais c'était qu'ils ne profitaient pas plus des paroles du prophète que les absents. Et ailleurs encore : Courez et voyez s'il y en a un seul qui soit juste et équitable, et je lui serai propice. (Jér. V,1.)
Vous avez vu que l'écriture sainte ne donne le nom d'homme qu'à celui qui cultive la vertu : quant aux autres, ils ne sont rien pour elle, mais elle les appelle quelquefois terre et quelquefois chair. Voilà pourquoi, après avoir annoncé le commencement de la généalogie des justes, la sainte écriture nous dit d'abord : Noé était un homme. En effet, lui seul alors est un homme : les autres ne sont plus des hommes, quoiqu'ils en gardent l'apparence; ils ont été changés en animaux sans raison, et ont perdu par leur volonté perverse la (147) noblesse de leur nature. Quand les hommes raisonnables tombent dans le mal, et s'asservissent à des passions déraisonnables, l'écriture sainte leur donne des noms d'animaux; ainsi elle dit : Ils sont devenus comme des chevaux qui hennissent après les cavales. (Jér. V, 8.) Voyez comment l'excès de la lubricité fait donner un nom de bête. Ailleurs encore : Le venin des serpents est sous leurs lèvres (Ps. XIII, 3 et 139, 4), pour ceux qui ressemblent à cet animal dissimulé et perfide. D'autres sont appelés chiens muets. (Is. LVI,10.) Il est encore écrit : Comme un serpent sourd et dont les oreilles sont fermées (Ps. LVII, 5), pour indiquer ceux qui ferment leurs oreilles à l'enseignement de la vertu. Il serait trop long de rappeler tous les noms de bêtes que l'écriture impose à ceux qui se laissent aller à des passions déraisonnables. Ce n'est pas seulement dans l'ancienne loi qu'on peut le voir, mais aussi dans la nouvelle. écoutez saint Jean-Baptiste disant aux Juifs: Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère prochaine? (Matt. III, 7.) Voyez-vous comment ici encore le nom d'une bête symbolise la ruse? Quoi de plus misérable que ces pécheurs qui ont perdu jusqu'au nom d'homme en méritant les châtiments les plus terribles ! car ils ont méprisé les motifs de vertu que leur offrait leur nature et les ont négligés volontairement pour se livrer au vice. Comme ceux qui existaient alors se montraient indignes du nom d'hommes, tandis qu'au milieu d'une pareille disette de vertu, le juste en a montré une bien grande; l'écriture, en racontant sa généalogie, commence par dire : Noé était un homme. Il est un autre juste auquel ce nom a été donné comme le plus grand éloge, au point qu'on l'appelle surtout ainsi, pour mieux montrer sa vertu. Qui estce donc? C'est le bienheureux Job, l'athlète de la piété, le vainqueur couronné aux applaudissements du monde entier ; qui seul a supporté des maux supportables et qui, après avoir essuyé les traits innombrables du démon est resté invulnérable: de même que le diamant qui reçoit impunément tous les chocs, il ne fut point submergé par cette tempête, il la domina, et ayant rassemblé sur son corps toutes les souffrances qui fussent au monde, il vit sa gloire en devenir plus brillante. Non-seulement les douleurs cruelles dont il était accablé ne l'effrayèrent point, mais elles lui inspirèrent de nouvelles actions de grâce : en exprimant sa reconnaissance au milieu de tant d'épreuves il fit au démon une blessure mortelle, et lui prouva qu'il avait tort de tenter l'impossible et de regimber sous l'éperon. Aussi le Dieu de miséricorde louant et vantant ce saint homme même avant qu'il eût subi autant de luttes et de combats, disait au diable : N'as-tu pas considéré mon serviteur Job, auquel nul homme n'est comparable sur la terre, homme irréprochable, ,juste, véridique, pieux, et s'abstenant de toute mauvaise action? (Job, I, 8.) Avez-vous observé que Dieu commence par le désigner du nom commun de notre nature ? N'as-tu pas considéré mon serviteur Job, auquel nul homme n'est comparable sur la terre? Cependant nous sommes tous semblables, non quant à la vertu, mais quant à la forme : eh bien ! cela ne suffit pas pour être homme, il faut encore s'abstenir du mal et faire le bien.
5. Vous avez vu quels sont ceux auxquels l'écriture sainte a coutume de réserver le nom d'hommes. Aussi dès l'origine le Maître de toutes choses voyant sa créature, dit : Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance, c'est-à-dire pour qu'il commande à toutes les choses visibles et à ses propres passions, pour qu'il commande et ne soit pas commandé. Si , trahissant sa dignité, il supporte le joug au lieu de l'imposer il cesse d'être homme et prend un nom de brute. Voilà pourquoi l'écriture Sainte, voulant glorifier la vertu de ce juste, dit d'abord : Voici les générations de Noé. Noé était un homme juste. Voici encore un plus grand éloge : juste; ce mot comprend toutes les vertus, car c'est le nom que nous donnons d'ordinaire à celui qui les pratique toutes. Ensuite pour faire concevoir qu'il était parvenu au comble de la vertu, telle qu'on pouvait l'exiger à cette époque, l'écriture dit : juste et accompli dans son temps. Il a rempli tous les devoirs que renferme l'exercice de la vertu. Voilà ce que signifie le mot accompli : il n'a rien oublié, il n'a fait aucune faute. Il ne faisait pas bien d'un côté et mal de l'autre, il était accompli en toute vertu ; c'était cette perfection qu'il fallait montrer au monde. Du reste, pour rendre notre juste plus illustre encore, en considérant l'époque où il vivait et la comparant avec d'autres, l'écriture dit : accompli dans son temps ; à cette époque , dans cette génération si perverse , si adonnée au mal qu'elle ne conservait plus (148) aucune trace de vertu. Eh bien ! dans une pareille génération et dans ces temps, le juste non-seulement montra de la vertu, mais la porta au comble, il fut accompli et parfait en tout. Car, ainsi que je l'ai dit, c'est encore donner une plus grande preuve de vertu que de faire le bien au milieu de ceux qui le combattent et de le pratiquer parmi ceux qui voudraient nous en détourner; ainsi tout cela rehausse encore la gloire du juste: Ce n'est. pas là que s'arrêtent les éloges de l'Ecriture : elle montre encore l'excellence de sa vertu par l'approbation de Dieu lui-même , puisque , après avoir dit : accompli dans son temps, elle ajoute : Noé plut à Dieu. Sa vertu était si complète qu'elle mérita les éloges de Dieu. Noé plut à Dieu, ce qui revient à dire, il fut approuvé de Dieu, il plut par ses bonnes oeuvres à cet oeil qui ne dort jamais, il s'en fit bien voir par la pureté de sa vie au point que, non-seulement il fut sauvé de l'indignation qui allait tout engloutir, mais encore qu'il fut à la tête des autres survivants. Noé plut à Dieu. Quel homme fut jamais plus heureux, qui put jamais montrer tant de vertu, puisque le Seigneur de l'univers est son panégyriste !
Voilà les honneurs que reçut Noé, et tout homme raisonnable les préférera à tout ce qu'il y a de plus élevé en richesses, en gloire, en puissance, et en toute espèce de félicité humaine : celui qui aime Dieu sincèrement doit les mettre au-dessus d'un royaume. En effet, c'est la véritable royauté que de pouvoir, par une existence irréprochable, nous rendre Dieu clément et propice. Si nous devons craindre l'enfer, ce n'est point pour son feu inextinguible , ses peines terribles et ses tourments éternels, c'est pour la douleur d'avoir offensé un Maître si bon et d'être privés de sa grâce;
de même, nous ne devons rechercher cette royauté que par amour pour lui et afin de jouir de sa grâce. Car le plus désirable dans cette royauté est d'obtenir la bienveillance de notre Maître clément; de même ce qu'il y a de plus pénible dans l'enfer, c'est d'avoir perdu cette bienveillance.
Vous avez vu combien la seule appellation de juste nous a été utile à développer, et quel trésor de réflexions nous a fourni la généalogie de cet homme admirable. Suivons donc les règles de l'Ecriture sainte, et si nous avons à raconter une généalogie, ne parlons point du père, du grand-père et des aïeux, mais faisons voir seulement la vertu de l'homme dont il s'agit. Voilà la meilleure manière de faire une généalogie. Quel avantage y a-t-il à descendre de parents illustres et vertueux, si l'on a mal vécu? Au contraire, quel inconvénient y a-t-il à n'avoir que des parents obscurs et inconnus, si l'on brille par son mérite? Tel était ce juste, et s'il s'est concilié la faveur de Dieu, ce n'est point à cause de ses parents, car l'Ecriture ne nous fait pas remarquer leurs vertus. Cependant, malgré tant d'obstacles et d'embarras, il parvint au comble de la vertu; ce qui vous montre que, si vous êtes attentifs et vigilants, et que vous cherchiez à faire votre salut, rien ne peut vous en empêcher. Si nous cédons à la mollesse, les moindres choses nous arrêteront; mais si nous restons attentifs, mille ennemis conjurés pour nous pousser au mal ne pourront altérer notre zèle. Ainsi les efforts de tant de pécheurs ne peuvent empêcher ce juste de pratiquer la vertu. Il ne faut donc jamais accuser. personne et rendre un autre responsable de sa faute ; mais tout imputer à sa propre faiblesse. Et pourquoi m'arrêter aux autres hommes? Le diable lui-même ne doit jamais être regardé comme assez puissant pour, empêcher personne de marcher dans le chemin de la vertu. Il trompe les faibles et les fait succomber, mais il ne les arrête pas de force et ne leur fait point violence. L'expérience nous prouve que si nous voulions veiller, nous montrerions tant de fermeté que les efforts de tous ceux qui voudraient nous pousser au mal seraient impuissants contre nous; nous serions plus solides que le diamant, et nous fermerions l'oreille à ces conseils détestables, Mais si nous sommes négligents, notre inclination nous conduira naturellement dans la route du vice, sans que personne nous conseille ou nous séduise. Si cela n'était pas remis à notre volonté et à la décision de notre âme, si le bon Dieu n'avait pas donné le libre arbitre à notre nature, il aurait fallu que ceux qui appartiennent; à cette nature et sont soumis aux mêmes impressions fussent tous méchants ou tous bons. Mais quand nous voyons nos semblables, éprouvant les mêmes impressions, ne pas en être affectés comme nous;
quand nous voyons que par l'énergie de leur raison ils gouvernent leur nature, domptent leur impétuosité, mettent un frein à leur concupiscence, triomphent de la colère, fuient la jalousie, repoussent l'envie, dédaignent la passion des richesses, (149) négligent la gloire, méprisent toutes les félicités de la vie présente, et que, ne respirant que pour la véritable gloire; ils préfèrent la faveur divine à toutes les choses visibles ; n'est-il pas évident que le zèle qui leur est propre les justifie avec l'aide de la grâce d'en-haut, tandis que notre faiblesse naturelle compromet notre salut en nous privant de cette assistance divine?
6. Aussi, je vous conjure de réfléchir à tout cela et d'avoir sans cesse dans l'esprit que nous ne devons jamais nous en prendre au diable, mais à notre propre faiblesse. Quand je dis cela, ce n'est pas pour le décharger de toute accusation : loin de là, car il rôde comme un lion. ravisseur,, rugissant et cherchant à tout dévorer. Mais je veux vous affermir, je veux que vous ne pensiez pas être à l'abri du reproche, vous qui, de vous-mêmes, tombez si facilement dans le mal, je veux que vous cessiez de répéter ces paroles frivoles : Pourquoi Dieu a-t-il permis à cet être malfaisant de nous abattre et de nous terrasser? Ces paroles sont complètement insensées. Pourquoi ne pas songer plutôt en vous-même que si Dieu l'a permis, c'est surtout pour exciter en vous la terreur, afin qu'en attendant l'attaque de l'ennemi vous montriez une vigilance et une fermeté continuelles, afin que l'espoir des récompenses, l'attente de ces biens éternels et inexprimables allègent pour vous toutes les fatigues de la vertu? Pourquoi vous étonner que Dieu ait permis tout cela au diable, justement dans l'intérêt de notre salut, pour réveiller notre paresse et trouver l'occasion de nous couronner? Il a préparé l'enfer lui-même pour que la crainte des punitions et des châtiments nous ouvrît l'entrée de son royaume. Voyez combien la bonté du Seigneur est ingénieuse, comment elle fait et dispose tout, non-seulement pour sauver ses créatures, mais pour les rendre dignes de ses ineffables bienfaits. Voilà pourquoi il nous a donné le libre arbitre et mis dans notre âme et notre conscience la connaissance du vice et de la vertu ; voilà pourquoi il nous a laissés en présence du diable et nous a menacés de l'enfer; c'est pour que nous ne connaissions pas l'enfer et que nous entrions dans son royaume. Pourquoi vous étonner qu'il ait fait tout cela et bien d'autres choses encore ? Il a consenti à quitter le sein de son Père pour prendre une forme d'esclave, à subir toutes les entraves d'un corps, à être enfanté et mis au monde par une femme, par une vierge qui l'a porté pendant neuf fois; à recevoir des langes; à passer pour fils de Joseph, l'époux de Marie; à grandir peu à peu , à être circoncis, à participer aux sacrifices, à souffrir la faim, la soif, la fatigue et enfin la mort, mais, de plus, une mort regardée comme ignominieuse, celle de la croix. Voilà tout ce qu'il a accepté pour notre salut, ce Créateur de toutes choses, ce Dieu immuable qui a tout appelé du néant à l'existence, dont les regards font trembler la terre, dont la gloire éclatante ne peut être contemplée par les chérubins, ces puissances qui n'ont pas de, corps et qui se voilent la face avec leurs ailes pour nous montrer leur admiration; lui qui est chanté par mille et mille anges et archanges, il a consenti pour nous, pour notre salut, à devenir un homme pour nous mieux ouvrir la route de la vie et nous enseigner le meilleur usage à faire de cette nature qu'il nous avait empruntée. Quelle excuse nous resterait-il après tant de prodiges faits pour notre salut, si nous rendions tous ces bienfaits inutiles, si nous trahissions nous-mêmes la cause de notre salut? Aussi je vous conjure d'être vigilants et de ne pas vous laisser aller seulement aux habitudes des autres, mais à examiner chaque jour votre vie avec soin et de voir vos mauvaises et vos bonnes actions. Ainsi travaillons à corriger nos péchés , afin d'attirer sur nous la protection d'en-haut, de devenir agréables à Dieu comme ce juste, et d'entrer dans le royaume des cieux, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, gloire, honneur, puissance, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduction de M. HOUSEL.
VINGT-QUATRIèME HOMéLIE. " Noé engendra,trois fils, Sem, Cham et Japhet. Or la terre était corrompue devant Dieu et remplie d'iniquité." (Gen. VI 16.)
ANALYSE.
1. Que la sainte Ecriture doit être lue avec une grande attention. — 2. Tableau de la corruption du monde avant le déluge. Quand les bommes se sont pervertis, l'Ecriture dédaignant de leur donner le nom d'hommes, les appelle terre et chair. Saint Paul use du même langage. — 3. Explication de cette parole : le temps de tout homme est venu devant moi. Dieu ordonne de construire l'arche. — 4. La bonté de Dieu tempère autant que possible le châtiment exigé par la justice, puis, quand cette bonté ne peut plus retenir le bras de la justice qui tombe sur les pécheurs; elle se tourne tout .entière du côté de Noé qu'elle comble de faveurs et de consolations. — 5. La bonté de Dieu continue à se manifester dans l'ordre qu'il lui donne d'entrer dans l'arche avec des animaux, de se munir de tout ce qui lui sera nécessaire. — 6. Il ne faut pas abuser des nombres dans l'explication de l'Ecriture. — 7. Les hommes d'avant le déluge n'eurent pas la même bonne volonté que les Ninivites. — 8. Exhortations.
1. Hier, nous avons recueilli une grande utilité de la généalogie du juste Noé; car d'abord nous avons vu ce qu'il y a de merveilleux dans cette généalogie, et nous avons appris que le mérite de cet homme juste ne consiste pas dans la gloire de ses parents, mais dans la bonté de ses moeurs, qui lui a valu un si grand témoignage de la divine Ecriture: En effet, dit-elle, Noé fut un homme juste et parfait au milieu des hommes de son temps; Noé fut agréable à Dieu. Tout notre discours d'hier n'a été que le commentaire de ces quelques paroles. C'est la vertu de la parole divine de renfermer, en un petit nombre de mots, des trésors de pensées; elle prodigue, à ceux qui mettent tous leurs soins à la pénétrer, ses richesses ineffables. Aussi, je vous en conjure, ne nous bornons pas à voir, pour l'acquit de notre conscience, chemin faisant, sans nous arrêter, ce qui paraît dans la sainte Ecriture ; quand même nous ne rencontrons que des listes de noms ou des récits historiques, ayons soin de rechercher le trésor caché. Voilà, en effet, pourquoi le Christ disait: Scrutez les Ecritures. (Jean, V, 39.) C'est que l'esprit de l'Ecriture ne se rencontre pas partout à la surface; il faut scruter pour que rien ne reste caché dans la profondeur. Si le simple nom qui marque la nature, je parle en ce moment de ce mot si court, l'homme (Gen. VI, 9) , hier nous a fourni des réflexions d'une si grande utilité, quel gain ne recueillerons-nous pas de l'attention vigilante, appliquée à tous les détails de la sainte Ecriture? Nous avons, en effet,, un Dieu plein de clémence, et, quand il nous voit inquiets, possédés d'un vif désir de comprendre la parole divine, il ne veut pas alors que rien nous manque; mais, aussitôt, il éclaire notre pensée, il verse dans nos âmes les flots de sa lumière, et son admirable sagesse fait pénétrer en nous la plénitude de la vraie doctrine.
Aussi, pour nous exhorter à cette étude, pour nous donner la vivacité du courage, il a décerné le bonheur suprême à ceux qui manifestaient un tel désir: Bienheureux ceux qui sont affamés et altérés de la justice, parce qu'ils seront rassasiés. (Math. V, 6.) Voyez la sagesse du Maître qui nous enseigne; il ne se contente pas de nous exhorter par la considération du bonheur, mais ces paroles: qui sont affamés et altérés de la (151) justice, montrent, à ceux qui les entendent, avec quelle ardeur de courage il faut scruter la parole spirituelle. De même, dit-il, que ceux qui ont faim s'empressent, avec une incroyable ardeur, de chercher la nourriture, de même que ceux qui éprouvent une soif ardente, s'élancent, transportés d'un désir ardent, vers le breuvage qui désaltère, de même il convient de courir à la doctrine spirituelle , comme des gens affamés, altérés. Les hommes animés d'un tel zèle, non-seulement méritent -le bonheur, mais ils obtiennent l'objet de leurs désirs. En effet, dit-il, ils seront rassasiés, c'est-à-dire assouvis; ils assouviront leurs désirs spirituels. Eh bien donc, puisque nous avons un Seigneur si bon, si libéral, nous, de notre côté, courons à lui; concilions-nous sa grâce , afin que lui-même, n'écoutant que sa miséricorde, éclaire nos pensées, noirs découvre la force de la sainte Ecriture. Et vous, à votre tour, accueillez, avec toute l'ardeur d'un vrai zèle, la doctrine spirituelle, comme des hommes affamés, altérés: Il arrivera peut-être que la bonté, que la toute-puissance du Seigneur, quel que soit notre néant, par considération pour vous, pour votre utilité, ouvrira notre bouche, y mettra lui-même des paroles qui opéreront sa gloire et voire édification.
(Eph. VI, 19.) Jetons tout dans le sein de Dieu; livrons-nous à la grâce d'en-haut; invoquons Celui qui donne la clarté aux aveugles, aux bègues la parole facile, et reprenons la lecture que nous venons d'entendre, afin de vous exposer, mes frères, les pensées que nous aura suggérées sa miséricorde. Mais joignez, je vous en prie, vos âmes à mon âme; soyez attentifs à la parole ; loin de vous toutes les pensées de la vie présente ! faites que nous puissions jeter la semence spirituelle comme dans une terre grasse et fertile, dont on a arraché les mauvaises herbes et les épines. Voici maintenant, dit l'écriture, les enfants qu'engendra Noé. Noé fut un homme juste et parfait, au milieu des hommes de son temps; Noé fut agréable à Dieu.
C'est là que nous nous sommes arrêtés hier ; ce sont donc les paroles suivantes que nous devons nous proposer . Et il engendra trois fils : Sem, Cham et Japhet. Ce n'est pas sans dessein que la divine Ecriture nous a fait connaître, et le temps, et le nombre des fils de l'homme juste. Elle veut, par là, nous faire entrevoir, à mots couverts toute la grandeur de sa vertu; car, après avoir dit : Noé, ayant cinq cents ans, elle ajoute: Engendra trois fils. C'est pour nous montrer la grande continence de ce saint homme, au milieu de tous les hommes livrés à tous les excès de l'intempérance ; au milieu des générations et, pour ainsi dire, de tous les âges de la vie qui se précipitaient dans le mal. Vous avez entendu la divine Ecriture : Mais Dieu voyant que la malice des hommes qui vivaient sur la terre était extrême, que chacun d'eux, dès sa jeunesse, appliquait au mal toutes les pensées de son coeur; ces paroles montrent manifestement que les jeunes gens dépassaient les vieillards, que les vieillards étaient comme les jeunes gens, dans le délire, que l'âge même de l'innocence était précipité dans la corruption.
2. Donc, pour nous faire comprendre de quelle manière, au milieu de ce délire, de cette rage universelle, ce juste resta seul, conservant, d'une âme ferme , la continence , avec les autres vertus, jusqu'à ce qu'il fut parvenu à l'âge de cinq cents ans, l'écriture, après avoir dit: Noé ayant cinq cents ans, ajoute : engendra trois fils. Voyez-vous, mon bien-aimé, la parfaite tempérance du juste ? Ne nous contentons pas, ici, de passer outre sans nous arrêter ; mesurons la longueur du temps; considérons la perversité qui s'était étendue sur toute l'espèce humaine, à cause de la mollesse des âmes; considérons tout ce qu'il y a de vertu, de piété, à réprimer, pendant un si long temps, la rage de la concupiscence; à se choisir une route si éloignée de celle que suivent les autres ; à s'interdire, non-seulement un commerce illicite, mais jusqu'au commerce légitime et permis : et il engendra, dit l'écriture, trois fils, Sem, Cham et Japhet; or la terre était corrompue devant Dieu, et remplie d'iniquité. C'est, il me semble, par une disposition de Dieu, que ce juste n'eut de commerce avec son épouse qu'après un si long temps, et attendit si tard pour engendrer ses fils. En effet, comme la grandeur de l'iniquité, de la perversité, rendait nécessaire la destruction générale de la terre, la miséricorde de Dieu voulut conserver ce juste, pour servir de racine et de ferment, pour faire de lui, après la destruction des autres, l'origine et les prémices de l'avenir. Pour cette raison , ce juste, âgé de cinq cents ans, quand il eut ses trois fils, se contenta de ce nombre, déclarant par là que ce qu'il avait fait c'était pour servir les desseins de la divine bonté (152) en faveur du genre humain à venir. Voulez-vous avoir la certitude que nos paroles ne sont pas une conjecture au hasard? considérez le soin que prend ici l'écriture : après avoir dit que ce juste eut trois fils, elle ajoute aussitôt : or la terre était corrompue devant Dieu et remplie d'iniquité. Voyez-vous , dans la même nature, cette grande et inexprimable différence; à propos du juste, l'écriture disait : Noé fut un homme juste et parfait au milieu des hommes de son temps ; mais, au sujet de tous les autres, elle dit : Or la terre était corrompue devant Dieu et remplie d'iniquité. Ce mot terre désigne la multitude des hommes;
c'est parce que toutes leurs actions se rapportaient à la terre, que l'écriture désigne, par ce mot de terre, et leurs bassesses, et l'excès de leur malignité: De même qu'elle avait dit du premier homme , qu'il perdit , par sa désobéissance, la gloire dont il était revêtu , et qu'il fut assujéti, pour son châtiment, à la mort : Tu es terre et tu retourneras dans la terre (Gen, III, 19) ; de même, ici, parce que les vices avaient grandi outre mesure, elle dit : Or la terre était corrompue. Et elle ne se contente pas de dire : Or la terre était corrompue, mais elle ajoute : Devant Dieu, et remplie d'iniquité. En effet, ces mots, était corrompue, c'est une hyperbole qui manifeste la malignité sous toutes ses formes. On ne peut pas dire, que ces hommes fussent coupables d'un ou, de deux péchés seulement; ils avaient commis toute espèce d'iniquités, dépassant toute mesure ; aussi le texte ajoute Et la terre était remplie d'iniquité. Ce n'était pas en passant, d'une manière vulgaire qu'ils faisaient le mal; ils commettaient toute espèce de péchés, en 's'y appliquant avec ardeur. Et voyez comme l'écriture ensuite ne daigne pas leur accorder le moindre souvenir; elle les désigne du nom de terre, indiquant en même temps, par là, et la gravité des péchés , et l'indignation de Dieu. Or la terre était corrompue, dit le texte, devant Dieu; c'est-à-dire qu'ils faisaient tout au rebours des préceptes de Dieu ; foulant aux pieds les commandements de Dieu; perdant, par leur lâcheté, ce maître intérieur que la nature a mis dans l'âme humaine; et la terre était remplie, dit le texte, d'iniquité: Voyez-vous , mon bien-aimé , tout ce que le péché a de funeste ; comme il fait que les hommes ne méritent plus d'être appelés de leur nom ? écoutez maintenant ce qui suit : Et le Seigneur Dieu vit la terre, et elle était corrompue. Voyez comme, pour la seconde fois, l'écriture se sert du mot de terre pour désigner les hommes. Et ensuite, après avoir une fois, deux fois; trois fois, prononcé le mot de terre, pour qu'on n'aille pas s'imaginer qu'il s'agit de la terre matérielle, le texte dit : Car toute chair avait corrompu sa voie sur la terre. Et ici encore , on ne daigne pas prononcer le mot d'homme; le texte dit, chair, pour nous apprendre qu'il ne parle pas de la terre propre. ment dite, mais des hommes revêtus de chair, et tous, appliqués, tout entiers, aux choses de la terre. C'est l'habitude de l'écriture, nous vous l'avons souvent dit, mes très-chers frères, d'appeler les hommes qui ne voient que la chair, qui n'ont aucune pensée relevée, du nom de chair; c'est ainsi que le bienheureux Paul dit : Ceux qui vivent selon la chair ne peuvent plaire à Dieu. (Rom. VIII, 8.) Eh quoi donc ! n'était-ce pas un homme de chair, celui qui écrivait ces paroles? Paul n'a pas voulu dire que ceux qui sont revêtus de chair ne peuvent pas être agréables à Dieu ; il parle de ceux qui ne tiennent aucun compte de la vertu, qui ne voient que la chair, ne poursuivent que les plaisirs de la chair, et n'ont aucun souci de leur âme incorporelle , spirituelle. Donc , après que la divine écriture nous a montré, par ces paroles, la multitude des péchés, l'excès de la malice, la grandeur de l'indignation de Dieu; après avoir, pour flétrir les désirs mauvais, à trois reprisés, appelé du nom de terre les hommes qui vivaient alors, elle les appelle encore du nom de chair, en les dépouillant du nom que leur a donné la nature; et maintenant, par ce qui suit, elle nous montre l'ineffable miséricorde de Dieu , et la grandeur de sa clémence. En effet, que dit-elle? Et le Seigneur dit à Noé.
3. Voyez l'excès de bonté ! Dieu s'entretient avec ce juste comme un ami avec son ami; il lui fait part du châtiment qu'il infligera à l'espèce humaine, et il dit : Le temps de tout homme est venu devant moi; ils ont rempli toute la terre d'iniquité, et je les exterminerai avec la terre. Qu'est-ce à dire : le temps de tout homme est venu devant moi ? J'ai montré, dit-il, une grande patience, une grande tolérance, en n'infligeant pas le châtiment que je leur tiens en réserve; mais, puisque leur péché, excédant le nombre et la mesure, a fait (153) venir le temps de l'expiation, il faut en finir avec eux, ruiner leur malignité, pour qu'elle ne s'étende pas plus loin : Le temps, dit-il, de tout homme est venu devant moi. Voyez encore ici : de même qu'il disait plus haut, Chacun pense: ainsi, maintenant il dit, De tout homme. Tous conspirent ensemble, tous ont quitté ma cause pour passer à l'iniquité;
dans une si grande multitude on ne trouve pas un homme qui tienne compte de la vertu : Le temps, dit-il, de tout homme est venu devant moi; c'est-à-dire, le temps est venu de couper, d'empêcher l'ulcère de gagner plus loin; le temps de tout homme est venu devant moi; comme s'il n'y avait personne pour les voir, pour leur demander compte de leurs crimes, ils se sont abandonnés aux couvres que la loi condamne; ils n'ont pas vu que rien ne m'est caché, à moi qui leur ai donné la vie, et le corps et l'âme, et tant de biens en foule; donc, le temps de tout homme est venu devant moi. Et ensuite, comme s'il voulait s'excuser devant l'homme juste, comme pour lui montrer que c'est l'excès des péchés qui seul a provoqué en lui tant de colère, il dit : Ils ont rempli toute la terre d'iniquité. Ont-ils négligé de commettre, dit-il, quoi que ce soit qui appartienne au péché? La grandeur de leur malignité est visible; c'est une mer qui déborde, toute la terre en est inondée. Voilà pourquoi je les détruis et la terre avec eux; et voici, dit-il, que je les détruis et la terre avec eux. Ils ont été les premiers, par leurs actions contre la loi, à se détruire eux-mêmes : voilà pourquoi j'amène l'universelle destruction; j'opère la suppression qui les efface, eux et la terre, afin que la terre puisse montrer qu'elle est purifiée, qu'elle est purgée de tant de crimes. Essayez maintenant de concevoir ce qui se passa dans l'âme de ce juste, quand il entendit ces paroles de la bouche du Seigneur. Sans doute il avait la conscience de sa grande vertu; cependant ce n'était pas sans douleur qu'il entendait de telles paroles. L'affection, l'amour est le propre des justes; pour le salut des autres ils consentiraient volontiers à tout souffrir. Que dut donc éprouver cet homme admirable, quand sa pensée lui représentait la perte, la destruction de la création tout entière ; quand peut-être il soupçonnait, pour lui-même, quelque chose de lugubre ? Car il n'était encore assuré de rien; donc, pour prévenir le trouble de ses pensées, pour lui donner quelque consolation dans l'affliction qui devait accompagner un si grand désastre, le Seigneur, après lui avoir dit combien était enracinée la malignité, combien il était urgent de pratiquer une incision profonde, d'extirper le mal : une perte commune, dit-il, sera leur partage; Mais toi, fais-toi une arche. (Gen. VI, 14.) Qu'est-ce à dire? Mais toi : comme tu n'as en rien partagé leur corruption, mais que tu as passé tous les jours de ta vie dans la vertu, je te commande de construire une arche, de pièces de bois équarries, défiant la pourriture; tu y feras de petites chambres et tu l'enduiras de bitume, en dehors et en dedans. Sa longueur sera de trois cents coudées, sa largeur de cinquante et sa hauteur de trente. Le comble qui la couvrira sera haut d'une coudée, et tu mettras la porte de l'arche au côté; tu feras un étage tout en bas, un au milieu, et un au troisième. (Gen. VI, 14, 16,16.) Considérez la divine clémence, la puissance ineffable, la bonté au-dessus de tous les discours. Dieu déclare sa providence à l'égard du juste, en lui commandant de faire une arche;
en même temps, il règle la manière dont il faut que l'arche soit construite, la longueur, la largeur, la hauteur, et il lui donne la plus grande des consolations, en lui montrant l'espérance du salut par la construction de l'arche. Quant à ceux qui s'étaient rendus coupables de péchés si graves, il les avertit, par la fabrication de cette arche, de réfléchir sur leurs actions, de venir à résipiscence, pour échapper à la colère. Et, en effet, ce n'était pas un délai de courte durée qu'offrait au repentir la construction de l'arche; le temps, certes, était considérable, suffisant, s'ils n'avaient été plongés dans l’ingratitude, dans l'engourdissement stupide qui les empêcha de corriger leurs erreurs. Il était naturel que chacun d'eux, voyant l'homme juste qui construisait l'arche, que chacun d'eux, averti d'ailleurs de la colère divine, se repentit de ses fautes ; il suffisait de vouloir; mais ce délai ne leur fut d'aucune utilité; ils ne se sont pas repentis; ce n'est pas parce qu'ils ne pouvaient pas se repentir, mais parce qu'ils ne le voulaient pas.
4. Et maintenant après avoir donné à l'homme juste les ordres concernant la construction de l'arche, Dieu lui communique, lui raconte la forme du châtiment qu'il devait infliger, et il lui dit : Toi, prépare ce que je fais ordonné; pour moi, une fois que tu auras rempli l'arche. j'aurai soin encore de mettre en sûreté ce qui (154) te regarde. Je vais répandre le déluge sur la terre pour détruire toute chair qui respire et qui est vivante sous le ciel, et toutes les choses qui sont sur la terre finiront. Voyez comme la menace montre bien la grandeur des péchés qui ont été commis. J'infligerai,, dit-il, le même châtiment, et aux êtres doués de raison, et aux êtres dépourvus de raison;
car les premiers ont trahi la prééminence qu'ils possédaient;
la corruption les a rabaissés à l'état des êtres sans raison; le châtiment ne fera aucune différence. Je vais répandre le déluge pour détruire toute chair qui respire, qui est vivante sous le ciel, et les bêtes de somme, et les oiseaux, et les animaux sauvages, et les quadrupèdes, et tout ce qu'il y a sous le ciel sera détruit. Et, pour que vous sachiez bien que rien ne sera épargné, il dit: Et toutes les choses qui sont sur la terre finiront, car il faut que la terre soit purifiée; mais que cela ne te trouble pas, ne confonde pas tes pensées; c'est parce que je vois, des ulcères incurables que je veux arrêter la malignité qui déborde, afin que les pécheurs ne s'exposent pas à de plus terribles châtiments. C'est pourquoi, même en ce jour, j'écoute encore ma clémence ordinaire; je tempère mon indignation par ma bonté; le châtiment que j'apporte ils le subiront sans douleur, ils n'en auront pas le sentiment. Je ne considère, ni la grandeur de leurs fautes, ni ce qu'ils ont mérité, mais je prévois l'avenir, et, en les frappant d'une juste punition, je veux surtout affranchir la postérité du fléau qui les aura perdus. Ne sois donc pas abattu, ne te trouble pas en m'écoutant; car, s'ils doivent subir le châtiment de leurs fautes, écoute maintenant, j'établirai mon alliance avec toi. (Ibid. 18.) Jusqu'à ce jour, les hommes ont commis des actions indignes, ils ont méconnu mes commandements; c'est avec toi, désormais, que j'établirai mon alliance. Le premier homme, après tant de bienfaits, s'est laissé séduire; il a violé mes commandements; l'enfant né de lui s'est à son -tour précipité dans le même abîme .de malice; il a subi un long châtiment avec la malédiction. Eh bien, sa punition n'a pas corrigé ses descendants, ils ont accumulé les crimes, et m'ont forcé de réprouver leur génération.
Plus tard, quand j'ai trouvé Enoch, qui avait fidèlement conservé l'image de la vertu , comme il m'était tout à fait cher, je l'ai enlevé vivant, montrant ainsi à tous ceux qui pratiquent la vertu quelle précieuse récompense ils obtiennent; et je voulais aussi que les autres hommes, jaloux de l'imiter, entrassent dans la voie qu'il avait suivie. Maintenant, puisque tous les hommes qui se sont succédé depuis ont pratiqué le mal; puisqu'au milieu d'une si grande multitude je n'ai trouvé que toi seul qui sois capable de réparer le péché du premier père , c'est avec toi que j'établirai mon alliance. Les bonnes oeuvres de ta vie manifestent ta fidélité à mes commandements.
Enfin, pour que l'homme, qui jusqu'alors était resté juste, ne s'afflige pas, en entendant ces paroles, à la pensée qu'il sera seul affranchi d'un si grand malheur, Dieu, pour ainsi dire, le consolant une seconde fois, lui dit : Tu entreras dans l'arche, toi et tes fils, et ta femme, et les femmes de tes fils. Car, bien qu'ils fussent loin d'égaler la vertu de ce juste, cependant ils n'avaient pas pris part aux crimes des autres hommes. Il y a d'ailleurs, deux causes pour lesquelles ils furent sauvés : l'une, c'est que Dieu voulait honorer l'homme juste; c'est en effet l'habitude d'un Dieu plein de clémence, d'accorder à ses serviteurs, par considération pour eux, que d'autres soient sauvés. Cette faveur a été faite au bienheureux Paul, à ce maître qui instruisait la terre, l'illuminant de toutes parts des rayons de la science qu'il portait en lui. Il traversait la mer se rendant à Rome, une grande tempête s'éleva; tous les passagers tremblaient pour leur salut; ils n'avaient plus d'espoir, tant était grande la violence de la tempête. Paul les assembla tous, et leur dit : Ayez bon courage, personne ne périra; il n'y aura que le vaisseau de perdu; car cette nuit même, un ange du Dieu à qui je suis et que je sers, m'a apparu et m'a dit : Ne craignez point, Paul; Dieu vous a donné tous ceux qui naviguent avec vous. (Act. XXVII, 22, 24.) Voyez-vous comment la vertu de cet homme leur a valu d'être sauvés; disons mieux, ce n'est pas cette vertu seulement, mais de plus la bonté du Seigneur : il en fut de même ici, et, ce fut là la première cause. Mais il en est encore une autre : Dieu voulait laisser un ferment, une racine, pour le rétablissement de la race humaine. Ce n'est pas qu'il fût impossible à Dieu de créer l'homme une seconde fois, de tirer une seconde fois, d'un seul homme, une multitude, mais c'est parce qu'il lui parut bon d'agir comme il l'a fait, suivant en cela sa bonté ordinaire.
5. Soyez attentifs, voyez encore la bonté de (155) Dieu dans ce qui suit: car, de même que ses paroles menaçantes annonçaient la mort de l'espèce humaine, et en même temps la destruction des bêtes de somme, des reptiles, des volatiles, des animaux sauvages; de même ici, par égard pour l'homme juste, il commande d'introduire dans l'arche un couple de chaque espèce de ces animaux, pour servir à la reproduction des animaux à venir. De tous les animaux, dit-il, des bêtes de somme, de tous les animaux sauvages, de joute chair, tu feras entrer un couple, afin qu'ils vivent avec toi; et ils seront mâle et femelle. De chaque espèce des oiseaux, de chaque espèce des animaux terrestres , de chaque espèce des reptiles rampant sur la terre, deux entreront avec toi, pour vivre avec toi, et ils seront mâle et femelle. (Gen. VI, 19, 20.) Ne passez pas sans vous arrêter, mon bien-aimé; considérez quel souci, quel trouble de pensées dut donner à cet homme juste le soin à prendre de tous ces animaux. En effet, ce n'était pas assez pour lui de s'occuper dé sa femme et de ses fils, et de ses belles-filles, il lui fallait encore s'inquiéter de tant d'animaux sans raison, qu'il devait nourrir. Mais patience, attendez; vous verrez la bonté de Dieu, comme Dieu soulage le soin qu'il impose à l'homme juste : Tu prendras, dit-il, avec toi, de tout ce qui peut se manger, et tu le porteras dans l'arche, pour servir à ta nourriture et à celle de tous les animaux.
(Ibid. 21.) Ne pense pas, dit Dieu, que ma providence t'abandonne; vois, je te commanderie porter dans l'arche tout ce qu'il faut pour votre nourriture et pour la nourriture des animaux, de sorte que vous ne souffriez nullement de la faim, que rien ne vous manque, et que les animaux ne périssent pas, faute de la nourriture qui leur convient. Et Noé, dit le texte, accomplit tout ce que le Seigneur Dieu lui avait commandé, il l'accomplit ainsi. Voyez maintenant, ici, le plus beau des éloges : Noé accomplit tout ce que le Seigneur Dieu lui avait commandé. Il n'accomplit pas telle chose, il ne négligea pas telle chose, mais tout ce qui avait été commandé, il l'accomplit. Et, il l'accomplit ainsi qu'il lui avait été commandé. Il n'omit rien : il accomplit tout, et il prouva, par ses oeuvres, que c'était avec raison que Dieu l'avait jugé digne de sa bienveillance. Quelles couronnes ne mérite pas le témoignage que la divine Ecriture décente à ce juste? Quel homme pourrait être plus heureux que celui qui a accompli toutes les oeuvres que Dieu lui avait commandées, qui a montré tant d'obéissance à ses ordres? Et maintenant, voulez-vous savoir quelle parole le Créateur de toutes choses a daigné lui adresser? Ecoutez la suite : Et, dit le texte, le Seigneur Dieu dit à Noé : entre dans l'arche, toi et toute ta maison.
(Ibid. VII, 7.) Et maintenant, pour nous apprendre que ce n'est pas seulement par un effet de sa faveur qu'il conserve le juste, mais qu'il lui donne la récompense de ses travaux, les prix que sa vertu mérite, il lui dit : Voilà pourquoi je te commande que tu entres dans l'arche, toi et toute ta maison : C'est que je t'ai vu juste et parfait, devant moi, au milieu de cette génération. Grand témoignage , et digne de confiance ; car que peut-il y avoir de plus glorieux que d'entendre le Créateur lui-même, Celui qui adonné l'être, décernant son suffrage au juste avec de telles paroles; parce que je t'ai vu juste et parfait, dit le texte, devant moi. Voilà la vraie vertu, la vertu qui se montre devant Dieu, la vertu dont rend témoignage l'oeil qu'on ne peut tromper. Ensuite, le Dieu plein de bonté nous enseigne la mesure de la vertu qui était alors exigée d'un juste: ( En effet, il n'attend pas de tous la même mesure de vertu: la variété des temps amène la différence dans la vertu qu'il réclame.) Dieu dit parce que je t'ai vu juste et parfait devant moi au milieu de cette génération, si dépravée, si corrompue, si ingrate. Je t'ai vu juste, c'est toi seul que j'ai trouvé agréable; c'est toi que j'ai vu tenant compte de la vertu, toi seul as paru juste, à mes yeux, devant moi ; tous les autres périssent, et je t'ordonne d'entrer, avec toute ta maison, dans l'arche : des animaux qui sont purs, je t'ordonne d'introduire dans l'arche sept couples; auparavant il avait d'une manière indéterminée ordonné d'introduire un seul couple de tous les animaux sans distinction, et maintenant pour compléter son commandement, il ajoute : De tous les animaux qui sont purs, prends sept mâles et sept femelles; et de tous les animaux impurs, deux mâles et deux femelles. Il en donne bientôt l'explication; il ajoute : Afin d'en conserver la race sur la face de toute la terre. Il est curieux, ici, de se demander comment cet homme juste savait quels étaient les animaux purs, quels étaient les animaux impurs. Car on n'avait pas encore fait la distinction que Moïse établit plus tard et sanctionna dans les lois des Juifs. Comment donc Noé pouvait-il la faire de lui-même? Par la (156) science qui lui était naturelle et que la raison lui suggéra aussi. Il n'y a rien d'impur dans les créatures que Dieu a faites; comment pourrions-nous appeler immonde une créature qui a reçu d'en-haut l'approbation du Créateur? En effet, la divine Ecriture nous dit : Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites, et elles étaient très-bonnes.
(Gen. I, 32.) Mais, plus tard, la nature seule produisit cette distinction. Et ce qui vous fera voir que nous disons la vérité, c'est que dans certains pays, certaines personnes s'abstiennent de certains animaux, regardés comme des animaux immondes, et qu'on méprise, tandis que d'autres personnes se nourrissent des mêmes animaux : c'est la coutume qui les autorise. Eh bien 1 de même, à cette époque, la seule science que ce juste avait en lui, lui montrait de quels animaux on pouvait se nourrir, quels animaux étaient immondes, non qu'ils le fussent en réalité, mais parée qu'on les regardait comme des animaux immondes. Pourquoi, en effet, répondez-moi, je vous prie, regardons-nous l'âne comme un animal immonde, quoiqu'il ne se nourrisse que de plantes, tandis que nous regardons comme une nourriture convenable d'autres quadrupèdes, quoiqu'ils se nourrissent d'un aliment immonde? Ainsi la science naturelle, qui vient de Dieu d'ailleurs, enseignait ces choses. On pourrait, en outre, faire une autre réponse; c'est que Dieu, qui avait fait le commandement, avait en même temps accordé à Noé la connaissance dont il avait besoin.
Mais en voilà assez sur les animaux immondes et sur ceux qui ne le sont pas.
6. Mais maintenant se présente ici une autre question: Pourquoi, des animaux impurs, deux couples; des animaux purs, sept couples? Et encore : pourquoi pas six, huit, mais sept? Le développement est peut-être un peu long, mais si vous n'êtes pas fatigués, si vous voulez bien, nous vous résumerons, mes frères, nos pensées sur ce sujet; nous voulons dire, celles que la grâce divine nous aura inspirées. On débite, en effet, grand nombre de fables différentes à ce propos; c'est pour beaucoup d'esprits une occasion de tenter des observations, par le moyen des nombres. Mais ce n'est pas ici la sagesse qui observe, c'est la curiosité intempestive des hommes qui se livre à des fictions, fécondes en hérésies, ce que vous allez voir tout de suite. En effet, souvent (c'est à tel point que l'abondance des preuves va fermer la bouche à ceux qui font des nouveautés, en se fondant sur leurs opinions à eux), nous trouvons dans l'Ecriture des nombres qui marquent des couples : Ainsi, quand le Seigneur envoya ses disciples, il les envoya deux par deux; or, ils étaient douze en tout; et il y a quatre évangiles; mais il serait inutile, mes frères, de vous rappeler ce que vous ont trop bien appris ceux qui en ont assourdi vos oreilles (1). Il faut vous apprendre maintenant pourquoi Dieu a donné l'ordre d'introduire sept couples des animaux purs. Ce plus grand nombre, d'animaux purs, c'était pour ménager, à l'homme juste et à ceux qui étaient avec lui, une consolation, à cause de l'utilité qu'ils en retireraient. Maintenant tous ces couples de sept mâles et de sept femelles, si vous en cherchez la raison, vous donnent une marque éclatante de la piété de l'homme juste. Le Dieu plein, de bonté connaissait sa vertu; il savait que ce' juste, touché de la miséricorde du Seigneur, après avoir foui d'un si grand bienfait de la divine faveur, quand il se verrait sauvé d'un si grand désastre, délivré de tout péril, affranchi.
de la captivité qu'il subit dans l’arche, manifesterait sa reconnaissance, et lui offrirait en actions de grâces des victimes et des sacrifices. Dieu ne voulut pas que les couples fussent dépareillés; voilà pourquoi le Seigneur, qui prévoyait les sacrifices de la reconnaissance, ordonna d'introduire sept mâles et sept femelles de toutes les espèces d'oiseaux; c'était afin que, quand la destruction universelle cesserait, quand l'homme juste manifesterait la piété de son âme, les couples des oiseaux et des autres animaux ne fussent pas dépareillés. C'est ce que la suite de ce discours vous montrera, quand. nous serons arrivés au moment que j'indique. Vous verrez, en effet, que l'homme juste se conduisit ainsi; vous venez, d'apprendre pourquoi l'ordre fut donné d'introduire dans l'arche sept mâles et sept femelles ; ne supportez donc plus ceux qui composent des fables, qui s'insurgent contre I'Ecriture sainte, et qui donnent les inventions de leur cerveau comme des dogmes sacrés. Donc, après que Dieu eut communiqué ses ordres, nettement exprimés, au sujet des
1. Ce n'est pas sans raison que saint Chrysostome s'attaque ici à ceux qui, dans l'explication de la sainte, Ecriture, tenaient trop grand compte des nombres : tels étaient non-seulement Philon et Clément d’Alexandrie, mais aussi Eusèbe en quelques endroits, et même d'autres Pères. Pierre Bongo a composé un gros livre sur ce sujet.
157 oiseaux, des animaux purs et des animaux impurs, et des aliments, il dit à l'homme juste : Je n'attendrai plus que sept jours, et, après cela je ferai pleuvoir sur la terre, durant quarante jours et quarante nuits, et j'exterminerai de dessus la terre toutes les créatures que j'ai faites, depuis l'homme jusqu'aux bêtes de somme. (Gen. VII, 4). Attention ici, je vous en conjure; voyez encore , dans ce que nous venons de vous dire, l'excellence de la bonté di,vine; après une si longue patience, Dieu déclare qu'il attendra encore sept jours; il veut, par la terreur, corriger les hommes, et lès ramener au repentir. Ce. qui prouve que c'est bien là sa pensée , qu'il ne veut -pas faire pleuvoir sur les hommes ce déluge qu'il annonce, c'est ce qui est arrivé aux habitants de Ninive. Voyez bien, comprenez, la différence entre ceux de Ninive et les hommes d'autrefois. C'est en vain que, pendant tant d'années, ces hommes entendirent répéter que les plus grands malheurs étaient à leurs portes; ils ne renoncèrent pas à leurs iniquités;
c'est là, en effet, notre habitude; nous devenons négligents, quand on ajourne la punition; mais quand les fléaux tombent sur nous; nous nous humilions alors, et nous montrons que nous sommes convertis. C'est ce qui est arrivé aux gens de Ninive : quand ils entendirent ces paroles : Encore trois jours et Ninive sera détruite (Jean, III, 4) , non-seulement ils ne désespérèrent pas, mais ils se réveillèrent, et ils s'abstinrent si bien de toute action mauvaise , et ils mirent tant de- soins à se confesser qu'ils étendirent jusque sur les animaux la confession; non pas que les animaux se soient confesses; comment auraient-ils pu le faire n'ayant pas la parole? mais les Ninivites voulaient; par ce moyen, se concilier la miséricorde du Dieu de bonté. On publia un jeûne, dit l'Ecriture; le roi ordonna, de sa bouche, que-ni les brebis, ni les boeufs , ni les autres animaux ne fussent point menés aux pâturages, et ne bussent point d'eau. (Jon. III, 7). Tout le peuple, tous, couverts de sacs, et le roi lui-même, sur son trône, firent une grande pénitence, avec les animaux, et cette pénitence, ils l'accomplirent sans savoir s'ils échapperaient au châtiment, car ils disaient : Qui. sait si Dieu ne se retournera point vers nous pour nous pardonner? (Jean, IX.)
7. Avez-vous compris la sagesse de ces barbares? Avez-vous compris que la brièveté du délai ne les a pas frappés d'engourdissement , ni jetés dans le désespoir ? Voyez maintenant ces hommes du déluge ; après tant d'années d'attente, lorsqu'ils entendirent ces paroles: Encore sept jours, et le déluge viendra, ils ne se sont pas convertis; ils sont restés dans leur insensibilité stupide; d'où il faut dire que c'est notre volonté qui est la cause de tous les maux. En effet, et ces hommes-là et les hommes de Ninive avaient même nature, mais non même volonté;
aussi leur sort ne fut-il pas le même. Ceux de Ninive échappèrent au désastre; Dieu dans sa bonté, dans sa clémence, agréa leur repentir; mais les autres furent engloutis, et périrent tous, de la destruction universelle: Je n'attendrai plus, dit-il, que sept jours, et, après cela, je ferai pleuvoir sur la terre. Ensuite, pour ajouter à la terreur, il dit: Durant quarante jours et quarante nuits. Qu'est-ce à dire? Ne pouvait-il pas, s'il avait voulu, en un seul jour faire pleuvoir tout le déluge? Que dis-je, en un seul jour? Un seul moment lui suffisait. Mais ce qu'il dit, c'est à dessein; il veut inspirer la terreur, et, en même temps, ménager à ces hommes l'occasion d'échapper au châtiment, qui était déjà à leurs portes : Et j'exterminerai, dit-il, de dessus la terre, toutes les créatures que j'ai faites, depuis l'homme jusqu'aux animaux. Voyez comment, une fois, deux fois, il prédit la destruction, et cependant il s'abstient; tout ce qu'il faisait, c'était pour nous montrer que c'était avec raison qu'il leur infligeait un châtiment si terrible, c'était afin qu'aucun homme ne pût prétexter l'ignorance , afin que nous ne pussions pas dire : S'il avait attendu au lendemain, peut-être se seraient-ils repentis , peut-être se seraient-ils abstenus de leurs actions mauvaises, peut-être seraient-ils retournés à la vertu. C'est encore pour cette raison qu'il nous a fait savoir le nombre des années, et qu'il a ordonné la construction de l'arche. Et, après tous ces préliminaires , il annonce encore sept jours, afin de faire taire toutes les langues qui parlent au hasard , sans réserve et sans pudeur. Et Noé, dit l'Ecriture, accomplit tout ce que le Seigneur Dieu lui avait commandé. Voyez comme la divine Ecriture célèbre ici la sagesse et l'obéissance de l'homme juste. Elle nous enseigne qu'il n'a rien négligé de ce qui lui avait été commandé, et qu'en accomplissant tout, il a encore prouvé, par cette obéissance, la Perfection de sa vertu.
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8. Imitons donc ce juste; nous aussi, accomplissons avec zèle les commandements de Dieu, et ne méprisons pas les lois que le Christ nous a apportées; conservons-les toujours dans notre mémoire;
empressons-nous de faire des bonnes oeuvres ; ne nous relâchons pas dans la conduite qui nous assure notre salut, et cela surtout, s'il est vrai qu'aujourd'hui le Christ exige de nous une vertu, d'autant plus grande, que nous avons reçu de plus grands biens en partage. Voilà pourquoi le Christ disait : Si votre justice n'est pas plus abondante que celle des Scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. (Math. V, 20.) Méditons donc cette parole; sachons nous y arrêter; réfléchissons sur la rigueur du châtiment réservé à ceux qui, non-seulement ne travaillent pas à surpasser ces scribes, mais encore n'égalent pas leurs oeuvres et ne s'inquiètent pas d'éteindre la colère qu'ils ressentent contre le prochain; de conserver la pureté d'une langue qui ne connaît pas le parjure ; de préserver leurs regards de spectacles funestes; d'accomplir le commandement de Dieu, qui nous ordonne, non-seulement de supporter avec courage l'injustice dont nous sommes victimes, mais de répondre à la haine en la comblant de nos bienfaits. Si quelqu'un veut plaider contre vous, dit l'Evangile, pour vous prendre votre robe, abandonnez-lui encore votre manteau. (Math. V, 40.) Nous, au contraire, trop souvent, nous essayons de commettre l'injustice contre le prochain, ou de nous venger de celui qui nous blesse, quoiqu'il nous soit commandé, non-seulement d'aimer ceux qui nous aiment, car les publicains en font autant (Ibid. 46), mais d'être bons, d'être des amis pour nos ennemis. Nous ne savons même pas rendre à nos amis l'amour qu'ils ont pour nous. Aussi je souffre et je pleure quand je vois, parmi nous, que la vertu est une rareté; la malice, une force qui grandit chaque jour; que la crainte de la damnation n'arrête pas notre course dans la perversité, que l'amour de la royauté céleste ne nous excite pas à cheminer dans la vertu; nous sommes tous, passez-moi le mot, des troupeaux qu'on emmène; nous allons sans penser, ni à l'heure terrible de la dernière épouvante, ni aux lois qui nous sont imposées par Dieu, et tous nous regardons ce que pensent les autres, nous poursuivons la gloriole qui vient du monde, et nous ne voulons pas écouter l'évangile : Comment pouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire qui vient des hommes, et qui ne recherchez point la gloire qui vient de Dieu seul? (Jean, V, 44.) S'il est vrai qu'en désirant cette gloire humaine; on perd la gloire divine,il n'en est pas de même pour qui recherche sans cesse la gloire divine; celui-là ne perd même pas la gloire qui vient des hommes. Dieu lui-même nous a fait cette promesse : Cherchez premièrement le royaume de Dieu et toutes ces choses vous seront données par surcroît. (Math. VI, 33.) Oui, celui qui possède ce divin désir, entraîne tous les autres biens à sa suite; qui s'envole vers Dieu, sur les ailes de l'âme, regarde comme si elle n'était pas toute la prospérité présente; les yeux de la foi, quanti ils voient ces biens ineffables, ne voient plus, même les biens visibles, tant est grande, des uns aux autres, la différence. Mais je ne vois personne qui préfère l'invisible au visible. Aussi je m'afflige, et une douleur continuelle est dans mon coeur. L'expérience des choses ne nous a rien appris; ni les promesses de Dieu, ni la grandeur de ses dons, ne font naître dans nos âmes le désir de posséder son royaume; toujours à terre et rampant, nous préférons la terre au ciel, le présent à l'avenir, ce qui s'enfuit avant de paraître à la félicité durable; le plaisir d'un jour à l'éternelle ivresse. Je sais bien que ces paroles, pour vos oreilles délicates, sont des piqûres qui les blessent, mais pardonnez-moi. C'est parce que je désire votre salut que je vous parle; c'est parce que j'aime mieux vous voir échapper, grâce aux quelques tracasseries d'ici-bas, à l'éternel supplice, que payer quelques chétifs plaisirs d'un châtiment sans fin. Si vous vouliez m'entendre, vous secoueriez un découragement intempestif, surtout quand il vous reste encore quelques moments de cette sainte quarantaine; oui, vous pouvez vous purifier de vos fautes; vous concilier toute la bonté de Dieu. Le Seigneur n'a besoin ni de jours, ni d'années; si nous voulons, dans ces deux semaines qui nous restent, nous allons nous redresser, nous relever tout à fait. En trois jours, les habitants de Ninive ont montré leur repentir, et Dieu leur a montré son amour;
à plus forte raison aura-t-il des regards pour nous; nous n'avons qu'à prouver la sincérité de notre repentir, qu'à rejeter la malignité, qu'à prendre résolument la route qui conduit à la vertu. Car, pour ces pécheurs, je pare de ceux de Ninive, voici le témoignage de la (159) divine Ecriture : Dieu vit qu'ils s'étaient convertis, en quittant leur mauvaise voie. (Jon. III, 10.) Donc s'il nous voit, nous aussi, maintenant, nous retourner du côté de la vertu, nous écarter du vice, nous animer du zèle des bonnes oeuvres, il accueillera notre conversion, il nous, il nous affranchira du fardeau de nos fautes; à nous, les dons de ses mains. Car nous éprouvons moins le désir de nous délivrer du péché, de conquérir le salut, qu'il ne désire, lui, qu'il ne lui tarde de nous gratifier du parfait affranchissement de la réconciliation, du salut, de nous en assurer la jouissance. Aussi, je vous en conjure, réveillons-nous; demandons-nous, chacun à nous-mêmes, voyons, examinons quelle correction de nous-mêmes avons-nous opérée en ces jours, quelle utilité avons-nous recueillie de cet enseignement continuel, quel fruit en avons-nous remporté pour l'édification du prochain, quel vice avons-nous détruit en nous-mêmes, quelle résolution d'embrasser la sagesse avons-nous prise, en entendant chaque jour tant d'exhortations ? Pensons aux bonnes couvres, ne nous lassons jamais de sanctifie notre vie; que celui qui voit prévaloir, contre ses bonnes intentions, la force des mauvaises habitudes, qui le contraint de persévérer dans le mal, que celui-là se fasse violence, soumette sa lâcheté à sa raison, ne souffre pas que le vice fasse de nouveaux progrès dans son âme; qu'il s'arrête, qu'il rompe avec les habitudes vicieuses; plus de fougue pervertie; plus de pensées déréglées; qu'il médite sur le jour d'épouvante; qu'il arrête ses regards sur le feu resplendissant de la table terrible, sur la flamme qui brûle, sur les dispositions qu'il convient d'apporter à cette table, c'est la pureté sans tache, c'est la pureté parfaite; qu'il chasse, extermine les pensées coupables; que ce soit là, en ces jours, pour chacun de nous, la préparation intérieure; purifions notre âme, faisons tous nos efforts pour prendre dignement notre part du festin eucharistique sur la terre, afin de jouir ensuite de ces biens ineffables, que Dieu a promis à ceux qui l'aiment, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. C. PORTELETTE.
VINGT-CINQUIèME HOMéLIE. " Noé avait six cents ans lorsque les eaux du déluge inondèrent la terre. "(Gen VII. 6.)
ANALYSE.
1 . Le texte qu'on vient de lire montre l'excellence de la bonté de Dieu et l'excès de la malice des hommes. — 2. De même que le repentir peut faire révoquer à Dieu ses menaces; ainsi, la persistance dans le péché le force quelquefois à envoyer le châtiment plus tôt qu'il ne l'avait annoncé.
Dans le châtiment de la vie future, Dieu tient compte de ce que les pécheurs ont déjà souffert en ce monde. — 3. Nouveau délai de sept jours accordé aux hommes; saint Chrysostome affirme que ce délai eût suffi aux hommes pour obtenir leur pardon s'ils avaient voulu faire pénitence. — 4. Explication de ces mots : Dieu ferma l’arche par dehors. — 5. Noé le juste, recouvre dans l'arche l'ancien pouvoir du premier homme sur les animaux. — 6. Tableau de la destruction du monde par le déluge. — 7. Exhortation.
1. Je veux vous entretenir de nouveau du sujet qui nous a occupés hier, mes très-chers frères, et reprendre l'histoire du juste Noé. Les vertus de ce juste sont un trésor de richesses, et il est de notre devoir de faire tous les efforts dont nous sommes capables, de passer en revue, pas à pas, lentement, ces vertus, afin d'augmenter par là les richesses de vos âmes. Faites en même temps que moi des efforts; soyez attentifs, je vous en prie; ne laissez échapper ici aucune des pensées que nous allons trouver en réserve.
Ce qu'il faut d'abord, c'est vous rappeler, mes frères, où s'est terminé l'enseignement d'hier , pour reprendre, aujourd'hui , notre discours à cet endroit; les paroles que nous avons aujourd'hui à vous faire entendre auront ainsi plus de clarté. Où s'est donc arrêté l'enseignement d'hier? Le Seigneur Dieu, dit le texte, dit à Noé : Entre, toi, et toute ta maison avec toi, dans l'Arche, parce que je t'ai vu juste et parfait devant moi, au milieu de cette génération; de tous les animaux purs, introduis dans l'arche sept couples; et, des animaux impurs, deux couples. Car je n'attendrai plus que sept jours, et après cela, je ferai pleuvoir sur la terre, durant quarante jours et quarante nuits, et j'exterminerai de dessus la terre toutes les créatures que j'ai faites, depuis l'homme jusqu'aux animaux; et Noë accomplit tout ce que le Seigneur Dieu lui avait commandé (Gen. VII, 1, 5.). C'est jusque là que nous nous sommes avancés; c'est là que s'est arrêté l'enseignement que nous vous avons donné. Peut-être n'avez-vous pas oublié notre explication, mes frères, sur la . question de savoir pourquoi Dieu donna l'ordre d'introduire dans l'arche sept couples des an{maux purs et deux des animaux impurs. Eh bien, abordons aujourd'hui la suite de l'Ecriture, et voyons ce qu'elle nous dit après que Noé fut entré dans l'arche. C'est maintenant, plus que jamais, qu'il nous faut montrer notre zèle, lorsque le temps du jeûne nous permet de jouir plus souvent de vos réunions si douces; nous affranchit des voluptés honteuses; réveille nos âmes et facilite notre attention, notre application à la parole. Nous devons donc à présent, parler sur le texte qui commence la lecture de ce jour. Noé avait, dit le texte, six cents ans, lorsque les eaux du déluge inondèrent la terre. Appliquez-vous, je vous prie, ne passons pas négligemment sur cette parole; (161) elle est courte, et néanmoins elle renferme quelque trésor caché ; elle nous révélera si nous sommes attentifs, l'excellence de la bonté de Dieu et l'excès de la malice des hommes. Noé avait six cents ans. Ce n'est pas sans raison que la divine Ecriture nous a enseigné le nombre des années du juste, ce n'est pas seulement pour nous apprendre son âge, mais c'est que l'Ecriture nous a d'abord dit: Noé avait cinq cents ans. (Gen. V , 31.) Et, après nous avoir montré ce nombre d'années, elle nous a raconté la corruption des hommes dépassant toute mesure, la pensée de chaque homme s'appliquant au mal, dans chacun d'eux, dès sa jeunesse; et voilà pourquoi Dieu dit : Mon esprit ne demeurera pas toujours avec ces hommes, parce qu'ils ne sont que chair. (Gen. VI, 3.) Il leur annonce ainsi d'avance que son indignation déborde ; ensuite , voulant leur donner un temps suffisant pour se repentir, pour échapper aux effets de son indignation, il dit : Le temps de l'homme ne sera plus que de cent vingt ans (Ibid. VI, 3) ; c'est-à-dire j'attendrai encore, j'ajouterai, à ces cinq cents ans, pendant lesquels cet homme juste, rien que par le nom qu'il porte, les a suffisamment avertis, leur a suffisamment conseillé, pour peu qu'ils voulussent être attentifs, de renoncer à l'iniquité, de se convertir à la vertu. Maintenant encore, malgré tant de patience dans le passé , je leur fais la promesse de les supporter cent vingt années de plus, afin qu'ils emploient comme il convient le temps qui s'écoulera encore; afin qu'ils s'écartent de l'iniquité qu'ils embrassent la vertu.
Et il ne lui suffit pas de promettre cent vingt ans, il commanda au juste de construire une arche dont le seul aspect, suffisait pour raviver leur mémoire, et ne permettait à personne d'ignorer la grandeur du châtiment à venir. Car, ce seul fait, que ce juste, qui était parvenu à la vertu la plus haute, construisait l'arche avec tant d'ardeur, devait suffire pour inspirer à tous ceux qui n'étaient pas dépourvus de sens l'angoisse et l'épouvante;
pour leur persuader d'apaiser enfin le Dieu qui leur montrait ainsi sa clémence et sa bonté. En effet, si ces barbares, je parle des habitants de Ninive (il est nécessaire que je les produise encore au milieu de vous, ce sera une preuve plus éclatante et de l'excessive malignité des hommes du déluge et de la grande sagesse des pécheurs qui se sont sauvés).... (1) en effet, Notre 1 Cette phrase inachevée est la reproduction exacte du texte. Il ne faut, pas oublier que le style du commentaire sur la Genèse est très-négligé. On voit un exemple remarquable de ces longues parenthèses fréquentes dans saint Chrysostome et particulièrement dans ce. commentaire.
Seigneur dans ce jour terrible, j'entends le jour du jugement , faisant comparaître les serviteurs avec les serviteurs, prononcera la condamnation, en montrant que ceux qui ont joui des mêmes biens, qui ont reçu dés mêmes biens leur part, n'ont pas pratiqué la même vertu : souvent encore il compare l'inégalité des conditions, pour condamner plus rigoureusement les négligents et les lâches. C'est ainsi qu'il dit dans les Evangiles : Les Ninivites s'élèveront, au jour du jugement, contre cette race, et la condamneront, parce, qu'ils ont, fait pénitence à la prédication de Jonas, et cependant il y a ici plus que Jonas. (Matth. XII, 41.) Ces paroles revenaient à dire : Des barbares, dont on n'a pris aucun soin ,qui n'ont pas entendu l'enseignement des prophètes , qui n'ont pas vu de signes, qui n'ont pas contemplé de miracles, qui n'ont vu qu'un homme, un seuls un échappé de naufrage; après avoir entendu des paroles faites pour les jeter dans le désespoir, et la dernière perplexité, à tel point qu'ils auraient eu raison dé mépriser et cet homme et ses discours, ces barbares non-seulement n'ont pas méprisé les paroles du prophète, mais, dans le court espace de trois jours, ces hommes ainsi surpris, ont fait une pénitence si active, si fervente, qu'ils ont fait révoquer l'arrêt du Seigneur. Ces Ninivites, dit-il, condamneront cette génération pour qui on a dépensé tant de soins, qui a été nourrie des livrés des prophètes, qui a vu chaque jour des signes et des miracles. Ensuite, pour montrer l'excès de l'incrédulité de ces juifs, il constate l'admirable sagesse des Ninivites, parce qu'ils ont fait pénitence à la prédication de Jonas ; et cependant il y a ici plus que Jonas : Voyez, dit-il, ces Ninivites, à l'aspect d'un homme méprisable, à l'aspect de Jonas, ont accueilli sa prédication , et ils ont accompli là plus parfaite pénitence : et ceux-ci, à l'aspect de Celui qui est beaucoup plus que Jouas, qui est le Créateur même de l'univers, vivant au milieu d'eux; opérant tant et de si grands miracles, chaque jour purifiant les lépreux, ressuscitant les morts, corrigeant les vices de la nature, chassant les démons, guérissant les maladies, accordant dans sa pleine puissance la rémission des péchés, ils n'ont pas montré la même foi que les barbares.
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2. Mais reprenons la suite de notre discours, pour volis faire voir l'excès du délire des uns, la laborieuse diligence, la sagesse des autres : les Ninivites, resserrés dans l'étroit espace de trois jours, n'ont pas désespéré de leur salut, ils se sont hâtés de faire pénitence, de se laver de leurs fautes, de se rendre dignes de la bonté du Seigneur; au contraire, ces hommes du déluge, à qui on ajoutait cent vingt ans pour se repentir , n'ont retiré de ce délai aucun avantage. C'est pourquoi le Seigneur, devant l'excès de leur malignité, les voyant précipités de plus en plus dans les crimes, leur inflige un remède qui agit promptement; il fait disparaître le ferment de la perversité; il en purge le monde. De là ces paroles : Noé avait six cents ans lorsque les eaux du déluge inondèrent la terre. Déjà nous avons appris à quelle époque le Seigneur déclara son indignation, et en prédit l'effet;
Noé avait cinq cents ans : quand le déluge tomba, il avait six cents ans; il y eut donc ainsi, entre la prédiction et le déluge, un intervalle de cent ans. Dans le cours d'un si grand nombre d'années, ils ne firent pas le moindre progrès vers le bien, malgré ce grand enseignement de la construction de l'arche par Noé. Mais peut-être, demandera-t-on, pourquoi le Seigneur qui avait dit : Le temps de l'homme ne sera plus que de cent vingt ans, le Seigneur qui avait promis que sa patience attendrait pendant ce nombre d'années, n'attend-il pas que les années promises soient entièrement accomplies pour opérer la destruction universelle? Je dis que cela même est la plus forte marque de sa bonté. Quand il vit que, chaque jour, ils commettaient des fautes irréparables; que, non. seulement son inexprimable patience ne leur était d'aucune utilité, mais que les ulcères s'étendaient, alors il retrancha du temps pour les empêcher de s'exposer à des châtiments plus sévères. Mais, m'objecte-t-on, quel châtiment peut être plus sévère que celui-ci ? Il est, n'en doutez pas, mes bien-aimés, un châtiment plus sévère, plus terrible, le châtiment sans fin, le châtiment de l'âge à venir. Quelques pécheurs, pour avoir ici subi le châtiment, n'échappent pas cependant à l'autre; seulement l'autre châtiment sera plus léger; la rigueur des supplices endurés ici-bas, c'est autant de moins pour l'avenir. Ecoutez le Christ, déplorant le malheur de Bethsaïde : Malheur à toi, Chorazim ! dit-il;
malheur à toi, Bethsaïde ! parce que, si les miracles qui ont été faits au milieu de vous, avaient été faits dans Sodome, il y a longtemps qu'elle aurait fait pénitence, dans le sac et dans la cendre. C'est pourquoi je vous déclare qu'au jour du jugement, Sodome et Gomorrhe seront traitées moins rigoureusement que vous. (Matth. XI, 21, 22; Luc, X, 13, 14.) Voyez-vous, mon bien-aimé, comment cette expression, moins rigoureusement, montre que ces villes, quoiqu'elles aient subi sur la terre un si grand châtiment, cet incendie étrange, étonnant, supporteront aussi, dans l'avenir, un autre châtiment encore, plus léger toutefois, parce qu'elles ont déjà éprouvé un effet terrible de l'indignation de Dieu? Donc, pour préserver les hommes du déluge, des supplices plus rigoureux auxquels les exposeraient les péchés qu'ils amoncelaient sur eux, le Dieu de bonté, le Dieu de clémence, voyant qu'ils étaient incapables de repentir, abrégea le temps pendant lequel il avait promis de patienter encore. Car, de même qu'à l'égard de ceux qui s'empressent d'obéir à ses avertissements, il écoute sa naturelle bonté, révoque ses décrets, agrée les repentirs, affranchit ceux qui se convertissent des supplices qui les menaçaient; de même, quand il promet d'accorder quelques biens, par exemple, un temps pour se repentir, s'il voit que ses promesses ont été faites à des pécheurs indignes, alors aussi il révoque ses promesses. Voilà pourquoi il disait par la voix du prophète : Quand j'aurai prononcé l'arrêt contre un peuple, ou contre un royaume, pour le perdre et pour le détruire jusqu'à la racine; si cette nation fait pénitence, je me repentirai aussi moi-même du mal que j'avais résolu de lui faire. Et ensuite : Quand je me serai déclaré en faveur d'une nation, ou d'un royaume, pour l'établir et pour l'affermir, si ce royaume, ou si cette nation pèche, je me repentirai moi aussi dit bien que j'avais résolu de lui faire. (Jérém.
XVIII, 7, 8, 9, 10.) Voyez-vous comme c'est de nous que Dieu reçoit les occasions, aussi bien de la miséricorde qu'il nous an. nonce, que de la colère qu'il fait éclater? C'est pourquoi, au moment du déluge, il écourte le temps , parce que les hommes abusaient de la longueur du temps. Aussi Paul disait à ces stupides qui n'admettent pas le salut opéré par le repentir : Est-ce que vous méprisez les richesses de sa bonté, de sa patience et de sa longue tolérance ? Ignorez-vous que la bonté de Dieu vous invite à la pénitence ? et cependant, (163) par votre dureté, et par l'impénitence de votre coeur, vous vous amassez un trésor de colères, pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu. (Rom. II, 4, 5.) Voyez-vous comment cet illustre docteur de l'univers nous enseigne que ceux qui abusent de la patience de Dieu à attendre notre repentir s'exposent à une peine plus grave, à de plus rigoureux châtiments ? Et voilà pourquoi, dans le texte qui nous occupe, le Dieu de bonté, comme s'il voulait s'excuser, se justifier, nous donner la raison qui l'a porté à faire pleuvoir le déluge, avant que le temps promisse fût écoulé, nous dit : Noé avait six cents ans. Ceux qui, dans l'intervalle de cent années, n'ont pas voulu se convertir, qu'auraient-ils gagné à vingt ans de plus, sinon qu'ils auraient ajouté d'autres péchés à leurs péchés ? D'ailleurs Dieu, voulant montrer sa miséricorde ineffable et l'excellence de sa bonté, a donné encore sept jours avant le déluge, pour leur permettre, dans ce court intervalle, de montrer quelque apparence de repentir.
3. Et considérez la bonté du Seigneur, la diversité des moyens qu'il emploie pour la guérison. Voyant que leurs blessures étaient incurables, il ne leur laisse qu'un très-bref délai, parce qu'il veut, s'ils peuvent, dans un intervalle si court, revenir à résipiscence, révoquer l'arrêt de sa colère.
Car, c'est son habitude, parce qu'il se soucie de notre salut, de prédire les châtiments qu'il infligera , et sa raison, c'est qu'il désire ne pas être contraint de les infliger; il prend soin de les annoncer d'avance , afin que cet avertissement nous inspire une terreur qui nous corrige, qui détourne sa colère , qui nous permette de rendre ses décrets inutiles. Rien, en effet, ne le réjouit plus que notre conversion et notre retour à la vertu. Voyez donc avec quelle adresse il s'efforce de les guérir de leur mal; d'abord il leur a accordé un temps considérable pour se repentir; ensuite, quand il a vu qu'ils étaient comme privés de sentiment, que la longueur du temps ne leur servait à rien, qu'ils continuaient leur vices au moment même que le déluge était, pour ainsi dire, à leurs portes, il renouvelle la prédiction ;
il ne dit pas: dans trois jours comme pour les Ninivites, mais : dans sept jours. Et je n'hésite pas à le dire, parce que je connais combien est grande la clémence de notre Dieu, si, même dans ces derniers sept jours, ils avaient vraiment voulu faire pénitence, certes, ils auraient échappé au déluge. Voilà donc pourquoi, vu que les délais ajoutés à un temps si long ne pouvaient les arracher à leurs vices, Dieu a fait pleuvoir le déluge, l'an six cent de la vie de Noé. Noé, dit le texte, avait six cents ans lorsque les eaux du déluge inondèrent la terre. Avez-vous bien compris , mes bien-aimés, quelle grande utilité nous avons recueillie à savoir le nombre des années de la vie du juste,. quel âge il avait quand vint le déluge?
Eh bien, avançons , voyons la suite maintenant,, Lorsque le déluge commença, dit le texte, Noé entra dans l'arche, et, avec lui, ses fils; sa femme et les femmes de ses fils, pour sauver, des eaux du déluge. Et des oiseaux purs, et des oiseaux impurs, et des reptiles, deux, à deux entrèrent dans l'arche; et de tous ces animaux les mâles et les femelles, selon que le Seigneur l'avait commandé à Noé. (Gen. VI, 7-9.) Ce n'est pas sans dessein chie l'écriture a ajouté : Selon que le Seigneur l'avait commandé à Noé; c'est pour faire, une seconde fois, l'éloge de l'homme juste qui a tout accompli, selon que le Seigneur lui avait commandé, et qui n'a négligé aucun de ses ordres. Après donc que les sept jours furent passés, selon la promesse du Seigneur, dit le texte, les eaux du déluge se répandirent sur la terre, l'année six cent de la vie de Noé, le vingt-septième jour du second mois. (Ibid. X, 11) Voyez le soin que prend l’Ecriture de nous apprendre, non-seulement l'année, du déluge , mais le mois et le jour. Ensuite, pour que ce récit puisse servir à corriger les descendants, pour ajouter à la terreur, l'Ecriture dit : En ce jour-là, toutes les sources du grand abîme des eaux furent rompues, et les cataractes du ciel furent ouvertes, et la pluie tomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. (Ibid. 12.) Voyez encore comme la sainte Ecriture sait conformer ses expressions à notre infirmité; tous les mots sont appropriés au langage humain. Il n'y a pas de cataracte dans le ciel, mais ce sont des manières de parler familières; c'est comme si l'écriture disait :
le Seigneur se borna à commander, et, tout de suite, les eaux obéirent à l'ordre du Créateur, et réunissant de toutes parts tous leurs courants, inondèrent le monde entier. Quant à ce que le déluge dura quarante jours et quarante nuits, c'est encore là une grande marque de la divine bonté. En effet, dans sa profonde (164) miséricorde, Dieu voulait que quelques hommes au moins, de cette génération qu'il châtiait, pussent échapper à la destruction universelle, quand ils verraient périr, soin leurs yeux, des créatures leurs semblables, quand ils verraient la perte commune prête à les envelopper. Il est vraisemblable, en effet, qu'une bonne partie périrent le premier jour de l'inondation; le second jour, la proie du déluge s'augmenta, et de même le troisième jour et les jours suivants. Dieu donc différa de quarante jours et de quarante nuits l'achèvement du déluge pour ôter aux hommes toute excuse. S'il avait voulu se borner à ordonner le déluge, en un moment, il pouvait tout inonder, mais écoutant encore sa clémence, il employa la longueur des jours. Ensuite, le texte dit: aussitôt que ce jour parut, Noé entra dans l'arche avec ses fils, Sem, Cham et Japhet, sa femme, et les trois femmes de ses fils. Tous les animaux selon leur espèce y entrèrent aussi, selon que le Seigneur Dieu l'avait commandé à Noé. (Ibid. 13, 14, 46.) Ainsi, dit le texte, lorsque le déluge commença, selon le commandement du Seigneur, Noé entra dans l'arche, avec ses fils et sa femme, et les épouses de ses fils, et tous les animaux selon leur espèce. Et, dit le texte , le Seigneur Dieu ferma l'arche par dehors.
4. Voyez, encore ici, la. déférence de la parole qui s'accommode à notre infirmité: Dieu ferma l'arche par dehors. C'est pour nous apprendre qu'il mit le juste dans une parfaite sécurité. Voilà pourquoi le texte dit, ferma, et le texte ajoute: par dehors, afin que ce juste ne pût voir la destruction universelle, qui lui aurait causé une trop cruelle douleur; car, s'il se fût représenté dans son âme cet atroce, cet épouvantable bouleversement, s'il eût pu s'imaginer la destruction de l'espèce humaine, la fin commune de tous les êtres sans raison, la mort frappant à la fois les hommes et les bêtes de somme, et, pour ainsi dire, la destruction de la terre elle-même; saisi d'une noire tristesse, il eût été trop fortement troublé dans son coeur.
Sans doute, c'étaient des pervers qui périssaient, mais les âmes honnêtes éprouvent une pitié profonde à la vue des châtiments qui frappent les hommes. Et vous verrez que tous les prophètes, les justes, bien souvent, adressent à Dieu des prières pour les méchants. Ainsi faisait le patriarche pour les habitants de Sodome, ainsi n'ont cessé de faire les prophètes; il en est un qui disait: Hélas! Seigneur Dieu, perdrez-vous donc tout ce qui reste d'Israël? (Ezéch. IX, 8. ) Un autre maintenant s'écrie: Ferez-vous donc les hommes semblables aux poissons de la mer, qui n'ont point de chef? (Habac. I, 14.) Donc, parce qu'un homme juste était d'ailleurs confondu, troublé, pour que cet affreux spectacle ne le plongeât pas dans une trop amère tristesse, Dieu, pour ainsi dire, l'emprisonne dans l'arche; il épargne à ses regards un spectacle qui le frapperait de terreur. Il est à croire, en effet, que si Noé avait pu voir cette inondation, tant de flots amoncelés, il aurait craint d'être lui-même destiné à périr. Donc, par intérêt, par bonté pour lui, Dieu n'a pas voulu qu'il contemplât la rage cruelle des eaux, qu'il vît la destruction des hommes, l'extermination universelle. Pour moi, quand je médite sur la vie de ce juste dans l'arche, je m'étonne, j'admire et j'attribue encore son existence, j'attribue tout à la bonté de Dieu. Si cette bonté n'eût raffermi son âme, ne lui eût rendu facile une épreuve si accablante, comment, répondez-moi, je vous en prie, aurait-il pu subsister, enfermé comme dans une prison, comme dans un affreux cachot? Comment, je vous le demande, aurait-il pu résister à la fureur de tant de flots? Les hommes qui sont sur un navire, voguant à l'aide des voiles, qui aperçoivent le pilote assis près du gouvernail, opposant son art à la violence des vents, s'il leur arrive de voir les flots en fureur, ils meurent d'effroi, ils désespèrent presque de leur salut. Que penserons-nous donc de cet homme juste ? Il était là, je l'ai dit, comme dans une prison, laquelle deçà delà l'emportait dans tous les sens. Il ne voyait pas le ciel; il n'avait rien pour reposer ses regards ; il était là renfermé captif, et il ne pouvait rien voir de nature à le consoler. Les marins, si haut que les flots s’élèvent, peuvent souvent apercevoir le ciel, les sommets des montagnes, de grandes cités, c'est une consolation. Si la tempête redouble, s'il est impossible d'y résister, après dix jours ou un peu plus, après tous ces ouragans, après tous ces dangers, ils sont jetés sur la côte, et, se réconfortant peu à peu, ils finissent par oublier fatigues et douleurs. Mais ici, rien de pareil. Pendant une année tout entière, il fut là, dans cette prison étrange, horrible, pleine de stupeur, sans pouvoir respirer l'air pur : était-ce possible, puisque l'arche était fermée de (165) toutes parts? Comment, je vous en prie, a-t-il résisté? Comment a-t-il duré? Je suppose qu'ils eussent des corps de ter, des corps de diamant, comment ces corps mêmes auraient-ils pu, privés d'air, privés du vent, qui n'est pas moins utile que l'air à la santé du corps, supporter cette noire, étouffante captivité ? Comment ne devinrent-ils pas aveugles dans un si long séjour? Si nous voulons, pour comprendre une telle situation , nous rappeler nos préoccupations ordinaires, où trouvaient-ils de l'eau potable , ces vivants renfermés dans l'arche? Négligeons ce détail; comment put-il, ce juste, avec ses fils et leurs femmes, supporter cette existence en commun, avec les êtres sans raison, les bêtes sauvages, et tous les autres animaux? Supporter l'infection? supporter la cohabitation avec eux ? Mais que dis-je? comment ces animaux mêmes purent-ils résister si longtemps, comment ne périrent-ils pas, ne pouvant ni respirer, ni se mouvoir, dans cette seule et unique place où ils étaient tous si étroitement serrés? Vous savez bien, vous savez parfaitement qu'il nous faut nécessairement, et à nous, et aux animaux, plus que de l'air, plus que de la nourriture, qu'on nous enferme, qu'on nous mette à l'étroit dans une place unique, nous dépérissons, nous mourons. Comment donc ce juste a-t-il pu, avec tous les êtres -vivants gni étaient dans l'arche, subsister si longtemps? Ne cherchez pas d'autre cause que la grâce d'en-haut, la grâce toute-puissante. Cette arche, agitée deçà, delà, qu'une telle fureur des eaux n'engloutit pas, qui n'a pas de pilote, expliquez ce prodige sans la grâce d'en-haut ! Impossible de prétendre que cette arche fût comme un vaisseau que l'on pût diriger. L'arche était fermée de toutes parts, et, parce que l'architecte l'avait voulu ainsi, non-seulement le choc des flots ne lui porta aucune atteinte, mais l'arche, s'élevant sur leurs têtes, conserva dans une parfaite sûreté ceux qui l'habitaient.
Lorsque Dieu opère, mon bien-aimé, une oeuvre de ses mains , quelle qu'elle soit, ne cherchez pas à l'expliquer par une méthode humaine: les ouvrages de Dieu dépassent notre pensée; jamais l'intelligence de l'homme ne peut atteindre, comprendre la raison de ce qui est l'industrie de Dieu.
5. Donc il convient, quand nous entendons ce que Dieu commande, d'obéir à son ordre, de croire à ses paroles. Il est le Créateur de la nature; il change, il transforme tout comme il lui plaît. Et le Seigneur Dieu ferma l'arche par dehors. La vertu de ce juste fut grande , et sa foi excellente. C'est même là ce qui fit que l'arche fut construite, que tous supportèrent une telle habitation, une prison si étroite, une existence en commun avec les bêtes sauvages et les animaux de toute espèce. De là les paroles du bienheureux Paul, publiant la vertu de l'homme juste: C'est par la foi que Noé, divinement averti, appréhendant ce qu'on ne voyait point encore, bâtit l'arche, pour sauver sa famille, et, en la bâtissant, condamna le monde, et devint héritier de la justice qui naît de la foi. (Hébr. XI, 7.) Avez-vous bien compris comment la foi dans le Seigneur a été, pour le juste, comme une ancre solide; comment la foi, qui l'assurait de tout, lui a fait construire l'arche, et supporter une pareille habitation? Cette foi qui l'animait, lui a procuré son salut, et en la bâtissant, dit le texte, il condamna le monde, et devint héritier de la justice qui naît de la foi. Ce n'est pas qu'il ait lui-même été juge, mais. c'est que Dieu condamne par comparaison les hommes qui, avec les mêmes ressources que ce juste, n'ont pas pris, comme lui, le chemin de la vertu ; donc, c'est la foi qu'il a montrée qui a condamné les autres, ces incrédules qui n'ont pas ajouté foi à la prédiction.
Quant à moi j'admire, entre toutes les autres vertus de ce juste, qu'il ait pu, grâce à la bonté, à l'ineffable miséricorde de Dieu, vivre au milieu de ces animaux sauvages, de ces lions, de ces léopards, de ces ours, de toutes les autres bêtes féroces.
Rappelez-vous, mon bien-aimé, je vous en prie, quelle était la puissance, la suprématie de l'homme avant la désobéissance, et méditez sur la bonté de Dieu. Lorsque l'infraction au commandement eut diminué le pouvoir qui nous était donné, après le premier homme, le Dieu de bonté en trouva un autre qui put restaurer l'ancienne image, conserver les caractères de la vertu, montrer une parfaite obéissance aux ordres de Dieu. Le Seigneur le réintégra dans le premier honneur, comme pour nous montrer, par la réalité des faits, jusqu'où s'étendait le pouvoir d'Adam avant sa désobéissance. C'est ainsi que la vertu de l'homme, aidé par la divine clémence, reconquit l'antique domination, et les animaux reconnurent une seconde fois notre empire. En effet, à la vue d'un juste, ils oublient leur propre nature; (166) ou plutôt non, ils n'oublient pas leur nature, mais leur férocité, et, tout en persistant dans leur nature, ils changent leur férocité en douceur. Voyez-en la preuve dans ce qui arrive à Daniel. (Dan. VI, 22.) Entouré de lions, il paraissait comme entouré de brebis qui lui faisaient une garde d'honneur. Telle était, au milieu de cette troupe, sa sécurité; c'est que la confiance que le juste puisait dans sa vertu réprimait le naturel des bêtes féroces, et ne leur permettait plus de montrer leur férocité; de la même manière, ce juste admirable supportait facilement le contact des bêtes féroces, et, ni la place trop étroite, ni la longueur du temps, ni cette captivité sans air respirable, ne lui causèrent de malaise et de dégoût; sa foi en Dieu lui faisait trouver tout facile, et il était, dans cet affreux cachot, comme nous dans les prairies et sous les frais ombrages. C'est parce qu'il accomplissait le commandement du Seigneur que les choses difficiles lui paraissaient faciles. Telle est, en effet, la vertu ordinaire des justes; quand ils supportent quelque chose pour Dieu, ils ne considèrent pas la réalité qui se montre, mais ils apprécient la cause qui leur commande de supporter ce qu'ils supportent sans peine. Ainsi le bienheureux Paul, ce docteur des nations, chargé de fers, tant de fois traîné devant les juges, affrontant chaque jour les périls, appelle tant de tribulations, d'afflictions insupportables des épreuves légères, . non qu'elles le fussent en réalité, mais la pensée de la cause qui les lui imposait lui inspirait un courage qui allait jusqu'à l'indifférence, au milieu de tant d'assauts. Entendez ses paroles : Car le moment si court et si léger des afflictions que nous souffrons en cette vie produit en nous le poids éternel d'une souveraine et incomparable gloire. (II Cor. IV, 18.) L'attente, dit-il, de cette gloire qui sera dans l'avenir notre partage, de cette éternelle félicité, nous rend légères ces afflictions continuelles. Voyez-vous comme l'amour de bien rend moins pesante la charge des tribulations, et en supprime le sentiment? N'en doutez pas; voilà pourquoi notre bienheureux juste aussi trouvait des charmes dans ces jours de désolation; c'est que la foi et l'espérance en Dieu nourrissaient son âme. Et le Seigneur Dieu, dit le texte, ferma l'arche par dehors; le déluge se répandit pendant quarante jours et quarante nuits, et la terre fut remplie d'eau, et l'arche s'éleva au-dessus de la terre. Voyez encore comme le récit est fait pour augmenter la terreur, pour ajouter à l'horreur du sinistre ! le déluge se répandit pendant quarante jours et quarante nuits, et la terre fut remplie d'eau, et l'arche s'éleva au-dessus de la terre, et l'eau s'accrut et couvrit toute la surface de la terre, et l'arche était portée sur l'eau;
l'eau s'accrut et grossit prodigieusement au-dessus de la terre.
6. Vous voyez quel soin prend l'Ecriture pour montrer la grande quantité des eaux, l'inondation grossissant chaque jour. Et l’eau s'accrut, dit le texte, prodigieusement, et toutes les plus hautes montagnes qui sont sous le ciel furent couvertes. L'eau s'éleva de quinze coudées, et inonda toutes les montagnes. Le Dieu de bonté fit bien de fermer l'arche pour épargner au juste. ce spectacle; car si nous, après un si grand nombre d'années , après tant de siècles écoulés , au seul récit de l'Ecriture, nous sommes saisis d'épouvante et de stupeur, qu'aurait éprouvé , ce juste , si ses regards avaient vu cet effroyable abîme? aurait-il pu supporter, un seul moment, ce spectacle? Ne serait-il pas aussitôt, rien qu'en l'entrevoyant, tombé sans vie, glacé, absolument incapable de résister à cette affreuse image? Méditez ici, considérez, mes bien-aimés, ce qui nous arrive, quand une pluie médiocre tombe sur nos têtes; nous sommes dans les angoisses, et nous désespérons,. pour ainsi dire, et de l'univers et de notre vie. Qu'aurait éprouvé ce juste, s'il avait vu, à cette prodigieuse hauteur, les eaux montant toujours? L'eau, dit le texte, s'éleva au-dessus des montagnes, de quinze coudées. Rappelez-vous ici, mes bien-aimés, les paroles du Seigneur, quand il disait : Mon Esprit ne demeurera pas avec les hommes de cette génération, parce qu'ils ne sont que chair; et encore : La terre est corrompue et remplie d'iniquités; et encore : Dieu vit la terre et elle était corrompue, car toute chair avait corrompu sa voie. (Gen. VI, 3, 11, 12.) Le monde entier avait donc besoin d'être complètement purifié ; il fallait en laver toutes les taches , supprimer tout le ferment de la première malignité, ne laisser, de cette malignité aucune trace, renouveler, pour ainsi dire, les éléments;
un bon ouvrier, qui voit un vase que ronge une rouille invétérée, le jette au feu, en fait disparaître toute trace de rouille, et rend au vase sa première beauté : c'est ce qu'a fait le Seigneur notre Dieu; il a purifié le monde entier par ce déluge; il l'a délivré de la malice des hommes , de la corruption dès longtemps amassée et profonde; il en a renouvelé la face;
il l'a rétabli, il l'a rendu plus beau, ne permettant pas qu'il restât la moindre trace de ce qui le souillait auparavant. L'eau s'éleva au-dessus des montagnes, dit le texte, de quinze coudées. Ce n'est pas sans dessein que l'Ecriture nous fait ce récit; elle veut nous apprendre que, non-seulement les hommes , les bêtes de somme, les quadrupèdes, les reptiles furent engloutis, mais, avec eux, et les oiseaux du ciel, et tous les animaux qui vivaient sur les montagnes: je veux dire les animaux sauvages et tous les autres êtres dépourvus de raison. Voilà pourquoi le texte dit : L’eau s'éleva au-dessus des montagnes de quinze coudées. C'est pour vous apprendre que l'arrêt de Dieu a été accompli en réalité. En effet, Dieu avait dit : Je n'attendrai plus que sept jours, et je ferai pleuvoir le déluge sur la terre, et j'exterminerai de dessus la terre toutes les créatures que j'ai faites, depuis l'homme jusqu'aux animaux, depuis les reptiles jusqu'aux oiseaux du ciel. (Gen. VII, 4.) L'Ecriture nous fait ce récit, non-seulement pour nous apprendre à quelle hauteur tes eaux sont parvenues, mais pour nous faire voir, en même temps, qu'aucun animal absolument, soit bête féroce, soit bête de somme, n'a été épargné, mais que tout a été supprimé avec le genre humain. Comme tous ces animaux avaient été produits à cause de l'homme, en détruisant l'homme, il était juste de les détruire.
Ensuite, après nous avoir montré jusqu'à quelle hauteur les eaux se sont accrues, à savoir, de manière à dépasser de quinze coudées les cimes des plus hautes montagnes, le texte, avec son exactitude accoutumée, nous dit : Toute chair qui se meut sur la terre fut consumée; tous les oiseaux, toutes les bêtes de somme, toutes les bêtes sauvages, tous les reptiles, tous les hommes moururent, et généralement tout ce qui a vie et qui respire sur la terre. (Gen. VII, 21, 22.) Et ce n'est pas sans dessein et sans raison particulière que le texte a dit : Et tout ce qui respire sur la terre, mais c'est pour vous montrer que tous ont péri, que le juste seul, avec tous ceux qui étaient dans l'arche, a été sauvé; car ceux-ci, selon le commandement du Seigneur, ayant quitté la terre, étaient montés dans l'arche. Et les eaux détruisirent toutes les créatures qui étaient de la surface de toute la terre, depuis l'homme jusqu'aux bêtes, tant les reptiles que les oiseaux du ciel, tout périt de dessus la terre. Voyez comme, une fois, deux fois, à mainte reprise, le texte nous enseigne que la destruction a été générale, universelle; qu'aucun être vivant n'y a échappé; que tout a été étouffé sous les flots, aussi bien tous les hommes que tous les animaux. Il ne demeure que Noé seul, et ceux qui étaient avec lui dans l'arche, et les eaux couvrirent la terre pendant cent cinquante jours.(Ibid. 24. ) Pendant ce grand nombre de jours, dit le texte, les eaux restèrent à cette merveilleuse hauteur; considérez encore ici la grandeur d'âme de l'homme juste et l'excellence de son courage. Que n'a-t-il pas éprouvé dans l’âme en concevant, en Voyant, pour ainsi dire, par la pensée, les corps des hommes, des animaux domestiqués, des animaux purs ou impurs, subissant la mort commune à tous, mêlés ensemble, sans aucune différence, indistinctement? En outre, qu'a-t-il éprouvé, quand il réfléchissait en lui-même sur le monde dévasté, sur cette vie pleine de douleurs, de toute part dépourvue de tente consolation, sans aucun entretien, sans aucun aspect pour charmer les yeux, quand il ignorait combien de temps il lui faudrait supporter la vie dans cette prison.? Tant que le fracas des eaux, que le tourbillon des vagues retentit à son oreille, il sentait chaque jour grandir en lui l'épouvante. Quelles douces pensées pouvaient récréer celui qui voyait, cent cinquante jours durant, toujours le même niveau des ondes, les flots portés à cette hauteur, et rien pour indiquer qu'ils commençassent si peu que ce fût, à s'abaisser.
Mais, sachez-le bien, il supportait tout avec courage, parce qu'il connaissait la toute-puissance du Seigneur; il ne doutait pas de cette vérité, que le Créateur de la nature fait tout, transforme tout comme il lui plaît; et l'homme juste se résignait â sa condition.
C'est que la grâce de Dieu vivifiait, fortifiait son courage, lui procurait une consolation suffisante, prévenait en lui les défaillances, ne lui permettait pas de concevoir une pensée qui ne fût pas virile, qui ne fût pas généreuse. Ce juste avait commencé par montrer tout ce qui dépendait de lui, je veux dire, le zèle de la vertu, la vigueur de la justice, l'excellence de la foi; bientôt il obtint l'abondance des dons du Seigneur, c'est-à-dire la patience, la force, la douceur de la parfaite résignation, (168) le don de supporter. le séjour dans l'arche; sans indisposition, sans dégoût, sans se plaindre de la cohabitation avec tous ces animaux.
Imitons donc ce juste, nous aussi, je vous en conjure. Hâtons-nous, empressons-nous de contribuer de notre part, afin de nous rendre nous-mêmes dignes aussi des présents du Seigneur. S'il attend les occasions qui viennent de nous, ce n'est que pour nous montrer toute sa munificence. Donc, il ne faut pas que notre indolence nous prive de ses dons; soyas pleins de zèle , mettons la main à l'oeuvre du salut ; prenons résolument la route qui mène à la vertu, afin que nous puissions, aidés du secours d'en haut, atteindre promptement à notre fin bienheureuse ; suspendons-nous à l'espérance en le Seigneur, que ce soit là, pour nous, comme une ancre sûre et solide ; ne regardons pas ce que la vertu a de labeurs , mais voyons après les labeurs, calculons les récompenses, tout fardeau nous sera léger. Le marchand , sorti du port, en pleine mer, ne songe pas seulement pirates, naufrages, monstres marins, vents furieux, tempêtes continuelles, désastres sans nombre ; il calcule les gains à venir quand il aura échappé à tous les périls; son espérance fait sa force; il brave aisément tous ces malheurs pour grossir le trésor qu'il rapportera chez lui. L'agriculteur ne pense pas seulement aux travaux pénibles, aux pluies, à la terre stérile , à la nielle, aux sauterelles funestes; il se représente son grenier rompant sous le poids de ses gerbes, et,son courage supporte tout, et l'attente des biens le rend insensible à la peine; quelqu'incertaine que soit l'espérance, n'importe ! il se nourrit de l'espérance qui lui montre l'avenir joyeux, et il ne renonce pas aux fatigues; il fait, au contraire, tout ce qui dépend de lui, attendant le jour où il recevra, de ses fatigues, le riche salaire. Le soldat qui revêt ses armes et va combattre ne pense pas seulement blessures, membres . meurtris, attaques subites des ennemis vainqueurs, tous les autres désastres ; il se représente les victoires et les triomphes et il s'équipe de toutes ses armes, quelque incertain que soit l'avenir, quelque perte qui le menace; chassant de lui toutes ces idées, animé d'une bonne espérance, il secoue l'engourdissement, la torpeur, prend ses armes, court à l'ennemi. Donc, mes bien-aimés, si le marchand, si le soldat, si l'agriculteur, quelqu'incertaine que soit l'espérance, malgré tant de déceptions, tant d'obstacles, vous venez de l'entendre, tant d'empêchements si divers, ne redoutent pas la fatigue, n'abdiquent pas l'espérance de voir d'heureux jours, quelle sera notre excuse si nous reculons devant les difficultés de la vertu? si nous n'acceptons pas volontiers pour elle tous les labeurs, quand notre espoir est si solide, quand nous voyons, en réserve pour nous, tant de récompenses, tant de couronnes d'un prix infiniment supérieur à tous nos mérites? Ecoutez donc le bienheureux Paul; après tant d'afflictions, si souvent traîné devant les juges, si souvent chargé de chaînes, après tant de morts affrontées chaque jour: Je suis persuadé que les souffrances de la vie présente n'ont point de proportion avec cette gloire qui sera un jour découverte en nous. (Rom. VIII,18.) Quand chaque jour, dit-il, nous subirions la mort, ce qui est impossible à la nature, quoique, par la bonté du Seigneur, l'âme triomphe de la nature et se pare dé si glorieuses couronnes, non, nous ne supportons rien, dit-il, qui mérite les biens qui nous attendent, la gloire qui doit un jour nous être révélée. Voyez de quelle gloire splendide jouissent les partisans de la vertu ! cette gloire dépasse l'éclat des plus belles oeuvres que le plus saint puisse montrer à Dieu : eût-il atteint à la plus haute cime de la vertu, cette gloire rayonne plus: encore. Car enfin quelles oeuvres magnifiques peut montrer l'homme, qui le soient assez pour répondre à la libéralité du Seigneur? Si Paul, un tel homme, un si grand homme, disait : Je suis persuadé que les souffrances de la vie présente n'ont point de proportion avec cette gloire qui sera un jour découverte en nous; s'il disait encore : Je meurs chaque jour. (I Cor. XV, 31); et encore : J'ai travaillé plus que tous les autres (Ibid. V, 10), que dirons-nous, nous qui refusons de prendre la moindre peine pour la vertu? nous qui, dans le relâchement de notre indolence, n'avons pour unique souci que de nous préserver de quelque mince chagrin, quoique pourtant nous sachions bien qu'il n'est possible d'atteindre à la céleste béatitude que par la patience qui supporte les douleurs présentes en aspirant au bonheur à venir? Ces douleurs nous rendent agréables à Dieu, cette courte fatigue d'ici-bas nous assure la félicité dont jouissent en haut les élus : il nous suffit de vouloir, de suivre le conseil du docteur des (169) nations, d'aller où sa voix nous dit de marcher. Considérez, mes bien-aimés, que quelque tristes que soient les malheurs, ces malheurs n'ont qu'un temps; les biens qui nous attendent là-haut sont impérissables, éternels.
Les choses visibles sont temporelles , les invisibles sont éternelles. (Il Cor. IV, 18.) Supportons donc avec courage ces afflictions temporelles, ne nous fatiguons pas du travail qui fait la vertu, afin de jouir des biens éternels assurés pour jamais; puissions-nous tous entrer dans ce partage, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, la force, l'honneur, et maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
VINGT-SIXIèME HOMéLIE. " Et Dieu se souvint de Noé, de toutes les bêtes sauvages, de tous les animaux domestiques, de tous les volatiles et de tous les reptiles qui étaient avec lui dans l'arche. Et Dieu fit venir un vent sur la terre et l'eau arrêta. " (Gen. VIII, 1)
ANALYSE,
1. L'orateur nous montre la bonté de Dieu s'exerçant envers l'homme jusque dans le châtiment du déluge, comme en toute rencontre. Telle est l'idée fondamentale à laquelle saint Chrysostome revient sans cesse : lorsque Dieu punit il le fait autant par bonté que par justice. — 2. Application de cette thèse à Caïn. Dieu est plus indulgent pour les fautes commises contre lui que pour celles qui offensent le prochain ; rendons à Dieu la pareille. — 3. Explication du texte : Dieu se souvint. Dieu ne prolonge jamais l'épreuve au delà des forces de celui, qui la subit. — 4. Noé laisse partir d'abord le corbeau, puis la colombe. Explication du mot jusqu'à ce que. — 5. Noé reçoit la même bénédiction qu'autrefois Adam. — 6. Exhortation.
1. La grande et ineffable bonté de Dieu, l'excès de sa bienveillance nous est déjà montré par ce qui vient d'être lu, puisqu'elle s'est manifestée, non-seulement envers l'animal raisonnable, c'est-à-dire l'homme, mais aussi envers les bêtes de toute espèce. Car étant le Créateur de tout, il montre sa bonté à propos de toutes les créatures:
il nous fait voir ainsi tout l'intérêt qu'il porte au genre humain, puisqu'il a tout fait et depuis le commencement pour notre salut. Aussi, même quand il punit, quand il s'irrite, c'est toujours une suite de sa bonté. S'il envoie des châtiments, ce n'est point par haine ou colère; il veut seulement arracher la racine du mal pour qu'elle ne se multiplie pas. Aussi, comme je vous le dis, il n'a fait le déluge que par intérêt pour ceux qui s'étaient livrés à l'iniquité. Mais, direz-vous, quel est cet intérêt qui consiste à noyer? Imprudent, ne parlez point témérairement, mais acceptez avec reconnaissance toutes les actions de Dieu, et sachez qu'il y a là justement la plus grande preuve d'intérêt. Ces pécheurs incurables qui, chaque jour, élargissent leurs blessures et se font des plaies que rien ne peut guérir, n'était-ce pas un grand bienfait de les arracher à un état si déplorable? Et la manière de les punir n'est-elle pas pleine de douceur? Eux qui devaient de toute manière payer leur dette à la nature, leur faire, en guise de punition, abandonner la vie sans avoir le sentiment de la mort, et sans aucune souffrance, n'était-ce pas beaucoup, de sagesse et (170) de bonté? Si nous faisons à ce sujet de pieuses réflexions, nous verrons qu'une pareille punition a été un bienfait, non-.seulement pour ceux qui l'ont subie, mais pour leurs successeurs qui en ont remporté deux grands avantages; d'abord de ne pas être enveloppés dans la même destruction, ensuite d'en avoir tiré une leçon de prudence et de sagesse; aussi, que de grâces ne doivent-ils pas à Dieu ! En effet, par la punition de leurs prédécesseurs et par la crainte d'en subir une pareille, ils sont devenus meilleurs; de plus, tout le levain du mal a été supprimé, et il n'est plus resté personne pour enseigner le vice et l'iniquité. Voyez comment même les punitions et les supplices deviennent des bienfaits et annoncent la providence de Dieu à l'égard de la nature humaine. Si l'on veut, dès l'origine énumérer tous les châtiments, on trouvera que c'est dans ces intentions qu'ils ont été infligés aux pécheurs. Par exemple, quand Adam a pêché, son exil du paradis n'était pas seulement une punition, mais un bienfait. Et comment, direz-vous, peut-on considérer comme un bienfait ce renvoi du paradis? Ne jugez pas uniquement d'après les faits, mes bien-aimés, n'étudiez pas légèrement les actions de Dieu, mais creusez au fond de l'abîme de sa bonté et tout s'expliquera comme je vous l'ai dit. Dites-moi si Adam, après sa faute, avait encore pu jouir des mêmes biens, jusqu'où ne serait-il pas tombé? Après les ordres qu'il avait reçus, il n'en a pas moins écouté le serpent tentateur et succombé aux piéges que le diable lui tendait ainsi, afin de le faire tomber dans le péché de désobéissance, en le flattant de devenir l'égal.
de Dieu; si donc il était resté dans le même état d'honneur et de bonheur, n'aurait-il pas ensuite accordé au démon perfide plus de croyance qu'au Créateur de l'univers, et n'aurait-il pas eu sur lui même des idées encore plus exagérées?
Car telle est la nature des hommes si rien ne s'oppose à leurs fautes, si rien ne les inquiète, ils se laissent entraîner à l'abîme. Je puis encore vous montrer d'une autre manière que l'exil d'Adam et sa condamnation étaient des preuves de clémence, car, en le renvoyant du paradis et en le plaçant dans les environs, Dieu le corrigea pour le moment et l'affermit pour la suite en lui faisant voir par cette preuve combien le démon était trompeur. Dieu porta contre lui la sentence de mort pour ne pas l'exposer à pécher continuellement pas désobéissance.
Ne voyez-vous pas que ces punitions de l'exil et de la mort étaient, en effet, des marques de clémence? Je puis ajouter encore autre chose. Et quoi donc? C'est que Dieu, en déployant ainsi sa colère contre Adam, a voulu, non-seulement le favoriser par une punition salutaire, mais aussi corriger sa postérité par son exemple. Car si par la suite son fils Caïn, après avoir vu son père chassé du paradis, privé de sa gloire ineffable et frappé d'une malédiction terrible : tu es terre et tu rentreras dans la terre (Gen. III, 19) ; si Caïn n'est pas devenu meilleur, mais encore plus coupable, à quelles criminelles folies ne serait-il pas arrivé s'il n'avait pas vu le sort de son père?Et,ce qui est bien digne d'admiration, en punissant celui qui commit de tels crimes et souilla la terre d'un homicide, Dieu mêla encore la miséricorde au châtiment.
2. Comprenez la grandeur de la bonté divine relativement à Caïn ! quand il eut gravement offensé et méprisé Dieu par son sacrifice (en effet, il ne faisait point un partage convenable, mais il offrait sans choix), Dieu ne lui dit rien de dur ni de pénible, quoique sa faute ne fût pas commune et ordinaire, mais très-importante, car si ceux qui veulent honorer des hommes , c'est-à-dire leurs semblables, tiennent à leur offrir et à leur donner ce qu'il y a de meilleur et de plus beau, combien était-il plus obligatoire à un homme d'offrir à Dieu tout ce qu'il avait de plus rare et de plias précieux ! Eh bien ! tandis qu'il péchait ainsi et le méprisait à ce point, Dieu ne le punit pas, ne lui infligea aucune peine; mais il lui dit, avec la douceur d'un ami parlant à un ami: Tu as péché, tiens-toi en repos. (Gen. IV, 7.) Ainsi il lui signala son péché et lui conseilla de ne pas continuer. Voyez-vous quelle bonté parfaite? Mais non-seulement Caïn ne profita pas d'une pareille patience, mais il ajouta de nouvelles fautes aux premières et alla jusqu'à assassiner son frère;
or, même en ce moment Dieu lui montrait encore une grande douteux en commençant par l'interroger et lui permettant de se justifier; mais comme il persista dans son impudence, Dieu le punit, mais pour le corriger et mêlant toujours beaucoup de miséricorde à son arrêt.
Vous voyez que Dieu pardonna une faute qui s'adressait à lui-même, quoiqu'elle fût grave; mais quand Caïn s'arma contre son frère, il le blâma et le maudit. Faisons de même et imitons le Seigneur ; si quelqu'un a péché (171) contre nous, pardonnons-lui et remettons cette faute à celui qui l'a commise, ne punissons que si la faute regarde Dieu. Mais je ne sais comment il se fait que c'est tout le contraire; nous laissons impunis tous les péchés qui offensent Dieu, mais pour la moindre. faute qui nous touche nous devenons des accusateurs et des juges sévères, sans songer que nous excitons ainsi le Seigneur contre nous-mêmes.
Pour reconnaître que c'est souvent l'usage de Dieu de remettre les péchés qui le touchent et de rechercher sévèrement ceux qui touchent le prochain, écoutez saint Paul : Si un homme a une femme infidèle, mais qu'elle désire cohabiter avec lui, qu'il ne la renvoie pas. Et si une femme a un mari infidèle, mais qu'il désire cohabiter avec elle , qu'elle ne le renvoie pas. (I Cor. VII, 12, 13.) Voyez quelle condescendance ! Etre gentil, infidèle, n'est pas un obstacle à la cohabitation quand on la désire.
Qu'une femme soit de la religion des Gentils et infidèle, si elle veut cohabiter avec son mari, qu'il ne la repousse pas. Et il ajoute: que sais-tu, femme, si tu ne dois pas sauver ton mari? que sais-tu, mari, si tu ne dois pas sauver la femme ? (I Cor. VII, 7,16.) Ecoutez encore le Christ qui dit à ses disciples: Je vous le dis, tout homme qui renverra sa femme, excepté pour cause de fornication, l'expose a l'adultère. (Matth. V, 32.) Quel excès de bonté ! Même si elle est de croyance infidèle, de race étrangère, gardez-la si elle y consent; mais si elle a péché contre vous, si elle a oublié ses promesses et qu'elle ait préféré une autre union, vous pouvez la repousser et la renvoyer. Songeons à tout cela et cherchons pour tant de bienveillance à rendre à Dieu la pareille; comme il remet les péchés qui sont faits contre lui et qu'il punit sévèrement ceux qui s'adressent à nous, nous, de même, remettons toutes les offenses que nous souffrons du prochain, mais ne négligeons jamais de venger les offenses faites à Dieu. Cela sera extrêmement avantageux pour nous et rie le sera pas moins pour ceux qui seront ainsi corrigés. Peut-être mon préambule a-t-il été un peu long aujourd'hui.
Mais qu'y faire ? Cela m'est arrivé malgré moi, et le courant du discours m'a entraîné.
Puisque nous avions à parler du déluge, il était nécessaire d'expliquer à votre charité que les punitions infligées par Dieu sont plutôt des miséricordes que des punitions : c'est ce qui a lieu pour le déluge. Car de même qu'un père chérit toujours ses enfants, de même Dieu fait tout par intérêt pour les hommes. Pour apprendre par le discours d'aujourd'hui et par la lecture d'hier l'étendue de cette bienveillance, écoutez lés paroles de l'Ecriture sainte. Hier vous avez entendu celles du bienheureux Moïse; L'eau s'éleva sur la terre pendant cent cinquante jours (Gen. VII, 24) (c'est là que nous en étions restés) ; voici la suite : Dieu se souvint de Noé, et de toutes les bêtes, de tous les animaux, domestiques, de tous les volatiles, de tous les reptiles qui étaient avec lui dans l'arche.
3. Voyez encore comme I'Ecriture sainte s'abaisse jusqu'à nous. Dieu, dit-elle, se souvint. Comprenons cela , mes bien-aimés, d'une manière digne de Dieu et n'expliquons pas la vulgarité de ces paroles avec la faiblesse de notre nature. Considéré par rapport à Dieu , ce mot est indigne de son ineffable nature , mais il a été dit pour se conformer à notre faiblesse.
Dieu ee souvint de Noé: Car après avoir raconté, comme je l'ai déjà exposé à votre charité, qu'il avait plu pendant quarante jours et autant de nuits , que l'eau était restée pendant cent cinquante jours, élevée de quinze coudées au-dessus des montagnes, et que pendant tout ce temps le juste était resté dans l'arche; sans pouvoir respirer l'air et habitant avec toutes les brutes, alors Dieu se souvint de Noé. Qu'est-ce à dire? il se souvint ! C'est-à-dire il eut pitié du juste et de sa position dans l'arche; il eut pitié d'un homme souffrant tant d'ennuis et d'embarras et ignorant quand ces désagréments finiraient. Songez, je vous prie, aux pensées qu'il devait avoir dans quarante jours et quarante nuits pendant lesquels se déchaînaient lés eaux impétueuses, et voyant que durant cent cinquante jours elles restaient à la même hauteur sans commencer à descendre; le plus fâcheux, c'est qu'Il ne pouvait voir ce qui s'était passé; enfermé comme il l'était et ne pouvant juger par ses yeux de l'étendue du mal, sa douleur s'en augmentait, et chaque jour il supposait les désastres plus horribles. Pour moi, je m'étonne comment il ne fut pas lui-même englouti par la douleur, en réfléchissant à la destruction du genre humain , à l'isolement de sa famille et à l'existence pénible qu'elle allait mener. Mais la cause de tous ses biens, ce. fut sa foi en Dieu, qui lui donna 1a force de résister et de tout supporter; nourri de cet espoir, il était insensible à toutes (172) les afflictions. D'un côté, s'il fit ce qui dépendait de lui en montrant beaucoup de foi, de résignation et de courage, de l'autre voyez quelle est la bonté de Dieu à son égard. Dieu se souvint de Noé. Ce n'est pas sans raison qu'il est dit: se souvint. Comme l'écriture sainte a déjà rendu témoignage pour le juste, en lui disant: Entre dans l'arche parce que j'ai vu que tu étais juste dans cette génération (Gen. VII, 1), elle dit maintenant : Dieu se souvint de Noé, c'est-à-dire du témoignage qu'il lui avait rendu. Il n'abandonne pas le juste longtemps, il ne diffère pas sa délivrance au-delà de ce qu'il pouvait supporter et quand cette heure est venue il le comble toujours de ses bienfaits. Sachant l'infirmité de notre nature, s'il permet que nous soyons tentés, il proportionne l'épreuve à notre faiblesse et fait en sorte que ses récompenses prouvent notre courage et sa miséricorde.
Aussi saint Paul dit : Dieu est fidèle, il ne permettra pas que vous soyez éprouvés au delà de vos forces, mais en même temps que l'épreuve, il vous donnera un moyen d'en sortir et de n'y pas succomber. (I Cor. X, 13.) Mais le juste conservait toujours son courage et sa résignation, en supportant par sa confiance en Dieu le séjour et les ennuis de l'arche ; aussi est-il dit : Dieu se souvint de Noé. Ensuite, pour vous faire connaître l'abîme de la divine miséricorde, l'écriture sainte ajoute : Et de toutes les bêtes, de tous les animaux domestiques, de tous les volatiles, de tous les reptiles qui étaient avec lui dans l'arche.
Voyez comme Dieu atout fait pour l'homme. Avec les hommes qui ont péri par le déluge, il a fait périr la généralité des animaux ; mais, voulant montrer sa miséricorde envers le juste, il a voulu aussi, par égard pour lui, étendre ses soins et sa bonté jusque sur les êtres sans raison, les quadrupèdes, les volatiles et les reptiles. Dieu se souvint de Noé, de, toutes les bêtes, de tous les animaux domestiques, de tous les volatiles et de tous les reptiles qui étaient avec lui dans l'arche. Et Dieu fit souffler un vent sur la terre, et l'eau cessa de monter. Se rappelant Noé et tout ce qui était avec lui dans l'arche, il fit arrêter l'impétuosité de l'eau pour montrer peu à peu sa bonté.
Le juste alors pouvait respirer et calmer ses inquiétudes, puisqu'il recouvrait à la fois l'air et la lumière. Dieu fit souffler un vent sur la terre, et l'eau cessa de monter. Les fontaines de l'abîme et les cataractes du ciel furent fermées. Voyez comment tout cela est exprimé dans le style des hommes. Les fontaines de l'abîme et les cataractes du ciel furent fermées, et, la pluie du ciel fut arrêtée. Cela signifie que le Seigneur avait ordonné aux eaux de revenir à leurs places et de ne plus en sortir, mais de baisser graduellement. L'eau descendait de la terre et diminuait pendant cent cinquante jours. Comment la raison pourra-t-elle jamais comprendre cela? Soit, la pluie a cessé, les sources n'ont plus coulé et les cataractes du ciel ont été fermées; mais comment toute cette eau a-t-elle disparu ? L'abîme s'étendait sur toute la terre. Comment donc une si grande masse d'eau a-t-elle pu tout à coup diminuer? Qui pourra jamais l'expliquer par la raison humaine? Que nous reste-t-il à dire? C'est l'ordre de Dieu qui a tout fait.
4. Ne cherchons donc pas trop curieusement à explorer comment tout s'est passé : croyons seulement. C'est la volonté de Dieu qui a ouvert l'abîme; c'est encore sa volonté qui l'a fermé et a fait revenir les eaux à la place que le Seigneur leur a marquée et que lui seul connaît. L'arche s'arrêta le septième mois et le vingt-septième jour de ce mois sur les monts d'Ararat. L'eau décrut jusqu'au dixième mois et l'on commença à voir les sommets des mon. tagnes le premier jour du dixième mois. Voyez quel changement rapide et combien les eaux étaient baissées pour que l'arche s'arrêtât sur les montagnes. L'écriture avait dit que l'eau dépassait les montagnes de quinze coudées: maintenant elle dit que l'arche s'est arrêtée sur les montagnes d’Ararat, que l'eau a décru peu à peu jusqu'au dixième mois jusqu'à laisser voir alors les sommets des montagnes. Réfléchissez, je vous prie, à la fermeté du juste quia été tenu, pendant tant de mois, renfermé dans les ténèbres. Il arriva, après quarante jours, que Noé ouvrit la fenêtre qu'il avait faite à l'arche, et il envoya un corbeau pour voir si l'eau avait quitté la terre. Le juste n'ose pas encore regarder par lui-même, mais il envoie un corbeau pour apprendre de cette manière s'il y avait un heureux changement. Mais le corbeau ne revint pas jusqu'à ce que les eaux fussent séchées sur la terre. L'écriture ajoute ce mot jusqu'à ce que; ce n'est pas que le corbeau soit revenu plus tard, mais tel est le langage propre de l'écriture sainte. Il serait facile de trouver d'autres exemples de cette habitude et de vous en indiquer beaucoup; mais pour ne pas vous rendre (173) négligents en vous disant tout, nous vous laissons à sonder l'Ecriture et à chercher dans quelles circonstances elle emploie des locutions semblables. Il s'agit maintenant de vous dire pourquoi cet oiseau n'est pas revenu. Peut-être cet oiseau immonde, après la retraite des eaux, avait trouvé des cadavres d'hommes et de bêtes, et, rencontrant une nourriture qui lui convenait, s'y était arrêté, ce qui même donnait au juste une bonne raison pour espérer, car si le corbeau n'avait rien trouvé pour se soutenir, il fût revenu. Pour savoir s'il en était ainsi, le juste, dont la confiance s'augmentait , envoya une colombe, oiseau privé et familier, d'une grande douceur et qui ne se nourrit que de graines; aussi il est compté parmi les oiseaux purs. Et il envoya la colombe pour voir si l'eau avait cessé de couvrir la face de la terre. Mais la colombe n'ayant pas trouvé où poser ses pieds, retourna vers lui dans l'arche, parce que l'eau était sur toute la face de la terre. Ici il faut chercher comment l'Ecriture sainte, après avoir dit plus haut que l'on voyait les sommets des montagnes, dit maintenant que la colombe est revenue à l'arche parce qu'elle n'avait pas trouvé où se poser : et que l'eau couvrait toute la face de la terre. Lisons ce passage avec attention et nous en saurons la cause: il n'est pas dit simplement où se poser, mais où poser ses pieds, ce qui nous montre que malgré la retraite des eaux et la réapparition des sommets des montagnes, l'abondance de l'inondation avait laissé sur ces sommets une grande masse de limon. Aussi la colombe ne pouvant s'arrêter nulle part, ni trouver la nourriture qui lui convenait, revint à l'arche, montrant au juste par son retour qu'il y avait encore une grande quantité d'eau. Ayant étendu la main, il la prit avec sa main et la ramena à lui dans l'arche. Voyez quelle douceur dans cet oiseau, comment son retour montra au juste qu'il fallait prendre encore un peu de patience. Et ayant attendu encore sept jours, il fit partir la colombe de l'arche. Et la colombe revint vers lui le soir, portant dans son bec une feuille cueillie à un olivier. Ce n'est .pas au hasard ni sans raison qu'il est écrit le soir: nous voyons par là, qu'après s'être nourrie tout le jour de la nourriture qui lui convenait, elle revenait le soir portant dans son bec ce qu'elle avait cueilli sur un olivier. Cet animal est doux et très-familier. Aussi revint-il, et par cette feuille d'olivier, il apporta au juste une grande consolation. Mais l'on dira peut-être : où a-t-il trouvé cette feuille? Tout cela est arrivé conformément aux desseins de Dieu, d'après lesquels la colombe a trouvé l'arbre, a cueilli là feuille et l'a rapportée au juste. Du reste, l'olivier est toujours vert, et il est probable qu'après la retraite des eaux, cet arbre avait encore ses feuilles. Ayant attendu encore sept autres jours; il fit partir la colombe et 'elle ne revint plus à lui. Voyez que le juste reçoit toujours la consolation dont il a besoin. Quand la colombe rentre avec la feuille d'olivier dans son bec, il conçoit déjà de grandes espérances : maintenant quand elle fut sortie pour ne plus rentrer, c'était la meilleure preuve qu'elle avait trouvé ce qu'il lui fallait et que les eaux avaient complètement disparu. Et pour voir qu'il en était ainsi, écoutez la suite : Il arriva, dans la six cent et unième année de la vie de Noé, le premier mois , que l'eau se retira de la face de la terre. Et Noé enleva la couverture de l'arche qu'il avait construite et vit que l'eau avait quitté la surface de la terre.
5. Ici encore je ne puis m'empêcher d'admirer avec stupéfaction là vertu du juste et la bonté de Dieu. Comment, en effet, respirant l'air après si longtemps et ouvrant les yeux à la vue du ciel, n'a-t-il pas été ébloui et aveuglé?
Car vous savez que c'est ce qui arrive d'ordinaire à ceux qui ont passé, même peu de temps, dans l'obscurité et les ténèbres, lorsqu'ils revoient l'éclat du jour. Mais ce juste, pendant une année entière et des mois si pénibles passés dans l'arche presque sans, lumière , en revoyant tout-à-coup les splendeurs du soleil, n'éprouva aucun accident semblable. C'était la grâce de Dieu et la patience qu'il lui avait accordée, qui avaient donné plus de vigueur même à ses facultés corporelles, et les avaient élevées au-dessus de leur nature.
Au second mois la terre fut séchée, le vingt-septième jour, de ce mois. Ce n'est pas sans raison que l'Ecriture sainte raconte tout avec tant d'exactitude : c'est -pour rions montrer que tout fut terminé à cet anniversaire, pour faire briller, la patience du juste et compléter la purification de la terre. Ensuite, après que toute la création eut été comme lavée de tout ce qui la souillait, eut effacé les taches qu'y avait laissées la perversité humaine, et que sa figure fut devenue radieuse, c'est alors que le juste put enfin sortir de l'arche, et se délivrer de sa cruelle prison. Le Seigneur dit à Noé: Sors de l'arche, toi et tes fils, et ta femme, et les (174) femmes de tes fils avec toi, ainsi que tous les animaux qui sont avec toi, toute chair, depuis les volatiles jusqu'aux bestiaux et aux reptile qui se meuvent sur la terre : fais-les sortir avec toi; croissez et multipliez sur la terre. Voyez comment Dieu, dans sa bonté, donne au juste toute sorte de consolations. Il le fait sortir de l'arche, avec ses fils, sa femme et les femmes de ses fils, avec tous les animaux; et pour ne pas le laisser ensuite dans un profond découragement s'il pouvait se demander avec anxiété quelle serait sa vie dans ce désert, habitant seul une si vaste étendue sans y rencontrer d'êtres vivants, après lui avoir dit sors de l'arche et emmène tout ce qui est avec toi, il ajoute : Croissez et multipliez sur la terre.
Voyez comment le juste reçoit cette bénédiction d'en-haut, qu'Adam avait reçue avant le péché; car aussitôt après là création, Dieu les bénit en disant : Croissez, multipliez et gouvernez la terre. De même, il est dit à Noé : Croissez et multipliez sur la terre. De même que le premier est l'origine et la racine de tous ceux qui ont précédé le déluge, de même notre juste est comme le levain, l'origine et la racine de tout ce gui a suivi le déluge. C'est de lui que viennent nos générations actuelles, pour lui que la création tout entière a recouvre sa beauté propre, que la terre a pu donner des fruits et que tout a été réorganisé pour servir l'homme. Noé sortit, lui et sa femme et les femmes de ses fils avec lui; et tous les animaux, les bestiaux, les oiseaux, les reptiles se mouvant sur terre, tous suivant leur espèce, sortirent de l'arche. Après avoir reçu l'ordre du Seigneur et sa bénédiction dans ces termes : Croissez et multipliez, il sortit de l'arche avec tout ce qui s'y trouvait. Et ensuite il vivait seul sur la terre avec sa femme, ses fils et les femmes de ses fils. Mais sitôt qu'il fut sorti, il montra sa reconnaissance naturelle en rendant grâce au Seigneur tant pour le passé que pour l'avenir. Mais, si vous le voulez bien, afin de ne pas être trop long, nous renverrons à demain ce qui regarde la reconnaissance du juste et nous n'en parlerons pas maintenant; nous vous supplions de porter sans cesse vers ce bienheureux votre attention et votre zèle, pour étudier la perfection de sa vertu et pour chercher à l'égaler. Considérez, je vous en conjure, combien est grand le trésor de sa vertu, puisque, après tant de jours que j'ai consacrés à vous en parler, je n'ai pu encore terminer ce que j'avais à vous en dire. Que parlé-je de terminer ! Nous n'y parviendrons jamais, quoique nous puissions dire : nous et nos successeurs, nous aurons beau parler, nous n'épuiserons pas ce sujet : telle est l'excellence de la vertu ! L'exemple de ce juste suffirait, si nous le voulions bien, pour instruire la nature humaine et l'engager à imiter cette vertu. Car si Noé, seul au milieu de tant de méchants et n'ayant pas un ami, est parvenu à ce comble de vertu, quelle sera notre excuse, à nous qui ne rencontrons pas lés mêmes obstacles, et qui ce, pendant sommes si négligents pour les bonnes oeuvres? Il ne s'agit pas seulement de cette existence de cinq cents ans pendant laquelle il était forcé de vivre au milieu ries méchants qui le raillaient et l’insultaient; cette année qu'il passa tout entière dans l'arche me parait valoir tout le reste. Ce juste y éprouvait une infinité d'afflictions et d'angoisses, par la privation d'air et le voisinage de tant d'animaux : au milieu de tout cela son esprit restait inébranlable, sa volonté inflexible, ainsi que sa foi envers Dieu, qui lui rendait tout facile et léger à supporter. Il est vrai que, s'il faisait beaucoup de lui-même; Dieu avait été prodigue envers lui. Malgré les tourments qu'il supportait dans l'arche, du moins il évitait une terrible catastrophe et il échappait à la destruction universelle. Aussi en échange de ces angoisses et de cette insupportable prison, il avait le repos et la sécurité, en même temps que la divine bénédiction : aussi montra-t-il sa reconnaissance, et vous le verrez ton, jours commencer par là. Dans les premiers temps de sa vie, il a pratiqué toutes les vertus et fui tous les vices dont ceux qui vivaient alors étaient infectés, ce qui lui a épargné loué punition et l'a fait sauver lui seul pendant que tous les autres étaient submergés : de même aussi, comme il a conservé la foi et qu'il a supporté avec reconnaissance son séjour dans l'arche, il a reçu encore une nouvelle effusion de grâce divine; à peine sorti de l'arche et revenu à ses premières habitudes il a obtenu a bénédiction, et montrant toujours la même reconnaissance il a rendu grâce à Dieu qui l'a encore honoré de plus grands bienfaits. Car c'est ce que fait Dieu : ce que nous lui offrons peut être sans importance ni valeur; mais enfin, si nous l'offrons, il nous récompense libéralement. Et pour vous faire voir toute la pauvreté humaine et toute la munificence da Dieu, écoutez bien ceci : si nous voulons faire une offrande à Dieu, que pouvons-nous faire de plus que de lui offrir des paroles d'action de grâces? Ce qu'il fait pour nous, au contraire, nous le voyons par des œuvres. Or, quelle différence entre les paroles et les oeuvres ! Le Seigneur n'a pas besoin de nous et ne nous demande rien que des paroles : Si même il exige cette reconnaissance verbale, ce n'est pas qu'il en ait besoin, mais c'est pour que nous ne soyons point ingrats et que nous reconnaissions l'Auteur de tant de bienfaits. Aussi saint Paul nous dit : Soyez reconnaissants. (Colos. III, 15.) C'est là surtout ce que Dieu nous demande. Ainsi ne soyons point ingrats; ne montrons point de paresse pour remercier Dieu, puisque nous recevons ses bienfaits : il nous en reviendra de nouveaux avantages. Si nous sommes reconnaissants des bienfaits passés, nous en recevrons encore de plus grands, et de plus nous donnerons des forces à notre confiance. Seulement, je vous en conjure, méditons, méditons en nous-mêmes, chaque jour et à chaque heure, s'il est possible, non-seulement les bienfaits que nous avons reçus du Créateur et que nous partageons avec toute la nature humaine, mais ceux que nous recevons chaque jour et en particulier.
Que parlé-je de bienfaits quotidiens et particuliers? Remercions encore Dieu de tous ceux qu'il nous accorde et que nous ne connaissons pas. Quand il est inquiet pour notre salut, il nous oblige sauvent à notre insu, souvent même il nous sauve des dangers et nous accorde encore d'autres grâces. C'est une source de clémence qui répand sans cesse ses flots sur le genre humain: Méditons à ce sujet et cherchons à remercier le Seigneur de ses bienfaits passés et à nous préparer à ceux de l'avenir de manière à ne pas en paraître indignes : c'est alors que nous pourrons bien diriger notre existence et fuir le vice. Car le souvenir des bienfaits est une excellente préparation à une vie vertueuse il nous empêche de tomber dans l'indifférence et l'oubli, et de tourner au mal. Un esprit attentif et vigilant remercie toujours, dans les mauvais succès comme dans les bons, et ne se laisse point abattre par les vicissitudes de la vie; il s'en fortifie davantage, et il considère l'ineffable providence de Dieu qui déploie, même dans nos adversités , assez de sagesse et de ressources, quoique nous ne puissions pas comprendre toute la profondeur de ses desseins, pour montrer qu'il veille encore sur nous.
6. Aussi soyons toujours disposés à lui rendre sang cesse grâce de toutes choses, quoi qu'il arrive. C'est pour cela qu'il a fait de nous des êtres raisonnables et différents des animaux; c'est pour louer, célébrer, glorifier sans cesse le Seigneur créateur de toutes choses. C'est pour cela que son souffle a fait naître notre âme et qu'il nous a accordé la parole, afin d'apprécier ses bienfaits, de reconnaître sa puissance et de montrer que nous ne sommes point ingrats en le remerciant selon nos forces. Car si les hommes, c'est-à-dire nos semblables, exigent de nous des remercîments pour le moindre bienfait, non pas qu'ils s'inquiètent de notre reconnaissance, mais pour en tirer gloire, combien ne devons-nous pas remercier Dieu qui ne veut que nous rendre service? Notre reconnaissance glorifie les hommes qui nous ont obligés; celle que, nous marquons à Dieu nous glorifie nous-mêmes. En effet, quoiqu’il n’ait pas besoin de nos remerciements, il les désire, mais c'est pour en faire retomber sur nous tout l'avantage et nous rendre dignes d'une protection encore plus grande. Sans doute nos louanges ne sont pas dignes de lui; comment cela se pourrait-il avec la faiblesse de la nature qui nous enchaîne? Mais pourquoi parler de la nature humaine? Pas même les intelligences incorporelles et invisibles, les puissances et les dominations, les chérubins et les séraphins ne pourraient célébrer dignement sa gloire. Nous n'en devons pas moins, selon nos forces, lui exprimer notre reconnaissance et glorifier sans cesse notre Seigneur par les louanges que lui adresse notre voix et par la pureté de notre vie. Car la meilleure glorification de Dieu consiste à le faire célébrer par des milliers de langues. Or, tout homme vertueux engage tous ceux qui le voient à célébrer le Seigneur; et cette glorification dont il est cause loi attire de la part de Dieu une grande et ineffable bénédiction. En effet, peut-il y avoir rien de plus glorieux pour nous, non-seulement de célébrer par nos propres voix la gloire du bon Dieu, mais d'engager tous nos semblables à le glorifier avec nous? Pour cela, mes bien-aimés, rien ne vaut une conduite irréprochable. Aussi le Seigneur dit : Que votre lumière brille devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes (176) oeuvres et qu'ils glorifient votre Dieu qui est aux cieux. (Matth. V, 16.) De même que la lumière dissipe les ténèbres, de même l'éclat de la vertu repousse le mal et écarte les ténèbres de l'erreur en excitant à louer Dieu ceux devant qui elle brille. Aussi faisons nos efforts pour que nos oeuvres aient cet éclat qui fait glorifier le Seigneur. Si le Christ a parlé ainsi, ce n'est pas pour que nous fassions montre de nos actions; loin de là ! C'est pour que nous veillions sur notre vie avec assez de soin, pour qu'il nous approuve, pour ne donner à personne occasion de blasphémer, et que nos bonnes actions excitent tous ceux qui nous voient à glorifier le Dieu tout-puissant. C'est alors, en effet, c'est alors que nous attirerons sur nous toute sa bienveillance, que nous pourrons éviter les châtiments et obtenir les biens ineffables, par la grâce et la bonté de Notre Seigneur Jésus-Christ, à qui ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, soient gloire, puissance et honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
VINGT-SEPTIèME HOMéLIE. " Et Noé dressa un autel au Seigneur, et il prit de tous les oiseaux purs, et il offrit un holocauste sur l'autel. " (Gen. VIII, 20.)
ANALYSE.
1. Les bienfaits de Dieu envers notre race sont innombrables; le plus grand, le plus incompréhensible de tons, c'est la venue de son Fils unique en ce monde. — 2. Dieu agrée les sacrifices que lui offrent les hommes pour exercer leur reconnaissance. — 3. La foi et la bonne intention donnent à nos oeuvres leur mérite. — 4. La bonté de Dieu se manifeste dans la promesse qu'a fait de ne plus détruire le genre humain par le déluge, par la permission qu'il accorde h l'homme de se nourrir de la chair des animaux. — 5. La défense de manger le sang des animaux a été faite pour adoucir la naturelle cruauté de l'homme. — 6-8. Exhortation au pardon des injures et a l'amour des ennemis.
1. Vous avez vu hier comment la bonté du Dieu clément fit sortir le juste de l'arche et le délivra d'une pareille habitation, d'une prison si triste et si pénible, et comment il récompensa sa patience en disant: Croissez et multipliez. Apprenons aujourd'hui combien Noé a été sensible et reconnaissant, et comment il s'est ainsi attiré de la part de Dieu des grâces encore plus grandes. C'est ce que fait Dieu quand il rencontre des coeurs touchés de ce qu'il a déjà fait, il leur prodigue encore de nouvelles faveurs. Cherchons donc à remercier le. Seigneur Dieu de tous les biens qu'il nous a déjà accordés, afin d'en mériter de plus grands encore . n'oublions jamais les faveurs que Dieu nous a faites, et songeons-y constamment pour lui offrir sans cesse nos actions de grâces, quoiqu'elles soient si nombreuses que notre mémoire ne suffise pas pour retenir et compter tous les biens que nous en avons reçus, Qui pourrait en effet examiner tout ce que nous avons déjà reçu, tout ce qui nous est promis et tout ce que nous recevons chaque jour? Dieu nous a tirés du néant à l'être, il nous a donné un corps et une âme, nous a créés raisonnables, nous a donné cet air que nous respirons , a formé création pour le genre humain : il avait voulu , dans l'origine, que l'homme vécût dans le paradis sans douleur ni travail, égal aux anges et aux puissances (177) incorporelles et supérieur aux exigences de la chair, malgré le corps qui l'enveloppait. Ensuite quand l'homme, par sa négligence, eut succombé au piége diabolique que lui tendait le serpent, Dieu ne cessa point d'être bon pour ce pécheur, ce coupable : par sa punition même, comme nous l'avons dit hier, il montra l'excès de sa bonté et lui accorda encore une infinité d'autres bienfaits. Par la suite des temps, la race s'étant. accrue et se détournant vers le mal, quand Dieu eut vu que les plaies étaient incurables , il détruisit tous ces artisans du vice, comme un mauvais levain, laissant ce juste pour en faire la racine et l'origine du genre humain. Voyez encore quelle est sa bonté envers ce juste. C'est par lui et ses fils qu'il a fait multiplier l'humanité en foule innombrable : peu à peu, choisissant des justes, je veux dire les patriarches, il les a établis comme les précepteurs du genre humain, capables d'entraîner tout le monde par l'exemple de leurs vertus, et comme des médecins, de guérir les maladies morales. Il les a conduits; tantôt en Palestine, tantôt en Egypte, afin de montrer à découvert, d'un côté la patience de ses serviteurs, et, de l'autre, de déployer toute sa puissance : ainsi, il s'est toujours montré empressé pour le salut de la race humaine, en suscitant des prophètes, et leur faisant accomplir des signes et des miracles. En un mot, de même que nous ne pourrions pas, avec mille efforts, compter le nombre des flots de la mer, de même nous ne pourrions énumérer la variété des bienfaits que Dieu a épanchés sur notre nature. Enfin, quand il vit qu'après tant de bienveillance de sa part et sa miséricorde inouïe, la race humaine était encore retombée, sans avoir pu être retenue par les patriarches, les prophètes, les miracles les plus frappants, les châtiments et les avertissements si souvent répétés, enfin par les captivités consécutives, Dieu ayant pitié de notre race, pour guérir nos âmes et nos corps, nous envoya son Fils unique, sortant, pour ainsi dire, des bras paternels ; il lui fit prendre la forme d'un esclave dans le sein d'une Vierge, vivre avec nous et supporter toutes nos misères pour enlever de la terre au ciel notre race abattue sous le poids de ses péchés. Le fils du tonnerre, frappé de l'excès de bonté que Dieu avait déployé à l'égard du genre humain, nous disait à haute voix : C'est ainsi que Dieu a aimé le monde. (Jean, III, 16.) Voyez quels prodiges renferme ce mot : C'est ainsi ! Il fait comprendre la grandeur de ce qui va suivre, et c'est pourquoi l'Ecriture commence ainsi. Donnez-nous donc, ô saint Jean, l'explication de ce trot, c'est ainsi dites-nous l'étendue, la grandeur, l'excellence d'un pareil bienfait. C'est ainsi que Dieu a aimé le monde, au point de nous donner son Fils unique, pour que tout homme croyant en lui ne meure pas, mais ait la vie éternelle. Voilà la cause de la venue du fils de Dieu en ce monde, il y est venu pour que les hommes qui allaient périr, trouvassent une occasion de salut dans 1a foi en lui. Qui pourra concevoir cette grande et admirable libéralité qui dépasse notre raison, par laquelle le don du baptême, accordé à notre nature, efface tous nos péchés? Mais que dis-je? Si l'esprit ne le conçoit pas, la parole peut encore moins le rendre, et quoi que je dise, il m'en restera encore plus à dire. Qui aurait pu imaginer cette voie de pénitence que Dieu, par son inexprimable bonté, a ouverte à notre race, en nous donnant, après la grâce du baptême, ces admirables préceptes par lesquels, si nous le voulons bien, nous pourrons rentrer en grâce avec lui.
2. Vous avez vu, mes bien-aimés, l'abîme de ses bienfaits, vous avez vu combien nous en avons comptés, mais nous n'avons pu vous en dire encore qu'une faible partie. Comment une langue humaine pourrait-elle exposer tout ce que Dieu a fait pour nous ? Quels que soient ses bienfaits dans cette vie, il en a promis de plus grands et d'inexprimables dans l'autre vie à ceux qui auront marché sur terre dans le sentier de la vertu. Saint Paul nous en indique la grandeur en quelques mots : Dieu a préparé ci ceux qui l'aiment des biens que l’oeil n'a pas vus, que l'oreille n'a pas entendus, que le coeur de l'homme n'a pas devinés. (I Cor. II, 9.) Quels dons inouïs, quelle magnificence au-dessus de toute pensée humaine ! Il dit :que le coeur de l'homme n'a pas deviné. Méditons ces paroles, et rendons grâce à Dieu suivant nos forces, nous pourrons bien mieux nous concilier sa bienveillance et devenir plus capables d'être vertueux. Car le souvenir des bienfaits de Dieu suffit pour nous rendre supportables les efforts de la vertu, nous préparer à mépriser toutes les choses présentes et pour nous attacher à Celui qui nous comble de ses faveurs, en nous pénétrant d'un amour chaque jour plus ardent. Ainsi Noé a obtenu tant de bienveillance et de grâce d'en-haut, parce qu'il avait montré sa (177) reconnaissance pour les bienfaits déjà reçus. Mais, pour que cette instruction soit plus claire, il faut que je rappelle à votre charité le commencement de ce qu'on a lu aujourd'hui. Après que le juste fut sorti de l'arche, selon l'ordre de Dieu, avec ses fils, sa femme et les femmes de ses fils, ainsi que tous les animaux et les volatiles, et qu'il eut reçu de Dieu, après sa sortie, cette bénédiction qui le consolait si bien : croissez et multipliez, l'Ecriture, pour montrer sa reconnaissance, nous dit : Noé dressa un autel au Seigneur et il prit de tous les quadrupèdes purs et de tous les volatiles purs, et il offrit un holocauste sur l'autel. Observez avec soin, mes bien-aimés, d'après les paroles présentes, comment le Créateur de toutes choses a mis dans notre nature une idée précise de la vertu. D'où serait venue à ce juste, dites-moi, une pareille idée ? Il n'y avait là personne qu'il pût prendre pour exemple. Mais de même que dans l'origine, Abel, le fils du premier homme, a offert avec dévotion un sacrifice sans être averti par d'autres que par lui-même; de même aujourd'hui ce juste, par la rectitude de sa volonté et de son jugement, offrit au Seigneur, suivant ses forces et comme il croyait devoir le faire, un sacrifice d'actions de grâce. Voyez avec quelle sagesse il avait tout disposé ! Il n'avait pas d'édifice splendide, de temple, ni même de maison habitable ni rien de semblable : il savait, en effet, il savait que Dieu ne demande que les coeurs. Il éleva un autel à la hâte, prit quelques animaux purs et quelques oiseaux purs et offrit son holocauste, montrant ainsi sa reconnaissance autant qu'il le pouvait : aussi le Dieu de bonté couronna sa bonne volonté et lui montra de nouveau sa bienveillance; car l'Ecriture dit: Et le Seigneur en sentit l'odeur agréable. Voyez comme l'intention du sacrificateur change en parfum 1a fumée, l'odeur de graisse et toute la puanteur qui s'en exhalait. Aussi Paul disait: Nous sommes la bonne odeur du Christ pour ceux qui sont sauvés et pour ceux qui périssent: pour les uns c'est une odeur de mort qui fait mourir, pour les autres une odeur de vie qui fait vivre (II Cor. II, 15), c'est là cette odeur agréable.
Ne vous choquez pas d'un mot vulgaire ces expressions, mises à la portée de notre faiblesse, signifient seulement que Dieu accepta l'offrande du juste. On peut voir par cela même que Dieu n'a besoin de rien et qu'il a permis les sacrifices pour exercer les hommes à la reconnaissance. Aussi ce qui lui était offert était brûlé par le feu, afin que les hommes qui l'offraient comprissent que tout cela n'avait d'usage que pour eux. Mais pourquoi, direz-vous, l'a-t-il permis autrefois? C'était encore pour avoir égard à la faiblesse de notre raison les hommes, tombant peu à peu dans le relâchement , devaient se faire d'autres dieux et leur offrir aussi des sacrifices : il voulut donc qu'on lui en offrît à lui-même, afin d'arrêter du moins les hommes sur la pente de cette erreur funeste. Et pour vous montrer que c'était une concession faite à notre faiblesse, observez que, dans l'époque qui nous précède, il avait fait une loi de la circoncision, non qu'elle pût servir en rien au salut de l'âme, mais comme une marque de reconnaissance, comme un signe ou un cachet que les Juifs portaient avec eux et qui leur défendait de se mêler aux gentils.
3. Aussi saint Paul l'appelle-t-il un signe, en disant : Il donna le signe de la circoncision comme un sceau. (Rom. IV, 11.) Ce n'est pas que cela justifie, car notre juste, avant que la circoncision eût été établie, parvint à une si haute vertu : Mais que dis-je ?
Le patriarche Abraham lui-même, avant de recevoir la circoncision, a été justifié par sa foi seule. Car avant la circoncision, dit saint Paul, Abraham crut en Dieu et cela lui fut imputé en justice. (Rom. IV, 3.) Pourquoi donc, ô juif, t'enorgueillir de ta circoncision ? Apprends que bien des hommes ont été justes avant qu'elle fût connue. Ainsi, Abel fut conduit par sa foi à faire son offrande, et Paul dit : C'est par la foi qu'Abel fit à Dieu une offrande plus agréable que celle de Caïn. (Héb. XI, 4.) Enoch fut enlevé au ciel, et Noé, par sa grande justice, évita les horreurs du déluge : enfin, Abraham même, avant sa circoncision, fut vanté par Dieu pour sa vertu. C'est ainsi que, dès l'origine, le genre humain a trouvé son salut dans la foi'' De même le Dieu de bonté a permis qu'on lui offrît des sacrifices, à une époque où notre nature était plus imparfaite, pour que l'homme pût lui exprimer sa reconnaissance et fuir le culte funeste des idoles. Si, en effet, malgré tant de condescendance de Dieu, bien des hommes n'ont pas évité cette chute, qui aurait pu l'en garantir sans cela? Le Seigneur en sentit l'odeur agréable. Il n'en dit pas autant des Juifs ingrats : pourquoi cela? Ecoutez le (179) Prophète : Le parfum m'est en abomination (Is. I,13), pour montrer que ceux qui l'offrent ont une volonté perverse. De même que la vertu du juste a changé en parfum la fumée et l'odeur de viande rôtie, de même leur méchanceté changeait les parfums en infection. Aussi, efforçons-nous, je vous en conjure, d'apporter des intentions pures, c'est la source de tous les biens. Le bon Dieu n'a pas l'habitude de regarder nos actions elles-mêmes, il considère la pensée intérieure qui nous fait agir : d'après cela il blâme ou il approuve nos actions. Ainsi, soit que nous priions, soit que nous jeûnions, soit que nous fassions l'aumône (car ce sont là nos sacrifices spirituels), soit que nous fassions toute autre couvre spirituelle, faisons-la toujours dans une bonne intention, afin de recevoir une palme digne de nos efforts. En effet, il est absolument impossible que nos travaux ne soient pas récompensés, s'ils ont été dirigés suivant les règles de la vertu. Il peut même se faire que, par l'extrême bonté de Dieu, nous soyons récompensés pour la seule intention, quoique notre oeuvre n'ait pas été accomplie. Remarquez, par exemple, ce qui arrive à propos de l'aumône. Si, en voyant un homme étendu sur la place et réduit à la dernière misère, vous Compatissez à son sort, et si vous élevez votre pensée au ciel, en remerciant le Seigneur qui vous a épargné ces souffrances et qui donne au pauvre le courage de les supporter , quand même vous ne pourriez apaiser et rassasier sa faim , vous serez néanmoins complètement récompensé pour l'intention. Voilà pourquoi le Seigneur dit : Celui qui aura donné seulement un verre d'eau froide à quelqu'un parce qu'il est mon disciple, en vérité, je vous le dis, il ne perdra pas sa récompense. (Matth. X, 42.) Qu'y a-t-il de moins précieux qu'un verre d'eau froide? Mais l'intention qu'on y joint mérite une récompense. Nous pouvons prendre l'exemple opposé. Je dois présente ces contrastes à votre charité pour que vous puissiez apprécier le mérite avec assurance. Ecoutez ce que dit le Christ: Celui qui regarde une femme pour la désirer a déjà commis l'adultère dans son coeur. (Matth. V, 28.) Vous voyez ici qu'une mauvaise pensée entraîne une condamnation, et qu'un regard imprudent est puni comme si l'adultère avait été consommé ! Puisque nous savons tout cela , affermissons partout et toujours notre intention dans le bien, afin que nos actions soient bien reçues. Car si une bonne intention change en parfum la fumée et la mauvaise odeur, que ne peut-elle pas faire d'un culte spirituel, et quelles grâces du ciel ne peut-elle pas attirer sur nous ! Le Seigneur en sentit l'odeur agréable. Vous voyez ce qui est arrivé au juste dont l'action, à en juger par l'apparence, avait peu de valeur, mais qui en avait une très-grande par la pureté dé son intention. Voyez encore l'infinie bonté du Dieu de clémence. Le Seigneur Dieu dit en réfléchissant : je ne maudirai plus la terre à l'occasion des couvres des hommes, car la pensée des hommes est sujette à tomber dans le mal dès leur jeunesse. Je ne frapperai plus toute chair vivante, comme je l'ai fait, tant que la terre vivra.
4. Quelle quantité de bienfaits, quelle étendue de bonté, quel excès de clémence ! Le Seigneur Dieu dit en réfléchissant. Ce mot en réfléchissant est tout à fait humain et adapté à notre nature. Je ne maudirai plus la terre à l'occasion des oeuvres des hommes. En effet, il avait dit au premier homme créé. La terre t'engendrera des épines et des chardons.
(Gen. III, 8, et IV, 12), et il avait parlé de même à Caïn. — Maintenant; après la destruction universelle, il s'adresse au juste pour le consoler, lui rendre confiance et l'empêcher de te dire à soi-même : A quoi servira cette bénédiction, croissez et multipliez, s'il nous faut encore périr après nous être multipliés ? Car il avait aussi dit autrefois à Adam : Croissez et multipliez; cependant le déluge est venu. Pour lui éviter ces tourments perpétuels de la pensée, voyez quelle est la bonté de Dieu : Je ne maudirai plus la terre à propos des oeuvres des hommes! D'abord il déclare que c'est à propos de leur perversité qu'il a ainsi bouleversé la terre. Ensuite, pour nous montrer que s'il fait cette promesse, ce n'est pas qu'il s'attende à voir les hommes se mieux conduire; il ajoute : Car la pensée des hommes est sujette à tomber dans le mal dès leur jeunesse. Voilà un rare exemple de bonté.
Puisque, dit-il, la pensée de l'homme est sujette à tomber dans le mal depuis sec jeunesse, à cause de cela, je ne maudirai plus la terre. J'ai usé deux fois, dit-il, de tout mon pouvoir puisque je vois la méchanceté si prompte à s'accroître, je promets de ne plus détruire la terre. Ensuite, pour montrer toute l'étendue de sa bonté, il ajoute : Je ne frapperai plus toute chair vivante, comme je l'ai fait, tant que la terre vivra. Voyez, je vous prie, quelle (180) consolation il apporte au juste, et même à d'autres qu'au juste ! car, dans sa bonté, il embrasse toute la race des hommes de l'avenir, puisqu'il dit: Je ne frapperai plus toute chair vivante, et qu'il ajoute: comme je t'ai fait, et aussi tant que la terre vivra; il déclare ainsi qu'il n'y aura plus de déluge, et que jamais une pareille catastrophe n'envahira le globe. Il dit même comme preuve de son éternelle bienveillance: Tant que la terre vivra, c'est-à-dire: Je promets qu'à aucune époque je ne déploierai à ce point mon indignation et que je ne causerai jamais une pareille perturbation dans la marche des saisons, ni dans l'ordre des éléments. Aussi, dit-il à la suite: Les semailles et les moissons, le froid et la chaleur, l'été et le printemps ne cesseront ni jour ni nuit. Cet ordre, dit-il, sera immuable: jamais la terre ne cessera de donner à l'homme sa subsistance et de récompenser les labeurs de l'agriculture; les saisons ne seront plus bouleversées, mais le froid et le chaud, l'été et le printemps reviendront à leur tour dans l'année. En effet, pendant le déluge, tout cela avait été confondu, et le juste dans l'arche était presque dans une nuit complète; aussi Dieu lui dit: Le jour et la nuit ne cesseront pas leur course et, jusqu'à la fin des siècles, leurs fonctions seront immuables. Voyez quel puissant encouragement bien capable de relever le courage du juste; voyez quelle récompense il a reçue de ses mérites. Mais cette ineffable libéralité se montre encore dans ce qui suit: Dieu bénit Noé et ses fils et leur dit: Croissez et multipliez, et remplissez la terre et dominez-la. Vous serez craints et redoutés de toutes les bêtes de la terre et de tous les oiseaux du ciel, de tous les animaux qui se meuvent sur terre et de tous les poissons de la mer: je les ai livrés tous entre vos mains. Tout ce qui se meut et qui est vivant sera votre nourriture; je vous l'ai donné comme les plantes des jardins. Cependant ne mangez pas la chair avec son sang, qui est son âme. Il faut ici admirer la suprême bonté du Seigneur. vous voyez que le juste reçoit de nouveau la même bénédiction qui avait déjà été donnée à Adam; cette supériorité que l'homme avait perdue, il la recouvre par sa vertu et surtout par l'inexprimable clémence du Seigneur. Car, de même qu'il avait dit autrefois:
Croissez et multipliez, et gouvernez la terre; dominez sur les poissons de la mer, les reptiles, les volatiles et les quadrupèdes; il dit maintenant : Vous serez craints et redoutés de toutes les bêtes de la terre et de toutes les volatiles. Tout ce qui se meut et vit sur terre sera votre nourriture; je vous l'ai donné comme les plantes des jardins. Cependant ne mangez pas la chair avec son sang, qui est son âme. C'est la même loi que celle qui avait été donnée au premier homme, sauf une observation. Quand l'empire du monde a été donné à Adam, ainsi que la jouissance de tout ce qui était dans le paradis, il y eut cependant un arbre auquel il lui fut défendu de toucher; il en est de même pour Noé; Dieu le rend terrible aux animaux de la terre et met encore sous sa puissance les oiseaux et les volatiles; il dit aussi: Tout ce qui se meut et vit sur terre sera votre nourriture: je vous l'ai donné comme les plantes des jardins. C'est alors qu'a commencé l'usage de manger de la viande, non pas pour satisfaire notre gourmandise, mais parce que les hommes, devant sacrifier des animaux, afin de rendre grâce au Seigneur, il ne fallait pas qu'ils parussent rejeter les choses consacrées: aussi Dieu leur accorde l'usage de cette nourriture et leur permet d'y recourir abondamment. Je vous ai tout donné comme les plantes des jardins. Ensuite, de même que, tout en jouissant du fruit de tous les arbres, Adam devait s'abstenir d'un seul, de même aussi, tout en accordant à Noé la permission de manger de tout ce qu'il voudrait, Dieu lui dit néanmoins: Ne mangez pas la chair avec le sang, qui est son âme. Qu'est ce donc qu'un animal où l'on a laissé le sang qui est son âme? Cela signifie une bête étouffée; car l'âme d'un animal n'est autre chose que son sang.
Comme les sacrifices se faisaient en immolant des animaux, voici l'enseignement qui résulte dé ce commandement. Le sang est mis à part pour moi, et vous gardez la chair. Dieu agit ainsi pour modérer par ses ordres la cruauté et le penchant à l'homicide. Pour prouver qu'il a voulu ainsi rendre les hommes plus pieux, écoutez ce qui suit : Je demanderai compte de votre sang, de vos âmes, à tous les animaux. Et je demanderai compte à l'homme et au frère de l'âme de l'homme. Quoi donc ! l'âme de l'homme est-elle du sang? Dieu ne veut pas le dire; loin de là! mais il parle conformément aux habitudes humaines, comme si un homme disait à un autre : Ton sang est en mes mains : c'est-à-dire, je puis te tuer. Pour voir que l'âme de l'homme n'est pas le sang , écoutez le Christ, qui dit : Ne (181) craignez pas ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l'âme. (Matth. X, 28.) Et voyez la distinction que Dieu fait; : Celui qui aura répandu le sang de l'homme, son sang sera répandu par compensation; car j'ai fait l’homme à mon image. Méditez, je vous prie, sur la terreur qu'inspirent ces paroles. Si l'idée de frapper ton semblable, celui qui est de même nature que toi, ne suffit pas pour te détourner de ton odieuse entreprise, si tu repousses toute sympathie fraternelle pour te livrer à cette criminelle audace, songe que ta victime a été faite à l'image de Dieu, que Dieu lui a accordé ses plus hautes prérogatives, et abandonne ton horrible projet. Mais supposons un homme qui ait commis une infinité de meurtres et versé des flots de sang: comment pourra-t-il tout compenser en répandant le sien? Ne vous arrêtez pas à cela, mais songez que bientôt il recevra un corps incorruptible qui pourra être puni sans cesse pendant l'éternité. Voyez aussi comme le précepte est précis. Il est dit de l'homme : tu ne verseras pas son sang; à propos des animaux il n'est point dit tu ne verseras pas, mais seulement : Tu ne mangeras pas la chair avec le sang; qui est son âme. D'un côté Dieu dit : tu ne répandras pas; de l'autre : tu ne mangeras pas.
Vous voyez que ces lois n'ont rien de pénible, combien ces préceptes sont simples et faciles, comment Dieu ne demande à notre nature rien de gênant et de fâcheux. Plusieurs personnes disent que lé sang des animaux. est lourd, grossier et cause des maladies : nous pensons que si nous devons observer ce précepte, ce n'est pas à cause de la raison que nous venons de dire, si savante qu'elle soit, mais pour accomplir l'ordre du Seigneur. Du reste, pour savoir que s'il nous a fait cette recommandation c'est pour modérer nos instincts sanguinaires, il dit : Quant à vous, croissez, multipliez, remplissez la terre et dominez la. Ce n'est pas sans raison qu'il dit : Quant à vous. Vous qui êtes si peu nombreux; si faciles à compter, remplissez la terre et gouvernez-la, c'est-à-dire ayez-y tout empire, toute puissance et recueillez-en les fruits. Voyez, je vous prie, toute la bonté de Dieu qui, en échange d'immenses bienfaits, n'impose qu'une facile et unique obligation. De même qu'après avoir placé Adam dans le paradis et lui avoir accordé de jouir de tout, il lui défendit cependant de toucher à un arbre;
de même ici encore, après avoir promis qu'il ne détruirait plus l'univers et qu'il ne s'irriterait pas à ce point, mais que les éléments ne seraient plus bouleversés jusqu'à la consommation, des siècles et garderaient toujours leur marche et leurs lois, après avoir donné sa bénédiction à ceux qu'il avait sauvés, et leur avoir accordé toute puissance sur les animaux et le droit de manger leur chair, Dieu leur dit: Cependant vous ne mangerez pas la chair avec le sang, qui est son âme. Vous voyez qu'après avoir montré tant de bonté et d'ineffable libéralité, il finit par un ordre : ce n'est pas là l'habitude des hommes. Les hommes veulent, avant fout, que leurs ordres soient exécutés, ils exigent beaucoup de douceur et d'exactitude chez ceux qu'ils chargent de leurs commandements, et ce n'est qu'à la fin qu'ils songent à récompenser ceux qui leur ont montré tant d'obéissance. Le Maître de toutes choses agit tout autrement : il commence par répandre ses bienfaits, il nous séduit par leur abondance, puis enfin il donne quelques préceptes simples et faciles, afin que leur facilité même se joigne aux bienfaits antérieurs pour assurer notre obéissance.
N'ayons donc jamais, mes bien-aimés, ni répugnance , ni négligence pour remplir ses commandements : songeons à ses bienfaits antérieurs et à la facilité de ses ordres, ainsi qu'à la grandeur des récompenses qui bous sont promises quand nous les aurons remplis: veillons et empressons-nous d'exécuter tout ce que Dieu nous a commandé; ne quittons pas la route qu'il nous a tracée pour parvenir au salut de nos âmes, faisons un bon usage du temps qui nous reste encore à vivre, purifions-nous de nos péchés et fortifions notre confiance, surtout dans les jours gui restent encore jusqu'à la fin du carême.
6. Ce nombre de jours est encore suffisant, si nous voulons l'employer à la pénitence. Si je vous parle ainsi, ce n'est pas que ce temps soit en réalité suffisant pour nous corriger de tous nos péchés, mais c'est parce que nous avons un Maître doux et clément qui n'exige pas beaucoup de temps: il suffit de s'approcher de lui avec ferveur et vigilance en rejetant tous les soins du monde et ne s'appuyant que sur la force d'en-haut. Les habitants de Ninive, écrasés sous une multitude de péchés, mais faisant une grande et véritable pénitence, n'eurent pas besoin de plus de trois jours pour (182) réveiller la bonté de Dieu et rendre vaine la sentence qu'il avait portée contre eux. Mais pourquoi parler des Ninivites ? Le larron sur la croix n'a pas eu besoin d'un jour. Et que dis-je, d'un jour? pas même d'une heure, tant est grande là bonté de Dieu pour nous ! Car, dès qu'il voit que nous venons à lui avec une volonté ferme et un désir fervent, if ne tarde pas, il ne diffère point; il s'empresse, au contraire, et avec sa générosité habituelle, il s'écrie : Tu parleras encore quand je te dirai : Me voilà ! (Is. LVIII, 9.)
Il nous écoutera donc si nous voulons, pendant ces quelques jours, montrer un certain zèle, puiser du secours dans un jeûne convenable, secouer notre paresse pour implorer le Seigneur, verser des larmes brûlantes; confesser fréquemment nos péchés, montrer les plaies de notre âme comme celles du corps à un médecin, nous livrer à cette cure spirituelle et faire, du reste, tout ce qui dépend de nous, c'est-à-dire apporter un coeur contrit, une véritable componction, faire de larges aumônes, refréner les passions qui troublent notre raison et les chasser de notre âme, au point de ne plus être assiégé par l'amour des richesses, par des rancunes contre notre prochain, par des haines contre nos semblables. Il n'est rien, en effet, rien' que Dieu déteste et repousse, comme un homme qui conserve constamment dans son âme de la rancune et de la haine contre son prochain. Cette faute est d'autant plus funeste qu'elle s'oppose à la miséricorde de Dieu. Pour vous l'apprendre, je vous rappelle la parabole évangélique, où cet homme, qui devait à son maître dix mille talents, tomba à ses pieds, le supplia et l'implora, et obtint remise du tout. Son maître, ému de pitié, lui remit sa dette. (Maith. XVIII, 27.) Voyez quelle est la miséricorde du maître. Le débiteur tombe à ses pieds et lui demande une échéance plus éloignée.
Donne-moi du temps et je te payerai tout. Mais le maître bon et miséricordieux, touché de sa prière, lui accorda non-seulernent ce qu'il demandait, mais plus qu'il n'osait espérer. C'est ce que fait Dieu, pour dépasser et prévenir nos prières. Cet homme implorait l'indulgence et promettait de tout payer; mais ce maître, dont la bonté dépasse .encore nos fautes, est assez touché pour le tenir quitte et lui remettre sa dette. Vous avez vu ce que le serviteur demandait et combien le maître lui a remis : voyez maintenant la folie du serviteur. Il devait, après avoir été l'objet d'une si grande bonté et d'une pareille munificence, être porté lui-même à l'indulgence envers le prochain ;
c'est tout le contraire. Il s'en va ensuite, il s'agit de l'homme à qui on avait remis dix mille talents. écoutez, je vous en conjure, avec attention, car ce qui suit suffit pour entraîner nos âmes et nous persuader d'en arracher une maladie aussi grave; il s'en va ensuite trouver un de ses . compagnons de servitude qui lui devait cent deniers. Voyez quelle différence ! Ici ce compagnon devait cent deniers; de l'autre côté le maître réclamait dix mille talents, et cependant il avait abandonné la dette aux supplications de son débiteur. Mais ce débiteur lui-même, prenant son compagnon, l'étouffait en disant : rends-moi ce que tu me dois. Son compagnon de servitude tomba à ses pieds. Voyez comme l'évangéliste répète ce mot de compagnon, non sans motif, mais pour que nous. comprenions qu'ils étaient égaux. Cependant, ce compagnon le suppliait comme l'autre avait supplié son maître, en disant: Donne-moi du temps et je te rendrai tout. Mais celui-ci s'en alla, et fil jeter le débiteur en prison jusqu'au paiement de la dette. Quel excès d'ingratitude ! Il avait encore le souvenir récent de la libéralité que son maître avait déployée à son égard, et il n'a pas. pitié d'un autre; il veut d'abord l'étrangler et enfin le jette en prison..
7. Mais voyez la suite: Quand les compagnons de servitude virent cela, ils furent attristés, et, venant vers leur maître, ils lui dirent tout. Ce n'est pas celui qui avait été maltraité (comment aurait-il pu le faire, puisqu'il était-en prison?), mais les autres compagnons qui souffraient de cette injustice, qui pourtant. ne les, touchait pas; dans leur tristesse ils vont .voir le maître et lui racontent tout. Voyez maintenant la colère du maître.
Il le fit venir et lui dit : méchant serviteur. C'est ici que l'on peut voir combien il est funeste de se rappeler les injures. Quand il devait dix mille talents, le maître ne l'a pas appelé méchant;
mais aujourd'hui, après qu'il a été cruel avec son compagnon : Méchant serviteur, lui dit-il, je t'ai remis toute ta dette parce que tu m'as supplié. Voyez comme il lui fait sentir sa perversité! Qu'as-tu fait de plus avec moi, que ton compagnon avec toi, lui dit-il? Tu m'as dit quelques mots, j'ai accueilli ta prière et je t'ai remis ton immense dette. Ne devais-tu pas avoir pitié de ton compagnon comme j'ai eu pitié de toi. Quel pardon mérites-tu, si moi, le maître, je t'ai remis une dette aussi considérable pour quelques paroles; tandis que toi, tu n'as pas eu pitié de ton compagnon, de ton égal? rien. n'a pu te fléchir, tu ne t'es pas rappelé mes concessions, tu n'as montré aucune commisération, tu as été inhumain et cruel, tu es resté impitoyable envers ton camarade. Aussi tu vas connaître tous les maux que tu as attirés sur toi. Et le maître irrité le livra aux bourreaux. Vous voyez que maintenant il se fâche contre l'inhumanité de son serviteur et le livre aux bourreaux, il fait actuellement ce qu'il n'avait pas voulu faire quand il ne s'agissait que d'une dette. Il le livra aux bourreaux jusqu'à ce qu'il rendît toute la dette, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il comptât les dix mille talents qui lui avaient été remis. Sans doute la clémence de Dieu est grande et ineffable : quand c'était lui-même qui réclamait la dette, il a tout remis sur de simples prières; mais quand il voit le débiteur aussi cruel et aussi inhumain envers son compagnon, il révoque sa libéralité, et montre par ses actions que ce n'est pas ce compagnon qui a été maltraité, mais que c'est lui-même. Et de même que cet homme avait jeté son compagnon en prison jusqu'à ce qu'il s'acquittât de sa dette; de même il le livre aux bourreaux jusqu'à ce qu'il ait aussi payé sa dette.
Dans tout cela, il n'est pas seulement question de talents et de deniers, mais de péchés et de la grandeur de nos fautes : cela nous montre que si nous sommes chargés devant Dieu d'une infinité de péchés, cependant, par son ineffable miséricorde, il peut nous les remettre. Mais si nous devenons cruels et inhumains envers nos compagnons de servitude, nos semblables, ceux qui sont de notre nature, si nous ne remettons pas les fautes qu'ils ont commises contre nous, si nous les tourmentons pour une cause frivole (quelles que soient ces offenses, elles seront toujours dans la proportion de cent deniers à dix mille talents avec celles que nous avons commises envers le Seigneur) ; alors l'indignation du Seigneur tombe sur nous, et les dettes qu'il nous avait déjà remises, il nous force de nouveau à les payer dans les tourments. Pour être bien certains que dans cette parabole le Seigneur fait en réalité allusion au salut de nos âmes, écoutez ce qui la termine: C'est ce que votre Père céleste voies fera, si chacun de vous ne pardonne pas du fond du coeur à son frère les offenses qu'il en a reçues.
Cette parabole peut nous être d'une grande utilité, si nous y faisons attention. Comment pourrions-nous avoir à pardonner autant que le Seigneur nous pardonne? Du reste, si nous voulons que Dieu nous pardonne, nous n'avons qu'à accorder notre pardon à nos compagnons d'esclavage, nous obtiendrons celui de Dieu. Voyez toute la précision de ces paroles. Il ne dit pas simplement : si vous ne remettez pas les fautes des hommes, mais : si chacun de vous ne pardonne pas du fond du coeur à son frère les offenses qu'il en a reçues. Remarquez comme il veut que notre coeur soit calme et tranquille, que notre âme ne soit pas troublée et se délivre des passions, en conservant pour notre prochain des sentiments d'affection. Dans un autre passage, il dit aussi : Si vous remettez aux hommes leurs péchés, votre Père céleste vous remettra les vôtres. (Matth. VI, 14.) Ne croyons donc pas, quand nous obéissons à cet ordre, être bien généreux envers les autres et leur faire de grandes concessions. C'est nous-mêmes qui jouissons du bienfait et nous en retirons un avantage immense. Si nous agissons autrement, nous ne pourrons faire aucun mal à nos ennemis, et nous préparons pour nous-mêmes les peines intolérables de l'enfer. Aussi, je vous en conjure, méditons là-dessus, et s'il est quelques personnes qui nous ont affligés ou nous ont fait un tort quelconque, gardons-nous de conserver contre elles ni rancune ni haine; considérons plutôt quelle occasion cela nous donne de mériter les bienfaits et l'affection de Dieu , puisque la meilleure manière d'effacer nos péchés est de nous réconcilier avec ceux qui nous ont offensés. Soyons donc actifs et empressés pour recueillir un pareil avantage, et soyons aussi bien disposés pour ceux qui nous ont fait tort que pour ceux qui nous ont véritablement servis. Car, si nous y réfléchissons, ceux qui ont été bons pour nous et qui ont cherché à nous rendre service de toute manière , ne pourront nous être aussi utiles que nos bons procédés envers nos ennemis pour gagner la bienveillance d'en-haut et nous débarrasser du fardeau de nos péchés.
8. Méditez avec moi, mes bien-aimés, sur l'importance de cette vertu, et connaissez-la d'après les récompenses que le Seigneur de l'univers y a attachées. Il dit: Chérissez vos ennemis, bénissez ceux qui vous persécutent, priez (184)
pour ceux qui vous calomnient. (Matth. V, 44.) Comme ces préceptes sont élevés et touchent le sommet de la vertu, il ajoute : Afin que vous soyez semblables â votre Père qui est aux cieux parce qu'il fait lever son soleil sur les bons et les méchants, et qu'il fait tomber la pluie sur les justes et les pervers.
Voyez à qui peut ressembler l'homme, autant que sa nature le comporte, quand il consent, non-seulement à ne pas se venger de celui qui l'a offensé, mais encore à prier pour lui ? Que notre négligence ne nous fasse donc pas perdre de vue de si grands biens et ces récompenses incomparables, mettons tous nos soins à une oeuvre si méritante, habituons et forçons notre esprit à obéir aux ordres de Dieu. C'est pour cela que je vous ai fait cette exhortation et que je vous ai rapporté cette parabole. Vous avez vu quelle était l'importance de cette oeuvre et quel avantage nous pouvons en retirer; je vous l'ai montré pour que celui d'entre vous qui aurait un ennemi s'empresse de se réconcilier avec lui pendant qu'il en est encore temps. Qu'on ne me dise pas je l'ai prié une première et une seconde fois de se réconcilier, et il a refusé. Si nous le voulons sincèrement, nous n'aurons pas de repos avant d'avoir remporté cette victoire, de nous l'être rendu favorable et de lui avoir fait oublier ses inimitiés avec nous. Lui donnons-nous quelque chose? c'est sur nous que retombent les bienfaits; nous méritons la faveur de Dieu, nous obtenons le pardon de nos péchés, nous augmentons notre confiance en Dieu. Si nous agissons ainsi, nous pourrons approcher avec confiance de cette table si sainte et si redoutable et dire avec fermeté toutes les paroles des prières. Les initiés savent ce que je veux dire. Aussi, j'abandonne à la conscience de chacun de vous la question de savoir si nos devoirs auront été assez bien remplis pour dire à ce moment terrible ces paroles avec confiance. Si nous sommes négligents, quelle cause de condamnation ce sera pour nous qui prononcerons des paroles contraires à nos actions, qui aurons l'audace de répéter ces prières, d'attiser. le feu qui nous menace et de provoquer la colère de Dieu ! Je suis transporté de joie quand je vois quel plaisir vous prenez à mes paroles, quand vos applaudissements me prouvent que vous êtes remplis de zèle et disposés à accomplir le précepte du Seigneur. C'est là ce qui guérit nos âmes, ce qui panse nos blessures, c'est la route qui plaît surtout à Dieu, c'est la meilleure preuve de l'amour d'une âme pour Dieu que de tout entreprendre pour suivre la loi du Seigneur sans être arrêté par la pensée de notre faiblesse, mais de commander à ses passions en réfléchissant aux bienfaits dont Dieu nous comble chaque jour. Quoi que nous nous efforcions de faire, nous ne pourrions vous exposer même la moindre partie de tous ceux que nous avons reçus ou que nous recevons chaque jour, et surtout de ceux qui nous sont promis pour l'avenir, si nous voulons accomplir les ordres de Dieu. Aussi, en sortant d'ici, telle doit être notre première préoccupation; nous devons nous y livrer comme à la recherche d'un trésor, sans différer d'un seul instant. Peu importent les fatigues, les recherches, la longueur de la route et les ennuis de toute espèce, triomphons de tous ces obstacles. N'ayons qu'un souci, celui d'accomplir l'ordre du Seigneur, et notre obéissance sera récompensée. Est-ce que j'ignore combien il est embarrassant et pénible d'aller trouver celui qui est en hostilité avec nous, de rester et de parler avec lui? Mais si vous songez à l'autorité du précepte et à la magnificence de la récompense, si vous réfléchissez que vos bienfaits retomberont sur vous plutôt que sur lui, tout vous paraîtra simple et facile. Soutenus par cette méditation, mettons-nous au-dessus de nos habitudes et accomplissons avec piété les ordre,; du Seigneur. Méritons, ainsi d'être récompensés, par la grâce et la miséricorde du Christ, auquel soient ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance et honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduction de M. HOUSEL.
VINGT-HUITIèME HOMéLIE. Dieu dit encore à Noé et à ses enfants aussi bien, qu'à lui : " Je vais faire alliance avec vous et avec votre race après vous, et avec tous les animaux vivants qui sont avec vous, tant les oiseaux que les animaux domestiques et toutes les bêtes de la terre. " (Gen. IX, 9, 10).
ANALYSE.
1. Le passage qu'on vient de lire est une nouvelle preuve de la bonté de Dieu et de sa bienveillants pour les hommes. — 2. Dieu voulant affranchir les hommes de la crainte du déluge, dit : J'établirai mon alliance avec vous, etc. Il ne se contente pas d'un signe de promesse, il ajoute un signé destiné à la rappeler : Je mets mon arc, etc. — 3. Cette promesse, Dieu ne la fait pas seulement à quelques hommes, mais à tous, à nous qui vivons si longtemps après comme aux générations qui suivirent de près le déluge; donc nouvelle marque de la bonté de Dieu envers nous, et par conséquent nouveau motif pour nous d'être reconnaissants et vertueux. — 4. Cham était le père de Chaman. Ces mots ne sont pas ajoutés sans raison. — 5. Comme les trois fils de Noé ont suffi pour peupler toute la terre, ainsi les onze apôtres l’ont pu convertir à la foi de Jésus-Christ. — 6. Exhortations.
Ne s'appliquer qu’à Dieu seul.
1. Nous vous avons exposé hier la bénédiction que le Seigneur accorda à Noé , après sa sot lie de l'arche, après son sacrifice, ses offrandes d'actions de grâces, après que l'homme juste eut montré sa piété et sa sagesse ; nous n'avons pas pu nous avancer plus loin, parcourir toute la lecture d'hier, vous montrer la bonté de Dieu, le souci qu'il fit voir en faveur de l'homme juste. Notre discours ayant été fort long, nous l'avons résumé en peu de paroles, de peur d'accabler votre mémoire, et de compromettre, par des explications nouvelles, le résultat des précédentes réflexions. En effet, nous ne voulons pas uniquement vous tenir de longs discours ; nous ne désirons vous faire entendre que ce qu'il vous est possible de vous rappeler, de méditer avec. fruit, d'emporter dans vos demeures, avec avantage pour vous. Car, si nous devions, nous, de notre côté, faire de trop longs discours, et volis, de votre côté, les entendre, sans rien recueillir de nos paroles, à quoi bon? Comme c'est pour vous servir que nous acceptons la fatigue, nous nous croirons suffisamment payé de retour, s'il nous est donné de voir vos progrès, votre soin fidèle à conserver la parole, votre application à la retenir dans vos pensées, à la méditer, à la ruminer sans cesse ; le souvenir gardé par vous, des réflexions déjà faites, vous permettra de recueillir plus facilement les réflexions qui vont suivre, et ainsi, avec le temps, vous deviendrez; en état d'instruire vous-mêmes les autres. Car voilà l'unique pensée de nos veilles, notre unique désir; c'est que, tous tant que vous êtes, vous possédiez l'instruction parfaite; c'est que vous n'ignoriez rien de ce que la divine Ecriture vous tient en réserve. La connaissance de l'Ecriture, si nous voulons pratiquer la sagesse, tenir nos âmes en éveil, nous donnera . pour la meilleure conduite de la vie, les plus précieuses ressources, et nous rendra plus ardents au travail, aux fatigues de la vertu. Quand nous apprenons que chacun de ces hommes justes, gui ont acquis, par leurs vertus, l'intimité dans le sein de Dieu; que chacun d'eux, après avoir traversé les épreuves, et les afflictions qui ont rempli sa vie tout entière , a obtenu, par sa patience, à toute épreuve, par l'heureuse disposition de son âme, les récompenses du Seigneur; comment ne serions-nous pas, nous aussi, pleins d'ardeur pour suivre le chemin par eux suivi, pour mériter les, récompenses par eux reçues (186) en partage? Voilà pourquoi je vous conjure de faire, chaque jour, quelque nouvelle acquisition de vertu, d'augmenter votre édification en Dieu, de conserver ce qui déjà s'élève, d'affermir l'édifice, de faire la garde avec soin, de vite ajouter ce qu'il faut pour l'élever plus encore, afin d'atteindre, le plus promptement possible, à la cime de la vertu, à la glorification que Dieu attend de nous, à l'édification de l'Eglise, à la gloire de Jésus-Christ.
Quand je vois le désir insatiable que vous montrez pour l'enseignement spirituel, je m'empresse, chaque jour, quelle que soit mon indigence, de vous servir la nourriture de l'Ecriture sainte, les pensées que la grâce de Dieu, par sa bonté particulière, et dans votre intérêt, daigne me suggérer; je ne me lasse pas de les offrir à votre attention. Eh bien ! donc, aujourd'hui encore, nous voulons vous montrer, mes très-chers frères, l'excès de la bonté. que Dieu témoigne à notre nature; nous vous exposerons les propres paroles adressées par Dieu même à Noé: Dieu dit encore à Noé et à ses enfants. C'est après l'avoir béni, ainsi que ses enfants avec lui, c'est après lui avoir dit: Croissez et multipliez; après avoir remis entre ses mains l'empire sur tous les êtres dépourvus de raison; après lui avoir donné le pouvoir, de- se nourrir des légumes de la terre, de s'en servir pour tous ses besoins; après avoir interdit de manger la chair mêlée avec le sang; c'est alors que toujours plein de sollicitude, et pour l'homme juste, et pour ceux qui viendront après lui, le Seigneur nous comble encore de ses bienfaits, et qu'aux marques d'intérêt déjà prodiguées, il ajoute de nouvelles et plus grandes faveurs. Dieu dit encore à Noé et à ses enfants aussi bien qu'à lui Je vais faire alliance avec vous et avec votre race après vous, et avec tous les animaux vivants qui sont avec vous, tant les oiseaux que les animaux domestiques et toutes les bêles de la terre, qui sont avec vous, et qui sont sorties de l'arche; et j'établirai mon alliance avec vous; et toute chair qui a vie ne périra plus désormais par le déluge; et il n'y aura plus à l'avenir de déluge pour faire périr toute la terre. (Gen. IX, 11) Il est vraisemblable que ce juste était encore plein d'angoisses, de terreur, dans un profond abattement; à la plus faible pluie qui serait survenue, affligé, stupéfait, il aurait pu croire qu'une nouvelle tempête, pareille à l'autre, allait envelopper le monde. Aussi Dieu veut lui rendre la confiance et le rassurer, ainsi que tons ses descendants. Le Seigneur, plein de bonté, voyait bien que le moindre accident pourrait troubler son âme; l'expérience des malheurs passés est d'un grand poids pour inspirer la terreur; c'est pourquoi, ,comme il était vraisemblable que cet homme bienheureux serait, dans l'avenir, frappé de crainte, à la moindre pluie, Dieu , dans sa bonté, le rassure, l'affranchit de toute crainte, lui rend la parfaite sécurité, la douce confiance, et lui promet de ne plus infliger désormais pareil châtiment.
2. Vous savez d'ailleurs que, même avant la bénédiction, Dieu avait donné cette promesse; vous avez entendu les paroles : Je ne répandrai plus ma malédiction sur la terre. (Gen. VIII , 21. ) Quand même la malice des hommes viendrait à s'accroître, je ne soumettrai plus à un tel châtiment la race des hommes.
Dieu montre son ineffable bonté, il renouvelle ici sa promesse, afin que le juste ait confiance et ne pense pas en lui-même qu'autrefois Dieu avait béni notre race, l'avait fait se multiplier, et l'a frappée ensuite d'une destruction universelle. Dieu donc veut bannir de l'âme du juste tout ce tumulte de pensées, il veut le rendre certain que rien de semblable ne se verra plus. De même, dit-il, que si j'ai fait pleuvoir le déluge, c'est par un effet de ma miséricorde pour arrêter la malignité, pour en prévenir les progrès ; de même, aujourd'hui, par la même miséricorde, je promets que je ne recourrai plus dans l'avenir au même châtiment ; je veux que vous viviez présente ment sans crainte. De là, ces paroles : J’établirai mon alliance, c'est-à-dire, je fais un pacte. Dans les affaires de la vie ordinaire, une promesse amène un pacte qui donne toute sécurité. C'est ainsi que la bonté du Seigneur s'exprime : J'établirai mon alliance avec vous. Et c'est avec raison qu'il dit : J'établirai, ce qui veut dire . Voici que je répare le malheur causé par le péché; et : J'établirai mon alliance avec vous, et avec votre race après vous; voyez la clémence du Seigneur ! ce n'est pas avec vous seulement que je fais un pacte, mais avec ceux qui viendront après vous, et je dis que ce pacte sera ferme et durable. Et ensuite, pour montrer sa munificence : Et avec tous les animaux vivants qui sont avec vous, tant les oiseaux que les animaux domestiques, et toutes les bêles de la terre qui sont avec vous et qui sont sorties de l'arche; et j'établirai mon alliance (187) avec vous, et toute chair qui a vie ne périra plus désormais par le déluge; et il n'y aura plus â l'avenir de déluge pour, faire périr toute la terre. Avez-vous bien compris jusqu'où s'étend ce pacte? Avez-vous bien compris tout ce qu'il y a, dans cette promesse, d'ineffable libéralité? Considérez comme Dieu étend encore une fois sa bonté jusque sur les- êtres dépourvus de raison, sur les bêtes sauvages! et ce n'est pas sans motif : je l'ai dit souvent, je le redis encore,. les animaux ont été créés à cause de l'homme : voilà pourquoi ils ont leur part des bienfaits accordés à l'homme. Maintenant le pacte semble confondre l'homme et les animaux, mais il n'en est; pas ainsi, car cette promesse est une consolation qui ne s'adresse qu'à l'homme, pour qu'il sache en quel degré d'honneur il est maintenu, puisque, non-seulement on le comble de bienfaits; mais encore, en considération de lui, la libéralité du Seigneur s'étend sur les animaux : Et toute chair qui a vie, dit Dieu, ne périra plus désormais par le déluge; et il n'y aura, plus à l'avenir de déluge pour faire périr toute la terre. Voyez-vous comment, une fois, deux fois, à mainte reprise, Dieu promet dune plus renouveler la destruction universelle ? C'est pour bannir de l'esprit de l'homme juste lés inquiétudes qui le troubleraient; c'est pour lui donner bon espoir dans l'avenir. Ensuite, ne s'arrêtant plus à sa propre nature; mais s'accommodant à notre infirmité, Dieu rend visible la promesse que ses paroles avaient exprimée. Il montre une fois de plus comment il sait s'accommoder à notre infirmité, il donne un signe à jamais durable pour affranchir la race des hommes d'une insupportable terreur : quand même des pluies fréquentes se précipiteraient sur la terre, quelle que soit la violence des tempêtes; quelle que soit l'étendue des inondations, il ne veut pas que nous ressentions de crainte, mais que nous ayons confiance en regardant le signe qu'il nous donne : Et le Seigneur Dieu dit à Noé: Voici le signe de l'alliance que j'établis entre moi et vous; et tous les animaux vivants qui sont avec vous. Voyez quel insigne honneur il daigne faire au juste ! il conclut avec lui un pacte , comme un homme parlant à un autre homme, et il lui dit : Voici le signe de l'alliance que j'établis entre moi et vous, et tous les animaux vivants qui sont avec vous, pour toutes les générations. Voyez-vous bien comment le signe qu'il va donner s'étend à toutes les générations ? Il ne donne pas ce signe seulement pour tolus les êtres vivants sans distinction, mais il le constitue perpétuel, durable, tant que subsistera le monde. Quel est donc ce signe? Je mets mon arc dans les nuées, et il sera le signe de l'alliance entre moi et la terre. Voici qu'après la promesse verbale, je donne ce signe visible, l'arc-en-ciel, (que quelques-uns disent produit par les rayons du soleil rencontrant les nuages). Si ma parole, dit-il, ne suffit pas, voici que je donne mon signe, qui répond que je n'infligerai plus un pareil châtiment. A la vue de ce signe, soyez affranchis de toute crainte : Et lorsque j'aurai couvert le ciel de nuages, mon arc paraîtra dans les nuées et je me souviendrai de l'alliance qui est entre moi et vous, et toute âme qui vit dans toute chair. (Gen. XII, 13, 14.) Que dites-vous, ô bienheureux prophète ? Je me souviendrai, dit-il, de mon alliance, c'est-à-dire de mon pacte, de mon engagement, de ma promesse. Ce n'est pas que Dieu ait besoin d'un signe pour se souvenir, mais c'est afin que nous, à la vue de ce signe, nous ne concevions pas de tristes soupçons, c'est. afin que nous nous rappelions aussitôt la divine promesse , que nous ayons la confiance que nous ne souffrirons rien qui ressemble au déluge.
3. Avez-vous bien vu tout le soin que prend Dieu de s'accommoder à notre infirmité, sa grande sollicitude pour notre race, la grande miséricorde qu'il nous montre, non qu'il ait vu les hommes convertis, mais parce qu'il veut par tous ces moyens nous enseigner la profondeur de sa bonté? Et il n'y aura plus à l'avenir de déluge pour faire périr toute chair; il n'y aura plus de pluie de ce genre. Il a vu que c'est là ce que redoute la nature humaine; voyez comme tout de suite il la rassure par une promesse, en lui disant : Quand même vous verriez des torrents de pluie, ne concevez pas pour cela des soupçons lugubres , des craintes, car : Il n'y aura plus â l'avenir de déluge pour faire périr toute chair; il n'y aura plus de pluie de ce genre désormais; la race des hommes n'éprouvera plus désormais un si terrible effet de la colère : Et mon arc, dit-il, paraîtra dans les nuées, et je le verrai pour me rappeler l'alliance éternelle entre Dieu et toute âme vivante dans toute chair. Considérez le choix des expressions dont il se sert pour inspirer à l'homme une confiance ferme et solide : Et je le verrai, dit-il, (188) pour me rappeler mon alliance, Est-ce donc la vue qui rappelle en lui le souvenir? Gardons-nous de le penser, loin de vous une idée, de ce genre ! Mais c'est afin que quand nous voyons ce signe, nous ayons confiance en la promesse de Dieu, sachant avec certitude qu'il est impossible que Dieu n'accomplisse pas ses promesses. Et, Dieu dit à Noé: C'est là le signe de l'alliance que j'ai faite entre moi et toute chair qui est sur la terre. (Gen. XVI, 17.) Vous avez reçu, dit-il, te signe entre moi et toute chair qui est sur la terre. Désormais, plus de confusion dans vos, pensées, plus de trouble dans vos âmes; regardez ce signe , ayez vous-même borine espérance, et que tous ceux qui viendront après,vous, en regardant ce signe, soient consolés; que la vue de ce signa leur donne la confiance que désormais tempête, pareille n'envahira plus la terre; quoique les péchés des hommes s'accroissent, moi, cependant je remplirai ma promesse, et je ne- montrerai plus jamais uns, telle colère contre, tous. à la fois. Comprenez-vous combien est grande la bonté du Seigneur? Comprenez-vous comme il sait conformer son langage. à notre faiblesse.? Comprenez-vous la grandeur de sa providence? Comprenez-vous ce qu'il y a de magnifique dans sa libéralité ? En effet, il n'a pas étendu sa bonté à deux, à trois, à dix générations, si vous voulez; ce qu'il a promis s'étendra tant que subsistera le monde. De là deux raisons de nous corriger l'une, parce que les hommes du déluge, se sont attirés leur châtiment par l'énormité de leurs péchés;
l'autre, parce que l'ineffable miséricorde a daigné nous faire une telle promesse. En effet, la reconnaissance est, pour les sages, un lien qui les attache plus fortement au devoir que la crainte des châtiments. Ne soyons donc pas ingrats : car si, même avant que nous ayons montré quelque vertu, ou plutôt, quand nous avons commis des actions qui méritent de si, rigoureux châtiments, Dieu daigne nous accorder de si grands bienfaits; lorsque nous aurons prouvé notre reconnaissance , lorsque nous lui aurons montré notre, gratitude pour ses grâces qui nous préviennent, que nous nous serons transformes ; et, que nous serons devenus meilleurs, quels honneurs insignes ne nous ménagera-t-il pas dans sa bienveillance? S'il nous fait tant de bien, malgré notre indignité; si, malgré nos fautes, il nous aime, quand nous aurons rejeté loin de nous la malignité, une fois que, nous nous serons mis à la poursuite de la vertu, quels biens n'obtiendrons-nous pas? Voilà pourquoi il nous prévient par ses bienfaits, et, quoique nous soyons des pécheurs , voilà, pourquoi il nous pardonne, écarte loin de nous les châtiments tout prêts; c'est pour nous attirer par tous les moyens, par ses bienfaits, par sa patience ; et souvent même , lorsqu'il inflige à quelques hommes des châtiments, c'est pour attirera lui d'autres hommes ; c'est afin que, corrigés par la crainte, ils puissent éviter l'effet réel de la punition. Comprenez - vous bien cette ingénieuse bonté, comment, dans tout ce que fait le Seigneur, il n'y . a qu'un but exclusif, unique, notre salut? Donc, réfléchissons sur ces choses; plus de relâchement,. plus d'insouciance pour, la vertu, plus de transgression de ses ordres. Dès qu'il noue verra nous convertir, nous reposer, nous arrêter sans avancer d'un seul pas de plus dans le mal, faire quoi que ce soit, un commencement de vertu, lui aussi travaillera avec nous à sa manière, nous rendra tout facile et tout léger; il ne permettra pas que. nous ayons le sentiment des fatigues qui accompagnent, la vertu. Car, dès que l'âme tend vers bien sa pensée, désormais elle ne peut plus être trompée par les choses visibles; elle court, elle ne voit plus ce qui frappe les yeux de notre corps ; elle, distingue d'une, manière plus nette qu'elle n'aperçoit les objets soumis à nos yeux, elle se représente ce que ne voient pas les yeux du corps, ce qui n'est pas sujet, au changement., ce qui demeure toujours, ce qui est fixe, immuable. Tels sont les yeux de la pensée, continuellement attentifs au spectacle d'en- haut, éclairés par les divins rayons; , tout ce qui appartient à la vie présente, c'est un songe; une ombre qui ne les arrête pas; plus de déception possible, plus d'erreur. On voit la richesse, et on s'en rit; on sait que plus infidèle qu'un esclave fugitif, elle. passe d'un maître à un autre, ne demeure jamais auprès du même, cause à ceux qui la possèdent des malheurs sans fin, renversant, précipitant, pour ainsi dire, le riche dans l'abîme de la malignité ; à l'aspect de la beauté du corps, l'âme n'arrête pas ses regards; elle pense à ce qu'il y a d'inconstant dans cette beauté qui s'écoule, qu'une maladie soudaine prive tout à coup de ses charmes, que la vieillesse, à défaut de la maladie, transforme en (189) laideur et en difformité, à la mort qui survient tout à coup, anéantissant tout cet éclat du corps. A l'aspect de la gloire et de la puissance, et du superbe parvenu au faîte des dignités, au faîte de la félicité sans bornes, les yeux de l'âme sont plus indifférents encore, parce qu'il n'y a là rien de ferme, rien d'immuable, parce qu'il n'y a là que la vanité qui se glorifie de ce qui passe plus vite que des eaux courantes. Quoi ale plus méprisable que la gloire de cette vie, que cette herbe des champs ! Toute la gloire de l'homme, dit le Prophète, est comme l'herbe des champs. (Isaïe, XL, 6.)
4. Avez-vous bien compris, m'es bien-aimés , quelle pénétration acquièrent les yeux de la foi dès que la pensée reste tendue :vers Dieu ? Avez-vous bien compris comment nulle des choses visibles ne les peut plus décevoir, comme le jugement devient droit et infaillible? Mais s'il vous parait bon, reprenons la suite de notre discours, et, après quelques courtes réflexions, mettons un terme à nos paroles, afin que vous puissiez graver dans votre mémoire ce que vous aurez entendu. L'Ecriture, après avoir tout dit au sujet du signe divin, veut encore nous donner d'autres enseignements sur ce qui concerne ce juste et ses fils; le texte dit : Noé avait donc trois fils lui sortirent de l'arche, Sem, Cham et Japhet ; or Cham est le père de Chanaan; ce sont là les trois fils de Noé, et c'est d'eux qu'est sortie toute la race des hommes qui sont sur la terre. (Gen. II, 18, 19.) Il est bon de rechercher pourquoi la divine Ecriture, en mentionnant ces trois file, ajoute : Or Cham est le père de Chanaan. N'allez pas croire, je vous en prie, que ceci ait été ajouté saurs dessein ; il n'y a rien dans la divine Ecriture qui soit dit ans une raison quelconque, rien qui ne renferme une utilité cachée. Pourquoi donc l'Ecriture a-t-elle dit : Or Cham est le père de Chanaan ? Elle a voulu, par là, nous marquer l'incontinence de ce Cham, nous indiquer que d'horreur du désastre universel n'a pu le retenir; que la place si étroite qu'ils occupaient tous dans l'arche n'a pas été un obstacle capable de réprimer sa concupiscence, quoique son frère aîné n'eût pas encore de fils. Ce Cham adonné à l'incontinence, dans le temps même d'une si grande colère, au moment même de l'extermination universelle qui saisissait le monde , n'a pas dompté sa nature, n'a pensé qu'à un rapprochement hors de saison, n'a pas su dompter l'intempérance de ses désirs ; tout de suite il a tenu à montrer la perversité . de son âme.
Aussi, peu de temps après l'outrage de Chatte envers celui à qui il devait d'exister, le fils de ce Cham, Chanaan, allait subir la malédiction. Aussi la divine Ecriture n'attend pas pour le désigner, pour révéler le nom de ce fils en même temps que l'incontinence de son père ; c'est afin qu'en le voyant plus tard manifester tant d'ingratitude envers son père, vous sachiez bien que depuis longtemps c'était un pervers, puisque l'épouvantable catastrophe dont il fut témoin n'a pu l'amender. Quoi ! Pour éteindre sa concupiscence ne suffisait-il pas de tant de douleurs ! Eh bien ! non, rien n'a triomphé de cette flamme impure, de ce délire, ni la désolation de l'univers;
ni l'excès d'une si affreuse calamité. Celui qui dans un si grand malheur ta montré cette folie , ce délire furieux, qui pensait alors à procréer des enfants, dites-moi, quelle excuse lui est-il permis d'invoquer?
Mais ici surgit une autre question ; elle est fameuse, elle circule partout : d'où vient que pour le péché du père, c'est le fils qui subit la malédiction ? Nous ne voulons pas aujourd'hui allonger le discours; nous ajournerons l’explication ; quand nous arriverons au texte auquel elle se rapporte , nous vous donnerons la solution que Dieu nous aura suggérée. Il n'y a rien dans la sainte Ecriture, comme je vous l'ai dit, on ne peut rien trouver qui ne renferme une secrète pensée. En attendant, nous avons expliqué que ce n'est pas sans raison que Moïse a nommé ce fils en disant : Or, Cham est le père de Chanaan. Ce sont là, dit-il, les trois fils de Noé. Et c'est d'eux qu'est sortie toute la race des hommes qui sont sur la terre. Sachons nous arrêter, chemin faisant, mes bien-aimés, à cet endroit; voyons ici même, se révéler encore la grandeur de la puissance de Dieu. C'étaient là, dit le texte, les trois fils de Noé, et c'est d'eux qu'est sortie toute la race des hommes qui sont sur la terre. Comment, de trois hommes seulement, a pu sortir une si grande multitude ? Comment ont-ils pu suffire ? Comment un si petit nombre a-t-il pu constituer le monde toit entier Comment leurs corps se sont-ils conservés? il n'y avait ni médecins , ni médecine , ni. aucun soin de ce genre; on n'avait pas encore fondé une seule ville. Après une si grande infortune, après cette existence dans l’arche, (190) qui les avait amaigris, brisés, parce qu'ils y étaient trop pressés, les voilà dans une solitude immense, au milieu d'une dévastation inexprimable ; comment n'ont-ils pas succombé, comment n'ont-ils pas péri ? Ne croyez-vous pas que la frayeur, que la crainte, répondez-moi, je vous en prie, dût ébranler profondément leur pensée, secouer, bouleverser tout leur être ? Ne vous étonnez pas, mes bien-aimés, il y avait un Dieu, Celui qui fait toutes choses, le Dieu Créateur de la nature, il était là qui supprimait tous les obstacles, avec cet ordre : Croissez et multipliez, et remplissez la terre; c'est lui qui leur a donné l'accroissement. Quand les Israélites, en Egypte, étaient accablés de travaux, fabriquant des briques avec de l'argile, plus on les écrasait, plus ils croissaient de manière à devenir une grande multitude. (Exode, I, et seq.)
Et, ni l'ordre impitoyable et cruel de Pharaon, qui commandait de jeter les enfants mâles dans le fleuve, ni les vexations dont on les tourmentait pour leurs travaux, ne purent diminuer cette foule qui s'accroissait, qui grossissait toujours. C'était la volonté d'en-haut, qui sait tirer toutes choses de leurs contraires.
5. Donc, lorsque Dieu commande, n'exigez pas que les oeuvres s'accomplissent par des moyens humains; plus puissant que la nature, il n'a pas besoin de se servir de la succession lente des choses de la nature; les obstacles mêmes favorisent la réalisation de ses desseins. C'est ainsi que, dans le texte qui nous occupe aujourd'hui, ces trois hommes lui suffisent à remplir le monde entier. C'est de ces trois hommes, dit le texte, qu'est sortie toute la race des hommes qui sont sur la terre. Avez-vous bien compris la puissance de Dieu ? Avez-vous bien compris comment mille et mille obstacles ne contrarient en rien sa volonté? C'est précisément ce qui est arrivé pour l'établissement de la foi : en dépit de ceux qui l'attaquaient, de la puissance et du nombre de ses ennemis, en dépit des rois, et des tyrans, et des peuples s'insurgeant contre elle, et faisant tout pour éteindre l'étincelle de la foi, les hommes mêmes qui voulaient sa perte, ceux mêmes qui voulaient contrarier ses progrès, ont porté si haut la flamme de la piété, qu'elle a saisi toute la terre, la terre habitée, la terre sans habitants. Allez chez les Indiens, chez les Scythes, aux dernières frontières du monde, aux rives de l'Océan, partout vous trouverez la doctrine du Christ, illuminant toutes les âmes. Etrange merveille ! la Religion a converti même les nations barbares, et leur a enseigné la sagesse; rejetant leurs moeurs antiques, elles se sont tournées vers la piété, et, de même que, par ces trois hommes, le Créateur de l'univers a multiplié la race humaine; de même, dans l'ordre de la foi, par le moyen des onze, de ces pécheurs ignorants et grossiers, qui n'osaient pas même ouvrir la bouche, il a attiré à soi l'univers;
et ces ignorants, ces grossiers, ces pécheurs ont fermé la bouche aux philosophes; comme s'ils eussent eu des ailes, ils ont franchi le monde en un instant, semant partout la parole de la vérité, arrachant les épines , arrachant les vieilles moeurs, faisant partout fleurir les lois du Christ; et, ni leur petit nombre, ni leur ignorance, leur grossièreté, ni l'étrange austérité de leur doctrine, ni les vieilles habitudes incrustées dans la race humaine, rien ne leur a fait obstacle; la grâce qui leur frayait les chemins a tout aplani, a rendu toutes leurs oeuvres faciles, et les obstacles mêmes ne faisaient que raviver leur courage. Tantôt frappés de verges, ils se retiraient joyeux, non pas simplement parce qu'on les avait frappés de verges, mais, parce qu'ils avaient été jugés dignes de souffrir cet outrage pour le nom de Jésus. (Act. V, 41.) Parfois jetés en prison, et puis délivrés par un ange, ils continuaient leur oeuvre, allaient au temple répandre les paroles de la doctrine. (Ibid. XIX); Et, prenant les peuples comme des poissons que l'on pêche, ils les amenaient à la piété; captifs de nouveau, non-seulement la prison ne ralentissait pas leur ardeur , ils montraient encore plus de liberté; au milieu d'un peuple en délire, et qui grinçait des dents, ils étaient là, debout, prononçant ces paroles : Mieux vaut obéir à Dieu que d'obéir aux hommes. (Ibid. XXIX)
Voyez-vous la grandeur de cette liberté ? Voyez-vous ces pêcheurs sans lettres, dédaignant les fureurs des peuples, consentant à se voir meurtrir, égorger ? Pour vous, mes bien-aimés; gardez-vous, en entendant ces paroles, d'attribuer ces vertus aux hommes; rapportez tout à la divine grâce qui fortifiait leur courage. Il arriva que le bienheureux Pierre redressa un boiteux qui l'était depuis le ventre de sa mère; tous demeuraient dans la stupeur et l'admiration ; il fut le premier à montrer sa sagesse en disant : Pourquoi vous étonnez-vous de ceci, comme si c'était par notre (191) vertu ou par notre puissance que nous eussions fait marcher ce boiteux? Pourquoi, dit-il, êtes-vous ainsi dans la stupeur, et comme terrifiés de ce qui arrive? Est-ce nous qui avons fait cet ouvrage ? Est-ce par notre vertu propre que nous l'avons guéri, que nous l'avons fait marcher? Pourquoi nous regardez-vous ? nous n'avons rien fait que prêter notre langue., Celui qui a tout fait, c'est le Seigneur, c'est le Créateur de la nature, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, que vous regardez comme des patriarches; celui que vous avez livré et renoncé devant Pilate, qui avait jugé qu'il devait être renvoyé absous; voilà celui qui a tout fait, celui que vous avez renoncé, le Saint et le Juste, Vous avez demandé qu'on vous accordât la grâce d'un homme qui était un meurtrier, et, l'Auteur de la vie, vous l'avez condamné; Celui que Dieu a ressuscité d'entre les morts, ce dont nous sommes les témoins , c'est par la foi en son nom que sa puissance a raffermi cet homme que vous voyez et que vous connaissez. C'est la foi qui vient de lui qui a fait la guérison parfaite de cet homme en face de vous tous. (Ibid. XIII, 16.)
6. Voyez la pleine liberté, la grande et ineffable puissance de la grâce descendue d'en-haut, la plus claire manifestation de la résurrection, dans le libre langage de ce bienheureux. Quel plus grand miracle pourrait-on demander ici ? L'homme faible d'autrefois, celui qui , avant que Jésus fût mis en croix, n'était pas capable de supporter les menaces d'une servante , . résiste aujourd'hui, avec cette fermeté que vous, admirez, à tout le peuple des Juifs; avec cette entière assurance, seul, contre toute cette multitude furieuse; et il lui tient tête, et il lui fait entendre des paroles qui ne peuvent qu'exaspérer sa fureur. Voyez-vous, mes bien-aimés, ici, encore, une nouvelle preuve de la vérité de ce que j'ai dit en commençant? Quiconque est embrasé de l'amour de Dieu, méprise dès lors tout ce qui tombe sous les yeux de la chair;
armé d'autres yeux, des yeux de la foi, il ne voit plus que les biens invisibles; il n'a plus de pensée que pour les biens invisibles; il va et vient sur la terre, comme s'il n'était qu'un citoyen du ciel; quoi qu'il fasse, aucune des choses humaines ne l'arrête dans sa libre course à la poursuite de la vertu. Qui possède en soi cet amour, n'a plus de regards pour les splendeurs de la vie présente : difficultés, aspérités du chemin, peu lui importe;
toujours il vole, il. s'élance vers sa patrie. Et de même que les. coureurs de la terre; dans, leur élan rapide, ne voient aucun des objets qu'ils rencontrent, quelque nombreux que soient les accidents de la route, et qu'uniquement appliqués à leur course, ils dépassent facilement tous les objets, se. hâtant d'atteindre au but qui leur est proposé; ainsi celui qui se hâte d'accomplir 1a course de la vertu, qui brûle de monter de la terre au ciel, laisse au-dessous :de lui tous les objets visibles, uniquement appliqué à sa course, ne s'arrêtant jamais, ne se laissant jamais distraire, quoi que puissent voir les yeux de son corps, tant qu'il n'est pas parvenu à gravir jusqu'à la cime. A cet ardent courage, les objets terribles de la vie présente paraissent vils et méprisables;
qui porte en soi un tel coeur, ne craint ni glaive, ni précipices, ni dents des bêtes féroces, ni tortures, ni licteurs, ni quoi que ce soit de sinistre, dans la vie présente. A la vue des charbons et de la braise des supplices, il croit voir des prairies, des jardins délicieux, et il poursuit sa course; à la vue des autres tortures,.il ne faiblit pas, il ne recule pas; l'amour des biens à venir a transformé son âme, c'est par hasard et sans aucune conséquence qu'il a sur lui ce corps, comme on a un manteau, tant il est supérieur aux impressions du corps, tant la grâce d'en-haut, faisant la garde autour de son âme , la préserve de toute atteinte, la rend insensible aux douleurs de la chair.
Aussi, je vous en prie, pour qu'il nous soit facile de supporter les labeurs de la vertu, soyons remplis de l'amour de Dieu , appliquons à Dieu toute notre pensée; que rien, dans la vie présente , ne retarde la course qui nous emporte vers lui; pensons, pensons toujours à la jouissance des biens à venir; toutes les douleurs de la vie présente, supportons-les dans la douceur de la résignation; il ne faut pas que le mépris des hommes nous attriste, que l'indigence nous accable, que les maladies du corps énervent notre âme, que le dédain, que les outrages de la foule ralentissent notre zèle pour la vertu parfaite; secouons toute cette poussière; faisons-nous une âme généreuse et sublime; montrons toujours et partout la vraie force et le vrai courage ; et , comme hier je vous en conjurais, mes frères, empressons-nous de nous .réconcilier avec nos ennemis; bannissons de nos âmes toutes les haines; à la concupiscence, qui pourrait nous (192) troubler, sachons nous soustraire; à la fureur, à la colère qui nous aiguillonnent, à ces tourbillonnantes tempêtes, opposons le frein de l'enseignement spirituel, la voix de nos cantiques, qui nous montrent tout ce qu'ont de pernicieux les passions humaines. L'homme, dit le Sage dans ses Proverbes, l'homme sujet d la colère ne possède pas l'honnêteté;
ailleurs encore : Celui qui s'irrite contre son frère sera condamné par le jugement aux tourments du feu. (Matth. V, 22.) Si le désir des richesses envahit notre âme, appliquons-nous à nous soustraire aux ravages de cette passion funeste; extirpons cette racine de tous les vices; mettons-nous avec ardeur à corriger en nous tout ce qui nous égare nous trouble, afin que nous étant montrés purs de tous ces vices, ardents à la pratique des bonnes oeuvres, nous puissions, au ,jour redoutable du jugement, mériter la miséricorde du Seigneur, par la grâce , pleine de compassion et d'indulgence, du Fils unique de Dieu, à qui appartient, ainsi qu'au Père et au Saint Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur, et maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
VINGT-NEUVIèME HOMéLIE. " Noé, s'appliquant à l'agriculture, commença à cultiver la terre, et il planta une vigne, et il but du vin et il s’enivra. " (Gen. IX. 20, 21.)