Le Protreptique et le Pédagogue (page 2)

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — eglise/clementalexandrie · 4 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

49 sans lequel rien n'a été fait. Moïse, animé d'un esprit prophétique, voit le Verbe dans l'avenir; et, cédant à sa perfection, il recommande au peuple d'obéir fidèlement aux préceptes de ce nouveau guide.

« Dieu, leur dit-il, suscitera du milieu de vous un prophète semblable à moi. »

Il parle ici de Josué; mais nous savons que Josué est, dans l'Écriture, la figure de Jésus-Christ. Il donne au peuple les conseils qu'il sait leur devoir être utiles :

« Vous écouterez ce prophète, leur dit-il ; celui qui ne l'écoutera point, sera puni. »

Cette prophétie nous apprend le nom de notre divin Pédagogue et nous montre son autorité. Elle met entre ses mains les marques de sa sagesse, de son empire et de sa puissance. Ceux que le Verbe ne guérira point par la persuasion seront menacés ; ceux que les menaces ne guériront point seront châtiés ; ceux que le châtiment trouvera incorrigibles, le feu de l'enfer les dévorera. Un rejeton naîtra de la tige de Jessé. C'est le Pédagogue, plein de sagesse, de douceur et d'autorité. Il ne jugera point, selon les vains discours, les vaines opinions des hommes ; mais il rendra justice à l'humble, et confondra les orgueilleux.

« Le Seigneur, disait David, m'a chatié avec sévérité, mais il ne m'a pas laissé en proie à la mort. »

Être chatié par le Seigneur, c'est être instruit par le Pédagogue, c'est être délivré de la mort. Le même prophète dit encore : vous les conduirez avec une verge de fer. C'est la même pensée qui agite l'apôtre lorsqu'il dit aux Corinthiens :

« Lequel aimez-vous mieux, » que je vous aille voir, le reproche à la bouche ou avec charité et dans un esprit de douceur? Le Seigneur, dit David, va faire sortir de Sion le sceptre de votre autorité. »

Le même prophète dit ailleurs :

« Votre houlette me fortifie, votre verge me console. »

La puissance du Pédagogue est donc, vous le voyez, une puissance grave, vénérable., consolante et salutaire.

50 CHAPITRE VIII. Contre ceux qui croient que celui qui est juste n'est pas bon. Il est des hommes qui s'élèvent ici contre nous, prétendant que Dieu n'est pas bon parce qu'il effraie, menace et châtie. Ils ne comprennent point ces paroles de l'Écriture :

« Celui qui craint Dieu se convertira en son cœur, »

et ils oublient que par un excès d'amour le Seigneur s'est fait homme pour nous sauver. Lorsque le prophète lui adresse avec abandon cette prière pleine de tristesse

« Souvenez-vous de nous parce que nous ne sommes que poussière, »

c'est comme s'il lui disait, ayez pitié de nous, vous qui, ayant revêtu notre chair, en connaissez toute la faiblesse. Comment donc accuser notre bon et divin Pédagogue de ne pas nous aimer, lui qui, par un excès de clémence et d'amour, souffre pour ainsi dire dans les souffrances de chacun de nous ?

Il n'est rien que Dieu haïsse,

car il ne peut haïr une chose et la vouloir en même temps; il ne peut point vouloir qu'elle ne soit pas et être la cause qui la fait exister. Son aversion seule suffit pour qu'elle ne soit pas. Or, il n'est rien que Dieu n'ait créé, il n'est donc rien que Dieu haïsse. Ce que je dis de Dieu, je le dis du Verbe ; car le Verbe et Dieu ne font qu'un. Luimême l'a dit :

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. »

Dieu ne hait aucune de ses créatures : il les aime donc toutes,

et principalement l'homme, la plus noble qui soit sortie de ses mains, la seule qui soit capable de le connaître, de l'aimer et de le servir. L'homme est donc l'objet de l'amour de Dieu, et par conséquent de celui du Verbe. Celui qui aime, s'efforce d'être utile à l'objet aimé. Ce qui est utile est préférable à ce qui ne l'est pas. Rien n'est préférable à ce qui

51 est bon ; ce qui est bon est donc utile. Dieu est bon, Dieu donc est utile, et sa bonté, qui se communique naturellement, nous est utile en toutes choses. Dieu ne nous est pas seulement utile, il prend encore soin de nous ; il ne prend pas seulement soin de nous, il nous sert avec la plus tendre sollicitude.

Cette tendre sollicitude prouve qu'il nous secourt volontairement et avec joie ; mais l'envoi qu'il fait du Verbe le prouve encore mieux, du Verbe qui a pour les hommes la même bienveillance que le Père. Ni Dieu n'est bon ni la justice bonne, précisément pour quelque vertu qui soit en lui ou en elle : Dieu est appelé bon parce qu'il est la bonté même ; la justice est bonne parce que sa nature est de l'être. Elle n'est point agréable, elle est utile ; car elle n'accorde rien à la faveur et donne tout au mérite.

Mais, disent nos adversaires, si Dieu est bon et aime les hommes, d'où vient qu'il s'irrite contre eux et les punit ? Expliquons ceci en aussi peu de mots que nous le pourrons. Cette explication ne sera pas d'un faible secours aux enfants. Les passions cèdent souvent à la rigueur et à la sévérité des préceptes, elles meurent devant la crainte des supplices. Les réprimandes sont à l'âme ce que la chirurgie est au corps ; elles guérissent nos passions les plus invétérées ; elles purifient notre âme des souillures d'une vie impudique et licencieuse; elles coupent les chairs de l'orgueil comme les instruments de chirurgie coupent les chairs malades de notre corps ; elles nous ramènent ainsi à la sainteté qui est notre état naturel, et nous conduisent au salut. Un chef d'armée qui punit les crimes de ses subordonnés, tantôt par l'amende, tantôt par la prison, quelquefois du dernier supplice, agit ainsi pour assurer son empire dans l'esprit des autres par la crainte des mêmes châtiments. Il en est de même du Verbe, ce maître de tout l'univers; il s'efforce de ramener à lui, par des exemples menaçants, ceux que leurs passions en éloignent; il n'oublie rien

52 pour les ramener à l'obéissance, pour les délivrer de l'esclavage et de l'erreur, pour leur faire vaincre leur ennemi et les faire entrer dans le séjour paisible de l'éternelle paix. Comme il persuade, exhorte et console, il loue, il blâme, il reproche. N'est-ce pas un admirable artifice, et peut-on dire que ces reproches qui sont une marque de bienveillance en soient, au contraire, une de haine? sans doute nos amis et nos ennemis nous reprochent également nos fautes ; mais ceux-ci le font par raillerie et ceux-là par bienveillance. Dieu donc ne hait point les hommes parce qu'il les menace, puisque, pouvant justement les perdre, il est mort pour les sauver. Il se sert de la menace comme d'un fouet pour nous réveiller. Au moment de punir il s'arrête, il exhorte encore. Ceux que la louange n'émeut point, il les blâme ; ceux que le blâme laisse insensibles, il s'efforce, par la menace, de les conduire à la vérité.

« Il réveille d'un sommeil profond et semblable à la mort. »

Il exprime d'une manière allégorique ses soins innombrables pour nous, lorsqu'il dit :

« Je suis la vraie vigne, et mon père est le vigneron ; il retranchera toutes les branches qui ne portent point de fruit en moi, et il émondera toutes celles qui portent du fruit, afin qu'elles en portent davantage. » Toute vigne qui n'est point taillée devient sauvage et cesse de produire. Il en est de même de l'homme, et comme le vigneron retranche avec soin les rameaux inutiles de la vigne, ainsi le Verbe retranche de notre âme les passions mauvaises qui la corrompent. Lorsqu'il reprend ceux qui pèchent, c'est leur salut qu'il considère; il les reprend d'une manière conforme à leur esprit et à leurs mœurs, ceux-ci d'une manière forte et sévère, ceux-là avec douceur et tendresse.

« Ayez bon courage, dit Moïse, quand le Seigneur vous éprouve ; il s'est approché de vous, afin que sa crainte vous retienne et que vous ne péchiez point. » 53 Platon dit admirablement :

« C'est être bon envers les coupables que de les châtier, car le châtiment les corrige et les rend meilleurs. »

Cette pensée de Platon prouve que la justice et la bonté sont une seule et même chose. La crainte elle-même nous est utile.

« L'esprit qui craint Dieu vivra. »

L'espérance produit la crainte, la crainte produit le salut. Le même Dieu, qui est le Verbe, nous punit et nous juge. C'est de lui que le prophète Isaïe a dit :

« Le Seigneur l'a livré pour nos péchés ; »

C'est-à-dire que le Seigneur l'a choisi pour corriger et châtier les pécheurs. Lui seul a le pouvoir de nous remettre nos péchés, parce que Dieu l'a nommé notre Pédagogue ; lui seul peut discerner l'obéissance de la désobéissance à ses lois.

Ses menaces prouvent clairement qu'il n'a aucune intention de nous faire du mal, aucun désir de les accomplir, mais qu'il s'efforce de nous inspirer une frayeur salutaire du péché. Elles prouvent, dis-je, sa bienveillance envers nous, puisque, nous montrant sans cesse le châtiment, il le diffère aussi longtemps qu'il le peut. Le serpent, qui est mauvais, mord aussitôt qu'il est blessé. Dieu, qui est bon, avertit longtemps avant de frapper. J'assemblerai sur eux les maux et j'épuiserai sur eux mes flèches. Ils périront par la faim et ils seront la pâture des oiseaux de proie. J'enverrai contre eux la rage des bêtes féroces, la fureur des serpents et de tous les animaux qui rampent sur la terre. Le glaive les dévastera au dehors, et au dedans l'épouvante.

Dieu ne s'irrite point contre nous, comme quelques-uns le pensent, mais son inépuisable bonté ne se lasse pas de nous montrer le chemin qu'il faut suivre, le chemin qu'il faut éviter. N'est-ce pas un soin admirable, effrayer pour n'avoir pas à punir ?

La crainte du Seigneur dissipe le péché, et celui qui est sans crainte ne pourra devenir juste.

Le Seigneur ne nous punit point dans un esprit de colère, mais dans un es-

54 prit de justice. Sa justice est toute à notre intérêt et notre avantage. Chacun de nous choisit le supplice lorsqu'il choisit le péché ; la faute de ce choix nous appartient et ne peut être imputée à Dieu. Que si notre injustice fait paraître davantage la justice de Dieu, que dirons-nous?

« Dieu, pour parler selon l'homme, n'est-il pas injuste de nous punir? Non, sans doute ; car si cela était, comment serait-il le juge du monde ? Écoutez-le quand il menace : Si j'aiguise mon épée comme la foudre, et si mon bras s'arme du jugement, je me vengerai de mes ennemis et je leur paierai leur salaire. J'enivrerai mes flèches de leur sang, et mon épée dévorera leur chair et s'abreuvera du sang des tués. »

Ceux donc qui ne haïssent ni le Verbe ni la vérité, ceux qui ne haïssent point leur propre salut, n'auront point depart à ces cruelles vengeances. Pourquoi Dieu les traiterait-il en ennemis?

« La crainte du Seigneur est la couronne de la sagesse. » Le Verbe nous rend raison de sa conduite dans ce passage du prophète Amos :

« Je vous ai détruits comme autrefois le Seigneur avait détruit Sodome et Gomorrhe ; vous avez été comme un tison arraché à l'incendie, et vous n'êtes pas revenus à moi, a dit le Seigneur. »

Voyez comme le Seigneur cherche partout le repentir ; comme ses intentions bienveillantes brillent à travers ses menaces :

« Je détournerai ma face de dessus eux, et je leur montrerai ce qui est en eux. Là, en effet, où regarde Dieu, là est la paix et la vertu. »

Là où il cesse de regarder, pénètrent le vice et le désordre ; la malignité humaine, contenue et étouffée par sa présence, reparaît dès qu'il se retire.

« Considérez donc, dit l'apôtre, la bonté et la sévérité de Dieu ; sa sévérité envers ceux qui sont tombés, et sa bonté envers vous, si toutefois vous persévérez dans l'état où sa bonté vous a mis ; autrement vous serez aussi retranché. »

Celui qui est bon de sa nature, hait naturellement le vice et se 55 plait à châtier ceux qui s'y abandonnent ; car le châtiment leur est bon et utile. La vengeance divine est une punition du crime commis, punition avantageuse au coupable. Comment, sans cela, la vengeance plairait-elle à Dieu, lui qui nous ordonne de prier pour ceux qui nous offensent. La bonté de Dieu n'a pas besoin d'être prouvée ; tout le monde la reconnaît et l'avoue. Je n'aurai besoin, pour prouver sa justice, que de vous mettre sous les yeux ce passage de l'Évangile

« Afin que tous ils soient un, comme vous, mon père, en moi et moi en vous, qu'ils soient de même un en nous, afin que le monde croie que vous m'avez envoyé; et je leur ai donné la gloire que vous m'avez donnée, afin qu'ils soient un comme nous sommes un. Je suis en eux et vous êtes en moi, afin qu'ils soient consommés dans l'unité. »

Dieu est un au-delà de l'un et au-dessus même de l'unité, de sorte que cette particule, vous a une force démonstrative pour faire connaître ce Dieu, être unique, qui est, qui a été et qui sera ; ce nom d'être renferme ces trois différences de temps. Que ce Dieu qui est unique soit aussi le seul qui soit juste, le même Évangile le prouve :

« Mon père, je désire que là où je suis, ceux que vous m'avez donnés soient aussi avec moi, afin qu'ils contemplent la gloire que vous m'avez donnée, parce que vous m'avez aimé avant la création du monde. Père juste, le monde ne vous a point connu ; mais moi je vous ai connu, et ceux-ci ont connu que vous m'avez envoyé, et je leur ai fait connaître votre nom, et je le leur ferai connaître afin que l'amour dont vous m'avez aimé soit en eux et moi en eux. »

« Je suis, dit-il ailleurs, le Seigneur ton Dieu, le Dieu fort, le Dieu jaloux, poursuivant l'iniquité des pères sur les enfants, l'iniquité de ceux qui me haïssent ; et faisant miséricorde mille fois à ceux qui m'aiment et 56 gardent mes commandements. »

C'est lui qui place les uns à sa droite, les autres à sa gauche. Nous attribuons la bonté au Père et la justice au Fils, qui est le Verbe du Père, parce que ces vertus sont inséparables comme leurs personnes, et que leur puissance est infiniment égale comme leur amour.

Il jugera l'homme selon ses œuvres,

nous faisant auparavant connaître Jésus, qui est sa justice ; et Jésus nous faisant connaître son Père, qui est sa bonté.

La miséricorde et la colère l'accompagnent,

car il est aussi patient que puissant, et menace pour pardonner. Sa miséricorde et sa colère ont un même but, le salut des hommes. Le fils de Dieu nous dit que la bonté de son Père s'étend également sur les bons et sur les méchants.

« Soyez donc, dit-il, miséricordieux comme votre père est miséricordieux.

Personne n'est bon, si ce n'est mon Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. C'est lui qui a fait le soleil et les nuages qui donnent la pluie ; il les distribue à toutes ses créatures dans une même proportion, prouvant ainsi à la fois sa miséricorde, sa justice et son unité. »

« Je verrai les cieux, dit le prophète, qui sont l'ouvrage de vos mains.

Celui qui a créé les cieux habite dans les cieux ;

et

le ciel est votre demeure. » Le Seigneur priant son père lui dit :

« Notre Père, qui êtes dans les cieux. »

La demeure des cieux appartient a celui qui les a créés. Notre Seigneur Jésus-Christ est donc le fils du Créateur, c'est-à-dire de celui qui est juste, puisque la justice du créateur n'est mise en doute par personne. Saint Paul comprend ainsi cette justice et cette bonté réunies, et les explique en ces termes, afin de rendre témoignage à la vérité :

«Mais maintenant la justice que Dieu donne sans la loi nous a été découverte ; elle a été attestée par la loi et les 57 prophètes, et cette justice que Dieu donne par la foi en Jésus-Christ est pour tous ceux et sur tous ceux qui croient en lui ; car il n'y a point de distinction, parce que tous ont péché et n'ont rien dont ils puissent se glorifier, si ce n'est en Dieu ; étant justifiés gratuitement par sa grâce, par la rédemption qu'ils ont en Jésus-Christ. » Ce qui est juste est nécessairement bon. Voilà pourquoi il est écrit:

La loi est sainte, le précepte est saint, juste et bon.

La justice et la bonté forment le pouvoir divin.

« Personne, dit-il, n'est bon, si ce n'est le Père. »

Mais le Fils, qui est dans le Père, n'est-il pas bon aussi et n'est-ce pas le sens de ces paroles :

« Personne n'a connu le Père ? »

car le père était tout avant que le Fils vînt au monde. Il n'y a donc qu'un seul Dieu, bon, juste, créateur, père et fils tout ensemble, à qui grâces soient rendues dans les siècles des siècles. Amen. Il est naturel à la douceur du Verbe de menacer ceux qu'il veut sauver. C'est un digne remède de sa bonté toute divine, de nous faire rougir de nos fautes et de nous en détourner par la honte. Si le blâme est utile, les menaces le sont aussi. Elles réveillent l'âme de l'engourdissement où elle périrait, et bien loin de la blesser mortellement, elles la ramènent à la vie par une légère douleur. La sagesse du Pédagogue éclate en mille façons différentes; il rend témoignage en faveur des bons, il les connaît, les appelle à lui, et les rend meilleurs. Ceux, au contraire, qui vont l'offenser, il les en détourne et leur montre le droit chemin où ces nouvelles lois les vont diriger. Est-il une grâce plus grande que ce témoignage qu'il rend de nous? C'est notre sauveur qui rend témoignage devant notre juge. Nous devons même lui savoir gré de sa colère, si l'on peut appeler colère les avertissements pleins de bienveillance que son amour pour nous lui fait nous donner, et songer que si Dieu ressent nos passions, c'est qu'il s'est fait homme pour nous sauver.

58 CHAPITRE IX. Il appartient à la même puissance de faire du bien et de punir justement. — De la méthode qu'emploie le Verbe pour nous conduire. Notre pédagogue emploie toutes ses forces ; notre Verbe divin, toute sa sagesse pour nous conserver. Il avertit, il réprimande, il blâme, il accuse, il menace, il guérit, il promet, il donne, ne négligeant rien pour enchaîner et détruire le désordre de nos désirs. Pour tout dire, en un mot, le Seigneur agit envers nous comme nous agissons nous-mêmes envers nos enfants,

« As-tu des fils, dit la sagesse, instruis les avec soin et accoutume-les au joug dès leur enfance. As-tu des filles ? conserve la pureté de leur corps et ne leur montre pas un visage trop riant. »

Celui qui ne reprend pas ses enfants dans leurs fautes, de peur de les affliger, ne les aime point. Celui, au contraire, qui les reprend avec sévérité leur bâtit un long bonheur sur un chagrin d'un moment. Le Seigneur ne nous désire point la volupté de la terre, qui passe si vite, mais la béatitude du ciel, qui ne passe point. Étudions donc avec soin les leçons du Verbe, et cherchons dans les livres saints sa méthode de nous instruire qu'il y a gravée lui-même. Il avertit d'abord, et ses premiers avertisssements sont comme mêlés d'un tendre blâme, bien propre à faire revivre la sagesse dans les cœurs qui l'ont oubliée. Écoutez-le lui-même dans l'Évangile :

« Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et lapides ceux qui sont envoyés vers toi, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses petits sous ses ailes, et lu ne l'as pas voulu ! » Écoutez-le dans Jérémie:

« Ils 59 ont adoré le bois et la pierre, ils ont brûlé leur encens devant Baal. » C'est ici une des plus grandes preuves de la bonté de Dieu, qui, connaissant tout l'orgueil, toute l'insolence du peuple révolté contre lui et contre sa loi, ne laisse pas d'en avoir pitié et de l'exhorler à la pénitence par la bouche d'Ézéchiel:

« Fils de l'homme, tu habites an milieu des scorpions, parle-leur cependant, peut-être t'écouteront-ils. »

Écoutez-le dire à Moïse :

« Va, et dis à Pharaon de laisser mon peuple mais je sais qu'il ne le laissera point aller. » Le Seigneur, vous le voyez, connaît l'avenir; mais il nous laisse toute notre liberté, afin de nous offrir l'occasion d'une pénitence volontaire. Ne se lassant jamais d'avertir, il dit à son peuple, par la bouche d'Isaïe :

« Ce peuple m'honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi. »

II fait suivre ses avertissements répétés d'un blâme accusateur :

« Ils m'honorent sans raison, enseignant les doctrines et les commandements des hommes. »

Ce blâme montre à la fois le péché, et le remède qu'il faut employer pour en effacer la souillure. Le blâme est un reproche jeté aux actions honteuses. En voici un exemple dans Jérémie:

« Ils sont devenus comme des chevaux qui courent et qui hennissent après les cavales : chacun d'eux a poursuivi la femme de son voisin. »

« Ne visiterai-je donc point ces crimes, dit le Seîgneur ; et mon âme ne se vengera-t-elle pas de cette nation ? »

Il joint partout aux reproches un motif de crainte, parce que la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse.

« Ne les visiterai-je point, dit-il encore, par la bouche d'Osée ; eux qui se sont mêlés à d'impudiques courtisanes et aux sacrifices des initiés, eux qui, comprenant toute l'horreur de leurs crimes n'ont pas laissé de les commettre? » Leur crime est bien plus grand, puisqu'ils le connaissaient et qu'ils l'ont commis volontairement et avec réflexion. L'intelligence est l'œil de l'âme. Le nom d'Israël

60 donné au peuple choisi, signifie qui voit Dieu, c'est-à-dire qui le connaît. La plainte est un blâme adressé à la négligence et au mépris. Le Pédagogue l'emploie dans ce passage d'Isaïe:

« Cieux, écoutez; terre, prête l'oreille, le Seigneur a parlé. J'ai nourri des enfants, je les ai élevés, et ils se sont révoltés contre moi. Le taureau connaît son maître; l'âne, son étable; Israël m'a méconnu. »

N'est-ce pas une indignité que celui qui a connu Dieu ne connaisse pas son maître ? que le bœuf et l'âne, qui sont des animaux pesants et stupides, connaissent la main qui les nourrit et qu'Israël ne la connaisse point? Après plusieurs plaintes semblables, il ajoute, par la bouche de Jérémie :

« Et ils m'ont abandonné, dit le Seigneur. »

Le blâme se change ensuite en une accusation véhémente. C'est de ce remède que se sert le Pédagogue dans ce passage d'Isaïe :

« Malheur aux enfants déserteurs : Vous ne m'avez pas appelé dans vos conseils, vos traités n'ont pas été scellés de mon esprit. »

Il se sert de la crainte pour resserrer les cœurs, de la menace pour les ouvrir. C'est ainsi qu'on serre fortement les laines qu'on veut teindre, afin que la couleur les pénètre mieux. Lorsque la foi s'affaiblit et semble prête à s'éteindre, il jette au milieu des pécheurs l'horrible image de leurs péchés.

« Vous avez, leur dit-il, dans Isaïe, vous avez abandonné le Seigneur et excité l'indignation du Saint d'Israël. »

« Leur crime, dit Jérémie a rempli le ciel de stupeur et frappé la terre d'épouvante. Mon peuple a fait deux maux : il m'a abandonné, moi, source d'eau vive, pour se creuser des citernes, fosses entr'ouvertes, qui ne peuvent retenir l'eau. Jérusalem, dit-il encore, s'est enfoncée dans son péché ; c'est pourquoi elle est devenue chancelante : tous ceux qui l'honoraient l'ont méprisée, parce qu'ils ont vu son ignominie. »

Lorsque l'image de leur crime a rempli d'horreur les coupables, le Pédagogue les console et les encourage

61 comme il le fait dans les paroles de Salomon, où brille sa tendresse pour ses enfants :

« Mon fils, ne repousse point les instructions du Seigneur et ne t'irrite point contre ses reproches : le Seigneur châtie celui qu'il aime, il punit le fils qu'il reçoit en grâce, mais le pécheur fuit le reproche et le châtiment. »

L'Esprit saint fait dire au prophète :

« Que le juste me frappe, je reconnais sa miséricorde : ses reproches sont un parfum exquis. » Le châtiment est un blâme qui rend l'intelligence à ceux qui l'avaient perdue. C'est un remède que le Pédagogue connaît et qu'il met souvent en usage.

« Combien de temps crierai-je sans être écouté ? Leurs oreilles sont comme celles des incirconcis; semblable aux nations infidèles, ce peuple est incirconcis de cœur. Il n'y a plus d'obéissance dans mon peuple, il n'y a plus de foi dans mes fils. » Il attend encore cependant, il attend leur retour. Quelle admirable patience ! Mais enfin il se montre, et sa parole devient plus forte et plus incisive. C'est alors qu'il s'écrie :

« Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et lapides ceux qui sont envoyés vers toi. »

Cette répétition redouble l'horreur du crime et la gravité du reproche. Comment, en effet, celui qui connaît Dieu en peut-il persécuter les ministres ?

« A cause de vos crimes, leur dit-il, votre maison deviendra déserte. Je vous dis : Vous ne me verrez plus jusqu'à ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. Si, en effet, vous n'êtes point touchés de ma bonté ; si vous ne la reconnaissez point, vous reconnaîtrez mon pouvoir. »

II maudit quelquefois ceux qu'il veut ramener. La malédiction est un discours énergique et un remède violent. En voici deux exemples :

« Malheur, dit Isaïe, à la nation perverse, au peuple chargé de crimes, à la race d'iniquité, a ces enfants corrupteurs! »

« Serpents, race de vipères, 62 dit l'évangéliste saint Jean. »

L'accusation, dans la bouche de Dieu, est un blâme dirigé contre ceux qui commettent l'injustice. C'est encore un autre genre de remède que le roi David et le prophète Jérémie emploient dans les passages suivants :

« Un peuple que je ne connaissais point, dit le saint roi, m'a servi ; il a prêté une oreille attentive à ma voix. Mes enfants, devenus rebelles ont menti contre moi ; ils se sont écoulés, ils ont rompu leurs digues. »

« J'ai donné à Israël l'écrit de répudiation, dit Jérémie, et la perfide Juda n'a pas craint. La maison d'Israël m'a méprisé,-et la maison de Juda a menti envers le Seigneur. » Quelquefois, par un artifice tendre et secourable, il rappelle et déplore les châtiments terribles dont les pécheurs endurcis deviennent la proie. Entendez les plaintes de Jérémie : « Comment est-elle assise solitaire, la ville pleine de peuple? Elle est devenue comme veuve, la maîtresse des nations. La reine des cités est tributaire ; elle a été vue pleurant dans la nuit. » Quelquefois il ajoute au blâme de cruelles injures. Écoutez encore le prophète Jérémie :

« Tu t'es montrée comme une courtisane frappante de beauté et de vices. Tu ne m'as point appelé dans ta demeure, moi ton père et le gardien de ta virginité ; courtisane, dis-je, impudente et empoisonneuse. »

Il n'insulte à ses débauches que pour la rappeler à la pudeur. Quelquefois il s'indigne contre ses fils mêmes, que ses faveurs enorgueillissent outre mesure. Nous reconnaissons l'emploi de ce remède, dans les deux passages suivants de Moïse et d'Isaïe :

« Fils coupable, dit le premier, race dépravée et perverse ; c'est donc là ce que tu rends au Seigneur, peuple fou et stupide ? N'est-ce pas lui qui t'a possédé, qui t'a fait et qui t'a créé? »

« Tes princes, dit Isaïe, sont rebelles et les compagnons des brigands; ils aiment les présents et recherchent un salaire. Ils ne rendent point justice à l'orphelin. »

Pour tout dire,

63 en un mot, ces divers artifices qu'il emploie pour nous effrayer, sont comme une source et une fontaine de salut. Comme sa nature est d'être bon, sa volonté est de nous sauver.

Sa miséricorde s'étend sur toute chair. Il nous menace, il nous châtie pour nous conduire, comme un bon pasteur son troupeau. Il aime et secourt tous ceux qui s'attachent à sa doctrine; mais il s'affectionne plus tendrement à ceux qui s'y livrent avec plus d'ardeur.

C'est ainsi qu'il conduit à travers le désert les six cents mille hommes qu'il a rassemblés. Tantôt il les frappe dans la dureté de leur cœur ; tantôt il les avertit avec une douceur toute divine.

Sa bonté patiente ne se lasse jamais ni de punir, ni de pardonner, et il les environne, jusqu'à la fin, de sa misécorde et de sa justice comme d'un rempart,

Comme ses miséricordes sont sans mesure, ses reproches le sont aussi.

Il est beau, sans doute, de ne pas pécher; mais il est bon aussi, quand on a péché, de se repentir et de faire pénitence. Il en est de même de la santé qui est préférable, sans doute, à la convalescence, sans que pour cela la convalescence soit à mépriser.

« N'éloigne pas le châtiment de l'enfant, disait Salomon ; car si tu le frappes de la verge, il ne mourra point ; tu le frapperas de la verge et tu délivreras son âme de la mort. » Les reproches sont comme des coups qui pénètrent l'àme, et, la châtiant de ses crimes', l'empêchent de mourir. Ils inspirent la modération et la tempérance à ceux que la violence de leurs passions est au moment d'emporter. Platon était tellement persuadé de l'efficacité des reproches, pour empêcher le vice ou pour le guérir, qu'il assure que les plus criminels et les plus vicieux d'entre les hommes sont toujours ceux qui les ont repoussés ; les plus vertueux, au contraire, ceux qui les ont écoutés avec docilité et reconnaissance. SI les princes et les magistrats ne sont point un objet de crainte aux citoyens, comment Dieu le serait-il pour ceux qui ne

64 l'offensent point?

« Si vous faites le mal, craignez, dit l'apôtre. »

C'est pour cela que le même apôtre, imitant les discours de Dieu, fait aux Églises d'aigres reproches, certain qu'il est de sa force et de la faiblesse de ceux qui l'écoutent. C'est encore pour cela qu'il dit aux Galates :

« Suis-je devenu votre ennemi pour vous avoir dit la vérité ? »

Celui qui se porte bien n'a pas besoin de médecin, mais bien celui qui est malade. Nous donc, qui luttons en cette vie contre une multitude sans cesse renaissante de passions honteuses et de désirs criminels ; nous, que les flammes du vice, allumées dans notre âme, menacent à chaque instant de dévorer, ne sommes-nous pas malades, n'avons-nous pas besoin d'un médecin ? Ce médecin, c'est le Sauveur. Les remèdes qu'il nous donne ne sont pas toujours doux et agréables, ils sont quelque fois acres et violents. Il emploie la crainte, comme il ferait le suc d'une racine amère et bienfaisante, pour arrêter les envahissements du péché qui ronge notre cœur. L'amertume de ce remède n'en détruit pas la salutaire influence. Malades donc, nous avons besoin de ses secours pour guérir ; égarés, de sa main pour nous diriger; aveugles, de sa lumière pour voir; il désaltère ceux qui ont soif, et leur donne à boire des eaux d'une fontaine vivifiante, qui apaisent d'avance toute soif à venir. Il donne la vie à ceux qui sont morts ; il est le pasteur des brebis ; il est le maître des enfants.

La nature humaine tout entière a besoin de ses innombrables et divins secours. Sans lui nos péchés demeurent en nous, nous oppriment et nous condamnent ; avec lui nous sommes séparés de la paille et nous devenons le pur froment qui remplit les greniers célestes. Il tient le van dans sa main, et il nettoiera son aire; il amassera son froment dans le grenier, et il brûlera la paille dans un feu qui ne s'éteindra point. Voulez-vous comprendre et sentir toute la sagesse

65 avec laquelle le divin pasteur, le Pédagogue tout-puissant, le Verbe paternel, nous instruit et nous dirige, réfléchissez à l'allégorie sous laquelle il se présente à nous, disant de luimême qu'il est le pasteur des brebis ; c'est-à-dire le Pédagogue des enfants. Voyez-le expliquant aux prêtres, par la bouche d'Ézéchiel, la tendre sollicitude dont il est animé pour son troupeau ; sollicitude admirable qu'ils doivent prendre pour modèle :

« Je ferai paître mes brebis moi-même, je chercherai celles qui étaient perdues, je relèverai celles qui étaient tombées, je banderai les plaies de celles qui étaient blessées, et elles paîtront dans de fertiles pâturages sur les montagnes d'Israël. »

Tels sont les soins du bon pasteur. Paissez-nous, Seigneur, comme des brebis ; paissez-nous de votre miséricorde et de votre justice. Conduisez-nous sur votre montagne sainte, à cette Église qui est élevée au-dessus des nues et qui touche le ciel.

« Je serai moi-même leur pasteur, je serai moi-même auprès d'eux, les entourant comme la robe entoure le corps ; ils m'appelleront, et je leur dirai : Me voici. »

Vos bontés, Seigneur, ont été plus rapides que mon espérance.

« Ils marcheront, dit le Seigneur, et ils ne tomberont point. »

Nous ne tomberons point parce que, pour arriver là où la chute n'est plus possible, il nous prête l'appui de son bras. Telle est sa bonté infinie. Le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir. Aussi l'Évangile nous le montre accablé de fatigue, ne reculant devant aucune des souffrances qu'il s'est imposées pour notre salut, et promettant de donner son sang pour la rédemption de plusieurs. N'est-ce pas le véritable caractère du bon pasteur ? n'est-ce pas une libéralité magnifique, donner sa vie pour son troupeau ? De quelle utilité n'est-il pas aux hommes ? de quelle bienveillance ne fait-il pas preuve envers eux, lui qui, pouvant être leur maître, a mieux aimé se faire homme pour

66 être leur frère, et mourir pour les sauver ? Il crie vers nous dans sa justice :

« Si vous venez directement à moi, je viendrai directement à vous : si vous y venez par des chemins détournés,j'entrerai dans ces mêmes chemins. »

Ces chemins détournés signifient les reproches qu'il fait aux pécheurs ; les chemins droits, sa bonté, qui est constante et inaltérable.

«Parce que j'ai appelé et que vous vous êtes éloignés, dit le Seigneur ; parce que vous avez dédaigné mes conseils et négligé ma menace. »

Les reproches qu'il nous fait nous sont donc de la plus grande utilité.

« Race indocile et rebelle, dit David; race dont le cœur n'a pas été droit et dont l'esprit n'a pas été fidèle au Seigneur. »

Telles sont les causes qui appellent enfin le châtiment ; mais la bonté de Dieu retarde, autant qu'elle peut, l'heure de la justice, afin de laisser au coupable un dernier moment pour la désarmer et éviter la mort. Voyez la cause de ces menaces : ils ont oublié ses bienfaits et les miracles qu'il a manifestés. Quand il les frappait, alors ils le cherchaient, ils revenaient a lui, ils l'imploraient avec ardeur, ils se souvenaient que le Seigneur était leur force, et le Très-Haut leur appui. Ainsi la crainte seule les convertissait, et ils méprisaient sa bonté. On méprise la bonté parce qu'elle est toujours bienfaisante ; on respecte la bonté unie au pouvoir et à la justice. Il y a deux espèces de crainte. L'une, qui est mêlée de respect, c'est celle que les sujets ont de leurs princes et nous de Dieu ; celle que les fils sages et vertueux éprouvent devant leurs parents :

« Un cheval indompté devient intraitable, et l'enfant abandonné à lui-même devient téméraire. »

L'autre espèce de crainte est mêlée de haine ; c'est celle que les esclaves ont de leurs maîtres ; celle que les Hébreux avaient du Seigneur, qu'ils regardaient comme leur maître bien plus que comme leur père. Les respects volontaires et spontanés ont bien plus de

67 prix devant le

Seigneur que les hommages contraints et forcés. Dien est miséricordieux, il aura pitié des pécheurs ; il les guérira et ne les perdra point ; il retiendra sa colère, il n'allumera point son indignation. Vous le voyez, la justice du Fils brille dans ses reproches ; la bonté du Père, dans ses miséricordes. David, ou plutôt l'Esprit saint qui parle par sa bouche, réunit ainsi ces deux vertus dans un seul et même Dieu.

« La justice et le jugement sont le fondement de votre trône ; la miséricorde et la vérité marchent devant votre face. »

Le prophète avoue qu'il appartient au même pouvoir de juger et de faire du bien. Ce double pouvoir constitue la Divinité : il n'est pas plus possible de le diviser que de la diviser elle-même. Direz-vous au miroir qui vous montre votre laideur que c'est lui qui la cause ? Accuserez-vous le médecin qui vous annonce une maladie de l'avoir fait naître ? Non sans doute. Ne regardez donc pas comme votre ennemi celui qui vous reproche vos crimes ; car il le fait pour vous les faire haïr et pour vous empêcher d'en commettre de nouveaux. Dieu est bon par lui-même et juste à cause de nous. Sa justice naît de sa bonté. Il ne nous laisse donc point ignorer ce qui est juste, mais il envoie son propre fils pour nous l'apprendre. Avant d'être créateur, il était Dieu, il était bon. C'est parce qu'il est Dieu qu'il a voulu être créateur; c'est parce qu'il est bon qu'il a voulu être père. L'amour est le principe de la justice. Leur réunion fait luire le soleil dans les cieux et descendre le Fils sur la terre. Le Fils lui-même nous annonce en ces termes cette inséparable union de la justice et de la bonté ;

« Personne n'a connu le Fils, si ce n'est le Père, et personne n'a connu le Père si ce n'est le Fils. »

Cette connaissance mutuelle que le Père et le Fils ont éternellement l'un de l'autre est le symbole de la justice primitive. La justice descend enfin elle-même au milieu des hommes, les excitant à la pénitence

68 dans la personne du Verbe et les écrits des prophètes. Le Verbe est son corps, et la loi sa parole. Elle est donc bonne ; mais vous n'obéissez point à Dieu. A qui donc la faute ? Prenez-vous-en à vous seul des châtiments que vous vous attirez ; c'est vous qui appelez le juge.

CHAPITRE X. Comment le même Dieu, par le même Verbe, nous détourne du péché par la menace, et nous sauve par l'exhortation. Après avoir montré que l'action rigoureuse du Verbe sur la nature humaine est bonne et salutaire, et qu'elle s'étend nécessairement jusqu'à la pénitence et à la défense du péché, nous montrerons quelle est sa douceur, car nous avons déjà prouvé sa justice. Les instructions par lesquelles sa volonté paternelle s'efforce de nous conduire au salut, en nous faisant connaître ce qui est bon et utile pour y parvenir, sont de plusieurs sortes : les unes expriment l'éloge, les autres le blâme. Ce sont les mêmes exhortations sous une forme différente; car elles ont le même but et nous prouvent l'égalité de son amour et de sa justice. Après avoir montré l'usage qu'il fait du blâme, montrons celui qu'il fait de l'éloge et de l'exhortation. Ce dernier moyen d'instruction est celui qu'il préfère, parce qu'il est le plus conforme à sa douceur naturelle. Voici donc de ses exhortations à ce qui est bon et utile un exemple pris dans Salomon :

« Je vous exhorte et j'élève la voix pour instruire les enfants des hommes; écoutez-moi, je vous dirai des choses dignes de votre attention. » Il conseille ce qui est salutaire : les bons conseils déterminent les bons choix.

« Heureux l'homme, nous dit-il par la bouche de David, qui n'est pas entré dans le conseil de l'impie, qui ne s'est pas arrêté dans la voie des pécheurs, et qui ne s'est point assis dans la chaire de dé- 69 rision, mais qui repose son amour dans la loi du Seigneur. »

Tout conseil s'appuie sur un exemple. Celui qui conseille prend tantôt ses exemples dans le passé, comme on ferait si on rappelait les châtiments qui frappèrent les Israélites coupables du crime d'idolâtrie par l'adoration du veau d'or ; tantôt on les prend dans le temps présent, comme le fait le Seigneur lorsqu'il répond à ceux qui lui demandaient : Êtes-vous celui qui doit venir ou en attendons-nous un autre ?

« Allez raconter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, l'Évangile est annoncé aux pauvres ! heureux celui qui ne sera point scandalisé en moi ! »

Ce sont là les miracles que David prédisait en ces termes :

« Nous avons vu et entendu. » Tantôt celui qui conseille prend ses exemples dans l'avenir.

« Ceux qui tomberont dans le péché, nous dit-il, seront jetés dans les ténèbres extérieures : là il y aura des pleurs et des grincements de dents. »

Tous ces exemples prouvent que Dieu n'épargne aucun soin pour nous sauver. Il console les pécheurs pour ralentir l'ardeur qui les porte au mal et pour leur rendre l'espérance. Il leur dit donc, par la bouche d'Ézéchiel :

« Si vous vous convertissez de tout votre cœur, et si vous me dites : Mon Père ; je vous écouterai comme un peuple saint. »

Il leur dit ailleurs :

« Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. » Le Seigneur nous exhorte évidemment à la vertu dans ce passage de Salomon :

« Heureux l'homme qui trouve la sagesse, et l'homme qui est riche en prudence ! Celui qui cherche la sagesse la trouve et la goûte lorsqu'il l'a trouvée. » Le prophète Jérémie fait ainsi l'éloge de la prudence :

« Heureux, dit-il, le peuple d'Israël, à qui il a été donné de connaître ce qui est agréable à Dieu ! »

C'est au Verbe, qui nous rend heureux et 70 prudents, que nous devons cette connaissance dont le même prophète exalte encore le prix dans un autre endroit :

« Écoute, Israël, les ordres qui donnent la vie, écoute, afin de devenir prudent. »

Sa bienveillance envers les hommes, et les récompenses qu'il leur prépare, s'ils marchent dans ses voies, brillent dans les promesses qu'il fait à son peuple par la bouche de Moïse :

« Je vous introduirai dans cette terre fertile que j'ai juré à vos pères de vous donner. »

« Je vous conduirai sur ma montagne sainte et je vous comblerai de joie, dit-il encore par la bouche d'Isaïe. » L'espérance d'une vie heureuse est encore une autre espèce d'instruction.

« Heureux celui qui ne pèche point, disait David, il sera comme l'arbre planté près du courant des eaux, qui donne des fruits en son temps et dont les feuilles ne tombent point. » Les paroles qui suivent semblent annoncer le mystère de la résurrection :

« Toutes les entreprises de l'homme de bien lui succéderont. »

Il veut nous rendre bons, afin que nous lui donnions le pouvoir de nous rendre heureux. Aussi nous montre-t-il le châtiment de l'autre côté de la balance, et l'égalité de sa justice. Après nous avoir avertis que les pécheurs seront punis, que leurs œuvres périront comme la paille et la poussière livrées à la fureur des vents, le Pédagogue nous montre le supplice pour nous détourner du péché qui le produit, et il nous montre la récompense pour nous exciter à la mériter. Il nous fait connaître la route que nous devons suivre. Si vous marchez dans la voie du Seigneur, vous habiterez le séjour de l'éternelle paix. Il promet aux uns la récompense de leurs bonnes œuvres, aux autres le pardon de leurs crimes.

«Convertissez-vous, nous crie-t-il, convertissez-vous. »

Sa bonté nous excite à une pénitence sincère qui satisfasse sa justice. Il remet lui-même dans le bon chemin ceux qui se sont égarés. Voici ce que dit le Seigneur :

« Arrêtez-vous et voyez, de- 71 mandez les voies éternelles du Seigneur, choisissez la voie droite, suivez-la, et vous trouverez la sanctification de vos âmes. » Il dit encore, dans ce même désir de nous conduire au salut par la pénitence :

« Si tu fais pénitence, le Seigneur purifiera ton cœur et le cœur de tes fils. »

J'aurais pu, en cette matière, appuyer mon sentiment de celui des philosophes qui disent que la vertu doit être louée et récompensée, le vice blâmé et puni ; mais comme la plupart d'entre eux n'ont aucune idée du véritable bonheur et de là bienveillance de Dieu envers les hommes, comme plusieurs séparent ce qui est bon de ce qui est juste,j'ai cru devoir dire tout ce que j'ai dit et ne pas m'appuyer de leur témoignage. Je pourrais ajouter que la louange et le blâme à l'égard des hommes sont parfaitement placés dans la bouche du Pédagogue divin, puisque la folie appartient à l'homme et la sagesse à Dieu, et que la sagesse parfaite est la seule qui mérite de véritables louanges.

Mais je ne veux point me servir de ce moyen. J'ajoute seulement que la louange et le blâme me paraissent les remèdes les plus nécessaires à l'homme et les plus propres à le guérir de ses faiblesses. A ceux dont le mal est invétéré, la guérison lente et difficile, il faut adresser sans relâche des reproches, des injures et des menaces, comme on emploie, pour travailler le fer, le feu, le marteau et l'enclume. A ceux au contraire, qui marchent facilement et comme d'eux-mêmes dans les voies de la vérité et de la justice, il suffit d'adresser de tendres louanges. Les louanges font croître la vertu comme l'eau des fleuves les arbres. Le philosophe Pythagore, qui avait bien compris ces vérités, les exprime en ce peu de mots :

« Si tu fais le mal, blâme-toi ; réjouis-toi si tu fais le bien. » Le blâme est un avertissement donné à l'âme pour la réveiller. L'étymologie des mots grecs qui expriment l'avertissement et le blâme implique ce sens. Du reste, les préceptes qui portent l'homme au bien et

72 le détournent du mal sont innombrables.

« Il n'est point de paix pour les impies, dit le Seigneur. » Salomon instruit ainsi les enfants :

« Mon fils, si les pécheurs cherchent à te séduire, fuis leurs caresse ; s'ils disent : Viens avec nous, δressons des embûches de mort, tendons des pièges à l'innocent qui l'est en vain ; comme l'enfer, engloutissons-le tout vivant; comme la fosse, dévorons-le tout entier. »

Ces paroles contiennent une allusion frappante à la passion de notre Seigneur. Enfin, par la bouche du prophète Ézéclnel, il nous apprend quelles règles il faut suivre, quels commandements il faut garder pour avoir la vie : l'âme qui a péché mourra.

« Si un homme est juste, s'il agit selon l'équité et la justice; s'il ne mange point sur les montagnes, et s'il ne lève point les yeux vers les idoles de la maison d'Israël ; s'il ne souille pas la femme de son prochain ; s'il ne s'approche pas de sa femme au jour de sa souffrance ; s'il ne contriste personne; s'il rend son gage à son débiteur; s'il ne ravit rien par violence ; s'il donne de son pain à celui qui a faim ; s'il couvre de ses vêtements ceux qui sont nus ; s'il ne prête point à usure et ne reçoit pas plus qu'il n'a 'donné ; s'il détourne sa main de l'iniquité et s'il rend un jugement équitable entre un homme et un homme; s'il marche dans la voie de mes préceptes et garde mes jugements pour accomplir la vérité, celui-là est juste, et il vivra de la vie, dit le Seigneur Dieu. »

Voilà le vrai modèle de la vie chrétienne et une admirable exhortation pour nous faire remporter le prix de l'éternelle béatitude.

CHAPITRE XI. Que le Verbe remplissait l'office de Pédagogue au moyen de la loi et des prophètes. Nous avons montré, autant que nous l'avons pu, combien est grand l'amour du Verbe pour les hommes, et innom- 73 brables les moyens dont il se sert pour les instruire. Lui-même, en se comparant à un grain de moutarde qu'on sème, et qui devient un grand arbre, a exprimé d'une manière admirable la nature et les effets merveilleux de sa divine parole. Sa parole, semée dans les cœurs, y germe, y croît, y grandit, les remplissant des lumières de la raison et de la magnificence de la sainteté, tandis que, par la mordante acreté de ses reproches, elle les guérit et les purifie des souillures du péché. Comme le miel, par son trop de douceur, produit la bile ; comme le trop de bonté engendre le mépris qui devient l'occasion du mal, la moutarde, au contraire, par sa bienfaisante amertume, diminue la bile, c'est-à-dire la colère, détruit le flegme, c'est-à-dire le faste et l'orgueil. Les âmes nourries de cette divine parole brillent donc d'une santé éternelle et toujours égale. Le Verbe se servit d'abord de Moïse pour remplir son office de Pédagogue ; plus lard, il se servit des prophètes. Moïse est lui-même un prophète. La loi est comme un maître sévère pour les enfants révoltés que le frein a peine à retenir.

« Rassasiés, dit l'apôtre, ils se levèrent pour se réjouir. »

Le mot grec dont l'apôtre se sert pour exprimer rassasiés signifie aussi remplis de foin. Il emploie ce terme a dessein, afin de faire sentir que leurs aliments étant semblables à ceux des bêtes, leur conduite et leurs jeux l'étaient aussi. C'est pour cela que la loi se servait de la crainte pour les détourner du mal et les conduire au bien. Elle préparait ainsi leurs oreilles à s'ouvrir aux instructions futures du vrai Pédagogue, de ce même Verbe divin qui nous instruit maintenant par la douceur, et qui se prêtait alors à la malignité de leur nature, en les instruisant par les terreurs de la loi. Les terreurs de la loi ont cessé à l'avènement du Christ.

« Le Christ donc, comme l'a dit l'apôtre saint Paul, seul bon, seul juste, seul vrai, Fils et Verbe de Dieu, dont il est l'i- 74 mage et la ressemblance parfaite, est notre unique Pédagogue. Dieu nous a mis entre ses mains et recommandés à ses soins, comme un bon père recommande ses ses fils à l'amitié de leur frère. »

Il nous a en ces termes ordonné de lui obéir :

« C'est ici mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toute mon affection ; écoutez-le. »

Comment ne l'écouterions-nous pas? Trois qualités brillent au plus haut degré dans ce divin Pédagogue pour attirer et mériter notre confiance : la science, la bienveillance, et une liberté absolue de tout dire que lui seul peut posséder. La science, c'est la sagesse de son père.

Toute sagesse vient de Dieu et demeure éternellement.

La liberté de parler, il a tout créé, et sans doute le créateur a le droit de parler à ses créatures. Tout a été fait par lui, et rien n'a été fait sans lui ; la bienveillance n'est pas autre chose que la volonté de faire du bien à son prochain, dans le seul intérêt de son prochain même.

CHAPITRE XII. Le Pédagogue mêle avec une sagesse admirable, dans ses instructions paternelles, la douceur et la sévérité. Ces instructions termmées, notre bon Pédagogue Jésus nous donne les règles d'une vie sainte et pure qui nous rende semblables à lui. Ces règles ne sont ni trop sévères ni trop indulgentes ; et en nous les donnant il a soin de nous inspirer la force qui nous est nécessaire pour les mettre en pratique. Il a formé l'homme de terre, il l'a régénéré par l'eau, il l'a sanctifié par l'esprit; enfin il l'a placé, par la puissance de sa parole et la sainteté de ses préceptes, dans la route du salut ; il l'a fait son fils d'adoption ; et par sa seule présence sur la terre, changeant en une flamme pure et céleste tout ce qu'il y a de terrestre en lui, il a accompli dans toute

75 son étendue cette magnifique promesse :

« Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance. »

Oui, cet oracle de Dieu, c'est le Christ qui l'a accompli, changeant le vieil homme en un homme nouveau, la créature mortelle en une créature divine. Nous donc, fils d'un bon père, accomplissons sa volonté; élèves d'un bon Pédagogue, obéissons à sa parole; faisons si bien que toute notre vie soit une image vraie et frappante de la vie salutaire de notre Sauveur. Méditons dès à présent les formes célestes de cette vie, dont l'imitation, nous élevant au rang des anges, nous environne et nous pénètre d'une joie incorruptible comme d'un parfum précieux; cette vie, dis-je, heureux symbole de la bienheureuse immortalité. Suivons, sans nous lasser jamais, les traces de ce divin guide qui, connaissant seul le véritable bonheur, est aussi le seul qui puisse et qui veuille nous le procurer. Contentons-nous de peu pour vivre, méprisons tout bien superflu, rejetons loin de nous tout fardeau inutile, afin d'être toujours prêts à reconquérir notre céleste patrie. N'est-ce point là le sens de ces paroles :

« Ne vous mettez pas en peine du lendemain ? »

Tout disciple du Christ, content du sort dans lequel son divin maître l'a placé, doit se servir lui-même et trouver suffisante sa nourriture de chaque jour. Les doctrines du Christ n'inspirent point l'inquiétude et les soucis, mais la paix et la tranquillité. Les inquiétudes se trouvent dans le tumulte des richesses du monde ; les soucis cuisants, dans ses vaines délices. La paix et la charité, ravissantes sœurs, vivent loin du bruit des affaires dans une fraternelle union : le Verbe suffit seul à leur nourriture; le Verbe seul apprend à l'homme les douceurs d'une vie simple et frugale. Seul il lui inspire le mépris du faste, l'amour d'une sage liberté, la bienveillance envers ses frères, l'ardent désir de la vertu. Il le conduit des plaines de la terre aux montagnes du ciel ; mais comme sa

76 bonté envers nous est infatigable, il faut que notre obéissance envers lui et notre amour de la vertu le soient aussi. A cette condition nous deviendrons tels que nous aurions pu espérer de devenir.

Comme les hommes, dans le monde, adoptent divers genres de vie qui indiquent et font reconnaître leur profession, la vie chrétienne a des marques particulières qui la distinguent entre toutes. C'est d'abord un amour ardent, généreux, désintéressé, pour la vertu, et une volonté forte de ne s'en écarter jamais. Les vrais chrétiens ne font rien qui ne soit dicté par une saine et droite raison. Démarche, sommeil, nourriture, tout est réglé chez eux par la décence et l'honnêteté. Toute leur conduite, simple et uniforme, est également éloignée d'une folle ardeur et d'une mollesse honteuse. Tel est le fruit des doctrines de leur divin maître, du Sauveur généreux des hommes, à qui nous donnons le nom de Verbe parce que c'est sa parole qui nous guérit et qui nous sauve. Dans sa parole, en effet, sont contenus tous les remèdes souverains dont il se sert pour dissiper les ténèbres qui obscurcissent notre raison, et que sa bonté nous administre toujours dans le moment le plus opportun. Nous reprochant le mal que nous nous faisons à nous-mêmes par nos offenses envers Dieu, nous découvrant les causes de nos passions, arrachant jusqu'à leur dernière racine celles qui s'opposent au libre-exercice de la raison et de la vertu, nous montrant celles qui nous menacent sans cesse et contre lesquelles il faut incessamment nous défendre, il a des remèdes souverains pour toutes les maladies de notre âme et de notre cœur, et ne nous en épargne aucun. C'est que le salut de la nature humaine est l'ouvrage le plus grand, le plus magnifique de Dieu. Les malades s'irritent contre le médecin qui ne leur découvre point la cause de leur maladie et, ne fait rien pour les délivrer. Mais notre divin maître nous épargne- 77 t-il les avertissements, les menaces et les remèdes? Comment donc ne lui rendrions-nous pas chaque jour de notre vie de tendres actions de grâces? Il semble que l'homme, cet animal doué de raison, ne se doive occuper que des choses du ciel. Mais, forcé par sa nature de vivre sur la terre, il faut qu'il y vive d'une manière conforme aux règles éternelles de la vérité, et qu'en suivant les maximes de son divin maître, maximes si pleines de justice et de bienveillance, il ne se lasse jamais de les admirer. Nous surtout qui nous attachons ici à les expliquer et à vous porter à les suivre, nous devons vous donner toujours l'exemple de l'obéissance et faire si bien que nos actions ne démentent jamais nos discours.

CHAPITRE XIII. Les actions vertueuses sont conformes à la raison : le péché y est contraire.

Tout ce qui est contraire à la droite raison est péché. Les passions, disent les philosophes, sont des mouvements violents de l'âme qui n'obéissent point à la raison. Le fils de Dieu étant la raison même, la désobéissance envers lui produit nécessairement le péché, et l'obéissance envers lui produit la vertu. La vertu est, en effet, un mouvement doux et régulier de l'âme, toujours soumis et en toute circonstance à l'empire de la raison. Lorsque le premier homme pécha et désobéit à Dieu, il devint, dit l'Écriture, semblable aux bêtes. Ayant manqué volontairement aux lois de la raison, c'est avec justice qu'il est comparé aux animaux qui ne les suivent point. De là vient que la sagesse compare l'adultère à un cheval furieux qui poursuit la cavale sans que le cavalier puisse le retenir.

« L'homme, dit-elle encore, ne 78 parle plus. La parole est la marque de la raison ; la perte de l'une entraîne celle de l'autre. »

L'homme, ainsi, devient semblable aux bêtes, que leur grossier instinct commande et livre à tous leurs appétits, sans qu'elles puissent jamais les retenir et leur commander. Le véritable devoir de l'homme doit donc être d'obéir à la raison. Cette obéissance est dirigée par des règles certaines, dont le but est de lui faire aimer et connaître la vérité. La fin de la piété et de la religion est le repos éternel dont on jouit en possédant Dieu ; notre fin est le commencement de l'éternité. Ce sont les œuvres de l'homme, et non ses discours, qui témoignent de son obéissance à la piété et à la vertu. C'est donc de bien agir qu'il faut avoir soin. Les actions véritablement chrétiennes sont inspirées par un jugement droit et solide, enflammé de l'amour de la vérité ; l'âme qui les conçoit ordonne au corps de les exécuter. Tout chrétien doit surtout avoir une volonté ferme et constante de suivre en cette vie Dieu et le Christ, volonté qui ne s'écarte jamais de la vertu, afin de vivre éternellement. La vie chrétienne, dont nous posons ici les bases, est donc une suite et un enchaînement d'actions raisonnables et vertueuses ; enchaînement que rien ne peut rompre, et que nous appelons la foi. Elle se compose des préceptes du Sauveur, sentences divines, avertissements spirituels, écrits pour le salut de tous les hommes, et qui reviennent vers celui qui les explique aux autres comme la balle retourne vers celui qui l'a lancée. De ces préceptes, les uns sont pour régler la vie civile, les autres la vie vertueuse. Les premiers ont été souvent expliqués. Nous allons nous occuper des seconds, et apprendre à vivre selon la vertu pour arriver à la vie éternelle, à l'aide des secours que nous donneront les maximes des livres saints. suite

DE CLÉMENT D'ALEXANDRIE

précédent LIVRE SECOND. CHAPITRE PREMIER. Des règles qu'il faut observer en mangeant. Poursuivant donc le but que nous nous sommes proposé d'atteindre, et choisissant à cet effet les divers passages de l'Écriture qui peuvent le plus appuyer nos instructions, nous décrirons brièvement quel doit être et se montrer tous les jours de sa vie celui qui porte le nom de chrétien. La première chose à examiner, c'est nous-mêmes, et l'harmonie à établir entre notre âme et notre corps, de manière que la matière obéisse toujours à l'esprit. Il est facile de se convaincre, par la contemplation et une étude assidue de notre nature, que notre devoir est de mépriser les choses extérieures, et de maintenir notre âme pure et notre corps chaste. Libres ainsi des liens qui nous attachent à la terre, nous marcherons directement et sans détour à la connaissance de Dieu ; et quoi de plus noble et de plus utile? Mais il est des hommes qui vivent seulement pour manger, semblables aux animaux privés de raison, dont le ventre est toute la vie. Mangez pour vivre, nous dit le Pédagogue; un plaisir brutal n'est point votre but ; soutenez votre corps puisqu'il le faut, mais n'oubliez pas que vous êtes nés pour être immortels et incorruptibles. Il faut donc faire un choix

80 éclairé entre les aliments qui sont à notre usage. Les plus simples sont les plus convenables. Point de recherche, point d'apprêt, point d'artifice ; la vérité et le nécessaire, non le mensonge et la volupté. La santé et les forces constituent essentiellement la vie humaine, et l'aliment le plus simple est aussi celui qui les conserve le mieux, parce que, facile à digérer, il entretient le corps souple, libre et dispos. Je ne veux point dire ces forces outrées et misérables qu'une nourriture nécessaire à leur état impose aux athlètes, mais une santé et des forces toujours justes, égales et proportionnées. Nous devons donc nous abstenir de ces aliments dont les qualités nuisibles dérangent les habitudes du corps et troublent les fonctions de l'estomac, après avoir d'abord souillé et corrompu le goût par l'art détestable et funeste avec lequel ils ont été préparés. Cet art impur, qui dessèche rapidement les sources de la vie, il est des hommes qui osent l'appeler besoin de vivre et de se nourrir. C'est en vain que l'habile médecin Antiphane affirme que cette variété de mets est presque l'unique cause de toutes les maladies, ils s'irritent contre cette vérité, et, poussés par je ne sais quelle vaine gloire, ils méprisent, ils rejettent tout ce qui est simple, frugal, naturel, et ils font chercher avec anxiété leur nourriture au-delà des mers. Mais hélas ! je les plains de leur maladie, et je les entends qui célèbrent leurs folles délices. Rien n'échappe à leur avidité ; ils n'épargnent ni peines, ni argent. Les murènes des mers de Sicile, les anguilles du Méandre, les chevreaux de Mélos, les poissons de Sciato, les coquillages de Pélore, les huîtres d'Abydos, et jusqu'aux légumes de Lipare; que dirai-je encore? les bettes d'Ascrée, les pétoncles de Métymne, les turbots d'Attique, les grives de Daphné et les figues de Chélidoine, pour lesquelles le Perse insensé envahit la Grèce avec une armée de cinq cent mille hommes; enfin les oiseaux du Phase, les

81 faisans d'Égypte, les paons de Médie, ils achètent et dévorent tout. Ils font de ces mets recherchés des ragoûts plus recherchés encore qu'ils regardent l'œil enflammé et la bouche béante. Tout ce qui marche sur la terre, tout ce qui nage dans les eaux, tout ce qui vole dans les espaces immenses de l'air, suffit à peine à leur voracité. Inquiets, avides, insatiables, ils enveloppent le monde entier de leur volupté comme d'un réseau. Au bruit des viandes qui sifflent et bouillonnent sur les fourneaux enflammés, ils mêlent les cris d'une joie tumultueuse; ils s'agitent, ils se pressent à l'entour, hommes voraces et omnivores, de qui la bouche semble être de feu. Le pain même, cet aliment simple et facile, n'est point à l'abri de leurs raffinements; ils extraient du froment les parties les plus nutritives, ils lui ôtent sa force et font ainsi eux-mêmes de cette indispensable nourriture l'opprobre de leur volupté.

Leur gloutonnerie délicate n'a plus de bornes, ils la poursuivent sous toutes ses faces, ils l'excitent, ils la réveillent, quand elle se lasse, par mille sortes de friandises. On peut dire, il me semble, de pareils hommes, qu'ils sont tout bouche et tout mâchoire.

« Ne désirez point les mets des riches, nous dit l'Écriture ; leur vie est honteuse et n'a rien de vrai. »

Ces mets auxquels ils donnent tous leurs soins ne sont bientôt plus que fumier; mais nous, qui cherchons le pain du ciel, il faut que nous commandions à notre ventre, à tout ce qui lui plaît et le flatte.

« Les aliments sont pour l'estomac, et l'estomac pour les aliments ; et un jour Dieu détruira l'un et l'autre. »

Car il a horreur de la gourmandise. Les aliments sont le soutien de cette vie charnelle, qui est suivie de la mort ; mais il est des hommes qui, se servant d'un langage impie, osent donner le nom d'agapes à des repas d'où s'exhale l'odeur de toutes sortes de viandes, deshonorant, par je ne sais quels ragoûts préparés exprès,

82 ce noble et salutaire ouvrage du Verbe, et l'enveloppant misérablement dans le vin, les délices et la fumée. Ils se trompent, s'ils se flattent de pouvoir obtenir par ces repas impurs l'effet des promesses divines. Ces assemblées, qui n'ont d'autre cause et d'autre but que le plaisir, nous leur donnons avec justice les noms de dîner, de souper, de festins, mais le Seigneur ne les a point appelés agapes, c'est-à-dire charités. Aussi nous dit-il lui-même quelque part :

« Quand vous serez conviés a des noces, ne prenez pas la première place, de peur qu'il ne se trouve parmi les conviés quelqu'un de plus considérable que vous ; mais quand vous aurez été invité, allez vous mettre à la dernière place. »

Et il ajoute :

« Lorsque vous donnerez à dîner ou à souper, appelez-y surtout les pauvres, les infirmes, les boiteux et les aveugles. »

Enfin, il propose cette parabole que vous connaissez :

« Un homme prépara un grand festin où il invita beaucoup de convives. » Je comprends que la gourmandise cherche à déguiser ses excès sous un nom honorable et spécieux, et qu'elle trouve dans sa folie, comme dit un poète comique, une absurde cause de joie; car ils n'ont pas appris que Dieu a permis à l'homme le boire et le manger pour la nécessité et non pour le plaisir. Il n'est point dans la nature du corps humain d'être fortifié et entretenu par la variété et la délicatesse des aliments; nous voyons, au contraire, que les hommes dont la nourriture est la plus simple et la plus commune sont plus sains, plus forts et plus robustes ; les valets le sont plus que leurs maîtres, et les paysans que leurs seigneurs. Ils ne sont pas seulement plus robustes, mais plus sages ; car les philosophes le sont plus que les riches. C'est que leur esprit n'est ni accablé par l'excès des viandes, ni usé par la volupté. L'agape est une nourriture céleste, un festin raisonnable ; la charité supporte tout, elle

83 espère tout, elle souffre tout, elle ne finira jamais; Heureux celui qui assistera au festin du royaume de Dieu ! Quelle chute, si la charité, qui ne peut mourir et qui habite le ciel, s'abaissait aux honteux plaisirs de la terre ! Pensez-vous que ces repas, qui seront abolis, je les estime quelque chose?

« Et quand je distribuerais toutes mes richesses pour nourrir les pauvres, dit l'apôtre, si je n'ai point la charité, tout cela ne me sert de rien. »

Tout dépend de cette vertu ; vous serez parfaits si vous aimez le Seigneur votre Dieu et votre prochain. C'est dans les cieux qu'est le banquet céleste, dont le nom grec signifie repos ; celui de la terre reçoit de l'Écriture le nom de Cène. La Cène est l'œuvre de la charité mais n'est point la charité elle-même. Elle est la marque d'une bienveillance fraternelle qui se plaît à faire part aux autres de ce qu'elle possède. N'exposez pas aux médisances des hommes le bien dont nous jouissons, car le royaume de Dieu ne consiste pas dans le boire et dans le manger, mais dans la justice, dans la paix, et dans la joie que donne le Saint-Esprit ;

c'est-à-dire que la nourriture céleste n'est point passagère mais éternelle. Celui qui en mangera possédera le royaume de Dieu par la charité de la sainte Église qu'il aura méditée ici-bas. Sa charité est une vertu pure et digne de Dieu. Son office est de se communiquer. Sa charité est l'amour de la sagesse et l'observation de ses lois. Les joies charitables des festins terrestres accoutument d'avance aux joies du ciel. La Cène donc n'est point la charité ; mais il faut qu'elle en dépende entièrement.

« Que vos enfants, Seigneur, qui sont l'objet de votre complaisance, apprennent que l'homme ne se nourrit pas seulement de fruits, mais que votre parole conserve ceux qui croient en vous. »

Le juste ne vit pas seulement de pain.

Que notre table soit simple et frugale, propre à la veille, sans mélange et multitude de mets, digne des maxi- 84 mes du Sauveur. La charité est comme la nourrice et le lien de la société humaine ; elle a tout en abondance parce que le nécessaire lui suffit, et comme elle mesure ses aliments à ses besoins, elle a toujours de quoi donner aux autres. Sa santé est le fruit de sa sobriété. Mais ceux qui mangent ou qui boivent au delà de leurs besoins se détruisent eux-mêmes: leur âme devient inerte et impuissante, leur corps faible et maladif. Cet amour qu'ils montrent pour les mets exquis, recherchés et voluptueux, les couvre de honte et de ridicule. Gourmands, lâches, gloutons, voraces et insatiables, telles sont, avec mille autres, les épithètes déshonorantes qu'ils s'attirent et qu'ils méritent. C'est encore avec raison qu'on flétrit du nom de mouches les flatteurs, les gladiateurs, les parasites, race impure et détestable. Ils vendent au plaisir de leur ventre, les uns leur raison, les autres leur amitié, et ceux-là leur vie; serpents qui rampent sur la terre, monstres à face humaine, mais semblables, par leur infernale voracité, au démon, qui est leur père. Ceux qui les ont appelés prodigues leur ont donné un nom qui leur convient parfaitement, parce que, selon l'étymologie grecque, cette dénomination marque le peu de soin qu'ils ont de leur salut. Cette vie incessamment livrée aux impurs désirs de la gourmandise, cette recherche assidue des mets exquis, des ragoûts variés sous toutes les formes, n'est-elle pas ce qu'il peut y avoir au monde de plus vil et de plus abject ? Ces malheureux ne sont-ils pas réellement des fils de la terre, eux qui mangent comme s'ils n'étaient pas destinés à vivre? Oui, ce sont des malheureux, l'Esprit saint le proclame en ces termes par la bouche d'Isaïe, enlevant d'abord à leurs festins, qui blessent la raison, le saint nom d'agape qui en serait souillé, en ces termes, dis-je: Mais partout régnent la joie et les plaisirs; on égorge des béliers et des génisses, on prodigue les vins et les viandes dans la salle des festins : man- 85 geons, buvons, disent-ils, nous mourrons demain. Et le prophète ajoute aussitôt pour faire sentir l'énormité de leur péché,

« oui, vous mourrez, a dit la voix du Seigneur à mes oreilles, et votre iniquité ne sera point pardonnée. »

Le prophète ne parle point de la mort visible, mais de la mort éternelle, juste châtiment du péché. Il faut faire ici mention des viandes immolées aux idoles, et dire en quelles circonstances on est obligé de s'en abstenir. Ces viandes, sur le sang desquelles volent les ombres et les esprits infernaux, me paraissent exécrables et abominables.

« Je désire, dit l'apôtre, que vous n'ayez aucune société avec les démons. »

La nourriture de ceux qui périssent et de ceux qui se sauvent ne doit point être la même. Il faut donc s'en abstenir, non point que nous les craignions, car il n'y a en elles aucune vertu, mais à cause de notre conscience, qui est sainte ; à cause de la haine que nous portons aux démons, à qui elles sont dédiées ; à cause enfin de la conscience de ceux dont la faiblesse, craignant tout et jugeant mal des choses, est facilement alarmée et blessée. Le manger n'est pas ce qui nous rend agréables à Dieu, car ce n'est pas ce qui entre dans la bouche de l'homme, mais ce qui en sort, qui souille l'homme. De sorte que l'usage de toutes sortes de viandes en soi est indifférent. Si nous mangeons, nous n'aurons rien de plus devant lui, ni rien de moins si nous ne mangeons pas ; seulement nous ne devons pas manger avec les démons, nous qui avons été jugés dignes d'une nourri'ture divine et spirituelle.

« N'avons-nous pas, dit l'apôtre, le pouvoir de manger et de boire, et de mener partout avec nous une femme? C'est à nos voluptés qu'il faut commander, afin d'étouffer les mauvais désirs. Mais prenez garde que cette liberté ne soit aux faibles une occasion de chute. »

Nous ne devons donc pas vivre d'une manière dissolue et licencieuse comme l'enfant prodigue dont parle l'Évangile, 86 ni abuser des dons de notre père, mais en faire usage. Il faut leur commander constamment ; nous sommes faits pour régner sur eux et non pour en être les esclaves. Rien n'est plus beau et plus désirable que d'élever les yeux en haut vers la vérité et de nous attacher intimement par la contemplation, à cette nourriture céleste qui ne rassasie jamais ; car la nourriture du Christ nous apprend que c'est là la charité qu'il faut embrasser. Mais c'est la chose la plus honteusé et la plus indigne, de s'engraisser comme une brute, pour préparer une victime à la mort ; de n'avoir que des appétits terrestres et l'esprit toujours occupé de viandes, mettant tout son bonheur à mener une vie molle et délicate, comptant la bonne chère pour le souverain bien, et faisant plus de cas d'un cuisinier que d'un laboureur. Je ne prétends pas qu'on ne doive avoir aucun soin de sa nourriture, je ne condamne que l'excès et les mauvaises habitudes qui peuvent entraîner des suites funestes. Il faut donc éviter le luxe, se contenter de peu, ou, pour mieux dire, de cela seulement qui est précisément nécessaire. Si un infidèle vous invite à manger chez lui, et que vous y vouliez aller, mangez de tout ce qu'on vous servira sans vous informer de rien, par scrupule de conscience.

« Achetez également, et sans aucune reherche vaine et curieuse, de tout ce qui est exposé en vente au marché. »

Tels sont les conseils de l'apôtre. Nous ne sommes donc pas forcés de nous interdire certaines viandes, nous pouvons manger de toutes; mais il ne faut avoir pour notre manger ni inquiétude ni empressement. On peut manger indifféremment de tout ce qu'on sert, pourvu qu'on le fasse avec la réserve qui convient à un chrétien ; honorant celui qui nous a conviés, tenant une conversation simple, chaste et prudente; regardant comme indifférents les mets les plus exquis et les méprisant comme des choses d'une si courte durée.

« Que celui qui mange ne méprise point celui 87 qui n'ose manger de tout, et que celui qui ne mange pas ne condamne pas celui qui mange.»

L'apôtre explique un peu plus loin la cause de ce précepte :

« Celui qui mange, dit-il, le fait pour la gloire du Seigneur, car il en rend grâces à Dieu ; et celui qui s'abstient de certaines viandes, s'en abstient en vue du Seigneur, et il rend grâces à Dieu. »

De sorte qu'une juste nourriture est une action de grâces. Or, celui qui rend à Dieu de perpétuelles actions de grâces ne s'abandonne point à de coupables voluptés. Si nous-mêmes nous prions aussi quelques personnes à manger à cause de leur vertu, il faut nous abstenir des mets exquis et recherchés, et leur donner le bon exemple que Jésus-Christ nous a donné.

« C'est pourquoi, dit l'apôtre, si ce que je mange scandalise mon frère, je ne mangerai jamais aucune viande, pour ne pas scandaliser mon frère. »

Une légère abstinence peut être l'occasion du salut d'un homme. N'avons-nous pas la liberté de manger et de boire ? Nous savons qu'une idole n'est rien dans le monde, et qu'il n'y a qu'un seul Dieu, qui est le père, duquel procèdent toutes choses, et qu'il n'y a qu'un seul Seigneur, qui est Jésus-Christ; mais notre science sera cause de la perte de ce frère encore faible pour qui Jésus-Christ est mort. Ceux qui blessent la conscience d'un frère encore faible pèchent contre le Christ. Voilà pourquoi l'apôtre nous ordonne de choisir même ceux de nos frères avec qui nous pouvons manger.

« J'ai entendu, dit-il, que si votre frère est impudique, ou avare, ou idolâtre, ou médisant, ou ivrogne, ou ravisseur du bien d'autrui, vous ne mangiez pas même avec lui. La parole est un aliment, et la table des démons nous est défendue de crainte qu'elle ne nous souille. » Enfin, il est bien de ne pas manger de la viande et de ne pas boire du vin, c'est le conseil de l'apôtre et des Pythagoriciens. Cela est, en effet, plus des bêtes sauvages que de 88 l'homme. Il s'en exhale des vapeurs épaisses et troubles qui obscurcissent l'intelligence. Celui toutefois qui en mange ne pèche point, pourvu qu'il en use modérément ; qu'il ne s'y livre point, qu'il n'en dépende point, et ne les prenne point avec une avidité dévorante, car une voix murmurera à ses oreilles ces paroles de l'apôtre :

« Ne perdez pas, à cause de votre nourriture, celui pour qui Jésus-Christ est mort. » C'est être insensé que d'admirer les festins publics après avoir goûté les secrètes délices du Verbe; mais c'est le comble de la folie de suivre des yeux chaque plat avec une telle avidité qu'il semble que les domestiques portent en même temps votre gourmandise. Comment n'est-il pas honteux de se lever de son siège pour regarder les plats, les voir de plus près, et aspirer avidement d'avance l'odeur qu'ils exhalent? Comment la raison peut-elle souffrir qu'on y porte, qu'on y jette incessament une main rapace, non point pour s'en nourrir, mais pour s'en remplir et s'en accabler ? Ce sont des animaux immondes plutôt que des hommes; ils se hâtent tellement de se remplir, que leurs deux joues s'enflent et rendent leur visage monstrueux; la sueur en découle de tous côtés, parce que l'excès avec lequel ils mangent les gonfle et leur ôte la respiration. Ils mangent avec tant de précipitation et une avidité si indécente, qu'il semble que leur estomac soit un réservoir où ils font un amas et des provisions pour longtemps, au lieu de penser à se nourir. Tout excès est un mal ; mais l'excès en fait de nourriture est le pire de tous. La gourmandise est une sorte de folie et de rage. Voici les paroles mêmes de l'apôtre contre ceux qui s'abandonnaient à ce vice :

« Lors donc que vous vous assemblez comme vous faites, ce n'est plus manger la Cène du Seigneur, car chacun y mange ce qu'il a apporté pour le repas sans attendre les autres ; et ainsi les uns n'ont rien à manger pendant que les autres sont dans l'i- 89 vresse. N'avez-vous pas vos maisons pour y boire et pour y manger ? Pourquoi méprisez-vous l'Église de Dieu et humiliez-vous ceux qui sont pauvres ? »

Ces gens insatiables, qui mangent au-delà des bornes de toute pudeur, se couvrent eux-mêmes de honte auprès des riches. Les uns et les autres commettent le mal ; les premiers, en outrageant les pauvres, les seconds en se déshonorant, par leur gourmandise, aux yeux des riches. L'apôtre tonne avec une juste indignation contre ces malheureux qui ont dépouillé toute pudeur et de qui les festins les plus magnifiques ne peuvent assouvir la voracité. C'est pourquoi, mes frères, lorsque vous vous assemblez pour manger, attendez-vous les uns les autres. Si quelqu'un a faim, qu'il mange chez lui, afin que vous ne vous assembliez pas pour votre condamnation.

Il faut donc s'abstenir de toute intempérance, et se garder de toute action basse et servile. Il faut manger avec bienséance et prendre garde de salir ou ses mains, ou sa barbe, ou le siège où l'on est assis. Que l'on ne mange point avec une avidité qui altère les traits du visage ; qu'on ne se tourne point de côté et d'autre; que l'on porte la main au plat avec modestie et par intervalle ; qu'on ne parle point la bouche pleine, parce que la langue ne peut rendre qu'un son confus et inintelligible. Il ne faut pas non plus boire et manger tout a la fois. Ces deux actions différentes ne doivent point être confondues eu une seule. Cela est de la plus grande intempérance. Soit que vous mangiez ou que vous buviez, faites tout pour la gloire de Dieu. N'oubliez jamais d'avoir devant les yeux la frugalité comme un but que vous voulez atteindre. Il me semble que le Seigneur a voulu exprimer cette vertu, lorsqu'il bénit les cinq pains et les deux poissons dont il fit un repas à ses disciples, nous montrant, par son exemple, qu'il ne faut point rechercher les mets exquis et délicats. Le poisson que prit saint Pierre, sur l'or-

90 dre de son maître, est le symbole d'une nourriture frugale, divine et ennemie des passions, Il nous invite, par ce qui sort de l'eau, à goûter l'appât de la justice et à réprimer l'avarice et la luxure. C'est là trouver la pièce d'or dans la bouche du poisson ; c'est combattre la vaine gloire, payer le tribut aux publicains, rendre à César ce qui est à César, et garder pour Dieu ce qui est de Dieu. Nous n'ignorons pas qu'on peut donner d'autres explications de ce tribut dont parle l'Évangile; mais ce n'est point le temps d'en parler, et il suffit de les rappeler en poursuivant l'œuvre que nous nous sommes imposé de conduire, par les doctrines du Verbe, à la source divine de la grâce. Tout m'est permis, mais tout ne m'est pas expédient. Ceux qui font tout ce qui leur est permis seront bientôt entraînés à faire ce qui leur est défendu. Comme la justice ne naît point de l'avarice et de la cupidité, de même les délices des festins ne peuvent produire la raison chrétienne. Il faut bannir de nos tables tout ce qui flatte les sens et irrite la volupté. Quoique tout ait été fait principalement pour l'usage de l'homme, il n'est pas bon qu'il use de tout, et toujours : le temps, l'occasion, la manière, les circonstances influent beaucoup sur l'utilité des choses. Cette attention à faire un juste choix est surtout propre à combattre et à détruire la gourmandise, dont les richesses allument et entretiennent les flammes ; non point ces richesses divines qui éclairent l'esprit, mais ces immenses trésors terrestres qui l'aveuglent. Personne ne manque du nécessaire, et l'homme d'ailleurs n'est jamais oublié et méprisé de Dieu. C'est lui qui nourrit les oiseaux, les poissons et tous les animaux de la terre : rien ne leur manque, quoiqu'ils n'aient aucun soin de leur nourriture. Nous leur sommes supérieurs, puisque Dieu nous a établis leurs maîtres, et d'autant plus semblables à Dieu, que nous sommes plus tempérants. Nous n'avons pas été créés pour manger et

91 pour boire, mais pour connaître Dieu. Le juste mange et nourrit son âme, le méchant est insatiable, parce qu'il se livre à des désirs honteux qui n'ont point de fin. Le luxe et la magnificence des festins ne servent pas seulement à l'usage d'un seul, mais se communiquent à plusieurs; c'est pourquoi il se faut abstenir des mets qui nous excitent à manger sans faim, et qui trompent notre appétit par une sorte de prestige et d'enchantement. La frugalité n'a-t-elle pas, pour se réjouir modérément, mille mets variés? Les ognons, les olives, diverses sortes de légumes, le lait, le fromage, les fruits et mille autres choses qui se cuisent sans aucun apprêt. S'il est nécessaire d'user de quelque viande rôtie ou bouillie, on peut le faire.

« Avez-vous là quelque chose à manger, dit le Seigneur à ses disciples après sa résurrection. »

et comme ils observaient une austère frugalité, d'après l'exemple qu'il leur en avait donné, ils lui présentèrent un morceau de poisson et un rayon de miel. Après avoir mangé devant eux, il prit ce qui restait et le leur donna. Le miel donc peut être d'usage sur les lèvres frugales. Les mets les plus propres à la nourriture du Chrétien sont ceux dont on peut user sans feu, parce qu'ils sont toujours prêts ; après ceux-ci, ce sont les plus simples et les plus communs, comme nous l'avons déjà dit un peu plus haut. Un démon gourmand gouverne ceux qui se livrent au luxe des tables et nourrissent eux-mêmes leurs maladies : j'appelle ce démon le démon du ventre; c'est le plus méchant et le plus pernicieux de tous. Il est semblable vraiment au démon appelé ventriloque. Il vaut mieux être heureux que d'avoir un démon qui habite en vous: la félicité est dans l'usage de la vertu.

L'apôtre saint Mathieu se nourrissait de légumes et de fruits, et ne faisait usage d'aucune sorte de viandes. Saint Jean, poussant plus loin la frugalité,

vivait de sauterelles et de miel sauvage.

Saint

92 Pierre s'abstenait de la chair de porc ; mais il changea de sentiment après la vision qu'il eut, et dont il est parlé dans les actes des apôtres.

Il vit le ciel ouvert, et comme une grande nappe suspendue par les quatre coins qui descendait du ciel en terre, et où étaient toutes sortes de quadrupèdes, de reptiles et d'oiseaux du ciel; une voix vint à lui :

« Lève-toi, Pierre, tue et mange. »

Or, Pierre dit :

« Non, Seigneur, car je n'ai jamais mangé rien d'impur ni de souillé. »

La voix, une seconde fois, dit :

« N'appelle pas impur ce que Dieu a purifié. »

Il est donc indifférent en soi de se nourrir d'une chose ou d'une autre. Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche de l'homme qui le souille, mais le vice de la gourmandise. Et Dieu, qui a créé l'homme, lui a dit :

« Tout vous servira de nourriture. »

Les légumes avec la charité valent mieux qu'un veau avec le mensonge.

C'est nous rappeler clairement ce qui a déjà été dit, que les légumes ne sont point la charité, mais que la charité doit présider à nos repas, et que la médiocrité qui est bonne en toutes choses, l'est surtout dans les apprêts d'un festin. Les extrêmes sont dangereux ; la vertu est dans un juste milieu, et en ceci le juste milieu est d'avoir le nécessaire. C'est tout ce qu'il faut pour satisfaire les besoins naturels.

La loi des Juifs leur faisait de la frugalité un des principaux devoirs, et le Pédagogue, par l'organe de Moïse, leur défendit l'usage d'une infmité de choses, défenses dont les motifs spirituels restaient cachés, et dont les causes charnelles auxquelles ils crurent leur étaient ouvertes. Il leur défendit de manger des animaux dont la corne du pied n'est pas fendue, de ceux qui ne ruminent point ; et parmi les poissons, de tous ceux qui n'ont point d'écailles, de sorte que le nombre des animaux à manger est très restreint. II leur défendit encore non-seulement de manger, mais même de toucher les animaux morts, étouffés ou sacrifiés aux 93 idoles. L'habitude des mets délicats étant presque impossible à déraciner, il s'efforce de l'empêcher de naître en contrariant sans relâche ce penchant inné et impétueux de l'homme vers le plaisir. La volupté est presque toujours pour l'homme une source de maux et de chagrins. L'excès des viandes abrutit le corps et hébéte l'âme. On dit que les enfants dont on ne satisfait pas tout l'appétit sont ceux qui croissent et grandissent le mieux, parce que les esprits qui nourrissent le corps y pénètrent et s'y répandent plus facilement ; tandis que l'excès de la nourriture ferme les passages de la respiration. De là vient que Platon a tellement condamné une vie molle et luxurieuse, qu'il semble avoir fait jaillir dans ses écrits quelques étincelles de la vérité des saintes Écritures. Lorsque je fus venu, dit-il, en Italie et à Syracuse, et que j'y eus pris connaissance de cette vie prétendue heureuse qu'on y passe dans des festins continuels, elle ne me plut nullement, comme de manger sans mesure deux fois par jour, ne jamais dormir seul la nuit, et mille autres excès de semblables sortes ; car aucun des hommes qui vivent sous le ciel, quelle que soit l'excellence de son naturel, ne peut être sage et prudent, s'il a pris la funeste habitude de vivre ainsi dans sa jeunesse. Platon avait sans doute appris que le saint roi David, plaçant l'arche sainte dans le tabernacle au milieu de la ville, ordonna des réjouissances publiques et fit distribuer à chaque Israelite un pain cuit sous la cendre et une sorte de gâteau fait à la poêle. Cette nourriture frugale suffit aux Israélites; il faut aux Gentils du superflu. Les gourmands ne s'efforceront jamais d'acquérir la sagesse, parce que leur âme est comme ensevelie dans leur ventre, semblables à ce poisson que les Grecs appellent âne et qui seul entre tous les animaux, au rapport d'Aristote, a le coeur placé dans le ventre. Tels sont ces hommes dont leur ventre est l'unique 94 Dieu; qui font leur Dieu de leur ventre, qui mettent leur gloire dans ce qui devrait les couvrir de honte, qui n'ont de goût que pour les choses de la terre, et à qui l'apôtre prédit un sort funeste par ces paroles :

« Hommes dont la fin sera la damnation. »

CHAPITRE II. De la modération qu'on doit observer dans le boire. «Usez d'un peu de vin à cause de votre estomac et de vos fréquentes maladies. »

C'est ce que disait l'apôtre à son disciple Timothée, qui ne buvait que de l'eau. Ce conseil était convenable pour un homme dont le corps malade et languissant avait besoin de ce secours pour se rétablir. Mais l'apôtre engage son ami à user modérément de ce remède, dont l'excès lui serait nuisible et nécessiterait d'autres remèdes. La boisson naturelle à l'homme, la plus sobre et celle qui apaise le mieux la soif, c'est l'eau. C'est aussi de l'eau, unique et simple boisson de la tempérance, que le Seigneur fit jaillir du rocher pour désaltérer les Hébreux; car leur vie errante exigeait surtout qu'ils fussent sobres.

Plus tard, la sainte vigne produisit la grappe prophétique, c'est-à-dire la Verbe, dont le sang mêlé avec l'eau, suivant sa volonté, est le signe de ceux qui de l'erreur sont entrés dans le repos. Le sang entre en mélange avec le salut. Le sang du Seigneur est, de deux natures, l'un charnel qui nous rachète de la mort, l'autre spirituel, qui nous purifie. Boire le sang de Jésus, c'est participer à l'incorruptibilité du Seigneur. L'esprit est la force du Verbe, comme le sang est la force de la chair. Comme le vin se mêle à l'eau, l'esprit est mêlé avec l'homme. Ce mélange de l'un et de l'autre, je veux dire du Verbe et de la boisson, s'appelle Eucharistie, qui signifie de grâces; et ce sacrement sanctifie l'âme et le corps 95 de ceux qui y participent avec foi, lorsque la Volonté divine a mystiquement mélangé, par l'Esprit et le Verbe, ce divin breuvage qui représente l'homme. L'esprit, en effet, s'y mêle à l'âme, et

le Verbe à la chair.

J'admire ceux qui choisissent un genre austère de vie, ne boivent que de l'eau, et fuient le vin comme ils feraient la menace du feu.

[2,2b] Je recommande aux jeunes gens de l'un et de l'autre sexe de s'en abstenir absolument. Mêler les flammes du vin aux flammes de leur âge, ce serait joindre le feu au feu. De ce mélange naissent des appétits grossiers et sauvages, des désirs ardents, des mœurs brûlantes ; cette pernicieuse influence du vin apparaît même sur leur corps, dont il forme et mûrit avant le temps les organes destinés au plaisir ; leurs mamelles s'enflent, leurs parties naturelles grossissent, leur corps nourrit les blessures de leur âme et les force de s'enflammer. Ils se livrent avec fureur aux mouvements désordonnés qui les emportent et étouffent en eux toute modestie. La pudeur n'a plus de bornes que leur ivresse ne méconnaisse et ne franchisse. Il faut donc s'efforcer d'éteindre, par tous les moyens possibles, les désirs naissants des jeunes gens, en éloignant d'eux ce foyer de menaces bachiques et en leur donnant un remède contraire à l'ardeur qui les dévore, remède qui enchaînera leur âme trop ardente, retiendra dans de justes bornes la croissance des membres, et assoupira les flammes de la volupté qui commence à s'éveiller en eux.

[2,2c] Dans la fleur et la vigueur de l'âge, il faut prendre son repas sans boire, afin que la sécheresse de l'aliment soit comme une éponge qui pompe le trop d'humeurs répandues dans le corps. Se moucher et cracher sans cesse est une marque d'intempérance, parce que l'intempérance est comme la mère des humeurs excessives qui nous affligent. Si là soif les presse, ils y remédieront avec un peu d'eau ; car il ne convient point d'en boire abondamment, de peur 96 qu'elle n'affaiblisse les sucs nutritifs de l'aliment. Beaucoup d'eau nuit à la digestion, un peu la favorise.

L'excès du vin est incompatible avec la méditation des choses célestes ; ennemi de la tempérance, il étouffe et détruit toute sagesse. Le soir, on peut à son souper user d'un peu de vin, parce que d'ordinaire les occupations du soir sont moins sérieuses et demandent moins d'application. L'air devient plus froid et la chaleur naturelle qui s'affaiblit a plus besoin d'une chaleur étrangère. Mais à cette heure il n'en faut user qu'avec la plus grande modération, et prendre garde d'aller jusqu'à l'excès. On peut permettre aux vieillards de boire un peu plus de vin pour réveiller leur vigueur que l'âge a ralentie, et rétablir, par ce remède innocent, leurs forces usées. Les naufrages de l'ivresse ne sont plus guère à craindre pour les vieillards. La raison et l'expérience sont comme des ancres qui les attachent au port, et ils surmontent facilement les tempêtes passionnées que l'ivresse excite et déchaîne. Il leur est même permis de plaisanter avec grâce et modestie durant le repas. Enfin, ils peuvent boire, mais de manière à conserver toujours, avec la mémoire et la raison, un corps droit et immobile qui ne chancelle point sous le poids du vin. Ne vaut-il pas mieux, en effet, s'arrêter avant de tomber?

[2,2d] Artorius, si je m'en souviens bien, dans son livre de la Longue vie, pense qu'il faut boire seulement pour humecter les aliments, et que c'est le plus sûr moyen de s'assurer une longue vie. Le vin donc doit être employé par les uns comme remède, par les autres comme joie et délassement. Le vin rend un homme, qui a bu un peu plus qu'à l'ordinaire, d'une humeur égale, complaisant envers les conviés, doux et commode envers les domestiques, agréable à ses amis; mais si on le choque, il repousse aussitôt l'injure par l'injure.

97 Comme le vin est naturellement chaud et plein d'un suc agréable, pris modérément, sa chaleur dissout les excréments grossiers, et sa bonne odeur corrige les humeurs acres et malignes. Aussi l'Écriture sainte dit elle avec raison :

« Le vin a été créé dès le commencement pour réjouir l'âme et le cœur ; mais il est bon de le mêler avec beaucoup d'eau, afin d'éviter la folie et l'imbécilité de l'ivresse. »

L'eau et le vin étant deux ouvrages de Dieu, leur mélange est utile à la santé, parce que la vie consiste dans ce qui est nécessaire et ce qui est utile. Il faut donc mêler à ce qui est nécessaire un peu de ce qui est utile ; c'est-à-dire un peu de vin à beaucoup d'eau. L'excès du vin épaissit la langue, agite les lèvres, tourne et détourne les regards; les yeux, humides, nagent dans leur orbite comme dans une fontaine ; tout tourne autour d'eux ; ils ne peuvent plus ni compter ni distinguer nettement les objets même les plus proches. Il me semble voir deux soleils, disait le vieillard thébain ivre. C'est que l'œil, agité par la chaleur du vin, multiplie pour lui le même objet en le saisissant plusieurs fois. Il importe peu que ce soit l'œil ou l'objet qui remue, l'effet est le même. C'est l'agitation qui ôte à l'œil la faculté de distinguer. Le pied tremble et fléchit sous le corps comme s'il marchait sur les vagues; enfin les nausées et les vomissements achèvent et couronnent ces tristes plaisirs. [2,2e] Le poète tragique l'a dit :

l'homme ivre est vaincu par la colère et abandonné par la sagesse ; ses discours, pleins de folie, font plus tard le sujet de sa honte et de ses regrets.

Le sage aussi avait dit avant le poète :

«le vin bu avec excès amène la colère, et l'emportement, et la ruine. »

C'est pourquoi plusieurs pensent qu'il faut se relâcher un peu dans les festins, et remettre au lendemain les choses sérieuses. Mais moi je pense, au contraire, que la raison surtout 98 y doit présider, afin de nous retenir si nous nous laissions imprudemment tomber, et, de peur que les joies de la table ne nous entraînent et ne nous fassent descendre jusqu'à la honte de l'ivresse. Si personne ne ferme les yeux avant de se mettre au lit, pourquoi bannir la raison avant de nous mettre à table ; la raison ne doit jamais nous quitter, ni cesser un instant de faire son office; nous devons l'inviter même à notre sommeil. La parfaite sagesse, qui est la connaissance des choses divines et humaines, qui contient et embrasse tout, est la science et l'art de la vie, en tant qu'elle prend soin du troupeau des hommes, et par cette raison elle nous est toujours présente et accomplit en nous son bienfaisant office tant que nous vivons. Mais les malheureux qui bannissent toute tempérance de leurs repas, se persuadent que les fausses joies auxquelles ils se livrent constituent une vie heureuse, et cette vie n'est qu'une longue débauche dans le vin, l'ordure et l'oisiveté. Vous en pouvez voir quelquesuns, demi-morts, chancelants, courronné de fleurs comme des amphores, et se passant l'un à l'autre de larges coupes de vin sous un vain prétexte de bienveillance ; d'autres, hébétés par la crapule, tout souillés, le visage pâle et livide, et ajoutant à l'ivresse de la veille encore une ivresse nouvelle. Il est bon, ô mes amis, il est bon que ce ridicule et misérable spectacle nous apprenne à détester ce vice et à régler et épurer nos mœurs, craignant de donner nous-mêmes aux autres ce même spectacle honteux. On l'a dit avec grâce et justesse :

le vin éprouve le cœur des hommes superbes comme l'eau brûlante de la fournaise éprouve le fer.

L'excès du vin produit l'ivresse, qui enfante à son tour l'impudence crapuleuse, les dégoûts pesants et pénibles à eux-mêmes, et ces mouvements imprévus de la tête et des membres que la raison ne gouverne plus.

[2,2f] La sagesse divine, méprisant cette vie, (si l'on veut appeler vie cette

99 habitude oisive et lâche d'une passion qui éteint toutes les lumières de l'âme), recommande à ses enfants :

« Ne sois pas parmi ceux qui s'enivrent de vin et qui se remplissent de viande ; car ceux qui se livrent au vin et qui apprêtent des banquets seront chassés de l'héritage de leurs pères ; la paresse sera vêtue de haillons. Le paresseux est celui qui ne veille point dans la sagesse, et que l'ivresse ensevelit dans le sommeil. Le débauché sera vêtu de hailIons et deviendra à tous les yeux un objet de dégoût et de mépris. »

Le pécheur, en effet, dont le corps est comme ouvert et déchiré par les passions, laisse voir à travers la honte de son âme, et les désirs impurs qui le dévorent et l'éloignent de plus en plus du salut. Voilà pourquoi le sage ajoute :

A qui les désirs effrénés? à qui l'emportement? à qui les débats ? à qui les regrets inutiles ?

Voyez le débauché déchirant lui-même son âme et son corps, mépriser la raison et s'abandonner à l'ivresse. Écoutez les nombreuses et terribles menaces que l'Esprit de Dieu leur adresse. Mais l'Écriture ajoute encore à ces menaces :

« A qui les yeux livides? N'est-ce point à ceux qui passent leur vie dans les débauches du vin ? à ceux qui les aiment et les cherchent partout? » Ces yeux livides, signes de mort, témoignent qu'ils sont déjà morts devant Dieu. Car l'oubli des choses qui appartiennent à la véritable vie, cet oubli conduit à la mort. De là vient que le Pédagogue, plein de soin pour notre salut, nous crie avec force :

« Ne buvez point jusqu'à l'ivresse. »

Car comment prierez-vous, si vous êtes ivres ?

« Votre bouche ne sait que des paroles impures, et vous ressemblez à un pilote couché et enseveli dans les profondes vagues de la mer. »

Le vin, ajoute un poète, est comme un feu qui dévore le cœur de l'homme ; il le trouble, il l'agite, il le soulève avec la même fureur que les vents soulèvent les flots irrités. Il tire ses secrets du fond de son âme, et les répand

100 sur ses lèvres par une maligne influence à laquelle il ne peut résister. Vous le voyez, c'est un naufrage prochain et inévitable. Le cœur est accablé par l'ivresse ; la force du vin est comparée à celle de la mer. Le corps y demeure enseveli comme un navire dans les vagues. La profondeur de sa honte égale la profondeur des flots. Le pilote, c'est-à-dire l'âme, enveloppé et jeté ça et là par la violence de la tempête, se trouve plongé dans de profondes ténèbres qui l'aveuglent, et il s'éloigne de plus en plus du port de la vérité, jusqu'à ce que, donnant contre des rochers cachés sous les flots, il s'y brise, et se perd lui-même dans le gouffre des voluptés. [2,2g] « Ne vous livrez pas, dit l'apôtre, aux excès du vin d'où naît la dissolution. »

L'ivresse et la luxure sont inséparables. Le fils de Dieu changea, il est vrai, l'eau en vin aux noces de Cana, mais il ne permit pas aux conviés de s'enivrer. Le mélange de l'eau et du vin dans le sacrement de l'Eucharistie représente l'union de la loi nouvelle et de la loi ancienne, union qui forme aujourd'hui le vrai culte offert par le Christ, et agréable à Dieu. L'eau est l'ancienne loi, le vin est le sang du Christ qui est le fondement de la loi nouvelle. Les soins de Dieu pour l'homme se sont suivis sans interruption depuis Adam jusqu'à nous.

« Le vin est tumultueux et l'ivresse turbulente; quiconque s'y livre ne sera jamais sage, »

nous dit l'Écriture. Cependant on en peut boire en hiver contre le froid, et dans les autres saisons comme remède aux maladies de l'estomac. On mange pour apaiser la faim, ainsi on ne doit boire que pour se désaltérer. Enfin, il faut user du vin avec les plus grandes précautions, de peur de tomber ; car il n'est rien de plus glissant et de plus dangereux que cet usage. Ainsi notre âme sera pure, sobre et lumineuse. La sobriété de l'âme en fait la sagesse et la force; en cet état elle conserve toutes ses facultés contemplatives ; elle n'est point souillée des vapeurs malignes que le vin ex-

101 hale, ni resserrée et épaissie, si je l'ose dire, en une masse inerte et flottant au hasard, comme les nuages. Pourquoi rechercher les vins de prix ? Est-il besoin, pour apaiser la soif, d'un vin ardent et fumeux ? Ces vins délicieux qu'on transporte à grands frais sur mer, de Lesbos, de Crète, de Syracuse, ou de quelques contrées de l'Égyte et de l'Italie, il les faut laisser à ces insensés, à qui le désordre de leurs désirs ôte la raison avant même que l'ivresse la leur ait ôtée. Les diverses qualités de ces vins sont innombrables comme leurs noms. Un homme modéré doit se contenter d'une seule espèce de vin. Le vin que produit son pays ne peut-il pas suffire à chacun ? Ou faut-il encore imiter ces rois insensés qui envoyaient, jusques dans l'Inde, chercher de l'eau du fleuve Choaspe, eau qui paraît, dit-on, aussi bonne à ceux qui en boivent que le meilleur vin aux ivrognes. L'Esprit saint, par la bouche du prophète Amos, proclame le malheur des riches. « Malheur à vous, leur dit-il, qui buvez un vin exquis dans de larges coupes, et qui vous étendez mollement sur des lits d'ivoire. » Il faut surtout respecter la pudeur et la bienséance.

[2,h] La fable nous dit de Minerve qu'elle cessa de jouer de la flûte parce qu'on n'en peut jouer sans que le visage s'enfle et se défigure. Quelle qu'ait été réellement cette Minerve, les païens en avaient fait la déesse de la bienséance. Il faut tenir la tête ferme en buvant, et ne pas la tourner de côté et d'autre ; avaler doucement et sans avidité, et prendre garde de rien répandre sur soi en buvant d'un seul trait. Quand on boit trop brusquement, on fait un bruit désagréable comme si on versait quelque liqueur dans un vase d'argile ; c'est donner aux assistants le spectacle le plus ridicule et le plus honteux. Rien, d'ailleurs, n'est plus nuisible que cette avidité. Pourquoi donc vous hâter de vous faire du mal ? on ne vous ôte point le verre, vous pouvez boire, il vous attend ;

102 mais ne vous jetez point dessus, prenez-le posément, et buvez à votre aise. Votre soif s'apaise d'autant mieux par cette sage lenteur, que la boisson a le temps de descendre et de circuler librement dans tous vos membres ; et puis, en buvant ainsi, vous vous conduisez avec bienséance. Ce qu'on ôte à l'intempérance n'est pas perdu.

« Ne mettez point votre force, dit le sage, à boire beaucoup. »

L'excès du vin abrutit l'homme et le rend inutile. Les Scythes, les Celtes, les Ibères et les Thraces, nations belliqueuses, s'adonnent à l'ivrognerie, et croient que ce vice est honorable, et qu'il constitue le véritable bonheur de la vie ; mais nous, qui sommes une nation pacifique, nous éloignons de nous le tumulte et les injures, et nous buvons avec décence et sobriété, donnant à nos festins un nom convenable, image de la sainte amitié qui nous unit. Comment pensez-vous que le Seigneur a bu, étant homme ? Avec impudence, comme nous, ou avec honnêteté, tempérance et circonspection ? Sans doute, il a fait usage de vin ; car il l'a béni lui-même et il a dit :

« Prenez, et buvez, ceci est mon sang, »

le sang de la vigne. Le Verbe, répandu pour plusieurs et pour la rémission des péchés, est le symbole de la joie. Par la sobriété qu'il a montrée, il nous montre quelle doit être la nôtre. C'est bien le vin lui-même qu'il a béni, ses paroles le prouvent. En effet, il dit à ses disciples :

« Je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne, jusqu'au jour où je le boirai tout nouveau ; chez vous, dans le royaume de mon Père. »

C'est bien du vin qu'il buvait, puisqu'il disait de lui même en reprochant aux Juifs la dureté de leur cœur :

« Le Fils de l'Homme est venu, mangeant et buvant, et ils disent : C'est un homme insatiable et adonné au vin, ami des publicains et des péchours. »

Ces passages sont des preuves irréfragables contre les erreurs des Encratites. [2,21] Que les femmes surtout, se souvenant toujours de la 103 pudeur et de la modestie convenables à leur sexe, ne plongent pas leurs lèvres dans de vastes coupes, et ne baissent pas indécemment la tête sur leur verre de manière à découvrir aux hommes ce qu'elles peuvent de leur cou et de leur sein, imitant leurs débauches et consumant leur vie dans les folles délices du luxe et de la table. Rien de ce qui est honteux et blamable ne convient à l'homme, à plus forte raison à la femme, à qui la seule pensée de ce qu'elle est, doit inspirer la pudeur.

« La femme qui s'enivre excite une grande colère, »

dit le sage. Pourquoi ? Parce que sa honte et sou ignominie ne seront point cachées. Pour elle, en effet, de la volupté au crime il n'y a qu'un pas. Nous ne défendons point l'usage des coupes d'albâtre, mais toute manière orgueilleuse de s'en servir. Nous voulons qu'on se serve des choses simplement et sans vanité, et qu'on prenne toutes sortes de précautions pour ne jamais rien faire contre la bienséance. Il faut en aucune manière permettre aux femmes de montrer aux hommes quelque partie que ce soit de leur corps, de peur que tous deux ne tombent, les uns en regardant avec avidité, les autres en attirant avec plaisir ces regards avides. Il faut toujours agir, parler et se conduire comme en la présence de Dieu, de peur encore que l'apôtre, s'irritant contre nous comme autrefois contre les Corinthiens, ne nous dise :

« Lors donc que vous vous assemblez comme vous faites, ce n'est plus manger la Cène du Seigneur. »

On peut dire, il me semble, des gourmands, des impudiques et des ivrognes, qu'ils sont des monstres sans tête. Car leur raison ne siège plus dans leur cerveau ; mais dans leur ventre, où elle sert de jouet et d'esclave à la colère et à la cupidité. Semblables à cet Elpénor qui se cassa la jambe dans une chute qu'il fil étant ivre, leur cervelle, obscurcie par les fumées de vin, tombe dans le cœur et dans le foie ; c'est-à-dire dans la colère et dans la volupté avec plus de ra-

104 pidité et de force que

Vulcain, selon le dire des poètes, ne fut précipité par Jupiter du ciel sur la terre.

La fatigue, la veille, la colère, les tourments de toute sorte habitent avec l'homme insatiable.

L'Écriture sainte nous apprend l'indécence que commit Noé dans l'ivresse, afin de nous détourner par un exemple frappant de ce vice honteux. Elle nous apprend aussi, dans le même but, que ceux qui couvrirent sa honte furent bénis de Dieu. Enfin Salomon a renfermé en un seul mot tout ce qu'on peut dire sur cette matière :

« Un peu de vin suffit à un homme sensé et il dormira d'un sommeil paisible. »

CHAPITRE III. Il ne faut point rechercher la possession des meubles riches et précieux.

Les vases d'or, d'argent, ou de quelque pierre précieuse, ne sont bons qu'à charmer et séduire les yeux. Leur usage est inutile et vain. Les remplissez-vous d'une liqueur chaude, vous ne pouvez les toucher sans douleur ; d'une liqueur froide, la qualité du vase altère celle de la liqueur, et cette riche boisson devient dangereuse. Loin de nous donc les vases de Thériclée et d'Antigone, les conges bachiques et ces mille sortes de riches bassins et cuvettes dont les usages et les noms sont devenus innombrables. La possession de l'or et de l'argent, soit publique, soit particulière, excite l'envie dès qu'on en abuse. Il est rare de l'acquérir, difficile de la garder, plus difficile encore d'en bien user. Loin de nous encore la vaine gloire que l'on met à posséder des verres de cristal délicatement ciselés. La sainteté de nos lois nous en interdit l'usage ; mais ne nous en plaignons pas, car ils sont si fragiles qu'on n'y peut boire sans craindre de les 105 briser. Point de sièges, de plats, de bassins, d'assiettes, d'aiguières d'argent ; point de meubles de riches métaux pour la table ou d'autres usages que j'aurais honte de nommer ; point de trépieds de cèdre, d'ébène ou d'ivoire ; point de lits à colonnes et à pieds d'argent, où l'ivoire, l'or et l'écaille forment mille figures bizarrement entrelacées; point de tapis de pourpre et d'autres couleurs précieuses et recherchées, éclatantes preuves d'un luxe orgueilleux, insidieux plaisirs d'nne vie lâche, enviée et molle. Ces vaines recherches n'ont rien d'utile et de propre à notre nature. Rappelez-vous ces paroles de l'apôtre :

« Le temps est court. » [2,3b] Enfin il ne faut pas se parer ridiculement et imiter ces insensés que nous voyons dans les fêtes publiques exciter par leur parure l'admiration et l'étonnement, tandis qu'ils sont intérieurement remplis de misère. L'apôtre, en effet, expliquant plus au long la pensée que nous venons de citer, ajoute :

« Ainsi il faut que ceux qui ont des femmes soient a comme s'ils n'en avaient point ; ceux qui achètent, comme s'ils ne possédaient point. »

Si l'apôtre parle ainsi du mariage, dans lequel Dieu a dit :

« Croissez et multipliez, »

comment ne pensez-vous pas qu'il veut que vous vous défassiez surtout du faste et de l'orgueil ? Jésus-Christ a dit à ce sujet :

« Vendez ce que vous possédez et donnez-le aux pauvres, puis venez et suivez-moi. » Suivez Dieu, dépouillé d'orgueil et d'une pompe momentanée, et possédant ce qui est à vous, ce qui est bon, ce que personne ne vous peut enlever; c'est-à-dire la foi en Dieu, l'adoration de sa Passion et la bienveillance envers les hommes, seules richesses qui soient réelles et précieuses. Pour moi, je loue Platon d'avoir expressément défendu les grandes richesses et tous les meubles dont l'usage n'est pas absolument nécessaire : voulant que le même meuble servît à des usages différents

106 afin qu'une possession variée ne variât pas nos besoin». L'Écriture-Sainte dit quelque part admirablement, dirigeant ses paroles vers ceux qui sont pleins d'orgueil et de complaisance pour eux-mêmes :

« Où sont les princes des nations » qui dominaient les animaux de la terre ; qui se jouaient des oiseaux du ciel; qui amassaient l'or et l'argent, en qui les hommes se confient et qu'ils recherchent sans relâche ; et ceux qui travaillent l'argent avec art, et qui en faisaient les plus beaux ouvrages ? Ils ont été exterminés, ils sont descendus dans les enfers. »

L'enfer est le prix de l'orgueil.

[2,3c] Lorsque nous avons besoin de quelque outil pour cultiver nos champs, soit bêche, soit charrue ou faucille, nous ne les faisons point fabriquer d'or et d'argent; nous ne regardons point à la richesse, mais au travail auquel ils sont propres. Qui donc empêche que nous pensions de même par rapport aux différents meubles destinés à nos usages domestiques ? Pensez-vous, je vous prie, qu'un couteau de table ne coupe point s'il n'est garni de clous d'argent ou que le manche n'en soit d'ivoire ? Faut-il aller chercher jusqu'aux Indes du fer pour couper notre viande ? L'eau avec laquelle nous lavons nos pieds ou nos mains les nettoiera-t-elle moins bien pour être contenue dans des bassins de terre ? Une table aux pieds d'ivoire portera-t-elle d'ailleurs sans indignation un pain grossier et à vil prix ? Une lampe faite par un potier éclaire-t-elle moins que la lampe faite par un orfèvre ? Pour moi, je dis que le sommeil qu'on prend sur le plus humble grabat n'est pas moins doux que sur un lit d'ivoire. Puisqu'il suffit, pour nous couvrir, des peaux de brebis et de chèvres, pourquoi chercher des tapis de pourpre et d'écurlate ? Quelle vaine erreur, quelle trompeuse apparence du beau et de l'honnête nous aveugle au point de préférer à la sainte frugalité ces folles délices qui nous ont déjà été si 107 fatales ?

Voyex : le Christ mangea dans un plat de matière vile et commune; il fit asseoir ses disciples sur l'herbe, il leur lava les pieds et les leur essuya avec un linge grossier; Dieu sans faste et sans orgueil, quoiqu'il fut le créateur et le maître de toutes choses ! il ne se fit point apporter du ciel un bassin précieux. Il demande à boire à la samaritaine qui puisait de l'eau dans un puits avec un vase de terre, ne demandant point un vase précieux, et nous montrant qu'il est aisé de se désaltérer. C'est que son but était d'établir l'usage utile de chaque chose, et non une excessive et vaine magnificence. Il mangeait et buvait dans les festins, mais il n'avait garde de creuser la terre pour y chercher de l'argent et de l'or, et se pouvoir servir de ces vases prétendus précieux qui exhalent toujours la rouille et l'odeur du métal dont ils sont formés.

[2,3d] La nourriture, les vêtements, les meubles, en un mot, la vie tout entière du Chrétien, se doivent accorder avec la sainteté de sa foi. Il faut que ses actions soient utilement réglées d'après la personne, l'âge, l'état et le lieu. Puisque nous sommes tous les ministres du même Dieu, il faut que nos biens et nos meubles portent le même caractère d'une vie honnête et frugale, et que chacun de nous en particulier fasse connaître, par une conduite uniforme et réglée, la sincérité d'un même amour et d'une même foi. Les choses qu'on acquiert sans difficulté, on s'en sert de même ; on les loue, on les garde, on les prête avec facilité. Les plus utiles sont les meilleures ; les plus communes valent mieux que les plus rares. En un mot, les richesses mal administrées sont comme une citadelle de crimes et de vices dont les possesseurs ne peuvent entrer dans le royaume des cieux ; malades qu'ils sont de l'incurable maladie du monde, et vivant au milieu des délices qui les enflent d'un fol orgueil. Ceux qui s'efforcent de faire leur salut doivent bien se persuader que

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