Collectanea rerum memorabilium (page 3)
Il est temps de revenir à l'Océan, de retourner vers l'Éthiopie : en effet, comme nous l'avons dit, il y a longtemps déjà que l'océan Atlantique commence à l'ouest et à l'Espagne, il convient d'aborder les parties du monde où il commence à prendre ce nom. La mer Azanienne s'étend jusqu'aux rivages de l'Éthiopie ; l'Éthiopie va jusqu'au cap de Mossyle, et là reparaît l'océan Atlantique. La plupart des écrivains pensent que l'extrême ardeur du soleil rend ces parages inabordables ; Juba, eu faisant, à l'appui de son assertion, l'énumération des peuples et des îles, prétend que toute cette mer, de l'Inde à Gadès, est navigable, mais toutefois par le souffle du corus, qui peut pousser quelque flotte que ce soit au delà de l'Arabie, de l'Égypte, de la Mauritanie, pourvu que la navigation s'opère en partant du cap indien, nommé par les uns Lepté-Acra, par les autres Drepanum. Il a donné, de plus, et l'indication des lieux où l'on peut s'arrêter, et les distances qui les séparent. Des proéminences de l'Inde à l'île Malichu, il assure qu'il y a quinze cent mille pas ; de l'île de Malichu à Scénéos, deux cent vingt-cinq mille ; de là à l'île Adanu, cent cinquante mille : en tout, pour atteindre la mer libre, dix-huit cent soixante-quinze mille pas. Juba, pour réfuter l'opinion de ceux qui pensent que l'ardeur du soleil rend la plus grande partie de ce pays inaccessible, dit que le commerce, dans ces parages, est troublé par les Arabes, nommés Ascites, désignation prise des outres dont ils font usage : en effet, jetant un pont sur des outres accouplées deux à deux, ils lancent de cette embarcation des flèches empoisonnées. Il ajoute que les parties brûlantes de l'Éthiopie sont habitées par les Troglodytes et les Ichtyophages : les Troglodytes sont d'une agilité telle, qu'ils atteignent les bêtes à la course ; les Ichtyophages nagent avec autant de facilité que les animaux marins. Après avoir ainsi parcouru la mer Atlantique jusqu'à l'ouest, il fait mention des îles Gorgades.
Les îles Gorgades sont situées, dit-on, en face du cap Hespérucéras. Les Gorgones les ont jadis habitées, et aujourd'hui encore un peuple monstrueux les occupe. Elles sont à deux jours de navigation du continent. Xénophon de Lampsaque dit qu'Hannon le Carthaginois pénétra dans ces îles, et qu'il y trouva des femmes d'une extrême agilité, et que parmi celles qui s'étaient montrées, on en prit deux qui avaient le corps tellement rude et velu que, soit comme preuve du fait, soit comme monument de cette merveille, on suspendit leurs peaux dans le temple de Juron, où elles restèrent jusqu'à la prise de Carthage.
Au-delà des Gorgades sont les îles Hespérides, qui, selon Sébose, se prolongent dans la mer à une distance de quarante jours de navigation.
Il est certain, comme on le dit, que les îles Fortunées sont situées à gauche de la Mauritanie ; Juba les place au midi, mais toutefois se rapprochant beaucoup du couchant. Leur nom promet beaucoup ; mais la réalité est loin de ce qu'il fait attendre. Dans la première, nommée Norion, il n'y a pas, et il n'y a jamais eu de maisons. Le sommet des montagnes se ressent de l'humidité des lacs. Les férules s'y élèvent à la hauteur des arbres : les noires donnent une liqueur très amère ; les blanches une boisson agréable. La seconde des îles Fortunées, appelée Junonia, a un petit temple, d'une élévation bien modeste. La troisième, qui porté le même nom que la précédente, n'offre rien qui soit à remarquer. La quatrième s'appelle Capraria, et est infestée d'énormes lézards. Vient ensuite Nivaria, dans une atmosphère dense et nébuleuse, et par cela même toujours couverte de neiges ; puis enfin Canarie, où se trouvent par milliers des chiens magnifiques : on en amena deux au roi Juba. Canarie a quelques restes d'édifices. On y trouve aussi une multitude d'oiseaux, des vergers, des palmiers couverts de dattes, des pommes de pin en abondance, beaucoup de miel, des fleuves qui nourrissent une quantité innombrable de silures. On dit aussi que la mer rejette sur les côtes de cette île des monstres marins, et qu'une fois passés à l'état de putréfaction, ces animaux infectent toute la côte d'une odeur pestilentielle. Comme on le voit, la condition de ces îles ne répond pas complètement à leur dénomination.
1. Table du soleil.
2. Heureuse.
3. Pays du serpent.
4. Souffleurs.
5. De l'E. à l'O.