Le Petit Chose (page 19)
Que répondre à ces accusations ?
De temps en temps, j’essayais de me défendre. « Pardons, monsieur le principal !… » Mais le principal ne m’écoutait pas, et il m’infligea son blâme jusqu’au bout.
Après lui, M. de Boucoyran, le père, prit la parole et de quelle façon !… Un véritable réquisitoire. Malheureux père ! On lui avait presque assassiné son enfant. Sur ce pauvre petit être sans défense, on s’était rué comme… comme… comment dirait-il ?… comme un buffle, comme un buffle sauvage. L’enfant gardait le lit depuis deux jours. Depuis deux jours, sa mère en larmes, le veillait…
Ah ! s’il avait eu affaire à un homme, c’est lui, M. de Boucoyran le père, qui se serait chargé de venger son enfant ! Mais On n’était qu’un galopin dont il avait pitié. Seulement qu’On se le tînt pour dit : si jamais On touchait encore à un cheveu de son fils, On se ferait couper les deux oreilles tout net…
Pendant ce beau discours, les élèves riaient sous cape, et les clefs de M. Viot frétillaient de plaisir. Debout, dans sa chaire, pâle de rage, le pauvre On écoutait toutes ces injures, dévorait toutes ces humiliations et se gardait bien de répondre. Si On avait répondu, On aurait été chassé du collège ; et alors où aller ? On ne disait donc rien mais On avait le cœur gros, je vous jure…
Enfin, au bout d’une heure, quand ils furent à sec d’éloquence, ces trois messieurs se retirèrent. Derrière eux, il se fit dans l’étude un grand brouhaha, J’essayai, mais vainement, d’obtenir un peu de silence ; les enfants me riaient au nez. L’affaire Boucoyran avait achevé de tuer mon autorité.
Oh ! ce fut une terrible affaire !
Toute la ville s’en émut… Au Petit-Cercle, au Grand-Cercle, dans les cafés, à la musique, on ne parlait pas d’autre chose. Les gens bien informés donnaient des détails à faire dresser les cheveux. Il paraît que ce maître d’étude était un monstre, un ogre. Il avait torturé l’enfant avec des raffinements inouïs de cruauté. En parlant de lui, on ne disait plus que « le bourreau ».
Quand le jeune Boucoyran s’ennuya de rester au lit, ses parents l’installèrent sur une chaise longue, au plus bel endroit de leur salon, et pendant huit jours, ce fut à travers ce salon une procession interminable. L’intéressante victime était l’objet de toutes les attentions.
Vingt fois de suite, on lui faisait raconter son histoire, et à chaque fois, le misérable inventait quelque nouveau détail. Les mères frémissaient ; les vieilles demoiselles l’appelaient « pauvre ange ! » et lui glissaient des bonbons. Le journal de l’opposition profita de l’aventure et fulmina contre le collège un article au profit d’un établissement religieux des environs…
Le principal était furieux ; et, s’il ne me renvoya pas, je ne le dus qu’à la protection du recteur… Hélas ! il eût mieux valu pour moi être renvoyé tout de suite. Ma vie dans le collège était devenue impossible. Les enfants ne m’écoutaient plus ; au moindre mot, ils me menaçaient de faire comme Boucoyran, d’aller se plaindre à leur père. Je finis par ne plus m’occuper d’eux.
Au milieu de tout cela, j’avais une idée fixe : me venger des Boucoyran. Je revoyais toujours la figure impertinente du vieux marquis, et mes oreilles étaient restées rouges de la menace qui leur avait été faite, D’ailleurs eussé-je voulu oublier ces affronts, je n’aurais pas pu y parvenir ; deux fois par semaine, les jours de promenade, quand les divisions passaient devant le café de l’Évêché, j’étais sûr de trouver M. de Boucoyran, le père, planté devant la porte, au milieu d’un groupe d’officiers de la garnison, tous nu-tête et leurs queues de billard à la main. Ils nous regardaient venir de loin avec des rires goguenards ; puis, quand la division était à portée de la voix, le marquis criait très fort, en me toisant d’un air de provocation : « Bonjour, Boucoyran ! »
— Bonjour, mon père ! » glapissait l’affreux enfant du milieu des rangs. Et les officiers, les élèves, les garçons du café, tout le monde riait…
Le « Bonjour, Boucoyran ! » était devenu un supplice pour moi, et pas moyen de m’y soustraire. Pour aller à la Prairie, il fallait absolument passer devant le café de l’Évêché, et pas une fois mon persécuteur ne manquait au rendez-vous.
J’avais par moments des envies folles d’aller à lui et de le provoquer ; mais deux raisons me retenaient : d’abord toujours la peur d’être chassé, puis la rapière du marquis, une grande diablesse de colichemarde qui avait fait tant de victimes lorsqu’il était dans les gardes-du-corps.
Pourtant, un jour, poussé à bout, j’allai trouver Roger, le maître d’armes et, de but en blanc, je lui déclarai ma résolution de me mesurer avec le marquis. Roger, à qui je n’avais pas parlé depuis longtemps, m’écouta d’abord avec une certaine réserve ; mais, quand j’eus fini, il eut un mouvement d’effusion et me serra chaleureusement les deux mains.
— Bravo ! monsieur Daniel ! Je le savais bien, moi, qu’avec cet air-là vous ne pouviez pas être un mouchard. Aussi, pourquoi diable étiez-vous toujours fourré avec votre M. Viot ? Enfin on vous retrouve ; tout est oublié. Votre main ! Vous êtes un noble cœur ! Maintenant, à votre affaire ! Vous avez été insulté ? Bon ! Vous voulez en tirer réparation ? Très bien ! Vous ne savez pas le premier mot des armes ? Bon ! bon ! très bien ! très bien ! Vous voulez que je vous empêche d’être embroché par ce vieux dindon ? Parfait ! Venez à la salle, et, dans six mois, c’est vous qui l’embrocherez !
D’entendre cet excellent Roger épouser ma querelle avec tant d’ardeur, j’étais rouge de plaisir. Nous convînmes des leçons trois heures par semaine ; nous convînmes aussi du prix qui serait un prix exceptionnel (exceptionnel en effet ! j’appris plus tard qu’on me faisait payer deux fois plus cher que les autres). Quand toutes ces conventions furent réglées, Roger passa familièrement son bras sous le mien.
— Monsieur Daniel, me dit-il, il est trop tard pour prendre aujourd’hui notre première leçon ; mais nous pouvons toujours aller conclure notre marché au café Barbette. Allons ! voyons, pas d’enfantillage ! est-ce qu’il vous fait peur, par hasard, le café Barbette ?… Venez donc, sacrebleu ! tirez-vous un peu de ce saladier de cuistres. Vous trouverez là-bas des amis, de bons garçons, triple nom ! de nobles cœurs ! et vous quitterez vite avec eux ces manières de femmelette qui vous font tort.
Hélas ! je me laissai tenter. Nous allâmes au café Barbette. Il était toujours le même, plein de cris, de fumée, de pantalons garance ; les mêmes shakos, les mêmes ceinturons pendaient aux mêmes patères.
Les amis de Roger me reçurent à bras ouverts. Il avait bien raison, c’étaient tous de nobles cœurs ! Quand ils connurent mon histoire avec le marquis et la résolution que j’avais prise, ils vinrent, l’un après l’autre me serrer la main : « Bravo ! jeune homme, très bien ! »
Moi aussi j’étais un noble cœur ! Je fis venir un punch, on but à mon triomphe, et il fut décidé entre nobles cœurs que je tuerais le marquis de Boucoyran à la fin de l’année scolaire.
X
les mauvais jours
L’hiver était venu, un hiver sec, terrible et noir, comme il en fait dans ces pays de montagnes. Avec leurs grands arbres sans feuilles et leur sol gelé plus dur que la pierre, les cours du collège étaient tristes à voir. On se levait avant le jour, aux lumières ; il faisait froid ; de la glace dans les lavabos… Les élèves n’en finissaient plus, la cloche était obligée de les appeler plusieurs fois. « Plus vite, messieurs ! » criaient les maîtres en marchant de long en large pour se réchauffer… On formait les rangs en silence, tant bien que mal, et on descendait à travers le grand escalier à peine éclairé et les longs corridors où soufflaient les bises mortelles de l’hiver.
Un mauvais hiver pour le petit Chose !
Je ne travaillais plus. À l’étude, la chaleur malsaine du poêle me faisait dormir. Pendant les classes, trouvant ma mansarde trop froide, je courais m’enfermer au café Barbette et n’en sortais qu’au dernier moment. C’était là maintenant que Roger me donnait ses leçons ; la rigueur du temps nous avait chassés de la salle d’armes et nous nous escrimions au milieu du café avec les queues de billard, en buvant un punch. Les sous-officiers jugeaient les coups ; tous ces nobles cœurs m’avaient décidément admis dans leur intimité et m’enseignaient chaque jour une nouvelle botte infaillible pour tuer ce pauvre marquis de Boucoyran. Ils m’apprenaient aussi comment on édulcore une absinthe, et quand ces messieurs jouaient au billard, c’était moi qui marquais les points…
Un mauvais hiver pour le petit Chose !
Un matin de ce triste hiver, comme j’entrais au café Barbette — j’entends encore le fracas du billard et le ronflement du gros poêle en faïence, — Roger vint à moi précipitamment : « Deux mots, monsieur Daniel ! » et m’emmena dans la salle du fond, d’un air tout à fait mystérieux.
Il s’agissait d’une confidence amoureuse… Vous pensez si j’étais fier de recevoir les confidences d’un homme de cette taille. Cela me grandissait toujours un peu.
Voici l’histoire. Ce sacripant de maître d’armes avait rencontré par la ville, en un certain endroit qu’il ne pouvait pas nommer, certaine personne dont il s’était follement épris. Cette personne occupait à Sarlande une situation tellement élevée, — hum ! hum ! vous m’entendez bien ! — tellement extraordinaire, que le maître d’armes en était encore à se demander comment il avait osé lever les yeux si haut. Et pourtant, malgré la situation de la personne, — situation tellement élevée, tellement, etc. — il ne désespérait pas de s’en faire aimer, et même il croyait le moment venu de lancer quelques déclarations épistolaires. Malheureusement les maîtres d’armes ne sont pas très adroits aux exercices de la plume. Passe encore s’il ne s’agissait que d’une grisette ; mais avec une personne dans une situation tellement, etc., ce n’était pas du style de cantine qu’il fallait, et même un bon poète ne serait pas de trop.
— Je vois ce que c’est, dit le petit Chose d’un air entendu ; vous avez besoin qu’on vous trousse quelques poulets galants pour envoyer à la personne, et vous avez songé à moi.
— Précisément, répondit le maître d’armes.
— Eh bien, je suis votre homme, et nous commencerons quand vous voudrez ; seulement, pour que nos lettres n’aient pas l’air d’être empruntées au Parfait secrétaire, il faudra me donner quelques renseignements sur la personne…
Le maître d’armes regarda autour de lui d’un air méfiant, puis tout bas il me dit, en me fourrant ses moustaches dans l’oreille :
— C’est une blonde de Paris. Elle sent bon comme une fleur et s’appelle Cécilia.
Il ne put pas m’en confier davantage, à cause de la situation de la personne, — situation tellement, etc… — mais ces renseignements me suffisaient, et le soir même, — pendant l’étude, — j’écrivis ma première lettre à la blonde Cécilia.
Cette singulière correspondance entre le petit Chose et cette mystérieuse personne dura près d’un mois. Pendant un mois, j’écrivis en moyenne deux lettres de passion par jour. De ces lettres, les unes étaient tendres et vaporeuses comme le Lamartine d’Elvire, les autres enflammées et rugissantes comme le Mirabeau de Sophie. Il y en avait qui commençaient par ces mots : « Ô Cécilia, quelquefois, sur un rocher sauvage… et qui finissaient par ceux-ci : « On dit qu’on en meurt… essayons ! » Puis, de temps en temps, la Muse s’en mêlait :
Oh ! ta lèvre, ta lèvre ardente !
Donne-la moi ! Donne-la moi !
Aujourd’hui, j’en parle en riant, mais à l’époque, le petit Chose ne riait pas, je vous le jure, et tout cela se faisait très sérieusement. Quand j’avais terminé une lettre, je la donnais à Roger pour qu’il la recopiât de sa belle écriture de sous-officier ; lui, de son côté, quand il recevait des réponses (car elle répondait la malheureuse !), il me les apportait bien vite, et je basais mes opérations là-dessus.
Le jeu me plaisait en somme ; peut-être même me plaisait-il un peu trop. Cette blonde invisible, parfumée comme un lilas blanc, ne me sortait plus de l’esprit. Par moments, je me figurais que j’écrivais pour mon propre compte ; je remplissais mes lettres de confidences toutes personnelles, de malédictions contre la destinée, contre ces êtres vils et méchants au milieu desquels j’étais obligé de vivre : « Ô Cécilia, si tu savais comme j’ai besoin de ton amour ! »
Parfois aussi, quand le grand Roger venait me dire en frisant sa moustache : « Ça mord ! ça mord !… continuez ! » j’avais de secrets mouvements de dépit, et je pensais en moi-même : « Comment peut-elle croire que c’est ce gros réjoui, ce Fanfan la Tulipe, qui lui a écrit ces chefs-d’œuvre de passion et de mélancolie »
Elle le croyait pourtant ; elle le croyait si bien qu’un jour, le maître d’armes, triomphant, m’apporta cette réponse qu’il venait de recevoir : « À neuf heures, ce soir, derrière la sous-préfecture. »
Est-ce à l’éloquence de mes lettres ou à la longueur de ses moustaches que Roger dut son succès ? Je vous laisse, mesdames, le soin de décider. Toujours est-il que cette nuit-là, dans son dortoir mélancolique, le petit Chose eut un sommeil très agité. Il rêva qu’il était grand, qu’il avait des moustaches, et que des dames de Paris, — occupant des situations tout à fait extraordinaires, — lui donnaient des rendez-vous derrière les sous-préfectures…
Le plus comique, c’est que le lendemain, il me fallut écrire une lettre d’actions de grâces et remercier Cécilia de tout le bonheur qu’elle m’avait donné : « Ange qui as consenti à passer une nuit sur la terre… »
Cette lettre, je l’avoue, le petit Chose l’écrivit avec la rage dans le cœur. Heureusement la correspondance s’arrêta là, et pendant quelque temps, je n’entendis plus parler de Cécilia ni de sa haute situation.
XI
mon bon ami le maître d’armes
Ce jour-là, le 18 février, comme il était tombé beaucoup de neige pendant la nuit, les enfants n’avaient pas pu jouer dans les cours. Aussitôt l’étude du matin finie, on les avait casernés tous pêle-mêle dans la salle, pour y prendre leur récréation à l’abri du mauvais temps en attendant l’heure des classes.
C’était moi qui les surveillais.
Ce qu’on appelait la salle était l’ancien gymnase du collège de la Marine. Imaginez quatre grands murs nus avec de petites fenêtres grillées ; çà et là des crampons à moitié arrachés, la trace encore visible des échelles, et, se balançant à la maîtresse poutre du plafond, un énorme anneau en fer au bout d’une corde.
Les enfants avaient l’air de s’amuser beaucoup là-dedans. Ils couraient tout autour de la salle bruyamment, en faisant de la poussière. Quelques-uns essayaient d’atteindre l’anneau ; d’autres, suspendus par les mains, criaient ; cinq ou six, de tempérament plus calme, mangeaient leur pain devant les fenêtres en regardant la neige qui remplissait les rues et les hommes armés de pelles qui l’emportaient dans des tombereaux.
Mais tout ce tapage, je ne l’entendais pas.
Seul, dans un coin, les larmes aux yeux, je lisais une lettre, et les enfants auraient à cet instant démoli le gymnase de fond en comble, que je ne m’en fusse pas aperçu. C’était une lettre de Jacques que je venais de recevoir ; elle portait le timbre de Paris — mon Dieu ! oui, de Paris — et voici ce qu’elle disait :
« Cher Daniel,
« Ma lettre va bien te surprendre. Tu ne te doutais pas, hein ? que je fusse à Paris depuis quinze jours. J’ai quitté Lyon sans rien dire à personne, un coup de tête… — Que veux-tu ? je m’ennuyais trop dans cette horrible ville, surtout depuis ton départ.
« Je suis arrivé ici avec trente francs et cinq ou six lettres de M. le curé de Saint-Nizier. Heureusement la Providence m’a protégé tout de suite, et m’a fait rencontrer un vieux marquis chez lequel je suis entré comme secrétaire. Nous mettons en ordre ses mémoires, je n’ai qu’à écrire sous sa dictée, et je gagne à cela cent francs par mois. Ce n’est pas brillant, comme tu vois ; mais, tout compte fait, j’espère pouvoir envoyer de temps en temps quelque chose à la maison sur mes économies.
« Ah ! mon cher Daniel, la jolie ville que ce Paris ! Ici du moins il ne fait pas toujours du brouillard ; il pleut bien quelquefois, mais c’est une petite pluie gaie, mêlée de soleil, et comme je n’en ai jamais vu ailleurs. Aussi je suis tout changé, Si tu savais ! Je ne pleure plus du tout, c’est incroyable. »
J’en étais là de la lettre, quand tout à coup, sous les fenêtres, retentit le bruit sourd d’une voiture roulant dans la neige. La voiture s’arrêta devant la porte du collège, et j’entendis les enfants crier à tue-tête : Le sous-préfet ! le sous-préfet !
Une visite de M. le sous-préfet présageait évidemment quelque chose d’extraordinaire. Il venait à peine au collège de Sarlande une ou deux fois chaque année, et c’était alors comme un événement. Mais, pour le quart d’heure, ce qui m’intéressait avant tout, ce qui me tenait à cœur plus que le sous-préfet de Sarlande et plus que Sarlande tout entier, c’était la lettre de mon frère Jacques. Aussi, tandis que les élèves, mis en gaieté, se culbutaient devant les fenêtres pour voir M. le sous-préfet descendre de voiture, je retournai dans mon coin et je me remis à lire :
« Tu sauras, mon bon Daniel, que notre père est en Bretagne, où il fait le commerce du cidre pour le compte d’une compagnie. En apprenant que j’étais le secrétaire du marquis, il a voulu que je place quelques tonneaux de cidre chez lui. Par malheur, le marquis ne boit que du vin, et du vin d’Espagne, encore ! J’ai écrit cela au père ; sais-tu ce qu’il m’a répondu : « Jacques, tu es un âne ! » — comme toujours. Mais c’est égal, mon cher Daniel, je crois qu’au fond il m’aime beaucoup.
« Quant à maman, tu sais qu’elle est seule maintenant. Tu devrais bien lui écrire, elle se plaint de ton silence.
« J’avais oublié de te dire une chose qui, certainement, te fera le plus grand plaisir : j’ai ma chambre au Quartier latin… au Quartier latin ! pense un peu… une vraie chambre de poète, comme dans les romans, avec une petite fenêtre et des toits à perte de vue. Le lit n’est pas large, mais nous y tiendrons deux au besoin, et puis, il y a dans un coin une table de travail où on serait très bien pour faire des vers.
« Je suis sûr que si tu voyais cela, tu voudrais venir me trouver au plus vite ; moi aussi je te voudrais près de moi, et je ne te dis pas que quelque jour je ne te ferai pas signe de venir.
« En attendant, aime-moi toujours bien et ne travaille pas trop dans ton collège, de peur de tomber malade.
« Je t’embrasse. Ton frère
« Jacques »
Ce brave Jacques ! quel mal délicieux il venait de me faire avec sa lettre ! je riais et je pleurais en même temps. Toute ma vie de ces derniers mois, le punch, le billard, le café Barbette, me faisaient l’effet d’un mauvais rêve, et je pensais : « Allons ! c’est fini. Maintenant je vais travailler, je vais être courageux comme Jacques. »
À ce moment, la cloche sonna. Mes élèves se mirent en rang, ils causaient beaucoup du sous-préfet et se montraient, en passant, sa voiture stationnant devant la porte. Je les remis entre les mains des professeurs ; puis, une fois débarrassé d’eux, je m’élançai en courant dans l’escalier. Il me tardait tant d’être seul dans ma chambre avec la lettre de mon frère Jacques.
À moitié chemin, j’aperçus le portier qui descendait à ma rencontre, tout essoufflé.
— Monsieur Daniel, me dit-il, on vous attend chez le principal.
Chez le principal ?… Que pouvait avoir à me dire le principal ?… Le portier me regardait avec un drôle d’air. Tout à coup, l’idée du sous-préfet me revint.
— Est-ce que M. le sous-préfet est là-haut ? demandai-je.
Et le cœur palpitant d’espoir je me mis à gravir les degrés de l’escalier quatre à quatre.
Il y a des jours où l’on est comme fou. En apprenant que le sous-préfet m’attendait, savez-vous ce que j’imaginai ? Je m’imaginai qu’il avait remarqué ma bonne mine à la distribution, et qu’il venait au collège tout exprès pour m’offrir d’être son secrétaire. Cela me paraissait la chose la plus naturelle du monde. La lettre de Jacques avec ses histoires de vieux marquis m’avait troublé la cervelle, à coup sûr.
Quoi qu’il en soit, à mesure que je montais l’escalier, ma certitude devenait plus grande : secrétaire du sous-préfet je ne me sentais pas de joie…
En tournant le corridor, je rencontrai Roger, Il était très pâle il me regarda comme s’il voulait me parler ; mais je ne m’arrêtai pas : le sous-préfet n’avait pas le temps d’attendre.
Quand j’arrivai devant le cabinet du principal, le cœur me battait bien fort, je vous jure. Secrétaire de M. le sous-préfet ! Il fallut m’arrêter un instant pour reprendre haleine ; je rajustai ma cravate, je donnai avec mes doigts un petit tour à mes cheveux et je tournai le bouton de la porte doucement.
Si j’avais su ce qui m’attendait !
M. le sous-préfet était debout, appuyé négligemment au marbre de la cheminée et souriant dans ses favoris blonds. M. le principal, en robe de chambre, se tenait près de lui humblement, son bonnet de velours à la main et M. Viot, appelé en hâte, se dissimulait dans un coin.
Dès que j’entrai, le sous-préfet prit la parole.
— C’est donc monsieur, dit-il en me désignant, qui s’amuse à séduire nos femmes de chambre ?
Il avait prononcé cette phrase d’une voix claire, ironique et sans cesser de sourire. Je crus d’abord qu’il voulait plaisanter et je ne répondis rien, mais le sous-préfet ne plaisantait pas ; après un moment de silence, il reprit en souriant toujours :
— N’est-ce pas à monsieur Daniel Eyssette que j’ai l’honneur de parler, à monsieur Daniel Eyssette qui a séduit la femme de chambre de ma femme ?
Je ne savais de quoi il s’agissait ; mais en entendant ce mot de femme de chambre, qu’on me jetait ainsi à la figure pour la seconde fois, je me sentis rouge de honte, et ce fut avec une véritable indignation que je m’écriai :
— Une femme de chambre, moi !… Je n’ai jamais séduit de femme de chambre.
À cette réponse, je vis un éclair de mépris jaillir des lunettes du principal, et j’entendis les clefs murmurer dans leur coin : « Quelle effronterie ! »
Le sous-préfet, lui, ne cessait pas de sourire ; il prit sur la tablette de la cheminée un petit paquet de papiers que je n’avais pas aperçus d’abord, puis se tournant vers moi et les agitant négligemment :
— Monsieur, dit-il, voici des témoignages fort graves qui vous accusent. Ce sont des lettres qu’on a surprises chez la demoiselle en question. Elles ne sont pas signées, il est vrai, et, d’un autre côté, la femme de chambre n’a voulu nommer personne. Seulement, dans ces lettres il est souvent parlé du collège, et, malheureusement pour vous, M. Viot a reconnu votre écriture et votre style… »