Le Petit Chose (page 8)
« Jacques !… Jacques !… J’entends sa voiture qui rentre. Oh ! la misérable femme ! D’où vient-elle si tard ? Elle l’a donc oubliée notre horrible matinée ; moi qui en tremble encore !
« La porte s’est refermée… Pourvu maintenant qu’elle ne monte pas ! Vois-tu, c’est terrible, le voisinage d’une femme qu’on exècre !
« Une heure.
« La représentation que je viens de te raconter a eu lieu il y a trois jours. »
« Pendant ces trois jours, elle a été gaie, douce, affectueuse, charmante. Elle n’a pas une fois battu sa négresse. À plusieurs reprises, elle m’a demandé de tes nouvelles, si tu toussais toujours ; et pourtant, Dieu sait qu’elle ne t’aime pas… J’aurais dû me douter de quelque chose.
« Ce matin, elle entre dans ma chambre, comme neuf heures sonnaient. Neuf heures !… Jamais je ne l’avais vue à cette heure-là !… Elle s’approche de moi et me dit en souriant : « Il est neuf heures ! »
« Puis tout à coup, devenant solennelle : « Mon ami, me dit-elle, je vous ai trompé. Quand nous nous sommes rencontrés, je n’étais pas libre. Il y avait un homme dans ma vie, lorsque vous y êtes entré ; un homme à qui je dois mon luxe, mes loisirs, tout ce que j’ai. »
« Je te le disais bien, Jacques, qu’il y avait quelque infamie sous ce mystère.
« … Du jour où je vous ai connu, cette liaison m’est devenue odieuse… Si je ne vous en ai pas parlé, c’est que je vous connaissais trop fier pour consentir à me partager avec un autre. Si je ne l’ai pas brisée, c’est parce qu’il m’en coûtait de renoncer à cette existence indolente et luxueuse pour laquelle je suis née… Aujourd’hui, je ne peux plus vivre ainsi. Ce mensonge me pèse, cette trahison de tous les jours me rend folle… Et si vous voulez encore de moi après l’aveu que je viens de vous faire je suis prête à tout quitter et à vivre avec vous dans un coin, où vous voudrez… »
« Ces derniers mots « où vous voudrez » furent dits à voix basse ; tout près de moi, presque sur mes lèvres, pour me griser…
« J’eus pourtant le courage de lui répondre, et même très sèchement, que j’étais pauvre, que je ne gagnais pas ma vie, et que je ne pouvais pas la faire nourrir par mon frère Jacques.
« Sur cette réponse, elle releva la tête d’un air de triomphe :
« — Eh bien, si j’avais trouvé pour nous deux un moyen honorable et sûr de gagner notre vie sans nous quitter, que diriez-vous ?
« Là-dessus, elle tira d’une de ses poches un grimoire sur papier timbré qu’elle se mit à me lire… C’était un engagement pour nous deux dans un théâtre de la région Parisienne ; elle, à raison de cent francs par mois ; moi, à raison de cinquante. Tout était prêt, nous n’avions plus qu’à signer.
« Je la regardai, épouvanté. Je sentais qu’elle m’entraînait dans un trou, et j’eus peur un moment de n’être pas assez fort pour résister… La lecture du grimoire finie, sans me laisser le temps de répondre, elle se mit à parler fiévreusement des splendeurs de la carrière théâtrale et de la vie glorieuse que nous allions mener là-bas, fiers, loin du monde, tout à notre art et à notre amour.
« Elle parla trop ; c’était une faute. J’eus le temps de me remettre, d’invoquer ma mère Jacques dans le fond de mon cœur, et quand elle eut fini sa tirade, je pus lui dire très froidement :
« — Je ne veux pas être comédien… »
« Bien entendu elle ne lâcha pas prise et recommença ses belles tirades.
« Peine perdue… À tout ce qu’elle put me dire je ne répondis qu’une chose :
« — Je ne veux pas être comédien… »
« Elle commençait à perdre patience.
« — Alors, me dit-elle en pâlissant, vous préférez que je retourne là-bas, de huit à dix, et que les choses restent comme elles sont… »
« À cela je répondis un peu moins froidement : « Je ne préfère rien… Je trouve très honorable à vous de vouloir gagner votre vie et ne plus la devoir aux générosités d’un monsieur de huit à dix… Je vous répète seulement que je ne me sens pas la moindre vocation théâtrale, et que je ne serai pas comédien. »
« À ce coup elle éclata.
« — Ah ! tu ne veux pas être comédien… Qu’est-ce que tu seras donc alors ?… Te croirais-tu poète, par hasard ? Il se croit poëte !… Mais tu n’as rien de ce qu’il faut, pauvre fou !… Je vous demande, parce que ça vous a fait imprimer un méchant livre dont personne ne veut, ça se croit poète… Mais, malheureux, ton livre est idiot, tous me le disent bien… Depuis deux mois qu’il est en vente, on n’en a vendu qu’un exemplaire, et c’est le mien… Toi, poëte, allons donc ! Il n’y a que ton frère pour croire à une niaiserie pareille. Encore un joli naïf, celui-là !… et qui t’écrit de bonnes lettres… il est à mourir de rire avec son article de Gustave Planche… En attendant, il se tue pour te faire vivre ; et toi, pendant ce temps-là, tu… tu… au fait, qu’est-ce que tu fais ? Le sais-tu seulement ?… Parce que ta tête a un certain caractère, cela te suffit ; tu t’habilles en Turc, et tu crois que tout est là !… D’abord, je te préviens que depuis quelque temps le caractère de ta tête se perd joliment… tu es laid, tu es très laid. Tiens ! regarde-toi… je suis sûre que si tu retournais vers ta demoiselle Pierrotte, elle ne voudrait plus de toi… Et pourtant, vous êtes bien faits l’un pour l’autre… Vous êtes nés tous les deux pour vendre de la porcelaine au passage du Saumon. C’est bien mieux ton affaire que d’être comédien… »
« Elle bavait, elle étranglait. Jamais tu n’as vu folie pareille. Je la regardais sans rien dire. Quand elle eut fini je m’approchai d’elle, — j’avais tout le corps qui me tremblait, — et je lui dis bien tranquillement :
« — Je ne veux pas être comédien.
« Disant cela, j’allai vers la porte, je l’ouvris et la lui montrai.
« — M’en aller, fit-elle en ricanant… Oh ! pas encore… j’en ai encore long à vous dire.
« Pour le coup, je n’y tins plus. Un paquet de sang me monta au visage. Je pris un des chenets de la cheminée et je courus sur elle… Je te réponds qu’elle a déguerpi… Mon cher, à ce moment-là, j’ai compris l’Espagnol Pacheco.
« Derrière elle, j’ai pris mon chapeau, et je suis descendu. J’ai couru tout le jour, de droite et de gauche, comme un homme ivre… Ah ! Si tu avais été là… Un moment, j’ai eu l’idée d’aller chez Pierrotte, de me jeter à ses pieds, de demander grâce aux yeux noirs. Je suis allé jusqu’à la porte du magasin, mais je n’ai pas osé entrer… Voilà deux mois que je n’y vais plus. On m’a écrit, pas de réponse. On est venu me voir, je me suis caché. Comment pourrait-on me pardonner ?… Pierrotte était assis sur son comptoir. Il avait l’air triste. Je suis resté un moment à le regarder, debout contre la vitre, puis je me suis enfui en pleurant.
« La nuit venue, je suis rentré. J’ai pleuré longtemps à la fenêtre ; après quoi, j’ai commencé à t’écrire. Je t’écrirai ainsi toute la nuit. Il me semble que tu es là, que je cause avec toi, et cela me fait du bien.
« Quel monstre que cette femme ! Comme elle était sûre de moi ! Comme elle me croyait bien son jouet, sa chose !… Comprends-tu ? m’emmener jouer la comédie dans la banlieue !… Conseille-moi Jacques, je m’ennuie, je souffre… Elle m’a fait bien du mal, vois-tu ! je ne crois plus en moi, je doute, j’ai peur. Que faut-il faire ?… travailler ?… Hélas ! elle a raison, je ne suis pas poëte, mon livre ne s’est pas vendu… Et pour payer, comment vas-tu faire ?…
« Toute ma vie est gâtée. Je n’y vois plus, je ne sais plus. Il fait noir… Il y a des noms prédestinés. Elle s’appelle Irma Borel. Borel, chez nous, ça veut dire bourreau… Irma Bourreau ! Comme ce nom lui va bien !… Je voudrais déménager. Cette chambre m’est odieuse… Et puis, je suis exposé à la rencontrer dans l’escalier… Par exemple, sois tranquille, si elle remonte jamais… Mais elle ne remontera pas… Elle m’a oublié. Les artistes sont là pour la consoler…
« Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que j’entends ?… Jacques, mon frère, c’est elle. Je te dis que c’est elle. Elle vient ici ; j’ai reconnu son pas… Elle est là, tout près… J’entends son haleine… Son œil collé à la serrure me regarde, me brûle, me…
Cette lettre ne partit pas.
XII
tolocototignan
Me voici arrivé aux pages les plus sombres de mon histoire, aux jours de misère et de honte que Daniel Eyssette a vécus à côté de cette femme, comédien dans la banlieue de Paris. Chose singulière ! ce temps de ma vie, accidenté, bruyant, tourbillonnant, m’a laissé des remords plutôt que des souvenirs.
Tout ce coin de ma mémoire est brouillé, je ne vois rien, rien…
Mais, attendez !… Je n’ai qu’à fermer les yeux et à fredonner deux ou trois fois ce refrain bizarre et mélancolique : « Tolocototignan ! Tolocototignan ! » tout de suite, comme par magie, mes souvenirs assoupis vont se réveiller, les heures mortes sortiront de leurs tombeaux, et je retrouverai le petit Chose, tel qu’il était alors, dans une grande maison neuve du boulevard Montparnasse, entre Irma Borel qui répétait ses rôles, et Coucou-Blanc qui chantait sans cesse :
Tolocototignan ! Tolocototignan !
Pouah ! l’horrible maison ! je la vois maintenant, je la vois avec ses mille fenêtres, sa rampe verte et poisseuse, ses plombs béants, ses portes numérotées, ses longs corridors blancs qui sentaient la peinture fraîche… toute neuve, et déjà salie !… Il y avait cent huit chambres là-dedans ; dans chaque chambre, un ménage !… Et quels ménages !… Tout le jour, c’étaient des scènes, des cris, du fracas, des tueries ; la nuit des piaillements d’enfants, des pieds nus marchant sur le carreau, puis le balancement uniforme et lourd des berceaux. De temps en temps, pour varier, des visites de la police.
C’est là, c’est dans cet antre garni à sept étages qu’Irma Borel et le petit Chose étaient venus abriter leur amour… Triste logis et bien fait pour un pareil hôte !… Ils l’avaient choisi parce que c’était près de leur théâtre ; et puis, comme dans toutes les maisons neuves, ils ne payaient pas cher. Pour quarante francs, — un prix d’essuyeur de plâtre, — ils avaient deux chambres au second étage, avec un liseré de balcon sur le boulevard, le plus bel appartement de l’hôtel… Ils rentraient tous les soirs vers minuit, à la fin du spectacle. C’était sinistre de revenir par ces grandes avenues désertes, où rôdaient des blouses silencieuses, des filles en cheveux, et les longues redingotes des patrouilles grises.
Ils marchaient vite, au milieu de la chaussée. En arrivant, ils trouvaient un peu de viande froide sur un coin de table et la négresse Coucou-Blanc, qui attendait… car Irma Borel avait gardé Coucou-Blanc. M. de Huit à Dix avait repris son cocher, ses meubles, sa vaisselle, sa voiture. Irma Borel avait gardé sa négresse, son kakatoës, quelques bijoux et toutes ses robes… Celles-ci, bien entendu, ne lui servaient qu’à la scène, les traînes de velours et de moire n’étant point faites pour balayer les boulevards extérieurs… À elles seules, les robes occupaient une des deux chambres. Elles étaient là pendues tout autour à des portemanteaux d’acier, et leurs grands plis soyeux, leurs couleurs voyantes contrastaient étrangement avec le carreau dérougi et le meuble fané. C’est dans cette chambre que couchait la négresse.
Elle y avait installé sa paillasse, son fer à cheval, sa bouteille d’eau-de-vie ; seulement, de peur du feu, on ne lui laissait pas de lumière. Aussi, la nuit, quand ils rentraient, Coucou-Blanc, accroupie sur une paillasse au clair de lune, avait l’air, parmi ces robes mystérieuses, d’une vieille sorcière préposée par Barbe-Bleue à la garde des sept pendues. L’autre pièce, la plus petite, était pour eux et le kakatoës. Juste la place d’un lit, de trois chaises, d’une table et du grand perchoir à bâtons dorés.
Si triste et si étroit que fût leur logis, ils n’en sortaient jamais. Le temps que leur laissait le théâtre, ils le passaient chez eux à apprendre leurs rôles, et c’était, je vous le jure, un terrible charivari. D’un bout de la maison à l’autre on entendait leurs rugissements dramatiques : « Ma fille, rendez-moi ma fille ! — Par ici, Gaspardo ! — Son nom, son nom, misèra-a-able ! » Par là-dessus, les cris déchirants du kakatoës, et la voix aiguë de Coucou-Blanc qui chantonnait sans cesse :
Tolocototignan !… Tolocototignan !…
Irma Borel était heureuse, elle. Cette vie lui plaisait ; cela l’amusait de jouer au ménage d’artistes pauvres. « Je ne regrette rien, » disait-elle souvent. Qu’aurait-elle regretté ? Le jour où la misère la fatiguerait, le jour où elle serait lasse de boire du vin au litre et de manger ces hideuses portions à sauce brune qu’on leur montait de la gargote, le jour où elle en aurait jusque-là de l’art dramatique de la banlieue, ce jour-là, elle savait bien qu’elle reprendrait son existence d’autrefois. Tout ce qu’elle avait perdu, elle n’aurait qu’à lever un doigt pour le retrouver.
C’est cette pensée d’arrière-garde qui lui donnait du courage et lui faisait dire : « Je ne regrette rien. » Elle ne regrettait rien, elle ; mais lui, lui ?…
Ils avaient débuté tous les deux dans Gaspardo le Pêcheur, un des plus beaux morceaux de ferblanterie mélodramatique. Elle y fut très acclamée, non certes pour son talent — mauvaise voix, gestes ridicules, — mais pour ses bras de neige, pour ses robes de velours. Le public de là-bas n’est pas habitué à ces exhibitions de chair éblouissante et de robes glorieuses à quarante francs le mètre. Dans la salle on disait : « C’est une duchesse ! » et les titis émerveillés applaudissaient à tête fendre…
Il n’eut pas le même succès. On le trouva trop petit ; et puis il avait peur, il avait honte. Il parlait tout bas comme à confesse : « Plus haut ! plus haut ! » lui criait-on. Mais sa gorge se serrait, étranglant les mots au passage. Il fut sifflé… Que voulez-vous ! Irma avait beau dire, la vocation n’y était pas. Après tout, parce qu’on est mauvais poëte, ce n’est pas une raison pour être bon comédien.
La créole le consolait de son mieux : « Ils n’ont pas compris le caractère de ta tête… » lui disait-elle souvent. Le directeur ne s’y trompa point, lui, sur le caractère de sa tête. Après deux représentations orageuses, il le fit venir dans son cabinet et lui dit : « Mon petit, le drame n’est pas ton affaire. Nous nous sommes fourvoyés. Essayons du vaudeville. Je crois que dans les comiques tu marcheras très bien. » Et dès le lendemain on essaya du vaudeville. Il joua les jeunes premiers comiques, les gandins ahuris auxquels on fait boire de la limonade Rogé en guise de champagne, et qui courent la scène en se tenant le ventre, les niais à la perruque rousse qui pleurent comme des veaux : « heu !… heu !… heu !… » les amoureux de campagne qui roulent des yeux bêtes en disant : « Mam’selle, j’vous aimons ben !… heulla ! Ben vrai, j’vous aimons tout plein ! »
Il joua les Jeannot, les trembleurs, tous ceux qui sont laids, tous ceux qui font rire, et la vérité me force à dire qu’il ne s’en tira pas trop mal. Le malheureux avait du succès ; il faisait rire !
Expliquez cela si vous pouvez. C’est quand il était en scène, grimé, plâtré, chargé d’oripeaux, que le petit Chose pensait à Jacques et aux yeux noirs. C’est au milieu d’une grimace, au coin d’un lazzi bête, que l’image de tous ces chers êtres, qu’il avait lâchement trahis, se dressait tout à coup devant lui.
Presque tous les soirs, les titis de l’endroit pourront vous l’affirmer, il lui arrivait de s’arrêter net au beau milieu d’une tirade et de rester debout, sans parler, la bouche ouverte, à regarder la salle… Dans ces moments-là, son âme lui échappait, sautait par-dessus la rampe, crevait le plafond du théâtre d’un coup d’aile, et s’en allait bien loin donner un baiser à Jacques, un baiser à madame Eyssette, demander grâce aux yeux noirs en se plaignant amèrement du triste métier qu’on lui faisait faire…
« Heulla ! ben vrai ! j’vous aimons tout plein !… » disait tout à coup la voix du souffleur, et alors, le malheureux petit Chose, arraché à son rêve, tombé du ciel, promenait autour de lui de grands yeux étonnés où se peignait un effarement si naturel, si comique, que toute la salle partait d’un gros éclat de rire. En argot de théâtre, c’est ce qu’on appelle un effet. Sans le vouloir, il avait trouvé un effet.
La troupe dont ils faisaient partie desservait plusieurs communes. C’était une façon de troupe nomade, jouant tantôt à Grenelle, à Montparnasse, à Sèvres, à Sceaux, à Saint-Cloud. Pour aller d’un pays à l’autre, on s’entassait dans l’omnibus du théâtre, — un vieil omnibus café au lait traîné par un cheval phtisique. En route, on chantait, on jouait aux cartes. Ceux qui ne savaient pas leurs rôles se mettaient dans le fond et repassaient les brochures. C’était sa place à lui.
Il restait là, taciturne et triste comme sont les grands comiques, l’oreille fermée à toutes les trivialités qui bourdonnaient à ses côtés. Si bas qu’il fût tombé, ce cabotinage roulant était encore au-dessous de lui. Il avait honte de se trouver en pareille compagnie. Les femmes, de vieilles prétentions, fanées, fardées, maniérées, sentencieuses. Les hommes, des êtres communs, sans idéal, sans orthographe, des fils de coiffeurs ou de marchandes de frites, qui s’étaient faits comédiens par désœuvrement, par fainéantise, par amour du paillon, du costume, pour se montrer sur les planches en collants de couleur tendre et redingotes à la Souwaroff, des Lovelaces de barrière, toujours préoccupés de leur tenue, dépensant leurs appointements en frisure, et vous disant, d’un air convaincu : « Aujourd’hui, j’ai bien travaillé, » quand il avait passé cinq heures à se faire une paire de bottes Louis XV avec deux mètres de papier verni… En vérité, c’était bien la peine de railler le salon de musique de Pierrotte pour venir échouer dans cette guimbarde.
À cause de son air maussade et de ses fiertés silencieuses, ses camarades ne l’aimaient pas. On disait : « C’est un sournois. » La créole, en revanche, avait su gagner tous les cœurs. Elle trônait dans l’omnibus comme une princesse en bonne fortune, riait à belles dents, renversait la tête en arrière pour montrer sa fine encolure, tutoyait tout le monde, appelait les hommes « mon vieux », les femmes « ma petite », et forçait les plus hargneux à dire d’elle : « C’est une bonne fille. » Une bonne fille, quelle dérision !…
Ainsi roulant, riant, les grosses plaisanteries faisant feu, on arrivait au lieu de la représentation. Le spectacle fini, on se déshabillait d’un tour de main, et vite on remontait en voiture pour rentrer à Paris. Alors il faisait noir. On causait à voix basse, en se cherchant dans l’ombre avec les genoux. De temps en temps, un rire étouffé… À l’octroi du faubourg du Maine, l’omnibus s’arrêtait pour remiser. Tout le monde descendait, et l’on allait en troupe reconduire Irma Borel jusqu’à la porte du grand taudis, où Coucou-Blanc, aux trois quart ivre, les attendait avec sa chanson triste :
Tolocototignan !… Tolocototignan !…
À les voir ainsi rivés l’un à l’autre, on aurait pu croire qu’ils s’aimaient. Non ! ils ne s’aimaient pas. Ils se connaissaient bien trop pour cela. Il la savait menteuse, froide, sans entrailles. Elle le savait faible et mou jusqu’à la lâcheté. Elle se disait : « Un beau matin, son frère va venir et me l’enlever pour le rendre à sa porcelainière. » Lui se disait : « Un de ces jours, lassée de la vie qu’elle mène, elle s’envolera avec un monsieur de Huit-à-Dix, et moi, je resterai seul dans ma fange… » Cette crainte éternelle qu’ils avaient de se perdre faisait le plus clair de leur amour. Ils ne s’aimaient pas, et pourtant étaient jaloux.
Chose singulière, n’est-ce pas ? que là où il n’y a pas d’amour, il puisse y avoir de la jalousie. Eh bien, c’est ainsi. Quand elle parlait familièrement à quelqu’un du théâtre, il devenait pâle. Quand il recevait une lettre, elle se jetait dessus et la décachetait avec des mains tremblantes… Le plus souvent, c’était une lettre de Jacques. Elle la lisait jusqu’au bout en ricanant, puis la jetait sur un meuble : « Toujours la même chose », disait-elle avec dédain. Hélas ! oui ! toujours la même chose, c’est à dire le dévouement, la générosité, l’abnégation. C’est bien pour cela qu’elle détestait tant le frère…
Le brave Jacques ne s’en doutait pas, lui. Il ne se doutait de rien. On lui écrivait que tout allait bien, que la Comédie pastorale était aux trois quarts vendue, et qu’à l’échéance des billets on trouverait chez les libraires tout l’argent qu’il faudrait pour faire face. Confiant et bon comme toujours, il continuait d’envoyer les cent francs du mois rue Bonaparte, où Coucou-Blanc allait les chercher.
Avec les cent francs de Jacques et les appointements du théâtre, ils avaient bien sûr de quoi vivre, surtout dans ce quartier de pauvres hères. Mais ni l’un ni l’autre ils ne savaient, comme on dit, ce que c’est que l’argent : lui, parce qu’il n’en avait jamais eu ; elle, parce qu’elle en avait toujours eu trop. Aussi, quel gaspillage ! Dès le 5 du mois, la caisse — une petite pantoufle javanaise en paille de maïs — la caisse était vide. Il y avait d’abord le kakatoës qui, à lui seul, coûtait autant à nourrir qu’une personne de grandeur naturelle. Il y avait ensuite le blanc, le kohl, la poudre de riz, les opiats, les pattes de lièvre, tout l’attirail de la peinture dramatique. Puis les brochures de théâtre étaient trop vieilles, trop fanées ; madame voulait des brochures neuves. Il lui fallait aussi des fleurs, beaucoup de fleurs. Elle se serait passée de manger plutôt que de voir ses jardinières vides.
En deux mois, la maison fut criblée de dettes. On devait à l’hôtel, au restaurant, au portier du théâtre. De temps en temps, un fournisseur se lassait et venait faire du bruit le matin. Ces jours-là, en désespoir de tout, on courait vite chez l’imprimeur de la Comédie pastorale, et on lui empruntait quelques louis de la part de Jacques. L’imprimeur, qui avait entre les mains le second volume des fameux mémoires et savait Jacques toujours secrétaire de M. d’Hacqueville, ouvrait sa bourse sans méfiance. De louis en louis, on était arrivé à lui emprunter quatre cents francs qui, joints aux neuf cents de la Comédie pastorale, portaient la dette de Jacques jusqu’à treize cents francs.