Lettres de mon moulin (page 12)

Alphonse Daudet · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Lettres de mon moulin · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il ne voit pas non plus les fines toiles d’araignée qui tremblent au soleil entre les branches, ni les aiguilles de pin qui sautillent sur son tambour. Tout entier à son rêve et à sa musique, il regarde amoureusement voler ses baguettes, et sa grosse face niaise s’épanouit de plaisir à chaque roulement.

Ran plan plan ! Ran plan plan !…

« Qu’elle est belle, la grande caserne, avec sa cour aux larges dalles, ses rangées de fenêtres bien alignées, son peuple en bonnet de police, et ses arcades basses pleines du bruit des gamelles !… »

Ran plan plan ! Ran plan plan !…

« Oh ! l’escalier sonore, les corridors peints à la chaux, la chambrée odorante, les ceinturons qu’on astique, la planche au pain, les pots de cirage, les couchettes de fer à couverture grise, les fusils qui reluisent au râtelier ! »

Ran plan plan ! Ran plan plan !

« Oh ! les bonnes journées du corps de garde, les cartes qui poissent aux doigts, la dame de pique hideuse avec des agréments à la plume, le vieux Pigault-Lebrun dépareillé qui traîne sur le lit de camp !… »

Ran plan plan ! Ran plan plan !

« Oh ! les longues nuits de faction à la porte des ministères, la vieille guérite où la pluie entre, les pieds qui ont froid !… les voitures de gala qui vous éclaboussent en passant !… Oh ! la corvée supplémentaire, les jours de bloc, le baquet puant, l’oreiller de planche, la diane froide par les matins pluvieux, la retraite dans les brouillards à l’heure où le gaz s’allume, l’appel du soir où l’on arrive essoufflé ! »

Ran plan plan ! Ran plan plan !

« Oh ! le bois de Vincennes, les gros gants de coton blanc, les promenades sur les fortifications… Oh ! la barrière de l’École, les filles à soldats, le piston du Salon de Mars, l’absinthe dans les bouisbouis, les confidences entre deux hoquets, les briquets qu’on dégaîne, la romance sentimentale chantée une main sur le cœur !… »

Rêve, rêve, pauvre homme ! ce n’est pas moi qui t’en empêcherai… ; tape hardiment sur ta caisse, tape à tours de bras. Je n’ai pas le droit de te trouver ridicule.

Si tu as la nostalgie de ta caserne, est-ce que, moi, je n’ai pas la nostalgie de la mienne ?

Mon Paris me poursuit jusqu’ici comme le tien. Tu joues du tambour sous les pins, toi ! Moi, j’y fais de la copie… Ah ! les bons Provençaux que nous faisons ! Là-bas, dans les casernes de Paris, nous regrettions nos Alpilles bleues et l’odeur sauvage des lavandes ; maintenant, ici, en pleine Provence, la caserne nous manque, et tout ce qui la rappelle nous est cher !…

Huit heures sonnent au village. Pistolet, sans lâcher ses baguettes, s’est mis en route pour rentrer… On l’entend descendre sous le bois, jouant toujours… Et moi, couché dans l’herbe, malade de nostalgie, je crois voir, au bruit du tambour qui s’éloigne, tout mon Paris défiler entre les pins…

Ah ! Paris !… Paris !… Toujours Paris !

FIN

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