Jacques le fataliste et son maître (page 12)
Le maître.
Est-ce que tu y étais connu ?
Jacques.
Assurément ! Vous rappelleriez-vous une certaine femme à la cruche d’huile ?
Le maître.
Fort bien !
Jacques.
Cette femme était la commissionnaire de l’intendant et des domestiques. Jeanne avait prôné dans le château l’acte de commisération que j’avais exercé envers elle ; ma bonne œuvre était parvenue aux oreilles du maître : on ne lui avait pas laissé ignorer les coups de pied et de poing dont elle avait été récompensée la nuit sur le grand chemin. Il avait ordonné qu’on me découvrît et qu’on me transportât chez lui. M’y voilà. On me regarde ; on m’interroge, on m’admire. Jeanne m’embrassait et me remerciait. « Qu’on le loge commodément, disait le maître à ses gens, et qu’on ne le laisse manquer de rien » ; au chirurgien de la maison : « Vous le visiterez avec assiduité… » Tout fut exécuté de point en point. Eh bien ! mon maître, qui sait ce qui est écrit là-haut ? Qu’on dise à présent que c’est bien ou mal fait de donner son argent ; que c’est un malheur d’être assommé… Sans ces deux événements, M. Desglands n’aurait jamais entendu parler de Jacques.
Le maître.
M. Desglands, seigneur de Miremont ! C’est au château de Miremont que tu es ? chez mon vieil ami, le père de M. Desforges, l’intendant de ma province ?
Jacques.
Tout juste. Et la jeune brune à la taille légère, aux yeux noirs…
Le maître.
Est Denise, la fille de Jeanne ?
Jacques.
Elle-même.
Le maître.
Tu as raison, c’est une des plus belles et des plus honnêtes créatures qu’il y ait à vingt lieues à la ronde. Moi et la plupart de ceux qui fréquentaient le château de Desglands avaient tout mis en œuvre inutilement pour la séduire ; et il n’y en avait pas un de nous qui n’eût fait de grandes sottises pour elle, à condition d’en faire une petite pour lui.
Jacques cessant ici de parler, son maître lui dit : À quoi penses-tu ? Que fais-tu ?
Jacques.
Je fais ma prière.
Le maître.
Est-ce que tu pries ?
Jacques.
Quelquefois.
Le maître.
Et que dis-tu ?
Jacques.
Je dis : « Toi qui as fait le grand rouleau, quel que tu sois, et dont le doigt a tracé toute l’écriture qui est là-haut, tu as su de tous les temps ce qu’il me fallait ; que ta volonté soit faite. Amen. »
Le maître.
Est-ce que tu ne ferais pas aussi bien de te taire ?
Jacques.
Peut-être que oui, peut-être que non. Je prie à tout hasard ; et quoi qu’il m’advînt, je ne m’en réjouirais ni m’en plaindrais, si je me possédais ; mais c’est que je suis inconséquent et violent, que j’oublie mes principes ou les leçons de mon capitaine et que je ris et pleure comme un sot.
Le maître.
Est-ce que ton capitaine ne pleurait point, ne riait jamais ?
Jacques.
Rarement… Jeanne m’amena sa fille un matin ; et s’adressant d’abord à moi, elle me dit : « Monsieur, vous voilà dans un beau château, où vous serez un peu mieux que chez votre chirurgien. Dans les commencements surtout, oh ! vous serez soigné à ravir ; mais je connais les domestiques, il y a assez longtemps que je le suis ; peu à peu leur beau zèle se ralentira. Les maîtres ne penseront plus à vous ; et si votre maladie dure, vous serez oublié, mais si parfaitement oublié, que s’il vous prenait fantaisie de mourir de faim, cela vous réussirait… » Puis se tournant vers sa fille : « Écoute, Denise, lui dit-elle, je veux que tu visites cet honnête homme-là quatre fois par jour : le matin, à l’heure du dîner, sur les cinq heures et à l’heure du souper. Je veux que tu lui obéisses comme à moi. Voilà qui est dit, et n’y manque pas. »
Le maître.
Sais-tu ce qui lui est arrivé à ce pauvre Desglands ?
Jacques.
Non, monsieur ; mais si les souhaits que j’ai faits pour sa prospérité n’ont pas été remplis, ce n’est pas faute d’avoir été sincères. C’est lui qui me donna au commandeur de La Boulaye, qui périt en passant à Malte ; c’est le commandeur de La Boulaye qui me donna à son frère aîné le capitaine, qui est peut-être mort à présent de la fistule ; c’est ce capitaine qui me donna à son frère le plus jeune, l’avocat général de Toulouse, qui devint fou, et que la famille fit enfermer. C’est M. Pascal, avocat général de Toulouse, qui me donna au comte de Tourville, qui aima mieux laisser croître sa barbe sous un habit de capucin que d’exposer sa vie ; c’est le comte de Tourville qui me donna à la marquise du Belloy, qui s’est sauvée à Londres avec un étranger ; c’est la marquise du Belloy qui me donna à un de ses cousins, qui s’est ruiné avec les femmes et qui a passé aux îles ; c’est ce cousin-là qui me recommanda à un M. Hérissant, usurier de profession, qui faisait valoir l’argent de M. de Rusai, docteur de Sorbonne, qui me fit entrer chez Mlle Isselin, que vous entreteniez, et qui me plaça chez vous, à qui je devrai un morceau de pain sur mes vieux jours, car vous me l’avez promis si je vous restais attaché : et il n’y a pas d’apparence que nous nous séparions. Jacques a été fait pour vous, et vous fûtes fait pour Jacques.
Le maître.
Mais, Jacques, tu as parcouru bien des maisons en assez peu de temps.
Jacques.
Il est vrai ; on m’a renvoyé quelquefois.
Le maître.
Pourquoi ?
Jacques.
C’est que je suis né bavard, et que tous ces gens-là voulaient qu’on se tût. Ce n’était pas comme vous, qui me remercieriez demain si je me taisais. J’avais tout juste le vice qui vous convenait. Mais qu’est-ce donc qui est arrivé à M. Desglands ? Dites-moi cela, tandis que je m’apprêterai un coup de tisane.
Le maître.
Tu as demeuré dans son château et tu n’as jamais entendu parler de son emplâtre ?
Jacques.
Non.
Le maître.
Cette aventure-là sera pour la route ; l’autre est courte. Il avait fait sa fortune au jeu. Il s’attacha à une femme que tu auras pu voir dans son château, femme d’esprit, mais sérieuse, taciturne, originale et dure. Cette femme lui dit un jour : « Ou vous m’aimez mieux que le jeu, et en ce cas donnez-moi votre parole d’honneur que vous ne jouerez jamais ; ou vous aimez mieux le jeu que moi, et en ce cas ne me parlez plus de votre passion, et jouez tant qu’il vous plaira… » Desglands donna sa parole d’honneur qu’il ne jouerait plus. — Ni gros ni petit jeu ? — Ni gros ni petit jeu. Il y avait environ dix ans qu’ils vivaient ensemble dans le château que tu connais, lorsque Desglands, appelé à la ville par une affaire d’intérêt eut le malheur de rencontrer chez son notaire une de ses anciennes connaissances de brelan, qui l’entraîna à dîner dans un tripot, où il perdit en une seule séance tout ce qu’il possédait. Sa maîtresse fut inflexible ; elle était riche ; elle fit à Desglands une pension modique et se sépara de lui pour toujours.
Jacques.
J’en suis fâché, c’était un galant homme.
Le maître.
[Comment va la gorge ?
Jacques.
Mal.
Le maître.
C’est que tu parles trop, et que tu ne bois pas assez.
Jacques.
C’est que je n’aime pas la tisane, et que j’aime à parler.]
Le maître.
Eh bien ! Jacques, te voilà chez Desglands, près de Denise, et Denise autorisée par sa mère à te faire au moins quatre visites par jour. La coquine ! préférer un Jacques !
Jacques.
Un Jacques ! un Jacques, monsieur, est un homme comme un autre.
Le maître.
Jacques, tu te trompes, un Jacques n’est point un homme comme un autre.
Jacques.
C’est quelquefois mieux qu’un autre.
Le maître.
Jacques, vous vous oubliez. Reprenez l’histoire de vos amours, et souvenez-vous que vous n’êtes et que vous ne serez jamais qu’un Jacques.
Jacques.
Si, dans la chaumière où nous trouvâmes les coquins, Jacques n’avait pas valu un peu mieux que son maître…
Le maître.
Jacques, vous êtes un insolent : vous abusez de ma bonté. Si j’ai fait la sottise de vous tirer de votre place, je saurai bien vous y remettre. Jacques, prenez votre bouteille et votre coquemar, et descendez là-bas.
Jacques.
Cela vous plaît à dire, monsieur ; je me trouve bien ici, et je ne descendrai pas là-bas.
Le maître.
Je te dis que tu descendras.
Jacques.
Je suis sûr que vous ne dites pas vrai. Comment, monsieur, après m’avoir accoutumé pendant dix ans à vivre de pair à compagnon…
Le maître.
Il me plaît que cela cesse.
Jacques.
Après avoir souffert toutes mes impertinences…
Le maître.
Je n’en veux plus souffrir.
Jacques.
Après m’avoir fait asseoir à table à côté de vous, m’avoir appelé votre ami…
Le maître.
Vous ne savez pas ce que c’est que le nom d’ami donné par un supérieur à son subalterne.
Jacques.
Quand on sait que tous vos ordres ne sont que des clous à soufflet, s’ils n’ont été ratifiés par Jacques ; après avoir si bien accolé votre nom au mien, que l’un ne va jamais sans l’autre, et que tout le monde dit Jacques et son maître ; tout à coup il vous plaira de les séparer ! Non, monsieur, cela ne sera pas. Il est écrit là-haut que tant que Jacques vivra, que tant que son maître vivra, et même après qu’ils seront morts tous deux, on dira Jacques et son maître.
Le maître.
Et je dis, Jacques, que vous descendrez, et que vous descendrez sur le champ, parce que je vous l’ordonne.
Jacques.
Monsieur, commandez-moi tout autre chose, si vous voulez que je vous obéisse.
Ici, le maître de Jacques se leva, le prit à la boutonnière et lui dit gravement :
« Descendez. »
Jacques lui répondit froidement :
« Je ne descends pas. »
Le maître le secoua fortement, lui dit :
« Descendez, maroufle ! obéissez-moi. »
Jacques lui répliqua froidement encore :
« Maroufle, tant qu’il vous plaira ; mais le maroufle ne descendra pas. Tenez, monsieur, ce que j’ai à la tête, comme on dit, je ne l’ai pas au talon. Vous vous échauffez inutilement, Jacques restera où il est, et ne descendra pas. »
Et puis Jacques et son maître, après s’être modérés jusqu’à ce moment, s’échappent tous les deux à la fois, et se mettent à crier à tue-tête :
« Tu descendras.
— Je ne descendrai pas.
— Tu descendras.
— Je ne descendrai pas. »
À ce bruit, l’hôtesse monta, et s’informa de ce que c’était ; mais ce ne fut pas dans le premier instant qu’on lui répondit ; on continua à crier : « Tu descendras. Je ne descendrai pas. » Ensuite le maître, le cœur gros, se promenant dans la chambre, disait en grommelant : « A-t-on jamais rien vu de pareil ? » L’hôtesse ébahie et debout : « Eh bien ! messieurs, de quoi s’agit-il ? »
Jacques, sans s’émouvoir, à l’hôtesse : C’est mon maître à qui la tête tourne ; il est fou.
Le maître.
C’est bête que tu veux dire.
Jacques.
Tout comme il vous plaira.
Le maître, à l’hôtesse.
L’avez-vous entendu ?
L’hôtesse.
Il a tort ; mais la paix, la paix ; parlez l’un ou l’autre, et que je sache ce dont il s’agit.
Le maître, à Jacques.
Parle, maroufle.
Jacques, à son maître.
Parlez vous-même.
L’hôtesse, à Jacques.
Allons, monsieur Jacques, parlez, votre maître vous l’ordonne ; après tout, un maître est un maître…
Jacques expliqua la chose à l’hôtesse. L’hôtesse, après avoir entendu, leur dit : Messieurs, voulez-vous m’accepter pour arbitre ?
Jacques et son maître, tous les deux à la fois.
Très volontiers, très volontiers, notre hôtesse.
L’hôtesse.
Et vous vous engagez d’honneur à exécuter ma sentence ?
Jacques et son maître.
D’honneur, d’honneur…
Alors l’hôtesse s’asseyant sur la table, et prenant le ton et le maintien d’un grave magistrat, dit :
« Ouï la déclaration de M. Jacques, et d’après des faits tendant à prouver que son maître est un bon, un très bon, un trop bon maître ; et que Jacques n’est point un mauvais serviteur, quoiqu’un peu sujet à confondre la possession absolue et inamovible avec la concession passagère et gratuite, j’annule l’égalité qui s’est établie entre eux par laps de temps, et la recrée sur-le-champ. Jacques descendra, et quand il aura descendu, il remontera : il rentrera dans toutes les prérogatives dont il a joui jusqu’à ce jour. Son maître lui tendra la main, et lui dira d’amitié : « Bonjour, Jacques, je suis bien aise de vous revoir… » Jacques lui répondra : « Et moi, monsieur, je suis enchanté de vous retrouver… » Et je défends qu’il soit question entre eux de cette affaire et que la prérogative de maître et de serviteur soit agitée à l’avenir. Voulons que l’un ordonne et que l’autre obéisse, chacun de son mieux ; et qu’il soit laissé, entre ce que l’un peut et ce que l’autre doit, la même obscurité que ci-devant. »
En achevant ce prononcé, qu’elle avait pillé dans quelque ouvrage du temps, publié à l’occasion d’une querelle toute pareille, et où l’on avait entendu, de l’une des extrémités du royaume à l’autre, le maître crier à son serviteur : « Tu descendras ! » et le serviteur crier de son côté : « Je ne descendrai pas ! » allons, dit-elle à Jacques, vous, donnez-moi le bras sans parlementer davantage…
Jacques s’écria douloureusement : Il était donc écrit là-haut que je descendrais !…
L’hôtesse, à Jacques.
Il était écrit là-haut qu’au moment où l’on prend maître, on descendra, on montera, on avancera, on reculera, on restera, et cela sans qu’il soit jamais libre aux pieds de se refuser aux ordres de la tête. Qu’on me donne le bras, et que mon ordre s’accomplisse…
Jacques donna le bras à l’hôtesse ; mais à peine eurent-ils passé le seuil de la chambre, que le maître se précipita sur Jacques, et l’embrassa ; quitta Jacques pour embrasser l’hôtesse ; et les embrassant l’un et l’autre, il disait : « Il est écrit là-haut que je ne me déferai jamais de cet original-là, et que tant que je vivrai il sera mon maître et que je serai son serviteur… » L’hôtesse ajouta : « Et qu’à vue de pays, vous ne vous en trouverez pas plus mal tous deux. »
L’hôtesse, après avoir apaisé cette querelle, qu’elle prit pour la première, et qui n’était pas la centième de la même espèce, et réinstallé Jacques à sa place, s’en alla à ses affaires, et le maître dit à Jacques : « À présent que nous voilà de sang-froid et en état de juger sainement, ne conviendras-tu pas ?
Jacques.
Je conviendrai que quand on a donné sa parole d’honneur, il faut la tenir ; et puisque nous avons promis au juge sur notre parole d’honneur de ne pas revenir sur cette affaire, qu’il n’en faut plus parler.
Le maître.
Tu as raison.
Jacques.
Mais sans revenir sur cette affaire, ne pourrions-nous pas en prévenir cent autres par quelque arrangement raisonnable ?
Le maître.
J’y consens.
Jacques.
Stipulons : 1o qu’attendu qu’il est écrit là-haut que je vous suis essentiel, et que je sens, que je sais que vous ne pouvez pas vous passer de moi, j’abuserai de ces avantages toutes et quantes fois que l’occasion s’en présentera.
Le maître.
Mais, Jacques, on n’a jamais rien stipulé de pareil.
Jacques.
Stipulé ou non stipulé, cela s’est fait de tous les temps, se fait aujourd’hui, et se fera tant que le monde durera. Croyez-vous que les autres n’aient pas cherché comme vous à se soustraire à ce décret, et que vous serez plus habile qu’eux ? Défaites-vous de cette idée, et soumettez-vous à la loi d’un besoin dont il n’est pas en votre pouvoir de vous affranchir.
Stipulons : 2o qu’attendu qu’il est aussi impossible à Jacques de ne pas connaître son ascendant et sa force sur son maître, qu’à son maître de méconnaître sa faiblesse et de se dépouiller de son indulgence, il faut que Jacques soit insolent, et que, pour la paix, son maître ne s’en aperçoive pas. Tout cela s’est arrangé à notre insu, tout cela fut scellé là-haut au moment où la nature fit Jacques et son maître. Il fut arrêté que vous auriez le titre, et que j’aurais la chose. Si vous vouliez vous opposer à la volonté de nature, vous n’y feriez que de l’eau claire.
Le maître.
Mais, à ce compte, ton lot vaudrait mieux que le mien.
Jacques.
Qui vous le dispute ?
Le maître.
Mais, à ce compte, je n’ai qu’à prendre ta place et te mettre à la mienne.
Jacques.
Savez-vous ce qui en arriverait ? Vous y perdriez le titre, et vous n’auriez pas la chose. Restons comme nous sommes, nous sommes fort bien tous deux ; et que le reste de notre vie soit employé à faire un proverbe.
Le maître.
Quel proverbe ?
Jacques.
Jacques mène son maître. Nous serons les premiers dont on l’aura dit ; mais on le répétera de mille autres qui valent mieux que vous et moi.
Le maître.
Cela me semble dur, très dur.
Jacques.
Mon maître, mon cher maître, vous allez regimber contre un aiguillon qui n’en piquera que plus vivement. Voilà donc qui est convenu entre nous.
Le maître.
Et que fait notre consentement à une loi nécessaire ?
Jacques.
Beaucoup. Croyez-vous qu’il soit inutile de savoir une bonne fois, nettement, clairement, à quoi s’en tenir ? Toutes nos querelles ne sont venues jusqu’à présent que parce que nous ne nous étions pas encore bien dit, vous, que vous vous appelleriez mon maître, et que c’est moi qui serais le vôtre. Mais voilà qui est entendu ; et nous n’avons plus qu’à cheminer en conséquence.
Le maître.
Mais où diable as-tu appris tout cela ?
Jacques.
Dans le grand livre. Ah ! mon maître, on a beau réfléchir, méditer, étudier dans tous les livres du monde, on n’est jamais qu’un petit clerc quand on n’a pas lu dans le grand livre…
L’après-dînée, le soleil s’éclaircit. Quelques voyageurs assurèrent que le ruisseau était guéable. Jacques descendit ; son maître paya l’hôtesse très largement. Voilà à la porte de l’auberge un assez grand nombre de passagers que le mauvais temps y avait retenus, se préparant à continuer leur route ; parmi ces passagers, Jacques et son maître, l’homme au mariage saugrenu et son compagnon. Les piétons ont pris leurs bâtons et leurs bissacs ; d’autres s’arrangent dans leurs fourgons ou leurs voitures ; les cavaliers sont sur leurs chevaux, et boivent le vin de l’étrier. L’hôtesse affable tient une bouteille à la main, présente des verres, et les remplit, sans oublier le sien ; on lui dit des choses obligeantes ; elle y répond avec politesse et gaieté. On pique des deux, on se salue et l’on s’éloigne.
Il arriva que Jacques et son maître, le marquis des Arcis et son compagnon de voyage, avaient la même route à faire. De ces quatre personnages il n’y a que ce dernier qui ne vous soit pas connu. Il avait à peine atteint l’âge de vingt-deux ou de vingt-trois ans. Il était d’une timidité qui se peignait sur son visage ; il portait sa tête un peu penchée sur l’épaule gauche ; il était silencieux, et n’avait presque aucun usage du monde. S’il faisait la révérence, il inclinait la partie supérieure de son corps sans remuer ses jambes ; assis, il avait le tic de prendre les basques de son habit et de les croiser sur ses cuisses ; de tenir ses mains dans les fentes, et d’écouter ceux qui parlaient, les yeux presque fermés. À cette allure singulière, Jacques le déchiffra ; et s’approchant de l’oreille de son maître, il lui dit : « Je gage que ce jeune homme a porté l’habit de moine !
— Et pourquoi cela, Jacques ?
— Vous verrez. »
Nos quatre voyageurs allèrent de compagnie, s’entretenant de la pluie, du beau temps, de l’hôtesse, de l’hôte, de la querelle du marquis des Arcis, au sujet de Nicole. Cette chienne affamée et malpropre venait sans cesse s’essuyer à ses bas ; après l’avoir inutilement chassée plusieurs fois avec sa serviette, d’impatience il lui avait détaché un assez violent coup de pied… Et voilà tout de suite la conversation tournée sur cet attachement singulier des femmes pour les animaux. Chacun en dit son avis. Le maître de Jacques, s’adressant à Jacques, lui dit : « Et toi, Jacques, qu’en penses-tu ? »
Jacques demanda à son maître s’il n’avait pas remarqué que, quelle que fût la misère des petites gens, n’ayant pas de pain pour eux, ils avaient tous des chiens ; s’il n’avait pas remarqué que ces chiens, étant tous instruits à faire des tours, à marcher à deux pattes, à danser, à rapporter, à sauter pour le roi, pour la reine, à faire le mort, cette éducation les avait rendus les plus malheureuses bêtes du monde. D’où il conclut que tout homme voulait commander à un autre ; et que l’animal se trouvant dans la société immédiatement au-dessous de la classe des derniers citoyens commandés par toutes les autres classes, ils prenaient un animal pour commander aussi à quelqu’un. Eh bien ! dit Jacques, chacun a son chien. Le ministre est le chien du roi, le premier commis est le chien du ministre, la femme est le chien du mari, ou le mari le chien de la femme ; Favori est le chien de celle-ci, et Thibaud est le chien de l’homme du coin. Lorsque mon maître me fait parler quand je voudrais me taire, ce qui, à la vérité, m’arrive rarement, continua Jacques ; lorsqu’il me fait taire quand je voudrais parler, ce qui est très difficile ; lorsqu’il me demande l’histoire de mes amours, et que j’aimerais mieux causer d’autre chose ; lorsque j’ai commencé l’histoire de mes amours, et qu’il l’interrompt : que suis-je autre chose que son chien ? Les hommes faibles sont les chiens des hommes fermes.
Le maître.
Mais, Jacques, cet attachement pour les animaux, je ne le remarque pas seulement dans les petites gens, je connais de grandes dames entourées d’une meute de chiens, sans compter les chats, les perroquets, les oiseaux.
Jacques.
C’est leur satire et celle de ce qui les entoure. Elles n’aiment personne ; personne ne les aime : et elles jettent aux chiens un sentiment dont elles ne savent que faire.
Le marquis des Arcis.
Aimer les animaux ou jeter son cœur aux chiens, cela est singulièrement vu.
Le maître.
Ce qu’on donne à ces animaux-là suffirait à la nourriture de deux ou trois malheureux.
Jacques.
À présent en êtes-vous surpris ?
Le maître.
Non.
Le marquis des Arcis tourna les yeux sur Jacques, sourit de ses idées ; puis, s’adressant à son maître, il lui dit : Vous avez là un serviteur qui n’est pas ordinaire.
Le maître.
Un serviteur, vous avez bien de la bonté : c’est moi qui suis le sien ; et peu s’en est fallu que ce matin, pas plus tard, il ne me l’ait prouvé en forme.
Tout en causant on arriva à la couchée, et l’on fit chambrée commune. Le maître de Jacques et le marquis des Arcis soupèrent ensemble. Jacques et le jeune homme furent servis à part. Le maître ébaucha en quatre mots au marquis l’histoire de Jacques et de son tour de tête fataliste. Le marquis parla du jeune homme qui le suivait. Il avait été prémontré. Il était sorti de sa maison par une aventure bizarre ; des amis le lui avaient recommandé ; et il en avait fait son secrétaire en attendant mieux. Le maître de Jacques dit : Cela est plaisant.
Le marquis des Arcis.
Et que trouvez-vous de plaisant à cela ?
Le maître.
Je parle de Jacques. À peine sommes-nous entrés dans le logis que nous venons de quitter, que Jacques m’a dit à voix basse : « Monsieur, regardez bien ce jeune homme, je gagerais qu’il a été moine. »
Le marquis des Arcis.
Il a rencontré juste, je ne sais sur quoi. Vous couchez-vous de bonne heure ?
Le maître.
Non, pas ordinairement ; et ce soir j’en suis d’autant moins pressé que nous n’avons fait que demi-journée.
Le marquis des Arcis.
Si vous n’avez rien qui vous occupe plus utilement ou plus agréablement, je vous raconterai l’histoire de mon secrétaire ; elle n’est pas commune.
Le maître.
Je l’écouterai volontiers.
Je vous entends, lecteur : vous me dites : Et les amours de Jacques ?… Croyez-vous que je n’en sois pas aussi curieux que vous ? Avez-vous oublié que Jacques aimait à parler, et surtout à parler de lui ; manie générale des gens de son état ; manie qui les tire de leur abjection, qui les place dans la tribune, et qui les transforme tout à coup en personnages intéressants ? Quel est, à votre avis, le motif qui attire la populace aux exécutions publiques ? L’inhumanité ? Vous vous trompez : le peuple n’est point inhumain ; ce malheureux autour de l’échafaud duquel il s’attroupe, il l’arracherait des mains de la justice s’il le pouvait. Il va chercher en Grève une scène qu’il puisse raconter à son retour dans le faubourg ; celle-là ou une autre, cela lui est indifférent, pourvu qu’il fasse un rôle, qu’il rassemble ses voisins, et qu’il s’en fasse écouter. Donnez au boulevard une fête amusante ; et vous verrez que la place des exécutions sera vide. Le peuple est avide de spectacle, et y court, parce qu’il est amusé quand il en jouit, et qu’il est encore amusé par le récit qu’il en fait quand il en est revenu. Le peuple est terrible dans sa fureur ; mais elle ne dure pas. Sa misère propre l’a rendu compatissant ; il détourne les yeux du spectacle d’horreur qu’il est allé chercher ; il s’attendrit, il s’en retourne en pleurant… Tout ce que je vous débite là, lecteur, je le tiens de Jacques, je vous l’avoue, parce que je n’aime pas à me faire honneur de l’esprit d’autrui. Jacques ne connaissait ni le nom de vice, ni le nom de vertu ; il prétendait qu’on était heureusement ou malheureusement né. Quand il entendait prononcer les mots récompenses ou châtiments, il haussait les épaules. Selon lui la récompense était l’encouragement des bons ; le châtiment, l’effroi des méchants. Qu’est-ce autre chose, disait-il, s’il n’y a point de liberté, et que notre destinée soit écrite là-haut ? Il croyait qu’un homme s’acheminait aussi nécessairement à la gloire ou à l’ignominie, qu’une boule qui aurait la conscience d’elle-même suit la pente d’une montagne ; et que, si l’enchaînement des causes et des effets qui forment la vie d’un homme depuis le premier instant de sa naissance jusqu’à son dernier soupir nous était connu, nous resterions convaincus qu’il n’a fait que ce qu’il était nécessaire de faire. Je l’ai plusieurs fois contredit, mais sans avantage et sans fruit. En effet, que répliquer à celui qui vous dit : Quelle que soit la somme des éléments dont je suis composé, je suis un ; or, une cause n’a qu’un effet ; j’ai toujours été une cause une ; je n’ai donc jamais eu qu’un effet à produire ; ma durée n’est donc qu’une suite d’effets nécessaires. C’est ainsi que Jacques raisonnait d’après son capitaine. La distinction d’un monde physique et d’un monde moral lui semblait vide de sens. Son capitaine lui avait fourré dans la tête toutes ces opinions qu’il avait puisées, lui, dans son Spinoza qu’il savait par cœur. D’après ce système, on pourrait imaginer que Jacques ne se réjouissait, ne s’affligeait de rien ; cela n’était pourtant pas vrai. Il se conduisait à peu près comme vous et moi. Il remerciait son bienfaiteur, pour qu’il lui fît encore du bien. Il se mettait en colère contre l’homme injuste ; et quand on lui objectait qu’il ressemblait alors au chien qui mord la pierre qui l’a frappé : « Nenni, disait-il, la pierre mordue par le chien ne se corrige pas ; l’homme injuste est modifié par le bâton. » Souvent il était inconséquent comme vous et moi, et sujet à oublier ses principes, excepté dans quelques circonstances où sa philosophie le dominait évidemment ; c’était alors qu’il disait : « Il fallait que cela fût, car cela était écrit là-haut. » Il tâchait à prévenir le mal ; il était prudent avec le plus grand mépris pour la prudence. Lorsque l’accident était arrivé, il en revenait à son refrain ; et il était consolé. Du reste, bon homme, franc, honnête, brave, attaché, fidèle, très têtu, encore plus bavard, et affligé comme vous et moi d’avoir commencé l’histoire de ses amours sans presque aucun espoir de la finir. Ainsi je vous conseille, lecteur, de prendre votre parti ; et au défaut des amours de Jacques, de vous accommoder des aventures du secrétaire du marquis des Arcis. D’ailleurs, je le vois, ce pauvre Jacques, le cou entortillé d’un large mouchoir ; sa gourde, ci-devant pleine de bon vin, ne contenant que de la tisane ; toussant, jurant contre l’hôtesse qu’ils ont quittée, et contre son vin de Champagne, ce qu’il ne ferait pas s’il se ressouvenait que tout est écrit là-haut, même son rhume.