Jacques le fataliste et son maître (page 14)
Ce matin, le voilà venu, et nos voyageurs séparés ; car le marquis des Arcis ne suivait plus la même route que Jacques et son maître. — Nous allons donc reprendre la suite des amours de Jacques ? — Je l’espère ; mais ce qu’il y a de bien certain, c’est que le maître sait l’heure qu’il est, qu’il a pris sa prise de tabac et qu’il a dit à Jacques : « Eh bien ! Jacques, tes amours ? »
Jacques, au lieu de répondre à cette question, disait : N’est-ce pas le diable ! Du matin au soir ils disent du mal de la vie, et ils ne peuvent se résoudre à la quitter ! Serait-ce que la vie présente n’est pas, à tout prendre, une si mauvaise chose, ou qu’ils en craignent une pire à venir ?
Le maître.
C’est l’un et l’autre. À propos, Jacques, crois-tu à la vie à venir ?
Jacques.
Je n’y crois ni décrois ; je n’y pense pas. Je jouis de mon mieux de celle qui nous a été accordée en avancement d’hoirie.
Le maître.
Pour moi, je me regarde comme en chrysalide ; et j’aime à me persuader que le papillon, ou mon âme, venant un jour à percer sa coque, s’envolera à la justice divine.
Jacques.
Votre image est charmante.
Le maître.
Elle n’est pas de moi ; je l’ai lue, je crois, dans un poète italien appelé Dante, qui a fait un ouvrage intitulé : la Comédie de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis.
Jacques.
Voilà un singulier sujet de comédie !
Le maître.
Il y a, pardieu, de belles choses, surtout dans son enfer. Il enferme les hérésiarques dans des tombeaux de feu, dont la flamme s’échappe et porte le ravage au loin ; les ingrats, dans des niches où ils versent des larmes qui se glacent sur leurs visages ; et les paresseux, dans d’autres niches ; et il dit de ces derniers que le sang s’échappe de leurs veines, et qu’il est recueilli par des vers dédaigneux… Mais à quel propos ta sortie contre notre mépris d’une vie que nous craignons de perdre ?
Jacques.
À propos de ce que le secrétaire du marquis des Arcis m’a raconté du mari de la jolie femme au cabriolet.
Le maître.
Elle est veuve !
Jacques.
Elle a perdu son mari dans un voyage qu’elle a fait à Paris ; et le diable d’homme ne voulait pas entendre parler des sacrements. Ce fut la dame du château où Richard rencontra l’abbé Hudson qu’on chargea de le réconcilier avec le béguin.
Le maître.
Que veux-tu dire avec ton béguin ?
Jacques.
Le béguin est la coiffure qu’on met aux enfants nouveau-nés !
Le maître.
Je t’entends. Et comment s’y prit-elle pour l’embéguiner ?
Jacques.
On fit cercle autour du feu. Le médecin, après avoir tâté le pouls du malade, qu’il trouva bien bas, vint s’asseoir à côté des autres. La dame dont il s’agit s’approcha de son lit, et lui fit plusieurs questions ; mais sans élever la voix plus qu’il ne le fallait pour que cet homme ne perdît pas un mot de ce qu’on avait à lui faire entendre ; après quoi la conversation s’engagea entre la dame, le docteur et quelques-uns des autres assistants, comme je vais vous la rendre.
La dame.
Eh bien ! docteur, nous direz-vous des nouvelles de Mme de Parme ?
Le docteur.
Je sors d’une maison où l’on m’a assuré qu’elle était si mal qu’on n’en espérait plus rien.
La dame.
Cette princesse a toujours donné des marques de piété. Aussitôt qu’elle s’est sentie en danger, elle a demandé à se confesser et à recevoir ses sacrements.
Le docteur.
Le curé de Saint-Roch lui porte aujourd’hui une relique à Versailles ; mais elle arrivera trop tard.
La dame.
Madame Infante n’est pas la seule qui donne de ces exemples. M. le duc de Chevreuse, qui a été bien malade, n’a pas attendu qu’on lui proposât les sacrements, il les a appelés de lui-même : ce qui a fait grand plaisir à sa famille.
Le docteur.
Il est beaucoup mieux.
Un des assistants.
Il est certain que cela ne fait pas mourir ; au contraire.
La dame.
En vérité, dès qu’il y a du danger on devrait satisfaire à ces devoirs-là. Les malades ne conçoivent pas apparemment combien il est dur pour ceux qui les entourent, et combien cependant il est indispensable de leur en faire la proposition !
Le docteur.
Je sors de chez un malade qui me dit, il y a deux jours : « Docteur, comment me trouvez-vous ?
— Monsieur, la fièvre est forte, et les redoublements fréquents.
— Mais croyez-vous qu’il en survienne un bientôt ?
— Non, je le crains seulement pour ce soir.
— Cela étant, je vais faire avertir un certain homme avec lequel j’ai une petite affaire particulière, afin de la terminer pendant que j’ai encore toute ma tête… » Il se confessa, il reçut tous ses sacrements. Je revins le soir, point de redoublement. Hier il était mieux ; aujourd’hui il est hors d’affaire. J’ai vu beaucoup de fois dans le courant de ma pratique cet effet-là des sacrements.
Le malade, à son domestique.
Apportez-moi mon poulet.
Jacques.
On le lui sert, il veut le couper et n’en a pas la force ; on lui en dépèce l’aile en petits morceaux ; il demande du pain, se jette dessus, fait des efforts pour en mâcher une bouchée qu’il ne saurait avaler, et qu’il rend dans sa serviette ; il demande du vin pur ; il y mouille les bords de ses lèvres, et dit : « Je me porte bien… » Oui, mais une demi-heure après il n’était plus.
Le maître.
Cette dame s’y était pourtant assez bien prise… et tes amours ?
Jacques.
Et la condition que vous avez acceptée ?
Le maître.
J’entends… Tu es installé au château de Desglands, et la vieille commissionnaire Jeanne a ordonné à sa jeune fille Denise de te visiter quatre fois le jour, et de te soigner. Mais avant que d’aller en avant, dis-moi, Denise avait-elle son pucelage ?
Jacques, en toussant.
Je le crois.
Le maître.
Et toi ?
Jacques.
Le mien, il y avait beaux jours qu’il courait les champs.
Le maître.
Tu n’en étais donc pas à tes premières amours ?
Jacques.
Pourquoi donc ?
Le maître.
C’est qu’on aime celle à qui on le donne, comme on est aimé de celle à qui on le ravit.
Jacques.
Quelquefois oui, quelquefois non.
Le maître.
Et comment le perdis-tu ?
Jacques.
Je ne le perdis pas ; je le troquai bel et bien.
Le maître.
Dis-moi un mot de ce troc-là.
Jacques.
Ce sera le premier chapitre de saint Luc, une kyrielle de genuit à ne point finir, depuis la première jusqu’à Denise la dernière.
Le maître.
Qui crut l’avoir et qui ne l’eut point.
Jacques.
Et avant Denise, les deux voisines de notre chaumière.
Le maître.
Qui crurent l’avoir et qui ne l’eurent point.
Jacques.
Non.
Le maître.
Manquer un pucelage à deux, cela n’est pas trop adroit.
Jacques.
Tenez, mon maître, je devine, au coin de votre lèvre droite qui se relève, et à votre narine gauche qui se crispe, qu’il vaut autant que je fasse la chose de bonne grâce, que d’en être prié ; d’autant que je sens augmenter mon mal de gorge, que la suite de mes amours sera longue, et que je n’ai guère de courage que pour un ou deux petits contes.
Le maître.
Si Jacques voulait me faire un grand plaisir…
Jacques.
Comment s’y prendrait-il ?
Le maître.
Il débuterait par la perte de son pucelage. Veux-tu que je te le dise ? J’ai toujours été friand du récit de ce grand événement.
Jacques.
Et pourquoi, s’il vous plaît ?
Le maître.
C’est que de tous ceux du même genre, c’est le seul qui soit piquant ; les autres n’en sont que d’insipides et communes répétitions. De tous les péchés d’une jolie pénitente, je suis sûr que le confesseur n’est attentif qu’à celui-là.
Jacques.
Mon maître, mon maître, je vois que vous avez la tête corrompue, et qu’à votre agonie le diable pourrait bien se montrer à vous sous la même forme de parenthèse qu’à Ferragus.
Le maître.
Cela se peut. Mais tu fus déniaisé, je gage, par quelque vieille impudique de ton village ?
Jacques.
Ne gagez pas, vous perdriez.
Le maître.
Ce fut par la servante de ton curé ?
Jacques.
Ne gagez pas, vous perdriez encore.
Le maître.
Ce fut donc par sa nièce ?
Jacques.
Sa nièce crevait d’humeur et de dévotion, deux qualités qui vont fort bien ensemble, mais qui ne me vont pas.
Le maître.
Pour cette fois, je crois que j’y suis.
Jacques.
Moi, je n’en crois rien.
Le maître.
Un jour de foire ou de marché…
Jacques.
Ce n’était ni un jour de foire, ni un jour de marché.
Le maître.
Tu allas à la ville.
Jacques.
Je n’allai point à la ville.
Le maître.
Et il était écrit là-haut que tu rencontrerais dans une taverne quelqu’une de ces créatures obligeantes ; que tu t’enivrerais…
Jacques.
J’étais à jeun ; et ce qui était écrit là-haut, c’est qu’à l’heure qu’il est vous vous épuiseriez en fausses conjectures ; et que vous gagneriez un défaut dont vous m’avez corrigé, la fureur de deviner, et toujours de travers. Tel que vous me voyez, monsieur, j’ai été une fois baptisé.
Le maître.
Si tu te proposes d’entamer la perte de ton pucelage au sortir des fonts baptismaux, nous n’y serons pas de si tôt.
Jacques.
J’eus donc un parrain et une marraine. Maître Bigre, le plus fameux charron du village, avait un fils. Bigre le père fut mon parrain, et Bigre le fils était mon ami. À l’âge de dix-huit à dix-neuf ans nous nous amourachâmes tous les deux à la fois d’une petite couturière appelée Justine. Elle ne passait pas pour autrement cruelle ; mais elle jugea à propos de se signaler par un premier dédain, et son choix tomba sur moi.
Le maître.
Voilà une de ces bizarreries des femmes auxquelles on ne comprend rien.
Jacques.
Tout le logement du charron maître Bigre, mon parrain, consistait en une boutique et une soupente. Son lit était au fond de la boutique. Bigre le fils, mon ami, couchait sur la soupente, à laquelle on grimpait par une petite échelle, placée à peu près à égale distance du lit de son père et de la porte de la boutique.
Lorsque Bigre mon parrain était bien endormi, Bigre mon ami ouvrait doucement la porte, et Justine montait à la soupente par une petite échelle. Le lendemain, dès la pointe du jour, avant que Bigre le père fût éveillé, Bigre le fils descendait de la soupente, rouvrait la porte, et Justine s’évadait comme elle était entrée.
Le maître.
Pour aller ensuite visiter quelque soupente, la sienne ou une autre.
Jacques.
Pourquoi non ? Le commerce de Bigre et de Justine était assez doux ; mais il fallait qu’il fût troublé : cela était écrit là-haut ; il le fut donc.
Le maître.
Par le père ?
Jacques.
Non.
Le maître.
Par la mère ?
Jacques.
Non, elle était morte.
Le maître.
Par un rival ?
Jacques.
Eh ! non, non, de par tous les diables ! non. Mon maître, il est écrit là-haut que vous en avez pour le reste de vos jours ; tant que vous vivrez vous devinerez, je vous le répète, et vous devinerez de travers.
Un matin, que mon ami Bigre, plus fatigué qu’à l’ordinaire ou du travail de la veille, ou du plaisir de la nuit, reposait doucement entre les bras de Justine, voilà une voix formidable qui se fait entendre au pied du petit escalier : « Bigre ! Bigre ! maudit paresseux ! l’Angelus est sonné, il est près de cinq heures et demie, et te voilà encore dans ta soupente ! As-tu résolu d’y rester jusqu’à midi ? Faut-il que j’y monte et que je t’en fasse descendre plus vite que tu ne voudrais ? Bigre ! Bigre !
— Mon père ?
— Et cet essieu après lequel ce vieux bourru de fermier attend ; veux-tu qu’il revienne encore ici recommencer son tapage ?
— Son essieu est prêt, et avant qu’il soit un quart d’heure il l’aura… »
Je vous laisse à juger des transes de Justine et de mon ami Bigre le fils.
Le maître.
Je suis sûr que Justine se promit bien de ne plus se retrouver sur la soupente, et qu’elle y était le soir même. Mais comment en sortira-t-elle ce matin ?
Jacques.
Si vous vous mettez en devoir de le deviner, je me tais… Cependant Bigre le fils s’était précipité du lit, jambes nues, sa culotte à la main, et sa veste sur son bras. Tandis qu’il s’habille, Bigre le père grommelle entre ses dents : « Depuis qu’il s’est entêté de cette petite coureuse, tout va de travers. Cela finira ; cela ne saurait durer ; cela commence à me lasser. Encore si c’était une fille qui en valût la peine ; mais une créature ! Dieu sait quelle créature ! Ah ! si la pauvre défunte, qui avait de l’honneur jusqu’au bout des ongles, voyait cela, il y a longtemps qu’elle eût bâtonné l’un, et arraché les yeux de l’autre au sortir de la grand’messe sous le porche, devant tout le monde ; car rien ne l’arrêtait : mais si j’ai été trop bon jusqu’à présent, et qu’ils s’imaginent que je continuerai, ils se trompent. »
Le maître.
Et ces propos, Justine les entendait de la soupente ?
Jacques.
Je n’en doute pas. Cependant Bigre le fils s’en était allé chez le fermier, avec son essieu sur l’épaule et Bigre le père s’était mis à l’ouvrage. Après quelques coups de doloire, son nez lui demande une prise de tabac ; il cherche sa tabatière dans ses poches, au chevet de son lit ; il ne la trouve point. « C’est ce coquin, dit-il, qui s’en est saisi comme de coutume ; voyons s’il ne l’aura pas laissée là-haut… » Et le voilà qui monte à la soupente. Un moment après il s’aperçoit que sa pipe et son couteau lui manquent ; et il remonte à la soupente.
Le maître.
Et Justine ?
Jacques.
Elle avait ramassé ses vêtements à la hâte, et s’était glissée sous le lit, où elle était étendue à plat ventre, plus morte que vive.
Le maître.
Et ton ami Bigre le fils ?
Jacques.
Son essieu rendu, mis en place et payé, il était accouru chez moi, et m’avait exposé le terrible embarras où il se trouvait. Après m’en être un peu amusé, « écoute, lui dis-je, Bigre, va te promener par le village, où tu voudras, je te tirerai d’affaire. Je ne te demande qu’une chose, c’est de m’en laisser le temps… » Vous souriez, monsieur, qu’est-ce qu’il y a ?
Le maître.
Rien.
Jacques.
Mon ami Bigre sort. Je m’habille, car je n’étais pas encore levé. Je vais chez son père, qui ne m’eut pas plus tôt aperçu, que, poussant un cri de surprise et de joie, il me dit : « Eh ! filleul, te voilà ! d’où sors-tu et que viens-tu faire ici de si grand matin ?… » Mon parrain Bigre avait vraiment de l’amitié pour moi ; aussi lui répondis-je avec franchise : « Il ne s’agit pas de savoir d’où je sors, mais comment je rentrerai chez nous.
— Ah ! filleul, tu deviens libertin ; j’ai bien peur que Bigre et toi vous ne fassiez la paire. Tu as passé la nuit dehors.
— Et mon père n’entend pas raison sur ce point.
— Ton père a raison, filleul, de ne pas entendre raison là-dessus. Mais commençons par déjeuner, la bouteille nous avisera. »
Le maître.
Jacques, cet homme était dans les bons principes.
Jacques.
Je lui répondis que je n’avais ni besoin ni envie de boire ou de manger, et que je tombais de lassitude et de sommeil. Le vieux Bigre, qui de son temps n’en cédait pas à son camarade, ajouta en ricanant : « Filleul, elle était jolie, et tu t’en es donné. Écoute : Bigre est sorti ; monte à la soupente, et jette-toi sur son lit… Mais un mot avant qu’il revienne. C’est ton ami ; lorsque vous vous trouverez tête à tête, dis-lui que suis mécontent, très mécontent. C’est une petite Justine que tu dois connaître (car quel est le garçon du village qui ne la connaisse pas ?) qui me l’a débauché ; tu me rendrais un vrai service, si tu le détachais de cette créature. Auparavant c’était ce qu’on appelle un joli garçon ; mais depuis qu’il a fait cette malheureuse connaissance… Tu ne m’écoutes pas ; tes yeux se ferment ; monte, et va te reposer. »
Je monte, je me déshabille, je lève la couverture et les draps, je tâte partout, point de Justine. Cependant Bigre, mon parrain, disait : « Les enfants ! les maudits enfants ! n’en voilà-t-il pas encore un qui désole son père ? » Justine n’étant pas dans le lit, je me doutai qu’elle était dessous. Le bouge était tout à fait obscur. Je me baisse, je promène mes mains, je rencontre un de ses bras, je la saisis, je la tire à moi ; elle sort de dessous la couchette en tremblant. Je l’embrasse, je la rassure, je lui fais signe de se coucher. Elle joint ses deux mains, elle se jette à mes pieds, elle serre mes genoux. Je n’aurais peut-être pas résisté à cette scène muette, si le jour l’eût éclairée ; mais lorsque les ténèbres ne rendent pas timide, elles rendent entreprenant. D’ailleurs j’avais ses anciens mépris sur le cœur. Pour toute réponse je la poussai vers l’escalier qui conduisait à la boutique. Elle en poussa un cri de frayeur. Bigre qui l’entendit, dit : « Il rêve… » Justine s’évanouit ; ses genoux se dérobent sous elle ; dans son délire elle disait d’une voix étouffée : « Il va venir… il vient… je l’entends qui monte… je suis perdue !… Non, non, lui répondis-je d’une voix étouffée, remettez-vous, taisez-vous, et couchez-vous… » Elle persiste dans son refus ; je tiens ferme : elle se résigne : et nous voilà l’un à côté de l’autre.
Le maître.
Traître ! scélérat ! sais-tu quel crime tu vas commettre ? Tu vas violer cette fille, sinon par la force, du moins par la terreur. Poursuivi au tribunal des lois, tu en éprouverais toute la rigueur réservée aux ravisseurs.
Jacques.
Je ne sais si je la violai, mais je sais bien que je ne lui fis pas de mal, et qu’elle ne m’en fit point. D’abord en détournant sa bouche de mes baisers, elle l’approcha de mon oreille et me dit tout bas : « Non, non, Jacques, non… » À ce mot, je fais semblant de sortir du lit, et de m’avancer vers l’escalier. Elle me retint, et me dit encore à l’oreille : « Je ne vous aurais jamais cru si méchant ; je vois qu’il ne faut attendre de vous aucune pitié ; mais du moins, promettez-moi, jurez-moi…
— Quoi ?
— Que Bigre n’en saura rien. »
Le maître.
Tu promis, tu juras, et tout alla fort bien.
Jacques.
Et puis très bien encore.
Le maître.
Et puis encore très bien ?
Jacques.
C’est précisément comme si vous y aviez été. Cependant, Bigre mon ami, impatient, soucieux et las de rôder autour de la maison sans me rencontrer, rentre chez son père qui lui dit avec humeur : « Tu as été bien longtemps pour rien… » Bigre lui répondit avec plus d’humeur encore : « Est-ce qu’il n’a pas fallu allégir par les deux bouts ce diable d’essieu qui s’est trouvé trop gros.
— Je t’en avais averti ; mais tu n’en veux jamais faire qu’à ta tête.
— C’est qu’il est plus aisé d’en ôter que d’en remettre.
— Prends cette jante, et va finir à la porte.
— Pourquoi à la porte ?
— C’est que le bruit de l’outil réveillerait Jacques, ton ami.
— Jacques !…
— Oui ! Jacques, il est là-haut sur la soupente, qui repose. Ah ! que les pères sont à plaindre ; si ce n’est d’une chose, c’est d’une autre ! Eh bien ! te remueras-tu ? Tandis que tu restes là comme un imbécile, la tête baissée, la bouche béante, et les bras pendants, la besogne ne se fait pas… » Bigre mon ami, furieux, s’élance vers l’escalier ; Bigre mon parrain le retient en lui disant : « Où vas-tu ? laisse dormir ce pauvre diable, qui est excédé de fatigue. À sa place, serais-tu bien aise qu’on troublât ton repos ? »
Le maître.
Et Justine entendait encore tout cela ?
Jacques.
Comme vous m’entendez.
Le maître.
Et que faisais-tu ?
Jacques.
Je riais.
Le maître.
Et Justine ?
Jacques.
Elle avait arraché sa cornette ; elle se tirait par les cheveux ; elle levait les yeux au ciel, du moins je le présume ; elle se tordait les bras.
Le maître.
Jacques, vous êtes un barbare ; vous avez un cœur de bronze.
Jacques.
Non, monsieur, non, j’ai de la sensibilité ; mais je la réserve pour une meilleure occasion. Les dissipateurs de cette richesse en ont tant prodigué lorsqu’il en fallait être économe, qu’ils ne s’en trouvent plus quand il faudrait en être prodigue… Cependant je m’habille, et je descends. Bigre le père me dit : « Tu avais besoin de cela, cela t’a bien fait ; quand tu es venu, tu avais l’air d’un déterré ; et te revoilà ! vermeil et frais comme l’enfant qui vient de téter. Le sommeil est une bonne chose !… Bigre, descends à la cave, et apporte une bouteille, afin que nous déjeunions. À présent, filleul, tu déjeuneras volontiers ? — Très volontiers… » La bouteille est arrivée et placée sur l’établi ; nous sommes debout autour. Bigre le père remplit son verre et le mien, Bigre le fils, en écartant le sien, dit d’un ton farouche : « Pour moi, je ne suis pas altéré si matin.
— Tu ne veux pas boire ?
— Non.
— Ah ! je sais ce que c’est ; tiens, filleul, il y a de la Justine là-dedans ; il aura passé chez elle, ou il ne l’aura pas trouvée, ou il l’aura surprise avec un autre ; cette bouderie contre la bouteille n’est pas naturelle : c’est ce que je te dis.
Moi.
Mais vous pourriez bien avoir deviné juste.
Bigre le fils.
Jacques, trêve de plaisanteries, placées ou déplacées, je ne les aime pas.
Bigre le père.
Puisqu’il ne veut pas boire, il ne faut pas que cela nous en empêche. À ta santé, filleul.