Jacques le fataliste et son maître (page 16)

Denis Diderot · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Jacques le fataliste et son maître · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

J’ai oublié de vous dire, lecteur, que Jacques n’allait jamais sans une gourde remplie du meilleur ; elle était suspendue à l’arçon de sa selle. À chaque fois que son maître interrompait son récit par quelque question un peu longue, il détachait sa gourde, en buvait un coup à la régalade, et ne la remettait à sa place que quand son maître avait cessé de parler. J’avais encore oublié de vous dire que, dans les cas qui demandaient de la réflexion, son premier mouvement était d’interroger sa gourde. Fallait-il résoudre une question de morale, discuter un fait, préférer un chemin à un autre, entamer, suivre ou abandonner une affaire, peser les avantages ou les désavantages d’une opération de politique, d’une spéculation de commerce ou de finance, la sagesse ou la folie d’une loi, le sort d’une guerre, le choix d’une auberge, dans une auberge le choix d’un appartement, dans un appartement le choix d’un lit, son premier mot était : « Interrogeons la gourde. » Son dernier était : « C’est l’avis de la gourde et le mien. » Lorsque le destin était muet dans sa tête, il s’expliquait par sa gourde, c’était une espèce de Pythie portative, silencieuse aussitôt qu’elle était vide. À Delphes, la Pythie, ses cotillons retroussés, assise à cul nu sur le trépied, recevait son inspiration de bas en haut ; Jacques, sur son cheval, la tête tournée vers le ciel, sa gourde débouchée et le goulot incliné vers sa bouche, recevait son inspiration de haut en bas. Lorsque la Pythie et Jacques prononçaient leurs oracles, ils étaient ivres tous les deux. Il prétendait que l’Esprit-Saint était descendu sur les apôtres dans une gourde ; il appelait la Pentecôte la fête des gourdes. Il a laissé un petit traité de toutes sortes de divinations, traité profond dans lequel il donne la préférence à la divination de Bacbuc ou par la gourde. Il s’inscrit en faux, malgré toute la vénération qu’il lui portait, contre le curé de Meudon qui interrogeait la dive Bacbuc par le choc de la panse. « J’aime Rabelais, dit-il, mais j’aime mieux la vérité que Rabelais. » Il l’appelle hérétique Engastrimute ; et il prouve par cent raisons, meilleures les unes que les autres, que les vrais oracles de Bacbuc ou de la gourde ne se faisaient entendre que par le goulot. Il compte au rang des sectateurs distingués de Bacbuc, des vrais inspirés de la gourde dans ces derniers siècles, Rabelais, La Fare, Chapelle, Chaulieu, La Fontaine, Molière, Panard, Gallet, Vadé, Platon et Jean-Jacques Rousseau, qui prônèrent le bon vin sans en boire, sont à son avis de faux frères de la gourde. La gourde eut autrefois quelques sanctuaires célèbres ; la Pomme-de-pin, le Temple et la Guinguette, sanctuaires dont il écrit l’histoire séparément. Il fait la peinture la plus magnifique de l’enthousiasme, de la chaleur, du feu dont les Bacbuciens ou Périgourdins étaient et furent encore saisis de nos jours, lorsque sur la fin du repas, les coudes appuyés sur la table, la dive Bacbuc ou la gourde sacrée leur apparaissait, était déposée au milieu d’eux, sifflait, jetait sa coiffe loin d’elle, et couvrait ses adorateurs de son écume prophétique. Son manuscrit est décoré de deux portraits, au bas desquels on lit : Anacréon et Rabelais, l’un parmi les anciens, l’autre parmi les modernes, souverains pontifes de la gourde.

Et Jacques s’est servi du terme engastrimute ?… Pourquoi pas, lecteur ? Le capitaine de Jacques était Bacbucien ; il a pu connaître cette expression, et Jacques, qui recueillait tout ce qu’il disait, se la rappeler ; mais la vérité, c’est que l’Engastrimute est de moi, et qu’on lit sur le texte original : Ventriloque.

Tout cela est fort beau, ajoutez-vous ; mais les amours de Jacques ? — Les amours de Jacques, il y a que Jacques qui les sache ; et le voilà tourmenté d’un mal de gorge qui réduit son maître à sa montre et à sa tabatière ; indigence qui l’afflige autant que vous. — Qu’allons-nous donc devenir ? — Ma foi, je n’en sais rien. Ce serait bien ici le cas d’interroger la dive Bacbuc ou la gourde sacrée ; mais son culte tombe, ses temples sont déserts. Ainsi qu’à la naissance de notre divin Sauveur, les oracles du paganisme cessèrent ; à la mort de Gallet, les oracles de Bacbuc furent muets ; aussi plus de grands poèmes, plus de ces morceaux d’une éloquence sublime ; plus de ces productions marquées au coin de l’ivresse et du génie ; tout est raisonné, compassé, académique et plat. Ô dive Bacbuc ! ô gourde sacrée ! ô divinité de Jacques ! Revenez au milieu de nous !… Il me prend envie, lecteur, de vous entretenir de la naissance de la dive Bacbuc, des prodiges qui l’accompagnèrent et qui la suivirent, des merveilles de son règne et des désastres de sa retraite ; et si le mal de gorge de notre ami Jacques dure, et que son maître s’opiniâtre à garder le silence, il faudra bien que vous vous contentiez de cet épisode, que je tâcherai de pousser jusqu’à ce que Jacques guérisse et reprenne l’histoire de ses amours…

Il y a ici une lacune vraiment déplorable dans la conversation de Jacques et de son maître. Quelque jour un descendant de Nodot, du président de Brosses, de Freinshémius, ou du père Brottier, la remplira peut-être : et les descendants de Jacques ou de son maître, propriétaires du manuscrit, en riront beaucoup.

Il paraît que Jacques, réduit au silence par son mal de gorge, suspendit l’histoire de ses amours ; et que son maître commença l’histoire des siennes. Ce n’est ici qu’une conjecture que je donne pour ce qu’elle vaut. Après quelques lignes ponctuées qui annoncent la lacune, on lit : « Rien n’est plus triste dans ce monde que d’être un sot… » Est-ce Jacques qui profère cet apophtegme ? Est-ce son maître ? Ce serait le sujet d’une longue et épineuse dissertation. Si Jacques était assez insolent pour adresser ces mots à son maître, celui-ci était assez franc pour se les adresser à lui-même. Quoi qu’il en soit, il est évident, il est très évident que c’est le maître qui continue.

Le maître.

C’était la veille de sa fête, et je n’avais point d’argent. Le chevalier de Saint-Ouin, mon intime ami, n’était jamais embarrassé de rien. « Tu n’as point d’argent ? me dit-il.

— Non.

— Eh bien ! il n’y a qu’à en faire.

— Et tu sais comme on en fait ?

— Sans doute. » Il s’habille, nous sortons, et il me conduit à travers plusieurs rues détournées dans une petite maison obscure, où nous montons par un petit escalier sale, à un troisième, où j’entre dans un appartement assez spacieux et singulièrement meublé. Il y avait entre autres choses trois commodes de front, toutes trois de formes différentes ; par-derrière celle du milieu un grand miroir à chapiteau trop haut pour le plafond, en sorte qu’un bon demi-pied de ce miroir était caché par la commode ; sur ces commodes des marchandises de toute espèce ; deux trictracs ; autour de l’appartement, des chaises assez belles, mais pas une qui eût sa pareille ; au pied d’un lit sans rideaux une superbe duchesse ; contre une des fenêtres une volière sans oiseaux, mais toute neuve ; à l’autre fenêtre un lustre suspendu par un manche à balai, et le manche à balai portant des deux bouts sur les dossiers de deux mauvaises chaises de paille ; et puis de droite et de gauche des tableaux, les uns attachés aux murs, les autres en pile.

Jacques.

Cela sent le faiseur d’affaires d’une lieue à la ronde.

Le maître.

Tu l’as deviné. Et voilà le chevalier et M. Le Brun (c’est le nom de notre brocanteur et courtier d’usure) qui se précipitent dans les bras l’un de l’autre… « Eh ! c’est vous, monsieur le chevalier ?

— Et oui, c’est moi, mon cher Le Brun.

— Mais que devenez-vous donc ? Il y a une éternité qu’on ne vous a vu. Les temps sont bien tristes ; n’est-il pas vrai ?

— Très tristes, mon cher Le Brun. Mais il ne s’agit pas de cela ; écoutez-moi, j’aurais un mot à vous dire. »

Je m’assieds. Le chevalier et Le Brun se retirent dans un coin, et se parlent. Je ne puis te rendre de leur conversation que quelques mots que je surpris à la volée…

« Il est bon ?

— Excellent.

— Majeur ?

— Très majeur.

— C’est le fils ?

— Le fils.

— Savez-vous que nos deux dernières affaires ?…

— Parlez plus bas.

— Le père ?

— Riche.

— Vieux ?

— Et caduc. »

Le Brun à haute voix : « Tenez, monsieur le chevalier, je ne veux plus me mêler de rien, cela a toujours des suites fâcheuses. C’est votre ami, à la bonne heure ! Monsieur a tout à fait l’air d’un galant homme ; mais…

— Mon cher Le Brun !

— Je n’ai point d’argent.

— Mais vous avez des connaissances !

— Ce sont tous des gueux, de fieffés fripons. Monsieur le chevalier, n’êtes-vous point las de passer par ces mains-là ?

— Nécessité n’a point de loi.

— La nécessité qui vous presse est une plaisante nécessité, une bouillotte, une partie de la belle, quelque fille.

— Cher ami !…

— C’est toujours moi, je suis faible comme un enfant ; et puis vous, je ne sais pas à qui vous ne feriez pas fausser un serment. Allons, sonnez donc afin que je sache si Fourgeot est chez lui… Non, ne sonnez pas, Fourgeot vous mènera chez Merval.

— Pourquoi pas vous ?

— Moi ! j’ai juré que cet abominable Merval ne travaillerait jamais ni pour moi ni pour mes amis. Il faudra que vous répondiez pour monsieur, qui peut-être, qui sans doute est un honnête homme ; que je réponde pour vous à Fourgeot, et que Fourgeot réponde pour moi à Merval… »

Cependant la servante était entrée en disant : « C’est chez M. Fourgeot ? »

Le Brun à sa servante : « Non, ce n’est chez personne… Monsieur le chevalier, je ne saurais absolument, je ne saurais… »

Le chevalier l’embrasse, le caresse : « Mon cher Le Brun ! mon cher ami !… » Je m’approche, je joins mes instances à celles du chevalier : « Monsieur Le Brun ! mon cher monsieur !… »

Le Brun se laisse persuader.

La servante qui souriait de cette momerie, part, et dans un clin d’œil reparaît avec un petit homme boiteux, vêtu de noir, canne à la main, bègue, le visage sec et ridé, l’œil vif. Le chevalier se tourne de son côté et lui dit : « Allons, monsieur Mathieu de Fourgeot, nous n’avons plus un moment à perdre, conduisez-nous vite… »

Fourgeot, sans avoir l’air de l’écouter, déliait une petite bourse de chamois.

Le chevalier à Fourgeot : « Vous vous moquez, cela nous regarde… » Je m’approche, je tire un petit écu que je glisse au chevalier qui le donne à la servante en lui passant la main sous le menton. Cependant Le Brun disait à Fourgeot : « Je vous le défends ; ne conduisez point là ces messieurs.

Fourgeot.

Monsieur Le Brun, pourquoi donc ?

Le Brun.

C’est un fripon, c’est un gueux.

Fourgeot.

Je sais bien que M. de Merval… mais à tout péché miséricorde ; et puis, je ne connais que lui qui ait de l’argent pour le moment.

Le Brun.

Monsieur Fourgeot, faites comme il vous plaira ; messieurs, je m’en lave les mains.

Fourgeot, à Le Brun.

Monsieur Le Brun, est-ce que vous ne venez pas avec nous ?

Le Brun.

Moi ! Dieu m’en préserve. C’est un infâme que je ne reverrai de ma vie.

Fourgeot.

Mais, sans vous, nous ne finirons rien.

Le chevalier.

Il est vrai. Allons, mon cher Le Brun, il s’agit de me servir, il s’agit d’obliger un galant homme qui est dans la presse ; vous ne me refuserez pas ; vous viendrez.

Le Brun.

Aller chez un Merval ! moi ! moi !

Le chevalier.

Oui, vous, vous viendrez pour moi… »

À force de sollicitations Le Brun se laisse entraîner, et nous voilà, lui Le Brun, le chevalier, Mathieu de Fourgeot, en chemin, le chevalier frappant amicalement dans la main de Le Brun et me disant : « C’est le meilleur homme, l’homme du monde le plus officieux, la meilleure connaissance…

Le Brun.

Je crois que M. le chevalier me ferait faire de la fausse monnaie. »

Nous voilà chez Merval.

Jacques.

Mathieu de Fourgeot…

Le maître.

Eh bien ! qu’en veux-tu dire ?

Jacques.

Mathieu de Fourgeot… Je veux dire que M. le chevalier de Saint-Ouin connaît ces gens-là par nom et surnom : et que c’est un gueux, d’intelligence avec toute cette canaille-là.

Le maître.

Tu pourrais bien avoir raison… Il est impossible de connaître un homme plus doux, plus civil, plus honnête, plus poli, plus humain, plus compatissant, plus désintéressé que M. de Merval. Mon âge de majorité et ma solvabilité bien constatée, M. de Merval prit un air tout à fait affectueux et triste et nous dit avec le ton de la componction qu’il était au désespoir ; qu’il avait été dans cette même matinée obligé de secourir un de ses amis pressé des besoins les plus urgents et qu’il était tout à fait à sec. Puis s’adressant à moi, il ajouta : « Monsieur, n’ayez point de regret de ne pas être venu plus tôt ; j’aurais été affligé de vous refuser, mais je l’aurais fait : l’amitié passe avant tout… »

Nous voilà bien ébahis ; voilà le chevalier, Le Brun même et Fourgeot aux genoux de Merval, et M. de Merval qui leur disait : « Messieurs, vous me connaissez tous ; j’aime à obliger et tâche de ne pas gâter les services que je rends en les faisant solliciter : mais, foi d’homme d’honneur, il n’y a pas quatre louis dans la maison… »

Moi, je ressemblais, au milieu de ces gens-là, à un patient qui a entendu sa sentence. Je disais au chevalier : « Chevalier, allons-nous-en, puisque ces messieurs ne peuvent rien… » Et le chevalier me tirant à l’écart : « Tu n’y penses pas, c’est la veille de sa fête. Je l’ai prévenue, je t’en avertis ; et elle s’attend à une galanterie de ta part. Tu la connais : ce n’est pas qu’elle soit intéressée ; mais elle est comme les autres, qui n’aiment pas à être trompées dans leur attente. Elle s’en sera déjà vantée à son père, à sa mère, à ses tantes, à ses amies ; et, après cela, n’avoir rien à leur montrer, cela est mortifiant… » Et puis le voilà revenu à Merval, et le pressant plus vivement encore. Merval, après s’être bien fait tirailler, dit : « J’ai la plus sotte âme du monde ; je ne saurais voir les gens en peine. Je rêve ; et il me vient une idée.

Le chevalier.

Et quelle idée ?

Merval.

Pourquoi ne prendriez-vous pas des marchandises ?

Le chevalier.

En avez-vous ?

Merval.

Non ; mais je connais une femme qui vous en fournira ; une brave femme, une honnête femme.

Le Brun.

Oui, mais qui nous fournira des guenilles qu’elle nous vendra au poids de l’or, et dont nous ne retirerons rien.

Merval.

Point du tout, ce seront de très belles étoffes, des bijoux en or et en argent, des soieries de toute espèce, des perles, quelques pierreries ; il y aura très peu de chose à perdre sur ces effets. C’est une bonne créature à se contenter de peu, pourvu qu’elle ait ses sûretés ; ce sont des marchandises d’affaires qui lui reviennent à très-bon prix. Au reste, voyez-les, la vue ne vous en coûtera rien… »

Je représentai à Merval et au chevalier, que mon état n’était pas de vendre ; et que, quand cet arrangement ne me répugnerait pas, ma position ne me laisserait pas le temps d’en tirer parti. Les officieux Le Brun et Mathieu de Fourgeot dirent tous à la fois : « Qu’à cela ne tienne, nous vendrons pour vous : c’est l’embarras d’une demi-journée… » Et la séance fut remise à l’après-midi chez M. de Merval, qui, me frappant doucement sur l’épaule, me disait d’un ton onctueux et pénétré : « Monsieur, je suis charmé de vous obliger ; mais croyez-moi, faites rarement de pareils emprunts ; ils finissent toujours par ruiner. Ce serait un miracle, dans ce pays-ci, que vous eussiez encore à traiter une fois avec d’aussi honnêtes gens que MM. Le Brun et Mathieu de Fourgeot… »

Le Brun et Fourgeot de Mathieu, ou Mathieu de Fourgeot, le remercièrent en s’inclinant, et lui disant qu’il avait bien de la bonté, qu’ils avaient tâché jusqu’à présent de faire leur petit commerce en conscience, et qu’il n’y avait pas de quoi les louer.

Merval.

Vous vous trompez, messieurs, car qui est-ce qui a de la conscience à présent ? Demandez à M. le chevalier de Saint-Ouin, qui doit en savoir quelque chose…

Nous voilà sortis de chez Merval, qui nous demande, du haut de son escalier, s’il peut compter sur nous et faire avertir sa marchande. Nous lui répondons que oui ; et nous allons tous quatre dîner dans une auberge voisine, en attendant l’heure du rendez-vous.

Ce fut Mathieu de Fourgeot qui commanda le dîner, et qui le commanda bon. Au dessert, deux marmottes s’approchèrent de notre table avec leurs vielles ; Le Brun les fit asseoir. On les fit boire, on les fit jaser, on les fit jouer. Tandis que mes trois convives s’amusaient à en chiffonner une, sa compagne, qui était à côté de moi, me dit tout bas : « Monsieur, vous êtes là en bien mauvaise compagnie : il n’y a pas un de ces gens-là qui n’ait son nom sur le livre rouge. »

Nous quittâmes l’auberge à l’heure indiquée, et nous nous rendîmes chez Merval. J’oubliais de te dire que ce dîner épuisa la bourse du chevalier et la mienne, et qu’en chemin Le Brun dit au chevalier, qui me le redit, que Mathieu de Fourgeot exigeait dix louis pour sa commission, que c’était le moins qu’on pût lui donner ; que s’il était satisfait de nous, nous aurions les marchandises à meilleur prix, et que nous retrouverions aisément cette somme sur la vente.

Nous voilà chez Merval, où sa marchande nous avait précédés avec ses marchandises. Mlle Bridoie (c’est son nom) nous accabla de politesses et de révérences, et nous étala des étoffes, des toiles, des dentelles, des bagues, des diamants, des boîtes d’or. Nous prîmes de tout. Ce furent Le Brun, Mathieu de Fourgeot et le chevalier qui mirent le prix aux choses ; et c’est Merval qui tenait la plume. Le total se monta à dix-neuf mille sept cent soixante et quinze livres, dont j’allais faire mon billet, lorsque Mlle Bridoie me dit, en faisant une révérence (car elle ne s’adressait jamais à personne sans le révérencier) : « Monsieur, votre dessein est de payer vos billets à leurs échéances ?

— Assurément, lui répondis-je.

— En ce cas, me répliqua-t-elle, il vous est indifférent de me faire des billets ou des lettres de change. »

Le mot de lettre de change me fit pâlir. Le chevalier s’en aperçut et dit à Mlle Bridoie : « Des lettres de change, mademoiselle ! mais ces lettres de change courront, et l’on ne sait en quelles mains elles pourraient aller.

— Vous vous moquez, monsieur le chevalier ; on sait un peu les égards dus aux personnes de votre rang… » Et puis une révérence… « On tient ces papiers-là dans son portefeuille ; on ne les produit qu’à temps. Tenez, voyez… » Et puis une révérence… Elle tire son portefeuille de sa poche ; elle lit une multitude de noms de tout état et de toutes conditions. Le chevalier s’était approché de moi, et me disait : « Des lettres de change ! cela est diablement sérieux ! Vois ce que tu veux faire. Cette femme me paraît honnête, et puis, avant l’échéance, tu seras en fonds ou j’y serai. »

Jacques.

Et vous signâtes les lettres de change ?

Le maître.

Il est vrai.

Jacques.

C’est l’usage des pères, lorsque leurs enfants partent pour la capitale, de leur faire un petit sermon. Ne fréquentez point mauvaise compagnie ; rendez-vous agréable à vos supérieurs, par de l’exactitude à remplir vos devoirs ; conservez votre religion ; fuyez les filles de mauvaise vie, les chevaliers d’industrie, et surtout ne signez jamais de lettres de change.

Le maître.

Que veux-tu, je fis comme les autres ; la première chose que j’oubliai, ce fut la leçon de mon père. Me voilà pourvu de marchandises à vendre, mais c’est de l’argent qu’il nous fallait. Il y avait quelques paires de manchettes à dentelle, très belles : le chevalier s’en saisit au prix coûtant, en me disant : « Voilà déjà une partie de tes emplettes, sur laquelle tu ne perdras rien. » Mathieu de Fourgeot prit une montre et deux boîtes d’or, dont il allait sur-le-champ m’apporter la valeur ; Le Brun prit en dépôt le reste chez lui. Je mis dans ma poche une superbe garniture avec les manchettes ; c’était une des fleurs du bouquet que j’avais à donner. Mathieu de Fourgeot revint en un clin d’œil avec soixante louis : de ces soixante louis, il en retint dix pour lui, et je reçus les cinquante autres. Il me dit qu’il n’avait vendu ni la montre ni les deux boîtes, mais qu’il les avait mises en gage.

Jacques.

En gage ?

Le maître.

Oui.

Jacques.

Je sais où.

Le maître.

Où ?

Jacques.

Chez la demoiselle aux révérences, la Bridoie.

Le maître.

Il est vrai. Avec la paire de manchettes et sa garniture, je pris encore une jolie bague, avec une boîte à mouches, doublée d’or. J’avais cinquante louis dans ma bourse ; et nous étions, le chevalier et moi, de la plus belle gaieté.

Jacques.

Voilà qui est fort bien. Il n’y a dans tout ceci qu’une chose qui m’intrigue : c’est le désintéressement du sieur Le Brun ; est-ce que celui-là n’eut aucune part à la dépouille ?

Le maître.

Allons donc, Jacques, vous vous moquez ; vous ne connaissez pas M. Le Brun. Je lui proposai de reconnaître ses bons offices : il se fâcha, il me répondit que je le prenais apparemment pour un Mathieu de Fourgeot ; qu’il n’avait jamais tendu la main. « Voilà mon cher Le Brun, s’écria le chevalier, c’est toujours lui-même ; mais nous rougirions qu’il fût plus honnête que nous… » Et à l’instant il prit parmi nos marchandises deux douzaines de mouchoirs, une pièce de mousseline, qu’il lui fit accepter pour sa femme et pour sa fille. Le Brun se mit à considérer les mouchoirs, qui lui parurent si beaux, la mousseline qu’il trouva si fine, cela lui était offert de si bonne grâce, il avait une si prochaine occasion de prendre sa revanche avec nous par la vente des effets qui restaient entre ses mains, qu’il se laissa vaincre ; et nous voilà partis, et nous acheminant à toutes jambes de fiacre vers la demeure de celle que j’aimais, et à qui la garniture, les manchettes et la bague étaient destinées. Le présent réussit à merveille. On fut charmante. On essaya sur-le-champ la garniture et les manchettes ; la bague semblait avoir été faite pour le doigt. On soupa, et gaiement comme tu penses bien.

Jacques.

Et vous couchâtes là.

Le maître.

Non.

Jacques.

Ce fut donc le chevalier ?

Le maître.

Je le crois.

Jacques.

Du train dont on vous menait, vos cinquante louis ne durèrent pas longtemps.

Le maître.

Non. Au bout de huit jours nous nous rendîmes chez Le Brun pour voir ce que le reste de nos effets avait produit.

Jacques.

Rien, ou peu de chose. Le Bran fut triste, il se déchaîna contre le Merval et la demoiselle aux révérences, les appela gueux, infâmes, fripons, jura derechef de n’avoir jamais rien à démêler avec eux, et vous remit sept à huit cents francs.

Le maître.

À peu près ; huit cent soixante et dix livres.

Jacques.

Ainsi, si je sais un peu calculer, huit cent soixante et dix livres de Le Brun, cinquante louis de Merval ou de Fourgeot, la garniture, les manchettes et la bague, allons, encore cinquante louis, et voilà ce qui vous est rentré de vos dix-neuf mille sept cent soixante et quinze livres, en marchandises. Diable ! Cela est honnête. Merval avait raison, on n’a pas tous les jours à traiter avec d’aussi dignes gens.

Le maître.

Tu oublies les manchettes prises au prix coûtant par le chevalier.

Jacques.

C’est que le chevalier ne vous en a jamais parlé.

Le maître.

J’en conviens. Et les deux boîtes d’or et la montre mises en gage par Mathieu, tu n’en dis rien.

Jacques.

C’est que je ne sais qu’en dire.

Le maître.

Cependant l’échéance des lettres de change arriva.

Jacques.

Et vos fonds ni ceux du chevalier n’arrivèrent point.

Le maître.

Je fus obligé de me cacher. On instruisit mes parents ; un de mes oncles vint à Paris. Il présenta un mémoire à la police contre tous ces fripons. Ce mémoire fut renvoyé à un des commis ; ce commis était un protecteur gagé de Merval. On répondit que, l’affaire étant en justice réglée, la police n’y pouvait rien. Le prêteur sur gages à qui Mathieu avait confié les deux boîtes fit assigner Mathieu. J’intervins dans ce procès. Les frais de justice furent si énormes, qu’après la vente de la montre et des boîtes, il s’en manquait encore cinq ou six cents francs qu’il n’y eût de quoi tout payer.

Vous ne croirez pas cela, lecteur. Et si je vous disais qu’un limonadier, décédé il y a quelque temps dans mon voisinage, laissa deux pauvres orphelins en bas âge. Le commissaire se transporte chez le défunt ; on appose un scellé. On lève ce scellé, on fait un inventaire, une vente ; la vente produit huit à neuf cents francs. De ces neuf cents francs, les frais de justice prélevés, il reste deux sous pour chaque orphelin ; on leur met à chacun ces deux sous dans la main, et on les conduit à l’hôpital.

Le maître.

Cela fait horreur.

Jacques.

Et cela dure.

Le maître.

Mon père mourut dans ces entrefaites. J’acquittai les lettres de change, et je sortis de ma retraite, où, pour l’honneur du chevalier et de mon amie, j’avouerai qu’ils me tinrent assez fidèle compagnie.

Jacques.

Et vous voilà tout aussi féru qu’auparavant du chevalier et de votre belle ; votre belle vous tenant la dragée plus haute que jamais.

Le maître.

Et pourquoi cela, Jacques ?

Jacques.

Pourquoi ? C’est que maître de votre personne et possesseur d’une fortune honnête, il fallait faire de vous un sot complet, un mari.

Le maître.

Ma foi, je crois que c’était leur projet ; mais il ne leur réussit pas.

Jacques.

Vous êtes bien heureux, ou ils ont été bien maladroits.

Le maître.

Mais il me semble que ta voix est moins rauque, et que tu parles plus librement.

Jacques.

Cela vous semble, mais cela n’est pas.

Le maître.

Tu ne pourrais donc pas reprendre l’histoire de tes amours ?

Jacques.

Non.

Le maître.

Et ton avis est que je continue l’histoire des miennes ?

Jacques.

C’est mon avis de faire une pause, et de hausser la gourde.

Le maître.

Comment ! avec ton mal de gorge tu as fait remplir ta gourde ?

Jacques.

Oui, mais, de par tous les diables, c’est de tisane ; aussi je n’ai point d’idées, je suis bête ; et tant qu’il n’y aura dans la gourde que de la tisane, je serai bête.

Le maître.

Que fais-tu ?

Jacques.

Je verse la tisane à terre ; je crains qu’elle ne nous porte malheur.

Le maître.

Tu es fou.

Jacques.

Sage ou fou, il n’en restera pas la valeur d’une larme dans la gourde.

Tandis que Jacques vide à terre sa gourde, son maître regarde à sa montre, ouvre sa tabatière, et se dispose à continuer l’histoire de ses amours. Et moi, lecteur, je suis tenté de lui fermer la bouche en lui montrant de loin ou un vieux militaire sur son cheval, le dos voûté, et s’acheminant à grands pas ; ou une jeune paysanne en petit chapeau de paille, en cotillons rouges, faisant son chemin à pied ou sur un âne. Et pourquoi le vieux militaire ne serait-il pas ou le capitaine de Jacques ou le camarade de son capitaine ? — Mais il est mort. — Vous le croyez ?… Pourquoi la jeune paysanne ne serait-elle pas ou la dame Suzon, ou la dame Marguerite, ou l’hôtesse du Grand-Cerf, ou la mère Jeanne, ou même Denise, sa fille ? Un faiseur de romans n’y manquerait pas ; mais je n’aime pas les romans, à moins que ce ne soit ceux de Richardson. Je fais l’histoire, cette histoire intéressera ou n’intéressera pas : c’est le moindre de mes soucis. Mon projet est d’être vrai, je l’ai rempli. Ainsi, je ne ferai point revenir frère Jean de Lisbonne ; ce gros prieur qui vient à nous dans un cabriolet, à côté d’une jeune et jolie femme, ce ne sera point l’abbé Hudson. — Mais l’abbé Hudson est mort ? — Vous le croyez ? Avez-vous assisté à ses obsèques ? — Non. — Vous ne l’avez point vu mettre en terre ? — Non. — Il est donc mort ou vivant, comme il me plaira. Il ne tiendrait qu’à moi d’arrêter ce cabriolet, et d’en faire sortir avec le prieur et sa compagne de voyage une suite d’événements en conséquence desquels vous ne sauriez ni les amours de Jacques, ni celles de son maître ; mais je dédaigne toutes ces ressources-là, je vois seulement qu’avec un peu d’imagination et de style, rien n’est plus aisé que de filer un roman. Demeurons dans le vrai, et en attendant que le mal de gorge de Jacques se passe, laissons parler son maître.

Le maître.

Un matin, le chevalier m’apparut fort triste ; c’était le lendemain d’un jour que nous avions passé à la campagne, le chevalier, son amie ou la mienne, ou peut-être de tous les deux, le père, la mère, les tantes, les cousines et moi. Il me demanda si je n’avais commis aucune indiscrétion qui eût éclairé les parents sur ma passion. Il m’apprit que le père et la mère, alarmés de mes assiduités, avaient fait des questions à leur fille ; que si j’avais des vues honnêtes, rien n’était plus simple que de les avouer ; qu’on se ferait honneur de me recevoir à ces conditions ; mais que si je ne m’expliquais pas nettement sous quinzaine, on me prierait de cesser des visites qui se remarquaient, sur lesquelles on tenait des propos, et qui faisaient tort à leur fille, en écartant d’elle des partis avantageux qui pouvaient se présenter sans la crainte d’un refus.

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