Jacques le fataliste et son maître (page 4)

Denis Diderot · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Jacques le fataliste et son maître · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais, pour Dieu, l’auteur, me dites-vous, où allaient-ils ?… Mais, pour Dieu, lecteur, vous répondrai-je, est-ce qu’on sait où l’on va ? Et vous, où allez-vous ? Faut-il que je vous rappelle l’aventure d’Ésope ? Son maître Xantippe lui dit un soir d’été ou d’hiver, car les Grecs se baignaient dans toutes les saisons : « Ésope, va au bain ; s’il y a peu de monde nous nous baignerons… » Ésope part. Chemin faisant il rencontre la patrouille d’Athènes. « Où vas-tu ? — Où je vais ? répond Ésope, je n’en sais rien. — Tu n’en sais rien ? marche en prison. — Eh bien ! reprit Ésope, ne l’avais-je pas bien dit que je ne savais où j’allais ? je voulais aller au bain, et voilà que je vais en prison… » Jacques suivait son maître comme vous le vôtre ; son maître suivait le sien comme Jacques le suivait — Mais, qui était le maître du maître de Jacques ? — Bon, est-ce qu’on manque de maître dans ce monde ? Le maître de Jacques en avait cent pour un, comme vous. Mais parmi tant de maîtres du maître de Jacques, il fallait qu’il n’y en eût pas un bon ; car d’un jour à l’autre il en changeait. — Il était homme. — Homme passionné comme vous, lecteur ; homme curieux comme vous, lecteur ; homme curieux comme vous, lecteur ; homme importun comme vous, lecteur. — Et pourquoi questionnait-il ? — Belle question ! Il questionnait pour apprendre et pour redire comme vous, lecteur…

Le maître dit à Jacques : Tu ne me parais pas disposé à reprendre l’histoire de tes amours.

Jacques.

Mon pauvre capitaine ! il s’en va où nous allons tous, et où il est bien extraordinaire qu’il ne soit pas arrivé plus tôt. Ahi !… Ahi !…

Le maître.

Mais, Jacques, vous pleurez, je crois ?… « Pleurez sans contrainte, parce que vous pouvez pleurer sans honte ; sa mort vous affranchit des bienséances scrupuleuses qui vous gênaient pendant sa vie. Vous n’avez pas les mêmes raisons de dissimuler votre peine que celles que vous aviez de dissimuler votre bonheur ; on ne pensera pas à tirer de vos larmes les conséquences qu’on eût tirées de votre joie. On pardonne au malheur. Et puis il faut dans ce moment se montrer sensible ou ingrat, et, tout bien considéré, il vaut mieux déceler une faiblesse que se laisser soupçonner d’un vice. Je veux que votre plainte soit libre pour être moins douloureuse, je la veux violente pour être moins longue. Rappelez-vous, exagérez-vous même ce qu’il était ; sa pénétration à sonder les matières les plus profondes : sa subtilité à discuter les plus délicates ; son goût solide qui l’attachait aux plus importantes ; la fécondité qu’il jetait dans les plus stériles ; avec quel art il défendait les accusés : son indulgence lui donnait mille fois plus d’esprit que l’intérêt ou l’amour-propre n’en donnait au coupable ; il n’était sévère que pour lui seul. Loin de chercher des excuses aux fautes légères qui lui échappaient, il s’occupait avec toute la méchanceté d’un ennemi à se les exagérer et avec tout l’esprit d’un jaloux à rabaisser le prix de ses vertus par un examen rigoureux des motifs qui l’avaient peut-être déterminé à son insu. Ne prescrivez à vos regrets d’autre terme que celui que le temps y mettra. Soumettons-nous à l’ordre universel lorsque nous perdons nos amis, comme nous nous y soumettrons lorsqu’il lui plaira de disposer de nous ; acceptons l’arrêt du sort qui les condamne, sans désespoir, comme nous l’accepterons sans résistance lorsqu’il se prononcera contre nous. Les devoirs de la sépulture ne sont pas les derniers devoirs des âmes. La terre qui se remue dans ce moment se raffermira sur la tombe de votre amant ; mais votre âme conservera toute sa sensibilité. »

Jacques.

Mon maître, cela est fort beau ; mais à quoi diable cela revient-il ? J’ai perdu mon capitaine, j’en suis désolé ; et vous me détachez, comme un perroquet, un lambeau de la consolation d’un homme ou d’une femme à une autre femme qui a perdu son amant.

Le maître.

Je crois que c’est d’une femme.

Jacques.

Moi, je crois que c’est d’un homme. Mais que ce soit d’un homme ou d’une femme, encore une fois, à quoi diable cela revient-il ? Est-ce que vous me prenez pour la maîtresse de mon capitaine ? Mon capitaine, monsieur, était un brave homme ; et moi, j’ai toujours été un honnête garçon.

Le maître.

Jacques, qui est-ce qui vous le dispute ?

Jacques.

À quoi diable revient donc votre consolation d’un homme ou d’une femme à une autre femme ? À force de vous le demander, vous me le direz peut-être.

Le maître.

Non, Jacques, il faut que vous trouviez cela tout seul.

Jacques.

J’y rêverais le reste de ma vie, que je ne le devinerais pas ; j’en aurais pour jusqu’au jugement dernier.

Le maître.

Jacques, il m’a paru que vous m’écoutiez avec attention tandis que je lisais.

Jacques.

Est-ce qu’on peut la refuser au ridicule ?

Le maître.

Fort bien, Jacques !

Jacques.

Peu s’en est fallu que je n’aie éclaté à l’endroit des bienséances rigoureuses qui me gênaient pendant la vie de mon capitaine, et dont j’avais été affranchi par sa mort.

Le maître.

Fort bien, Jacques ! J’ai donc fait ce que je m’étais proposé. Dites-moi s’il était possible de s’y prendre mieux pour vous consoler. Vous pleuriez : si je vous avais entretenu de l’objet de votre douleur, qu’en serait-il arrivé ? Que vous eussiez pleuré bien davantage, et que j’aurais achevé de vous désoler. Je vous ai donné le change, et par le ridicule de mon oraison funèbre, et par la petite querelle qui s’en est suivie. À présent, convenez que la pensée de votre capitaine est aussi loin de vous que le char funèbre qui le mène à son dernier domicile. Partant, je pense que vous pouvez reprendre l’histoire de vos amours.

Jacques.

Je le pense aussi.

« Docteur, dis-je au chirurgien, demeurez-vous loin d’ici ?

— À un quart de lieue au moins.

— Êtes-vous un peu commodément logé ?

— Assez commodément.

— Pourriez-vous disposer d’un lit ?

— Non.

— Quoi ! pas même en payant, en payant bien ?

— Oh ! en payant et en payant bien, pardonnez-moi. Mais, l’ami, vous ne me paraissez guère en état de payer, et moins encore de bien payer.

— C’est mon affaire. Et serais-je un peu soigné chez vous ?

— Très bien. J’ai ma femme qui a gardé des malades toute sa vie ; j’ai une fille aînée qui fait le poil à tout venant, et qui vous lève un appareil aussi bien que moi.

— Combien me prendriez-vous pour mon logement, ma nourriture et vos soins ?

— Le chirurgien dit en se grattant l’oreille : Pour le logement… la nourriture… les soins… Mais qui est-ce qui me répondra du payement ?

— Je payerai tous les jours.

— Voilà ce qui s’appelle parler, cela… »

Mais, monsieur, je crois que vous ne m’écoutez pas.

Le maître.

Non, Jacques, il était écrit là-haut que tu parlerais cette fois, qui ne sera peut-être pas la dernière, sans être écouté.

Jacques.

Quand on n’écoute pas celui qui parle, c’est qu’on ne pense à rien, ou qu’on pense à autre chose que ce qu’il dit : lequel des deux faisiez-vous ?

Le maître.

Le dernier. Je rêvais à ce qu’un des domestiques noirs qui suivait le char funèbre te disait, que ton capitaine avait été privé, par la mort de son ami, du plaisir de se battre au moins une fois la semaine. As-tu compris quelque chose à cela ?

Jacques.

Assurément !

Le maître.

C’est pour moi une énigme que tu m’obligerais de m’expliquer.

Jacques.

Et que diable cela vous fait-il ?

Le maître.

Peu de chose ; mais quand tu parleras, tu veux apparemment être écouté ?

Jacques.

Cela va sans dire.

Le maître.

Eh bien ! en conscience, je ne saurais t’en répondre, tant que cet inintelligible propos me chiffonnera la cervelle. Tire-moi de là, je t’en prie.

Jacques.

À la bonne heure ! mais jurez-moi, du moins, que vous ne m’interromprez plus.

Le maître.

À tout hasard, je te le jure.

Jacques.

C’est que mon capitaine, bon homme, galant homme, homme de mérite, un des meilleurs officiers du corps, mais homme un peu hétéroclite, avait rencontré et fait amitié avec un autre officier du même corps, bon homme aussi, galant homme aussi, homme de mérite aussi, aussi bon officier que lui, mais homme aussi hétéroclite que lui…

Jacques était à entamer l’histoire de son capitaine, lorsqu’ils entendirent une troupe nombreuse d’hommes et de chevaux qui s’acheminaient derrière eux. C’était le même char lugubre qui revenait sur ses pas. Il était entouré… De gardes de la Ferme ? — Non. — De cavaliers de maréchaussée ? — Peut-être. Quoi qu’il en soit, ce cortège était précédé du prêtre en soutane et en surplis, les mains liées derrière le dos ; du cocher noir, les mains liées derrière le dos ; et des deux valets noirs, les mains liées derrière le dos. Qui fut bien surpris ? Ce fut Jacques, qui s’écria : « Mon capitaine, mon pauvre capitaine n’est pas mort ! Dieu soit loué !… » Puis Jacques tourne bride, pique des deux, s’avance à toutes jambes au-devant du prétendu convoi. Il n’en était pas à trente pas, que les gardes de la Ferme ou les cavaliers de maréchaussée le couchent en joue et lui crient : « Arrête, retourne sur tes pas, ou tu es mort… » Jacques s’arrêta tout court, consulta le destin dans sa tête ; il lui sembla que le destin lui disait : Retourne sur tes pas : ce qu’il fit. Son maître lui dit : Eh bien ! Jacques, qu’est-ce ?

Jacques.

Ma foi, je n’en sais rien.

Le maître.

Et pourquoi ?

Jacques.

Je n’en sais davantage.

Le maître.

Tu verras que ce sont des contrebandiers qui auront rempli cette bière de marchandises prohibées, et qu’ils auront été vendus à la Ferme par les coquins mêmes de qui ils les avaient achetées.

Jacques.

Mais pourquoi ce carrosse aux armes de mon capitaine ?

Le maître.

Ou c’est un enlèvement. On aura caché dans ce cercueil, que sait-on, une femme, une fille, une religieuse ; ce n’est pas le linceul qui fait le mort.

Jacques.

Mais pourquoi ce carrosse aux armes de mon capitaine ?

Le maître.

Ce sera tout ce qu’il te plaira ; mais achève-moi l’histoire de ton capitaine.

Jacques.

Vous tenez encore à cette histoire ? Mais peut-être que mon capitaine est encore vivant.

Le maître.

Qu’est-ce que cela fait à la chose ?

Jacques.

Je n’aime pas à parler des vivants, parce qu’on est de temps en temps exposé à rougir du bien et du mal qu’on en a dit ; du bien qu’ils gâtent, du mal qu’ils réparent.

Le maître.

Ne sois ni fade panégyriste, ni censeur amer ; dis la chose comme elle est.

Jacques.

Cela n’est pas aisé. N’a-t-on pas son caractère, son intérêt, son goût, ses passions, d’après quoi l’on exagère ou l’on atténue ? Dis la chose comme elle est !… Cela n’arrive peut-être pas deux fois en un jour dans toute une grande ville. Et celui qui vous écoute est-il mieux disposé que celui qui parle ? Non. D’où il doit arriver que deux fois à peine en un jour, dans toute une grande ville, on soit entendu comme on dit.

Le maître.

Que diable, Jacques, voilà des maximes à proscrire l’usage de la langue et des oreilles, à ne rien dire, à ne rien écouter et à ne rien croire ! Cependant, dis comme toi, je t’écouterai comme moi, et je t’en croirai comme je pourrai.

Jacques.

Mon cher maître, la vie se passe en quiproquos. Il y a les quiproquos d’amour, les quiproquos d’amitié, les quiproquos de politique, de finance, d’église, de magistrature, de commerce, de femmes, de maris…

Le maître.

Eh ! laisse là ces quiproquos, et tâche de t’apercevoir que c’est en faire un grossier que de t’embarquer dans un chapitre de morale, lorsqu’il s’agit d’un fait historique. L’histoire de ton capitaine ?

Jacques.

Si l’on ne dit presque rien dans ce monde, qui soit entendu comme on le dit, il y a bien pis, c’est qu’on n’y fait presque rien qui soit jugé comme on l’a fait.

Le maître.

Il n’y a peut-être pas sous le ciel une autre tête qui contienne autant de paradoxes que la tienne.

Jacques.

Et quel mal y aurait-il à cela ? Un paradoxe n’est pas toujours une fausseté.

Le maître.

Il est vrai.

Jacques.

Nous passions à Orléans, mon capitaine et moi. Il n’était bruit dans la ville que d’une aventure récemment arrivée à un citoyen appelé M. Le Pelletier, homme pénétré d’une si profonde commisération pour les malheureux, qu’après avoir réduit, par des aumônes démesurées, une fortune assez considérable au plus étroit nécessaire, il allait de porte en porte chercher dans la bourse d’autrui des secours qu’il n’était plus en état de puiser dans la sienne.

Le maître.

Et tu crois qu’il y avait deux opinions sur la conduite de cet homme-là ?

Jacques.

Non, parmi les pauvres ; mais presque tous les riches, sans exception, le regardaient comme une espèce de fou ; et peu s’en fallut que ses proches ne le fissent interdire comme dissipateur. Tandis que nous nous rafraîchissions dans une auberge, une foule d’oisifs s’était rassemblée autour d’une espèce d’orateur, le barbier de la rue, et lui disait : « Vous y étiez, vous, racontez-nous comment la chose s’est passée.

— Très volontiers, répondit l’orateur du coin, qui ne demandait pas mieux que de pérorer. M. Aubertot, une de mes pratiques, dont la maison fait face à l’église des Capucins, était sur sa porte ; M. Le Pelletier l’aborde et lui dit : « Monsieur Aubertot, ne me donnerez-vous rien pour mes amis ? car c’est ainsi qu’il appelle les pauvres, comme vous savez.

« — Non, pour aujourd’hui, monsieur Le Pelletier. »

« M. Le Pelletier insiste : « Si vous saviez en faveur de qui je sollicite votre charité ! c’est une pauvre femme qui vient d’accoucher, et qui n’a pas un guenillon pour entortiller son enfant.

« — Je ne saurais.

« — C’est une jeune et belle fille qui manque d’ouvrage et de pain, et que votre libéralité sauvera peut-être du désordre.

« — Je ne saurais.

« — C’est un manœuvre qui n’avait que ses bras pour vivre, et qui vient de se fracasser une jambe en tombant de son échafaud.

« — Je ne saurais, vous dis-je.

« — Allons, monsieur Aubertot, laissez-vous toucher, et soyez sûr que jamais vous n’aurez l’occasion de faire une action plus méritoire.

« — Je ne saurais, je ne saurais.

« — Mon bon, mon miséricordieux monsieur Aubertot !…

« — Monsieur Le Pelletier, laissez-moi en repos ; quand je veux donner, je ne me fais pas prier… »

« Et cela dit, M. Aubertot lui tourne le dos, passe de sa porte dans son magasin, où M. Le Pelletier le suit ; il le suit de son magasin dans son arrière-boutique, de son arrière-boutique dans son appartement ; là, M. Aubertot, excédé des instances de M. Le Pelletier, lui donne un soufflet… »

Alors mon capitaine se lève brusquement, et dit à l’orateur : « Et il ne le tua pas ?

— Non, monsieur ; est-ce qu’on tue comme cela ?

— Un soufflet, morbleu ! un soufflet ! Et que fit-il donc ?

— Ce qu’il fit après son soufflet reçu ? il prit un air riant, et dit à M. Aubertot : « Cela c’est pour moi ; mais mes pauvres ?… »

À ce mot tous les auditeurs s’écrièrent d’admiration excepté mon capitaine qui leur disait : « Votre M. Le Pelletier, messieurs, n’est qu’un gueux, un malheureux, un lâche, un infâme, à qui cependant cette épée aurait fait prompte justice, si j’avais été là ; et votre Aubertot aurait été bien heureux, s’il ne lui en avait coûté que le nez et les deux oreilles. »

L’orateur lui répliqua : « Je vois, monsieur, que vous n’auriez pas laissé le temps à l’homme insolent de reconnaître sa faute, de se jeter aux pieds de M. Le Pelletier, et de lui présenter sa bourse.

— Non, certes !

— Vous êtes un militaire, et M. Le Pelletier est un chrétien ; vous n’avez pas les mêmes idées du soufflet.

— La joue de tous les hommes d’honneur est la même.

— Ce n’est pas tout à fait l’avis de l’Évangile.

— L’Évangile est dans mon cœur et dans mon fourreau, et je n’en connais pas d’autre… »

Le vôtre, mon maître, est je ne sais où ; le mien est écrit là-haut ; chacun apprécie l’injure et le bienfait à sa manière ; et peut-être n’en portons-nous pas le même jugement dans deux instants de notre vie.

Le maître.

Après, maudit bavard, après…

Lorsque le maître de Jacques avait pris de l’humeur, Jacques se taisait, se mettait à rêver, et souvent ne rompait le silence que par un propos, lié dans son esprit, mais aussi décousu dans la conversation que la lecture d’un livre dont on aurait sauté quelques feuillets. C’est précisément ce qui lui arriva lorsqu’il dit : Mon cher maître…

Le maître.

Ah ! la parole t’est enfin revenue. Je m’en réjouis pour tous les deux, car je commençais à m’ennuyer de ne pas entendre, et toi de ne pas parler. Parle donc…

Jacques allait commencer l’histoire de son capitaine, lorsque, pour la seconde fois, son cheval, se jetant brusquement hors de la grande route à droite, l’emporte à travers une longue plaine, à un bon quart de lieue de distance, et s’arrête tout court entre des fourches patibulaires… Entre des fourches patibulaires ! Voilà une singulière allure de cheval de mener son cavalier au gibet !… « Qu’est-ce que cela signifie, disait Jacques. Est-ce un avertissement du destin ?

Le maître.

Mon ami, n’en doutez pas. Votre cheval est inspiré, et le fâcheux, c’est que tous ces pronostics, inspirations, avertissements d’en haut par rêves, par apparitions, ne servent à rien : la chose n’en arrive pas moins. Cher ami, je vous conseille de mettre votre conscience en bon état, d’arranger vos petites affaires et de me dépêcher, le plus vite que vous pourrez, l’histoire de votre capitaine et celle de vos amours, car je serais fâché de vous perdre sans les avoir entendues. Quand vous vous soucieriez encore plus que vous ne faites, à quoi cela remédierait-il ? à rien. L’arrêt du destin, prononcé deux fois par votre cheval, s’accomplira. Voyez, n’avez-vous rien à restituer à personne ? Confiez-moi vos dernières volontés, et soyez sûr qu’elles seront fidèlement remplies. Si vous m’avez pris quelque chose, je vous le donne ; demandez-en seulement pardon à Dieu, et pendant le temps plus ou moins court que nous avons encore à vivre ensemble, ne me volez plus.

Jacques.

J’ai beau revenir sur le passé, je n’y vois rien à démêler avec la justice des hommes. Je n’ai tué, ni volé, ni violé.

Le maître.

Tant pis ; à tout prendre, j’aimerais mieux que le crime fût commis qu’à commettre, et pour cause.

Jacques.

Mais, monsieur, ce ne sera peut-être pas pour mon compte, mais pour le compte d’un autre, que je serai pendu.

Le maître.

Cela se peut.

Jacques.

Ce n’est peut-être qu’après ma mort que je serai pendu.

Le maître.

Cela se peut encore.

Jacques.

Je ne serai peut-être pas pendu du tout.

Le maître.

J’en doute.

Jacques.

Il est peut-être écrit là-haut que j’assisterai seulement à la potence d’un autre ; et cet autre-là, qui sait qui il est ? s’il est proche, ou s’il est loin ?

Le maître.

Monsieur Jacques, soyez pendu, puisque le sort le veut, et que votre cheval le dit ; mais ne soyez pas insolent : finissez vos conjectures impertinentes, et faites-moi vite l’histoire de votre capitaine.

Jacques.

Monsieur, ne vous fâchez pas, on a quelquefois pendu de fort honnêtes gens : c’est un quiproquo de justice.

Le maître.

Ces quiproquos-là sont affligeants. Parlons d’autre chose.

Jacques, un peu rassuré par les interprétations diverses qu’il avait trouvées au pronostic du cheval, dit :

Quand j’entrai au régiment, il y avait deux officiers à peu près égaux d’âge, de naissance, de service et de mérite. Mon capitaine était l’un des deux. La seule différence qu’il y eût entre eux, c’est que l’un était riche et que l’autre ne l’était pas. Mon capitaine était le riche. Cette conformité devait produire ou la sympathie, ou l’antipathie la plus forte ; elle produisit l’une et l’autre…

Ici Jacques s’arrêta, et cela lui arriva plusieurs fois dans le cours de son récit, à chaque mouvement de tête que son cheval faisait de droite et de gauche. Alors, pour continuer, il reprenait sa dernière phrase, comme s’il avait eu le hoquet.

… Elle produisit l’une et l’autre. Il y avait des jours où ils étaient les meilleurs amis du monde, et d’autres où ils étaient ennemis mortels. Les jours d’amitié ils se cherchaient, ils se fêtaient, ils s’embrassaient, ils se communiquaient leurs peines, leurs plaisirs, leurs besoins ; ils se consultaient sur leurs affaires les plus secrètes, sur leurs intérêts domestiques, sur leurs espérances, sur leurs craintes, sur leurs projets d’avancement. Le lendemain, se rencontraient-ils ? ils passaient l’un à côté de l’autre sans se regarder, ou ils se regardaient fièrement, ils s’appelaient Monsieur, ils s’adressaient des mots durs, ils mettaient l’épée à la main et se battaient. S’il arrivait que l’un des deux fût blessé, l’autre se précipitait sur son camarade, pleurait, se désespérait, l’accompagnait chez lui et s’établissait à côté de son lit jusqu’à ce qu’il fût guéri. Huit jours, quinze jours, un mois après, c’était à recommencer, et l’on voyait, d’un instant à un autre, deux braves gens… deux braves gens, deux amis sincères, exposés à périr par la main l’un de l’autre, et le mort n’aurait certainement pas été le plus à plaindre des deux. On leur avait parlé plusieurs fois de la bizarrerie de leur conduite ; moi-même, à qui mon capitaine avait permis de parler, je lui disais : « Mais, monsieur, s’il vous arrivait de le tuer ? » À ces mots, il se mettait à pleurer et se couvrait les yeux de ses mains ; il courait dans son appartement comme un fou. Deux heures après, ou son camarade le ramenait chez lui blessé, ou il rendait le même service à son camarade. Ni mes remontrances… ni mes remontrances, ni celles des autres n’y faisaient rien ; on n’y trouva de remèdes qu’à les séparer. Le ministre de la guerre fut instruit d’une persévérance si singulière dans des extrémités si opposées, et mon capitaine nommé à un commandement de place, avec injonction expresse de se rendre sur-le-champ à son poste, et défense de s’en éloigner ; une autre défense fixa son camarade au régiment… Je crois que ce maudit cheval me fera devenir fou… À peine les ordres du ministre furent-ils arrivés, que mon capitaine, sous prétexte d’aller remercier de la faveur qu’il venait d’obtenir, partit pour la cour, représenta qu’il était riche et que son camarade indigent avait le même droit aux grâces du roi ; que le poste qu’on venait de lui accorder récompenserait les services de son ami, suppléerait à son peu de fortune, et qu’il en serait, lui, comblé de joie. Comme le ministre n’avait eu d’autre intention que de séparer ces deux hommes bizarres, et que les procédés généreux touchent toujours, il fut arrêté… Maudite bête, tiendras-tu ta tête droite ?… Il fut arrêté que mon capitaine resterait au régiment et que son camarade irait occuper le commandement de place.

À peine furent-ils séparés, qu’ils sentirent le besoin qu’ils avaient l’un de l’autre ; ils tombèrent dans une mélancolie profonde. Mon capitaine demanda un congé de semestre pour aller prendre l’air natal ; mais à deux lieues de la garnison, il vend son cheval, se déguise en paysan et s’achemine vers la place que son ami commandait. Il paraît que c’était une démarche concertée entre eux. Il arrive… Va donc où tu voudras ! Y a-t-il encore là quelque gibet qu’il te plaise de visiter ?… Riez bien, monsieur ; cela est en effet très plaisant… Il arrive ; mais il était écrit là-haut que, quelques précautions qu’ils prissent pour cacher la satisfaction qu’ils avaient de se revoir et ne s’aborder qu’avec les marques extérieures de la subordination d’un paysan à un commandant de place, des soldats, quelques officiers qui se rencontreraient par hasard à leur entrevue et qui seraient instruits de leur aventure, prendraient des soupçons et iraient prévenir le major de la place.

Celui-ci, homme prudent, sourit de l’avis, mais ne laissa pas d’y attacher toute l’importance qu’il méritait. Il mit des espions autour du commandant. Leur premier rapport fut que le commandant sortait peu, et que le paysan ne sortait point du tout. Il était impossible que ces deux hommes vécussent ensemble huit jours de suite, sans que leur étrange manie les reprît ; ce qui ne manqua pas d’arriver.

Vous voyez, lecteur, combien je suis obligeant ; il ne tiendrait qu’à moi de donner un coup de fouet aux chevaux qui traînent le carrosse drapé de noir, d’assembler, à la porte du gîte prochain, Jacques, son maître, les gardes des Fermes ou les cavaliers de maréchaussée avec le reste de leur cortège, d’interrompre l’histoire du capitaine de Jacques et de vous impatienter à mon aise ; mais pour cela, il faudrait mentir, et je n’aime pas le mensonge, à moins qu’il ne soit utile et forcé. Le fait est que Jacques et son maître ne virent plus le carrosse drapé, et que Jacques, toujours inquiet de l’allure de son cheval, continua son récit :

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