Jacques le fataliste et son maître (page 9)
Et puis la voilà qui se met à faire l’énumération des officiers qui lui avaient fait l’honneur de puiser dans sa bourse, et monsieur un tel, colonel du régiment de ***, et monsieur un tel, capitaine au régiment de ***, et voilà Jacques qui se met à faire un cri : Mon capitaine ! mon pauvre capitaine ! vous l’avez connu ?
L’hôtesse.
Si je l’ai connu ? un grand homme, bien fait, un peu sec, l’air noble et sévère, le jarret bien tendu, deux petits points rouges à la tempe droite. Vous avez donc servi ?
Jacques.
Si j’ai servi !
L’hôtesse.
Je vous en aime davantage ; il doit vous rester de bonnes qualités de votre premier état. Buvons à la santé de votre capitaine.
Jacques.
S’il est encore vivant.
L’hôtesse.
Mort ou vivant, qu’est-ce que cela fait ? Est-ce qu’un militaire n’est pas fait pour être tué ? Est-ce qu’il ne doit pas être enragé, après dix sièges et cinq ou six batailles, de mourir au milieu de cette canaille de gens noirs !… Mais revenons à notre histoire, et buvons encore un coup.
Le maître.
Ma foi, notre hôtesse, vous avez raison.
L’hôtesse.
Je suis bien aise que vous pensiez ainsi.
Le maître.
Car votre vin est excellent.
L’hôtesse.
Ah ! c’est de mon vin que vous parliez ? Eh bien ! vous avez encore raison. Vous rappelez-vous où nous en étions ?
Le maître.
Oui, à la conclusion de la plus perfide des confidences.
L’hôtesse.
M. le marquis des Arcis et Mme de La Pommeraye s’embrassèrent, enchantés l’un de l’autre, et se séparèrent. Plus la dame s’était contrainte en sa présence, plus sa douleur fut violente quand il fut parti. Il n’est donc que trop vrai, s’écria-t-elle, il ne m’aime plus !… Je ne vous ferai point le détail de toutes nos extravagances quand on nous délaisse, vous en seriez trop vains. Je vous ai dit que cette femme avait de la fierté ; mais elle était bien autrement vindicative. Lorsque les premières fureurs furent calmées, et qu’elle jouit de toute la tranquillité de son indignation, elle songea à se venger, mais à se venger d’une manière cruelle, d’une manière à effrayer tous ceux qui seraient tentés à l’avenir de séduire et de tromper une honnête femme. Elle s’est vengée, elle s’est cruellement vengée ; sa vengeance a éclaté et n’a corrigé personne ; nous n’en avons pas été depuis moins vilainement séduites et trompées.
Jacques.
Bon pour les autres, mais vous !…
L’hôtesse.
Hélas ! moi toute la première ! Oh ! que nous sommes sottes ! Encore si ces vilains hommes gagnaient au change ! Mais laissons cela. Que fera-t-elle ? Elle n’en sait encore rien ; elle y rêvera ; elle y rêve.
Jacques.
Si tandis qu’elle y rêve…
L’hôtesse.
C’est bien dit. Mais nos deux bouteilles sont vides… (Jean. — Madame. — Deux bouteilles, de celles qui sont tout au fond, derrière les fagots. — J’entends.) — À force d’y rêver, voici ce qui lui vint en idée. Mme de La Pommeraye avait autrefois connu une femme de province qu’un procès avait appelée à Paris, avec sa fille, jeune, belle et bien élevée. Elle avait appris que cette femme, ruinée par la perte de son procès, en avait été réduite à tenir tripot. On s’assemblait chez elle, on jouait, on soupait, et communément un ou deux des convives restaient, passaient la nuit avec madame ou mademoiselle, à leur choix. Elle mit un de ses gens en quête de ces créatures. On les déterra, on les invita à faire visite à Mme de La Pommeraye, qu’elles se rappelaient à peine. Ces femmes, qui avaient pris le nom de Mme et de Mlle d’Aisnon, ne se firent pas attendre ; dès le lendemain, la mère se rendit chez Mme de La Pommeraye. Après les premiers compliments, Mme de La Pommeraye demanda à la d’Aisnon ce qu’elle avait fait, ce qu’elle faisait depuis la perte de son procès.
« Pour vous parler avec sincérité, lui répondit la d’Aisnon, je fais un métier périlleux, infâme, peu lucratif, et qui me déplaît, mais la nécessité contraint la loi. J’étais presque résolue à mettre ma fille à l’Opéra, mais elle n’a qu’une petite voix de chambre, et n’a jamais été qu’une danseuse médiocre. Je l’ai promenée, pendant et après mon procès, chez des magistrats, chez des grands, chez des prélats, chez des financiers, qui s’en sont accommodés pour un terme et qui l’ont laissée là. Ce n’est pas qu’elle ne soit belle comme un ange, qu’elle n’ait de la finesse, de la grâce ; mais aucun esprit de libertinage, rien de ces talents propres à réveiller la langueur d’hommes blasés. Mais ce qui nous a le plus nui, c’est qu’elle s’était entêtée d’un petit abbé de qualité, impie, incrédule, dissolu, hypocrite, antiphilosophe, que je ne vous nommerai pas ; mais c’est le dernier de ceux qui, pour arriver à l’épiscopat, ont pris la route qui est en même temps la plus sûre et qui demande le moins de talent. Je ne sais ce qu’il faisait entendre à ma fille, à qui il venait lire tous les matins les feuillets de son dîner, de son souper, de sa rapsodie. Sera-t-il évêque, ne le sera-t-il pas ? Heureusement ils se sont brouillés. Ma fille lui ayant demandé un jour s’il connaissait ceux contre lesquels il écrivait, et l’abbé lui ayant répondu que non ; s’il avait d’autres sentiments que ceux qu’il ridiculisait, et l’abbé lui ayant répondu que non, elle se laissa emporter à sa vivacité et lui représenta que son rôle était celui du plus méchant et du plus faux des hommes. »
Mme de La Pommeraye lui demanda si elles étaient fort connues.
« Beaucoup trop, malheureusement.
— À ce que je vois, vous ne tenez point à votre état ?
— Aucunement, et ma fille me proteste tous les jours que la condition la plus malheureuse lui paraît préférable à la sienne ; elle en est d’une mélancolie qui achève d’éloigner d’elle…
— Si je me mettais en tête de vous faire à l’une et à l’autre le sort le plus brillant, vous y consentiriez donc ?
— À bien moins.
— Mais il s’agit de savoir si vous pouvez me promettre de vous conformer à la rigueur des conseils que je vous donnerai.
— Quels qu’ils soient vous pouvez y compter.
— Et vous serez à mes ordres quand il me plaira ?
— Nous les attendrons avec impatience.
— Cela me suffit ; retournez-vous-en ; vous ne tarderez pas à les recevoir. En attendant, défaites-vous de vos meubles, vendez tout, ne réservez pas même vos robes, si vous en avez de voyantes : cela ne cadrerait point à mes vues. »
Jacques, qui commençait à s’intéresser, dit à l’hôtesse : Et si nous buvions à la santé de Mme de La Pommeraye ?
L’hôtesse.
Volontiers.
Jacques.
Et à celle de Mme d’Aisnon.
L’hôtesse.
Tôpe.
Jacques.
Et vous ne refuserez pas celle de Mlle d’Aisnon, qui a une jolie voix de chambre, peu de talent pour la danse, et une mélancolie qui la réduit à la triste nécessité d’accepter un nouvel amant tous les soirs.
L’hôtesse.
Ne riez pas, c’est la plus cruelle chose. Si vous saviez le supplice quand on n’aime pas !…
Jacques.
À Mlle d’Aisnon, à cause de son supplice.
L’hôtesse.
Allons.
Jacques.
Notre hôtesse, aimez-vous votre mari ?
L’hôtesse.
Pas autrement.
Jacques.
Vous êtes donc bien à plaindre ; car il me semble d’une belle santé.
L’hôtesse.
Tout ce qui reluit n’est pas or.
Jacques.
À la belle santé de notre hôte.
L’hôtesse.
Buvez tout seul.
Le maître.
Jacques, Jacques, mon ami, tu te presses beaucoup.
L’hôtesse.
Ne craignez rien, monsieur, il est loyal ; et demain il n’y paraîtra pas.
Jacques.
Puisqu’il n’y paraîtra pas demain, et que je ne fais pas ce soir grand cas de ma raison, mon maître, ma belle hôtesse, encore une santé, une santé qui me tient fort à cœur, c’est celle de l’abbé de Mlle d’Aisnon.
L’hôtesse.
Fi donc, monsieur Jacques ; un hypocrite, un ambitieux, un ignorant, un calomniateur, un intolérant ; car c’est comme cela qu’on appelle, je crois, ceux qui égorgeraient volontiers quiconque ne pense pas comme eux.
Le maître.
C’est que vous ne savez pas, notre hôtesse, que Jacques que voilà est une espèce de philosophe, et qu’il fait un cas infini de ces petits imbéciles qui se déshonorent eux-mêmes et la cause qu’ils défendent si mal. Il dit que son capitaine les appelait le contrepoison des Huet, des Nicole, des Bossuet. Il n’entendait rien à cela, ni vous non plus… Votre mari est-il couché ?
L’hôtesse.
Il y a belle heure !
Le maître.
Et il vous laisse causer comme cela ?
L’hôtesse.
Nos maris sont aguerris… Mme de La Pommeraye monte dans son carrosse, court les faubourgs les plus éloignés du quartier de la d’Aisnon, loue un petit appartement en maison honnête, dans le voisinage de la paroisse, le fait meubler le plus succinctement qu’il est possible, invite la d’Aisnon et sa fille à dîner, et les installe, ou le jour même, ou quelques jours après, leur laissant un précis de la conduite qu’elles ont à tenir.
Jacques.
Notre hôtesse, nous avons oublié la santé de Mme de La Pommeraye, celle du marquis des Arcis ; ah ! cela n’est pas honnête.
L’hôtesse.
Allez, allez, monsieur Jacques, la cave n’est pas vide… Voici ce précis, ou ce que j’en ai retenu :
« Vous ne fréquenterez point les promenades publiques, car il ne faut pas qu’on vous découvre.
« Vous ne recevrez personne, pas même vos voisins et vos voisines, parce qu’il faut que vous affectiez la plus profonde retraite.
« Vous prendrez, dès demain, l’habit de dévotes, parce qu’il faut qu’on vous croie telles.
« Vous n’aurez chez vous que des livres de dévotion, parce qu’il ne faut rien autour de vous qui puisse vous trahir.
« Vous serez de la plus grande assiduité aux offices de la paroisse, jours de fêtes et jours ouvrables.
« Vous vous intriguerez pour avoir entrée au parloir de quelque couvent ; le bavardage de ces recluses ne nous sera pas inutile.
« Vous ferez connaissance étroite avec le curé et les prêtres de la paroisse, parce que je puis avoir besoin de leur témoignage.
« Vous n’en recevrez d’habitude aucun.
« Vous irez à confesse et vous approcherez des sacrements au moins deux fois le mois.
« Vous reprendrez votre nom de famille, parce qu’il est honnête, et qu’on fera tôt ou tard des informations dans votre province.
« Vous ferez de temps en temps quelques petites aumônes, et vous n’en recevrez point, sous quelque prétexte que ce puisse être. Il faut qu’on ne vous croie ni pauvres ni riches.
« Vous filerez, vous coudrez, vous tricoterez, vous broderez, et vous donnerez aux dames de charité votre ouvrage à vendre.
« Vous vivrez de la plus grande sobriété ; deux petites portions d’auberge ; et puis c’est tout.
« Votre fille ne sortira jamais sans vous, ni vous sans elle. De tous les moyens d’édifier à peu de frais, vous n’en négligerez aucun.
« Surtout jamais chez vous, je vous le répète, ni prêtres, ni moines, ni dévotes.
« Vous irez dans les rues les yeux baissés ; à l’église, vous ne verrez que Dieu. »
« J’en conviens, cette vie est austère, mais elle ne durera pas, et je vous en promets la plus signalée récompense. Voyez, consultez-vous : si cette contrainte vous paraît au-dessus de vos forces, avouez-le-moi ; je n’en serai ni offensée, ni surprise. J’oubliais de vous dire qu’il serait à propos que vous vous fissiez un verbiage de la mysticité, et que l’histoire de l’Ancien et du Nouveau Testament vous devînt familière, afin qu’on vous prenne pour des dévotes d’ancienne date. Faites-vous jansénistes ou molinistes, comme il vous plaira ; mais le mieux sera d’avoir l’opinion de votre curé. Ne manquez pas, à tort et à travers, dans toute occasion, de vous déchaîner contre les philosophes ; criez que Voltaire est l’Antéchrist, sachez par cœur l’ouvrage de votre petit abbé, et colportez-le, s’il le faut… »
Mme de La Pommeraye ajouta : « Je ne vous verrai point chez vous ; je ne suis pas digne du commerce d’aussi saintes femmes ; mais n’en ayez aucune inquiétude : vous viendrez ici clandestinement quelquefois, et nous nous dédommagerons, en petit comité, de votre régime pénitent. Mais, tout en jouant la dévotion, n’allez pas vous en empêtrer. Quant aux dépenses de votre petit ménage, c’est mon affaire. Si mon projet réussit, vous n’aurez plus besoin de moi ; s’il manque sans qu’il y ait de votre faute, je suis assez riche pour vous assurer un sort honnête et meilleur que l’état que vous m’aurez sacrifié. Mais surtout soumission, soumission absolue, illimitée à mes volontés, sans quoi je ne réponds de rien pour le présent, et ne m’engage à rien pour l’avenir. »
Le maître, en frappant sur sa tabatière et regardant à sa montre l’heure qu’il est.
Voilà une terrible tête de femme ! Dieu me garde d’en rencontrer une pareille.
L’hôtesse.
Patience, patience, vous ne la connaissez pas encore.
Jacques.
En attendant, ma belle, notre charmante hôtesse, si nous disions un mot à la bouteille ?
L’hôtesse.
Monsieur Jacques, mon vin de Champagne m’embellit à vos yeux.
Le maître.
Je suis pressé depuis si longtemps de vous faire une question, peut-être indiscrète, que je n’y saurais plus tenir.
L’hôtesse.
Faites votre question.
Le maître.
Je suis sûr que vous n’êtes pas née dans une hôtellerie.
L’hôtesse.
Il est vrai.
Le maître.
Que vous y avez été conduite d’un état plus élevé par des circonstances extraordinaires.
L’hôtesse.
J’en conviens.
Le maître.
Et si nous suspendions un moment l’histoire de Mme de La Pommeraye…
L’hôtesse.
Cela ne se peut. Je raconte volontiers les aventures des autres, mais non pas les miennes. Sachez seulement que j’ai été élevée à Saint-Cyr, où j’ai peu lu l’Évangile et beaucoup de romans. De l’abbaye royale à l’auberge que je tiens il y a loin.
Le maître.
Il suffit ; prenez que je ne vous aie rien dit.
L’hôtesse.
Tandis que nos deux dévotes édifiaient, et que la bonne odeur de leur piété et de la sainteté de leurs mœurs se répandait à la ronde, Mme de La Pommeraye observait avec le marquis les démonstrations extérieures de l’estime, de l’amitié, de la confiance la plus parfaite. Toujours bien venu, jamais ni grondé, ni boudé, même après de longues absences : il lui racontait toutes ses petites bonnes fortunes, et elle paraissait s’en amuser franchement. Elle lui donnait ses conseils dans les occasions d’un succès difficile ; elle lui jetait quelquefois des mots de mariage, mais c’était d’un ton si désintéressé, qu’on ne pouvait la soupçonner de parler pour elle. Si le marquis lui adressait quelques-uns de ces propos tendres ou galants dont on ne peut guère se dispenser avec une femme qu’on a connue, ou elle en souriait, ou elle les laissait tomber. À l’en croire, son cœur était paisible ; et, ce qu’elle n’aurait jamais imaginé, elle éprouvait qu’un ami tel que lui suffisait au bonheur de la vie ; et puis elle n’était plus de la première jeunesse, et ses goûts étaient bien émoussés.
« Quoi ! vous n’avez rien à me confier ?
— Non.
— Mais le petit comte, mon amie, qui vous pressait si vivement de mon règne ?
— Je lui ai fermé ma porte, et je ne le vois plus.
— C’est d’une bizarrerie ! Et pourquoi l’avoir éloigné ?
— C’est qu’il ne me plaît pas.
— Ah ! madame, je crois vous deviner : vous m’aimez encore.
— Cela se peut.
— Vous comptez sur un retour.
— Pourquoi non ?
— Et vous vous ménagez tous les avantages d’une conduite sans reproche.
— Je le crois.
— Et si j’avais le bonheur ou le malheur de reprendre, vous vous feriez au moins un mérite du silence que vous garderiez sur mes torts.
— Vous me croyez bien délicate et bien généreuse.
— Mon amie, après ce que vous avez fait, il n’est aucune sorte d’héroïsme dont vous ne soyez capable.
— Je ne suis pas trop fâchée que vous le pensiez.
— Ma foi, je cours le plus grand danger avec vous, j’en suis sûr. »
Jacques.
Et moi aussi.
L’hôtesse.
Il y avait environ trois mois qu’ils en étaient au même point, lorsque Mme de La Pommeraye crut qu’il était temps de mettre en jeu ses grands ressorts. Un jour d’été qu’il faisait beau et qu’elle attendait le marquis à dîner, elle fit dire à la d’Aisnon et à sa fille de se rendre au Jardin du Roi. Le marquis vint ; on servit de bonne heure ; on dîna : on dîna gaiement. Après dîner, Mme de La Pommeraye propose une promenade au marquis, s’il n’avait rien de plus agréable à faire. Il n’y avait ce jour-là ni Opéra, ni comédie ; ce fut le marquis qui en fit la remarque ; et pour se dédommager d’un spectacle amusant par un spectacle utile, le hasard voulut que ce fut lui-même qui invita la marquise à aller voir le Cabinet du Roi. Il ne fut pas refusé, comme vous pensez bien. Voilà les chevaux mis ; les voilà partis ; les voilà arrivés au Jardin du Roi ; et les voilà mêlés dans la foule, regardant tout, et ne voyant rien, comme les autres…
Lecteur, j’avais oublié de vous peindre le site des trois personnages dont il s’agit ici : Jacques, son maître et l’hôtesse ; faute de cette attention, vous les avez entendus parler, mais vous ne les avez point vus ; il vaut mieux tard que jamais. Le maître, à gauche, en bonnet de nuit, en robe de chambre, était étalé nonchalamment dans un grand fauteuil de tapisserie, son mouchoir jeté sur le bras du fauteuil, et sa tabatière à la main. L’hôtesse sur le fond, en face de la porte, proche la table, son verre devant elle. Jacques, sans chapeau, à sa droite, les deux coudes appuyés sur la table, et la tête penchée entre deux bouteilles : deux autres étaient à terre à côté de lui.
Au sortir du Cabinet, le marquis et sa bonne amie se promenèrent dans le jardin. Ils suivaient la première allée qui est à droite en entrant, proche l’école des arbres, lorsque Mme de La Pommeraye fit un cri de surprise, en disant : « Je ne me trompe pas, je crois que ce sont elles ; oui, ce sont elles-mêmes. »
Aussitôt on quitte le marquis, et l’on s’avance à la rencontre de nos deux dévotes. La fille d’Aisnon était à ravir sous ce vêtement simple, qui, n’attirant point le regard, fixe l’attention tout entière sur la personne. « Ah ! c’est vous, madame ?
— Oui, c’est moi.
— Et comment vous portez-vous, et qu’êtes-vous devenue depuis une éternité ?
— Vous savez nos malheurs ; il a fallu s’y résigner, et vivre retirées comme il convenait à notre petite fortune ; sortir du monde, quand on ne peut plus s’y montrer décemment.
— Mais, moi, me délaisser, moi qui ne suis pas du monde, et qui ai toujours de bon esprit de le trouver aussi maussade qu’il l’est !
— Un des inconvénients de l’infortune, c’est la méfiance qu’elle inspire : les indigents craignent d’être importuns.
— Vous, importunes pour moi ! ce soupçon est une bonne injure.
— Madame, j’en suis tout à fait innocente, je vous ai rappelée dix fois à maman, mais elle me disait : Mme de La Pommeraye… personne, ma fille, ne pense plus à nous.
— Quelle injustice ! Asseyons-nous, nous causerons. Voilà M. le marquis des Arcis ; c’est mon ami ; et sa présence ne nous gênera pas. Comme mademoiselle est grandie ! comme elle est embellie depuis que nous ne nous sommes vues !
— Notre position a cela d’avantageux qu’elle nous prive de tout ce qui nuit à la santé : voyez son visage, voyez ses bras ; voilà ce qu’on doit à la vie frugale et réglée, au sommeil, au travail, à la bonne conscience ; et c’est quelque chose… »
On s’assit, on s’entretint d’amitié. La d’Aisnon mère parla bien, la d’Aisnon fille parla peu. Le ton de la dévotion fut celui de l’une et de l’autre, mais avec aisance et sans pruderie. Longtemps avant la chute du jour nos deux dévotes se levèrent. On leur représenta qu’il était encore de bonne heure ; la d’Aisnon mère dit assez haut, à l’oreille de Mme de La Pommeraye, qu’elles avaient encore un exercice de piété à remplir, et qu’il leur était impossible de rester plus longtemps. Elles étaient déjà à quelque distance, lorsque Mme de La Pommeraye se reprocha de ne leur avoir pas demandé leur demeure, et de ne leur avoir pas appris la sienne : « C’est une faute, ajouta-t-elle, que je n’aurais pas commise autrefois. » Le marquis courut pour la réparer ; elles acceptèrent l’adresse de Mme de La Pommeraye, mais, quelles que furent les instances du marquis, il ne put obtenir la leur. Il n’osa pas leur offrir sa voiture, en avouant à Mme de La Pommeraye qu’il en avait été tenté.
Le marquis ne manqua pas de demander à Mme de La Pommeraye ce que c’étaient que ces deux femmes.
« Ce sont deux créatures plus heureuses que nous. Voyez la belle santé dont elles jouissent ! la sérénité qui règne sur leur visage ! l’innocence, la décence qui dictent leurs propos ! On ne voit point cela, on n’entend point cela dans nos cercles. Nous plaignons les dévots ; les dévots nous plaignent : et à tout prendre, je penche à croire qu’ils ont raison.
— Mais, marquise, est-ce que vous seriez tentée de devenir dévote ?
— Pourquoi pas ?
— Prenez-y garde, je ne voudrais pas que notre rupture, si c’en est une, vous menât jusque-là.
— Et vous aimeriez mieux que je rouvrisse ma porte au petit comte ?
— Beaucoup mieux.
— Et vous me le conseilleriez ?
— Sans balancer… »
Mme de La Pommeraye dit au marquis ce qu’elle savait du nom, de la province, du premier état et du procès des deux dévotes, y mettant tout l’intérêt et tout le pathétique possible, puis elle ajouta : « Ce sont deux femmes d’un mérite rare, la fille surtout. Vous concevez qu’avec une figure comme la sienne on ne manque de rien ici quand on veut en faire ressource ; mais elles ont préféré une honnête modicité à une aisance honteuse ; ce qui leur reste est si mince, qu’en vérité je ne sais comment elles font pour subsister. Cela travaille nuit et jour. Supporter l’indigence quand on y est né, c’est ce qu’une multitude d’hommes savent faire ; mais passer de l’opulence au plus étroit nécessaire, s’en contenter, y trouver la félicité, c’est ce que je ne comprends pas. Voilà à quoi sert la religion. Nos philosophes auront beau dire, la religion est une bonne chose.
— Surtout pour les malheureux.
— Et qui est-ce qui ne l’est pas plus ou moins ?
— Je veux mourir si vous ne devenez dévote.
— Le grand malheur ! Cette vie est si peu de chose quand on la compare à une éternité à venir !
— Mais vous parlez déjà comme un missionnaire.
— Je parle comme une femme persuadée. Là, marquis, répondez-moi vrai ; toutes nos richesses ne seraient-elles pas de bien pauvres guenilles à nos yeux, si nous étions plus pénétrés de l’attente des biens et de la crainte des peines d’une autre vie ? Corrompre une jeune fille ou une femme attachée à son mari, avec la croyance qu’on peut mourir entre ses bras, et tomber tout à coup dans des supplices sans fin, convenez que ce serait le plus incroyable délire.
— Cela se fait pourtant tous les jours.
— C’est qu’on n’a point de foi, c’est qu’on s’étourdit.
— C’est que nos opinions religieuses ont peu d’influence sur nos mœurs. Mais, mon amie, je vous jure que vous vous acheminez à toutes jambes au confessionnal.
— C’est bien ce que je pourrais faire de mieux.
— Allez, vous êtes folle ; vous avez encore une vingtaine d’années de jolis péchés à faire : n’y manquez pas ; ensuite vous vous en repentirez, et vous irez vous en vanter aux pieds du prêtre, si cela vous convient… Mais voilà une conversation d’un tour bien sérieux ; votre imagination se noircit furieusement, et c’est l’effet de cette abominable solitude où vous vous êtes renfoncée. Croyez-moi, rappelez au plus tôt le petit comte, vous ne verrez plus ni diable, ni enfer, et vous serez charmante comme auparavant. Vous craignez que je vous le reproche si nous nous raccommodons jamais ; mais d’abord nous ne nous raccommoderons peut-être pas ; et par une appréhension bien ou mal fondée, vous vous privez du plaisir le plus doux ; et, en vérité, l’honneur de valoir mieux que moi ne vaut pas ce sacrifice.