La Divine Comédie (page 14)

Dante Alighieri · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Littré · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Béatrice me regarda avec des yeux étincelants d’amour, des yeux si divins, que ma force vaincue ploya, et je demeurai les yeux baissés, comme hors de moi.

CHANT CINQUIÈME

« Si je flamboie dans le feu d’amour, au delà de ce qui se voit sur la terre, tant que de tes yeux je vainque la force, ne t’en étonne point : cela procède de la parfaite vision, qui fait qu’à mesure qu’on le perçoit, on se porte vers le bien perçu. Je vois comment déjà resplendit dans ton intelligence l’éternelle lumière, dont la vue allume seul un perpétuel amour : et si autre chose séduit le vôtre, ce n’est que par quelque confuse trace d’elle qui reluit à travers. Tu veux savoir si, pour un vœu rompu, on peut par quelque autre œuvre rendre assez, pour que l’âme soit à l’abri du litige. »

Ainsi Béatrice commença ce chant ; et comme un homme qui ne brise point son parler, elle continua de la sorte son saint discours :

« De tous les dons que Dieu, en créant, fit dans sa largesse, le plus conforme à sa bonté, et celui qu’il prise le plus, fut la volonté libre, dont les créatures intelligentes, toutes et seules, furent et sont douées. Si de là tu argumentes, tu comprendras la haute valeur du vœu, s’il est fait de manière que Dieu consente, lorsque tu consens ; puisque, quand se conclut ce pacte entre Dieu et l’homme, de ce trésor dont je parle se fait une victime, et elle se fait par son propre acte . Donc, que peut-on rendre en compensation ? Si tu crois bien user de ce que tu as offert, tu veux du mal acquis faire un bon emploi . Tu es désormais certain du point principal. Mais par ce qu’en cette matière dispense la sainte Église, ce qui semble contraire au vrai que je t’ai montré, il convient qu’encore un peu tu demeures à table, le dur aliment que tu as pris requérant encore quelque aide pour être digéré.

« Ouvre l’esprit à ce que je te découvre, et fixe-le dedans ; car ne donne pas la science d’entendre sans retenir. Deux choses concourent à l’essence de ce sacrifice ; l’une, ce de quoi il est fait ; l’autre, la convention. Cette dernière jamais ne s’annule, mais reste entière, et c’est d’elle qu’il vient d’être parlé si positivement : ainsi ce fut aux Hébreux une nécessité d’offrir, encore que quelquefois l’offrande pût être changée, comme tu dois le savoir. L’autre, qui t’est connue sous le nom de matière, peut être telle qu’il n’y ait point de faute à la convertir en une autre matière. Mais que nul ne change de soi-même ce qui charge son épaule, sans qu’aient tourné et la clef blanche et la clef jaune ! Et que folle il croie toute permutation, si la chose omise n’est à celle qu’on y substitue comme quatre est à six . Quoi que ce soit donc, qui, par sa valeur, pèse tant qu’il entraîne toute balance, ne peut être compensé par aucun autre don. Que les mortels ne se jouent point du vœu : soyez fidèles, mais à ce faire non imprudents, comme fut Jephté en sa première promesse ; à qui plus il convenait de dire : j’ai mal fait, qu’en la gardant faire pis . Et aussi insensé tu trouveras le grand chef des Grecs ; d’où Iphigénie pleura son beau visage, et sur soi fit pleurer et les fous et les sages, qui ouïrent parler d’un pareil culte. Soyez chrétiens, plus pesants à vous mouvoir ; ne soyez point comme une plume à tout vent ; et ne croyez pas que toute eau vous lave . Vous avez le Vieux et le Nouveau Testament, et le pasteur de l’Église pour vous guider ; cela suffit à votre salut. Si autre chose ne vous crie une cupidité mauvaise , soyez hommes et non de folles brebis, afin que le Juif, au milieu de vous, de vous point ne se rie. Ne faites point comme l’agneau qui laisse le lait de sa mère, et, simple et folâtre, s’amuse à jouer avec lui-même. »

Comme je l’écris, ainsi dit Béatrice. Puis, ardente de désir, elle se tourna vers cette partie où le monde est plus vivant .

En se taisant et en changeant d’aspect, elle imposa silence à mon esprit avide, qui déjà devant soi avait de nouvelles questions : et comme une flèche qui frappe le but avant que la corde soit en repos, ainsi nous courûmes dans le second royaume . Là, je vis ma Dame resplendir lentement, lorsqu’elle entra dans la lumière de ce ciel, que plus brillante en devint la planète. Et si, changeant, l’étoile prit un plus vif éclat, que devins-je, moi, par une nature de toutes matières muable ! Comme en un vivier tranquille et pur, accourent les poissons à ce qui vient de dehors, l’estimant leur pâture ; ainsi vis-je plus de mille splendeurs accourir vers nous, et chacune disait : « Voici qui accroîtra nos amours. » Et sitôt qu’une ombre venait à nous, on la voyait pleine d’allégresse au milieu de l’éclatante lumière qui sortait d’elle. Si point ne se continuait ce qui se commence ici, pense, Lecteur, combien te serait pénible la disette de plus savoir, et par toi-même tu apprendras combien de ceux-ci je désirais connaître l’état, dès qu’à mes yeux ils eurent apparu.

« O bien né, à qui la grâce accorde de voir, avant de quitter la milice, les trônes des triomphes éternels, de la lumière qui par tout le ciel s’épand, nous reluisons ; si donc tu désires t’enquérir de nous, à ton plaisir rassasie-toi. »

Ainsi me fut-il dit par un de ces pieux esprits ; et Béatrice : « Parle, parle avec confiance, et crois comme à des Dieux. » — Je vois bien que tu habites dans ta propre lumière, et que par tes yeux tu l’émets, car elle éclate selon qu’au dedans de toi elle est vive. Mais je ne sais qui tu es, ni pourquoi, âme digne, tu occupes le degré de la sphère, qui se voile aux mortels avec les rayons d’un autre . Cela dis-je à la lumière qui auparavant m’avait parlé ; sur quoi elle se fit beaucoup plus lumineuse qu’elle n’était d’abord.

Comme le Soleil qui se cache lui-même par trop de lumière, quand la chaleur a dévoré les épaisses vapeurs qui la tempéraient, par plus d’allégresse, à moi, se cacha dans son rayonnement la figure sainte, et ainsi toute couverte elle me répondit de la manière que chante le chant suivant.

CHANT SIXIÈME

« Après que Constantin eut tourné l’Aigle contre le cours du ciel, qui l’accompagna derrière l’antique héros qui enleva Lavinie , cent et cent années, et plus, l’oiseau de Dieu s’arrêta à l’autre extrémité de l’Europe, près des monts d’où premièrement il était sorti, et là, sous l’ombre de ses ailes sacrées, il gouverna le monde, passant de main en main, et ainsi il parvint dans les miennes. César je fus, et je suis Justinien, qui, par le vouloir du premier Amour, dont je jouis, ôtai des lois le trop et l’inutile. Et avant qu’à cette œuvre je m’appliquasse, je croyais que dans le Christ était une seule nature, et de cette foi je me contentais. Mais le benoît Agapit, qui fut Pasteur suprême, à la foi pure me ramena par ses paroles.

« Je le crus ; et ce qu’il disait, maintenant je le vois clairement, comme tu vois que toute contradiction implique le faux et le vrai. Dès qu’avec l’Église je m’approchai de Dieu, par grâce il lui plut de m’inspirer le haut travail ; et tout entier je m’y adonnai ; et à mon Bélisaire je confiai les armes que tellement seconda la puissance du ciel, que ce me fut un signe de me tenir en repos.

« A la première question satisfait ma réponse ; mais le sujet m’oblige d’y ajouter quelque chose encore, afin que tu voies avec combien peu de raison s’élève contre le signe sacro-saint, et qui se l’approprie, et qui à lui s’oppose. Vois combien de hauts faits l’ont rendu digne de révérence, depuis l’heure où Pallante mourut pour en fonder le règne. Tu sais que d’Albe il fit sa demeure pendant trois cents ans, jusqu’au moment où pour lui encore trois contre trois combattirent. Tu sais ce que, depuis le rapt des Sabines jusqu’à la douleur de Lucrèce, il fit sous sept rois, vainquant à l’entour les nations voisines. Tu sais ce qu’il fit, porté par les glorieux romains contre Brennus, contre Pyrrhus, contre les autres princes et les peuples ligués : d’où Torquatus et Quintius, qui de sa chevelure négligée tira son surnom , et les Décius et les Eabius acquirent la renommée qu’avec joie je contemple. « Il abattit l’orgueil des Arabes , qui, à la suite d’Annibal, passèrent les rocs alpestres d’où tu descends ô Po. Sous lui, tout jeunes, triomphèrent Scipion et Pompée, et, à cette colline au-dessus de laquelle tu naquis, il parut amer . Puis, près du temps où le ciel voulut que le monde jouit d’une sérénité pareille à la sienne César, par la volonté de Rome le prit ; et ce qu’il fit du Var au Rhin, le virent l’Isère et l’Éra, et le virent la Seine et toutes les vallées par lesquelles le Rhône se remplit. Ce qu’il fit après qu’il fut sorti de Ravenne et qu’il eut passé le Rubicon, fut d’un tel vol que ne le suivrait ni langue ni plume. Vers l’Espagne il guida l’armée, puis vers Durazzo, et à Pharsale il frappa un tel coup, que le chaud Nil en ressentit la douleur. Il revit Antandros et le Simoïs, et le lieu où gît Hector ; puis, pour la perte de Ptolomée il reprit son vol. De là, comme la foudre, il vint contre Juba , puis retourna dans votre occident , où il entendait la trompette Pompéienne. Ce qu’il fit avec celui qui après le porta , Brutus et Cassius l’aboient dans l’enfer, et Modène et Pérouse en pleurent ; en pleure aussi la triste Cléopâtre, qui devant lui fuyant, d’un serpent reçut la mort soudaine et atroce. Avec celui-ci il courut jusqu’à la mer Rouge ; avec celui-ci il mit le monde en si grande paix, que fut fermé le temple de Janus. Mais ce que le signe dont je parle avait fait premièrement, et ce qu’ensuite il devait faire dans le royaume mortel qui lui est soumis, devient en apparence chétif et obscur, si avec une vue claire et un sentiment pur, on regarde ce qu’il fit dans la main du troisième César ; car, dans la main de celui-ci, la vivante justice qui m’inspire lui accorda la gloire d’accomplir la vengeance de sa colère . Ores ici considère bien ce que j’ajoute : avec Titus il courut ensuite tirer vengeance de la vengeance de l’antique péché, et quand la dent Lombarde mordit la sainte Église, Charlemagne, vainquant sous ses ailes , la secourut.

Maintenant tu peux juger de ceux que j’ai d’abord accusés , et de leurs fautes, qui sont la cause de tous vos maux. Au signe public l’un oppose les lis jaunes, l’autre l’approprie à son parti, de sorte qu’il est difficile de voir lequel faillit le plus. Qu’exercent les Gibelins, qu’ils exercent leurs manœuvres sous un autre signe ; mal suit celui-là toujours qui le sépare de la justice : et que ne l’abatte point le nouveau Charles avec ses Guelfes, mais qu’il craigne les serres qui à un plus fort lion ont arraché le poil. Plusieurs fois déjà les fils ont pleuré pour le péché de leur père ; et qu’il ne croie pas qu’en faveur de ses lis Dieu transportera la puissance. Cette petite étoile s’orne des esprits bons qui ont été actifs pour acquérir honneur et renommée. Lorsque les désirs ici montent en déviant ainsi force est que les rayons du véritable amour en haut s’élancent moins vifs. Mais dans la proportion de notre salaire avec notre mérite gît une partie de notre joie, parce que nous ne le voyons ni plus grand ni moindre . Par là tellement purifie nos désirs la vivante Justice, qu’ils ne peuvent se détourner à rien de mauvais. De voix diverses se forment de doux chants ; ainsi, dans notre vie , des sièges divers forment une douce harmonie au milieu de ces sphères. Dans cette perle luit la lumière de Roméo , dont l’œuvre grande et belle fut mal récompensée. Mais n’ont pas ri les Provençaux qui agirent contre lui ; car mal chemine celui qui regarde comme un tort fait à soi, le bien fait à autrui.

« Quatre filles eut Raimond Béranger, et toutes reines : et cela pour lui fit Roméo, personnage humble et étranger. Puis de louches paroles le portèrent à demander compte à ce juste, qui lui rendit sept et cinq pour dix . De là il partit pauvre et vieux ; et si le monde savait quel cœur il eut, mendiant sa vie morceau à morceau, il le loue beaucoup, mais plus il le louerait. »

CHANT SEPTIÈME

Hosanna sanctus Deus Sabaoth,

Superillustrans claritate tuâ

Felices ignes horum Malahoth .

Ainsi, retournant vers son chœur, je vis chanter cette substance, qu’enveloppa une double lumière ; et elle et les autres reprirent leur danse, et, comme de rapides étincelles soudain me les voila l’éloignement.

Je doutais et disais : — Dis-lui, dis-lui ; je disais en moi-même, dis-lui, à ma Dame, qui me désaltère avec ses douces paroles.

Mais cette révérence qui s’empare entièrement de moi, seulement à ouïr B et ICE m’inclinait comme un homme pris de sommeil.

Peu de temps souffrit Béatrice qu’ainsi je fusse, et, m’illuminant d’un sourire qui dans le feu rendrait l’homme heureux, elle commença :

« Selon mon apercevance infaillible, tu t’embarrasses en cette pensée, comment une juste vengeance peut être justement punie . Mais je délierai bientôt ton esprit ; toi, écoute, car d’une haute doctrine mes paroles te gratifieront.

En ne supportant pas que, pour son bien, la vertu qui veut, eût un frein, cet homme qui point ne naquit , se perdant, perdit toute sa race : d’où infirme l’humaine espèce demeurera, durant beaucoup de siècles, gisante dans une grande erreur, jusqu’à ce qu’il plut au Verbe de Dieu de descendre, il unit à soi personnellement la nature qui de son Créateur s’était éloignée par l’acte seul de son éternel amour.

Maintenant sois attentif à ce raisonnement : cette nature unie à son Créateur, telle qu’elle fut créée, était pure et bonne. Mais, par sa propre faute, elle fut bannie du Paradis, s’étant retournée de la voie de la vérité et de sa vie. La peine donc subie sur la croix, si on la mesure à la nature prise, aucune jamais ne fut plus justement infligée ; comme aussi jamais il n’en fut pas de plus inique, si on regarde la personne qui souffrit, à laquelle était unie cette nature. Ainsi d’un seul acte sortirent des choses diverses : à Dieu et aux Juifs plut une même mort ; par elle tremble la terre, et le ciel s’ouvrit . Ce ne doit plus désormais t’être une difficulté, quand on dit qu’une juste vengeance fut vengée par une juste cour. Mais je vois maintenant ton esprit, de penser en penser, serré dans un nœud qu’avec un grand désir il attend que je dénoue. Tu dis : Je discerne bien ce que je ouïs ; mais pourquoi Dieu voulut de cette manière seulement opérer notre rédemption, point ne le vois. Ce décret, frère, est caché aux yeux de ceux dont l’intelligence n’a pas grandi dans la flamme d’amour. Parce que vraiment, pour y pénétrer, beaucoup on regarde et peu l’on discerne, je dirai pourquoi cette manière fut plus digne. La divine bonté qui repousse de soi toute envie, ardente en elle-même étincelle, de sorte qu’elle répand les beautés éternelles. Ce qui découle immédiatement d’elle n’a pas de fin, parce que, quand elle scelle, immuable est l’empreinte. Ce qui dérive immédiatement d’elle est entièrement libre, parce qu’il n’est point assujetti à la puissance des choses nouvelles . Il lui est plus conforme, et ainsi plus lui plaît, l’ardeur sainte , dont les rayons pénètrent tout l’être, étant plus vive en celui qui plus lui ressemble. Tous ces avantages, l’humaine créature les possède et si un manque elle déchoit de sa noblesse. Le péché seul la fait serve et la rend dissemblable au souverain Bien, parce que de sa lumière peu elle s’illumine ; et dans sa dignité jamais elle ne remonte, si, par de justes peines opposées au mauvais plaisir, elle ne remplit le vide creusé par la faute. Quand votre nature toute entière pécha dans sa semence, de ces privilèges elle fut privée, comme du Paradis ; et si bien tu y regardes, elle ne pouvait les recouvrer que par l’une de ces voies : ou que Dieu par sa largesse, lui remît sa dette, ou que l’homme par lui-même satisfît pour sa folie. Maintenant, attentif autant que tu le peux à mes paroles, plonge ton regard dans l’abîme de l’éternel conseil.

L’homme, dans son être limité, ne pouvait jamais satisfaire, ne pouvant, en obéissant ensuite avec humilité, descendre autant, qu’en obéissant il voulut s’élever : et c’est la raison pourquoi l’homme était hors d’état de satisfaire par lui-même. Donc il fallait que, par ses propres voies, Dieu rétablit l’homme dans sa pleine vie, je dis par l’une ou par les deux ensemble . Mais parce que d’autant plus agréable est l’œuvre de celui qui opère, que plus elle manifeste la bonté du cœur d’où elle est émanée, la divine bonté, qui s’empreint dans le monde, se plut, pour vous relever, à procéder par toutes ses voies : et entre la dernière nuit et le premier jour , jamais œuvre aussi haute et aussi magnifique, accomplie par l’une ou par l’autre, ne fut ni ne sera ; Dieu ayant usé de plus de largesse, en se donnant lui-même pour que l’homme eût le pouvoir de se relever, que si, de soi seul, il lui eût remis sa dette ; et à l’égard de la justice, imparfaits eussent été tous les autres modes, si le fils de Dieu ne se fût pas humilié jusqu’à s’incarner. Maintenant, afin de satisfaire pleinement tes désirs, je reviens sur un point, pour l’éclaircir de manière qu’il te soit aussi évident qu’à moi. Tu dis : je vois l’air, je vois le feu, l’eau et la terre, et tous leurs mélanges tomber en corruption et durer peu ; et cependant ces choses furent créées : par quoi, si ce que j’ai dit est vrai, elles devraient être exemptes de corruption. Les Anges, frère, et le lieu où tu es , se peuvent dire créés , dans ce qui fait le fond de leur être : mais les éléments que tu as nommés, et les choses faites d’eux, sont informés par une vertu créée. Créée fut la matière qu’ils possèdent ; créée fut, dans ces étoiles qui roulent autour d’eux, la vertu informatrice ; et l’âme de toute brute et des plantes a la faculté potentielle d’attirer le rayon et le mouvement des lumières saintes . Mais, sans intermédiaire, la suprême Bonté souffle en nous la vie et l’enamoure de soi, de sorte que toujours ensuite elle la désire . De là tu peux encore augmenter notre résurrection, si tu repenses comment l’humaine chair fut faite, alors que furent faits nos deux premiers parents . »

CHANT HUITIÈME

Le monde, en son péril , croyait que la belle Cypris, tournant dans le troisième épicycle , inspirait le fol amour : ce pourquoi, non-seulement lui offraient des sacrifices et des hymnes votifs les peuples antiques dans leur antique erreur, mais ils honoraient aussi Dioné et Cupidon, celle-là comme sa mère, celui-ci comme son fils, et ils disaient qu’il s’assit dans le giron de Didon ; et de celle par qui je commence ils tiraient le nom de l’étoile que, tantôt devant, tantôt derrière, avec amour regarde le Soleil.

Je ne m’aperçus point que j’y montais ; mais me rendit certain d’y être ma Dame, que je vis devenir plus belle . Et comme dans la flamme se voit une étincelle, et comme dans une voix se discerne une voix, lorsque l’une est fixe, et que l’autre va et revient, je vis dans cette lumière d’autres lumières se mouvoir en rond, courant plus ou moins vite, selon, je crois, la mesure de leurs visions éternelles . D’une froide nuée jamais ne descendirent, visibles ou non, des vents si rapides , qu’ils ne parussent empêchés et lents à qui eût vu ces divines lumières venir à nous, en quittant le Cercle dont le mouvement commence dans les hauts Séraphins : Et derrière ceux qui le plus en avant apparurent, résonnait Hosanna, tellement que jamais depuis je ne fus sans désir de l’entendre encore. Ensuite un d’eux s’approcha plus de nous, et seul commença : « Tous nous sommes prêts à ce que tu disposes de nous à ton plaisir. Dans un même Cercle, d’une même vitesse et d’une même soif, nous tournons avec les Princes célestes à qui jadis tu as dit : Esprits intelligents, qui mouvez le troisième ciel et d’amour nous sommes si remplis, que, pour te plaire, un peu de repos ne nous sera pas moins doux . »

Après qu’avec respect mes yeux se furent levés sur ma Dame, et qu’elle les eut rendus certains de son consentement, ils se retournèrent vers la lumière qui avait tant promis, et : — Dis, qui es-tu ? fut ma voix empreinte de grande affection.

Oh ! combien la vis-je se dilater et resplendir plus par l’allégresse nouvelle, qui, lorsque je parlai, accrut ses allégresses ! Ainsi rayonnante elle me dit : « Le monde jadis m’eut un peu de temps ; et si plus j’y étais demeuré, beaucoup de mal adviendra qui ne serait point advenu. A toi me celé la joie qui, rayonnant autour de moi, me cache comme l’animal enveloppé de sa soie . Beaucoup tu m’as aimé, et avec grande raison ; car si en bas j’étais resté, je t’aurais de mon amour montré plus que les feuilles. Cette rive gauche que lave le Rhône après s’être mêlé avec la Sorgue, m’attendait dans le temps pour son Seigneur, et cette corne de l’Ausonie, où s’élèvent les villes de Bari, de Gaëte, de Crotone, et d’où le Tronto et le Verdé vont se dégorger dans la mer. Déjà sur mon front brillait la couronne de cette terre que le Danube arrose, après avoir abandonné les rives Tudesques. Et la belle Trinacrie, qu’entre Pachino et Peloro , au-dessus du golfe que tourmente principalement l’Eurus , obscurcit non Typhée, mais le soufre qui se forme , aurait, elle aussi, attendu ses rois, nés par moi de Charles et de Rodolphe , si une mauvaise seigneurie, qui toujours désespère les peuples sujets, n’eût pas poussé Palerme à crier : « Meure, meure ! » Et si mon frère avait cette prévoyance, il fuirait l’avide pauvreté de Catalogne, afin de ne pas les offenser : car vraiment est-il besoin de pourvoir, par lui ou par d’autres, à ce que sa barque, déjà chargée, ne reçoive pas une nouvelle charge. Son avare nature, issue d’une généreuse , exigerait des ministres qui n’eussent point souci de remplir des coffres. »

— La haute joie, mon Seigneur, qu’en moi verse ton parler, m’est d’autant plus chère, que là où tout bien commence et se termine, tu la sens, je crois, comme je la sens ; et cher encore m’est ce que tu me dis, parce que ton regard le découvre en Dieu. Tu m’as fait joyeux ; fais aussi, puisqu’en doute m’ont mis tes paroles, qu’il me soit clair comment peut sortir d’une douce semence un fruit amer.

Ainsi moi à lui ; et lui à moi : « Si je peux te montrer le vrai sur ce que tu me demandes, tu auras le visage comme tu as le dos . Le Bien qui meut et rend heureux tout le royaume où tu montes, exerce sa providence par une vertu qu’il a mise en ces grands corps : et non-seulement les natures prévues sont dans l’intelligence parfaite de soi, mais elles y sont avec les conditions de leur existence ; parce que tout ce que décoche cet arc est disposé pour atteindre une fin prédestinée, comme une flèche dirigée vers son but. Si cela n’était pas, le ciel que tu parcours produirait ses effets de telle sorte qu’ils n’offriraient, au lieu d’art, que des ruines : ce qui ne peut être si les intelligences qui meuvent ces étoiles ne sont défectives, et défective la première qui les a laissées imparfaites. Veux-tu que cette vérité te soit encore plus claire ? » Et moi : — Non, car je vois qu’il est impossible que, dans ce qui est de besoin, la nature se fatigue .

D’où lui derechef : « Or, dis, ne serait-ce pas un mal pour l’homme sur la terre, s’il n’était pas citoyen ? » — Oui, répondis-je, et ici de raison point ne demande. — « Et peut-il l’être, si l’on n’y vit diversement, pour divers offices ? Non, si bien vous enseigne votre maître . »

Par des déductions il vint jusqu’ici ; puis il ajouta : « Donc, il faut que de vos actes les racines soient diverses ; par quoi l’un naît Solon, un autre Xerxès, un autre Melchisédech, et un autre celui qui perdit son fils volant à travers les airs. La nature qui dans son mouvement circulaire, empreint la cire mortelle, accomplit bien son œuvre, mais elle ne distingue point une maison d’une autre. De là il advient qu’Esaü est par la semence séparé de Jacob ; et que d’un père si vil vient Quirinus, qu’on le fait descendre de Mars . La nature engendrée suivrait toujours une voie semblable à celle des générateurs, si ne prévalait point la Providence divine. Maintenant, ce qui était derrière toi est devant ; mais, pour que tu saches qu’avec toi je me plais, d’un corollaire je veux t’emmanteler . Toujours la nature, si elle trouve la fortune opposée réussit mal, comme toute autre semence hors de son terrain. Et si en bas le monde observait le fondement que pose la nature, et s’y conformait, bons seraient ses habitants. Mais vous mettez en religion tel qui naquit pour ceindre l’épée, et faites un roi de tel qui est propre à prêcher : d’où vos pas sont hors de la route. »

CHANT NEUVIÈME

Après que ton Charles, belle Clémence , eut éclairci mes doutes, il me raconta les fourberies dont on userait contre ses descendants. Mais il dit : « Tais-toi, et laisse couler les ans ; » de sorte que rien ne puis dire, sinon que de justes pleurs suivront les torts à vous faits.

Déjà l’âme de cette lumière sainte s’était tournée vers le Soleil , qui la remplit, comme le bien qui suffit à tout remplir de soi. Hélas ! âmes trompées, folles et impies, qui de ce bien détournez le cœur, dirigeant vos regards sur les choses vaines ! Voilà qu’une autre de ces splendeurs s’approcha de moi, montrant, par l’éclat qui jaillissait d’elle, son envie de me complaire. Les yeux de Béatrice, fixés sur moi comme auparavant, me rendirent certain de son cher assentiment à ce que je souhaitais.

— « Ah ! satisfaites promptement mon désir, heureux esprit, dis-je, et donnez-moi la preuve qu’en vous peut se réfléchir ce que je pense. »

Sur quoi, la lumière qui m’était encore inconnue, des profondeurs où auparavant elle chantait, vint comme on vient à qui du bien l’on se plaît à faire. En cette partie de la perverse terre Italique, située entre Rialto et les sources de la Brenta et de la Piava, s’élève, non très haut, une colline d’où descendit jadis une flammèche , qui grandement ravagea la contrée. D’une même racine elle et moi nous naquîmes : on m’appelait Cunizza, et ici je resplendis, parce que me vainquit la lumière de cette étoile . Mais joyeusement je me pardonne la cause de mon sort, et point n’en ai de regret, ce qui peut-être étonnera votre vulgaire. De cette brillante et sainte joie de notre ciel, qui est la plus près de moi, une grande renommée est demeurée, et avant qu’elle meure, cette cinquième année se quintuplera . Vois si l’homme doit s’efforcer d’exceller, afin qu’une autre vie succède à la première . « A cela ne pense guère la tourbe présente qu’enferment l’Adige et le Tagliamento ; et, si châtiée qu’elle soit, elle ne se repent pas encore. Mais bientôt il arrivera que, près du marais, Padoue rougira l’eau qui baigne Vicence, à cause de son peuple rebelle au devoir. Et là où le Silé et le Cagnano se joignent, tel seigneurie va la tête haute quand déjà s’ourdit la toile pour le prendre . De son Pasteur impie Feltre aussi pleurera le crime , si horrible que pour un pareil nul jamais n’entra dans Malta . Large serait la cuve qui recevrait, et fatigué qui pèserait once à once le sang Ferrarais, que livrera ce prêtre courtois pour montrer son zèle de parti ; et de tels dons seront conformes aux mœurs du pays. Là-haut sont des miroirs, que vous appelez Trônes, par lesquels à nos yeux resplendit Dieu qui juge ; ainsi pour certain doit être tenu ce que je dis. »

Lors il se tut, et parut se tourner vers un autre dans le chœur, où il rentra comme il était auparavant. L’autre joie , qui était déjà connue, à la vue se fit aussi brillante qu’un fin rubis que frappe le Soleil. Comme ici , d’allégresse, riant devient le visage, ainsi là-haut resplendissant ; mais en bas , l’ombre dehors s’assombrit, selon que l’âme est triste.

— Dieu voit tout, et ta vue plonge en lui, dis-je, esprit heureux, de sorte qu’aucune de ses volontés ne peut t’être obscure. Pourquoi donc ta voix qui, toujours mêlée au chant de ces feux pieux, qui de six ailes se font une cellule, ravit le ciel, ne satisfait-elle pas mes désirs ? Je n’attendrais point ta demande, si je pénétrais en toi comme tu pénètres en moi.

« La plus grande vallée », commença-t-il alors, « où s’épandent les eaux, hors cette mer qui entoure la terre, entre les rivages discordants contre le Soleil tant s’en va, qu’elle fait le Méridien de ce qui auparavant était à l’horizon. De cette vallée je fus riverain, entre l’Ebre et la Magra, dont le Cours borné sépare le Génovésan de la Toscane. Au même couchant, presque, et au même levant sont situées Bougie et la ville d’où je fus , qui du sang des siens jadis attiédit son port. Foulques m’appelait ce peuple, à qui fut connu mon nom ; et de moi ce ciel s’empreint, comme je le fis de lui : car, au déplaisir de Sichée et de Créuse, plus que moi ne brûla la fille de Bélus , tant qu’au poil il convint ; ni cette Rhodope, que trompa Démophoon, ni Alcide lorsque Iole fut entrée dans son cœur. Ici cependant point se repent-on, mais on se réjouit, non de la faute qui ne revient dans le souvenir, mais de la Puissance qui disposa tout dans sa prévision. Ici on admire l’art qu’illustre un si grand effet, et l’on discerne le bien en vue duquel le monde d’en haut régit celui d’en bas. Mais, pour que pleinement satisfaits soient tous désirs nés dans cette sphère, il faut qu’outre encore je procède. Tu veux savoir qui est dans cette lumière, laquelle ici près de moi scintille comme un rayon de soleil dans une eau limpide. Or, sache que de la paix y jouit Raab, jointe à notre ordre, qui s’empreint d’elle dans son plus haut degré. Dans ce ciel où l’ombre de votre monde a sa pointe , elle fut enlevée avant aucune des autres âmes pour qui triompha le Christ. Bien convenait-il qu’il la laissât dans quelque ciel, comme une palme de la haute victoire qu’il remporta avec l’une et l’autre main , parce qu’elle favorisa la première gloire de Josué dans la terre sainte, dont le Pape peu se souvient. Ta ville, plantée par celui qui le premier apostasia son Créateur , et de qui l’envie s’est tant propagée, produit et répand la fleur maudite qui a fourvoyé les brebis et les agneaux, parce que du pasteur elle a fait un loup. Pour elle l’Évangile et les grands Docteurs sont abandonnés, et l’on n’étudie que les seules Décrétales, comme par leurs marges on le voit. A cela s’appliquent les Papes et les Cardinaux ; leurs pensers ne vont point à Nazareth, là vers où Gabriel déploya ses ailes. Mais le Vatican, et de Rome les autres lieux élus, qui ont été le cimetière de la milice qui suivit Pierre, seront bientôt délivrés de l’adultère . »

CHANT DIXIÈME

La première et ineffable Puissance regardant en son Fils avec l’Amour, éternelle spiration de l’un et de l’autre avec tant d’ordre créa, que tout ce qu’embrasse l’œil ou l’esprit, on ne saurait le contempler sans en jouir . Lève donc, Lecteur, avec moi la vue vers les hautes sphères, en ce point où un mouvement heurte l’autre , et là, commence d’admirer l’art de ce maître, qui, au-dedans de soi tant l’aime, que jamais il n’en détache ses regards . Vois comme de ce point s’écarte l’oblique cercle qui porte les planètes, afin de satisfaire au monde qui les appelle ; si leur route point ne s’infléchissait, de la vertu qui est dans le ciel une grande partie resterait inutile, et presque toute puissance là en bas serait morte : et si du cercle droit elle s’écartait ou plus ou moins , beaucoup, et en haut et en bas, en souffrirait l’ordre du monde. Maintenant, Lecteur assis sur ton banc, goûte en ta pensée ces premières libations, si tu veux jouir longtemps avant de sentir la fatigue. J’ai servi la table ; à toi désormais de te nourrir. Rappelle tout mon soin le sujet dont j’ai charge d’écrire.

Le plus grand ministre de la nature , qui de la vertu du ciel empreint le monde, et avec sa lumière nous mesure le temps, joint à cette partie mémorée plus haut , tournait dans les spires où plutôt se présente chaque heure : et j’étais en lui ; mais du monter je ne m’aperçus, que comme avant le premier penser on s’aperçoit de son venir : et Béatrice , elle qui du bien au mieux si soudainement transporte, que son acte ne s’épand point dans le temps, combien de soi-même devait-elle être brillante ! Ce que contenait le Soleil où j’entrai, et ce qui s’y discerne, non par la couleur, mais par la lumière, quelque appel que je fisse à l’esprit et à l’art et à l’expérience, je ne le dirais jamais de manière qu’on se l’imaginât ; mais on peut le croire, et que le voir on désire ! Et que notre imagination reste au-dessous d’une si grande hauteur, ce n’est merveille, jamais œil n’ayant dépassé le Soleil .

Telle était là la quatrième famille du haut Père, qui toujours la rassasie, montrant comment il spire et engendre .

Et Béatrice commença : « Rends grâces, rends grâces au Soleil des Anges, qui dans le Soleil sensible t’a élevé par sa grâce. »

Jamais cœur ne fut si disposé à dévotion, ni si prompt à se porter vers Dieu en toute reconnaissance, qu’à ces paroles je le devins ; et mon amour en lui tout entier s’absorba tellement, que Béatrice s’éclipsa dans l’oubli. Loin que cela lui déplût, elle en eut tant de joie, que l’éclat de ses yeux riants sur diverses autres choses attira mon esprit uni à Dieu.

Je vis plusieurs splendeurs, dont la vive lumière vainquit celle du Soleil, faire de nous un centre et de soi une couronne, plus douces encore de voix que brillantes à la vue. Ainsi voyons-nous quelquefois se ceindre la fille de Latone , quand l’air est si humide qu’il retient le fil dont est faite la ceinture.

Dans la cour céleste d’où je reviens, se trouvent beaucoup de pierreries si précieuses et si belles, qu’on ne peut les sortir du Royaume ; et le chant de ses lumières était de celles-là : qui pas assez ne s’empenne pour voler là-haut, attende qu’un muet lui en donne des nouvelles .

Lorsque ainsi chantant, ces ardents Soleils autour de nous eurent tourné trois fois, comme des étoiles voisines d’un pôle fixe, ils me parurent tels que des dames, qui, suspendant leur danse, silencieuses s’arrêtent pour écouter, jusqu’à ce qu’elles aient recueilli les notes nouvelles : Et au dedans de l’un d’eux, j’entendis commencer : « Lorsque le rayon de la grâce, dont s’allume le véritable amour, et qui croit ensuite en aimant, multiplié en toi tant resplendit, qu’en haut il te guide par cette échelle que sans remonter nul ne descend , qui refuserait à ta soif le vin de sa fiole, ne serait pas plus libre que ne l’est l’eau de ne point s’écouler dans la mer. Tu veux savoir de quelles plantes se fleurit cette guirlande qui, ravie, entoure la belle Dame à qui tu dois la force de monter au ciel. Je fus des agneaux du saint troupeau que Dominique conduit par un chemin où bien l’on engraisse, si ne distraient point les choses vaines. Celui-ci, le plus près de moi à droite, fut mon frère et mon maître : il est, lui, Albert de Cologne, et moi Thomas d’Aquin. Si tu veux connaître tous les autres, que ton regard suive ma parole, tournant au-dessus de cette heureuse couronne. Cette autre flamme rayonne de Gratien, qui fut, dans l’un et l’autre droit, d’un secours tel, qu’on s’en réjouit en Paradis . L’autre qui auprès orne notre chœur, fut Pierre , qui, comme la pauvre veuve, offrit à la sainte Église son trésor. La cinquième lumière, la plus belle d’entre nous, émane d’un amour, que tout le monde, en bas, est avide d’en savoir nouvelle . Dedans est le haut esprit où fut infuse une science si profonde, que, si le vrai est vrai , qui tant vit point ne surgit un second. Auprès, distingue la lumière de ce flambeau , qui, en bas dans la chair, vit le plus à fond la nature et le ministère angélique. Dans l’autre petite lumière resplendit ce défenseur des temps chrétiens , dont le livre inspira Augustin . Ores, si le regard de ton esprit, de lumière en lumière, nage derrière mes louanges, te reste encore la soif de la huitième . Par la vision de tout bien , dedans jouit l’âme sainte qui manifeste le monde fallacieux à qui bien l’écoute . Le corps dont elle fut chassée gît en bas dans le Cieldauro , et elle du martyre et de l’exil vint, à cette paix. Vois plus loin flamboyer l’ardente haleine d’Isidore , de Bède et de Richard , qui fut, dans ses contemplations, plus qu’un homme. Celui-ci, de qui ton regard revient à moi, est la lumière d’un esprit auquel la mort parut tardive : c’est l’éternelle lumière de Sigier , qui, enseignant dans la rue au Fouarre, syllogisa des vérités odieuses. »

Ensuite, comme l’horloge, qui nous appelle à l’heure où l’épouse de Dieu se lève pour chanter les louanges matinales de l’époux qu’elle aime, tire et pousse l’une et l’autre partie , sonnant tin tin d’un ton si doux, que l’esprit bien disposé se dilate d’amour ; ainsi vis-je la roue glorieuse se mouvoir, et rendre voix à voix avec un accord et une douceur qui ne peuvent être connus que là où la joie se prolonge sans terme.

CHANT ONZIÈME

O souci insensé des mortels, que fautifs sont les syllogismes qui te font battre en bas les ailes !

Qui suivant le droit, qui les aphorismes et qui le sacerdoce, s’en allait, et qui à régner par force ou par sophismes, qui à voler, qui aux affaires civiles, qui enfoncé dans les plaisirs de la chair, se fatiguait, et qui se plongeait dans l’oisiveté, tandis que moi, dégagé de toutes ces choses, en haut avec Béatrice j’étais si glorieusement accueilli dans le ciel.

Lorsque chacun fut revenu au point du Cercle où auparavant il était fixé comme un cierge dans un chandelier, j’entendis, au dedans de cette lumière qui, premièrement, m’avait parlé, et qui devint plus vive, commencer en souriant : « Comme de son rayon je m’allume, ainsi, dans l’éternelle lumière regardant tes pensers, j’en découvre la cause. Tu doutes, et désires qu’avec plus d’étendue, en un langage clair, proportionné à ton entendement, j’explique ce qu’auparavant j’ai dit : Ou bien l’on s’engraisse et encore : Point ne surgit un second ; et ici besoin est de bien distinguer. La Providence qui gouverne le monde suivant un conseil tel que toute Vue créée défaille avant de pénétrer au fond, afin que l’épouse de celui qui, jetant un grand cri , l’épousa avec son sang béni , vers son bien-aimé s’en allât, assurée en soi, et aussi à lui fidèle, préordonna en sa faveur deux princes, qui d’ici et de là fussent ses guides. L’un en ardeur fut tout séraphique, l’autre par la sagesse fut, en terre, une splendeur de la lumière des Chérubins. D’un seul je parlerai, parce qu’en louant l’un, n’importe lequel, on les loue tous deux, leurs œuvres ayant eu une même fin. Entre le Turpino et l’eau qui descend de la colline choisie par le bienheureux Ubaldo , une côte fertile pend du haut mont par lequel Pérouse sent le froid et le chaud du côté de Porta-Sole , et derrière elle pleurent Nocera et Gualdo, à cause du joug pesant . De cette côte, là où moins rapide elle devient, surgit au monde un soleil, comme celui-ci quelquefois surgit du Gange . Qui donc parle de ce lieu, ne le nomme point Ascesi , ce serait peu dire, mais Orient, si proprement il veut parler. Il n’était pas encore loin de son lever, qu’il commença de faire sentir à la terre quelque confort de sa grande vertu, ayant tout jeune encore, encouru la colère de son père, pour une dame à qui nul, pas plus qu’à la mort, n’ouvre la porte du plaisir : et devant sa cour spirituelle , et coram patre , il s’unit à elle, et de jour en jour ensuite l’aima plus fortement. Privée de son premier époux mille et cent ans, et plus, méprisée et obscure, elle demeura sans être recherchée, jusqu’à celui-ci ; et point ne servit d’entendre que, au son de sa voix, la trouva tranquille avec Amyclas, celui qui fit peur au monde entier ; ni ne servit qu’elle eût été si constante et si courageuse que là où Marie se tint en bas , elle, avec le Christ monta sur la croix. Mais, pour ne pas procéder trop obscurément, par ces amants entends désormais, dans mon parler diffus, François et la Pauvreté. Leur concorde, et sur leur visage la joie merveilleuse de l’amour, et leur doux regard, inspiraient des pensers si saints que le vénérable Bernard le premier se déchaussa, et courut à une si grande paix, et courant il lui semblait être lent.

« O richesse inconnue, ô véritable bien ! Se déchausse Egidio, et se déchausse Silvestre à la suite de l’époux, tant plaît l’épouse. Puis s’en va ce père et ce maître avec sa dame, et avec cette famille qui déjà liait l’humble cordon. Et point n’appesantit ses sourcils la lâcheté de cœur d’être fils de Pierre Bernadone, et de paraître merveilleusement vil ; mais royalement à Innocent il exposa son difficile dessein, et de lui il obtint pour sa religion le premier sceau.

« Après que la gent pauvre se fut accrue derrière celui-ci, dont la vie admirable mieux se chanterait dans la gloire du ciel, d’une seconde couronne l’esprit éternel ceignit par Honorius la sainte volonté de cet Archimandrite , et lorsque, par la soif du martyre, en présence du Soudan superbe il prêcha le Christ, lui et les autres qui le suivirent ; et parce qu’il trouva le peuple trop dur à conversion, et afin de ne pas inutilement s’arrêter là, il revint pour faire fructifier l’herbe Italique. Sur un âpre rocher entre le Tibre et l’Arno , il reçut du Christ le dernier sceau , que deux ans ses membres portèrent. Lorsqu’il plut à celui qui le choisit pour tant de bien, de l’élever à la récompense qu’il mérita en se faisant petit, à ses frères, comme à de justes héritiers, il recommanda sa Dame si chère, et ordonna qu’ils l’aimassent fidèlement ; et de son sein voulut prendre son vol la noble âme en retournant dans son royaume, et pour son corps point ne voulut d’autre bière .

« Pense maintenant ce que fut celui qui fut son digne collègue, pour maintenir la barque de Pierre sur la haute mer dans le droit chemin ; celui-ci fut notre Patriarche : c’est pourquoi qui le suit comme il commande , tu peux voir de quelle bonne marchandise il se charge. Mais son troupeau d’une nouvelle pâture est devenu si avide, que force est qu’il s’égare en divers sentiers : et plus ses brebis loin de lui s’en vont vagabondes, plus elles reviennent au bercail vides de lait. Bien en est-il qui craignent le dommage, et se serrent contre le pasteur ; mais si rares elles sont, que pour leurs capes suffit peu de drap. Or, si mes paroles ne sont pas rauques, si à m’écouter tu as été attentif, si en ton esprit tu rappelles ce que j’ai dit, ton désir en partie sera satisfait , parce que tu verras l’arbre duquel se font les copeaux , et verra celui que ceint la courroie ce qui indique : Où bien l’on s’engraisse, si point ne distraient les choses vaines. »

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