La Reine Margot (page 26)
— Monseigneur !
— Allons, voyons ! parlez-moi hardiment. Sans que vous vous en doutiez, peut-être suis-je de vos amis.
— Vous, Monseigneur ?
— Oui, moi. Parlez donc.
— Je ne sais que dire à Votre Altesse, Monseigneur. Les choses dont j’avais à entretenir le roi de Navarre touchent à des intérêts que Votre Altesse ne saurait comprendre. D’ailleurs, ajouta de Mouy d’un air qu’il tâcha de rendre indifférent, il s’agissait de bagatelles.
— De bagatelles ? fit le duc.
— Oui, Monseigneur.
— De bagatelles pour lesquelles vous avez cru devoir exposer votre vie en revenant au Louvre, où, vous le savez, votre tête vaut son pesant d’or. Car on n’ignore point que vous êtes, avec le roi de Navarre et le prince de Condé, un des principaux chefs des huguenots.
— Si vous croyez cela, Monseigneur, agissez envers moi comme doit le faire le frère du roi Charles et le fils de la reine Catherine.
— Pourquoi voulez-vous que j’agisse ainsi, quand je vous ai dit que j’étais de vos amis ? Dites-moi donc la vérité.
— Monseigneur, dit de Mouy, je vous jure…
— Ne jurez pas, Monsieur ; la religion réformée défend de faire des serments, et surtout de faux serments.
De Mouy fronça le sourcil.
— Je vous dis que je sais tout, reprit le duc.
De Mouy continua de se taire.
— Vous en doutez ? reprit le prince avec une affectueuse insistance. Eh bien, mon cher de Mouy, il faut vous convaincre. Voyons, vous allez juger si je me trompe. Avez-vous ou non proposé à mon beau-frère Henri, là, tout à l’heure, le duc étendit la main dans la direction de la chambre du Béarnais, votre secours et celui des vôtres pour le réinstaller dans sa royauté de Navarre ?
De Mouy regarda le duc d’un air effaré.
— Propositions qu’il a refusées avec terreur !
De Mouy demeura stupéfait.
— Avez-vous alors invoqué votre ancienne amitié, le souvenir de la religion commune ? Avez-vous même alors leurré le roi de Navarre d’un espoir bien brillant, si brillant qu’il en a été ébloui, de l’espoir d’atteindre à la couronne de France ? Hein ? dites, suis-je bien informé ? Est-ce là ce que vous êtes venu proposer au Béarnais ?
— Monseigneur ! s’écria de Mouy, c’est si bien cela que je me demande en ce moment même si je ne dois pas dire à Votre Altesse Royale qu’elle en a menti ! provoquer dans cette chambre un combat sans merci, et assurer ainsi par la mort de nous deux l’extinction de ce terrible secret !
— Doucement, mon brave de Mouy, doucement ! dit le duc d’Alençon sans changer de visage, sans faire le moindre mouvement à cette terrible menace ; le secret s’éteindra mieux entre nous si nous vivons tous deux que si l’un de nous meurt. Écoutez-moi et cessez de tourmenter ainsi la poignée de votre épée. Pour la troisième fois, je vous dis que vous êtes avec un ami ; répondez donc comme à un ami. Voyons, le roi de Navarre n’a-t-il pas refusé tout ce que vous lui avez offert ?
— Oui, Monseigneur, et je l’avoue, puisque cet aveu ne peut compromettre que moi.
— N’avez-vous pas crié en sortant de sa chambre et en foulant aux pieds votre chapeau, qu’il était un prince lâche et indigne de demeurer votre chef ?
— C’est vrai, Monseigneur, j’ai dit cela.
— Ah ! c’est vrai ! Vous l’avouez, enfin ?
— Oui.
— Et c’est toujours votre avis ?
— Plus que jamais, Monseigneur !
— Eh bien ! moi, moi, monsieur de Mouy, moi, troisième fils de Henri II, moi, fils de France, suis-je assez bon gentilhomme pour commander à vos soldats, voyons ? et jugez-vous que je suis assez loyal pour que vous puissiez compter sur ma parole ?
— Vous, Monseigneur ! vous, le chef des huguenots !
— Pourquoi pas ? C’est l’époque des conversions, vous le savez. Henri s’est bien fait catholique, je puis bien me faire protestant, moi.
— Oui, sans doute, Monseigneur ; aussi j’attends que vous m’expliquiez…
— Rien de plus simple, et je vais vous dire en deux mots la politique de tout le monde.
Mon frère Charles tue les huguenots pour régner plus largement. Mon frère d’Anjou les laisse tuer parce qu’il doit succéder à mon frère Charles, et que, comme vous le savez mon frère Charles est souvent malade. Mais moi… et c’est tout différent, moi qui ne régnerai jamais, en France du moins, attendu que j’ai deux aînés devant moi ; moi que la haine de ma mère et de mes frères, plus encore que la loi de la nature, éloigne du trône ; moi qui ne dois prétendre à aucune affection de famille, à aucune gloire, à aucun royaume ; moi qui, cependant, porte un cœur aussi noble que mes aînés ; eh bien ! de Mouy ! moi, je veux chercher à me tailler avec mon épée un royaume dans cette France qu’ils couvrent de sang.
Or, voilà ce que je veux, moi, de Mouy, écoutez.
Je veux être roi de Navarre, non par la naissance, mais par l’élection. Et remarquez bien que vous n’avez aucune objection à faire à cela, car je ne suis pas usurpateur, puisque mon frère refuse vos offres, et, s’ensevelissant dans sa torpeur, reconnaît hautement que ce royaume de Navarre n’est qu’une fiction. Avec Henri de Béarn, vous n’avez rien ; avec moi, vous avez une épée et un nom. François d’Alençon, fils de France, sauvegarde tous ses compagnons ou tous ses complices, comme il vous plaira de les appeler. Eh bien ! que dites-vous de cette offre, monsieur de Mouy ?
— Je dis qu’elle m’éblouit, Monseigneur.
— De Mouy, de Mouy, nous aurons bien des obstacles à vaincre. Ne vous montrez donc pas dès l’abord si exigeant et si difficile envers un fils de roi et un frère de roi qui vient à vous.
— Monseigneur, la chose serait déjà faite si j’étais seul à soutenir mes idées ; mais nous avons un conseil, et si brillante que soit l’offre, peut-être même à cause de cela, les chefs du parti n’y adhéreront-ils pas sans condition.
— Ceci est autre chose, et la réponse est d’un cœur honnête et d’un esprit prudent. À la façon dont je viens d’agir, de Mouy, vous avez dû reconnaître ma probité. Traitez-moi donc de votre côté en homme qu’on estime et non en prince qu’on flatte. De Mouy, ai-je des chances ?
— Sur ma parole, Monseigneur, et puisque Votre Altesse veut que je lui donne mon avis, Votre Altesse les a toutes depuis que le roi de Navarre a refusé l’offre que j’étais venu lui faire. Mais, je vous le répète, Monseigneur, me concerter avec nos chefs est chose indispensable.
— Faites donc, Monsieur, répondit d’Alençon. Seulement, à quand la réponse ?
De Mouy regarda le prince en silence. Puis, paraissant prendre une résolution :
— Monseigneur, dit-il, donnez-moi votre main ; j’ai besoin que cette main d’un fils de France touche la mienne pour être sûr que je ne serai point trahi.
Le duc non-seulement tendit la main vers de Mouy, mais il saisit la sienne et la serra.
— Maintenant, Monseigneur, je suis tranquille, dit le jeune huguenot. Si nous étions trahis, je dirais que vous n’y êtes pour rien. Sans quoi, Monseigneur, et pour si peu que vous fussiez dans cette trahison, vous seriez déshonoré.
— Pourquoi me dites-vous cela, de Mouy, avant de me dire quand vous me rapporterez la réponse de vos chefs ?
— Parce que, Monseigneur, en me demandant à quand la réponse, vous me demandez en même temps où sont les chefs, et que, si je vous dis : À ce soir, vous saurez que les chefs sont à Paris et s’y cachent.
Et en disant ces mots, par un geste de défiance, de Mouy attachait son œil perçant sur le regard faux et vacillant du jeune homme.
— Allons, allons, reprit le duc, il vous reste encore des doutes, monsieur de Mouy. Mais je ne puis du premier coup exiger de vous une entière confiance. Vous me connaîtrez mieux plus tard. Nous allons être liés par une communauté d’intérêts qui vous délivrera de tout soupçon. Vous dites donc à ce soir, monsieur de Mouy ?
— Oui, Monseigneur, car le temps presse. À ce soir. Mais où cela, s’il vous plaît ?
— Au Louvre, ici, dans cette chambre, cela vous convient-il ?
— Cette chambre est habitée ? dit de Mouy en montrant du regard les deux lits qui s’y trouvaient en face l’un de l’autre.
— Par deux de mes gentilshommes, oui.
— Monseigneur, il me semble imprudent, à moi, de revenir au Louvre.
— Pourquoi cela ?
— Parce que, si vous m’avez reconnu, d’autres peuvent avoir d’aussi bons yeux que Votre Altesse et me reconnaître à leur tour. Je reviendrai cependant au Louvre, si vous m’accordez ce que je vais vous demander.
— Quoi ?
— Un sauf-conduit.
— De Mouy, répondit le duc, un sauf-conduit de moi saisi sur vous me perd et ne vous sauve pas. Je ne puis pour vous quelque chose qu’à la condition qu’à tous les yeux nous sommes complétement étrangers l’un à l’autre. La moindre relation de ma part avec vous, prouvée à ma mère ou à mes frères, me coûterait la vie. Vous êtes donc sauvegardé par mon propre intérêt, du moment où je me serai compromis avec les autres, comme je me compromets avec vous en ce moment. Libre dans ma sphère d’action, fort si je suis inconnu, tant que je reste moi-même impénétrable, je vous garantis tous ; ne l’oubliez pas. Faites donc un nouvel appel à votre courage, tentez sur ma parole ce que vous tentiez sans la parole de mon frère. Venez ce soir au Louvre.
— Mais comment voulez-vous que j’y vienne ? Je ne puis risquer ce costume dans les appartements. Il était pour les vestibules et les cours. Le mien est encore plus dangereux, puisque tout le monde me connaît ici et qu’il ne me déguise aucunement.
— Aussi, je cherche, attendez… Je crois que… oui, le voici.
En effet, le duc avait jeté les yeux autour de lui, et ses yeux s’étaient arrêtés sur la garde-robe d’apparat de La Mole, pour le moment étendue sur le lit, c’est-à-dire sur ce magnifique manteau cerise brodé d’or dont nous avons déjà parlé, sur un toquet orné d’une plume blanche, entouré d’un cordon de marguerites d’or et d’argent entremêlées, enfin sur un pourpoint de satin gris perle et or.
— Voyez-vous ce manteau, cette plume et ce pourpoint, dit le duc, ils appartiennent à M. de La Mole, un de mes gentilshommes, un muguet du meilleur ton. Cet habit a fait rage à la cour, et on reconnaît M. de La Mole à cent pas lorsqu’il le porte. Je vais vous donner l’adresse du tailleur qui le lui a fourni ; en le lui payant le double de ce qu’il vaut, vous en aurez un pareil ce soir. Vous retiendrez bien le nom de M. de La Mole, n’est-ce pas ?
Le duc d’Alençon achevait à peine la recommandation, que l’on entendit un pas qui s’approchait dans le corridor et qu’une clef tourna dans la serrure.
— Eh ! qui va là ? s’écria le duc en s’élançant vers la porte et en poussant le verrou.
— Pardieu, répondit une voix du dehors, je trouve la question singulière. Qui va là vous-même ? Voilà qui est plaisant ; quand je veux rentrer chez moi, on me demande qui va là !
— Est-ce vous, monsieur de La Mole ?
— Eh ! sans doute que c’est moi. Mais vous, qui êtes-vous ?
Pendant que La Mole exprimait son étonnement de trouver sa chambre habitée et essayait de découvrir quel en était le nouveau commensal, le duc d’Alençon se retournait vivement, une main sur le verrou, l’autre sur la serrure.
— Connaissez-vous M. de La Mole ? demanda-t-il à de Mouy.
— Non, Monseigneur.
— Et lui, vous connaît-il ?
— Je ne le crois pas.
— Alors, tout va bien ; d’ailleurs, faites semblant de regarder par la fenêtre.
De Mouy obéit sans répondre, car La Mole commençait à s’impatienter et frappait à tour de bras.
Le duc d’Alençon jeta un dernier regard vers de Mouy, et, voyant qu’il avait le dos tourné, il ouvrit.
— Monseigneur le duc ! s’écria La Mole en reculant de surprise. Oh ! pardon, pardon, Monseigneur !
— Ce n’est rien, Monsieur. J’ai eu besoin de votre chambre pour recevoir quelqu’un.
— Faites, Monseigneur, faites. Mais permettez, je vous en supplie, que je prenne mon manteau et mon chapeau, qui sont sur le lit ; car j’ai perdu l’un et l’autre cette nuit sur le quai de la Grève, où j’ai été attaqué de nuit par des voleurs.
— En effet, Monsieur, dit le prince en souriant et en passant lui-même à La Mole les objets demandés, vous voici assez mal accommodé ; vous avez eu affaire à des gaillards fort entêtés, à ce qu’il paraît !
Et le duc passa lui-même à La Mole le manteau et le toquet. Le jeune homme salua et sortit pour changer de vêtement dans l’antichambre, ne s’inquiétant aucunement de ce que le duc faisait dans sa chambre ; car c’était assez l’usage au Louvre que les logements des gentilshommes fussent, pour les princes auxquels ils étaient attachés, des hôtelleries qu’ils employaient à toutes sortes de réceptions.
De Mouy se rapprocha alors du duc, et tous deux écoutèrent pour savoir le moment où La Mole aurait fini et sortirait ; mais lorsqu’il eut changé de costume, lui-même les tira d’embarras, car s’approchant de la porte :
— Pardon, Monseigneur ! dit-il ; mais Votre Altesse n’a pas rencontré sur son chemin le comte de Coconnas ?
— Non, monsieur le comte ! et cependant il était de service ce matin.
— Alors on me l’aura assassiné, dit La Mole en se parlant à lui-même tout en s’éloignant.
Le duc écouta le bruit des pas qui allaient s’affaiblissant ; puis ouvrant la porte et tirant de Mouy après lui :
— Regardez-le s’éloigner, dit-il, et tâchez d’imiter cette tournure inimitable.
— Je ferai de mon mieux, répondit de Mouy. Malheureusement je ne suis pas un damoiseau, mais un soldat.
— En tout cas, je vous attends avant minuit dans ce corridor. Si la chambre de mes gentilshommes est libre, je vous y recevrai ; si elle ne l’est pas, nous en trouverons une autre.
— Oui, Monseigneur.
— Ainsi donc, à ce soir, avant minuit.
— À ce soir, avant minuit.
— Ah ! à propos, de Mouy, balancez fort le bras droit en marchant, c’est l’allure particulière de M. de La Mole.
XXIV la rue tizon et la rue cloche-percée.
La Mole sortit du Louvre tout courant, et se mit à fureter dans Paris pour découvrir le pauvre Coconnas.
Son premier soin fut de se rendre à la rue de l’Arbre-Sec et d’entrer chez maître La Hurière, car La Mole se rappelait avoir souvent cité au Piémontais certaine devise latine qui tendait à prouver que l’Amour, Bacchus et Cérès sont des dieux de première nécessité, et il avait l’espoir que Coconnas, pour suivre l’aphorisme romain, se serait installé à la Belle-Étoile, après une nuit qui devait avoir été pour son ami non moins occupée qu’elle ne l’avait été pour lui.
La Mole ne trouva rien chez La Hurière que le souvenir de l’obligation prise et un déjeuner offert d’assez bonne grâce que notre gentilhomme accepta avec grand appétit, malgré son inquiétude.
L’estomac tranquillisé à défaut de l’esprit, La Mole se remit en course, remontant la Seine, comme ce mari qui cherchait sa femme noyée. En arrivant sur le quai de la Grève, il reconnut l’endroit où, ainsi qu’il l’avait dit à M. d’Alençon, il avait, pendant sa course nocturne, été arrêté trois ou quatre heures auparavant, ce qui n’était pas rare dans un Paris plus vieux de cent ans que celui où Boileau se réveillait au bruit d’une balle perçant son volet. Un petit morceau de la plume de son chapeau était resté sur le champ de bataille. Le sentiment de possession est inné chez l’homme. La Mole avait dix plumes plus belles les unes que les autres ; il ne s’arrêta pas moins à ramasser celle-là, ou plutôt le seul fragment qui en eût survécu, et le considérait d’un air piteux, lorsque des pas alourdis retentirent, s’approchant de lui, et que des voix brutales lui ordonnèrent de se ranger. La Mole releva la tête et aperçut une litière précédée de deux pages et accompagnée d’un écuyer.
La Mole crut reconnaître la litière et se rangea vivement.
Le jeune gentilhomme ne s’était pas trompé.
— Monsieur de La Mole ! dit une voix pleine de douceur qui sortait de la litière, tandis qu’une main blanche et douce comme le satin écartait les rideaux.
— Oui, Madame, moi-même, répondit La Mole en s’inclinant.
— Monsieur de La Mole une plume à la main… continua la dame à la litière : êtes-vous donc amoureux, mon cher Monsieur, et retrouvez-vous des traces perdues ?
— Oui, Madame, répondit La Mole, je suis amoureux, et très-fort ; mais, pour le moment, ce sont mes propres traces que je retrouve, quoique ce ne soient pas elles que je cherche. Mais Votre Majesté me permettra-t-elle de lui demander des nouvelles de sa santé ?
— Excellente, Monsieur ; je ne me suis jamais mieux portée, ce me semble ; cela vient probablement de ce que j’ai passé la nuit en retraite.
— Ah ! en retraite, dit La Mole en regardant Marguerite d’une façon étrange.
— Eh bien ! oui ; qu’y a-t-il d’étonnant à cela ?
— Peut-on, sans indiscrétion, vous demander dans quel couvent ?
— Certainement, Monsieur, je n’en fais pas mystère : au couvent des Annonciades. Mais vous, que faites-vous ici avec cet air tout effarouché ?
— Madame, moi aussi j’ai passé la nuit en retraite et dans les environs du même couvent ; ce matin, je cherche mon ami, qui a disparu, et en le cherchant j’ai retrouvé cette plume.
— Qui vient de lui ? Mais en vérité vous m’effrayez sur son compte, la place est mauvaise.
— Que Votre Majesté se rassure, la plume vient de moi ; je l’ai perdue vers cinq heures et demie sur cette place, en me sauvant des mains de quatre bandits qui me voulaient à toute force assassiner, à ce que je crois du moins.
Marguerite réprima un vif mouvement d’effroi.
— Oh ! contez-moi cela ! dit-elle.
— Rien de plus simple, Madame. Il était donc, comme j’avais l’honneur de dire à Votre Majesté, cinq heures du matin à peu près…
— Et à cinq heures du matin, interrompit Marguerite, vous étiez déjà sorti ?
— Votre Majesté m’excusera, dit La Mole, je n’étais pas encore rentré.
— Ah ! monsieur de La Mole ! rentrer à cinq heures du matin ! dit Marguerite avec un sourire qui pour tous était malicieux et que La Mole eut la fatuité de trouver adorable, rentrer si tard ! vous aviez mérité cette punition.
— Aussi je ne me plains pas, Madame, dit La Mole en s’inclinant avec respect, et j’eusse été éventré que je m’estimerais encore plus heureux cent fois que je ne mérite de l’être. Mais enfin je rentrais tard ou de bonne heure, comme Votre Majesté voudra, de cette bienheureuse maison où j’avais passé la nuit en retraite, lorsque quatre tire-laine ont débouché de la rue de la Mortellerie et m’ont poursuivi avec des coupe-choux démesurément longs. C’est grotesque, n’est-ce pas, Madame ? mais enfin c’est comme cela ; il m’a fallu fuir, car j’avais oublié mon épée.
— Oh ! je comprends, dit Marguerite avec un air d’admirable naïveté, et vous retournez chercher votre épée ?
La Mole regarda Marguerite comme si un doute se glissait dans son esprit.
— Madame, j’y retournerais effectivement et même très-volontiers, attendu que mon épée est une excellente lame, mais je ne sais pas où est cette maison.
— Comment, Monsieur ! reprit Marguerite, vous ne savez pas où est la maison où vous avez passé la nuit ?
— Non, Madame, et que Satan m’extermine si je m’en doute !
— Oh ! voilà qui est singulier ! c’est donc tout un roman que votre histoire ?
— Un véritable roman, vous l’avez dit, Madame.
— Contez-la-moi.
— C’est un peu long.
— Qu’importe ! j’ai le temps.
— Et fort incroyable, surtout.
— Allez toujours : je suis on ne peut plus crédule.
— Votre Majesté l’ordonne ?
— Mais oui, s’il le faut.
— J’obéis. Hier soir, après avoir quitté deux adorables femmes avec lesquelles nous avions passé la soirée sur le pont Saint-Michel, nous soupions chez maître La Hurière.
— D’abord, demanda Marguerite avec un naturel parfait, qu’est-ce que maître La Hurière ?
— Maître La Hurière, Madame, dit la Mole en regardant une seconde fois Marguerite avec cet air de doute qu’on avait déjà pu remarquer une première fois chez lui, maître La Hurière est le maître de l’hôtellerie de la Belle-Étoile, située rue de l’Arbre-Sec.
— Bien ; je vois cela d’ici… Vous soupiez donc chez maître La Hurière, avec votre ami Coconnas, sans doute ?
— Oui, Madame, avec mon ami Coconnas, quand un homme entra et nous remit à chacun un billet.