La Reine Margot (page 3)
— Moi ! dit Marguerite.
— Oui, vous, reprit Henri de Navarre avec une bonhomie parfaite ; oui, vous êtes aimée du roi Charles, vous êtes aimée, il appuya sur le mot, du duc d’Alençon ; vous êtes aimée de la reine Catherine ; enfin, vous êtes aimée du duc de Guise.
— Monsieur… murmura Marguerite.
— Eh bien ! qu’y a-t-il donc d’étonnant que tout le monde vous aime ? ceux que je viens de vous nommer sont vos frères ou vos parents. Aimer ses parents et ses frères, c’est vivre selon le cœur de Dieu.
— Mais enfin, reprit Marguerite oppressée, où voulez-vous en venir, Monsieur ?
— J’en veux venir à ce que je vous ai dit : c’est que si vous vous faites, je ne dirai pas mon amie, mais mon alliée, je puis tout braver ; tandis qu’au contraire, si vous vous faites mon ennemie, je suis perdu.
— Oh ! votre ennemie, jamais, Monsieur ! s’écria Marguerite.
— Mais mon amie, jamais non plus ?…
— Peut-être.
— Et mon alliée ?
— Certainement.
Et Marguerite se retourna et tendit la main au roi.
Henri la prit, la baisa galamment, et la gardant dans les siennes bien plus dans un désir d’investigation que par un sentiment de tendresse :
— Eh bien ! je vous crois, Madame, dit-il, et vous accepte pour alliée. Ainsi donc on nous a mariés sans que nous nous connussions, sans que nous nous aimassions ; on nous a mariés sans nous consulter, nous qu’on mariait. Nous ne nous devons donc rien comme mari et femme. Vous voyez, Madame, que je vais au-devant de vos vœux, et que je vous confirme ce soir ce que je vous disais hier. Mais nous, nous nous allions librement, sans que personne nous y force ; nous, nous nous allions comme deux cœurs loyaux qui se doivent protection mutuelle et s’allient ; c’est bien comme cela que vous l’entendez ?
— Oui, Monsieur, dit Marguerite en essayant de retirer sa main.
— Eh bien ! continua le Béarnais les yeux toujours fixés sur la porte du cabinet, comme la première preuve d’une alliance franche est la confiance la plus absolue, je vais, Madame, vous raconter dans ses détails les plus secrets le plan que j’ai formé à l’effet de combattre victorieusement toutes ces inimitiés.
— Monsieur… murmura Marguerite en tournant à son tour et malgré elle les yeux vers le cabinet, tandis que le Béarnais, voyant sa ruse réussir, souriait dans sa barbe.
— Voici donc ce que je vais faire, continua-t-il sans paraître remarquer le trouble de la jeune femme ; je vais…
— Monsieur, s’écria Marguerite en se levant vivement et en saisissant le roi par le bras, permettez que je respire ; l’émotion… la chaleur… j’étouffe.
En effet, Marguerite était pâle et tremblante comme si elle allait se laisser choir sur le tapis.
Henri marcha droit à une fenêtre située à bonne distance et l’ouvrit. Cette fenêtre donnait sur la rivière.
Marguerite le suivit.
— Silence ! silence ! sire ! par pitié pour vous, murmura-t-elle.
— Eh ! Madame, fit le Béarnais en souriant à sa manière, ne m’avez-vous pas dit que nous étions seuls ?
— Oui, Monsieur ; mais n’avez-vous pas entendu dire qu’à l’aide d’une sarbacane, introduite à travers un plafond ou à travers un mur, on peut tout entendre ?
— Bien, Madame, bien, dit vivement et tout bas le Béarnais. Vous ne m’aimez pas, c’est vrai ; mais vous êtes une honnête femme.
— Que voulez-vous dire, Monsieur ?
— Je veux dire que si vous étiez capable de me trahir vous m’eussiez laissé continuer puisque je me trahissais tout seul. Vous m’avez arrêté. Je sais maintenant que quelqu’un est caché ici ; que vous êtes une épouse infidèle, mais une fidèle alliée, et dans ce moment-ci, ajouta le Béarnais en souriant, j’ai plus besoin, je l’avoue, de fidélité en politique qu’en amour…
— Sire… murmura Marguerite confuse.
— Bon, bon, nous parlerons de tout cela plus tard, dit Henri, quand nous nous connaîtrons mieux.
Puis, haussant la voix :
— Eh bien ! continua-t-il, respirez-vous plus librement à cette heure, Madame ?
— Oui, sire, oui, murmura Marguerite.
— En ce cas, reprit le Béarnais, je ne veux pas vous importuner plus longtemps. Je vous devais mes respects et quelques avances de bonne amitié ; veuillez les accepter comme je vous les offre, de tout mon cœur. Reposez-vous donc et bonne nuit.
Marguerite leva sur son mari un œil brillant de reconnaissance et à son tour lui tendit la main.
— C’est convenu, dit-elle.
— Alliance politique, franche et loyale ? demanda Henri.
— Franche et loyale, répondit la reine.
Alors le Béarnais marcha vers la porte, attirant du regard Marguerite comme fascinée. Puis, lorsque la portière fut retombée entre eux et la chambre à coucher :
— Merci Marguerite, dit vivement Henri à voix basse, merci ! Vous êtes une vraie fille de France. Je pars tranquille. À défaut de votre amour, votre amitié ne me fera pas défaut. Je compte sur vous, comme de votre côté vous pouvez compter sur moi. Adieu, Madame.
Et Henri baisa la main de sa femme en la pressant doucement ; puis, d’un pas agile, il retourna chez lui en se disant tout bas dans le corridor :
— Qui diable est chez elle ? Est-ce le roi, est-ce le duc d’Anjou, est-ce le duc d’Alençon, est-ce le duc de Guise, est-ce un frère, est-ce un amant, est-ce l’un et l’autre ? En vérité, je suis presque fâché d’avoir demandé maintenant ce rendez-vous à la baronne ; mais puisque je lui ai engagé ma parole et que Dariole m’attend… n’importe ; elle perdra un peu, j’en ai peur, à ce que j’aie passé par la chambre à coucher de ma femme pour aller chez elle, car, ventre-saint-gris ! cette Margot, comme l’appelle mon beau-frère Charles IX est une adorable créature.
Et d’un pas dans lequel se trahissait une légère hésitation Henri de Navarre monta l’escalier qui conduisait à l’appartement de madame de Sauve.
Marguerite l’avait suivi des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparu, et alors elle était rentrée dans sa chambre. Elle trouva le duc à la porte du cabinet : cette vue lui inspira presque un remords.
De son côté le duc était grave, et son sourcil froncé dénonçait une amère préoccupation.
— Marguerite est neutre aujourd’hui, dit-il, Marguerite sera hostile dans huit jours.
— Ah ! vous avez écouté ? dit Marguerite.
— Que vouliez-vous que je fisse dans ce cabinet ?
— Et vous trouvez que je me suis conduite autrement que devait se conduire la reine de Navarre ?
— Non, mais autrement que devait se conduire la maîtresse du duc de Guise.
— Monsieur, répondit la reine, je puis ne pas aimer mon mari, mais personne n’a le droit d’exiger de moi que je le trahisse. De bonne foi, trahiriez-vous les secrets de la princesse de Porcian, votre femme ?
— Allons, allons, Madame, dit le duc en secouant la tête, c’est bien. Je vois que vous ne m’aimez plus comme aux jours où vous me racontiez ce que tramait le roi contre moi et les miens.
— Le roi était le fort et vous étiez les faibles. Henri est le faible et vous êtes les forts. Je joue toujours le même rôle vous le voyez bien.
— Seulement vous passez d’un camp à l’autre.
— C’est un droit que j’ai acquis, Monsieur, en vous sauvant la vie.
— Bien, Madame ; et comme quand on se sépare on se rend entre amants tout ce qu’on s’est donné, je vous sauverai la vie à mon tour, si l’occasion s’en présente, et nous serons quittes.
Et sur ce le duc s’inclina et sortit sans que Marguerite fît un geste pour le retenir.
Dans l’antichambre il trouva Gillonne, qui le conduisit jusqu’à la fenêtre du rez-de-chaussée, et dans les fossés son page avec lequel il retourna à l’hôtel de Guise.
Pendant ce temps, Marguerite, rêveuse, alla se placer à sa fenêtre.
— Quelle nuit de noces ! murmura-t-elle ; l’époux me fuit et l’amant me quitte !
En ce moment passa de l’autre côté du fossé, venant de la Tour de Bois et remontant vers le moulin de la Monnaie, un écolier, le poing sur la hanche et chantant :
Pourquoi doncques, quand je veux
Ou mordre tes beaux cheveux,
Ou baiser ta bouche aimée,
Ou toucher à ton beau sein,
Contrefais-tu la nonnain
Dedans un cloître enfermée ?
Pour qui gardes-tu tes yeux
Et ton sein délicieux,
Ton front, ta lèvre jumelle ?
En veux-tu baiser Pluton,
Là-bas, après que Caron
T’aura mise en sa nacelle ?
Après ton dernier trépas,
Belle, tu n’auras là-bas
Qu’une bouchette blémie ;
Et quand, mort, je te verrai,
Aux ombres je n’avoûrai
Que jadis tu fus ma mie.
Doncques, tandis que tu vis,
Change, maîtresse, d’avis,
Et ne m’épargne ta bouche ;
Car au jour où tu mourras.
Lors tu te repentiras
De m’avoir été farouche.
Marguerite écouta cette chanson en souriant avec mélancolie ; puis, lorsque la voix de l’écolier se fut perdue dans le lointain, elle referma la fenêtre et appela Gillonne pour l’aider à se mettre au lit.
III un roi poëte.
Le lendemain et les jours qui suivirent se passèrent en fêtes, ballets et tournois.
La même fusion continuait de s’opérer entre les deux partis. C’étaient des caresses et des attendrissements à faire perdre la tête aux plus enragés huguenots. On avait vu le père Cotton dîner et faire débauche avec le baron de Courtaumer, le duc de Guise remonter la Seine en bateau de symphonie avec le prince de Condé.
Le roi Charles paraissait avoir fait divorce avec sa mélancolie habituelle, et ne pouvait plus se passer de son beau-frère Henri. Enfin la reine mère était si joyeuse et si occupée de broderies, de joyaux et de panaches, qu’elle en perdait le sommeil.
Les huguenots, quelque peu amollis par cette Capoue nouvelle, commençaient à revêtir les pourpoints de soie, à arborer les devises et à parader devant certains balcons comme s’ils eussent été catholiques. De tous côtés c’était une réaction en faveur de la religion réformée, à croire que toute la cour allait se faire protestante. L’amiral lui-même, malgré son expérience, s’y était laissé prendre comme les autres, et il en avait la tête tellement montée, qu’un soir il avait oublié, pendant deux heures, de mâcher son cure-dent, occupation à laquelle il se livrait d’ordinaire depuis deux heures de l’après-midi, moment où son dîner finissait, jusqu’à huit heures du soir, moment auquel il se remettait à table pour souper.
Le soir où l’amiral s’était laissé aller à cet incroyable oubli de ses habitudes, le roi Charles IX avait invité à goûter avec lui, en petit comité, Henri de Navarre et le duc de Guise. Puis, la collation terminée, il avait passé avec eux dans sa chambre, et là il leur expliquait l’ingénieux mécanisme d’un piège à loups qu’il avait inventé lui-même, lorsque, s’interrompant tout à coup :
— Monsieur l’amiral ne vient-il donc pas ce soir ? demanda-t-il ; qui l’a aperçu aujourd’hui et qui peut me donner de ses nouvelles ?
— Moi, dit le roi de Navarre, et au cas où Votre Majesté serait inquiète de sa santé, je pourrais la rassurer, car je l’ai vu ce matin à six heures et ce soir à sept.
— Ah ! ah ! fit le roi, dont les yeux un instant distraits se reposèrent avec une curiosité perçante sur son beau-frère, vous êtes bien matineux, Henriot, pour un jeune marié !
— Oui, sire, répondit le roi de Béarn, je voulais savoir de l’amiral, qui sait tout, si quelques gentilshommes que j’attends encore ne sont point en route pour venir.
— Des gentilshommes encore ! vous en aviez huit cents le jour de vos noces, et tous les jours il en arrive de nouveaux, voulez-vous donc nous envahir ? dit Charles IX en riant.
Le duc de Guise fronça le sourcil.
— Sire, répliqua le Béarnais, on parle d’une entreprise sur les Flandres, et je réunis autour de moi tous ceux de mon pays et des environs que je crois pouvoir être utiles à Votre Majesté.
Le duc, se rappelant le projet dont le Béarnais avait parlé à Marguerite le jour de ses noces, écouta plus attentivement.
— Bon, bon ! répondit le roi avec son sourire fauve, plus il y en aura, plus nous serons contents ; amenez, amenez, Henri. Mais qui sont ces gentilshommes ? des vaillants, j’espère ?
— J’ignore, sire, si mes gentilshommes vaudront jamais ceux de Votre Majesté, ceux de monsieur le duc d’Anjou ou ceux de monsieur de Guise, mais je les connais et sais qu’ils feront de leur mieux.
— En attendez-vous beaucoup ?
— Dix ou douze encore.
— Vous les appelez ?
— Sire, leurs noms m’échappent, et, à l’exception de l’un d’eux, qui m’est recommandé par Téligny comme un gentilhomme accompli et qui s’appelle de La Mole, je ne saurais dire…
— De La Mole ! n’est-ce point un Lerac de La Mole, reprit le roi fort versé dans la science généalogique, un Provençal ?
— Précisément, sire ; comme vous voyez, je recrute jusqu’en Provence.
— Et moi, dit le duc de Guise avec un sourire moqueur, je vais plus loin encore que Sa Majesté le roi de Navarre, car je vais chercher jusqu’en Piémont tous les catholiques sûrs que j’y puis trouver.
— Catholiques ou huguenots, interrompit le roi, peu m’importe, pourvu qu’ils soient vaillants.
Le roi, pour dire ces paroles qui, dans son esprit, mêlaient huguenots et catholiques, avait pris une mine si indifférente que le duc de Guise en fut étonné lui-même.
— Votre Majesté s’occupe de nos Flamands ? dit l’amiral à qui le roi, depuis quelques jours, avait accordé la faveur d’entrer chez lui sans être annoncé, et qui venait d’entendre les dernières paroles de Sa Majesté.
— Ah ! voici mon père l’amiral, s’écria Charles IX en ouvrant les bras ; on parle de guerre, de gentilshommes, de vaillants, et il arrive ; ce que c’est que l’aimant, le fer s’y tourne ; mon beau-frère de Navarre et mon cousin de Guise attendent des renforts pour votre armée. Voilà ce dont il était question.
— Et ces renforts arrivent, dit l’amiral.
— Avez-vous eu des nouvelles, Monsieur ? demanda le Béarnais.
— Oui, mon fils, et particulièrement de M. de La Mole ; il était hier à Orléans, et sera demain ou après-demain à Paris.
— Peste ! monsieur l’amiral est donc nécromant, pour savoir ainsi ce qui se fait à trente ou quarante lieues de distance ! Quant à moi, je voudrais bien savoir avec pareille certitude ce qui se passa ou ce qui s’est passé devant Orléans !
Coligny resta impassible à ce trait sanglant du duc de Guise, lequel faisait évidemment allusion à la mort de François de Guise, son père, tué devant Orléans par Poltro de Méré, non sans soupçon que l’amiral eût conseillé le crime.
— Monsieur, répliqua-t-il froidement et avec dignité, je suis nécromant toutes les fois que je veux savoir bien positivement ce qui importe à mes affaires ou à celles du roi. Mon courrier est arrivé d’Orléans il y a une heure, et, grâce à la poste, a fait trente-deux lieues dans la journée. M. de La Mole, qui voyage sur son cheval, n’en fait que dix par jour, lui, et arrivera seulement le 24. Voilà toute la magie.
— Bravo, mon père ! bien répondu, dit Charles IX. Montrez à ces jeunes gens que c’est la sagesse en même temps que l’âge qui ont fait blanchir votre barbe et vos cheveux : aussi allons-nous les envoyer parler de leur tournois et de leurs amours, et rester ensemble à parler de nos guerres. Ce sont les bons conseillers qui font les bons rois, mon père. Allez, Messieurs, j’ai à causer avec l’amiral.
Les deux jeunes gens sortirent, le roi de Navarre d’abord, le duc de Guise ensuite ; mais, hors la porte, chacun tourna de son côté après une froide révérence.
Coligny les avait suivis des yeux avec une certaine inquiétude, car il ne voyait jamais rapprocher ces deux haines sans craindre qu’il n’en jaillît quelque nouvel éclair. Charles IX comprit ce qui se passait dans son esprit, vint à lui, et appuyant son bras au sien :
— Soyez tranquille, mon père, je suis là pour maintenir chacun dans l’obéissance et le respect. Je suis véritablement roi depuis que ma mère n’est plus reine, et elle n’est plus reine depuis que Coligny est mon père.
— Oh ! sire, dit l’amiral, la reine Catherine…
— Est une brouillonne. Avec elle il n’y a pas de paix possible. Ces catholiques italiens sont enragés et n’entendent rien qu’à exterminer. Moi, tout au contraire, non-seulement je veux pacifier, mais encore je veux donner de la puissance à ceux de la religion. Les autres sont trop dissolus, mon père, et ils me scandalisent par leurs amours et par leurs dérèglements. Tiens, veux-tu que je te parle franchement, continua Charles IX en redoublant d’épanchement, je me défie de tout ce qui m’entoure, excepté de mes nouveaux amis ! L’ambition des Tavannes m’est suspecte. Vieilleville n’aime que le bon vin, et il serait capable de trahir son roi pour une tonne de malvoisie. Montmorency ne se soucie que de la chasse, et passe son temps entre ses chiens et ses faucons. Le comte de Retz est Espagnol, les Guises sont Lorrains. Il n’y a de vrais Français en France, je crois, Dieu me pardonne ! que moi, mon beau-frère de Navarre et toi. Mais, moi, je suis enchaîné au trône et ne puis commander des armées. C’est tout au plus si on me laisse chasser à mon aise à Saint-Germain et à Rambouillet. Mon beau-frère de Navarre est trop jeune et trop peu expérimenté. D’ailleurs, il me semble en tout point tenir de son père Antoine que les femmes ont toujours perdu. Il n’y a que toi, mon père, qui sois à la fois brave comme Julius Caesar, et sage comme Plato. Aussi, je ne sais ce que je dois faire, en vérité : te garder comme conseiller ici, ou t’envoyer là-bas comme général. Si tu me conseilles, qui commandera ? Si tu commandes, qui me conseillera ?
— Sire, dit Coligny, il faut vaincre d’abord, puis le conseil viendra après la victoire.
— C’est ton avis, mon père ? eh bien ! soit. Il sera fait selon ton avis. Lundi tu partiras pour les Flandres, et moi, pour Amboise.
— Votre Majesté quitte Paris ?
— Oui. Je suis fatigué de tout ce bruit et de toutes ces fêtes. Je ne suis pas un homme d’action, moi, je suis un rêveur. Je n’étais pas né pour être roi, j’étais né pour être poëte. Tu feras une espèce de conseil qui gouvernera tant que tu seras à la guerre ; et pourvu que ma mère n’en soit pas, tout ira bien. Moi, j’ai déjà prévenu Ronsard de venir me rejoindre ; et là, tous les deux loin du bruit, loin du monde, loin des méchants, sous nos grands bois, aux bords de la rivière, au murmure des ruisseaux, nous parlerons des choses de Dieu, seule compensation qu’il y ait en ce monde aux choses des hommes. Tiens, écoute ces vers, par lesquels je l’invite à me rejoindre ; je les ai faits ce matin.
Coligny sourit. Charles IX passa sa main sur son front jaune et poli comme de l’ivoire, et dit avec une espèce de chant cadencé les vers suivants :
Ronsard, je connais bien que si tu ne me vois
Tu oublies soudain de ton grand roi la voix,
Mais, pour ton souvenir, pense que je n’oublie
Continuer toujours d’apprendre en poésie,
Et pour ce j’ai voulu t’envoyer cet écrit,
Pour enthousiasmer ton fantastique esprit.
Donc ne t’amuse plus aux soins de ton ménage,
Maintenant n’est plus temps de faire jardinage ;
Il faut suivre ton roi, qui t’aime par sus tous,
Pour les vers qui de toi coulent braves et doux,
Et crois, si tu ne viens me trouver à Amboise,
Qu’entre nous adviendra une bien grande noise.
— Bravo ! sire, bravo ! dit Coligny ; je me connais mieux en choses de guerre qu’en choses de poésie, mais il me semble que ces vers valent les plus beaux que fassent Ronsard, Dorat et même Michel de l’Hospital, chancelier de France.
— Ah ! mon père ! s’écria Charles IX, que ne dis-tu vrai ! car le titre de poëte, vois-tu, est celui que j’ambitionne avant toutes choses ; et, comme je le disais il y a quelques jours à mon maître en poésie :
L’art de faire des vers, dût-on s’en indigner,
Doit être à plus haut prix que celui de régner ;
Tous deux également nous portons des couronnes :
Mais roi, je les reçus, poëte, tu les donnes ;
Ton esprit, enflammé d’une céleste ardeur,
Éclate par soi-même et moi par ma grandeur.
Si du côté des dieux je cherche l’avantage,
Ronsard est leur mignon et je suis leur image
Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,
Te soumet les esprits dont je n’ai que les corps ;
Elle t’en rend le maître et te fait introduire