La Reine Margot (page 46)
Il s’entendit rappeler et tressaillit.
Son premier mouvement fut de fuir ; mais avec une puissance de réflexion au-dessus de son âge, il comprit que s’il fuyait il perdait tout.
Il s’arrêta donc.
— Qui m’appelle ?
— Moi, M. de Nancey, répondit le capitaine des gardes en se précipitant par les montées.
— Mais je suis bien pressé, dit Orthon.
— De la part de Sa Majesté la reine mère, reprit M. de Nancey en arrivant près de lui.
L’enfant essuya la sueur qui coulait sur son front et remonta.
Le capitaine le suivit par derrière.
Le premier plan qu’avait formé Catherine était d’arrêter le jeune homme, de le faire fouiller et de s’emparer du billet dont elle le savait porteur ; en conséquence, elle avait songé à l’accuser de vol, et déjà avait détaché de la toilette une agrafe de diamants dont elle voulait faire peser la soustraction sur l’enfant ; mais elle réfléchit que le moyen était dangereux, en ceci qu’il éveillait les soupçons du jeune homme, lequel prévenait son maître, qui alors se défiait, et dans sa défiance ne donnait point prise sur lui.
Sans doute elle pouvait faire conduire le jeune homme dans quelque cachot ; mais le bruit de l’arrestation, si secrètement qu’elle se fît, se répandait dans le Louvre, et un seul mot de cette arrestation mettrait Henri sur ses gardes.
Il fallait cependant à Catherine ce billet, car un billet de M. de Mouy au roi de Navarre, un billet recommandé avec tant de soin devait renfermer tout une conspiration.
Elle replaça donc l’agrafe où elle l’avait prise.
— Non, non, dit-elle, idée de sbire ; mauvaise idée. Mais pour un billet… qui peut-être n’en vaut pas la peine, continua-t-elle en fronçant les sourcils, et en parlant si bas qu’elle-même pouvait à peine entendre le bruit de ses paroles. Eh ! ma foi, ce n’est point ma faute ; c’est la sienne. Pourquoi le petit brigand n’a-t-il point mis le billet où il devait le mettre ? Ce billet, il me le faut.
En ce moment Orthon rentra.
Sans doute le visage de Catherine avait une expression terrible, car le jeune homme s’arrêta pâlissant sur le seuil. Il était encore trop jeune pour être parfaitement maître de lui-même.
— Madame, dit-il, vous m’avez fait l’honneur de me rappeler ; en quelle chose puis-je être bon à Votre Majesté ?
Le visage de Catherine s’éclaira, comme si un rayon de soleil fût venu le mettre en lumière.
— Je t’ai fait appeler, enfant, dit-elle, parce que ton visage me plaît, et que t’ayant fait une promesse, celle de m’occuper de ta fortune, je veux tenir cette promesse sans retard. On nous accuse, nous autres reines, d’être oublieuses. Ce n’est point notre cœur qui l’est, c’est notre esprit, emporté par les événements. Or, je me suis rappelé que les rois tiennent dans leurs mains la fortune des hommes, et je t’ai rappelé. Viens, mon enfant, suis-moi.
M. de Nancey, qui prenait la scène au sérieux, regardait cet attendrissement de Catherine avec un grand étonnement.
— Sais-tu monter à cheval, petit ? demanda Catherine.
— Oui, Madame.
— En ce cas, viens dans mon cabinet. Je vais te remettre un message que tu porteras à Saint-Germain.
— Je suis aux ordres de Votre Majesté.
— Faites-lui préparer un cheval, Nancey.
M. de Nancey disparut.
— Allons, enfant, dit Catherine.
Et elle marcha la première.
Orthon la suivit.
La reine mère descendit un étage, puis elle s’engagea dans le corridor où étaient les appartements du roi et du duc d’Alençon, gagna l’escalier tournant, descendit encore un étage, ouvrit une porte qui aboutissait à une galerie circulaire dont nul, excepté le roi et elle, n’avait la clef, fit entrer Orthon, entra ensuite, et tira derrière elle la porte. Cette galerie entourait comme un rempart certaines portions des appartements du roi et de la reine mère. C’était, comme la galerie du château Saint-Ange à Rome et celle du palais Pitti à Florence, une retraite ménagée en cas de danger.
La porte tirée, Catherine se trouva enfermée avec le jeune homme dans ce corridor obscur. Tous deux firent une vingtaine de pas, Catherine marchant devant, Orthon suivant Catherine.
Tout à coup Catherine se retourna, et Orthon retrouva sur son visage la même expression sombre qu’il y avait vue dix minutes auparavant. Ses yeux, ronds comme ceux d’une chatte ou d’une panthère, semblaient jeter du feu dans l’obscurité.
— Arrête ! dit-elle.
Orthon sentit un frisson courir dans ses épaules : un froid mortel, pareil à un manteau de glace, tombait de cette voûte ; le parquet semblait morne, comme le couvercle d’une tombe ; le regard de Catherine était aigu, si cela peut se dire, et pénétrait dans la poitrine du jeune homme.
Il se recula en se rangeant tout tremblant contre la muraille.
— Où est le billet que tu étais chargé de remettre au roi de Navarre ?
— Le billet ? balbutia Orthon.
— Oui, ou de déposer en son absence derrière le miroir !
— Moi, Madame ? dit Orthon. Je ne sais ce que vous voulez dire.
— Le billet que de Mouy t’a remis, il y a une heure, derrière le jardin de l’Arbalète.
— Je n’ai point de billet, dit Orthon ; Votre Majesté se trompe bien certainement.
— Tu mens, dit Catherine. Donne le billet, et je tiens la promesse que je t’ai faite.
— Laquelle, Madame ?
— Je t’enrichis.
— Je n’ai point de billet, Madame, reprit l’enfant.
Catherine commença un grincement de dents qui s’acheva par un sourire.
— Veux-tu me le donner, dit-elle, et tu auras mille écus d’or ?
— Je n’ai pas de billet, Madame.
— Deux mille écus.
— Impossible. Puisque je n’en ai pas, je ne puis vous le donner.
— Dix mille écus, Orthon.
Orthon, qui voyait la colère monter comme une marée du cœur au front de la reine, pensa qu’il n’avait qu’un moyen de sauver son maître, c’était d’avaler le billet. Il porta la main à sa poche. Catherine devina son intention et arrêta sa main.
— Allons ! enfant ! dit-elle en riant. Bien, tu es fidèle. Quand les rois veulent s’attacher un serviteur, il n’y a point de mal qu’ils s’assurent si c’est un cœur dévoué. Je sais à quoi m’en tenir sur toi maintenant. Tiens, voici ma bourse comme première récompense. Va porter ce billet à ton maître, et annonce-lui qu’à partir d’aujourd’hui tu es à mon service. Va, tu peux sortir sans moi par la porte qui nous a donné passage : elle s’ouvre en dedans.
Et Catherine, déposant la bourse dans la main du jeune homme stupéfait, fit quelques pas en avant et posa sa main sur le mur.
Cependant le jeune homme demeurait debout et hésitant. Il ne pouvait croire que le danger qu’il avait senti s’abattre sur sa tête se fût éloigné.
— Allons, ne tremble donc pas ainsi, dit Catherine ; ne t’ai-je pas dit que tu étais libre de t’en aller, et que si tu voulais revenir ta fortune serait faite ?
— Merci, Madame, dit Orthon. Ainsi, vous me faites grâce ?
— Il y a plus, je te récompense ; tu es un bon porteur de billet doux, un gentil messager d’amour ; seulement tu oublies que ton maître t’attend.
— Ah ! c’est vrai, dit le jeune homme en s’élançant vers la porte.
Mais à peine eut-il fait trois pas que le parquet manqua sous ses pieds. Il trébucha, étendit les deux mains, poussa un horrible cri, disparut abîmé dans l’oubliette du Louvre, dont Catherine venait de pousser le ressort.
— Allons, murmura Catherine, maintenant, grâce à la ténacité de ce drôle, il me va falloir descendre cent cinquante marches.
Catherine rentra chez elle, alluma une lanterne sourde, revint dans le corridor, replaça le ressort, ouvrit la porte d’un escalier à vis qui semblait s’enfoncer dans les entrailles de la terre, et, pressée par la soif insatiable d’une curiosité qui n’était que le ministre de sa haine, elle parvint à une porte de fer qui s’ouvrait en retour et donnait sur le fond de l’oubliette.
C’est là que, sanglant, broyé, écrasé par une chute de cent pieds, mais cependant palpitant encore, gisait le pauvre Orthon.
Derrière l’épaisseur du mur on entendait rouler l’eau de la Seine, qu’une infiltration souterraine amenait jusqu’au fond de l’escalier.
Catherine entra dans la fosse humide et nauséabonde qui, depuis qu’elle existait, avait dû être témoin de bien des chutes pareilles à celle qu’elle venait de voir, fouilla le corps, saisit la lettre, s’assura que c’était bien celle qu’elle désirait avoir, repoussa du pied le cadavre, appuya le pouce sur un ressort : le fond bascula, et le cadavre glissant, emporté par son propre poids, disparut dans la direction de la rivière.
Puis refermant la porte, elle remonta, s’enferma dans son cabinet, et lut le billet qui était conçu en ces termes :
« Ce soir, à dix heures, rue de l’Arbre-Sec, hôtel de la Belle-Étoile. Si vous venez, ne répondez rien ; si vous ne venez pas, dites non au porteur.
« De Mouy de Saint-Phale. »
En lisant ce billet, il n’y avait qu’un sourire sur les lèvres de Catherine ; elle songeait seulement à la victoire qu’elle allait remporter, oubliant complètement à quel prix elle achetait cette victoire.
Mais aussi, qu’était-ce qu’Orthon ? Un cœur fidèle, une âme dévouée, un enfant jeune et beau ; voilà tout.
Cela, on le pense bien, ne pouvait pas faire pencher un instant le plateau de cette froide balance où se pèsent les destinées des empires.
Le billet lu, Catherine remonta immédiatement chez madame de Sauve, et le plaça derrière le miroir.
En descendant elle retrouva à l’entrée du corridor le capitaine des gardes.
— Madame, dit M. de Nancey, selon les ordres qu’a donnés Votre Majesté, le cheval est prêt.
— Mon cher baron, dit Catherine, le cheval est inutile, j’ai fait causer ce garçon, et il est véritablement trop sot pour le charger de l’emploi que je lui voulais confier. Je le prenais pour un laquais, et c’était tout au plus un palefrenier ; je lui ai donné quelque argent, et l’ai renvoyé par le petit guichet.
— Mais, dit M. de Nancey, cette commission ?
— Cette commission ? répéta Catherine.
— Oui, qu’il devait faire à Saint-Germain, Votre Majesté veut-elle que je la fasse, ou que je la fasse faire par quelqu’un de mes hommes ?
— Non, non, dit Catherine, vous et vos hommes aurez ce soir autre chose à faire.
Et Catherine rentra chez elle, espérant bien ce soir-là tenir entre ses mains le sort de ce damné roi de Navarre.
XV l’hôtellerie de la belle-étoile.
Deux heures après l’événement que nous avons raconté, et dont nulle trace n’était restée même sur la figure de Catherine, madame de Sauve, ayant fini son travail chez la reine, remonta dans son appartement. Derrière elle Henri rentra ; et, ayant su de Dariole qu’Orthon était venu, il alla droit à la glace, et prit le billet.
Il était, comme nous l’avons dit, conçu en ces termes :
« Ce soir, à dix heures, rue de l’Arbre-Sec, hôtel de la Belle-Étoile. Si vous venez, ne répondez rien ; si vous ne venez pas, répondez non au porteur. »
De suscription, il n’y en avait point.
— Henri ne manquera pas d’aller au rendez-vous, dit Catherine, car, eût-il envie de n’y point aller, il ne trouvera plus maintenant le porteur pour lui dire non.
Sur ce point, Catherine ne s’était point trompée. Henri s’informa d’Orthon, Dariole lui dit qu’il était sorti avec la reine mère ; mais, comme il trouva le billet à sa place et qu’il savait le pauvre enfant incapable de trahison, il ne conçut aucune inquiétude.
Il dîna comme de coutume à la table du roi, qui railla fort Henri sur les maladresses qu’il avait faites dans la matinée à la chasse au vol.
Henri s’excusa sur ce qu’il était homme de montagne et non homme de la plaine, mais il promit à Charles d’étudier la volerie.
Catherine fut charmante, et, en se levant de table, pria Marguerite de lui tenir compagnie toute la soirée.
À huit heures, Henri prit deux gentilshommes, sortit avec eux par la porte Saint-Honoré, fit un long détour, rentra par la tour de Bois, passa la Seine au bac de Nesle, remonta jusqu’à la rue Saint-Jacques, et là il les congédia, comme s’il eût été en aventure amoureuse. Au coin de la rue des Mathurins, il trouva un homme à cheval enveloppé d’un manteau ; il s’approcha de lui.
— Mantes, dit l’homme.
— Pau, répondit le roi.
L’homme mit aussitôt pied à terre. Henri s’enveloppa du manteau qui était tout crotté, monta sur le cheval qui était tout fumant, revint par la rue de La Harpe, traversa le pont Saint-Michel, enfila la rue Barthélémy, passa de nouveau la rivière sur le Pont-aux-Meuniers, descendit les quais, prit la rue de l’Arbre-Sec, et s’en vint heurter à la porte de maître La Hurière.
La Mole était dans la salle que nous connaissons, et écrivait une longue lettre d’amour à qui vous savez.
Coconnas était dans la cuisine avec La Hurière, regardant tourner six perdreaux, et discutant avec son ami l’hôtelier sur le degré de cuisson auquel il était convenable de tirer les perdreaux de la broche.
Ce fut en ce moment que Henri frappa. Grégoire alla ouvrir, et conduisit le cheval à l’écurie, tandis que le voyageur entrait en faisant résonner ses bottes sur le plancher, comme pour réchauffer ses pieds engourdis.
— Eh ! maître La Hurière, dit La Mole tout en écrivant, voici un gentilhomme qui vous demande.
La Hurière s’avança, toisa Henri des pieds à la tête, et comme son manteau de gros drap ne lui inspirait pas une grande vénération :
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il au roi.
— Eh ! sang-dieu ! dit Henri montrant La Mole, monsieur vient de vous le dire, je suis un gentilhomme de Gascogne qui vient à Paris pour se produire à la cour.
— Que voulez-vous ?
— Une chambre et un souper.
— Hum ! fit La Hurière, avez-vous un laquais ?
C’était, on le sait, la question habituelle.
— Non, répondit Henri ; mais je compte bien en prendre un dès que j’aurai fait fortune.
— Je ne loue pas de chambre de maître sans chambre de laquais, dit La Hurière.
— Même si je vous offre de vous payer votre souper un noble à la rose, quitte à faire notre prix demain ?
— Oh ! oh ! vous êtes bien généreux, mon gentilhomme ! dit La Hurière en regardant Henri avec défiance.
— Non, mais dans la croyance que je passerais la soirée et la nuit dans votre hôtel, que m’avait fort recommandé un seigneur de mon pays, qui l’habite, j’ai invité un ami à venir souper avec moi. Avez-vous du bon vin d’Arbois ?
— J’en ai que le Béarnais n’en boit pas de meilleur.
— Bon ! je le paye à part. Ah ! justement, voici mon convive.
Effectivement la porte venait de s’ouvrir, et avait donné passage à un second gentilhomme de quelques années plus âgé que le premier, traînant à son côté une immense rapière.
— Ah ! ah ! dit-il, vous êtes exact, mon jeune ami. Pour un homme qui vient de faire deux cents lieues, c’est beau d’arriver à la minute.
— Est-ce votre convive ? demanda La Hurière.
— Oui, dit le premier venu en allant au jeune homme à la rapière et en lui serrant la main ; servez-nous à souper.
— Ici, ou dans votre chambre ?
— Où vous voudrez.
— Maître, fit La Mole en appelant La Hurière, débarrassez-nous de ces figures de huguenots ; nous ne pourrions pas, devant eux, Coconnas et moi, dire un mot de nos affaires.
— Dressez le souper dans la chambre numéro 2, au troisième, dit La Hurière. Montez, Messieurs, montez.
Les deux voyageurs suivirent Grégoire, qui marcha devant eux en les éclairant.
La Mole les suivit des yeux jusqu’à ce qu’ils eussent disparu ; et, se retournant alors, il vit Coconnas, dont la tête sortait de la cuisine. Deux gros yeux fixes et une bouche ouverte donnaient à cette tête un air d’étonnement remarquable.
La Mole s’approcha de lui.
— Mordi ! lui dit Coconnas, as-tu vu ?
— Quoi ?
— Ces deux gentilshommes ?
— Eh bien ?
— Je jurerais que c’est…
— Qui ?
— Mais… le roi de Navarre et l’homme au manteau rouge.
— Jure si tu veux, mais pas trop haut !
— Tu as donc reconnu aussi ?
— Certainement.
— Que viennent-ils faire ici ?
— Quelque affaire d’amourettes.
— Tu crois ?
— J’en suis sûr.
— La Mole, j’aime mieux des coups d’épée que ces amourettes-là. Je voulais jurer tout à l’heure, je parie maintenant.
— Que paries-tu ?
— Qu’il s’agit de quelque conspiration.
— Ah ! tu es fou.
— Et moi, je te dis…
— Je te dis que s’ils conspirent cela les regarde.
— Ah ! c’est vrai. Au fait, dit Coconnas, je ne suis plus à M. d’Alençon ; qu’ils s’arrangent comme bon leur semblera.
Et comme les perdreaux paraissaient arrivés au degré de cuisson où les aimait Coconnas, le Piémontais, qui en comptait faire la meilleure portion de son dîner, appela maître La Hurière pour qu’il les tirât de la broche.
Pendant ce temps, Henri et de Mouy s’installaient dans leur chambre.
— Eh bien, sire, dit de Mouy quand Grégoire eut dressé la table, vous avez vu Orthon ?
— Non ; mais j’ai eu le billet qu’il a déposé au miroir. L’enfant aura pris peur, à ce que je présume ; car la reine Catherine est venue tandis qu’il était là, si bien qu’il s’en est allé sans m’attendre. J’ai eu un instant quelque inquiétude, car Dariole m’a dit que la reine mère l’a fait longuement causer.
— Oh ! il n’y a pas de danger, le drôle est adroit ; et quoique la reine mère sache son métier, il lui donnera du fil à retordre, j’en suis sûr.
— Et vous, de Mouy, l’avez-vous revu ? demanda Henri.
— Non, mais je le reverrai ce soir ; à minuit il doit me revenir prendre ici avec un bon poitrinal ; il me contera cela en nous en allant.
— Et l’homme qui était au coin de la rue des Mathurins ?
— Quel homme ?
— L’homme dont j’ai le cheval et le manteau, en êtes-vous sûr ?
— C’est un de nos plus dévoués. D’ailleurs, il ne connaît pas Votre Majesté, et il ignore à qui il a eu affaire.
— Nous pouvons alors causer de nos affaires en toute tranquillité ?
— Sans aucun doute. D’ailleurs La Mole fait le guet.
— À merveille.
— Eh bien, sire, que dit M. d’Alençon ?
— M. d’Alençon ne veut plus partir, de Mouy ; il s’est expliqué nettement à ce sujet. L’élection du duc d’Anjou au trône de Pologne et l’indisposition du roi ont changé tous ses desseins.
— Ainsi, c’est lui qui a fait manquer tout notre plan ?
— Oui.
— Il nous trahit, alors ?
— Pas encore ; mais il nous trahira à la première occasion qu’il trouvera.
— Cœur lâche ! esprit perfide ! pourquoi n’a-t-il pas répondu aux lettres que je lui ai écrites ?
— Pour avoir des preuves et n’en pas donner. En attendant tout est perdu, n’est-ce pas, de Mouy ?
— Au contraire, sire, tout est gagné. Vous savez bien que le parti tout entier, moins la fraction du prince de Condé, était pour vous, et ne se servait du duc, avec lequel il avait eu l’air de se mettre en relation, que comme d’une sauvegarde. Eh bien ! depuis le jour de la cérémonie, j’ai tout relié, tout rattaché à vous. Cent hommes vous suffisaient pour fuir avec le duc d’Alençon, j’en ai levé quinze cents ; dans huit jours ils seront prêts, échelonnés sur la route de Pau. Ce ne sera plus une fuite, ce sera une retraite. Quinze cents hommes vous suffiront-ils, sire, et vous croirez-vous en sûreté avec une armée ?