La Reine Margot (page 49)
— Oui, j’obéirai.
— Après-demain, venez chercher le livre ici, je vous le donnerai, vous le porterez à Henri… et…
— Et… ?
— Laissez Dieu, la Providence ou le hasard fait le reste.
François connaissait assez sa mère pour savoir qu’elle ne s’en rapportait point d’habitude à Dieu, à la Providence ou au hasard du soin de servir ses amitiés ou ses haines ; mais il se garda d’ajouter un seul mot, et saluant en homme qui accepte la commission dont on le charge, il se retira chez lui.
— Que veut-elle dire ? pensa le jeune homme en montant l’escalier, je n’en sais rien. Mais ce qu’il y a de clair pour moi dans tout ceci, c’est qu’elle agit contre un ennemi commun. Laissons-la faire.
Pendant ce temps, Marguerite, par l’intermédiaire de La Mole, recevait une lettre de de Mouy. Comme en politique les deux illustres conjoints n’avaient point de secret, elle décacheta cette lettre et la lut.
Sans doute cette lettre lui parut intéressante, car à l’instant même, Marguerite, profitant de l’obscurité qui commençait à descendre le long des murailles du Louvre, se glissa dans le passage secret, monta l’escalier tournant, et, après avoir regardé de tous côtés avec attention, s’élança rapide comme une ombre, et disparut dans l’antichambre du roi de Navarre.
Cette antichambre n’était plus gardée par personne depuis la disparition d’Orthon.
Cette disparition, dont nous n’avons pas parlé depuis le moment où le lecteur l’a vue s’opérer d’une façon si tragique pour le pauvre Orthon, avait fort inquiété Henri. Il s’en était ouvert à madame de Sauve et à sa femme, mais ni l’une ni l’autre n’était plus instruite que lui ; seulement, madame de Sauve lui avait donné quelques renseignements, à la suite desquels il était demeuré parfaitement clair à l’esprit de Henri que le pauvre enfant avait été victime de quelque machination de la reine mère, et que c’était à la suite de cette machination qu’il avait failli, lui, être arrêté avec de Mouy dans l’auberge de la Belle-Étoile.
Un autre que Henri eût gardé le silence, car il n’eût rien osé dire ; mais Henri calculait tout : il comprit que son silence le trahirait ; d’ordinaire, on ne perd pas ainsi un de ses serviteurs, un de ses confidents, sans s’informer de lui, sans faire des recherches. Henri s’informa donc, rechercha donc, en présence du roi et de la reine mère elle-même ; il demanda Orthon à tout le monde, depuis la sentinelle qui se promenait devant le guichet du Louvre, jusqu’au capitaine des gardes qui veillait dans l’antichambre du roi ; mais toute demande et toute démarche furent inutiles ; et Henri parut si ostensiblement affecté de cet événement et si attaché au pauvre serviteur absent, qu’il déclara qu’il ne le remplacerait que lorsqu’il aurait acquis la certitude qu’il aurait disparu pour toujours.
L’antichambre, comme nous l’avons dit, était donc vide lorsque Marguerite se présenta chez Henri.
Si légers que fussent les pas de la reine, Henri les entendit et se retourna.
— Vous, Madame ! s’écria-t-il.
— Oui, répondit Marguerite. Lisez vite.
Et elle lui présenta le papier tout ouvert.
Il contenait ces quelques lignes :
« Sire, le moment est venu de mettre notre projet de fuite à exécution. Après-demain il y a chasse au vol le long de la Seine, depuis Saint-Germain jusqu’à Maisons, c’est-à-dire dans toute la longueur de la forêt.
« Allez à cette chasse, quoique ce soit une chasse au vol ; prenez sous votre habit une bonne chemise de mailles ; ceignez votre meilleure épée ; montez le plus fin cheval de votre écurie.
« Vers midi, c’est-à-dire au plus fort de la chasse et quand le roi sera lancé à la suite du faucon, dérobez-vous seul si vous venez seul, avec la reine de Navarre si la reine vous suit.
« Cinquante des nôtres seront cachés au pavillon de François Ier, dont nous avons la clef ; tout le monde ignorera qu’ils y sont, car ils y seront venus de nuit et les jalousies en seront fermées.
« Vous passerez par l’allée des Violettes, au bout de laquelle je veillerai ; à droite de cette allée, dans une petite clairière, seront MM. de La Mole et Coconnas avec deux chevaux de main. Ces chevaux frais seront destinés à remplacer le vôtre et celui de Sa Majesté la reine de Navarre, si par hasard ils étaient fatigués.
« Adieu, sire ; soyez prêt, nous le serons. »
— Vous le serez, dit Marguerite, prononçant après seize cents ans les mêmes paroles que César avait prononcées sur les bords du Rubicon.
— Soit, Madame, répondit Henri, ce n’est pas moi qui vous démentirai.
— Allons, sire, devenez un héros ; ce n’est pas difficile ; vous n’avez qu’à suivre votre route ; et faites-moi un beau trône, dit la fille de Henri II.
Un imperceptible sourire effleura la lèvre fine du Béarnais. Il baisa la main de Marguerite et sortit le premier, pour explorer le passage, tout en fredonnant le refrain d’une vieille chanson :
Cil qui mieux battit la muraille
N’entra point dedans le chasteau.
La précaution n’était pas mauvaise : au moment où il ouvrait la porte de sa chambre à coucher, le duc d’Alençon ouvrait celle de son antichambre ; il fit de la main un signe à Marguerite, puis tout haut :
— Ah ! c’est vous, mon frère, dit-il, soyez le bienvenu.
Au signe de son mari, la reine avait tout compris et s’était jetée dans un cabinet de toilette, devant la porte duquel pendait une énorme tapisserie.
Le duc d’Alençon entra d’un pas craintif en regardant tout autour de lui.
— Sommes-nous seuls, mon frère ? demanda-t-il à demi voix.
— Parfaitement seuls. Qu’y a-t-il donc ? vous paraissez tout bouleversé.
— Il y a que nous sommes découverts, Henri.
— Comment découverts ?
— Oui, de Mouy a été arrêté.
— Je le sais.
— Eh bien ! de Mouy a tout dit au roi.
— Qu’a-t-il dit ?
— Il a dit que je désirais le trône de Navarre, et que je conspirais pour l’obtenir.
— Ah ! pécaire ! dit Henri, de sorte que vous voilà compromis, mon pauvre frère ! Comment alors n’êtes-vous pas encore arrêté ?
— Je n’en sais rien moi-même ; le roi m’a raillé en faisant semblant de m’offrir le trône de Navarre. Il espérait sans doute me tirer un aveu du cœur ; mais je n’ai rien dit.
— Et vous avez bien fait, ventre-saint-gris, dit le Béarnais ; tenons ferme, notre vie à tous deux en dépend.
— Oui, reprit François, le cas est épineux ; voici pourquoi je suis venu demander votre avis, mon frère ; que croyez-vous que je doive faire : fuir ou rester ?
— Vous avez vu le roi, puisque c’est à vous qu’il a parlé ?
— Oui, sans doute.
— Eh bien ! vous avez dû lire dans sa pensée ! Suivez votre inspiration.
— J’aimerais mieux rester, répondit François.
Si maître qu’il fût de lui-même, Henri laissa échapper un mouvement de joie : si imperceptible que fût ce mouvement, François le surprit au passage.
— Restez alors, dit Henri.
— Mais vous ?
— Dame ! répondit Henri, si vous restez, je n’ai aucun motif pour m’en aller, moi. Je ne partais que pour vous suivre, par dévouement, pour ne pas quitter un frère que j’aime.
— Ainsi, dit d’Alençon, c’en est fait de tous nos plans ; vous vous abandonnez sans lutte au premier entraînement de la mauvaise fortune ?
— Moi, dit Henri, je ne regarde pas comme une mauvaise fortune de demeurer ici ; grâce à mon caractère insoucieux, je me trouve bien partout.
— Eh bien, soit ! dit d’Alençon, n’en parlons plus ; seulement, si vous prenez quelque résolution nouvelle, faites-la-moi savoir.
— Corbleu ! je n’y manquerai pas, croyez-le bien, répondit Henri. N’est-il pas convenu que nous n’avons pas de secrets l’un pour l’autre ?
D’Alençon n’insista pas davantage et se retira tout pensif, car, à un certain moment, il avait cru voir trembler la tapisserie du cabinet de toilette.
En effet, à peine d’Alençon était-il sorti, que cette tapisserie se souleva et que Marguerite reparut.
— Que pensez-vous de cette visite ? demanda Henri.
— Qu’il y a quelque chose de nouveau et d’important.
— Et que croyez-vous qu’il y ait ?
— Je n’en sais rien encore ; mais je le saurai.
— En attendant ?
— En attendant, ne manquez pas de venir chez moi demain soir.
— Je n’aurai garde d’y manquer, Madame ! dit Henri en baisant galamment la main de sa femme.
Et avec les mêmes précautions qu’elle en était sortie, Marguerite rentra chez elle.
XVIII le livre de vénerie.
Trente-six heures s’étaient écoulées depuis les événements que nous venons de raconter. Le jour commençait à paraître, mais tout était déjà éveillé au Louvre, comme c’était l’habitude les jours de chasse, lorsque le duc d’Alençon se rendit chez la reine mère, selon l’invitation qu’il en avait reçue.
La reine mère n’était point dans sa chambre à coucher ; mais elle avait ordonné qu’on le fît attendre s’il venait.
Au bout de quelques instants elle sortit d’un cabinet secret où personne n’entrait qu’elle, et où elle se retirait pour faire ses opérations chimiques.
Soit par la porte entr’ouverte, soit attachée à ses vêtements, entra en même temps que la reine mère l’odeur pénétrante d’un âcre parfum, et, par l’ouverture de la porte, d’Alençon remarqua une vapeur épaisse, comme celle d’un aromate brûlé, qui flottait en blanc nuage dans ce laboratoire que quittait la reine.
Le duc ne put réprimer un regard de curiosité.
— Oui, dit Catherine de Médicis, oui, j’ai brûlé quelques vieux parchemins, et ces parchemins exhalaient une si puante odeur, que j’ai jeté du genièvre sur le brasier : de là cette odeur.
D’Alençon s’inclina.
— Eh bien ! dit Catherine en cachant dans les larges manches de sa robe de chambre ses mains, que de légères taches d’un jaune rougeâtre diapraient çà et là, qu’avez-vous de nouveau depuis hier ?
— Rien, ma mère.
— Avez-vous vu Henri ?
— Oui.
— Il refuse toujours de partir ?
— Absolument.
— Le fourbe !
— Que dites-vous, Madame ?
— Je dis qu’il part.
— Vous croyez ?
— J’en suis sûre.
— Alors, il nous échappe ?
— Oui, dit Catherine.
— Et vous le laissez partir ?
— Non seulement je le laisse partir ; mais, je vous dis plus, il faut qu’il parte.
— Je ne vous comprends pas, ma mère.
— Écoutez bien ce que je vais vous dire, François. Un médecin très habile, le même qui m’a remis le livre de chasse que vous allez lui porter, m’a affirmé que le roi de Navarre était sur le point d’être atteint d’une maladie de consomption, d’une de ces maladies qui ne pardonnent pas et auxquelles la science ne peut apporter aucun remède. Or, vous comprenez que s’il doit mourir d’un mal si cruel, il vaut mieux qu’il meure loin de nous que sous nos yeux, à la cour.
— En effet, dit le duc, cela nous ferait trop de peine.
— Et surtout à votre frère Charles, dit Catherine ; tandis que lorsque Henri mourra après lui avoir désobéi, le roi regardera cette mort comme une punition du ciel.
— Vous avez raison, ma mère, dit François avec admiration, il faut qu’il parte. Mais êtes-vous bien sûre qu’il partira ?
— Toutes ses mesures sont prises. Le rendez-vous est dans la forêt de Saint-Germain. Cinquante huguenots doivent lui servir d’escorte jusqu’à Fontainebleau, où cinq cents autres l’attendent.
— Et, dit d’Alençon avec une légère hésitation et une pâleur visible, ma sœur Margot part avec lui ?
— Oui, répondit Catherine, c’est convenu. Mais, Henri mort, Margot revient à la cour, veuve et libre.
— Et Henri mourra, Madame ! vous en êtes certaine ?
— Le médecin qui m’a remis le livre en question me l’a assuré du moins.
— Et ce livre, où est-il, Madame ?
Catherine retourna à pas lents vers le cabinet mystérieux, ouvrit la porte, s’y enfonça, et reparut un instant après, le livre à la main.
— Le voici, dit-elle.
D’Alençon regarda le livre que lui présentait sa mère avec une certaine terreur.
— Qu’est-ce que ce livre, Madame ? demanda en frissonnant le duc.
— Je vous l’ai déjà dit, mon fils, c’est un travail sur l’art d’élever et de dresser faucons, tiercelets et gerfauts, fait par un fort savant homme, par le seigneur Castruccio Castracani, tyran de Lucques.
— Et que dois-je en faire ?
— Mais le porter chez votre bon ami Henriot, qui vous l’a demandé, à ce que vous m’avez dit, lui ou quelque autre pareil, pour s’instruire dans la science de la volerie. Comme il chasse au vol aujourd’hui avec le roi, il ne manquera pas d’en lire quelques pages, afin de prouver au roi qu’il suit ses conseils en prenant des leçons. Le tout est de le remettre à lui-même.
— Oh ! je n’oserai pas, dit d’Alençon en frissonnant.
— Pourquoi ? dit Catherine, c’est un livre comme un autre, excepté qu’il a été si longtemps renfermé que les pages sont collées les unes aux autres. N’essayez donc pas de les lire, vous, François, car on ne peut les lire qu’en mouillant son doigt et en poussant les pages feuille à feuille, ce qui prend beaucoup de temps et donne beaucoup de peine.
— Si bien qu’il n’y a qu’un homme qui a le grand désir de s’instruire qui puisse perdre ce temps et prendre cette peine ? dit d’Alençon.
— Justement, mon fils, vous comprenez.
— Oh ! dit d’Alençon, voici déjà Henriot dans la cour ; donnez, Madame, donnez. Je vais profiter de son absence pour porter ce livre chez lui : à son retour il le trouvera.
— J’aimerais mieux que vous le lui donnassiez à lui-même, François, ce serait plus sûr.
— Je vous ai déjà dit que je n’oserais point, Madame, reprit le duc.
— Allez donc ; mais au moins posez-le dans un endroit bien apparent.
— Ouvert ?… Y a-t-il inconvénient à ce qu’il soit ouvert ?
— Non.
— Donnez alors.
D’Alençon prit d’une main tremblante le livre que, d’une main ferme, Catherine étendait vers lui.
— Prenez, prenez, dit Catherine, il n’y a pas de danger, puisque j’y touche ; d’ailleurs vous avez des gants.
Cette précaution ne suffit pas pour d’Alençon, qui enveloppa le livre dans son manteau.
— Hâtez-vous, dit Catherine, hâtez-vous, d’un moment à l’autre Henri peut remonter.
— Vous avez raison, Madame, j’y vais.
Et le duc sortit tout chancelant d’émotion.
Nous avons introduit plusieurs fois déjà le lecteur dans l’appartement du roi de Navarre, et nous l’avons fait assister aux séances qui s’y sont passées, joyeuses ou terribles, selon que souriait ou menaçait le génie protecteur du futur roi de France.
Mais jamais peut-être les murs souillés de sang par le meurtre, arrosés de vin par l’orgie, embaumés de parfums par l’amour, jamais ce coin du Louvre enfin n’avait vu apparaître un visage plus pâle que celui du duc d’Alençon ouvrant, son livre à la main, la porte de la chambre à coucher du roi de Navarre.
Et cependant, comme s’y attendait le duc, personne n’était dans cette chambre pour interroger d’un œil curieux ou inquiet l’action qu’il allait commettre. Les premiers rayons du jour éclairaient l’appartement parfaitement vide.
À la muraille pendait toute prête cette épée que M. de Mouy avait conseillé à Henri d’emporter. Quelques chaînons d’une ceinture de mailles étaient épars sur le parquet. Une bourse honnêtement arrondie et un petit poignard étaient posés sur un meuble, et des cendres, légères et flottantes encore, dans la cheminée, jointes à ces autres indices, disaient clairement à d’Alençon que le roi de Navarre avait endossé une chemise de mailles, demandé de l’argent à son trésorier et brûlé des papiers compromettants.
— Ma mère ne s’était pas trompée, dit d’Alençon, le fourbe me trahissait.
Sans doute cette conviction donna une nouvelle force au jeune homme, car après avoir sondé du regard tous les coins de la chambre, après avoir soulevé les tapisseries des portières, après qu’un grand bruit retentissait dans les cours et qu’un grand silence qui régnait dans l’appartement lui eut prouvé que personne ne songeait à l’espionner, il tira le livre de dessous son manteau, le posa rapidement sur la table où était la bourse, l’adossant à un pupitre de chêne sculpté ; puis, s’écartant aussitôt, il allongea le bras, et, avec une hésitation qui trahissait ses craintes, de sa main gantée il ouvrit le livre à l’endroit d’une gravure de chasse.
Le livre ouvert, d’Alençon fit aussitôt trois pas en arrière ; et retirant son gant, il le jeta dans le brasier encore ardent qui venait de dévorer les lettres. La peau souple cria sur les charbons, se tordit, et s’étala comme le cadavre d’un large reptile, puis ne laissa bientôt plus qu’un résidu noir et crispé.
D’Alençon demeura jusqu’à ce que la flamme eût entièrement dévoré le gant, puis il roula le manteau qui avait enveloppé le livre, le jeta sous son bras, et regagna vivement sa chambre. Comme il y entrait, le cœur tout palpitant, il entendit des pas dans l’escalier tournant, et, ne doutant plus que ce fût Henri qui rentrait, il referma vivement sa porte.
Puis il s’élança vers la fenêtre ; mais de la fenêtre on n’apercevait qu’une portion de la cour du Louvre. Henri n’était point dans cette portion de la cour, et sa conviction s’en affermit que c’était lui qui venait de rentrer.
Le duc s’assit, ouvrit un livre, et essaya de lire. C’était une histoire de France depuis Pharamond jusqu’à Henri II, et pour laquelle, quelques jours après son avènement au trône, il avait donné privilège.
Mais l’esprit du duc n’était point là : la fièvre de l’attente brûlait ses artères. Les battements de ses tempes retentissaient jusqu’au fond de son cerveau ; comme on voit dans un rêve ou dans une extase magnétique, il semblait à François qu’il voyait à travers les murailles ; son regard plongeait dans la chambre de Henri, malgré le triple obstacle qui le séparait de lui.
Pour écarter l’objet terrible qu’il croyait voir avec les yeux de la pensée, le duc essaya de fixer la sienne sur autre chose que sur le livre terrible ouvert sur le pupitre de bois de chêne à l’endroit de l’image ; mais ce fut inutilement qu’il prit l’une après l’autre ses armes, l’un après l’autre ses joyaux, qu’il arpenta cent fois le même sillon du parquet, chaque détail de cette image, que le duc n’avait qu’entrevue cependant, lui était resté dans l’esprit. C’était un seigneur à cheval qui, remplissant lui-même l’office d’un valet de fauconnerie, lançait le leurre en rappelant le faucon et en courant au grand galop de son cheval dans les herbes d’un marécage. Si violente que fût la volonté du duc, le souvenir triomphait de sa volonté.
Puis, ce n’était pas seulement le livre qu’il voyait, c’était le roi de Navarre s’approchant de ce livre, regardant cette image, essayant de tourner les pages, et, empêché par l’obstacle qu’elles opposaient, triomphait de l’obstacle en mouillant son pouce et en forçant les feuillets à glisser.
Et à cette vue, toute fictive et toute fantastique qu’elle était, d’Alençon chancelant était forcé de s’appuyer d’une main à un meuble, tandis que de l’autre il couvrait ses yeux, comme si, les yeux couverts, il ne voyait pas encore mieux le spectacle qu’il voulait fuir.