Le Comte de Monte-Cristo (page 11)
— Et il se gratte pour se distraire, dit le roi.
— Il se gratte ? demanda le duc ; que veut dire Votre Majesté ?
— Eh oui, mon cher duc ; oubliez-vous donc que ce grand homme, ce héros, ce demi-dieu est atteint d’une maladie de peau qui le dévore, prurigo.
— Il y a plus, monsieur le duc, continua le ministre de la police, nous sommes à peu près sûrs que dans peu de temps l’usurpateur sera fou.
— Fou ?
— Fou à lier : sa tête s’affaiblit, tantôt il pleure à chaudes larmes, tantôt il rit à gorge déployée ; d’autres fois, il passe des heures sur le rivage à jeter des cailloux dans l’eau, et lorsque le caillou a fait cinq ou six ricochets, il paraît aussi satisfait que s’il avait gagné un autre Marengo ou un nouvel Austerlitz. Voilà, vous en conviendrez, des signes de folie.
— Ou de sagesse, Monsieur le baron, ou de sagesse, dit Louis XVIII en riant : c’était en jetant des cailloux à la mer que se récréaient les grands capitaines de l’antiquité ; voyez Plutarque, à la vie de Scipion l’Africain.
M. de Blacas demeura rêveur entre ces deux insouciances. Villefort, qui n’avait pas voulu tout lui dire pour qu’un autre ne lui enlevât point le bénéfice tout entier de son secret, lui en avait dit assez cependant pour lui donner de graves inquiétudes.
— Allons, allons, Dandré, dit Louis XVIII, Blacas n’est point encore convaincu ; passez à la conversion de l’usurpateur.
Le ministre de la police s’inclina.
— Conversion de l’usurpateur ! murmura le duc, regardant le roi et Dandré, qui alternaient comme deux bergers de Virgile. L’usurpateur est-il converti ?
— Absolument, mon cher duc.
— Aux bons principes ; expliquez cela, baron.
— Voici ce que c’est, monsieur le duc, dit le ministre avec le plus grand sérieux du monde : dernièrement Napoléon a passé une revue, et comme deux ou trois de ses vieux grognards, comme il les appelle, manifestaient le désir de revenir en France, il leur a donné leur congé en les exhortant à servir leur bon roi ; ce furent ses propres paroles, monsieur le duc, j’en ai la certitude.
— Eh bien ! Blacas, qu’en pensez-vous ? dit le roi triomphant, en cessant un instant de compulser le scoliaste volumineux ouvert devant lui.
— Je dis, sire, que M. le ministre de la police ou moi nous nous trompons ; mais comme il est impossible que ce soit le ministre de la police, puisqu’il a en garde le salut et l’honneur de Votre Majesté, il est probable que c’est moi qui fais erreur. Cependant, sire, à la place de Votre Majesté, je voudrais interroger la personne dont je lui ai parlé ; j’insisterai même pour que Votre Majesté lui fasse cet honneur.
— Volontiers, duc, sous vos auspices je recevrai qui vous voudrez ; mais je veux le recevoir les armes en main. Monsieur le ministre, avez-vous un rapport plus récent que celui-ci ? car celui-ci a déjà la date du 20 février, et nous sommes au 3 mars !
— Non, sire, mais j’en attendais un d’heure en heure. Je suis sorti depuis le matin, et peut-être depuis mon absence est-il arrivé.
— Allez à la préfecture, et s’il n’y en a pas, eh bien, eh bien, continua en riant Louis XVIII, faites-en un ; n’est-ce pas ainsi que cela se pratique ?
— Oh ! sire ! dit le ministre, Dieu merci, sous ce rapport, il n’est besoin de rien inventer ; chaque jour encombre nos bureaux des dénonciations les plus circonstanciées, lesquelles proviennent d’une foule de pauvres hères qui espèrent un peu de reconnaissance pour des services qu’ils ne rendent pas, mais qu’ils voudraient rendre. Ils placent sur le hasard, et ils espèrent qu’un jour quelque événement inattendu donnera une espèce de réalité à leurs prédictions.
— C’est bien ; allez, Monsieur, dit Louis XVIII, et songez que je vous attends.
— Je ne fais qu’aller et venir, sire ; dans dix minutes je suis de retour.
— Et moi, sire, dit M. de Blacas, je vais chercher mon messager.
— Attendez donc, attendez donc, dit Louis XVIII. En vérité, Blacas, il faut que je vous change vos armes ; je vous donnerai un aigle aux ailes déployées, tenant entre ses serres une proie qui essaye vainement de lui échapper, avec cette devise : Tenax.
— Sire, j’écoute, dit M. de Blacas, se rongeant les poings d’impatience.
— Je voudrais vous consulter sur ce passage : Molli fugiens anhelitu ; vous savez, il s’agit du cerf qui fuit devant le loup. N’êtes-vous pas chasseur et grand louvetier ? Comment trouvez-vous, à ce double titre, le molli anhelitu ?
— Admirable, sire ; mais mon messager est comme le cerf dont vous parlez, car il vient de faire 220 lieues en poste, et cela en trois jours à peine.
— C’est prendre bien de la fatigue et bien du souci, mon cher duc, quand nous avons le télégraphe qui ne met que trois ou quatre heures, et cela sans que son haleine en souffre le moins du monde.
— Ah ! sire, vous récompensez bien mal ce pauvre jeune homme qui arrive de si loin et avec tant d’ardeur pour donner à Votre Majesté un avis utile ; ne fût-ce que pour M. de Salvieux, qui me le recommande, recevez-le bien, je vous en supplie.
— M. de Salvieux, le chambellan de mon frère ?
— Lui-même.
— En effet, il est à Marseille.
— C’est de là qu’il m’écrit.
— Vous parle-t-il donc aussi de cette conspiration ?
— Non, mais il me recommande M. de Villefort, et me charge de l’introduire près de Votre Majesté.
— M. de Villefort ? s’écria le roi ; ce messager s’appelle-t-il donc M. de Villefort ?
— Oui, sire.
— Et c’est lui qui vient de Marseille ?
— En personne.
— Que ne me disiez-vous son nom tout de suite ! reprit le roi en laissant percer sur son visage un commencement d’inquiétude.
— Sire, je croyais ce nom inconnu de Votre Majesté.
— Non pas, non pas, Blacas ; c’est un esprit sérieux, élevé, ambitieux surtout ; et, pardieu, vous connaissez de nom son père.
— Son père ?
— Oui, Noirtier.
— Noirtier le girondin ? Noirtier le sénateur ?
— Oui, justement.
— Et Votre Majesté a employé le fils d’un pareil homme ?
— Blacas, mon ami, vous n’y entendez rien ; je vous ai dit que Villefort était ambitieux : pour arriver, Villefort sacrifiera tout, même son père.
— Alors, sire, je dois donc le faire entrer ?
— À l’instant même, duc. Où est-il ?
— Il doit m’attendre en bas dans ma voiture.
— Allez me le chercher.
— J’y cours.
Le duc sortit avec la vivacité d’un jeune homme ; l’ardeur de son royalisme sincère lui donnait vingt ans.
Louis XVIII resta seul, reportant les yeux sur son Horace entr’ouvert et murmurant :
Justum et tenacem propositi virum.
M. de Blacas remonta avec la même rapidité qu’il était descendu ; mais dans l’antichambre il fut forcé d’invoquer l’autorité du roi. L’habit poudreux de Villefort, son costume, où rien n’était conforme à la tenue de cour, avait excité la susceptibilité de M. de Brézé, qui fut tout étonné de trouver dans ce jeune homme la prétention de paraître ainsi vêtu devant le roi. Mais le duc leva toutes les difficultés avec un seul mot : ordre de Sa Majesté ; et malgré les observations que continua de faire le maître des cérémonies, pour l’honneur du principe, Villefort fut introduit.
Le roi était assis à la même place où l’avait laissé le duc. En ouvrant la porte, Villefort se trouva juste en face de lui : le premier mouvement du jeune magistrat fut de s’arrêter.
— Entrez, monsieur de Villefort, dit le roi, entrez.
Villefort salua et fit quelques pas en avant, attendant que le roi l’interrogeât.
— Monsieur de Villefort, continua Louis XVIII, voici le duc de Blacas qui prétend que vous avez quelque chose d’important à nous dire.
— Sire, M. le duc a raison, et j’espère que Votre Majesté va le reconnaître elle-même.
— D’abord et avant toutes choses, Monsieur, le mal est-il aussi grand, à votre avis, que l’on veut me le faire croire ?
— Sire, je le crois pressant ; mais, grâce à la diligence que j’ai faite, il n’est pas irréparable, je l’espère.
— Parlez longuement si vous le voulez. Monsieur, dit le roi, qui commençait à se laisser aller lui-même à l’émotion qui avait bouleversé le visage de M. de Blacas et qui altérait la voix de Villefort ; parlez, et surtout commencez par le commencement : j’aime l’ordre en toutes choses.
— Sire, dit Villefort, je ferai à Votre Majesté un rapport fidèle, mais je la prierai cependant de m’excuser si le trouble où je suis jette quelque obscurité dans mes paroles.
Un coup d’œil jeté sur le roi après cet exorde insinuant assura Villefort de la bienveillance de son auguste auditeur, et il continua :
— Sire, je suis arrivé le plus rapidement possible à Paris pour apprendre à Votre Majesté que j’ai découvert dans le ressort de mes fonctions, non pas un de ces complots vulgaires et sans conséquence, comme il s’en trame tous les jours dans les derniers rangs du peuple et de l’armée, mais une conspiration véritable, une tempête qui ne menace rien moins que le trône de Votre Majesté. Sire, l’usurpateur arme trois vaisseaux ; il médite quelque projet, insensé peut-être, mais peut-être aussi terrible, tout insensé qu’il est. À cette heure, il doit avoir quitté l’île d’Elbe, pour aller où ? je l’ignore, mais à coup sûr pour tenter une descente soit à Naples, soit sur les côtes de Toscane, soit même en France. Votre Majesté n’ignore pas que le souverain de l’île d’Elbe a conservé des relations avec l’Italie et avec la France.
— Oui, Monsieur, je le sais, dit le roi fort ému, et, dernièrement encore, on a eu avis que des réunions bonapartistes avaient lieu rue Saint-Jacques ; mais continuez, je vous prie ; comment avez-vous eu ces détails ?
— Sire, ils résultent d’un interrogatoire que j’ai fait subir à un homme de Marseille que depuis longtemps je surveillais et que j’ai fait arrêter le jour même de mon départ ; cet homme, marin turbulent et d’un bonapartisme qui m’était suspect, a été secrètement à l’île d’Elbe ; il y a vu le grand maréchal qui l’a chargé d’une mission verbale pour un bonapartiste de Paris, dont je n’ai jamais pu lui faire dire le nom ; mais cette mission était de charger ce bonapartiste de préparer les esprits à un retour (remarquez que c’est l’interrogatoire qui parle, sire), à un retour qui ne peut manquer d’être prochain.
— Et où est cet homme ? demanda Louis XVIII.
— En prison, sire.
— Et la chose vous a paru grave ?
— Si grave, sire, que cet événement m’ayant surpris au milieu d’une fête de famille, le jour même de mes fiançailles, j’ai tout quitté, fiancée et amis, tout remis à un autre temps pour venir déposer aux pieds de Votre Majesté et les craintes dont j’étais atteint et l’assurance de mon dévouement.
— C’est vrai, dit Louis XVIII ; n’y avait-il pas un projet d’union entre vous et mademoiselle de Saint-Méran ?
— La fille d’un des plus fidèles serviteurs de Votre Majesté.
— Oui, oui ; mais revenons à ce complot, monsieur de Villefort.
— Sire, j’ai peur que ce soit plus qu’un complot, j’ai peur que ce soit une conspiration.
— Une conspiration dans ces temps-ci, dit Louis XVIII en souriant, est chose facile à méditer, mais plus difficile à conduire à son but, par cela même que, rétabli d’hier sur le trône de nos ancêtres, nous avons les yeux ouverts à la fois sur le passé, sur le présent et sur l’avenir ; depuis dix mois mes ministres redoublent de surveillance pour que le littoral de la Méditerranée soit bien gardé. Si Bonaparte descendait à Naples, la coalition tout entière serait sur pied avant seulement qu’il fût à Piombino ; s’il descendait en Toscane, il mettrait le pied en pays ennemi ; s’il descend en France, ce sera avec une poignée d’hommes, et nous en viendrons facilement à bout, exécré comme il l’est par la population. Rassurez-vous donc, Monsieur ; mais ne comptez pas moins sur notre reconnaissance royale.
— Ah ! voici M. Dandré ! s’écria le duc de Blacas.
En ce moment parut en effet sur le seuil de la porte M. le ministre de la police, pâle, tremblant, et dont le regard vacillait comme s’il eût été frappé d’un éblouissement.
Villefort fit un pas pour se retirer ; mais un serrement de main de M. de Blacas le retint.
XI L’OGRE DE CORSE.
Louis XVIII, à l’aspect de ce visage bouleversé, repoussa violemment la table devant laquelle il se trouvait.
— Qu’avez-vous donc, monsieur le baron ? s’écria-t-il, vous paraissez tout bouleversé : ce trouble, cette hésitation, ont-ils rapport à ce que disait M. de Blacas, et à ce que vient de me confirmer M. de Villefort ?
De son côté M. de Blacas s’approchait vivement du baron, mais la terreur du courtisan empêchait de triompher l’orgueil de l’homme d’État ; en effet, en pareille circonstance, il était bien autrement avantageux pour lui d’être humilié par le préfet de police que de l’humilier sur un pareil sujet.
— Sire… balbutia le baron.
— Eh bien ! voyons, dit Louis XVIII.
Le ministre de la police, cédant alors à un mouvement de désespoir, alla se précipiter aux pieds de Louis XVIII, qui recula d’un pas en fronçant le sourcil.
— Parlerez-vous ? dit-il.
— Oh ! sire, quel affreux malheur ! suis-je assez à plaindre ? je ne m’en consolerai jamais !
— Monsieur, dit Louis XVIII, je vous ordonne de parler.
— Eh bien ! sire, l’usurpateur a quitté l’île d’Elbe le 28 février et a débarqué le 1er mars.
— Où cela ? demanda vivement le roi.
— En France, sire, dans un petit port, près d’Antibes, au golfe Juan.
— L’usurpateur a débarqué en France, près d’Antibes, au golfe Juan, à deux cent cinquante lieues de Paris, le 1er mars, et vous apprenez cette nouvelle aujourd’hui seulement 3 mars !… Eh ! Monsieur, ce que vous me dites là est impossible : on vous aura fait un faux rapport, ou vous êtes fou.
— Hélas ! sire, ce n’est que trop vrai !
Louis XVIII fit un geste indicible de colère et d’effroi, et se dressa tout debout, comme si un coup imprévu l’avait frappé en même temps au cœur et au visage.
— En France ! s’écria-t-il, l’usurpateur en France ! Mais on ne veillait donc pas sur cet homme ? mais, qui sait ? on était donc d’accord avec lui !
— Oh ! sire, s’écria le duc de Blacas, ce n’est pas un homme comme M. Dandré que l’on peut accuser de trahison. Sire, nous étions tous aveugles, et le ministre de la police a partagé l’aveuglement général, voilà tout.
— Mais… dit Villefort : puis s’arrêtant tout à coup : Ah ! pardon, pardon, sire, fit-il en s’inclinant, mon zèle m’emporte, que Votre Majesté daigne m’excuser.
— Parlez, Monsieur, parlez hardiment, dit Louis XVIII ; vous seul nous avez prévenu du mal, aidez-nous à y chercher le remède.
— Sire, dit Villefort, l’usurpateur est détesté dans le Midi ; il me semble que s’il se hasarde dans le midi, on peut facilement soulever contre lui la Provence et le Languedoc.
— Oui, sans doute, dit le ministre, mais il s’avance par Gap et Sisteron.
— Il s’avance, il s’avance, dit Louis XVIII ; il marche donc sur Paris ?
Le ministre de la police garda un silence qui équivalait au plus complet aveu.
— Et le Dauphiné, Monsieur, demanda le roi à Villefort, croyez-vous qu’on puisse le soulever comme la Provence ?
— Sire, je suis fâché de dire à Votre Majesté une vérité cruelle ; mais l’esprit du Dauphiné est loin de valoir celui de la Provence et du Languedoc. Les montagnards sont bonapartistes, sire.
— Allons, murmura Louis XVIII, il était bien renseigné. Et combien d’hommes a-t-il avec lui ?
— Sire, je ne sais, dit le ministre de la police.
— Comment, vous ne savez ! Vous avez oublié de vous informer de cette circonstance ? Il est vrai qu’elle est de peu d’importance, ajouta-t-il avec un sourire écrasant.
— Sire, je ne pouvais m’en informer ; la dépêche portait simplement l’annonce du débarquement et de la route prise par l’usurpateur.
— Et comment donc vous est parvenue cette dépêche ? demanda le roi.
Le ministre baissa la tête, et une vive rougeur envahit son front.
— Par le télégraphe, sire, balbutia-t-il.
Louis XVIII fit un pas en avant et croisa les bras comme eût fait Napoléon.
— Ainsi, dit-il, pâlissant de colère, sept armées coalisées auront renversé cet homme ; un miracle du ciel m’aura replacé sur le trône de mes pères après vingt-cinq ans d’exil ; j’aurai, pendant ces vingt-cinq ans, étudié, sondé, analysé les hommes et les choses de cette France qui m’était promise, pour qu’arrivé au but de tous mes vœux, une force que je tenais entre mes mains éclate et me brise !
— Sire, c’est de la fatalité, murmura le ministre, sentant qu’un pareil poids, léger pour le destin, suffisait à écraser un homme.
— Mais ce que disaient de nous nos ennemis est donc vrai : Rien appris, rien oublié ? Si j’étais trahi comme lui, encore, je me consolerais ; mais être au milieu de gens élevés par moi aux dignités, qui devaient veiller sur moi plus précieusement que sur eux-mêmes, car ma fortune c’est la leur, avant moi ils n’étaient rien, après moi ils ne seront rien, et périr misérablement par incapacité, par ineptie ! Ah ! oui, Monsieur, vous avez bien raison, c’est de la fatalité.
Le ministre se tenait courbé sous cet effrayant anathème.
M. de Blacas essuyait son front couvert de sueur ; Villefort souriait intérieurement, car il sentait grandir son importance.
— Tomber, continuait Louis XVIII, qui du premier coup d’œil avait sondé le précipice où penchait la monarchie, tomber et apprendre sa chute par le télégraphe ! Oh ! j’aimerais mieux monter sur l’échafaud de mon frère Louis XVI que de descendre ainsi l’escalier des Tuileries, chassé par le ridicule… Le ridicule, Monsieur, vous ne savez pas ce que c’est en France, et cependant vous devriez le savoir.
— Sire, sire, murmura le ministre, par pitié !…
— Approchez, monsieur de Villefort, continua le roi, s’adressant au jeune homme, qui, debout, immobile et en arrière, considérait la marche de cette conversation où flottait éperdu le destin d’un royaume, approchez et dites à Monsieur qu’on pouvait savoir d’avance tout ce qu’il n’a pas su.
— Sire, il était matériellement impossible de deviner des projets que cet homme cachait à tout le monde.
— Matériellement impossible ! oui, voilà un grand mot, Monsieur ; malheureusement il en est des grands mots comme des grands hommes, je les ai mesurés. Matériellement impossible à un ministre, qui a une administration, des bureaux, des agents, des mouchards, des espions et quinze cent mille francs de fonds secrets, de savoir ce qui se passe à soixante lieues des côtes de France ! Eh bien ! tenez, voici Monsieur, qui n’avait aucune de ces ressources à sa disposition, voici Monsieur, simple magistrat, qui en savait plus que vous avec toute votre police, et qui eût sauvé ma couronne s’il eût eu comme vous le droit de diriger un télégraphe.
Le regard du ministre de la police se tourna avec une expression de profond dépit sur Villefort, qui inclina la tête avec la modestie du triomphe.
— Je ne dis pas cela pour vous, Blacas, continua Louis XVIII, car si vous n’avez rien découvert, vous, au moins avez-vous eu le bon esprit de persévérer dans votre soupçon : un autre que vous eût peut-être considéré la révélation de M. de Villefort comme insignifiante, ou bien encore suggérée par une ambition vénale.
Ces mots faisaient allusion à ceux que le ministre de la police avait prononcés avec tant de confiance une heure auparavant.
Villefort comprit le jeu du roi. Un autre peut-être se serait laissé emporter par l’ivresse de la louange ; mais il craignit de se faire un ennemi mortel du ministre de la police, bien qu’il sentît que celui-ci était irrévocablement perdu. En effet, le ministre qui n’avait pas, dans la plénitude de sa puissance, su deviner le secret de Napoléon, pouvait, dans les convulsions de son agonie, pénétrer celui de Villefort : il ne lui fallait pour cela qu’interroger Dantès. Il vint donc en aide au ministre au lieu de l’accabler.